PAROLES PRONONCEES AVANT L'ABSOUTE
Dieu l'a rappelé à lui, ce père de la jeunesse et ce grand religieux! Lorsqu'il y a un an nous célébrions son jubilé sacerdotal, — avec quelle allégresse, vous vous en souvenez! — nous lui souhaitions les années de ce vieux Mathathias dont il nous retraçait la vaillance dans ces combats soutenus pour la loi et pour la foi, au milieu de ses fils.
Mais ce n'était pas ainsi que Dieu en avait décidé. Ce n'était pas non plus ce que lui demandait le serviteur fidèle qui aspirait à retourner vers lui. « Je suis prêt pour le grand voyage, » disait -il un des jours de ces vacances dernières, alors que, dans l'affaissement progressif de ses forces , il avait cru reconnaître comme la cloche funèbre qui sonnait son départ. C'est à cette époque qu'il demanda à être déchargé de la supériorité, lui que la nature
et la grâce semblaient avoir fait pour le commandement. Le sacrifice fut entier, et l'unique sentiment qu'il manifesta fut la crainte que, par égard pour ses services exceptionnels, on ne lui laissât encore les honneurs d'une charge dont on avait consenti à lui ôter le poids. « Plus rien ici maintenant qui sente le supérieur, » disait -il en montrant les meubles de sa modeste chambre de religieux.
De plus en plus on sentait qu'il se détachait de la terre pour tourner toute son âme vers le Ciel , où il touchait. La dernière fois qu'il dit la messe, soutenu par deux de ses pères, ce fut le jour de la Toussaint , voulant fêter en ce monde ceux qu'il devait bientôt aller rejoindre dans l'autre. Puis, un de ces jours derniers, il se coucha tranquillement et s'endormit en Jésus du sommeil éternel : /n 'pace in idipsiim dormiani et reqiiiescam.
Mais que dis -je, mes frères? Oui, le corps était couché, mais l'âme restait debout, l'intelligence restait debout, le caractère et surtout le cœur restait debout. Tout fut grand dans cet homme, la mort comme la vie. Et laissant à d'autres la consolation de raconter un jour ce que fut cette vie, je veux vous dire quelque chose de ce que fut cette mort.
C'était dans cette dernière nuit de mercredi à jeudi. On le veillait, et à chaque fois qu'il sortait de son sommeil, on surprenait sur ses lèvres des paroles d'une religion solennelle, profonde. Il semblait que toute sa vie, tout son magnifique passé avec ses souvenirs , tout le présent aussi avec ses afïec-
lions, se présentaient à lui pour recevoir son adieu et entendre ses volontés dernières.
Il rappelait d'abord sa Compagnie de Jésus, cette société d'amour, comme il la nommait souvent avec saint François Xavier : Societas Jesu, societas amoris; et il citait les plus belles maximes de ses devanciers dans le gouvernement.
Un moment ce fut Brugelette qui passa devant ses yeux. Il nomma la Belgique : « Il y a de la piété, de la foi dans ce pays, prononça gravement le malade. Il y a là de la vie et de belles traditions de famille. »
Un peu de temps après on écoute, il parle encore. Il s'agit de nous maintenant, de notre Flandre militante, de la jeune troupe que ce vaillant chef a formée à Saint-Joseph et qui en est sortie. Il semble qu'il leur parle, et on distingue ces mots : «Les jeunes gens d'élite doivent former un bataillon d'élite. »
Puis tout à coup, plus tard, c'est l'image de la France qui vient le visiter : «Pauvre France! pauvre France! s'écrie-t-il. Enfin, nous sommes entre les mains de Dieu ! »
Monseigneur notre Archevêque avait, la semaine dernière, visité la résidence de la Compagnie, à Lille. Le vieillard mourant le revoit devant ses yeux, et en lui il révère une auguste représentation de l'Église de Dieu : « Je veux être présenté à Monseigneur! » dit-il avec autorité. « Mais que lui direz- vous , mon père? — Eh bien, je lui demanderai sa bénédiction, pour que j'entre le plus tôt possible en paradis. »
Ayant ainsi pris congé de ce qu'il avait de plus
cher et de ce qu'il connaissait de plus grand en ce monde, on ne le vit plus occupé que de son âme et de Dieu. Ce qui lui revenait sans cesse dans le cœur, sur les lèvres , c'étaient les prières de la confession et de la communion. Il faisait le mouvement de se frapper la poitrine : Mea culpa, mea culpa, meamaxima culpa; et tout de suite il commençait à haute voix sa confession, que le Père Ministre devait le conjurer d'interrompre. Puis , à un autre moment, il se croyait à l'autel, il prenait le corps de Jésus- Christ, et avec un accent de religion indicible : Custodiat animam meam in vitam œlernam! Ce n'était pas du délire, c'étaient des élans de foi et d'enthousiasme sacré.
Il invoquait Marie; elle lui était présente. Il reprenait fréquemment et prononçait distinctement chacune des paroles de Y Ave Maria, en insistant sur la fin : nunc et in liora mortis nostrx. Amen. Enfin le grand religieux se tournait vers le père de la glorieuse famille dont, depuis plus de soixante ans, il était l'indigne fils, comme il s'exprimait, et on l'entendait dire, comme en se jetant dans ses bras : « 0 mon père Ignace, vous ne me repousserez pas ! »
Le lendemain, c'était le silence et ce qu'on croyait le sommeil ; le soir, à cinq heures , 26 novembre , c'était la mort, la plus douce des morts.
Dieu soit béni ! il fait bien ce qu'il fait. Et cependant nous formions d'autres vœux et nous nourrissions d'autres espérances. Nous espérions, Sei-
gneur, que vous rétabliriez votre royaume d'Israël , et que celui-là, votre disciple aimé, resterait parmi nous jusqu'à ce que vous vinssiez, et qu'il verrait votre jour et s'en réjouirait. Nous nous faisions une fête de le voir rentrer dans la maison dont on l'avait chassé; et j'en atteste ces autels, il n'y aurait pas eu pour nous, dans notre vie, de journée plus heureuse que celle où nous aurions remis entre ses mains la houlette que lui-même nous avait confiée, et que nous ne gardions qu'afin de la lui rendre un jour.
Mais Dieu, qui l'aimait, en avait jugé d'autre sorte. Il était temps que celui qui était de la Compagnie de Jésus sur la terre entrât enfin dans la Compagnie de Jésus dans le Ciel. Selon les divines promesses, il était temps que « celui qui avait légitimement et si longtemps combattu fût enfin couronné». Il était temps que « celui qui avait enseigné la foi de Dieu aux petits fût enfin salué grand dans le royaume des Cieux ». Il était temps que « celui qui avait formé et instruit tant d'àmes brillât comme une étoile durant toutes les éternités ».
Nous priions ici- bas pour le retenir encore; mais d'autres là-haut priaient pour le rappeler à eux. Ils ont été plus forts que nous , et je n'en suis pas surpris ; ils sont si près de Dieu ! C'étaient les saints qu'il invoquait dans sa dernière nuit : Ignace, Xavier, François Borgia, Régis, Gonzague, Stanislas, Rodriguez, Berchmans. C'étaient ces autres saints, ses contemporains, et quelques-uns ses amis, dont il
parlait tant de fois : Varin , Guidée , Ravignan , Olivaint, Pontlevoy, qui l'avaient précédé avec le signe de la foi et qui s'étaient endormis du sommeil de la paix. C'étaient aussi ses frères, ses fils et ses élèves de Brugelette , de Vannes , de Paris , d'Amiens et de Lille, jeunes gens ravis avant l'âge, sous les yeux de leurs parents , soldats tués à l'ennemi ou prêtres tués aux missions, pères de famille ou pères des âmes, martyrs de la foi ou martyrs du devoir, qui, l'ayant devancé dans le collège des élus, avaient hâte d'y revoir celui qui leur en avait fait désirer le bonheur et montré le chemin.
Hâtez donc par vos prières , mes frères et mes fils , cette entrée et ce triomphe dont ces si grandes obsèques ne sont cependant qu'une lointaine et languissante image. Aussi bien celui que nous pleurons ne nous est -il pas entièrement enlevé, et il nous reste encore quelque chose de lui. Il nous reste ses victoires, il nous reste ses fondations, dont nous sommes la plus jeune, et que, lui aussi, comme le guerrier Thébain, il aurait pu nommer ses filles immortelles. Il nous reste l'exemple de cette grandeur d'âme, à la fois sacerdotale et royale, qui le faisait ressembler à ce Melchisédech , roi de Salem et prêtre du Très -Haut, qui offrait au Seigneur le sacrifice du pain et du vin. Il nous reste l'exemple de cette bonté dans la force, de ce rayon de miel dans la bouche du lion , qui fut montré autrefois à un des juges d'Israël, et qui fut montré à notre génération dans cet autre Moïse, le plus doux
comme le plus énergique entre tous les conducteurs de nos jeunes tribus dans le désert de ce siècle.
Durant ces dernières années, notre Moïse, toujours devant Dieu sur la montagne de l'oraison ou de l'autel, ne cessait de lever les mains poHr nous vers le Seigneur. Ah ! que de là haut encore il soutienne nos combats , nos interminables combats, en nous assurant la victoire !
Que de là haut il bénisse ses frères , sa société religieuse, au service de laquelle il est mort vaillamment, puisque c'est à son service, à Rome, qu'il fut atteint, pour la première fois, du coup dont le noble vétéran ne devait pas guérir.
Qu'il bénisse ses ennemis et ceux de sa société, puisque, hélas! il en eut. Ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient : que le Seigneur leur pardonne donc, et qu'il ne retourne pas contre ces infortunés la qualification et la condamnation qu'ils osèrent infliger à l'honneur de sa vie et à l'immaculée dignité de ses cheveux blancs !
Qu'il bénisse ces catholiques qui l'assistèrent alors, et qui aujourd'hui se pressent si nombreux, si unanimes dans leurs regrets et leurs hommages , près du cercueil de celui qui partagea avec eux les devoirs et le dévouement de la paternité.
Qu'il bénisse nos enfants, qui furent toujours les siens; qu'il en bénisse les maîtres, qui se faisaient une gloire d'être ses fils, eux aussi, et qui en ont porté un si beau témoignage dans le deuil de cette
journée, qui devrait être le deuil de toute la jeunesse catholique de France.
Et pour moi aussi, mon Père, n'avez- vous pas encore une bénédiction? Vous étiez deux fois père pour moi , puisque vous étiez celui de mon âme et celui de mon collège. En cherchant le bienfait de votre direction, lumineuse et grande, j'avais voulu me faire et vous faire à vous-même la consolante illusion que par là vous gardiez encore, en quelque manière, la direction de cette école, où du premier au dernier nous voulions tous être vôtres.
Et voilà maintenant , ô père , que , comme Élie , vous êtes emporté au Ciel sur le char de feu de votre charité : Pater nii, Pater mi, currus Israël et auriga ejiis! Et je ne vous verrai plus, et non amplius videhat eum ; et votre disciple Elisée reste sans vous dans ce monde, qui en veut aux prophètes , et où naguère vous teniez tête à l'impiété d'Achab et à la méchanceté de Jézabel. Ah! du moins faites tomber sur moi votre manteau, et que, pareil à Elisée, il me soit accordé d'opérer quelques-uns de ces miracles de grâce qui font renaître les enfants et qui les rendent vivants à l'Église, leur mère : Et dixit viduse : Toile filiu^n tuiim. Enfin que, suivant la même route que vous, j'aille vous rejoindre un jour, mais avec toute notre famille; et là vous dire, comme Jésus disait à Celui qui l'avait envoyé : « Père, voici les fils que vous m'avez donnés, et aucun d'eux ne manque, aucun ne s'est perdu. » Ainsi soit- il.
L'école Saint-Joseph possède cinq congrégations pour ses cinq divisions, chacune sous la conduite d'un directeur prêtre.
Chaque congrégation constitue une véritable société organisée et complète. Elle a son préfet, ses assistants, son secrétaire, ses conseillers, ses autres dignitaires élus annuellement par les congréganistes. Elle a aussi ses règles, son conseil, son gouvernement, ses fêtes, ses privilèges, mais surtout ses devoirs propres, qui sont ceux d'un corps d'élite.
Dans l'économie générale du collège, la Congrégation a une action prépondérante. Elle est, de fait, le pivot sur lequel roule toute la vie morale, religieuse, disciplinaire de cliaque division, qu'elle entraîne dans le bien.
Les plus jeunes enfants, n'ayant pas jusqu'ici, parmi eux, le bénéfice d'une pareille association de piété et d'exemple, nous avons cru le temps venu d'en doter leur division. Le jour de l'inauguration, avant le salut, ont été prononcées les paroles suivantes :