CONSCIENCE DE DIEU CHEZ LES GRECS
dans ce but par Fauteur de ce livre ou par d'autres. Notre méthode consistera à exposer les idées caractéristiques et * capitales qui rassortent de ces recherches. Mais cette exposition ne doit pas seulement eodorasser ce qu'on entend d'ordinaire par la vie religieuse ; elle doit aussi faire sentir ce souffle de poésie qui respire à travers toutes les crojances de la Grèce, cette ^ce qui tempère par la perfection de la forme la scvérilé de Tétude plastique.
Il me suffirait, pour faire connaître cet esprit, de quel* ques citations des poètes épiques, lyriques ou dramatiques, qui ont été les interprètes les plus accomplis de l'idée de Dieu. U s'agit bien moins des pensées, des conceptions su* blimes qui trouvent accidentellement, leur expression dans les grandioses productions de l'épopée et du drame grecs, que de Timportance historique de l'épopée et du drame en eux-mêmes. Nous devons, avant tout, les considérer comme les premiers, les inimitables modèles d'une forme nouvelle qu'adoptait et que devait conserver la Conscience de Dieu, ou, en d'autres termes, l'élément divin dans le monde. Ces deux créations, en effet, que sont- elles, si ce n'est des hymnes puissants et féconds en Thonneur de l'ordre universel, comme le génie grec a su le premier en faire éclore au nom de l'humanité entière et pour tous les sièdes à venir? Elles sont nées de la conscience qu'avaient de Dieu les Grecs ; c'est leur conception de la vie et de l'histoire do genre humain qui s'y révèle ; ils ont là interprété le songe de la vie par l'apothéose de l'humanité. Cette perfection admirable donnée a l'épopée et au drame dans leur ensem* ble est, par elle-même, un fait historique d'une tout autre portée que les plus belles pensées, que les plus splendides tableaux isolément détachés de VBiade même et du Prom^thée. Que la magnificence du détail ne nous fasse donc jamais perdre de vue l'harmonie de l'ensemble. On peut juger Virgile, mais non Homère, par des citations.
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Dans cette exposition, cependant quelque simple qu'elle soit, nous serons entre deux écueils. Nous devons tout aussi peu rejeter sur F arrière-plan la croyance du peuple grec, le milieu d'où s^est élevé le poëte, que la personnalité, le génie créateur de ce dernier. Sans doute il sort de Y Iliade une voix divine qui s'adresse à tous les âges, aussi puissamment que celle d'un Shakspeaif ou d'un Gœthe. Hais V Iliade se rattache à l'épopée grecque antérieure à Homère, poésie sans art encore, et pourtant si conforme aux principes de l'art; elle s'y rattache, dis-je, bien plus directement que les œuvres d'un Shakspeare ou d'un Goethe ne le faisaient aux créations de leur temps. Le peuple grec livrait à Homère les traditions de la guerre de Troie ; c'était une poésie purement historique à laquelle chaque génération venait ajouter de nouveaux développements, lorsque le chantre immortel détacha de cet ensemMe grandiose l'épisode que son génie a illustré.
Homère éleva, épura la poésie de son peuple ; il la créa moins encore que Shakspeare ne créa ses légendes et ses drames, mais il lui imprima le sceau de son originalité puissante.
C'est dans la Conscience de Dieu, telle que nous la trouvons expiîmée chez Homàre et chez Hésiode, que l'esprit grec s'est reconnu. Ces œuvres, qui ont été pour la Grèce ce qu'est pour nous la Bible, rasent sur d'anciennes et populaires traditions épiques. Ces deux poètes nous font remonter jusqu'à ce vieux fonds de croyances que leur livrait le passé. Ce sœit ces antiques croyances que nous devons conamencer par étudier ; puis nous aurons à examiner de plus près le caractère original et la grande person* nalité d'Homère. Si l'humanité ne s'est plus élevée, dans le domaine de la poésie, à un si haut degré de force créatrice, elle a du moins devant elle un horizon historique plus vaste ; elle triomphe sur le terrain de l'histoire.
La conscience quavaient les Grecs de l'action divine sur le monde renferme un double élément : un élémekt réel, un £l£ii£NT idéal. L'élément réel, en partie transmis du dehors aux Grecs, se trouve dans les deux mythes de la Théogonie et des Ages; l'élément idéal, dans ceux de Proméihée et de Némésis : Prouéthée, l'humanité dans le libre essor d'une volonté indépendante, mais l'humanité récon* ciliée avec le ciel ; Méuésis, religion de cette humanité et expression de l'ordre établi dans le monde par la Divinité.
La profondeur symbolique du Prométhée, comme représentant le génie de l'humanité, et la croyance à Némésis comme à une divinité juste et rémunératrice, importeraient plus à l'histoire do l'esprit humain que toutes les légendes mythologiques et que toutes les cérémonies religieuses, quand nous en aurioiia l'entière connaissance, au lieu de n'en posséder que des débris épars.
C'est là qu'il faut chercher la vraie philosophie, la vraie religion des Grecs ; c'est là que réside l'élévation de leur croyance; c'est là qu'est leur apologie devant Dieu et devant la postérité.
L'élément réel, Ini aussi, est d'une haute valeur hibtorique, et nous pouvons le connaître dans tous ses traits principaux. Celui qui nous en livre le secret, c'est surtout, sans doute, Hésiode, le philosophe et le poète béotien du neuvième siècle ; mais Homère, cette grande figure du dixième siècle avant notre ère, parait, à en juger par Tensemble colossal de ses œuvres, avoir conçu de la même manière qu'Hésiode les origines du monde et les lois divines de son développement.
Il en est de même du Prométhée : il nous est également possible de mettre en lumière la portée sublime et la pro* fondeur religieuse de cette création, et de pénétrer le vrai sens historique de cete prodigieuse figure.
Nous connaissons le personnage moitié divin, moitié
humain, de Pfométhéc sous sa plus ancienne forme, moins par Hésiode que par l'immortel poëme d'Eschyle, ou, pour mieux dire, par les débris de sa sublime trilogie. Mais le tragique n'a fait qu'approprier au drame un mythe que l'épopée antique avait déjà chanté et qu'avait adopté la foi des Hellènes. Il a tout aussi peu créé ou élevé au rang de dieu-héros son Prométhce, le Titan, le Dieu du feu en l'honneur duquel les Athéniens célébraientune féteannuelle, qu'Homère n'avait créé Achille ou Agamemnon. Ce mythe est même plus ancien que le peuple grec; on en retrouve des traces dans le Caucase, où il existe encore sous une forme grossière, il est vrai, chez quelques races de Tirana
Ces quatre expressions mythiques de l'idée que se faisaient les Grecs de l'action divine sur le monde ont, de bonne. heure, occupe les savants; cependant c'est à l'érudition allemande de ce siècle que revient l'honneur d'en avoir compris la valeur en s 'abreuvant aux sources rouvertes de la philosophie de l'esprit.
La Conscience de Dieu, si originale, si spontanée, qu'avaient les Hellènes, leur manière d'envisager le monde, est directement issue de la liberté de la cité grecque, si courageusement conquise, si assidûment défendue. Cette liberté, ce furent les colonies ioniennes des côtes de l'Asie-Mineure et des iles voisines qui la connurent les premières. Dès avant rimmigration des Codrides, c'est-à-dire vers le milieu du dixième siècle, quoique en partie encore sous la domination des Pélasges, elles s'étaient réunies et organisées en communautés libres sur la base de l'égalité civile. Ravivées par les renforts qui leur vinrent de TAttique, elles s'épanouirent bientôt dans la plus belle région de la terre, et, de ce premier épanouissement de jeunesse, naquit l'épopée
^ On en trou?e dea traces imporlanles dans les Yedas mêmes. (Voy. Kuhn, sur le mythe de Proméihée.)
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homérique, le plus ancien comme le plus parfait des hymnes a la gloire du monde qu*ait produits la race aryenne. Environ deux siècles plus tard, le même esprit donna le jour à répopée sacrée qu'Hésiode apporta avec lui de Cymé enBéolie. L'œuvre d'Homère et celle d'Hésiode sont toutes deux fondamentales pour qui veut connaître Vidée de Dieu, nationale et populaire, qu'avait la Grèce primitive ; pourtant, la moins ancienne des deux, la Théogonie d'Hésiode et son poème didactique des Œuvres et des Jours^ se rattache plus directement que Ylliaie et Y Odyssée à la mythologie philosophique que nous étudions.
La domination des Lydiens et celle des Perses, leurs successeurs, ruinèrent cette liberté dont avait joui la grande période ionienne et obscurcirent l'idée de Dieu qu'elle s'était formée, bien que dans cette période naisse la philosophie ionienne.
Telle fut ta première phase : la phase ionienne d'Asie. La seconde, qui dérive en grande partie de la première, est celle d'Europe ; c'est surtout la phase attique. La Conception du monde de cette période, dans sa partie affirmative et croyante, est fondée sur la théorie qui fait de la liberté la forme morale de toute société politique. Selon est à la fois le l^slateur des républiques dans leur plein essor et le plu3 philosophique de tous les poètes élégiaques de l'antiquité. Cependant, en face de cette école ionienne et sur la iDème ligne qu'elle, s'élèvent les écoles éoiienne et doriemie, où domine par-dessus tous les autres le divin Pindare.
La création du drame appartient exclusivement à FAttîque, depuis son origine, lorsqu'il ne s'était pas encore dégagé de l'épopée, lorsqu'il n'était guère que la mise en action d'incidents épiques, jusqu'au jour où il acquit sa forme propre et entièrement distincte, et où son essence devint la catastrophe dramatique. La plus sublime de ces pro-
duciions, le Prométhée d'Eschyle, sera la principale source où nous puiserons Tintelligence de Tancien mythe de Prométhée.
Ainsi, le développement de la Conscience de Dieu dans l'histoire grecque se divise en deux ^grandes périodes : la période d'Asie et celle d*Europe. Si la foi profonde qu'avaient les Grecs dans l'ordre moral du monde entretint la liberté civile qu'ils avaient conquise, la liberté civile à son tour influa sur la foi, el la société, constituée par la loi, fut la mère du développement libre et idéal de la Conscience de Dieu.