SUR LE DEVOIR DES CONGREGATIONS
Stemus simul. (Is. l, 8.
Stemiis simul, associons-nous! C'est le cri inspiré du prophète Isaïe, et il ajoute Cj^u'ainsi associés entre nous et en Dieu, il n'est pas d'ennemi que nous ne puissions affronter et qui tienne contre nous : Quis est advrsaHus meus'? accédât ad vneî
Associons -nous, ste^nus simull C'était le cri des âges chrétiens. Par exemple, telle fut, au xiii® siècle, la parole qu'un soir deux jeunes étudiants, venus d'Allemagne à Paris , Henri de Cologne et Jourdain de Saxe , prirent pour leur mot de ralliement au service de Dieu. C'est en se la redisant l'un et l'autre avec ardeur, que, cette nuit-là même, ils vinrent prier ensemble à Notre-Dame, et là jurèrent de s'enrôler dans la congrégation que venait de fonder Dominique de Guzman, — une grande congrégation de Marie, elle aussi, — et qui allait devenir l'Ordre des Frères prêcheurs.
Associons -nous, stemus simul! C'est le cri qui semble s'échapper du lieu même où nous sommes. En effet, m'es chers fils, n'était-ce pas ici, dans
LE TROISIÈME CENTENAIKE DES CONGRÉGATIONS 2ol
l'ancienne église Notre- Dame -de-la- Treille, qu'un jour, au xvo siècle, un de vos ducs, Philippe le Bon, se présentait à la tète de trois cents gentilshommes, l'élite de ses États de Flandre et de Bourgogne, pour célébrer, devant l'autel de la Mère de Dieu , l'institution solennelle de cette chevalerie militaire et catholique qui devait s'appeler l'Ordre de la Toison d'or?
Associons-nous, stemiis simul! C'est surtout le cri déchirant de notre détresse présente. Voici que la cité de Dieu est minée par des sociétés souterraines, qui de toutes parts se sont coalisées pour son effondrement. Les méchants se sont universellement associés pour le mal : est-ce que nous n'allons pas nous associer pour le bien? Aux sociétés secrètes qui conspirent dans l'ombre, n'opposerons-nous pas une franche chevalerie, qui, elle du moins, manœuvrera 'à ciel ouvert, et combattra, visière levée et bannière déployée, pour l'Éghse et pour Dieu?
Associons-nous, stemus simul! C'est plus que jamais le mot d'ordre de l'ÉgUse. C'est le pape, c'est Léon XIII, qui, à rencontre de la coalition croissante des apostats , vous demande de former la coalition des fidèles. Avant -hier il ressuscitait la milice des tiers ordres; hier il réveillait les confréries du Rosaire; et lorsque aujourd'hui encore il ouvre , pour le troisième centenaire qui nous rassemble, le trésor des indulgences, ne semble -t-il pas vous dire, lui aussi, de sa grande voix : Ste-
mus simul! « Tenons ensemble; vous, mes fils, avec moi, et nous tous avec Dieu? »
Vous y répondrez, mes enfants. Tout à l'iieure , quand j'entrais ici, élevant mes yeux vers l'autel, j'ai rencontré ces mots écrits autour du sanctuaire : Sic vinculuni inter nos : « Faisons société ensemble.» Je ne vous apporte pas une autre parole que cellelà. Faisons de notre société une société de fol, d'espérance, de charité. C'est tout l'esprit, tout le but de l'Association dont vous êtes les membres.
Vous serez donc d'abord une société de foi. Vous fûtes originairement institués et voulus de l'Église pour ce dessein. Vous ne l'avez oublié : on était au XVI* siècle; le protestantisme débordait, avec le paganisme renaissant, sur l'Occident tout entier. Vos pères se dirent alors : « La foi est en péril, son flambeau tremble sous le souffle de l'impiété conjurée avec le libertinage ; défendons-le en le plaçant entre les mains de Notre-Dame, et faisons autour de lui bonne et fidèle garde. » Ils firent ainsi , et la foi fut sauvée dans vos catholiques contrées.
Mais la foi serait-elle en moindre péril dans notre siècle, siècle de doute à son matin, de négation à son midi, de blasphèmes à son déclin? On parle des ténèbres palpables dont le Seigneur châtia l'Egypte idolâtre et persécutrice de son peuple; mais les ténèbres palpables ne sont- elles pas une des plaies
de notre Egypte moderne? On va, on marche dans la nuit; c'est je ne sais quoi qui se meut sans savoir où il va : a negotio perambnlanto in tenehris; on tâtonne à travers le défilé obscur de toutes les erreurs, on se heurte à tous les mensonges, on se blesse à tous les obstacles. On se croirait entré dans cette nuit sans fin dont le poète menaçait les siècles d'impiété : hupiaque œternain tbnuerunt sœcula noctem. Dans cette nuit, que du moins une étoile nous reste, l'étoile de la foi, et qu'elle rallume ses feux au foyer de cette autre Étoile , l'Étoile des nuits profondes et des mers orageuses, qui s'appelle Marie !
Vous serez donc premièrement les disciples de la fol. Et j'entends par ce mot, non une foi diminuée par des transactions qui ôtent à la vérité son nerf, à la doctrine sa pureté; j'entends une foi entière, vigoureuse, éclatante, telle que nous en recevons la lumière de l'Évangile, et de son réflecteur, qui est le Saint-Siège romain. Je n'entends pas davantage une foi mal assise, et conséquemment chancelante, parce qu'elle ne porte pas sur une science certaine ; j'entends une foi éclairée, qui non seulement croit fermement, mais sait pourquoi elle croit. Enfin j'entends une foi pratique et effective , une foi qui ait non seulement une tête pour comprendre et un cœur pour sentir, mais un bras pour agir. La tète dans la lumière, le cœur dans l'amour et le bras dans la force : tel doit être le chrétien. Tels vous devez être, mes chers fils, non pas individuelle-
ment, mais collectivement, car c'est en chœur que vous , disciples de la foi et enfants de sa maison , domestici fidei , devez chanter le Credo.
Vous serez davantage encore : vous serez, vous devez être les apôtres de la foi, les chevaliers de la foi. Je viens de vous dire de revêtir les armes de lumière, et je vous dis maintenant de vous servir de ces armes pour les conquêtes de Dieu. Ce n'est pas à votre âge qu'on reste , l'arme au repos , sur un champ de bataille. Ce n'est pas dans la nuit effrayante de ce siècle que cette jeune élite des soldats de Gédéon peut cacher la lumière et la retenir captive dans le respect humain , comme dans une argile opaque. Brisez le vase, élevez le flambeau, et faites la clarté , une grande clarté autour de vous.
Il y a tant d'égarés, d'ignorants ou d'incertains dont les yeux appellent son bienfait! Comptez ces ouvriers, ces enfants, ces pauvres à évangéliser! Comptez ces écoles sans Dieu à remplacer, ces écoles chrétiennes à fonder ou à catéchiser ! Votre parole doit être la lumière du monde , comme votre exemple doit être le sel de la terre. Et quand je dis votre exemple, je n'entends pas celui d'une vertu vulgaire, d'une vertu telle quelle, mais d'une vertu éminente : votre condition le commande. Si , parmi vos frères chrétiens , vous ne pouvez prétendre au monopole du bien, vous, congréganistes , vous devez vous réserver le privilège du mieux. Étant une troupe d'élite, vous devez être dans l'Église une troupe héroïque. De même, quand je vous dis
de faire de votre parole un flambeau, je n'entends pas que vous deviez prêcher et discuter: j'entends que vous devez vous prononcer et vous montrer. Je ne vous demande donc pas d'être de grands théologiens, je vous demande d'être de vrais chrétiens. Nos pères les martyrs ne discutaient pas , ils ne faisaient pas de controverse, pas de polémique, pas de discours; ils ne disaient qu'une parole, une seule : « Je suis chrétien , » et c'est cette parole qui a converti le monde.
Je viens de parler de martyrs. Eh bien, je vous dirai encore : Vous serez, vous aussi, et à votre manière, les martyrs de la foi. Qu'est-ce à dire? Témoins intrépides de la foi , vous saurez combattre pour elle, vous saurez souffrir pour elle. Ce n'est point à dire que vous ayez jamais, espérons-le du moins, à verser votre sang pour vos convictions; vous n'aurez même pas de coups à recevoir pour elles, je veux le croire encore. Mais vous aurez, et cela je l'affirme , des sacrifices à faire. Ce seront d'abord les sacrifices et les luttes du dehors, les sarcasmes, les affronts, les dérisions à subir; puis les défaites du bien, les triomphes du mal dont il vous faudra porter le spectacle démoralisant. Ce sera le scandale permanent de la vérité et de la justice, ou en captivité ou en minorité dans ce siècle. Est-ce tout? Vous connaîtrez surtout ce que j'appelle les sacrifices et les luttes du dedans : se combattre, se vaincre se priver, se gêner, enfin faire son salut à la sueur de son front; et au milieu d'un monde qui ne pense pas
236 LE TROISIÈME CEXTEXAIRE
comme nous, porter son isolement sans se laisser entamer par l'effrayante tentation de se sentir seul. Ah ! si devant cette tentation vous vous sentez faiblir, souvenez -vous, mes chers fils, qu'elle était seule aussi, seule sur le Calvaire, seule avec saint Jean , celle qui est votre Mère. Elle se tenait debout cependant : Stahat; et là elle semblait dire, elle aussi, à l'apôtre : Soutenons -nous, stemus simiil ! Faites comme elle, vous ses enfants. Laissez dire les scribes et les pharisiens, laissez faire les bourreaux; mais tenez-vous ensemble, et tenez -vous debout. Stemiis !
De plus , votre Congrégation doit être et elle sera une société d'espérance. Quand, il y a huit cents ans , saint Bernard vint consacrer vos pères à Notre- Dame, et placer sous son vocable votre abbatiale de Loos, il leur disait, à ces hommes, en leur parlant de Marie, qu'elle était leur espoir et la raison de leur confiance : lisec spes mea et ratio fîducise niese. Il leur disait qu'en conséquence, dans les âges orageux , c'était vers cette Étoile qu'il fallait s'orienter pour retrouver le port : rcspice stellam , voca Mariain. Vos pères ne l'oublièrent pas; et quand» au xvii'^ siècle , ils consacrèrent leur ville à la Mère de Dieu, dans une solennité dont récemment ici même je célébrais publiquement le deuxième centenaire , ils inscrivirent sur leurs maisons, sur leurs ban-
nières, partout : Spes civitatis, spes nostra , salve! Gomment en serait-il d'autre sorte, mes chers fils? Nous avons perdu en ce siècle bien des motifs d'espérance; l'arc-en-ciel a pâli plus d'une fois à l'horizon de l'histoire contemporaine; notre boussole est afîolée , tous nos pilotes sont déroutés , et des naufrages nouveaux succédant aux naufrages ont englouti les dernières espérances de la France. Je parle de l'espérance terrestre; mais l'espérance céleste, celle-là subsiste quand même; Marie en tient l'ancre d'une main toute -puissante; et dans ce navire battu par des tempêtes renaissantes, il me semble la voir debout sur le tillac, nous rassurer, en nous disant, comme cette princesse française célébrée par Bossuet, que les « reines ne se noient point ».
Espérez pour vous d'abord : vous vous sauverez par Marie. Saint Bernard déclarait que l'épreuve en était faite : on ne se sauve pas sans elle , on ne se perd pas avec elle; c'était déjà alors l'expérience des siècles : Non est aiiditiun a sœculo. En vérité, si Marie n'a jamais rejeté un seul de ses fils suppliants, et si comme au Calvaire, aux pieds du Christ rédempteur, entre le Ciel irrité et la terre coupable , elle n'a pas cessé d'être la mediatrix ad medïatorem, je vous le demande, est-ce qu'elle va se déjuger aujourd'hui, et commencer le délaissement par vous, congréganistes , qui vous êtes donnés à elle?
Mais j'ajoute, mes chers fils, qu'en vous repose
aussi l'espérance du salut pour le pays où vous êtes. D'abord, étant la jeunesse, n'êtes -vous pas le printemps, c'est-à-dire l'espérance dans sa plus belle fleur? Vous êtes plus que cela, car vous êtes la jeunesse chrétienne; et voilà pourquoi, nous prêtres qui vous connaissons et qui vous avons comptés , nous ne saurions être du parti du désespoir. Il est, hélas! trop nombreux ce camp de découragés. Ils sont trop nombreux, même parmi les catholiques , ceux de qui l'espérance fléchit comme le roseau à chaque nouvel orage qui passe sur leurs tètes. Vous , mes chers fils, vous. Messieurs , vous saurez tenir bon contre l'hostilité, la défaite, la ruine même; et comme ces anciens Romains qui, vaincus, et voyant des remparts de leur ville la fumée du camp ennemi, remerciaient cependant leurs consuls de ne pas désespérer de la patrie, vous ne désespérerez jamais du royaume de Dieu.
Laissez -nous donc, mes enfants, et espérer par vous, et espérer en vous, et espérer pour vous, car l'avenir est à vous. Notre-Seigneur, dans l'Évangile, a parlé du levain qui, mêlé à la masse, la fait fermenter jusqu'à ce que, croissant toujours, elle fournisse le pain nécessaire à la maison. Ainsi, chers congréganistes , mêlés à la société de vos compatriotes, devez- vous être le ferment de la résurrection pour tant d'âmes qui n'attendent que ce moment pour renaître. Notre-Seigneur dit que la main qui opère ce mélange et prépare ce pain de vie est la
main d'une femme : QhocI acceptnm millier dbscondit... Cette femme, ce sera la femme par excellence, Marie; et par elle, mêlés à la masse de vos frères, vous la vivifierez.
Et ne dites pas que vous êtes trop peu nombreux pour cela. Eh! mon Dieu! qu'était-ce aussi qu'une poignée de levain dans ces trois mesures de farine dont parle l'Évangile? Ne savez -vous pas d'ailleurs que ce sont presque toujours les petites troupes , quand elles tiennent bon , qui triomphent des grandes et changent la face des choses? Rappelezvous votre histoire : c'était une petite troupe que celle de ces Hongrois à qui Marie -Thérèse, abandonnée de tous, avait dit : « Je remets entre vos mains la fille et le fils de vos rois. » Mais ils aimaient leur reiije, qu'ils appelaient leur roi : Morianiur pro rege nostro Maria Theresia! et ils surent reconquérir une patrie pour eux, une couronne pour elle. Mes chers enfants, ferons-nous moins pour Marie notre reine , et pour Jésus son fils et le fils du Roi des Cieux?
Enfin vous serez, chers congréganistes , une société de charité. Je n'entends pas par ce mot les œuvres aumônières auxquelles vous vous faites un devoir de contribuer. J'entends cette charité de qui notre Sauveur a dit : « On vous reconnaîtra pour mes
disciples à cette marque que vous vous aimerez les uns les autres. » Vous vous aimerez, mes enfants, c'est la première parole; vous vous aiderez, c'est la seconde.
Vous vous aimerez comme frères. Vous aimerez votre ordre, votre Congrégation comme une seconde famille. Vous en aimerez le passé, avec ses sanctifiants et glorieux souvenirs; vous en aimerez le présent, ses sanctuaires, ses exercices, ses réunions, ses règles. Vous en aimerez l'esprit, qui est un esprit de perfection et de zèle au service de Dieu. On parle parfois de l'esprit de corps : ayez cet esprit de corps, vous les membres d'un corps dont la tête est le Christ.
Vous vous aiderez comme frères. J'oserais dire que, dans l'ordre de l'assistance spirituelle, c'est une société de secours mutuels que la vôtre. Eh bien , il y a des heures où l'âme de votre frère a besoin d'assistance; elle est dans la détresse. Par sa faute ou la faute d'autrui, ses ressources déclinent, il s'en va à sa perte ; il va faire banqueroute peutêtre , banqueroute à la rehgion , à la vertu , à la foi . Ce va être une grande ruine et un scandale immense. Arrivez alors à lui, souvenez-vous que vous êtes son frère : Corripe fratrem interte etillum. Un mot de vous peut-être, un nom d'autrefois, un souvenir, une larme , un serrement de main , un regard : ce sera un trésor que vous lui aurez apporté , et vous aurez rétabli ses affaires pour le ciel.
Ainsi irez -vous, mes chers congréganistes , en
VOUS donnant la main, dans les chemins de la vie. Ainsi vous reconnaîtrez- vous partout et toujours à ce signe de ralliement : que vous êtes de Dieu d'abord, puis que vous êtes de Marie. Vous serez, dans la milice séculière de l'Église, « le Régiment de la Reine, » comme on disait jadis. Vous vous en montrerez jaloux et vous en serez fiers.
Et puis vous grandirez, et, ayant grandi en nombre , vous ferez de grandes choses. Par exemple, il m'est venu quelquefois en pensée que , si cette RasiUque de Notre-Dame-de-la-Treille doit être achevée un jour, comme je n'en puis douter, elle le sera, comme l'étaient les sanctuaires du moyen âge, par l'action et le denier collectif d'une nombreuse et puissante congrégation de Marie, embrassant tous les catholiques d'une ville et d'une contrée.
Maintenant avancez! venez, ô famille de frères, venez vous asseoir ensemble à une même table de famille, une Table divine. Autour de vous, au-dessus de vous, auprès de cet autel, je vois les Saints congréganistes vos devanciers, dont la longue et brillante liste s'ouvre par saint Charles Rorromée et saint François de Sales , pour se clore par le bienheureux Rerchmans. Mais non, elle n'est pas close. Vos noms y sont inscrits , et elle ne se fermera qu'à ce grand jour où toute la Congrégation de Marie sur la terre , devenue l'innombrable et bienheureuse Congrégation de Marie dans le Ciel , verra le Seigneur étendre sa main vers elle, en lui di-
sant : « Voici ma mère et mes frères , car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux , celui-là est mon frère. » Et extendens manum ad discipulos dixit : Ecce mater mea et fratres mei. Amen.