ALLOCUTION A LA MESSE DU DIMANCHE 14 JUIN
La journée de vendredi a été une belle journée. C'était bien la Fête-Dieu, la fête du cœur de Dieu, et ce cœur a dû être grandement content de vous. Ce n'est pas sans doute que cette fête et cette procession limitées à notre collège, à nos galeries, à nos jardins, puisse se comparer à ce triomphe que naguère votre religieuse ville faisait à Jésus -Christ, parcourant en R.oi de douceur vos rues et vos places publiques. C'était une fête incomparable que cellelà, mes enfants, et je n'oublierai jamais ce que j'ai vu ici dans les premières années de mon séjour parmi vous : toute une ville catholique, ses sénateurs, ses magistrats, ses citoyens, ses prêtres, ses vierges , ses enfants se portant en masse sur les pas de ce Souverain invisible, dans la cité transformée en un jardin immense; et par ses chants, ses prières, l'hommage lige de tous les cœurs, faisant la cité de la terre semblable à la cité des Cieux. Mais puisque ce culte rendu à la majesté divine a été
tenu pour un outrage aux puissances terrestres; puisque la présence de Dieu est devenue gênante pour la liberté des hommes; puisque son pacifique cortège est une conspiration et un danger politique ; puisque déjà la menace, l'outrage, l'entrave et jusqu'au blasphème se dressaient sacrilègement et impunément devant ses pas , nous n'avions plus qu'à reprendre notre Jésus avec nous; et secouant sur les ingrats la poussière de nos pieds, avec Jésus nous sommes rentrés de Bethphagé à Béthanie *, du triomphe dans l'intimité. Et là, nous faisant un devoir, un bonheur de le consoler, nous lui avons dit : (c Seigneur, pardonnez à votre peuple! » Puis nous lui avons protesté que nous , la famille de ses amis, nous lui ferions un peuple; et, conviant à le fêter ses disciples vraiment fidèles , pères , mères , prêtres et enfants, nous lui avons décerné une ovation domestique à laquelle a manqué la grande foule, mais à laquelle n'ont manqué ni les fleurs ni l'amour, ni l'encens ni les cœurs.
En vérité, mes chers fils, notre Seigneur et R.oi a dû sourire dans son divin Sacrement, lorsque sous ce dais si riche , si gracieux dont nous ombragions sa tête pour la première fois , il voyait votre pompe religieuse se déployer harmonieusement à travers nos cours parées pour son passage. Notre maison tout entière était devenue un temple. Et dans ce temple il y avait autant de tabernacles que vous étiez d'âmes , car vous aviez presque tous commu-
1 Matlh., XXI, 17.
nié le matin. Pareils à ces disciples pour lesquels Jésus-Christ venait de multiplier et de distribuer le pain au désert, maintenant vous, chers communies, vous vouliez comme eux le prendre et l'acclamer pour Roi. Et quelle belle cour vous lui faisiez, vous, enfants desquels il a dit qu'à vous appartient le royaume des Cieux ! Je me rappelais, en vous voyant, cette belle parole de Bossuet : « La magnificence de notre roi Jésus passe à de tels excès, qu'il ne veut voir à sa cour que des têtes couronnées. » Vos étendards de classe dressaient à travers le feuillage les devises de votre chevalerie, comme autant de protestations de fidéhté à son service. Et quand il s'avançait parmi ces allées bordées d'arbustes fleuris, sous un ciel doré par la lumière du soir, aux derniers et doux feux d'un soleil près de disparaître, je me reportais à cet âge heureux où l'innocence et la paix habitaient le Paradis, duquel il est écrit que Dieu s'y promenait comme un père de famille dans son jardin : Deus autem amhidahat in horto.
Et ce Dieu je le portais, je l'avais devant moi ! Et son saint Sacrement reposait entre mes mains ! Quelle joie et quelle épouvante ! Perdu dans ses rayons, noyé dans sa lumière, j'invitais à le bénir toute cette nature religieuse à qui je disais ces paroles des Livres inspirés : « 0 fleurs, répandez pour lui la douce odeur de l'encens; fleurs, fleurissez comme le lis, donnezlui votre parfum; feuillage, verdissez pour lui plaire; belle nature, formez un concert à sa louange, et bénissez le Seigneur dans les ouvrages de ses mains, »
Quasi Lihanus odorem suavitatis hahete; florete, flores, quasi lilvuni, et date odorem, et frondete in gratiam, etcollaudate canticum, et henedicite Dominum in operibiis suis. (Eccli. xxxix, 48-20.)
Cependant là, si près de lui, je l'entendais, je lui parlais, je conversais avec lui face à face comme autrefois Moïse avec le Seigneur. Il me disait, comme à ses apôtres dans l'Évangile : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Il me disait pour vous : « Gardez -vous bien de négliger un seul de ces petits , car leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les Cieux. » Il me disait encore , et cela était pour moi : « Je suis le bon Pasteur; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Il me parlait de la ville ingrate qui ne voulait pas le recevoir : « Jérusalem, Jérusalem! si tu avais connu le jour de ma visite ! » Il me parlait par contre de ceux qui, en ce jour, lui faisaient ce grand accueil : « Aujourd'hui le salut est entré dans cette maison! » Et moi, confus, accablé de ma misère et de sa miséricorde, je lui répétais à chaque pas : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison; mais dites seulement une parole, et vos serviteurs seront guéris. » Je lui présentais ma jeune famille; je la lui consacrais : « Me voici, moi et les enfants que vous m'avez donnés. » Je pensais à nos cœurs souffrants, à nos consciences blessées : « Seigneur, mon fils est paralytique , hélas ! il ne marche plus ! — Seigneur, voici que celui que vous aimez est malade ! »
Je pensais à l'Église de France, à l'Église catholique, à la chrétienté entière : « Seigneur, quand est-ce donc enfin que vous rétablirez votre règne dans Israël? »
C'est ainsi que nous avancions par un parcours champêtre vers l'autel où s'élevait le trône du Roi des rois; et quand nous y fûmes montés comme sur un autre Thabor, je ne sus plus que lui dire : « Seigneur, nous sommes bien ici, dressons-y notre tente. » Ce fut le moment solennel; et lorsque, de là élevant le divin sacrement pour la bénédiction, je vis à genoux au pied de l'autel les vénérables prêtres venus de nos paroisses, puis la couronne des lévites avec leurs encensoirs, puis les enfants avec des fleurs, puis la double et triple ligne rangée de vos uniformes; puis, derrière vous, cette ceinture de vos pères et mères agenouillés sur la pelouse et priant avec vous, pour vous, j'eus une vision anticipée de ce que nous verrons un jour dans la Jérusalem céleste, lorsque nous apparaîtra l'Agneau divin sur son trône , et qu'autour de lui se tiendront les adorateurs en robes blanches, tenant des palmes dans leurs mains, et que les vieillards se prosterneront devant sa face , et que tous ensemble chanteront : « Amen! Bénédiction et gloire , action de grâces , honneur et puissance à notre Dieu dans tous les siècles. Amen! :»
Mais Dieu, mes chers fils, ne donne pas de telles journées pour que l'impression s'en aille et s'évapore avec l'encens de l'autel et le son des cantiques. Quand un prince a passé dans la demeure
des hommes, un marbre commémoratif avec une inscription en perpétue le souvenir : Ad perpetuain rei memoriam. Notre empereur et roi Jésus a passé aujourd'hui parmi nos cours et nos jardins, il n'y sera plus oubhé. Ces lieux demeurent consacrés; nos récréations y seront désormais sanctifiées. Il aura parfumé l'air que nous y respirons; il aura béni de ses pas le sol que nous foulons; et c'est avec religion que nous parcourrons les lieux où ses pieds ont posé : Adorahimus in loco iibi steterunt pedes ejus.
Et puis , pourquoi ne le dirais-je pas? un autre et saint espoir sort pour moi de cette journée, plus confiant que jamais. Lorsque les Patriarches avaient eu, dans quelque station de leur pèlerinage, la vision du Très -Haut, ils dressaient une pierre en ce heu; ils y répandaient quelques gouttes d'huile, et ils se disaient: « Ce lieu est saint, c'est la maison de Dieu, j) Vere Dominus est in loco isto, et ego nescieham. Non est hic aliud nisi domiisDei et porta cœli. Cette pierre ainsi consacrée devenait alors un autel. Mes chers fils une maison de Dieu, un temple à Jésus -Christ ne s'élèvera- 1- il point perpétuel et durable au lieu où nous a été donnée sa visite d'une heure? Je lui en ai fait la prière. Puisse-t-il l'exaucer bientôt, et, nous accordant de lui construire un sanctuaire là où il a daigné accepter un reposoir, nous donner enfin, dans une demeure permanente , quelque image de ce Ciel dont cette tente n'était que la porte et cette fête un avant-goût. Ainsi soit-il!
"... Qu'a-t-on mis à la place de l'éducation religieuse, que tant de bons esprits ont proclamée nécessaire? On a mis à la place, comme toujours, un mot sonore, retentissant, un de ces mots dont M. Thiers voulait parler quand il disait, dans l'enquêle parlementaire sur le 4 septembre : « Il y a des moments dans notre pays où tout le monde dit une chose, la repète, finit par y croire; et, tous les sots se mettant de la partie, il n'y a plus moyen de résister. »
(I On a dit : » Nous donnerons une éducation nationale ! »
" Qu'est-ce donc, Messieurs, que l'éducation nationale? C'est un mot qui brille, qui fascine, qui étourdit... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans ? Pour le savoir, le mieux est de le demander à ceux qui l'ont inventé, Condorcet, Lakanal , Michel Lepelletier, Robespierre, Danton... dont les lauriers empêchent M. Ferry et M. Hérold de dormir, et dont M. Floquet répétait hier, à la Chambre : « Le premier acte de la Convention a été de constituer une grande éducation nationale, commune à tous les citoyens. »
<i ... Or cette éducation soit-disant nationale, qu'élait-elle, sinon le plus odieux des despotismes? Et quand je l'entends appeler de ce nom, qui évoque tous les grands souvenirs et qui rappelle tous les dévouements, je suis saisi d'une profonde indignation.
(I Nationale, et à quel titre? Je croyais, moi. Messieurs, que le sentiment national était celui qui embrasse dans un même culte toutes les traditions du pays, qui s'enorgueillit de toutes ses grandeurs, et qui, passionné pour sa gloire, ne consent pas plus à la rabaisser dans le passé qu'à la compromettre dans le présent et à la désespérer dans l'avenir. »
M. LE cojiTE Albert de Mun.
Discours au Cirque d'été, 10 juillet 1879.
DISCOURS
Prononcé dans la solennité de la distribution des prix, le 3 août 1885,
sous la présidence de Mgr Dennel, évéque d'Arras,
autrefois supérieur de l'ancien collège Saint-Josepli de Lille.
Monseigneur ,
L'arbre que vous avez autrefois planté et arrosé agrandi aujourd'hui; et combien il s'estime heureux et honoré que vous veniez vous asseoir un instant à son ombre! C'est beaucoup par votre bienfait qu'il a été transplanté, sur ce sol nouveau, où les oiseaux du ciel, qui sont les âmes, sont venus en plus grand nombre s'abriter sous ses branches.
Ce n'est pas, vous le savez, qu'il ne se soit ressenti du mauvais temps que nous traversons depuis quelques années. Il a été rudement secoué par l'ouragan; même un jour il a pu craindre d'être déraciné. Mais bientôt ses jeunes habitants, un moment envolés et ralliés aux alentours , sont revenus plus
nombreux , confiants qu'ils étaient en Celui qui ne laisse pas un passereau tomber à terre sans sa permission. Et voici qu'ils se sont remis à vivre, à grandir et à chanter sans trop de souci, semble-t-il, de la tourmente et du vautour.
Vous les connaissez presque tous, Monseigneur, il n'est pas un seul de leurs nids dont vous ne sachiez le nom. Eux aussi savent votre nom, cher à toutes leurs familles, et voilà pourquoi en ce jour notre joie à tous est parfaite; car si vous êtes chez vous partout quand vous êtes à Lille, vous ne l'êtes nulle part davantage que lorsque vous êtes, comme ici , chez les enfants de vos enfants.
Et maintenant qu'il me soit permis de m'adresser à ces familles et aux aînés de leurs fils, pour une explication que je dois au temps présent. La question que j'aborde touche à l'honneur catholique, car il s'agit de savoir si, comme on se plaît à le dire dans certaines régions, il n'y a en France d'enseignement national, d'éducation nationale que l'enseignement officiel , que l'éducation officielle , qui en confisque le nom.
Je ne puis le croire, Messieurs. Je ne puis croire qu'en raison de notre christianisme, de notre catholicisme , la nation à laquelle nous sommes fiers d'appartenir nous soit tellement étrangère, elle, son esprit, son progrès, son passé, son avenir, qu'un
autre enseignement puisse venir en face de nous s'adjuger le privilège exclusif de la représenter, en se faisant une réclame de ce titre de national qu'il affiche partout.
A dire vrai, c'est même tout le contraire que je crois. Et si l'éducation véritablement nationale est celle qui comprend le mieux le génie, la tradition, l'honneur, la grandeur, les besoins d'une nation; si c'est celle qui, lui faisant le plus de bien, la porte au plus haut point de son développement, celle qui l'a formée , celle qui l'a conservée , celle qui seule la sauvera, alors je n'hésite pas à le proclamer, et je demande à le démontrer : en fait d'enseignement, et en fait d'éducation, il n'y a de national en France que ce qui est chrétien; c'est le sujet de ce discours.
Et d'abord, il faut qu'on le sache, une nation ne doit pas se confondre avec le pouvoir qui la régit à telle heure ou dans telle crise accidentelle de son existence. Une nation , par son caractère, son esprit, ses croyances, sa vie morale enfin, déborde le cadre des événements et des révolutions, et elle échappe à l'étreinte de ces régimes d'un jour. Les régimes passent, mais la race demeure; et c'est dans le génie de la race qu'il faut chercher ce fond national inaliénable qui, sous les changements de formes et la succession des hommes, reste encore aujourd'hui ce qu'il était hier et ce qu'il sera demain.
Or, on l'a dit cent fois , le fond national en France est essentiellement religieux. La religion et la patrie ont formé dans l'âme de notre nation deux courants
qui mêlent leurs eaux et coulent dans le même lit , creusé dans la main de Dieu. On ne tarit pas un de ces courants sans appauvrir l'autre. C'est à ce point que, parmi nous, déchristianiser les choses c'est les défranciser, si on me permet ce mot.
Une pareille identification est aussi incontestable qu'elle nous est honorable, et un regard jeté sur les principales branches de l'enseignement classique nous convaincra que cet enseignement ne saurait être français qu'en demeurant chrétien.
Je considère d'abord notre Littérature. Si par littérature nationale nous entendons celle qui , sortie du sein même de la nation, est l'expression de son génie et a fait l'honneur de son nom , nous en avons une, Messieurs, et nous pouvons en être fiers. C'est celle qui répond aux noms deBossuet et de Fénelon, de Corneille et de Racine, de la Fontaine et de Sévigné; et combien d'autres encore qui , ensemble, ont constitué ce patrimoine littéraire sur lequel trois siècles ont vécu , en l'enrichissant chaque jour. Ils n'avaient pas seulement fait de la langue de la nation une langue immortelle, mais ils avaient façonné, modelé à leur image l'esprit de la nation, en lui imprimant ce cachet de bon sens et de bon goût, de simplicité et de grandeur, de dignité et d'aisance, qui forment ce composé de rares perfections que l'Europe saluait jadis du nom d'esprit français.
C'était bien la littérature nationale, celle-là, celle d'une grande nation produisant un grand siècle.
Mais alors elle parlait chrétien ; et je pourrais vous montrer que c'est à cause de cela qu'elle parlait si bien français. Depuis ce temps, le langage chrétien s'en est allé; mais le français est -il resté? est- il resté dans nos livres , dans notre presse , dans notre poésie , dans notre théâtre, dans notre tribune même? Où en est la langue française, sa correction, ses formes, sa pureté, sa règle? Où en est l'esprit français, sa finesse, sa mesure, sa distinction, sa grâce? Où en est, dans les lettres, l'honnêteté française, la décence, la noblesse, le respect des autres et de soi-même? Où en est le goût français, et quelles œuvres « font les délices de la ville et de la cour »? comme on disait autrefois. En vérité, quand est-ce qu'il convient mieux de redire la méprisante parole que Montesquieu jetait à ses tristes contemporains : « On ne saurait croire jusqu'où a été, dans ce siècle, la décadence de l'admiration. »
Cette admiration de décadence , nous l'avons vue portée , dans l'année où nous sommes , jusqu'à l'apothéose. Mais, dussé-je être accusé de blasphémer les dieux du jour, je ne puis me résoudre à reconnaître des muses nationales dans ces bacchantes échevelées auxquelles on décerne le sacrilèges honneurs du Panthéon. Cela n'est pas national, qui égare une nation, l'abaisse et la corrompt. Le violent, le forcé, le faux et le hideux ne seront jamais choses nationales en France. L'esprit public le repousse ; et voilà pourquoi l'enseignement pu-
blic a beau faire , par toutes ses traditions et habitudes classiques, il demeure chrétien quand même. C'est ainsi que, dans le programme officiel de ses études, il n'a pu refuser ni le premier rang ni la plus large part à nos auteurs immortels des grands siècles croyants. Aussi bien quels autres eût-on pu mettre à la place qui fussent et de meilleurs maîtres et de plus dignes représentants de notre littérature? Mais n'est-ce pas là un aveu? et maintenir ces grands chrétiens au premier rang des précepteurs de la jeunesse française, n'est-ce pas assez reconnaître qu'il n'y a de national en France que ce qui est chrétien?
Si des Lettres je passe à V Histoire, particulièrement à l'histoire de France, cette alliance indissoluble de l'esprit national et de l'esprit chrétien s'impose plus impérieusement encore. Un grand évêque, le cardinal Pie, a prononcé cette parole : « Il y a deux choses qui n'en font qu'une en France : c'est le bon sens et le sens chrétien. Les écrivains modernes fondent en vain l'espoir d'abaisser et de dépraver cet esprit national , ils n'y réussiront pas. Notre nation est née dans le baptistère de Reims; et les racines du pays baignent toujours dans les eaux de ce baptême. » Et, en effet. Messieurs, notre tradition, notre gloire, nos expéditions, nos institutions, notre civilisation, ne sontelles pas chrétiennes? Et dès lors peut -elle être autrement que chrétienne l'histoire de ce qu'on a si bien nommé les « Gestes de Dieu par les Francs » ?
N'est-ce pas le christianisme qui a tenu la plume pour en écrire les pages, depuis les Chansons de gestes et les grandes Chroniques de saint Denis , jusqu'à vos illustres chroniqueurs de Flandre , Froissard et Comines, sans parler de tant d'autres? En outre et surtout, n'est-ce pas le christianisme qui seul possède la clef de notre destinée nationale, et nous en donne le sens? Et quel beau sens il donnait à la mission de la France ! Quelle place il lui assignait dans la famille des nations! En conséquence quelle fierté, quel respect et quelle fidélité à cette grandeur héréditaire il inspirait à ses fils ! A tous ces signes j'ai reconnu un enseignement national. Mais je ne le reconnais plus dès qu'on en a banni ce qui éclaire tout, anime tout, relève tout. Pour qui n'écrit pas ou ne lit pas nos annales avec l'esprit de foi, l'histoire de France est une énigme , rien ne s'explique plus. Exphquez donc sans la foi Clovis et Charlemagne, et saint Louis, et Jeanne d'Arc, et Bayart, et les Croisades, et la Ligue, tout notre passé militaire, tout notre passé politique et intellectuel !
L'impuissance est manifeste; et devant cette impuissance il n'y avait qu'un parti à prendre, c'était de dénaturer les choses et de travestir les personnes. On ne s'en est pas fait faute, et l'histoire est devenue, depuis soixante ans, « cette conjuration contre la vérité » dont parle le comte de Maistre. Il y avait un autre parti : c'était de dire que l'histoire de France, comme la France elle-
même, ne date que de 89, en reléguant dans l'ombre commode des temps préhistoriques ces quatorze cents ans qui ^ont des siècles de ténèbres parce que la foi chrétienne en était le flambeau ! A ce thème de la nouvelle école on voit assez ce que l'histoire a gagné en vérité; on pressent ce que d'autre part elle gagne en moralité. On devine, par exemple, combien le patriotisme français doit profiter à ce dédain systématique de tout ce qui fut la France de nos pères. Aussi bien, voici que plusieurs s'en vont gisant que désormais il n'y a plus de patrie, qu'il n'y a que l'humanité; il n'y a plus de citoyens, il n'y a que des hommes ; et quels hommes ! Ils ont montré ce qu'ils valent et ce qu'ils font de la patrie, à certaines heures sinistres; on ne s'en souvient que trop. D'autres, et en plus grand nombre, s'en vont répétant que « la patrie est partout où l'on est bien » , ce qui veut dire qu'elle est partout où l'on s'amuse et où l'on fait fortune. Si ce sont là les conclusions pratiques de l'histoire telle qu'on l'a réformée, convenez qu'en cessant d'être chrétienne elle n'en est pas devenue plus française pour cela; et laissez-moi m'en tenir d'autant plus fortement à ma conclusion : à savoir qu'en fait d'histoire, comme en fait de littérature, il n'y a de national, en France, que ce qui est chrétien.
J'en pourrais dire autant de la PMlosoiph'xe . Nous avions la nôtre, en France; et quelle philosophie que celle qui s'en allait de saint Anselme à Descartes, de Descartes à Malebranche, en touchant,
à travers les siècles , tous les sommets lumineux de l'intelligence humaine! Nous nous en sommes lassés; nous lui en avons voulu, comme les fils de Jacob en voulaient à Joseph, parce qu'elle élevait ses regards plus haut que la terre, parce qu'elle lisait aux cieux, parce qu'elle était croyante, qu'elle faisait de la métaphysique. Ecce somniutor venit; c'est une rêveuse, avons -nous dit; et nous l'avons d'abord précipitée, elle aussi, comme Joseph, dans une citerne , ce trou sans air de la psychologie dans lequel Théodore Jouffroy se plaignait d'étouffer; puis nous l'avons vendue à des maîtres étrangers. Hier c'était aux Allemands, à Kant, à Fitche, à Hegel; aujourd'hui c'est aux Anglais, à Herbert Spencer, à Darwin. Mais, pour être devenue anglaise ou allemande, notre philosophie en est -elle plus nationale pour cela? En est- elle plus lumineuse pour habiter sous les brouillards du Rhin et de la Tamise? En est-elle plus élevée pour être descendue du spiritualisme au matérialisme, de la pensée à l'instinct, et de l'ange à la bête?... Je n'insiste pas. Messieurs, mais vous me permettrez de vous demander si cette science alourdie, ce positivisme étroit, cette langue pédantesque et barbare, ressemblent en quelque chose à la langue, à l'élan, à l'esprit de la France? Tout cela nous ressemble à peu près comme l'oiseau de nuit , la chouette , qu'Athènes avait donnée , je ne sais pourquoi, pour emblème de la sagesse à sa Minerve païenne, ressemble à l'alouette gauloise, l'alouette du matin, qui, elle, monte et chante au
soleil, nageant dans la lumière et la liberté. Encore une fois n'insistons pas; et de la philosophie comme de l'histoire et des lettres, nous sommes en droit de dire qu'elle n'est plus nationale dès qu'elle n'est plus chrétienne.
Je n'ai encore parlé que de I'Enseignemext national, ou de la formation intellectuelle de l'homme : I'Éducation nationale ou sa formation morale est un autre grand domaine dont la libre pensée et les corps officiels s'adjugent le monopole. A quels titres le réclament-ils? Je ne les examine pas, je ne les discute pas; mais j'oserai présenter les nôtres en regard des leurs. Vous prononcerez ensuite.
L'éducation nationale est pour nous premièrement une éducation morale. Ah! sans doute on la veut bien pareillement morale dans une autre école ; mais par le même mot nous n'entendons pas absolument la même chose; et si, comme je le crois, nous tendons au même but, c'est par un autre chemin.
Ainsi , tout d'abord , en tête de notre code de morale nous ne plaçons pas les droits de l'homme; mais nous croyons plus juste de mettre les droits de Dieu. Si nous parlons quelquefois à l'enfant de la liberté, nous l'entretenons plus souvent encore de l'autorité; et la soumission, non l'insurrection, est regardée par nous comme le plus saint des de-
Yoirs. Tout en n'ignorant pas que l'homme n'est ni ange ni bête, nous mettons cependant l'ange fort au-dessus de la bête, et c'est pourquoi chez nous l'éthique l'emportera toujours sur la gymnastique. Encore moins remplacerons -nous la morale chrétienne par la morale civique, laquelle ne repose sur rien; et nous continuerons de demander à l'Évangile ces vertus nationales qui furent les vertus de nos pères.
Aussi bien cette vieille morale n'en est plus à faire ses preuves. C'est elle, et elle seule, qui de tout temps a donné à la France des hommes, de ces vrais hommes qui, à l'heure du péril, deviennent de vrais soldats, parce qu'ayant lu « qu'il ne faut pas craindre ceux qui ne tuent que le corps et ne peuvent perdre l'âme », ils sacrifient cette vie avec d'autant plus d'élan qu'ils comptent, comme ils disent, sur une vie de rechange. C'est eUe qui lui a donné ces loyaux magistrats qui rendent des arrêts d'autant plus équitables qu'ils les prononcent devant Celui qui juge les justices. C'est elle qui lui a donné ces hommes publics, hommes d'État et hommes d'affaires, qui n'auraient eu qu'à se baisser pour ramasser des millions; mais ce il eût fallu se baisser », selon le mot de Berryer, et ils sont restés droits. Eh bien, morale pour morale, qu'on nous laisse • préférer cette morale héréditaire qui aurait bien encore son utilité, même aujourd'hui. Nous ne croyons pas en cela désobliger la patrie, quand cette patrie est celle où jadis on se consolait d'avoir tout
perdu, quand l'honneur restait sauf; et en cela encore, pour être vraiment nationale, notre éducation morale devra rester chrétienne.
L'éducation nationale est pour nous, en second lieu, une éducation religieuse. Nous sommes l'école de Dieu, et nous ne croyons pas à l'éducation de l'école sans Dieu. Je l'ai déjà proclamé précédemment dans cette enceinte, en une fête semblable; je ne reprendrai pas ce programme. Mais puisque aujourd'hui, ici, il s'agit particuhèrement de vertus nationales et de principes sociaux, je m'en tiendrai aux trois grands principes qui constituent, a-t-on dit, notre fond national , sous le nom de Liberté , d'Égalité et de Fraternité. Ils ne peuvent manquer d'être présents à tous les esprits, car nous les avons inscrits sur tous les murs. Pour nous, chrétiens, nous les gravons dans le cœur de nos enfants, mais en ayant soin d'en demander d'abord le vrai sens à un maître que nous avons placé à la tête de nos maîtres. C'est lui qui est notre grand maître de l'Université et notre ministre inamovible de l'instruction publique : Notre -Seigneur Jésus- Christ.
Nous nous sommes donc souvenus que Jésus- Christ était venu pour rompre les fers des captifs et émanciper les esclaves du mal, délivrer les âmes par sa grâce, affranchir les esprits moyennant la vérité, et préparer des hommes libres en les rendant dignes de l'être; et nous avons fait de lui le maître de la vraie Liberté. Nous nous sommes souvenus
qu'il avait appelé à lui les bergers et les mages , les petits comme les grands, les pauvres comme les riches, les serviteurs et les maîtres, les Juifs et les Gentils, les Grecs et les Barbares, leur ouvrant également ses bras pour les élever, les porter jusqu'au trône du royaume des Cieux; et nous avons fait de lui le maître de la vraie Égalité. Nous nous sommes souvenus qu'il avait été l'ouvrier de Nazareth , le compagnon des pauvres , le divin médecin des malades , le consolateur des affligés , le nourricier des foules , et nous avons fait de lui le maître et le modèle de la vraie Fraternité. En cela nous n'avons fait que lui rendre ce qui était à lui, car il n'est aucune de ces choses qui n'ait été chrétienne avant d'être française; et « le Christ, qui aime les Francs » , les avait mises dans l'esprit et les mœurs de nos pères avant que nous les eussions mises orgueilleusement dans nos codes. Ces conquêtes modernes, comme on les appelle , ont été d'abord des conquêtes chrétiennes; et s'il faut en remercier quelqu'un avant tous les autres, c'est celui dont François P'" écrivait à sa mère , le soir de la bataille deMarignan, « qu'il fallait faire remercier Dieu, car, sans point de faute, il s'est montré bon Français. » Enfin l'éducation nationale , pour nous, c'est l'éducation catholique romaine. Mais là est le grand reproche, et l'objection capitale. Nous recevons notre direction d'au delà des frontières. Or une telle direction peut- elle être nationale? nous demandent les hommes du jour. Il est vrai que, en effet,
nous prenons le mot d'ordre de la vérité là où Jésus- Christ l'a mise, La voulant infaillible, nous ne l'empruntons pas aux assemblées issues du suffrage populaire et aux oracles du pouvoir. La voulant autorisée au for intime des âmes , nous ne la demandons pas aux puissances temporelles et aux corps constitués de l'enseignement d'État. Nous hésitons à jurer sur la parole des hommes, et notre indépendance consiste à ne vouloir recevoir nos croyances que de la main de Dieu. Voilà pourquoi nous allons au Vicaire que ce Dieu de toute vérité s'est donné sur la terre. Mais, bien que ce représentant de son autorité habite au delà des monts , il n'est pas pour cela un étranger, loin delà. Il s'appelle le pape, c'est-à-dire le père; et depuis quand un père est-il un étranger pour sa propre famille? De plus il est reconnu que ce père a pour notre nation, qui est sa fille aînée, une prédilection qui n'a cessé de faire de lui notre meilleur conseil et notre plus solide appui. A quel cœur français peut -il donc être suspect?
Enfin, de même qu'autrefois il a, lui et les évêques, fait la France de' nos aïeux « comme les abeilles font leur ruche », de même encore aujourd'hui il tient seul entre ses mains les doctrines et les principes qui refont les sociétés , et pourraient remettre la nôtre à la tête des nations. Qu'on ne redise donc plus, à propos de notre enseignement, que nous faisons deux Frances séparées l'une de l'autre, deux nations l'une dans l'autre, sinon opposées et armées l'une contre l'autre. C'est nous, au con-
traire, qui sommes l'unité, mais l'unité dans la vérité. Le vrai patriotisme consiste à mener la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir, à Celui qui fera la première de ces choses en lui donnant la seconde. C'est là, et là seulement, qu'elle prendra les leçons d'une éducation d'autant plus nationale qu'elle sera davantage catholique romaine.
A vous d'y travailler, pères et mères de famille , en mettant au premier rang de vos sollicitudes le règne de Jésus-Christ dans l'âme de vos enfants. Un de ces derniers matins, ouvrant ma Bible, j'y lus ces mots énergiques , qui me frappèrent beaucoup : Regnantibus impiis, riiïnve hominum : « Pvègne de l'impiété, ruines d'hommes, »
Des ruines d'hommes. Messieurs, n'en sommesnous pas entourés? Des âmes en ruine, des intelligences en ruine, des consciences en ruine, n'estce pas le spectacle universel? A quoi cela tient-il? Regnantibus impiis. Rétablissez le règne de Dieu, et par le règne de Dieu les âmes et la société se relèveront de leurs ruines.
Ce sera beaucoup votre ouvrage, à vous aussi, mes enfants. A vous de nous préparer de magnanimes citoyens , en étant et en demeurant toujours de vrais chrétiens. Vous en avez l'ambition, et j'aime à rappeller un jour de cette année où vous en portiez très haut le témoignage. C'est il y a deux mois, lorsque la longue procession des enfants et des parents faisait cortège au très saint Sacrement dans les jardins du collège. Devant l'autel champêtre rayon-
nant de lumières, éclatant d'or et de fleurs, entouré d'encens , de prières et d'harmonies , vous éleviez les bannières de chacune de vos classes , avec leurs inscriptions militantes ou triomphantes. On pouvait en remarquer une où se lisaient ces mots : Pro Deo et Patr'ia : « Pour Dieu et la Patrie. » C'était bien notre devise. La bénédiction divine est descendue sur elle; elle ne restera pas lettre morte, et l'on saura un jour, en vous voyant à' l'œuvre, que le vrai patriotisme est le vrai christianisme , et que les meilleurs enfants de la France sont les meilleurs enfants de l'Église et de Dieu.
Le R. P. Pillon, après avoir quitté le collège Saint- Joseph, s'était retiré dans une maison voisine, au boulevard Vauban, à la tête d'une petite communauté de ses religieux. C'est là qu'il vivait dans la retraite et la prière, entouré de la vénération universelle.
Il n'apparaissait au collège que dans de très rares circonstances. Il accepta seulement une fois de présider le banquet annuel des anciens, et il y fut l'objet d'un véritable triomphe d'affection et de reconnaissance,
S'étanl rendu à Rome, en 1884, pour l'élection d'un Supérieur général de la compagnie de Jésus , le vieillard y ressentit la première atteinte du mal qui devait l'emporter.
Il revint en France, oîi il vécut encore quelque temps dans une douce préparation à la mort, qu'il sentait proche. Il remit tranquillement son âme à Dieu, le 24 novembre I880.