‹ Dieu dans l'écoleChapitre 23 sur 34 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

Mes petits Enfants,

Il y a bien longtemps que je me dis à moi-même : « Pourquoi nos petits élèves de la cinquième division sont- ils les seuls dans le collège qui n'aient pas, comme les autres, leur congrégation à eux, avec ses fêtes, ses beaux saluts, ses réunions, ses dignitaires, ses privilèges, et son directeur et père? » Ce qui voulait dire : « Pourquoi , dans ce bercail de Saint- Joseph, les agneaux de notre troupeau ne se grouperaient- il pas sous la houlette particulière de quelque saint berger ou sainte bergère du Ciel? » Voilà ce qui inquiétait votre berger de la terre. Car enfin, me disais-je encore, parce qu'ils sont jeunes, très jeunes, qu'ils n'ont encore que sept, huit, neuf ans, et qu'ils font seulement leur huitième, leur neuvième ou leur dixième, est-ce à dire qu'ils ne sont pas les amis du bon Dieu, même ses

meilleurs amis? Ah! qu'ils le sont bien plus et à plus juste droit que de vieux pécheurs comme nous!

Alors je me rappelai cette scène aimable de l'Évangile, où l'on voit les enfants, de tout petits enfants, 3e pressant dans le temple de Jérusalem autour de Notre- Seigneur, auquel ils s'obstinaient à crier et à chanter : « Honneur au fils de David ! » Je me demandais ce que Jésus-Christ devait penser de cela, et je fus heureux de l'entendre répondre à ses disciples qui voulaient faire taire la voix par trop bruyante de ces innocents a que rien ne valait la louange qu'il recevait de leurs lèvres » , et que c'était pour lui une musique du paradis.

Mes chers enfants, c'était leur dire qu'il les recevait dès lors pour ses congréganistes. C'est donc l'histoire de l'institution de notre congrégation des petits que cette histoire -là; votre premier berceau se trouve là sous les portiques du temple de Jérusalem. Quelle belle origine vous avez !

Mais pourquoi donc le bon Dieu , lui qui est plus grand que tout, se plaît-il tant avec vous, qui êtes si petits? et pourquoi veut-il que nous, qui sommes ses ministres, nous fassions en cela comme lui? C'est là un bien haut mystère, mes très chers enfants! Je vais tâcher cependant de vous l'expliquer de mon mieux en trois mots qui se ressemblent beaucoup , ce qui a'ous aidera à les mieux retenir : Dieu vous aime et nous vous aimons, parce que vous êtes Yinnocence , parce que vous êtes Vimpuis-

sance, parce que vous êtes Vespérance. Que je serais heureux de vous le faire comprendre !

Lorsque je dis premièrement que vous êtes Vinnocence, je ne veux pas dire que vous êtes précisément sans défauts; ce qui vous ferait de la peine, parce que vous croiriez que je veux me moquer de vous. Je sais bien que le péché n'a pas été sans ternir de quelques grains de poussière la fraîcheur de votre baptême ; mais ce n'étaient, j'aime à croire, que des grains de poussière. Si c'était, hélas ! le péché, ce n'était pas le vice; si c'était une tache, ce n'était pas un ulcère; et il en est de lui comme de cette tache d'encre que trop souvent, mes pauvres amis, j'aperçois sur vos frais visages quand vous venez d'écrire vos devoirs : elle n'est qu'à la surface , et on l'efface vite. Le mal ne demeure pas en vous ; ce qui demeure en vous, c'est la grâce franche d'un âge qui peut être tenté , mais qui n'a rien trahi , qui n'a rien profané ; c'est une âme neuve, candide, une page blanche sur laquelle la main de Dieu peut encore écrire ce qui lui plaît; une fontaine dont le cristal reflète l'éclat des cieux. a Si tu pouvais voir la beauté d'une âme en grâce avec moi, disait un jour Notre-Seigneur à sainte Thérèse , tu en mourrais d'amour ! » Je le crois bien , ce serait à tomber à genoux ; car c'est la présence de Dieu rendue visible parmi les hommes. A ce spectacle nous resterions suspendus dans le ravissement, et nous ne pourrions nous rassasier de voir cette colombe radieuse, agitant dans une allégresse divine les deux ailes de son

intelligence et de son amour, toutes les facultés de l'âme attachée à la Trinité sainte comme des abeilles attachées au sein d'une fleur... Mais Notre-Seigneur a tout dit d'une seule parole, lui qui lit couramment dans les âmes, mes enfants, comme vous lisez dans les livres; il a tout dit le jour où, appelant un petit enfant et le plaçant comme modèle au milieu de ses apôtres, il leur déclara que c'était comme cela qu'il fallait être pour lui plaire , et que quiconque parmi les hommes ne devenait semblable à cet enfant innocent ne pouvait prétendre à entrer dans le royaume des Cieux.

Mais l'innocence est une plante qu'il faut cultiver et défendre pour qu'elle soit digne de ces complaisances divines. Les Livres saints la comparent à un lis éclatant de pureté et de blancheur, mais à un lis entouré, gardé par des épines. Qu'est-ce à dire, mes enfants? L'été dernier un beau lis avait poussé dans votre jardin; vous le visitiez, vous le soigniez, il embaumait vos sens, il faisait le plaisir de vos yeux. Mais il avait ses ennemis ; il vous fallut le protéger, et on vous vit empressés à lui faire un rempart contre les atteintes du dehors. Et l'innocence, ce lis de votre âme, n'a- 1- elle pas ses ennemis, elle aussi ? C'est l'insecte du péché qui voudrait la sahr; c'est la poussière du monde qui voudrait la ternir; c'est la dent du démon qui voudrait ronger sa racine et la faire périr. Qui vous aidera à la défendre? Ce sera la Congrégation, sa direction, ses instructions, ses bons exemples, ses grâces.

C'est elle qui sera autour de votre lis celte haie d'épines tutélaire, serrée, infranchissable, qui empêchera le pied du méchant de l'approcher, son contact impur de le souiller. Ainsi votre âme grandira, comme la fleur sur sa tige, haute, ferme, droite, à l'abri des insultes et des orages; et quand l'heure sera venue de la première communion , elle s'ouvrira, s'épanouira pour recevoir Jésus -Christ, « qui se plaît parmi les lis » , comme le lis reçoit la rosée dans son calice sans tache.

Je vous ai dit en outre que Dieu vous aime et que nous vous aimons parce que vous êtes V impuissance : c'est la seconde raison. Mais que veut donc dire ce grand mot'? Il veut dire, mes petits enfants, qu'étant très petits, vous êtes très faibles, que par vous seuls vous ne pouvez rien, vous n'avez rien, vous ne savez rien , et que dès lors vous avez besoin de tout et de tous. Ne vous en plaignez pas toutefois, car c'est par cette indigence même que vous attirez sur vous les regards du Tout-Puissant, qui a pitié de vous. Mes petits enfants, ne dit- on pas que c'est la pente de l'amour de condescendre à ce qui est humble, et que le mouvement de la force c'est de s'incliner vers la faiblesse? Vousmêmes vous aimez l'oiseau, l'animal, la plante, qui sont plus petits que vous et ont besoin de vous. Ainsi le Dieu très grand et très bon est attiré vers vous par votre petitesse même; et si de toutes ses créatures vous êtes les plus aimées, n'est-ce pas parce que , par la condition de votre âge , vous êtes

les plus dénuées, et que, n'ayant rien par vous, vous attendez tout de lui? Il y va de sa gloire d'être alors tout pour vous : « Mon petit enfant, tu n'es que d'un jour, mais moi je suis l'éternité; mon pauvre enfant, tu es l'indigence, mais moi je suis la richesse et la félicité; mon faible enfant, tu n'es qu'impuissance, mais moi je suis la force et la suprême majesté. Viens à moi , tout ce que j'ai et tout ce que je suis, je l'ai et le suis pour toi. » Ce raisonnement de la bonté vous le connaissez , mes enfants , c'est le raisonnement d'un père; et qui est plus père que Dieu?

Eh bien, c'est principalement à la Congrégation que ce Dieu vous tient ce langage. C'est là qu'il vous ouvre ses bras , enfants infirmes , pour vous soulever; c'est là qu'il vous prend sur ses épaules, agneaux tremblants , pour vous porter : ce Venez à moi, ô vous tous qui n'en pouvez plus, et je vous soulagerai! » Mes chers enfants, avez -vous vu, en images du moins , le tableau où un grand peintre , appelé Murillo , représente l'enfant Jésus à votre âge environ , marchant dans une belle campagne , entre Marie et Joseph, qui le tiennent chacun par la main? Voilà ce qui' se fait ici. Le jour où vous entrez dans la Congrégation, vous mettez votre main dans la main de puissances célestes qui soutiennent vos pas. Ne vous en séparez point, et vous ne tomberez jamais.

Je vous ai dit qu'enfin vous étiez Vespérance. Cela me rappelle une parole adressée à Louis XV par une dame de la cour qui avait autrefois assisté

à son sacre : « Ah! sire, lui dit- elle, c'est vous qu'il fallait voir alors ! vous étiez beau , beau comme l'espérance. » Bien volontiers, mes enfants, j'en dirais autant de vous, vous que le baptême a sacrés rois du royaume des Cieux ; vous étiez alors et vous êtes encore aujourd'hui beaux comme l'espérance. N'êtesvous pas, en effet, l'espérance de vos familles, l'espérance de l'Église, l'espérance de ce collège? Et vous étonnerez -vous dès lors si on vous aime comme on aime le matin, comme on aime le printemps?

Mais encore faut- il que vous répondiez à cet espoir. Or c'est la Congrégation qui vous apprendra à le faire en vous inspirant l'émulation à grandir, à vous élever de vertus en vertus. Car, ne l'oubUez pas, vous êtes une troupe d'élite, vous êtes une chevalerie, vous devez vous y montrer sans peur et sans reproche , marchant à la tête de vos frères dans le combat de chaque jour pour le travail , la discipline , la religion , le silence , auquel vous convie l'exemple de Jésus votre frère. Lui aussi, lui surtout était beau comme l'espérance, le jour où les bergers , et les rois , et les anges , et le vieillard du , temple saluaient en lui un Sauveur. Tournez la page de l'Évangile: oc Et l'Enfant, est -il écrit, croissait en âge, en sagesse, en grâce et en force devant Dieu et devant les hommes. » Voilà comment l'enfant Jésus justifia ces présages ; voilà comment vousmêmes vous les justifierez; et alors ce ne sera plus seulement l'espérance que vous serez, ce sera la vertu, ce sera le progrès.

Je sais que tout cela coûte, et ce que je vous prêche ici n'est rien moins que le sacrifice. Mais je sais d'autre part qu'il ne vous fait pas peur. Vous en êtes tous bien capables , si petits que vous soyez, et ce n'est pas pour rien que vous avez choisi pour patrons de votre Congrégation des saints qui sont des martyrs.

C'est ainsi que plus d'une fois on a vu de jeunes enfants désirer, chercher le martyre. On raconte, par exemple , de sainte Thérèse et de son frère Rodrigue, qu'ayant votre âge ils s'étaient pris d'un si beau feu à la lecture de l'histoire des saints de l'Éghse primitive, qu'un jour tous deux partirent pour aller chez les Maures, qui étaient près de là, confesser Jésus-Christ et donner leur sang pour lui. On les rejoignit en chemin, et on les ramena tout pleurants à la demeure paternelle. Sainte Thérèse ne devait pas mourir du martyre du sang ; elle devait mourir du martyre du cœur; elle devait vivre et mourir de l'amour de Jésus.

Vivez de cet amour, endurez ce martyre, le martyre du devoir, et après une longue vie allez partager la couronne et les joies des Innocents, qui vous reconnaîtront pour leurs frères dans le Ciel.

Au mois de novembre de l'année 1883, la proposition de liàtir une chapelle qui remplaçât la chapelle provisoire établie dans rétage supérieur du collège fut présentée à Messieurs les Administrateurs de la Société civile. Elle fut adoptée en considération « du nombre croissant des élèves, qui réclamait cet étage tout entier pour les classes », et plus particulièrement en considération de la convenance qu'il y avait à donner à Notre-Seigneur une demeure plus digne.

Au même jour il fut décidé qu'une grande Salle des séances, pour les réunions et fêtes du collège, serait construite séparément au centre du jardin, aux frais de la Société civile. ' Quant à la chapelle, « M. le supérieur et MM. les Administrateurs prenaient la confiance de faire appel à la générosité des familles dont les fils ont reçu ou reçoivent encore le bienfait de l'éducation chrétienne à Saint-Joseph. »

C'est dans ces termes qu'était conçue une lettre du 20 décembre adressée à toutes les familles, au nom de M. le supérieur et de MM. Hexri Berxard , Ch. Verley, G. Thery, L. Delcourt, Maurice Berxard, Administrateurs.

Le 4 janvier 1886 furent commencées les visites et démarches auprès des familles par M. le Supérieur et un des Pères de la Compagnie de Jésus, pour inviter à la souscription, laquelle reçut partout très bon accueil.

L'adjudication des travaux fut faite le 22 mai, à huit heures du matin, en présence de MM. les Administrateurs, après la prière au Saint-Esprit. M. Emile Rouzé , entrepreneur, se rendit adjudicataire aux conditions que signèrent les deux parties.

Les travaux commencèrent le 24 mai, fête de Notre-Dame Auxiliatrice, sous la direction de M. Mourcou, architecte, qui précédemment avait construit le collège, et dont les plans pour cette chapelle avaient été mûrement élaborés sous le regard et avec l'aide du R. P. Préfet.

La nécessité d'établir les fondations à une très grande profondeur ayant retardé les premiers travaux, ce fut seulement le lo novembre 1SS6 qu'ils arrivèrent à fleur du sol, et nous permirent de procéder à la bénédiction solennelle de la première pierre.

Avant de se rendre à la construction , on se réunit d'abord dans l'ancienne chapelle, oîi M. le Supérieur adressa à l'assistance les paroles suivantes :

allocution avant la ceremonie

Messieurs,

Mes chers Enfants,

Lorsque, il y a onze ans, la religieuse initiative des familles de Lille éleva ce collège à la plus grande gloire de Dieu et à l'honneur de saint Joseph , son serviteur, un regret dut se mêler à l'allégresse de l'action de grâces dar s le cœur des pères et des fils. Le collège , il est vrai , se déployait magnifiquement dans ses grandes lignes harmonieuses, mais la chapelle manquait. On avait dû y suppléer par une vaste salle de l'étage supérieur, qui reçut provisoirement celte affectation ; et le bon Dieu , notre Père, fit en cette circonstance ce que parfois les pères et les mères de la terre font pour recevoir leurs enfants quand ceux-ci sont nombreux : il se

retira pauvrement et obscurément sous les combles, en laissant à ses fils bien -aimés la meilleure place de la maison.

Ce n'est pas qu'on ne se fût réservé de lui disposer un jour une demeure plus digne de lui. Le dessein en était arrêté, en première ligne, dans la pensée des fondateurs comme des constructeurs; et le royal vieillard qui gouvernait ici, à cette époque \ pouvait bien dire, comme autrefois le roi David : ce J'avais médité de bâtir un sanctuaire où reposerait l'arche du Seigneur, et j'avais déjà tout disposé pour cela, » Cogitavi ut œdificarem domuni in qua requiesceret arca Domini , et ad œdificandum omnia prœparavi ^. Même il en avait fait dresser les plans par avance, pour ses successeurs : Deditque David Salomoni descriptioneni porticus et templi ^. Mais ce vaillant guerrier avait eu, lui aussi, trop à lutter pendant sa vie pour trouver la facilité d'élever un tel édifice, car la guerre était partout autour de lui et des siens : Non potuit œdificare dotnuni nomini Domini sut, propter bella imniinentia per circuitum^; de sorte que ses yeux se fermèrent avant d'avoir vu s'élever la maison du Seigneur.

Dieu et les hommes , mes Frères , nous pardonneront-ils d'avoir attendu dix années avant d'avoir osé réaliser ce vœu et de nous être mis en devoir d'abriter décemment, dans la demeure de Saint- Joseph , Celui qui avait le droit d'y être logé le premier'.'

1 Le R. P. Pillon, S. J., fondateur et premier recteur du collège.— 2 I Parai, xxvin, 2.-3 Ibid. 11.— * III Reg. v, 3.

Ah! « c'est qu'il s'agissait de préparer une habitation non à un homme, mais à Dieu; » et nous pouvions nous dire plus justement que Salomon : « Que suis- je, moi, pour bâtir une maison à mon Seigneur? » Et quantus ego sum, utpossim œdificay'e Deo domum ^ ■? C'est qu'enfin le passé ne nous avait pas amassé et légué les trésors qu'autrefois David transmettait à son fils ■-. Et il ne fallut rien moins que vos volontés, mes Frères, rien moins surtout que les ordres de Dieu, pour nous faire correspondre à la voix intérieure qui nous pressait d'achever courageusement l'ouvrage commencé par nos pères : Confortave et perfice^!

Ce sont vos volontés, en effet, parents chrétiens, c'est vous, dont la confiance, grandissant quand même et à mesure que grandissait la tribulation de l'Église, nous amenait chaque année les recrues croissantes de vos fils , en nous demandant de leur donner une place que nous ne pouvions plus , hélas ! leur fournir dans un collège devenu trop étroit pour leur nombre. C'est vous, dont les enfants , envahissant successivement tous les refuges que nous leur cédions tour à tour, nous commandaient de dilater le bercail à mesure qu'eux-mêmes venaient augmenter le troupeau.

Et puis, vous le dirai-jeV Dieu, lui aussi, nous faisait entendre secrètement ses ordres; et ces ordres, je le confesse, étaient presque des re-

1 II Parai, n, 6. — 2 l Paral. xxix, 1. — 3 jhid. xxvm, 10.

proches. C'était un reproche à mon cœur que la vue de ce Heu saint condamné à devenir, à chacune de nos réunions pubhques, un heu d'exercices profanes. C'était un reproche que la pensée de ce Dieu, notre hôte céleste, forcé, en ces occasions, de s'exiler momentanément de son tabernacle; un reproche enfin que cet autel qu'il fallait à chaque fois dérober aux regards pour qu'en face, au même lieu , se dressât le théâtre de vos joutes scolaires. Et vous-mêmes, mes chers fils, ne demandiez -vous pas que tout fût saint et sans alliage dans le séjour à jamais consacré par le souvenir de votre première communion? Ah! sans doute je sais qu'ici surtout Dieu est un père; sans doute il ne peut lui déplaire que ses enfants s'exercent près de lui à des luttes qui sont encore pour sa gloire; et nous n'avions pas à craindre, j'aime à le penser, le fouet dont il poursuivit les profanateurs de son temple. Mais ce père est aussi le Dieu saintement jaloux qui ne veut pas de partage. Et enfin, — c'est une autre considération, — n'avions-nous pas besoin que ce Dieu fit beaucoup pour notre sauvegarde, dans un temps où nous sommes sous le coup de tant de menaces? Et le meilleur moyen de mériter et d'obtenir qu'il prît notre collège sous sa protection, n'était-ce pas d'y fi.Kcr sa présence toute-puissante dans un sanctuaire moins indigne de sa majesté?

Qu'avons -nous fait alors? Je prends encore le Livre saint. Il y est raconté que le prince qui construisit le temple de Jérusalem « commença par

convoquer les principaux d'Israël, les chefs des tribus, et ceux, est-il dit, qui prseerant suhstantise et possessionibiis régis '. C'étaient les administrateurs de son domaine royal. Nous ne sommes pas rois autrement que par notre sacerdoce; mais ce que nous avons ici de vraiment royal , comme Salomon , c'est, à la tête des affaires civiles de ce collège, un conseil de sages administrateurs que ce prince nous eût enviés , composé comme le sien des chefs autorisés de nos tribus catholiques et des premiers du peuple : Principes Israël et duces trihuum.

Qu'ils soient donc ici remerciés tout d'abord : cela n'est que justice; car si, pour notre chapelle, nous sommes redevables à tous, c'est à eux seuls, c'est aux subsides votés par leur libérale administration que nous devons la construction simultanée de nos autres édifices scolaires, la grande salle des séances, les classes de musique, le gymnase, lesquels, s'élevant en même temps que la maison de Dieu, donneront à ce collège son indispensable et monumental achèvement. Ils ont fait plus encore; et si notre confiance en votre -rehgion, pères et mères de famille , nous prescrivait de vous réserver l'honneur d'être les fondateurs de l'église où va demeurer le Dieu de vos enfants, il est équitable de dire que nos sages conseillers, chacun en particuher, nous en a donné un encouragement qui ne s'en tint pas aux paroles. Tel fut donc le résultat obtenu dans ce conseil où le pouvoir temporel et le pou-

' I Parai, xxviii .1.

voir spirituel se rencontrent toujours dans une si parfaite unanimité, qu'en vérité il ne nous permet guère de comprendre les antiques et célèbres querelles du sacerdoce et de l'empire.

Qu'est- il raconté encore dans le Livre sacré? Il est écrit que l'on fit un appel, pour la construction du Temple, aux chefs des familles et aux principaux des tribus, lesquels s'inscrivirent pour cinq mille talents d'or, qu'ils versèrent, en effet, pour bâtir la maison de Dieu : Polliciti sunt itaque prijicipes faniiliaruin et proceres trïbuum Israël, dederuntque in opéra domus Dei auri talenta quinque millia *.

Vous avez fait de même, souscripteurs et donateurs; et que vous dirai- je ici qui paisse être égal à ma reconnaissance? Au moins dois -je proclamer que rien n'approche de votre libéralité , si ce n'est l'élan avec lequel vous l'avez exercée. En effet, ce ne sont pas quelques-uns seulement, c'est tous ou presque tous, parents, amis, anciens élèves, religieux et séculiers, qu'on a vus s'empresser à apporter chacun sa pierre à l'édifice. Pour moi, je n'oublierai jamais l'accueil toujours obligeant et souvent chaleureux que j'ai reçu dans vos demeures , où j'allais demander un secours qui s'empressait de venir au-devant de moi; et je ne cesserai de remercier Dieu qui m'a fait connaître là, dans le secret de de vos foyers , tout ce qu'on trouve à la fois de bon cœur et de bonne grâce chez vos familles lilloises. Les uns voulaient bien nous dire qu'aucune offrande n'ac- 1 I Parai, xxix, 6.

quitterait la dette de leur reconnaissance pour l'éducation chrétienne donnée à leurs enfants; d'autres alléguaient des titres plus particuliers et plus intimes encore. C'est ainsi qu'on est en droit de dire de vous tous , comme des anciens fondateurs du temple de Salomon : « Le peuple témoigna sa joie de prendre de tels engagements, car c'était de tout leur cœur qu'ils faisaient cette offrande au Seigneur. » Lœtaliisque est populus, cuni vota promitterent , quia corde toto offerehant ea Domino '.

Il ne nous restait plus qu'à faire finalement ce que fit le grand roi, s'il n'est pas trop ambitieux de chercher si haut ses modèles. « Le sage Salomon, est-il dit, choisit ses ouvriers parmi tout Israël -. » C'est dans toute la ville de Lille que nous avons choisi les nôtres, et le nom autorisé du chef de l'entreprise nous en garantit le succès , car certes il n'en est pas à son début, loin de là, et tant d'éghses dont il a le droit d'être fier lui eussent, au moyen âge, assigné un beau rang parmi ceux qu'on appelait les « logeurs du bon Dieu ». Il est rapporté aussi que l'architecte du Temple, Hiram le Tyrien, était un homme très prudent , très instruit, très habile à prévoir et à trouver ce que demandait l'exécution de son œuvre , bien secondé qu'il était par ses auxihaires : Yirum prudentissimuni et scientisswium Hiram, qui sait adinvenire prudenter quodcimique in opère necessarixim est, cuni artificihiis suis"-. Notre Hiram,

' 1 Parai, xxix , 9.

2 III Reg. V, 13 et 14.

à nous , a fait ses preuves ici même ; et cette église, en ajoutant encore à sa réputation, ne lui fera pas moins d'honneur que ne lui en fait l'édifice entier de ce collège dont il aura ainsi dirigé l'achèvement comme il a présidé à son commencement. Ainsi l'ouvrage, tout entier signé de sa main, si j'ose dire, sera devant les hommes une de ses plus belles gloires, comme il sera un de ses grands mérites devant Dieu.

Mais , en tète de tant de noms que devait proclamer notre reconnaissance, ne faut-il pas mettre un nom qu'ici tous les cœars prononcent? Et, à l'heure où nous allons poser et bénir la première pierre de notre église, puis-je oublier devant vous l'éminent religieux qui, depuis le premier jour, a été, lui aussi, la pierre fondamentale, la pierre vivante de ce collège dont, durant onze années, ou plutôt quinze années , soit ici , soit ailleurs , il a porté si fortement et si doucement le poids? Puis-je oublier, en ce jour, la grande paît qui lui revient spécialement dans la conception , le plan , la direction première de cette construction qui fut beaucoup son œuvre, hélas! la dernière œuvre de sa féconde et mémorable préfecture? Ah! que les anges gardiens de toute cette famille , qui est la sienne , aillent lui porter au loin cet hommage que jamais il ne m'aurait permis de lui rendre en sa présence. C'est celui d'une gratitude qui nous est commune à tous, parents, maîtres et enfants, mais qui, j'ose bien l'affir-

« II Parai, ii, 13.

DE LA CllAFELLE DU COLLÈGE 209

mer, n'est nulle part gravée plus profondément que dans un cœur ami, qui, pendant six années d'impérissable souvenir, n'a cessé de battre ici à l'unisson du sien pour le bien de vos âmes.

Encore un mot. J'entends dire : « Mais l'entreprise que vous faites, pour nécessaire qu'elle soit, n'en est- elle pas moins inopportune et téméraire? Pour que ses assises soient solides et qu'elle puisse se promettre un avenir durable, ne faudrait-il pas un sol moins bouleversé que le nôtre par les révolutions? » A cela, mes Frères, pour toute réponse , nous avons fait comme les ouvriers qui ont creusé ces fondations. Qu'ont-ils fait lorsque leurs fouilles n'ont trouvé qu'un terrain inconsistant et inondé? Ils ont creusé plus avant pour asseoir l'édifice sur le fond inébranlable que les eaux baignent encore, mais qu'elles n'entament pas. Ce fond, pour nous, c'est la foi et la confiance en Dieu.

Oui, nous ne le savons que trop, c'est un temps d'incrédulité et de négation impie que le temps oii nous vivons. Mais, précisément pour cela, n'est-ce pas le moment de porter haut l'affirmation de notre croyance, et, par un édifice qui en soit le témoignage, montrer quelle place royale notre École veut faire à Dieu , à l'heure où les méchants ont formé le dessein de faire fécole sans Dieu? Oui, le temps que nous traversons est un temps de persécution et de menaces pires encore; mais n'est-ce pas par conséquent le moment de protester de notre invincible confiance en Celui qui est plus fort que les princes

de ce monde, et dont le règne demeure quand celui des impies n'est plus? Oui, le temps où nous vivons est un temps d'apostasie et de blasphème; mais n'est-ce pas, pour cette raison, le moment d'élever à rencontre un monument de notre amour et de notre adoration dans un temple qui , chaque jour, présentera au Seigneur ce fruit de nos sacrifices unis au grand sacrifice réparateur du crime universel des hommes?

Messieurs, c'est l'honneur de Dieu qui est en cause ici, mais c'est aussi le vôtre et celui de Fépoque dont vous êtes les fils. Ce temple restera comme votre justification et celle du temps présent contre le scandale que la postérité pourra concevoir de lui. Qu'un jour, après des siècles et des siècles écoulés, les hommes de l'avenir viennent à retrouver ici et à ouvrir la pierre où nous allons inscrire le millésime de cette fondation : ils y liront que la fm de ce xix^ siècle, dont fhistoire est si sombre, a connu cependant des hommes de foi et de cœur, des hommes qui, « plus haut que leurs temps , » comme on l'a dit des Machabées, n'ont pas cédé à la tourmente. Et alors, témoins du dénouement final, qui ne peut être autre que le triomphe de Dieu , ces arrière -neveux proclameront que vous avez bien fait; et le dernier mot de l'histoire sera à l'honneur de ceux qui se seront obstinés à croire , à agir, et à espérer contre toute espérance.

Maintenant, mes Frères, mes enfants , partons ! Allons placer cette pierre au lieu où s'élèvera l'autel

du sacrifice. Nous y avons renfermé , ad perpctuam rei memoriam, tous les noms que nous vénérons sur la terre et dans le Ciel. Nous y avons nommé, dans un acte authentique, le Souverain Pontife Léon XIII , aujourd'hui sagement et glorieusement régnant; le vénéré premier pasteur de ce diocèse. Ma'" l'Archevêque; les administrateurs civils de ce collège, le cher et vénéré Père provincial de la Compagnie de Jésus, les principaux bienfaiteurs ayant le titre de fondateurs de cette église, son architecte et l'entrepreneur des travaux , enfin tous les maîtres aimés qui président ici à l'éducation de la jeunesse, afin que tous ces noms, perpétuellement présents à Jésus -Christ sous son autel, lui portent chaque jour la prière que nous faisons pour tous. Nous y avons placé, gravée et ciselée dans l'argent et le bronze , l'effigie de nos célestes patrons et protecteurs, la sainte Vierge Marie, saint Joseph, saint Michel, les saints Anges gardiens, saint Ignace, saint François Xavier, saint Louis de Gonzague, saint Stanislas Kostka, saint Benoît Labre, ainsi que les médailles commémoratives des grandes manifestations de la vie de l'Église en ce siècle. Puissent tous ces noms bénis être autant de puissantes recommandations pour nous auprès de Dieu!

Et nous aussi , prions ! Prions pour que le Seigneur mette la main à l'édifice, car c'est en vain que les hommes travailleraient sans lui. Prions pour qu'il accorde longtemps à nos travaux des

jours radieux et sereins : la sérénité dans le ciel, mais aussi la sérénité sur la terre , sur la terre de France surtout, secouée par tant de tremblements et de tempêtes. Prions pour qu'il prête toujours santé, force et courage à ces vaillants ouvriers qui travaillent pour lui; qu'il préserve chacun d'eux de toute chute, blessure et accident funeste, et qu'il donne là-haut asile, repos et bonheur à ceux qui lui auront construit cet asile ici-bas. Prions enfin pour que le Maître qui nous a donné de commencer l'entreprise nous accorde de la bien finir, et que chacun de nous voie le jour dont déjà nous pouvons dire avec l'allégresse de l'espérance : Lœtatus sum in his quœ dicta siint mihi, in domum Domini ibimus^! Qu'il se lève bientôt ce jour; et que, s'il est possible, à la rentrée des classes, toute cette même assemblée se retrouve devant Dieu, non plus ici cette fois dans cette chapelle provisoire , mais sous les voûtes et dans les nefs d'une spacieuse église , brillante de jeunesse, virginale de blancheur, en présence d'un autel consacré par le Pontife, entouré de nombreux enfants et de leurs anges gardiens visibles et invisibles , qui ensemble feront monter vers le Maître de cette demeure ce cantique de leur joie et de leur action de grâces : Beati qui habitant in domo tua, Domine, in ssecida ssectdorum laudahunt te ^. Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison, ô Seigneur! Ils ne cesseront de vous louer dans les siècles des siècles. Ainsi soit-i'.

1 Psal. cxxi, 1. — 2 Psal. lxxxiii, 5.

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