DE L'ÉCOLE DE SAINT-LOUIS-DE-GONZAGUE JUIN
Mes chers Enfants
Nous sommes ici au foyer de notre famille divine, et cette maison est celle de notre Mère du Ciel. Nous lui devions cette visite. L'antiquité, même païenne , que vous étudiez , connaissait et accomplissait le rit du pèlerinage. Elle lui donnait un autre nom. C'étaient les théories sacrées qui chaque année amenaient à Délos les citoyens, qui déposaient des couronnes de fleurs sur les autels de Diane. Nous avons mieux ici que la Diane -Artémis , mère du dieu Apollon ; le pèlerinage de ce jour nous a conduits aux pieds de la Mère de Jésus , « Dieu de Dieu , lumière de lumière et vrai Dieu fils du vrai Dieu. » Nous avons mieux ici que la Minerve antique, déesse de la sagesse,
car celle que nous venons honorer et invoquer est le (c Siège d'une sagesse » qui n'est autre que le Verbe descendu du sein même de Dieu dans le sein d'une Vierge de la terre : De qua natus est Jésus qui vocatur Christus.
Je regarde d'abord autour de ce sanctuaire, et les paroles que j'y vois, gravées ici sur la frise, sont une instruction que je recueille pour vous comme pour moi. Lisez-les : Posuerunt me custodem civitatis : (( Ils m'ont établie gardienne de la cité. » En effet, mes enfants , telle est en quatre mots la raison de notre visite. Une cité existe, que nous venons demander à la Reine du Ciel de garder contre l'ennemi qui la menace de toutes parts. — C'est d'abord la cité de Dieu, cette sainte Église que Jésus- Christ a nommée lui-même « la Cité placée sur la montagne » , et dont les méchants ont juré l'extermination. Marie la défendra : Custodem civitatis! — C'est ensuite la cité de l'homme, la ville de Lille, ville chrétienne sans doute, place forte de la foi et de la charité ^ mais dont un ennemi intérieur est occupé à miner l'antique fondement religieux dans les souterrains ténébreux de ses sociétés secrètes; Marie le repoussera : Custodem, civitatis. — C'est encore une autre cité, celle de la famille et de l'école. Là, en nos jours de malheur, l'enfant est sans cesse aux prises avec les suppôts d'Hérode , « qui en veulent à son âme » , comme il est dit de Jésus : Marie le défendra : Custodem civitatis.
Eh bien, puisque tout, en ce lieu, vous parle et
VOUS appelle, le passé, le présent, l'avenir, que ferez -vous en conséquence et qu'apporterez-vous ici aux pieds de votre patronne? Apportez-y vos souvenirs, apportez-y vos prières, apportez-y vos espérances.
Apportez -y vos souvenirs, vos pieux souvenirs d'histoire. Le nom de Marie y est écrit à la première page. Et, en effet, si je m'enfonce dans la profondeur des âges, quevois-je ici originairement? De vastes forêts placées sous la main de forestiers plus féroces que les bêtes fauves. Et puis des mœurs encore plus sauvages que les hommes : là une femme, une mère, une persécutée qui, dans sa détresse , reçoit la visite de Marie et par elle la promesse d'un puissant libérateur. 0 ville de Lille, tu reconnais les légendes de ton berceau : c'est depuis le jour de ta naissance que tu es à Marie; et qu'elle est bien pour toi l'étoile du matin !
Voici le moyen âge. Un homme, un moine, un docteur, un saint, sorti des solitudes austères de Clairvaux , « la vallée d'absinthe , » arrive dans ce pays, que sa parole soulève pour la défense des saints Lieux. Mais, en vous donnant la croix, saint Bernard en même temps vous prêche le culte de Marie, dont son cœur est un autel; et par lui vous voyez s'élever près d'ici notre première abbaye cistercienne de Loos , et son sanctuaire dédié à Xotre- Dame-de-Grâce : Custodem clvitatis.
Nous sommes auxv^ siècle; c'est en 1430. L'ordre de la Toison d'or vient d'être institué dans la ville
de Bruges; et Philippe le Bon, votre comte, veut consacrer cette chevalerie en votre ville de Lille, devant l'image de Marie. Et un jour, dans l'église qui a précédé celle-ci, vous eussiez vu entrer les vingt- quatre nouveaux chevaliers dont les écussons armoriaient les murailles ; puis après la messe solennelle, célébrée par l'évêque de Nevers, vous les eussiez entendus jurer fidélité aux statuts de leur ordre, dont le premier article était que le chevalier ne doit jamais fuir, mais vaincre, et, s'il le faut, mourir. C'était le plus beau code d'honneur militaire qui se puisse lire; et c'est ici que Marie en recevait le serment.
Le xvi° siècle est venu , et avec lui la Réforme, entraînant à sa suite la dévastation et la ruine. Des voix hurlent contre l'Église , le pape , les sacrements : « Vivent les gueux, brisons les idoles! » Les malheureux! ce que, dans leur haine, ils appellent les idoles, ce sont les images de Jésus, les statues de sa Mère, les reliques de nos saints et jusqu'à nos Tabernacles! Cependant des pères et des mères accourent aux autels de la Libératrice; un rempart est élevé contre l'impiété : celui des écoles chrétiennes. C'est dans le même temps qu'on voit se détacher, sur la façade d'un si grand nombre de vos demeures privées, ces pieux édicules portant une statue de la Vierge, qu'on a soin d'orner chaque jour de lumières et de fleurs. Elle est vraiment Reine de la ville , et l'on peut dire de Lille que tout y chante son nom : Omnia sonant Mariam. De là
sortit notre salut, et le protestantisme ne vous conquit jamais.
Vous reporterai -je aussi vers le milieu du xvn" siècle, au jour où vos échevins et tout le sénat municipal vinrent processionnellement consacrer à cette Reine la ville dont ils déposèrent les clefs entre ses mains? Vous ne l'avez pas oublié, et vous voyez chaque année les catholiques fidèles venir ici en célébrer solennellement la mémoire.
Mais vous n'avez pas besoin de remonter si haut ; et les aînés d'entre vous se souviennent peut-être d'avoir vu, dans leur enfance, défiler par les rues l'immense procession qui se rendait ici pour la bénédiction des fondements de cet édifice resté encore inachevé, mais qui s'achèvera, j'espère, dans les proportions que lui veut la piété croissante des fidèles et l'immensité du secours dont nous avons besoin. A un assaut comme celui de l'antichristianisme, avec ses effroyables engins de destruction, il faut une citadelle inexpugnable, invincible; cette basilique en présentera l'image à nos regards.
Mes chers fils, de tels souvenirs sont un traité d'alliance que vous n'avez pas le droit de violer ni de rompre. Vos pères l'ont signé , non pas seulement pour eux, mais encore pour vous. Vous devez donc faire honneur à leur signature en tenant tous leurs engagements. Renouvelez- en le serment vous, êtes venus pour cela.
Mais ce n'est pas assez : avec vos serments vous êtes venus en second lieu apporter vos prières.
Et, de vrai , quand en avez -vous eu plus grand besoin que dans ces jours, tous tant que vous êtes ici? Vous , mes petits enfants , qui êtes là au premier rang dans la tenue de fête du jour de votre première communion, vous êtes venus demander à Notre-Seigneur Jésus -Christ la grâce de vous asseoir aujour- 'd'hui à son festin pour la seconde fois. Vous aviez écrit naguère sur les souvenirs imprimés de cette journée toute divine cette parole , qui devait vous en rappeler l'honneur et le devoir : « Dieu avec nous! » Vous l'avez gardé, en effet, ce Dieu qui se plait parmi les lis. Depuis quatre semaines vous avez éprouvé combien le Seigneur est doux. Et maintenant, expérience faite, et comme après un premier et heureux noviciat de la vie eucharistique, vous venez lui protester que c'est à jamais que vous êtes à lui; et vous allez entrer dans cette longue carrière dont chaque grand pas sera marqué par la sainte communion, jusqu'au jour où ce sera le viatique suprême qui vous sera donné pour le passage à la vision de Jésus , contemplé face à face et goûté cœur à coîur. Oh! que vous êtes grands! que vous êtes heureux!
Et vous, nos aines, vous êtes à la veille de combats décisifs pour lesquels vous avez besoin d'auxiliaires d'en haut. D'abord, dès demain, vous vous rendrez sur le champ de bataille où vous devez cueillir la palme des victorieux, dans des examens de tin d'études qui pour plusieurs décideront de toute leur destinée. Or il est raconté qu'un jour
Marie retrouva son fils Jésus assis au milieu des Docteurs, qui admiraient les réponses que leur faisait l'Enfant divin. Sera-ce la même admiration (qu'inspireront demain vos réponses aux docteurs d'un autre genre qui vous interrogeront? Demandez ù Marie qu'elle daigne vous recommander à ce Père des lumières ; la recommandation d'une mère a souvent tant d'influence pour le succès de telles causes !
Enfin tous vous allez partir et vous disperser pour deux mois de vacances. Il en est même parmi vous pour qui ce sera un départ sans retour; ceuxlà passent définitivement de l'école dans le monde. Pour les uns comme pour les autres ce sera la liberté; ce sera donc aussi le danger. Qui vous assistera? Siib tuuni 'prsesidium! recourez à Marie. Mes chers fils, vous savez, vous qui lisez Homère, que le héros de l'Iliade reçut de sa mère Thétis une armure impénétrable. 0 Marie, vous qui êtes mère, revêtez- nous des armes de force et de lumière! Et si nous venions à faiblir, vous ne feriez pas moins que ces mères de la Fable, qui couvraient invisiblement leurs fils dans les combats, ou qui les emportaient blessés du champ de bataille afin de les
guérir.
Mes enfants, j'ai finalement parlé des espérances que vous apportez ici. Il en est une qui nous est particulièrement chère et que nous prenons la confiance de recommander à Marie , qui d'ici présidera au développement du germe planté à l'ombre de son
temple. C'est près d'ici, à quelques pas, que se dispose à cette heure une maison qui deviendra, à la rentrée prochaine, la succursale du collège, auquel elle fournira ensuite de jeunes recrues. Là, dans cette pépinière, croîtront les plantes encore tendres des classes élémentaires , jusqu'au jour où la sixième les réunira à leiirs frères de l'école Saint-Joseph. C'est bien l'arbre que le Seigneur a placé auprès des eaux courantes , comme s'exprime l'Écriture. Puisse-t-il, lui aussi, se couvrir d'un feuillage qui ne perde point sa fraîcheur : Et folium ejus non defluet!
La maison sera consacrée à saint Louis de Gonzague, dont elle portera le nom, et qui y tiendra école d'angéhque innocence. Là, presque sur le seuil de Notre-Dame-de-la-Treille, il présentera ses enfants à la Vierge qu'il aima; et vos jeunes frères seront particulièrement les enfants de Marie , comme nous sommes ceux de Joseph. Nous resterons frères ainsi, et frères de Jésus; et les uns comme les autres se retrouveront chaque année au moins, en un grand jour, dans la même chapelle, à la table du même Père, pour recevoir Celui que la sainte Liturgie appelle le Pain des enfants sur la terre et le Pain des anges dans le Ciel.
Le collège Saint-Joseph est exclusivement un externat. Les élèves se partagent en trois catégories :
« Les externes libres, qui ne viennent à l'établissement que pour les classes et les exercices religieux,
« Les externes restants, qui passent clans Técole toute la journée, excepté le temps du dîner. Ils y reçoivent le goûter.
« Les demi-pensionnaires, qui passent toute la journée dans rétablissement. Ils y prennent le dîner et le goûter.
« Le matin, tous les élèves doivent être entrés à Técole avant sept heures un quart, exceptés les enfants qui n'ont pas fait encore leur première communion, lesquels n'arrivent qu'à huit heures.
« Le soir, à six heures, départ des classes élémentaires; à six heures et demie, départ des 3^ et 4'^ divisions : à six heures trois quarts, départ de la 2° division; à sept heures, départ de la 1'° division.
« Depuis la rentrée d'octobre jusqu'à Pâques, les demipensionnaires et les externes restants doivent être reconduits, après l'étude du soir, par leurs parents, ou par une personne de confiance.
« En tout temps, il est à désirer que les plus jeunes enfants soient accompagnés en venant en classe ou en rentrant dans leurs familles. «
(Extrait du Règlement.]
DISCOURS
Proaoncé à la distribution solennelle des prix, sous la présidence
de Monseigneur Cartuyvels,
vice -recteur de l'Université catholique de Louvain,
le 31 juillet 1884.
Monseigneur
Soyez deux fois remercié et deux fois le bienvenu : vous venez à nous de la catholique Belgique, et vous en venez au lendemain d'une grande victoire ^ Il convient donc de vous acclamer et de vous recevoir en vainqueur. Aussi bien, cette victoire, une part en revient, et la principale peut-être, à l'Université dont vous êtes le cœur. C'est elle, c'est vous. Monseigneur, qui aviez formé d'abord , puis posté par toutes vos provinces ce vaillant état-major
1 La victoire politique des catholiques sur les libéraux, en Belgique, dans les élections législatives du mois précédent.
d'hommes de science et de foi qui , maîtres de l'influence avant de l'être du pouvoir, n'attendaient pour le conquérir que le signal de combattre. C'est vous encore qui le donniez, ce suprême signal, dans cette brillante réunion de votre Jubilé universitaire, qui ressemblait à une revue passée le matin de la bataille, et dans laquelle vous distribuiez à •votre corps d'élite le mot d'ordre de la journée K Je serais ingrat pour mon compte si j'oubliais cette assemblée et ses illustres chefs, puisqu'ils ont eu la bonté de se souvenir de moi pour me conférer l'honneur de vous appartenir à un titre qui m'oblige en me confusionnant. Mais je serais ingrat aussi pour le compte de notre pays si je manquais à saluer devant vous un triomphe qui est principalement celui de la religion , et dont notre frontière a tressailli d'espérance.
Maintenant, pères et mères, voulez -vous me permettre de m'adresser à vous et de m'entretenir avec vous de vos chers enfants? Naguère je vous disais ici, dans une de nos séances du mois, que nous faisions ensemble , dans le champ du père de famille, un même et grand travail, un travail de labourage, dans lequel vous teniez un des manches de la charrue et nous l'autre. Tel est, en effet, le partage de l'œuvre de l'éducation entre le foyer et l'école, dans les externats. Quels bienfaits en ré-
1 Le jubilé cinquantenaire de l'Université catholique de Louvain, célébré par de grandes fûtes les 12 et 13 mai 1884.
sultent et à quelles conditions peut- on les obtenir? Je veux moins vous le dire que vous le demander, dans un conseil commun où je n'aurai que l'avantage d'être le préopinant , le conseil du fermier qui se permet de délibérer avec le maître du champ sur le meilleur mode de culture , parce que l'un et l'autre sont intéressés à une belle moisson.
Lequel des deux régimes, de l'externat ou de l'internat, doit être préféré pour l'éducation de l'enfant? A Dieu ne plaise, Messieurs, que j'établisse ici une comparaison sur un sujet qui m'est interdit plus qu'à tout autre peut-être par ses délicatesses, et sur lequel d'ailleurs je puis dire en deux mots toute ma conviction. Ma conviction bien sincère est qu'il faut des internats et qu'il faut des externats. Quant au choix entre les deux, il est subordonné à des conditions de lieux, à des conditions diverses d'esprit et gie caractère, à des conditions enfin de milieu et de famille qui seules le déterminent , si même très souvent elles ne l'imposent pas. Laissons donc le bien se faire partout oîi il se fait et sous quelque forme qu'il se fasse. Et pour ce qui nous regarde, puisque c'est d'un externat que Dieu nous a remis la houlette, qu'on nous permette de le bénir d'une mission que Lui et vous nous rendez plus facile : vous, pères et mères, en prenant la plus lourde moitié de la charge, et Lui en nous aidant, par sa grâce, à porter l'autre.
Ce fut un jour solennel entre les grands jours de votre paternité que celui où, regardant votre fils
qui grandissait, vous avez délibéré, en la présence de Dieu, sur le choix de l'école qui convenait à l'enfant ; puis , toutes raisons pesées , vous avez préféré la forme d'éducation qui l'a amené ici. « Ainsi placé, vous êtes -vous dit, entre le foyer et l'école, mon fils bénéficiera et de l'un et de l'autre. Nous n'en resterons pas moins pères et mères pour lui, nous ne nous découronnerons pas de notre autorité; et si nous sommes impuissants à donner à cet enfant la forme de son esprit par les sciences humaines, du moins nous garderons le droit et nous remplirons le devoir de lui donner à la maison, par la parole et l'exemple, la forme de sa conscience et la trempe de son caractère et de son cœur. Ce que nous ne pourrons faire, d'autres le feront pour nous; mais ils ne le feront pas sans nous, et notre main sera dans leur main pour la formation de l'homme qui portera notre nom./^ Comme cet enfant, qui est le nôtre, est encore plus celui de Dieu , c'est aux prêtres de Dieu que nous remettrons son âme. Alors il nous semblera que nous serons prêtres comme eux, en exerçant de concert le même ministère au foyer domestique, que nous tâcherons de rendre pur et saint comme un temple. Ainsi la maison, l'école, l'église, s'associeront comme une sorte de trinité terrestre, pour la création d'un homme à l'image et ressemblance de la Trinité du Ciel; et ensemble elles formeront dans ce cœur « un triple faisceau d'affections qui ne saurait se rompre ».
Lorsque vous avez concerté ce dessein , pères et mères dignes de ce nom, il me semble que « la Sagesse s'est assise près de vous pour vous assister », comme s'exprime l'Écriture. Et lorsque le soir d'un tel jour vous vous êtes agenouillés devant Celui de qui vient toute paternité, j'estime qu'il ne vous a pas rejetés de sa face, et que son regard de père a recherché le vôtre.
Et, en effet, à certaines conditions que je dirai, ce régime, que j'appelle mixte, procure un triple bienfait; car il est profitable à la famille d'abord, à Venfant ensuite, entin à Vécole elle-même.
Voulez- vous bien que je l'explique?
Quel profit , premièrement , peut tirer la famille de la présence de cet enfant qui y rentre chaque jour? Ah! le plus grand de tous; mais comment oserai -je le dire , et entrer si avant dans votre sanctuaire intime? J'en appelle à vous-mêmes. Si votre foyer est investi de dignité et de décence , si vous en écartez tout ce qui serait, non un scandale, mais un simple étonnement pour les oreilles ou pour les yeux, n'est-ce pas parce qu'à ce foyer, dans ce salon, à cette table, vient prendre place à côté de vous un de « ces petits dont les anges voient la face de notre Père des cieux »? Si vous aimez votre maison, si vous en préférez l'austère solitude à la dissipation du monde et des soirées, n'est-ce pas parce que cette solitude est peuplée et charmée par la présence d'un écolier qui vous y retient par la chaîne du devoir? Si la femme forte, le matin.
a allumé sa lampe et devancé le jour par le travail de ses mains, n'est-ce pas parce que « ses fils ont dû se lever avant l'aube », et qu'elle veut être là pour leur donner ses soins, et les bénir au départ en recevant leurs souhaits ? Plusieurs de vous nous ont avoué que la présence de l'enfant apportait à leur foyer la régularité , la réserve , le respect. N'y aurait -elle jamais apporté ou augmenté aussi la vie chrétienne? N'est-ce rien que cette obligation qui vous est imposée d'être toujours en mesure de donner à vos fils des leçons qui aient commencé par être des exemples"? Et puis ce christianisme ingénu de votre enfant , cette prière angélique où vous le surprenez , ces sacrifices auxquels s'exerce sa religion, sa foi nourrie de doctrine, sa brave vertu de jeune homme ou son innocence d'enfant, la candeur de son front et la pureté de son cœur, les paroles qu'il vous récite, les exemples qu'il vous raconte , les récits qu'il vous fait , la limpidité de son âme et l'allégresse de son visage au matin de nos fêtes et de ses communions , toutes ces choses qu'il a rapportées de chez nous , toutes ces choses qui chez vous ont pénétré souvent jusqu'à la source des larmes , et des meilleures larmes , n'était-ce pas le divin qui vous apparaissait? n'était-ce pas l'incessante et quotidienne effluve de l'esprit chrétien allant de l'école à la famille , par le moyen de l'enfant, le meiUeur conducteur de ce fluide sacré?
Messieurs, un jour l'ange de Dieu annonçant à un père la naissance d'un fils qui devait être « le plus
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grand d'entre les enfants des hommes » , lui prédit qu'il était donné pour « tourner le cœur des pères aux sentiments de leurs fils ; pour tourner les incroyants h la sagesse des justes, et ainsi préparer au Seigneur un peuple parfait '? » Le règne de Jésus-Christ n'a-t-il pas parmi vous de ces jeunes précurseurs, et ne peut-on pas exphquer delà sorte (( le peuple parfait », que vous êtes?
Maintenant, mes enfants, c'est vers vous que je me retourne; car qui plus que vous profite de cette collaboration de l'école et du foyer dans l'œuvre de votre éducation? Peut-être de ce régime vous n'appréciez que le bonheur que vous en recueillez, le bonheur quotidien de ce retour h la maison qu'a chanté le poète Brizeux :
Alors que sur la porte et lâchant de sourire, Une mère inquiète est là qui vous attend, Vous baise sur le front, et pour vous à l'instant Presse les serviteurs, et que le feu pétille, Et que nul n'est absent du repas de famille.
Mais permettez -moi d'y voir autre chose, et d'y reconnaître de meilleurs et de plus grands gains pour vous.
C'est votre tenue qui y gagne, et quand je vous vois arriver le matin dans cette netteté extérieure, luisante, polie, lustrée, qui est l'emblème et sou-
1 Ul converlat corda palrum in filios et incredulos ad prudenliam justorum, parare Domino plebem perfectam. (Luc
vent la marque de la pureté de l'âme, je n'ai pas de peine à y reconnaître la main délicate d'une mère , le culte religieux d'une mère qui a vu dans vos corps les temples du Saint-Esprit, et qui a voulu les vêtir, les parer comme Dieu vêt les lis des champs. Or, quoi que d'autres puissent faire, ces soins maternels ne se remplacent pas.
C'est aussi votre sagesse qui y gagne; et si nous remarquons que chaque jour, aussitôt que vous entrez dans ce collège, vous devenez tout à coup des fils d'obéissance, de disciphne et de silence, n'est-ce pas parce que le séjour que vous faites ici alterne avec un autre où vous venez de jouir de plus de liberté? N'est-ce pas parce qu'ayant détendu votre esprit dans le repos de la famille, vous êtes mieux disposés à vous assujettir à une juste contrainte dès que l'école s'ouvre devant vous, et qu'en entrant dans cette maison, au sortir de la vôtre, vous sentez que la règle vous saisit sur le seuil?
C'est encore et enfin votre pureté qui y gagne. Ces affections du foyer, dont nous venons de parler, ne sont pas seulement pour le cœur une satisfaction, elles lui sont, dans l'école même, une préservation. Il ne cherchera pas en dehors de ce cercle d'affections domestiques l'aliment de sa tendresse , il ne l'égarera pas sur des objets indignes , l'enfant qui chaque soir s'appuiera sur le cœur de son père et de sa mère, de ses frères et de ses sœurs. C'est là qu'il trouvera l'écoulement légitime de ce
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vase d'amour creusé en lui par l'innocence et la grâce de Dieu. Cela est d'expérience; et si notre externat est heureusement préservé de certaines affections inférieures et malsaines qui font gémir les anges, c'est à Dieu premièrement, mais c'est aussi au contact journalier de la famille, à son contact vivifiant et purificateur que nous en sommes redevables.
Je n'ai rien dit encore de nous , vos pères et vos maîtres, en ce sujet qui pourtant nous touche de si près. N'avons-nous rien à gagner au régime dont je parle? Je ne dirai pas, mes enfants, que nous y gagnons le repos et le soulagement, surtout le soulagement de notre colossale responsabilité , partagée qu'elle est ainsi avec ceux qui ont, comme nous, la charge de vos âmes devant Dieu. Je ne dirai pas non plus que nous y gagnons le loisir recueilli de nos soirées et la paix de nos nuits. Après l'heure de travailler en vivant avec vous, n'est-il pas juste que nous trouvions l'heure de travailler loin de vous, mais pour vous encore, par l'étude et la prière, en vivant avec Dieu? Je ne vous dirai pas même que nous y gagnons de combattre sous le regard de la famille, avec laquelle le régime de l'externat nous met en communication de toutes les journées, presque de toutes les heures, pour votre gouvernement ou votre correction. Car c'est un gain pour nous que notre maison soit ainsi une maison de cristal, où le regard de vos parents pénètre quand il veut : cette pénétration de ce
que nous faisons et de ce que nous sommes, est bien moins à nos yeux une importune inspection qu'un utile avertissement et un encouragement. Mais le plus grand bienfait, laissez-moi vous le dire, que nous recueillons de ce régime, c'est l'accroissement de votre salutaire affection pour le collège.
L'écolier, qui généralement pardonne peu à son école, qu'à tort ou à raison il regarde comme une geôle, regardera- 1- il du même œil la maison qui deux fois le jour le rend à sa propre demeure, avec laquelle plus tard elle se confondra dans ses souvenirs d'enfance ? Non , c'est un second foyer qu'il aime comme le premier. Nous en avons pour gage ce besoin de revenir à nous, ce retour familier de nos anciens élèves auprès de ceux qui ont été et sont toujours leurs pères, cette participation habituelle à nos fêtes, ces réunions régulières, religieuses et littéraires , qu'ils ont formées entre eux. Combien d'autres témoignages je pourrais dire encore de leur reconnaissance et de leur affection ! Or, après votre estime , ce que nous désirons le plus, c'est cette affection, parce qu'elle est pour nous le meilleur et plus doux moyen de vous affectionner au devoir et de vous attacher à Dieu.
N'ai -je pas dit aussi que nous y gagnons le respect, ce respect dont on a dit : Major e longinquo reverentia? Mais ici je veux être compris. Ah! d'abord qu'on le sache bien : personne plus que moi n'admire l'abnégation du prêtre ou du religieux, qui, le même jour où il est monté au saint autel , puis dans
sa chaire de professeur et sur son siège de président d'étude , condescend à se faire l'humble compagnon de dortoir et le serviteur de l'enfant dans les plus humbles pratiques de sa vie matérielle. N'a-t-on pas vu Jésus lui-même se ceindre d'un linge et laver les pieds de ses disciples? Je le sais, mais je sais d'autre part que les apôtres ont déclaré se réserver le ministère de la parole et de la prière, en laissant aux diacres le service des tables \ C'est ainsi, pères et mères, que dans le régime mixte que je préconise , vous abandonnant volontiers le rôle des diacres et des diaconesses , pour l'accomplissement de ces offices domestiques que personne n'est plus apte à remplir que vous , nous estimons que , pour nous, notre autorité gagne, notre prestige gagne aux yeux de vos enfants , notre prestige moral et notre prestige religieux, à n'avoir pas à descendre auprès d'eux à de tels soins ; de sorte que , dégagés de la matière, pour ainsi dire, nous ne leur apparaissions que comme des maîtres et des prêtres , les hommes de la prière et de l'enseignement : Nos vero orationi et ministerio verhi instantes erinius.
Maintenant que l'enfant devienne homme ; qu'après avoir passé ainsi chaque jour du foyer à l'école, il passe, ses études terminées, de l'école dans le monde. Pour lui la transition sera moins dangereuse; elle se sera faite journellement. Plante élevée
^ Non œquum est nos derelinquere verbum Dei, el minislcare mensis. (Act. vi, 2.)
en plein air, il aura moins à redouter l'atmosphère et les vents du siècle, qui peut-être seront mortels à la plante de serre chaude. Il y aura moins lieu pour lui à ces éblouissements de l'éphèbe qui, hier, revêtu de la robe virile, promène aujourd'hui par la Suburra ses yeux surpris et séduits :
... Totaque impune Suburra, Permisit sparsisse oculos jam candibus umbo.
Notre jeune chrétien s'est appris et formé de longue main à connaitre le monde et à le redouter; or c'est déjà l'avoir à demi vaincu que de savoir le craindre.
Mais, disons- le en finissant, et ici mon discours devient une prière , ces avantages de l'externat ne s'obtiennent qu'à certaines conditions nécessaires, impérieuses, sans lequelles il pourrait, au contraire, devenir pernicieux; et je ne vous aurais fait considérer qu'une des faces de ce régime, si, vous en ayant fait voir l'incontestable bienfait, je ne vous en signalais pareillement le péril.
Il y a le péril de la rue dans ce va-et-vient de chacune des journées de l'enfant. L'Écriture parle de (( la mort qui entre par les fenêtres ». Eh bien, dans l'air empesté du siècle où nous vivons, la mort morale est partout prête à entrer chez l'enfant et chez l'adolescent, par les yeux, par les oreilles, et à lui inoculer les poisons qui le tuent. Ne l'en défendrez-vous pas? Car c'est à vous, pères et mères, de le tenir éloigné de tout foyer d'infection , et de le
conduire ou de le suivre dans ces voies de chaque jour où il ne saurait avoir de meilleurs guides que vous. Ne vous fiez donc qu'à vous ou à un autre vous-même. A défaut de votre présence, que l'enfant, du moins, se sente toujours sous votre regard, comme nous lui enseignons à être sous le regard de Dieu. Ce jeune Tobie, qui quitte chaque jour la maison paternelle, ne rencontrera- t-il pas sur sa route, si courte soit-elle, les monstres cachés dans les eaux , ou n'a-t-il pas à craindre le démon qui déjà en a tué sept autres avant lui? Il lui faudrait un ange pour le conduire et vous le ramener sain et sauf; soyez vous-même cet ange visible de votre enfant.
Il y a secondement le péril de la maison. Ah! sans doute votre maison est une maison de religion, de sagesse et de vertu : l'externat ne peut être un bienfait qu'à ce prix. Mais il faut en outre qu'elle soit, pour l'écoUer qu'elle abrite, une maison de travail. Une infériorité du régime que j'expose serait d'occasionner, par ses déplacements fréquents , une perte de temps notable. Cette infériorité , c'est à vous de la racheter ou de la supprimer en assurant au travail ses heures réglementaires, dans une solitude à la fois surveillée et respectée. Vous épargnerez donc à vos fils ces fêtes , ces plaisirs, ces réunions dissipantes qui ne se traduiraient pour lui que par des pertes de toute sorte. Et si cela vous coûte quelque gêne et quelque sacrifice , vous vous souviendrez que tous les bonheurs s'achètent;
et que, tout compte fait, ce n'est pas payer trop cher de quelques privations imposées à lui et à vous la joie de le posséder et la gloire de le couronner.
Ces succès de l'externat, nous n'avons plus à vous les promettre aujourd'hui : ils nous sont encore une fois assurés cette année. Bien que la session des examens pour le baccalauréat soit loin d'être terminée, déjà plus des deux tiers de nos nombreux candidats ont remporté la victoire, et plusieurs avec mention.
Mais il faut tout vous dire et je vous dois un aveu : c'est que nous avons eu recours à une haute et puissante recommandation; et, sans vouloir diminuer le mérite des vainqueurs, je crois qu'ils doivent beaucoup à cette protection. Vous le confesserai-je? Nous avons même essayé de gagner par un riche présent le Maître par excellence ; car c'est dans ces mêmes semaines, au plus fort de ces épreuves universitaires, que nous avons dédié et dressé à Notre -Seigneur, à l'extrémité d'une de nos galeries, un vitrail tout de circonstance, représentant Jésus au milieu des Docteurs, qui sont ses examinateurs et qui décernent à ses réponses la mention très honorable dont parle l'Évangile : Stiipehant super rcsponsis ejus.
Monseigneur, j'ai fmi. Ces paroles peut-être nous auront montré quelque chose de la lutte que l'Église continue à soutenir de ce côté de la frontière pour
défendre ses fils contre l'erreur et le mal. Il est raconté au II*' livre des Rois que Respha, fille de Aïa, ayant eu ses deux fils crucifiés sur la montagne par les Gabaonites , elle ne voulut pas s'éloigner de leurs corps. Elle prit un cilice et l'étendit sur une pierre pour s'en faire une couche de deuil ; et, s'établissant là, elle ne quitta plus le pied du gibet ni le jour ni la nuit. Le jour elle défendait ses fils contre les oiseaux de proie, la nuit contre les bêtes féroces. Rien ne put l'éloigner de ce lieu ; elle y resta sous la pluie, depuis le commencement de la moisson jusqu'à l'hiver. Cette veille héroïque dura donc six mois; elle dura jusqu'à ce que David, admirant ce courage , eût fait donner une sépulture royale aux fils de Sai!il,
Ainsi fait l'Église, Messieurs. Seulement, ce que cette mère défend contre les vautours et les loups , ce ne sont pas les cadavres inanimés de vos fils, ce sont leurs âmes immortelles. Aussi ne quittera-t-elle pas sa garde vigilante. Elle restera à son poste et y luttera sans trêve, jusqu'à ce qu'elle ait fait son œuvre de salut, dût- elle y mettre des siècles*.
1 Nous nous faisons un devoir et un plaisir de déclarer que nous sommes redevables de cette dernière comparaison au vénérable et éloquent M. l'abbé Pergeline, supérieur du collège des Enfants nantais, à Nantes, dans son beau discours prononcé à la fête des écoles catholiques, le 2o octobre 1883.
LES DERNIERS MOMENTS DE M«« DUQUESNAY