‹ Dieu dans l'histoireChapitre 2 sur 157 · VI NOTICE · texte numérisé non relu

VI NOTICE

c La connaissance de Dieu dans l'homme et dans ce que Dieu « a opéré et opère encore en l'homme et par Thomme, particu- I lièrement en ce qui concerne la langue et la religion, voilà ce « que, depuis ma première jeunesse, j^ai eu constamment devant a l'œil de mon esprit. »

Ces quelques mots d'une lettre adressée à sa soeur, à la fin de 4817, contiennent le programme de son œuvre entière, et surtout ie Dieu dans l' Histoire.

Il avait conçu le projet d'un voyage dans l'Inde pour aller en étudier sur place les langues et les traditions, dans le double intérêt de la religion et de la science. Il ne réalisa pas ce dessein, qui Teût entraîné, comme il ne tarda pas à le reconnaître, dans une voie trop spéciale relativement au but qu'il poursuivait, et qui l'eût détourné d'étudier à fond la vraie base de son édifice, c*est-à-dii'e le christianisme.

Au lieu de partir pour l'Inde, il suivit Niebuhr à Rome,- qui le retint par ces mille liens dont elle enlace quiconque a la passion de l'histoire. Il y devait passer une grande partie de sa vie.

Ce fut à Rome qu'il épousa, en 1817, une personne d*une famille dans laquelle on peut dire que les plus hautes qualités de l'esprit et de Tâme sont héréditaires chez les femmes, miss Waddington.

La carrière politique, dans laquelle il s'engagea bientôt (Niebuhr, alors ministre de Prusse à Rome, l'ayant fait nommer secrétaire d'ambassade), ne le détourna poiut de ses travaux. Il les étendit, au contraire ; car il joignit à la linguistique l'étude de l'antiquité chrétienne et des liturgies primitives, indispensable à son but.

Son but n'était point une recherche de science pour la science» de vérité abstraite, mais une œuvre de vie, et son âme et sa personne tout entière y étaient pleinement engagées. Ses actes le prouvèrent comme ses écrits.

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE BUNSEN. tit

On le vit bien, lorsqu'il célébra hardiment, dans la capitale du monde catholique, le troisième jubilé séculaire de la Réforme, convoqua chez lui les Allemands présents à Rome, et Gt Toffice de ministre du saint Évangile, en lisant un service arrangé pour la circonstance. Il pratiquait ainsi la maxime lancée dans la chrétienté par Luther : « Tout chrétien est prêtre. »

C'était le premier acte de culte protestant qui eût été consommé dans la Rome papale.

Le gouvernement pontifical ne fit point d*éclat, et accorda même bientôt an gouvernement prussien rétablissement d'une chapelle protestante sur le Capitole ; ce que Bunsen lui-même n'espérait pas, lorsqu'il avait pris l'initiative avec tant de résolution.

Ce qu'il avait été vis-à-vis du pape, Bunsen le fut vis-i-vis du roi de Prusse. Durant un voyage que fit à Rome Frédério-Cuillaume Ili, le secrétaire d'ambassade tint tête au roi dans une discussion sur la liturgie, question qui préoccupait fort le gouvernement prussien, et soutint qu'une Église ne devait point être gouvernée par ce qu'il af^pelait une machine cPÉtat, sans l'intervention des vrais représenlanls, des élus de la communauté chrétienne. Son opinion était que toute intervention de TÉlat dans les affaires religieuses est toujours un péril, et, le plus souvent, un mal.

Il est juste de reconnaître que le roi ne lui en sut pas mauvais gré, et que ce fut même là le point de départ de sa liaison avec le prince royal, qui fut depuis Frédéric-Guillaume IV.

Le roi, en 1827, nomma Bunsen ministre de Prusse à Rome en remplacement de Niebuhr, et approuva une liturgie composée par Bunsen pour la chapelle protestante du Capitole, d'après les plus ancieimes liturgies qu'il avait pu retrouver, particulièrement dans les église^ grecque et orientale. Bunsen attachait une grande importance à ces monuments de la croyance chrétienne primitive et visait i retremper le christianisme dans sa source. Il s'efforçait

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de trouver un terrain commun sur lequel pussent se réunir les diverses communions protestantes. Il en était encore alors à la doctrine de Texpiation, mais il posait , contre les catholiques, que le sacrifice expiatoire avait été accompli une fois pour toutes par le Christ, et qull n'y avait plus maintenant d'autre sacrifice que celui des fidèles s'offrant à leur tour à Dieu en reconnaissance, et il tâchait d'écarter les disputes entre luthériens et calvinistes sur la nature de la eonununication avec le Christ dans l'Eucharistie.

Il publia, en 1855, le beau recueil des hymnes et des prières allemaudes.

Les premières tentatives religieuses de Bunsen n'eurent en Allemagne qu'un succès contesté. La faveur que lui accordaient le roi et le prince royal, et ses efforts pour arriver à l'unité de liturgie, avaient fait méconnadtre ses véritables intentions et lé faisaient passer pour un piétiste, pour un partisan d'une orthodoxie rétrograde qui prétendait ramener TAUemagne au moyen âge, c'est-à-dire pour un fauteur d'opinions qu'il devait combattre toute sa vie.

Bunsen était alors plus apprécié à Rome qu'en Allemagne. Son salon du palais Gaffarelli était le rendez-vous de tout ce qui aimait la philosophie, les lettres et la science. 11 donnait alors, par suite de sa liaison avec Champollion, une impulsion énergique et des moyens d'action efficaces aux études égyptiennes, qu'il aborda, pour son compte, avec une ardeur et une persévérance .si fécondes.

Sa considération était égale dans le monde diplomatique et dans le monde savant, et, après l'insurrection des États pontificaux en 1851, il fut chargé, par ses collègues les représentants des grandes puissances, de rédiger un mémoire en nom coUectii pour demander au pape les réformes, bien inoffensives assurément, que les monarchies européennes elles-mêmes jugeaient

SUR LA YIB ET LES OUVRAGES DE BUMSEN. ix

indispensables dans les États Romains. Le pape Grégoire XVI se montrait disposé à quelques concessions; 1* Autriche se mit en travers, et rien ne se fit.

Ce ne fut pas sur cette question, mais sur celle des mariages mixtes, que Bunsai se brouilla avec la oour de Rome. Noos n'avons point à entrer dans le récit de cette afTaire si compliquée. Bunsen ne réussit pas à amener, sur ce qui regardait les mariages entre protestants et catholiques, une transaction entre son gouternement et le saint-siége; il est probable que personne n*aurait été plus heureux que lui. A la suite de ce long débat, il quitta Rome, après un séjour de vingt-deux ans, avec sa femme et les douze enfants qu'elle lui avait donnés (i838).

n alla passer un été à Munich. Il s'y lia intimement avec Schelling, dont il adopta les vues sur le développement historique de l'humanité.

Il visita pour la première fois l'Angleterre au mois d'août 1858. Il y trouva ce nouveau Gapitole qu'il s'était proposé d'aller chercher, suivant ses propres expressions, en quittant celui de Rome. L'Angleterre devait le saisir par de nombreuses attaches, de fortes sympathies religieuses et politiques, sans qu'il méconnût les imperfections et les périls de cette grande société. De ce premier voyage date un fragment où il compare les deux Églises ultramontaine et anglicane. Sa conclusion est que l'une est morte spirituellement, et que lautre mourra pareillement si elle ne se régénère ; mais il croit possible qu'elle soit régénérée.

Il entra en relations, en Angleterre, avec Arnold, et eut avec lui une correspondance d'un haut intérêt.

Nommé ministre de Prusse en Suisse à la fin de 1839, puis rappelé à Berlin, en 1841, par le nouveau roi, Frédéric-Guillaume lY, il s'efforça de pousser ce prince à des choses grandes et nouvelles dans la politique et la religion ; mais le roi, brillant dans la conversation, indécis dans l'action, tiraillé entre le droit

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divin, qai était le fond essentiel de sa pensée, et les théories de progrès qui émouvaient son imagination, le roi ne se décida à rien de sérieux. L'Église anglicane, de son côté, se prêta fort peu au rapprochement avec le protestantisme germanique, que tâchait d'opérer Bunsen.

Bunsen n'en était pas moins estimé i sa juste valeur en Angleterre. Ce fut la reine Victoria elle-même qui le désigna^ au choix du roi de Prusse, entre trois personnes proposées pour l'ambassade d'Angleterre. Frédéric-Guillaume IV lui donna une nouvelle marque de faveur en le faisant entrer dans son conseil privé. Il l'aimait, Técoutait, mais ne suivait pas ses avis.

La crise qu^avait voulu prévenir Bunsen, en demandant au roi des institutions libérales, arriva. Les événements de 1848 accusèrent nettement les divergences entre les vues du ministre et celles du roi. Bunsen voulait l'unité allemande et l'union de la maison de Hohenzollern avec l'assemblée nationale allemande de Francfort. Il fut élu membre de cette assemblée par le parti allemand du Slesvig; mais les circonstances ne lui permirent pas d'y siéger.

Les affaires d'Allemagne prirent un tour fort différent de ce qu'il avait espéré. Il y avait néanmoins de fortes attaches personnelles entre le roi et lui ; il resta quelque temps encore dans les affaires, et signa, pour la Prusse, le protocole de Londres du 28 mai 1852, sur les affaires du SIesvig-Holstein ; convention dont le sort devait attester qu'il n'existe plus, dans notre époque de crise, aucune sorte de droit public en Europe.

Bunsen était devenu le point de mire de tous les efforts de la réaction en Prusse et chez la grande puissance qui, alors, dominait encore la Prusse. Le tsar Nicolas demanda sa révocation. Le roi ne s y décida pas, mais, bientôt, la guerre d'Orient rendit les atermoiements impossibles. Bunsen, gouverné par le sentiment des vrais intérêts allemands et européens et des périls de l'avenir,

SUR LA YIE ET LES OUVRAGES DE BUNSEN. u

^i souhaitant, pour son pays, d'autres destinées que celles d'un despotisme mililaire adossé à la Russie, poussa son gourernement, avec une extrême énergie, à rompre les liens qui TenchaSnaient au tsar el à entrer dans Talliance anglo-française.

Rien n'était plus éloigné des intentions de Frédéric^ruillaume IV. Le roi fit suggérer à l'ambassadeur de demander un congé. Bunsen donna sa démission et quitta Londres (juin 1854).

Durant ces douze années de séjour en Angleterre, la politique n'avait pas empiété sur la large part de la philosophie et de la science.En 1 84S, Bunsen avait publié un ouvrage d'archéologie : les Basiliques de Rome chrétienne; en 1845, V Église de l'avenir; c'est là qu'il expose ses idées sur les Églises nationales. C'est le gouvernement représentatif pleinement appliqué aux choses de la religion, depuis l'assemblée de paroisse jusqu'à l'assemblée nationale. Une telle conception suppose l'unité de croyance, au moins sur les points fondamentaux.

n donna ensuite les Épîtres dlgnace d^Antioche, un des monuments de TÉglise primitive, d'après la version syriaque récemment découverte et préférée par lui au texte grec ; puis Hippolyte et son siècle^ j œuvre qui a soulevé de longues controverses. C'est la traduction d'une Réfutation de toutes les hérésieSy attribuée par le premier éditeur français, H. Miller, qui avait découvert le manuscrit de cette œuvre antique, à Origène, et, par Bunsen, à saint Hippolyte, évéque et martyr du troisième siècle. Bunsen avait ajouté, à cette traduction, un ample tableau et de la vie chrétienne des premiers âges et de l'Église primitive, dont il faisait ressortir la liberté comparée à ce qu'on avait vu depuis.

En 1854, parut une nouvelle édition anglaise très-augmentée, sous ce titre : le Christianisme et l'humanité '•

* Hippolyttu and hU âge; London, 1852.

* Christianity and Monkind» 7 vol. in-8*j London.

xit NOTICE

Après les deux premiers volumes sur Hippolyte et son sièdey venaient trois volumes intitulés Ânalecta Ante-Nioxana ou choix de documents antérieurs au concile de Nicée ; c'était comme les pièces et les autorités du grand tableau de l'époque d'Hippolyte. C'est une très-précieuse collection de ce qui nous reste de documents chrétiens du premier au troisième siècle.

Enfin, les deux derniers volumes contiennent Tesquisse de la philosophie de l'histoire universelle. Bunsen y résume, avec la collaboration de HM. Max Huiler et Aufrecht, les résultats donnés par la philologie comparée, et il en déduit les conséquences pour l'histoire du développement de Thumanité. Cette dernière partie est dédiée à la mémoire de Niebuhr» comme étant l'achèvement de l'œuvre dont le plan lui avait été soumis autrefois. L'idée dominante est le développement connexe des langues et des religions, qui ne sont, pour Bunsen, que deux organes distincts d'une seule et même révélation de l'esprit de Dieu dans et par l'esprit de l'homme.

Un autre grand ouvrage avait commencé de paraître avant Bippolyte et son siècle^ mais ne fut terminé que longtemps après. C était : VÉgypte et sa place dans Vhistoire universelle : publié en deux langues, en anglais et en allemand. Le premier volume de l'édition anglaise avait paru dès 1848; le cinquième et dernier n'a été publié que depuis la mort de Tauteur. C'était là le fruit des vastes travaux auxquels Bunsen, initié par le vrai révélateur de l'Egypte, par notre Champollion, s'élait livré sur tout ce qui regarde ce grand peuple égyptien, si respecté des Grecs et si longtemps méconnu des modernes.

Le titre qu'il avait choisi exprimait nettement sa pensée. Après avoir longtemps étudié en commun avec Lepsius, à Rome, il avait fait envoyer Lepsius en Egypte par le roi de Prusse, afin de rechercher sur place les monuments de la civilisation égyptienne, et, à l'aide des éléments déjà connus et de ceux qui se déoou-

SUR IK, VIE ET LES OUVRAGES DE BUNSEN. xm

vraient chaque jour, il avait entrepris de rendre à ce pays le rang qui lui appartient dans les fastes du genre humain, en éclairant Tune par l'autre Thistoire du peuple égyptien et celle des autres peuples de l'antiquité première. Son livre est, en réalité, un essai d*histoire universelle de la haute antiquité prenant r%yptepour centre.

Les parties philosophiques de l'œuvre sont dédiées i Schelling.

VÉgypte de Bunsen restera toujours un grand et imposant monument, quoique ce livre soit aujourd'hui dépassé sur certain points par les progrès incessants de la science, particulièrement en ce qui regarde la chronologie de Manéthon, aujourd'hui de plus en plus confirmée par les récentes découvertes de U. Mariette, et que Bunsen n'avait pas assez pleinement admise comme base de son histoire. La grandeur du plan et la justesse de la conception historique générale subsistent malgré les lacunes et les erreurs partielles, dont certaines dérivent de l'attachement trop exclusif au principe linguistique dans l'ethnographie. Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur ce point ; il faudrait comparer les travaux de Bunsen avec ceux du baron d'Eckstein, qui, lui, avait pour principe, dans l'ethnographie, la recherche des idées et des in>titutions, de préférence à la langue même, pour déterminer l'origine des peuples par le caractère de leur génie propre.

La méthode de H. d'Ëckstein pouvait seule conduire à restaurer, comme il l'a fait, le chamitisme asiatique, tandis que Bunsen restaurait le chamitisme égyptien. 11 faut réunir ces deux entrerprises et ces deux résultats pour ressaisir l'ensemble de la civili* sation primitive, fille de Cham et initiatrice de nos pères.

Bunsen a rendu enfin à l'Egypte une justice éclatante, si on la compare aux jugements du passé, mais pcut-clre insuiBsante encore au point de vue de l'avenir. Peut-ûlre enveloppe-t*il encore trop l'Egypte dans les religions de la nature. Il a cependant connu les premières révélations sorties du Livre des MoiHs. Il a

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