REMERCIEMENT ET EXHORTATION A LA MESSE DU DIMANCHE SUIVANT
Mes chers Fils,
Cette semaine a été une bonne semaine , une semaine de joie pour les pauvres, une semaine de mérites pour vous. Combien je vous en bénis! Vous avez réjoui le cœur de Jésus- Christ par une double fête : celle que vous lui avez donnée dans chacune de vos salles d'étude, au pied des crèches élevées par vos mains et enrichies de vos présents; celle que vous lui avez donnée chez les Petites Sœurs des pauvres , au milieu de ces vieillards que vous avez visités, servis, ravitaillés, rajeunis et charmés par vos dons et vos chants. Tout cela est bien chrétien; tout cela est bien digne de vous; et ceux qui comme moi vous aiment tous les jours, vous aiment au double ces jours-là.
J'ai voulu vous le dire ce matin , j'ai voulu vous le dire ici. Et c'est ici, devant cet autel et en présence de Dieu, que je viens vous féliciter de trois ou quatre choses qui ont fait d'une partie de ce mois
de janvier, et particulièrement de cette dernière semaine, un mois et une semaine si agréables à Dieu.
Je vous félicite d'abord de ces belles grottes de Bethléhem, que vous aviez construites dans vos salles d'étude avec un art, une variété, un goût, une richesse même que n'avait guère connue l'étable de Bethléhem, mais qui faisait grand honneur à votre religion comme à l'ingénieuse industrie de vos maîtres. Je veux qu'ils soient remerciés, eux premiers, mes chers fils, eux qui ont employé à ces constructions vraiment architecturales non seulement les heures du jour, mais souvent celles de la nuit; à peu près comme ces bergers des montagnes de Judée dont nous parle l'Évangile de Noël, qui, la nuit encore, veillaient et s'occupaient du service de leurs troupeaux : Pastores erant vigilantes et custodientes vigilias noctis super gregetn suum.
La seconde chose dont je vous félicite, et cela du fond du cœur, c'est la générosité de vos offrandes aux pauvres , ou mieux à Jésus présent dans la personne du pauvre. De division à division et d'année en année, vous rivalisez à qui fera le mieux et donnera davantage. Et certes ce n'étaient pas les modestes présents des bergers que vous déposiez chaque jour aux pieds de l'Enfant Dieu, c'étaient bien plutôt les trésors des mages , des trésors vraiment royaux, dans lesquels il me plaisait de reconnaître, comme à Bethléhem, l'or, l'encens et la myrrhe.
Et d'abord, demandez aux Petites Sœurs des pauvres, qui me l'ont dit à moi, quell-e grosse
somme d'or représentent ces montagnes de denrées, de vêtements , de linge , de sucre , de provisions de bouche, de vin, de bière par tonneaux, que petits et grands vous apportiez ou vous envoyiez ici tous les. matins, dépouillant pour cela vos charitables familles, lesquelles, j'en suis sûr, ne demandaient pas mieux que d'être dévalisées pour un si noble usage, et par des mains si fidèles à la libéralité traditionnelle de leurs pères.
Et l'encens? c'était celui de votre prière que vous apportiez les uns après les autres aux pieds de cet Enfant divin , devant lequel vous demandiez à venir vous agenouiller au milieu de vos travaux, avec cette simplicité de foi et de piété qui me charme tant dans mes chers fils , parce qu'elle est la marque d'âmes qui vont à Dieu droitement , sans crainte et sans détour.
Et la myrrhe? La myrrhe emblème de la mortification, je la retrouve, mes enfants, dans les sacrifices que vous vous êtes imposés tout ce mois , pour offrir à Jésus-Christ, chaque semaine, ce bouquet de Primes roses, ce faisceau de bonnes notes, ce parfum d'édification, cette somme de travail et d'efforts dont vous apportiez la résolution ou verbale ou écrite au pied du trône de paille d'où Jésus les bénissait. Eh bien, qu'on en pense ou qu'on en dise ce qu'on voudra , tout cela pour moi c'est le bien , le bien moral , le bien rehgieux, et par conséquent tout cela est bien à sa place dans l'école de Dieu.
Tenez, une pensée m'est venue parfois à ce sujet,
et je veux vous la redire. Je me suis demandé quel serait l'étonnement de quelqu'un d'étranger à ce que j'appelerais notre christianisme scolaire , de quelque personnage officiel, par exemple, se présentant dans une de nos salles d'étude, pendant ce temps de Noël, et se trouvant tout à coup en présence de ce déploiement de piété et de cette exposition de charité , qui évidemment ne sont ni prescrits ni prévus par les programmes universitaires.
Que dirait-il? Je ne sais. Mais s'il allait prétendre que de telles pratiques sont puériles et qu'elles n'ont rien à faire avec l'éducation, j'oserais lui répondre qu'au contraire c'est l'éducation du cœur que cellelà. Je lui dirais que c'est là, à cette école de la Crèche, que nos enfants apprennent à aimer Dieu, en contemplant tout le jour combien un Dieu les a aimés. Je lui dirais que c'est là que nos enfants apprennent à aimer le prochain , par l'exercice et l'exemple de l'aumône faite aux malheureux. Je lui dirais que c'est là que nos enfants apprennent à vaincre leur orgueil, leurs révoltes, leurs sensualités , en contemplant l'obéissance de Celui qui dans cette crèche s'anéantit jusqu'à prendre la forme d'esclave. Placée auprès de la chaire de votre président d'étude, mieux encore que sa vigilance, la crèche prêche le silence par le silence de Jésus. Et s'il est une voix qui sorte de ce berceau , c'est celle qui dit et redit l'aimable parole de l'Évangile : « Si vous ne devenez semblable à ce petit enfant, vous n'entrerez pas dans le royaume des Cieux. »
Une autre chose dont j'ai ù cœur de vous féliciter, c'est la fête qui a clos , dans chacune de vos salles d'étude, ce mois ou ces semaines consacrés à honorer la crèche de l'Enfant Dieu. La musique, l'éloquence, la poésie, ont rivalisé, ces jours-là, de bon cœur et de bon goût. J'aime, mes chers fils, que vous chantiez près de ce berceau sur lequel les anges ont chanté autrefois. J'aime que la poésie vienne célébrer ce mystère de Noël, si plein de poésie champêtre et de poésie divine. C'est le tribut de vos intelligences et les prémices de vos travaux que vous payez au Seigneur, après le tribut de vos aumônes et de vos prières. Combien ces fêtes m'ont charmé, j'ai tenu à vous l'exprimer après chaque séance. D'autres ont dû vous le dire comme moi, mes chers petits enfants ; car tous ceux qui y assistèrent s'en sont retournés ravis, comme il est dit des visiteurs de la crèche de Bethléhem : Et omnes qui audieriint, niirati sunt de his qiise dicta erant a pastorihus ad ipsos.
Enfin, la dernière chose dont je vous loue et vous bénis, c'est la distribu-tion gracieuse que vous avez faite de vos aumônes opimes, dans la fête donnée par vous à l'Asile des Petites Sœurs des pauvres. Vous savez, mes chers enfants, si vous y êtes bien reçus! On vous attend, on vous espère des semaines et des mois d'avance. On veut vous voir, vous entendre, vous parler, vous chanter même, car la reconnaissance des vieillards tient à honneur de répondre à vos chants par leurs propres chants à eux. Je ne
me porte pas garant que , de leur côté , tout y soit harmonie à l'oreille des hommes; mais ces couplets, si incultes qu'ils soient, sont ces prières du pauvre desquelles il est écrit qu'elles résonnent doucement à l'oreille de Dieu.
Ne croyez pas, d'ailleurs, que le plus plus grand bienfait que vous apportez à ces bonnes gens soit celui de votre aumône : c'est bien davantage encore celui de votre présence. Ils se rajeunissent de votre jeunesse; vous leur ète*s à la fois un souvenir et une espérance : un souvenir de leurs propres enfants qu'ils ont vus à votre âge , mais moins heureux , moins fortunés que vous ; une espérance aussi : l'espérance que, vous montrant si secourables pour eux , vous ne manquerez pas de l'être également pour ceux qui leur touchent de près et qu'ils ont laissés manquant de tout dans le monde.
Mais que parlé -je de la reconnaissance qu'ils vous doivent? N'est-ce pas vous, au contraire, qui leur devez la vôtre? Et ces infortunés ne furent- ils pas, je vous le demande, vos premiers bienfaiteurs et vos premières bienfaitrices avant que vous ne devinssiez les leurs ? Ils sont là aujourd'hui qui tendent la main vers vous; mais où étaient-ils hier? Hier ils étaient chez vous et à votre service. Ils étaient dans vos fabriques , vos mines , vos ateliers, vos terres; elles étaient dans vos maisons, à votre cuisine, à votre porte, à votre chevet peutêtre. Ce sont vos ouvriers et vos ouvrières, vos serviteurs et vos servantes. Pour vous ceux-ci tis-
saient la laine, le colon ou le lin, forgeaient les métaux ou fravaillaient le bois ; celles-là préparaient les aliments qui vous ont nourris et les vêtements qui vous ont couverts. Et si maintenant, tandis qu'ils sont pauvres, très pauvres,vous,vous êtes devenus riches, ne serait- ce pas à eux et à elles que vous en devez le bienfait? Ne serait-ce pas à leur travail de dix à douze heures par jour? Ne serait-ce pas à leurs fatigues , à ces rudes et longues fatigues dont leur âge porte aujourd'hui douloureusement le poids, et dont vous , mes chers fils , voua n'avez que la peine de recueillir délicieusement le fruit?
Je devais vous dire ces choses pour que vous ne soyez pas tentés d'intervertir les rôles. Mais la grande leçon de cette fête, le grand et sublime exemple, c'est la Petite Sœur elle-même. Mes chers enfants, qu'est-ce donc que notre pauvre denier auprès de ce don de soi-même, sans retour et sans réserve? Qu'est-ce donc que notre pauvre charité d'une heure, d'un instant, auprès de cette immolation de toutes les heures et de tous les instants du jour et de la nuit? Un de vos meilleurs maîtres a essayé d'en peindre la grandeur et la beauté dans une éloquente poésie dont vous êtes venus ensuite redire les belles strophes et offrir l'hommage à ces filles de Dieu, lesquelles en ont souri dans leur humilité. Mais quel langage pourra jamais égaler la merveille de ce chef-d'œuvre de Dieu?
Mes chers fils, peut-être un jour avez- vous désiré d'être témoins d'un miracle : eh bien , regar-
dez la Petite Sœur, la vocation de la Petite Sœur, la chanté de la Petite Sœur, l'héroïque mendicité de la Petite Sœur, la confiance en Dieu de la Petite Sœur, la multiphcation universelle de la Petite Sœur, la vie et la mort de la Petite Sœur : là est le grand miracle de notre âge, miracle de l'amour de l'homme et de la puissance de Dieu.
Cette leçon ne l'oubliez jamais, et la maison dont le chemin vous a été montré revenez -y encore, revenez-y souvent. Car enfin, mes chers fils, il faut que vous le sachiez bien, ce que nous vous faisons faire par ces aumônes , ces sacrifices , ces visites , ces fêtes aux pauvres, c'est un apprentissage : l'apprentissage du plus noble métier qui soit au monde, celui d'homme de bien. Faites- en profession pour votre vie entière; et revenez, vous aussi, de l'Asile des pauvres comme il est dit que les bergers s'en revinrent de Bethléhem, louant et glorifiant Dieu de tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Ce que vous aurez vu , c'est le pauvre aimé et servi , comme on aime, comme on sert un Dieu. Ce que vous aurez entendu, c'est le pauvre qui, étonné, confus de tant d'amour, vous en bénit, en bénit Dieu, et lui demande qu'il vous le rende.