CONSCIENCE DE DIEU CHEZ LES GRECS AVANT HOMÈRE ET AVANT SOLOH
LA THEOGONIE d'HÉSIODE ^
Le fameux récit que nous a laissé Hésiode des règnes successifs d'Uranus, de Cronos, enfin de Zeus ou Jupiter, se divise historiquement en deux parties. Les deux premiers de ces règnes sont d'origine sémitique et cananéenne ; le culte de Jupiter et du cortège de dieux qui le suivent appartient à l'aryanismc. Ce dernier seul fut populaire en Grèce ; les deux autres étaient de la science, de l'érudition pure. Cette tradition aryenne vient, sans doute, dans son essence, de la conception de la nature qu'avaient les Aryas primitifs : mais, dans ses détails, elle se rattache particulièrement à la période pélasgique de l'école ionienne.
1 Hésiode est moins ancien qu'Homère; mais il représente une tradition plus ancienne que la tradition homérique; c'e&t pour cela qu'il passe ici le premier. [Note de Véditettr.]
Avides de science et de culturo, les Grecs Irouvèreilt dans les croyances phéniciennes des mythes dont ils n'avaient déjà plus la clef; c'était une tradition de faits dont le caractère idéal et symbolique avait depuis longtemps cessé d'être compris. Plus la véritable Conscience de Dieu se fortifia, plus cette tradition s'éclipsa^ ou, pour mieux dire, se transforma. Le Grec appliqua ses propres idées à ces faits dont il n'avait plus le sens primitif, et peu à peu les hellé-^ nisa jusqu'à y introduire partout des noms grecs. Il faut donc se rendre un compte exact de la manière dont les Grecs avaient compris cette tradition, et détermhier à quelle Conception de Dieu répond In poésie qu'ils y ont introduite. D y a, dans la poésie mythologique elle-m&ne, un élément réel, historique. Réussirons-nous à séparer ce qui est dû à la réflexion philosophique de ce qui peut avoir trait aux faits, aux grandes révolutions du monde primitif?
Si nous dépouillons le récit des images, des figures, de tous les ornements dont l'imagination du poète l'a entouré, nous trouvons au fond le souvenir, l'écho de la lutte des éléments et des forces aveugles de la nature, dont avait été témoin l'ancienne Grèce. C'était après ces luttes, après de longs âges d^ bouleversements incessants, que la race humaine^ comme la nature qui l'enveloppait, était entrée dans une ère d'ordre et de paix à laquelle présidaient désormais les lois immuables de la Divinité. Voilà ce que disait la tradition, voilà ce que croyaient les races primitives de la Grèce. Toutes les forces du ciel, d abord, s'épanchent sur la terre en torrents furieux qui portent au loin le désordre et la destruction. Uranus est le ciel arrosant ^ dans le sens parfaitement clair et intelligible qu'avait ce mot pour des oreilles grecques. Mais à peine le ciel arrosant parait-il s apaiser, à peine la terre et Phomme commencentMis à goûter le repos, qu'une nouvelle révolution éclate par le feu. La nature est dans un éternel travail de forma-
tion ; le feu et Feau se disputent Tempire. Uranus dévore et renouvelle toujours ses enfants, en répandant sans cesse les ondes fécondantes de la pluie« La Terre, sa mère, ou sa sœur' et son épouse, se lamente de cette rigueur. Le plus jeune de ses fils, Cronosj le Temps, apporte enfin la mesure, Tordre, la régularité dans les effets de la Nature. Les deux éléments ennemis, l'Eau et le Feu, les torrents impétueux comme les émanations volcaniques qui sortent du sein de la terre, s'apaisent; la mer rentre dans ses bornes et les fleuves coulent sans entraves à travers les plaines où ils répandent la fertilité. A la Nuit et au Chaos ont peu à peu succédé Tordre et l'harmonie.
Ce sont ces idées que le poète d'Ascra, originaire de l' Asie- Mineure, a exposées dans sa Théogonie. Consacrées par son génie, elles sont devenues après lui la croyance de la Grèce, ' et, si ses chants ont mérité l'admiration même d'un Platon et d'un Aristote, c'est qu'il avait fécondé par son génie si véritablement grec ces traditions primordiales. Nous citons, d'après Ghérard, le texte primitif du poète, en écartant les interpolations qu'on y découvre.
Au commencement fut le Chaos, puis Gœa à la puissante poitrine, sûre demeure de tous les êtres ; l'obscur Tartare dans les vastes profondeurs de la Terre ; et TAmour, le plus beau de tous les immortels, lui dont la douce influence sait dompter le cosur des dieux et des hommes et la pnidenœ de leurs résolutions. Gœa d*abord produisit son époox» le Ciel étoile (Uranus), pour qu'il Tentourât de toutes parts ; ensuite les hautes montagnes, aimable séjour des dieux. Sans être fécondée par T Amour, elle enfanta le stérile Pontos * aux vagues retentissantes ; puis elle conçut d'Uranus Téternel tourbillon d'Océanusj Gsbos, Grœos, Japet et Hypérion ; ensuite Thsea et Rhaea ; Mnémosyne et Thémis, et Phœbé à la couronne d*or, et Taimable Téthys. Après ces enfants, elle mil au monde le plus jeune de tous,rimpénétrabieCronos*. C'était un terrible enfant, qui haïssait son père éclatant. Car tous. les enfants de Goea et
* La mer, sous forme masculine. {Note de l'édiUitr.)
* Cette Terre, qui engendre tout, est évidemment identique i la Nature en général. (Noie de TéOitmr.)
d'Uraniis Touaient dès le commencement à lear père une haine achnr» Bée. Uranus, en effet, à mesure qu'ils voyaient le jour, se hâtait de les replonger dans le sein de la Terre, et trouvait plaisir k cette cruauté. Vais la Terre gémissait intérieurement, remplie d*un lourd fardeau, et elle imagina une ruse pour ^ venger. Elle fit sortir aussitôt de ses entrailles le fer à la grise couleur, en fabriqua une faux immense, et donna ces instructions à ses enfants chéris. Accablée de douleur, lelle leur dit, pour leur inspirer du courage : f Vous que j'ai conçus d'un père cruel, si vous voulez m'obéir, nous allons nous venger de Toutrage que nous a fait votre père, car c^est lui qui a commencé par nous maltraiter. • Elle parla ainsi, mais la crainte s'empara de tous, aucun d'eux n'osa parler. Hais bientôt Timpénétrable Gronos prit courage, et, se tonrnant vers sa vénérable mère, il lui adressa ces paroles : «C'est itioi, c'est moi, ma mère, qui me chargerai de cette vengeance ; je n'ai que de b haine pour l'odieux auteur de notre race; oui, c'est lui qui a oommencé par noua maltraiter ! • Ce discours inspira à la Terre immense ime joie très -vive ; elle cacha Gronos dans une embuscade, lui mit entre les mains la faux aux dents aiguës, et l'initia à son astucieux dessein. Au moment où Uranus, amenant la Nuit sur ses pas, s'approcha de la Terre et s'étendit au loin dans les embrassements de l'amour, Gronos sortit de sa retraite ; de sa main gauche, il saisit çon père; de sa droite, il tenait sa faux puissante, longue, aux dents aiguës. Il abat sans tarder les parties génitales de son pà'e et les lance puissanmient derrière lui. Elles n'échappèrent pas stérilement de ses mains, car, les gouttes de sang qui en découlèrent, la Terre les recueillit toutes, et, quand les années eurent fait leur tour, de ces gouttes naquirent les Érynnies puissantes, les géants prodigieux et les nymphes nommées Mélies, sur la vaste Terre. Le dieu Uranus, enflammé de colère contre les enfants qu'il avait engendres, le^ appela du nom injurieux de Titans ; car il disait qn'en étendant la main, ils avaient commis, dans leur témérité, un crime énorme qui ne resterait pas impuni.
La Théogonie d'Hésiode, dans la suite de son développement, recouvre de mille poétiques ornements le sombre fond de ce tableau qui, dans sa simplicité primitive, est en parfait accord avec la tradition phénicienne. Tel est le beau passage sur Tapparition de la divine Aphrodite (Vénus) sortant de la roer fécondée par le sang d'Uranus ^ :
Alors s'éleva du sein des vagues la déesse rougissante; tout autour
« Théogon., y, iia-sio.
d'elle, le gazon sortait de terre sous ses pieds délicats. L'Àmonr et I« Désir raccompagnaient, la belle déesse, lorsque, à peine sortie des flots, elle monta au séjour des immortels. Sa charge el son partage parmi les bonmies et parmi les dieux éternels furent aussitôt les caresses virginales, les sourires, les regards séducteurs, la douce volupté, la beauté et les grâces enchanteresses.
Nous trouvons ici en germe le mythe de FÂmour et de Psyché, si connu sous la forme ravissante que lui a donnée la tradition thessalienne, car ce mythe n'est, à vrai dire, que la même pensée humanisée. Le favori de la divinité, c'est l'homme, et sa forme, c'est le beau.
Le grand instinct qui portait les Grecs à s'approprier librement toutes les traditions, éclate déjà dans eette branche primitive de l'épopée. Les frères aînés de Cronos sont de purs Pélasges ; à part quelques emprunts à une autre race, et, par exemple, le Japhet de l'Arménie et de la Genèse, et Clyméné, son épouse, la gracieuse Asia, comme elle s'appelle ailleurs, personnages que s'étaient appropriés les Ioniens, nous n'avons que des divinités pélasgiques, c'està-dire autant d'adjectifs qui répondent aux noms propres par lesquels les Grecs désigneront plus tard les forces de la nature. Cseos (brûlant), Crœos (régnant) , Hypérion (qui erre dans les nues), sont des attributs du soleil, qu'on nommera plus tard le iils d'Hypérion. C'est ainsi que Thsa (la coureuse), Phœbé (l'éclairante), correspondent à Artémis, la déesse de la lune des siècles plus avancés; Rhsea (le courant) et Téthys (la nourrice) se confondent dans Océanus, le torrent qui nourrit ; Mnémosyne, la mémoire fidèle, devient dans la suite la mère des Muses. Elle et Thérois, Tordre légal, enjambent déjà, qu'on nous passe Vexpression, sur le nouveau domaine qui va s'ouvrir à la Conscience de Dieu; elles représentent, Mnémosyne, l'esprit humain, Thémis, la société humaine.
Dans les emprunts mêmes faits à l'élément sémitique pri-
mitif ' se montre roriginalité des Grecs, par leur manière propre de concevoir Torigine et la destinée de l'humanitc. Les Phéniciens, comme tous les païens du sémitisme, n'a- Taient pas dépassé l'idée qui consiste à faire de la durée du temps la mesure du monde ; Cronos ou Saturne était pour eux le dernier des dieux, ou du moins le dieu acluel ; AJonis-Osiris, ce dieu mourant sans cesse et sans cesse ressuscitant, est pour eux le dieu des mystères et des initiations, qui, en principe, ne diffère pas du temps ou de Cronos. Cronos, Bel-Itan (l'ancien maître) gouverne ce monde. Son règne est, il est vrai, réglé par des lois, mais par des lois impitoyables. Il exige que les hommes lui sacrifient leur enfant de prédilection, leur premier-né. Le Phénicien et le Syrien, dans leur fanatisme et leur superstition, le Juif apostat comme le Carthaginois éclairé, voyaient dans le sacrifice la transfiguration de Thomme ; le sacrifice divinisait à leurs yeux la nature humaine et identifiait avec la volonté de l'homme la nature divine. Le mortel se fond dans l'immortel ; la Divinité est réconciliée avec ce bas monde ; l'homme, le peuple, le genre humain, ne périront pas tant que ce culte sera en honneur, car la Divinité s'assimile celui qui renonce à soi-même. La figure des dieux est en harmonie avec l'horreur de ce mysticisme sanglant; ce sont d'affreuses idoles de métal grossièrement ciselé, ou de fonte, ou même d'informes blocs de pierre.
La croyance des Grecs, tout en dépassant cette conception barbare, n'en perdait cependant pas encore de vue le fond lugubre et sinistre. Il suffit de lire les vers où le poète sacré nous dit la chute de Cronos et Tavénemcnt de Jupiter (Y. 453-506 et 886-929).
• Rhaa conçut de Cronos d'illustres enfants, Ilestia, Déméter et Héré aui sandales d'or; le puissant Àidès (Pluton), ce dieu inflexible qui
* Sémito-chamitiqae. (mie de Véditeur.)
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règne sur les demeures souterraines , puis Poséidon (Neplune), qui retentit avec vigueur, et le puissant Zeus (Jupiter), le père des dieux et des honuneSy dont le tonnerre ébranle au loin la vaste terre. Mais le redoutable Gronos dévorait ses enfsmts à Tinstant où ils sortaient de leur divine mère; car il craignait dans son cœur qu'un autre des descendants renommés d'Uranus ne le dépouillât de sa puissance ; il avait appris en effet, de la Terre et du Ciel étoile, que, malgré tout son pouvoir, il devait être un jour détrôné par son fils. Ainsi lavaient décidé les décrets du grand Jupiter; aussi les craintes du dieu n'étaient pas sans fondement, et, dans son inquiète vigilance, il engloutissait ses enfants dans son sein. Rbsa était accablée de douleur ; mais, lorsqu'elle fut près. de donner le jour à Jupiter, le père des dieux et des hommes, elle adressa ses prières à ses chers parents, à la Terre et au Ciel étoile, pour qu'ils délibérassent entre eux sur la manière dont elle pourrait secrètement mettre au monde son enfant chéri et se venger des cruautés de Gronos envers ses fils qu'il avait dévorés, le dieu perfide. Gaea et Uranus prêtèrent ToreiUe à leur fille, écoutèrent son discours, et lui révélèrent ce que la puissance mystérieuse du destin réservait à Gronos et à son rejeton magnanime. Alors Rhsea, portant son enfant à travers les ombres rapides de la nuit, arriva bientôt à Lyctos ; elle le prit dans la main et le cacha dans une caverne profonde, dans le sein de la terre, sous les ombrages épais du mont Egée. Ensuite elle tendit à Gronos, l'ancien maître des immortels, une pierre enveloppée de langes ; il la saisit de ses mains et Tengloutit avec avidité. Il ne sq doutait pas, l'insensé, qu'au lieu de cette pierre qu'il avalait, un fils lui était réservé, invincible et sans crainte, qui, après l'avoir dompté par une force supérieure, bientôt le dépouillerait de ses honneurs et régnerait en sa place sur les immortels. La force et la vigueur de cet enfant grandirent avec une rapidité prodigieuse, et, quand les années eurent accompli leur révolution, cédant aux conseils rusés de Gsea, Jupiter, par la violence et la ruse, força son père de rejeter ses enfants engloutis. Saturne commença par rendre la pierre qu'il avait avalée la dernière ; cette pierre, Jupiter la fixa dans la vaste terre à Pytho, lieu consacré, aux pieds du Parnasse, ot les vents se déchaînaient : c'est un monument de sa victoire, un objet d'étonnement pour les mortels. »
Vient ensuite la lutte engagée par les Titans contre Jupiter pour la domination du monde. Lorsque la victoire s^est déclarée pour les dieux de la^ lumière et que tout rOlympe reconnaît Jupiter pour maître, ce dieu organise, comme il suit, son empire.
Jupiter, le roi des dieux, choisit pour première femme Métis, qui était
de beattconp la plus habile parmi les mortels et les dieux ; aussi étaitelle destinée à mettre au monde des enfants pleins d'intelligence : d*a> bord Tritogénela, la vierge aux yeux bleus, égale à son père en force et en prudence ; Métis devait ensuite donner le jour au mailre tout-puissant, au roi. des dieux et des hommes ; mais Jupiter eut soin d'engloutir Métis dans son propre sein, pour que la déesse lui apprit ce qui était bien et ce qui ne Tétait pas. La seconde femme fut Thémis, la mère des Heures; elle engendra Dicsea, Eunomie et la florissante Eiréné, qui snrveiltent les œuvres des mortels. Elle enfanta aussi les Parques, auxquelles Jupiter accorda des honneurs particuliers : c'étaient Clotbo, Lacfaésis, Âtropos, qui donnent en partage aux mortels soil le bonheur, soit rinfortune. Eurynome, la 611e d'Océanus, donna à Jupiter les trois Grâces, ces vierges qui sont parées d*une éclatante beauté ; Thalia, d une taille admirable, Euphrosyne et Âglaé .De son union avec Démêler (Gérés), la féconde nourrice, Jupiter eutCoré (Proserpine), que Pluton ravit à sa mère et que le sage Jupiter lui accorda. Le fils de Gronos aima aussi Hnémosyne à la belle chevelure, Hnémosyne, la mère des neuf Muses au diadème d'or, qui président aux festins et aux chants. Latone lui enfanta Apollon et Artémis (Diane), qui aime les plaisirs de la chasse : c'étaient les plus gracieux des habitants de l'Olympe. En6n Jupiter choisit pour femme la florissante Héré (Junon), qui, de son commerce avec le roi des dieux et des hommes, eut Hél>^, Ares (Mars) et Lucine. Quant h Jupiter, il flt sortir de sa tète Minerve, la déesse redoutable qui fkit naître la discorde, la guerrière indomptable et sacrée qui se complaît dans le tumulte de la guerre et des batailles.
Ce qui ressort de toutes ces génératioDs divines, c est le progrès de Tidée de Dieu dans le développement de rhumanité. Car c'est à rhumanité tout entière que s'adresse cette poésie ; ce n'est pas à la nation grecque et à ses ancêtres. Le nouveau maître du monde, le dieu serein de l'Olympe est désormais le père et le roi des immortels et des hommes.
Au génie grec n'appartient pas seulement la conception du Dieu humain, dont la puissance se dérobe au joug de la fatalité. C'est au même esprit que revient l'honneur d'avoir conçu la chute du Bel (Baal) sémitique, de l'impénétrable Cronos. A considérer te mythe de plus près, il n'est que la répétition de l'histoire d'Uranus. Mais cette tradition est précisément ce qu'il y a de caractéristique ; elle atteste la conscience de la loi de progrès à laquelle est soumis le dé-
vdoppement de la Divinité dans Thistoire ; ce mythe est ainsi l'expression légendaire du principe éternel qui règne dans l'esprit humain.
Cronos avale la pierre au lieu de son enfant. Dans ce mythe, le symbole, c'est-à-dire la pierre, est bien emprunté à la légende d'Uranus, mais Tidée, mais la conséquence de ridée, sont bien différentes. Dans la plus ancienne de ces légendes, la faux fatale apparaît comme Tinstrument qui prépare la métamorphose de la terre et de ses habitants. Depuis le coup qu'elle a porté, les hommes ont paru sur la terre (une aub*e tradition nous le montrera plus clairement encore); Téducation des bestiaux» Tagriculture, les nourrissent et les occupent dans le cours des années. Mais rien de durable ne s'établit; les générations se dévorent les unes les autres ; l'esprit de l'homme est encore trop faible pour lutter conlre les forces de la nature. Tel est évidemment le sens de celte image qui nous montre Cronos ou Saturne dévorant sans cesse ses enfants ; il y a là une gradation, une supériorité sur les anciens rapports d'Uranus avec ses immobiles créations. Il existe maintenant une série de naissances, d'apparitions successives, mais les êtres créés ne jouent pas encore dans le monde le rôle qu'ils sont appelés à jouer. L*esprit humain trouve en lui quelque chose qui aspire à la liberté. Le royaume de Cronos vivait, mais d'une vie insuffisante ; il prend fin.
Le Dieu de la lumière, le Dieu du brillant Éther vient au monde, et le symbole de l'antique naturalisme, la pierre magique, le Bétylion est relégué conmie un souvenir sacré au siège fatidique de Delphes.
Dans la seconde partie de la légende qui se rapporte aux nouveaux dieux, Télément qui éclate, qui prédomine, c'est l'esprit humain avec son inquiétude et sa curiosité infatigables. La première femme de Jupiter est la Sagesse dans les conseils ; il se l'assimile, il l'avale et la tient enfermée
en lui-même, pour que la puissance suprême, grâce à cette sagesse interne, sache distinguer ce qui est bon et salutaire de ce qui est mauvais et funeste : sans cela, il serait né à Jupiter un fils qui eût détrôné son père, et qui eût été, à plus juste titre, le roi des dieux et des hommes.
L'esprit capable de discerner le bien et d'y aspirer toujours, voilà le vrai roi du monde.
Mais ce roi est encore à naître. Jupiter, le créateur de Tordre actuel des choses, empêche son avènement; Phomme ne peut pas seeouvemer seul; il doit se confier aux dieux qui habitent TEther azuré.
A quelle condition Jupiter peut-il éviter d'avoir un fils plus puissant que lui? C'est ce que nous révélera plus tard le mythe profond de Prométhée. En attendant, notre mythe établit que ce fils ne naîtra pas sans le conseil de Jupiter ; car c'est à ce dernier qu'appartient désormais la sagesse qui prépare l'avenir. C'est lui-même qui donne le jour à la déesse de la Sagesse et du Conseil, protectrice et conseillère des hommes.
Lorsque la Sagesse divine, absorbée par Jupiter, est devenue son essence, le dieu prend pour seconde femme Thémis, Tordre légal, qui administre le monde d'après des règles rationnelles, d'après les principes reconnus du droit. De ce mariage naissent trois déesses, dans la personne desquelles se combinent le caractère divin de leur origine et la nature tout humaine de leurs fonctions. Le tableau de cette union féconde est d'une profondeur que rien n'égale, .si ce n'est sa grâce indicible. Les filles du dieu delà lumière et de la loi universelle sont nommées les Heures; si elles sont trois, c^est qu'elles représentent les trois saisons de Tannée grecque. Elles sont au cours de la vie humaine ce que sont les saisons au cours de Tannée : elles en font paisiblement germer et mûrir les fruits. La première, c'est-àdire l'Heure du printemps, est la Justice : Dicœa ; la déesse
qui juge avec équité. L'équité, c*est pour les Grecs ie droit vivant dans la conscience du juge. La seconde a nom £unomie, le bon ordre ; elle est le développement qui convertit les (leurs en fruits généreux ; le fruit lui-même, c'est Eiréné, la déesse de la Paix, grâce aux bénédictions de la* quelle tout prospère et fleurit. Ces trois sœurs exercent en commun l'empire de Jupiler parmi ses enfants, les hommes. De cette même union du dieu avec Thérais, naissent trois autres sœurs, qui dirigent la vie des individus, les nouvelles Parques, les trois déesses de la destinée. Elles portent encore les noms qu'avaient les Parques à Tépoque où régnait l'inflexible Destin ; Clotho la fileuse, Lachésis, la distiibutrice des sorts, Atropos, Tinévitable. Mais combien ces figures diiTèrent des anciennes Parques, les filles de la Nuk, les sœurs de la Mort, les sinistres divinités
Qui poursuivent les crimes des hommes et des dieux !
La liberté s^entrelace, pour ainsi dire, à la fatalité dans le tissu de ce tableau. Sans doute, l'homme reçoit encore son lot avec la vie et ne saurait le changer ; mais Tarène lui est désormais ouverte ; son esprit jouit de la liberté qui lui est nécessaire pour lutter dans la carrière de la vie. C'est par son énergie personnelle qu'il devient le maître de sa des* tinée, sans pouvoir pourtant jamais dépasser le but marqué à l'humanité, les limites assignées par Clotho. Voilà ce qu'est devenue la vie humaine par le progrès de la Conscience de Dieu.
C*est cet esprit qui préside au nouvel état de choses : les déesses de la grâce, qui se nomment Tlialia, la beauté dans son éclat^ Euphrosyne, la noblesse des sentiments, Âglac, la brillante, embellissent la vie et tissent les liens charmants de l'amour, que leur influence ennoblit et rend durable. Prèsdes Grâces s'élèvent les enfants de Jupiter et de Mnémosjne, les neuf Muses, qui ajoutent aux festins sacrés l'or-
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neinent*.du chant et de la danse. Elles conservent le souvenir de la valeur, de la grâce, de toutes les grandeurs du passé; elles célèbrent les exploits, la destinée des ancêtres ; elles accompagnent leurs chants des sons de la lyre et de roouvenients harmonieux. Le chant et la danse . métamorphosent la parole et la démarche de l'homme; au r^e de la froide nécessité a succédé la poésie de la liberté.
Une très-ancienne interpolation, que nous avons reproduite, mais qui manque dans un manuscrit fort estimé, sé« pare la naissance des Grâces de celle des Muses pstr le mariage de Jupiter avec Déméter ou Cérès, c'est-à-dire par l'union des forces créatrices du ciel avec la terre, mère des êtres. Cette idée est évidemment empruntée à Vhymne d'Homère à Déméter, à moins qu'elle ne dérive chez Hésiode de la même source que chez Homère. D'après l'ancienne tradition, Perséphoné ou Proserpine était la fille de Rhœa et appartenait à la race de Saturne. Si Ton fit d'elle la fille de Jupiter et de Cérès, ce fut à cause de Timportance que prirent les cérémonies du culte de Proserpine, la rayonnante. Dans ces mystères, le grain de blé, cet enfant du ciel et de la terre, disparaissant pour reparaître de nouveau, était un symbole, une image des destinées de Pâme après la mort.
Il en est de même de Latone, la son^bre et mystérieuse déesse* Elle devient la mère des dieux du jour, d'Apollon et d'Artémis (Diane). Apollon devint le représentant de l'idée divine, au fur et à mesure que la sereine imagination des Grecs se développa ; voilà ce qui le transforma, de fils de Saturne qu'il était, en fils de Jupiter.
Le récit se termine par la naissance de Minerve ; Jupiter fait sortir de sa propre tête Tritogéneïa, qui nous est mieux connue sous le nom de Pallas-Athéné ; ici, elle est la déesse de la guerre ; plus haut, on lui attribuait, avec la force
de son père, sa divine sagesse. Le sens de ce mytte admirable est le même que celui des précédents ; ici, point d'intermédiaire étranger entre Jupiter et Tesprit humain; la raison réfléchie, la Sagesse, est la propre fille, la fille favo* rite du Dieu ; elle vient au monde sans le secours de la nature matérielle.
Quel éclat, quelle vie dans ce royaume de Jupiter I Le dieu de Téther serein est devenu le dieu de l'esprit et de ses aspirations ; son règne succède à celui de la nature fatale, comme autrefois l'inflexible Cronos avait succédé au Ciel pluvieux. Jupiter n'est pas non plus le dieu définitif, le dieu éternel ; mais ce dieu-là sera son fils ; il naîtra à l'époque marquée par le destin.
Cette poétique théogonie, si pleine de mouvement et de vie, est, dans son ensemble, l'expression la plus élevée de la Conscience de « Dieu dans l'histoire » que s'était de bonne heure formée le Grec, lorsque, les yeux tournés vers l'Europe , il étail entré seul et sans guide dans la route éclatante qu'il devait parcourir ; fidèle aux antiques souvenirs, plein de respect pour la tradition, mais sans idolâtrie envers la lettre dont il rajeunira Tesprit.
Les Grecs n'avaient pas cependant perdu la mémoire de l'antique fatalité ; elle n'était que reléguée à l'arrière-plan, pour reparaître avec une sévérité inflexible quand il s'agirait de venger le crime ; c'est là ce que signifie Tapparition des Euménides dans le drame d'Eschyle qui porte leur nom et qui met en scène ce mythe antique.
Quel progrès dans la conception de Dieu manifeste cette œuvre sublime qui rattache les institutions de la r^ubliqoe aux primordiales divinités I Quelle profondeur, quelle piélé, dans la façon d'envisager le terrible problème de la vie et sa solution ! Quelle sanction ne trouvent pas les relations domestiques et sociales dans Tidéc partout et toujours présente de la divinité I Combien, en comparaison, nous sem-
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ble vulgaire et éloignée de Dieu la vie publique du prétendu monde chrétien I
Sans doule un nuage obscurcit encore la sérénité de ce tableau ; la crainte des hommes en présence de la Divinité, cette ombre attristante, n'a pas encore disparu, et ce règne n'est pas le règne définitif. Le vrai Dieu est encore loin ; le joug de la fatalité pèse encore sur les dieux et sur les hommes, mais « le bien triomphera, » comme nous le dit le chœur antique.
LB8 AGES NJ MONDB.
Si le fameux récit d'Hésiode sur les Ages est pour nous une énigme qui n'a pas encore été complètement déchiffrée, c'est que la critique ne l'a pas éclairé en l'étudiant dans ses rapports avec l'idée que se formait des commencements de l'humanité le monde aryen aussi bien que le monde sémitique. Les quatre âges du monde (Hésiode vit dans le cinquième et soupire après le sixième) commencent par trois périodes de décadence successive, auxquelles correspondent les noms d'âge d'or, d'âge d'argent, d'âge d'airain. Après l'extinction des hommes de l'âge d'airain, s'élève une génération de héros, que leur dévouement pour l'humanité fait prendre pour de vrais fils de dieux, qui s'imposent de magnanimes efforts et combattent avec courage toute iniquité. Ici, nous sommes sur un terrain solide, car les der niers membres de cette génération^ ce sont les héros du 8iége de Troie. A cet âge succède la triste période dans laquelle vivait Hésiode ; la pudeur et la justice ont quitté la terre ; les princes et les juges ne connaissent d'autre droit que celui de la force. La bonté, la vertu sont dangereuses^
presque impossibles à pratiquer; car elles s'attirent, dans cet âge de fer, la persécution et la haine, tandis que le mensonge et rinjustice prospèrent.
Les hommes du troisième âge avaient été formés du solide bois du frêne ; c'étaient des géants descendus, avec des armures d'airain et des troncs de frêne pour lances, des sommets boisés des montagnes. Ainsi, quand même ApoUodore ne nous dirait pas expressément que les hommes de l'âge d'airain succombèrent dans le grand déluge d'où se sauva Deucalion, le rôle, la mission des hommes du quatrième âge, et le système hésiodique dont nous venons de parler, suffiraient déjà pour nous faire saisir le rapport de dépendance qui existe entre les deux traditions aryenne et sémitique. Nous découvrons ici leur point de jonction. Le vieux monde finit avec le troisième âge, l'âge d'airain, avec la génération des hommes du frêne. Ainsi Ton s'explique sans peine pourquoi la génération qui vient de finir, celle des sauveurs de Fhumanité, des héros civilisateurs, n'a pas chez Hésiode de dénomination particulière. C'est qu'une nouvelle ère vient de s'ouvrir. Ces héros se dressent devant nous avec une singulière majesté, et, pour comprendre leur grandeur, nous n'avons pas besoin d'y chercher des symboles. Mais la race de leurs descendants dégénérés ne pouvait être mieux caractérisée que par un métal d'un degré in-férieur ; c'est Tàge de fer, le métal le plus dur et le moins précieux qu'on puisse imaginer. En même temps, nous voyons aussi ce que la tradition avait transmis à Hésiode ; c'était, en premier lieu, la légende du déluge, qui sépare le monde primitif de l'ordre actuellement existant, héritage que laissaient à la Grèce les races aryennes et sémitiques.
Le sentiment de l'affinité de Deucalion avec Hercule et avec les autres héros et bienfaiteurs de l'humanité, ainsi que du dontraste qui régnait entre cette génération héroïque et les races actuelles, devait avoir pénétré les esprits au com-
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menceroent du neuvième siècle. Le chantre de Vlliadcy aii dixième siècle, a déjà conscience de ce contraste, quand, d'une ^
part, il regarde les héros comme des demi-dieux, et, de Tau-' 1
tre, il fait de Nestor, le plus vieux de tou» les chefs devant Troie, l'interprète de ce sentiment de la décadence commencée. Mais ce qui est la gloire éternelle des deux poètes, et surtout d'Hésiode, que le sort fit naître dans une sombre époque, loin des délices de Tfonie, dans l'ingrate région qui entoure THélicon, c'est qu^ils surent cependant conserver la vraie religion des religions, la croyance au progrès que la divinité réalise par et chez les hommes. Hésiode a la ferme assurance que la divinité interviendra bientôt pour anéantir la génération à laquelle il appartient; car le mal a comblé la mesure. H est donc un millénaire^ pour parler le langage de notre temps ; il n'a pas perdu Tancienne foi dans cette puissance régénératrice qui règne sur l'humanité.
c Quand les hommes et les dieux furent nés de la même souche, le« immorteb donnèrent aux hommes qui parlent diverses langues Tige d'or. Sans chagrius, sans inquiétudes, exempts de travaux, de douleurs, les mortels vivaient comme des dieux; les infirmités, compagnes de la vieillesse, leur étaient inconnues. Conservant, même dans Tâgc le plus avancé, les formes de la jeunesse, heureux de leur sort, éloignés do tout mal, riches en troupeaux, aimés des dieux de TOlympe, leur mort n'était qu'un doux sommeil. Aucun bien ne leur manquait, et la terre, dans sa richesse inépuisable, leur fournissait d'elle-même des fruits variés. L'abondance sans bornes ne laissait aucun prétexte à Tenvie ; elle écartait tout souci. Depuis que la terre recouvre la dépouille de cette première race d'hommes, ils sont devenas les démons protecteurs de l humanité ; auteurs de tous biens, génies lutélaires des humains, ils font observer le droit et punissent les forfaits du méchant. Enveloppés d'un épais nuage, ils planent sur la surface de la terre, répandant au loin la prospérité : telle est leur royale et sublime mission.
Après cette première génération, les habitants de l'Olympe en produisirent une seconde de beaucoup inférieure, celle de Tàge d'argent, qui, ni par la force du corps, ni par le génie, n'égala l'âge précédent. Confie pendant cent ans entiers aux soins vigilants de sa mère, l'enfant recevait une éducation molle, efféminée ; puis, quand venaient radote»conc45
et la maturité, leur vie n'était pas loin de fon terme. Les maux que suscitait leur imprudence fondaient sur eux ; ils étaient impuissants à écarter loin d'eux la cruelle injure ; ils ne s'assemblaient plus pour 'honorer de pieux sacrifices les autels des immortels, comme Texigeaient la coutume at Tusage. Alors le fils de Saturne, irrité de leur négligence à rendre aux habitants de TOlympe Thonneur qui leur était de, les fit disparaître de la terre; cependant, lorsque la terre les enfenna dans son sein, eux aussi, ils furent cnyironnés de gloire ; on les considéra comme des dieux mortels.
Jupiter produisit un troisième âge qui ne. ressemblait en rien k Page d'argent. Race intraitable, inaccessible, ils se plaisaient dans les jeux sanglants, dans les pénibles travaux de Mars ; ils ne connaissaient pas les fruits de la terre; leur âme avait la dureté de Taimant. Leur force était extrême, leurs bras invincibles. Leurs armes étaient d'airain, leurs maisons d'airain (car le fer n'existait pas encore). Ils finirent par se détruire les uns les autres ; leurs combats sanguinaires les précipitèrent dans les demeures de Pluton. Leur nom ne subsiste plus aujourd'hui; si formi* dables qu'ils fussent, la mort triompha dOiCes géants, la lumi&re du soleil ne brilla plus à leurs yeux.
Cette race étant éteinte, le fils de Saturne en fit naître une plus juste et meilleure, la génération divine des héros du vieux temps, demi-dieiu épars sur la surface du globe. Le terrible fléau de la guerre, les combats sanglants, entraînèrent leur ruine ; un grand nombre périrent dans le royaume dç Cadmus, près de Thèbes aux sept portes, en se disputant les riches troupeaux d'Œdipc ; les autres, ayant fendu les flots écumeux de la mer pour rendre Hélène à son époux, tombèrent sous les murs de Troie, où l'heure de la mort les enveloppa des ténèbres de la nuit. Jupiter ne leur permet pas d*h?l>iler les célestes demeures, et les envoie aux confins de la terre-; Saturne est leur roi. Délivrés de tous soins, ces fortunés héros habitent les îles fortunées sur les rives de TOcéan, séjour * enchanteur, car la terre pour eux fleurit trois fois ; trois fois elle se couvre de fruits délicieux.
Pour moi, pourquoi suis-je né dans le cinquième âge? pourquoi ne suis-je pas mort plus lot ou né plus tard ? Car cet âge est un âge de fer; m' le jour, ni la nuit, (es hommes ne sont à Tabri des peines et des chagrins ; la douleur les dévore, des soucis rongeurs leur sont envoyés par les dieux. Le fils n'aime pas le père, ni le pore le fils ; les droits de riiospitalité, de Tamitic, sont violés : le frcrc lui-même n'aime plus son frère comme jadis. Bien plus, on refuse le respect à ses vieux parents, on les maltraite, on les accable d^injures et d'outniges, tellement, dans leur cruauté, les hommes sont oublieux de la divinité. Jamais ils ne rendent les pieux devoirs de la reconnaissance ù leurs parents qui ont quitte la vie. Le droit de la force règne ; on se plaît au loin à ravager la ville
dtt prochain. Ce n^esl pas celui qui jure la vérité, celui qui est équitable, celui qui est bon, que Ton favorise ; non : c''est le malfaiteur, c'est le coupable que Ton honore. On ne connaît plus ni droit ni mesure; le médiant n'épargne même pas Thomme de bien ; il le trompe par ses paroles astucieuses^ tortueuses, et en prêtant de faux serments. L'envie poursuit les hommes, les malheureux, Tenvie qui se réjouit du mal, Tenvic à la face blême. La pudeur et le droit vengeur aui blancs vêtements quittent la terre pour prendre le chemin de TOlympe ; quant aux hommes, il ne leur reste que le sombre chagrin qui ne les abandonne jamais.
Impossible de méconnaître dans ces vers la croyance du pocle à ravénemcnt d'un âge meilleur. La grandeur du mal Jui présage, comme aux prophètes hébreux, l'approche du châtiment divin. Némésis et la Pudeur ont quitté la terre, oui, mais pour se réfugier auprès des dieux. Aussi, dans la conviction qui le possède, Hésiode termine-til son œuvre par une allocution prophétique aux rois de la terre pour les rappeler à leurs devoirs et pour leur prêcher Thumilité et le respect de la Divinité.
Sa croyance ne Ta pas trompé! Peut-être vivait-il encore quand Lycurgue était déjà né, Lycurgue qui d'abord mit un frein à Tarrogance d'une royauté absolue et à Tavidité d une aristocratie anti-nationale favorisée par le prince, et qui ouvrit aux leçons d'Hésiode et de son frère plus heureux encore, Homère, Técole de la vie démocratique. Bientôt Lycurgue mettra sur le trône, avec la royauté réglée par les lois, les chants sacrés du poète d'Ascra. Plus tard, il est n*ai, la trahison des Pisistratides essayera une fois encore d'étouffer la voix des divins prophètes et d'y substituer une poésie sacerdotale et mystique. Bientôt les livres orphiques, faisiiiés par cette race parjure avec Paide d'Onomacrite, prêcheront aux Grecs et à Thumanité tout entière une autre destinée, et leur conseilleront de plier la tête sous le joug du despotisme asiatique que cette dynastie aspire a établir, et dont elle cherche à préparer Tavénement dans la
<il2 CONSCIENCE DE DIEU
ville sacrée d'Athènes. Entreprise aussi insensée qu'impie el criminelle ! Dans le sanctuaire de Delphes, la parole de la Pythie reste fidèle à la patrie, et le cri que prête Homère à Hector retentit joyeusement dans tous les cœurs, protestant contre ces insensés qui demandent au vol des oiseaux le secret de 1* avenir :
II n'y a qu'un présage inraillible, c'est de défendre la patrie,
La liberté, conquise au prix de tant de sacrifices, armera la Grèce de forces inespérées, et, quels que soient les arrêts du destin, c'est Hésiode, le chantre courageux, c'est lui qui régnera sur les cœurs des Hellènes avec son frère, Texilép l'aveugle Homère ; comme les prophètes des Hébreux, il fortifie rhomme dans l'adversité par des paroles de foi et Je consolation.
En rapprochant les idées que nous avons trouvées au fond des traditions primitives des Grecs, de celles que nous avons reconnues chez les Hébreux, un fait surprenant nous frappe. Si nous dépouillons le double développement hellénique et udaïque des symboles, des ornements de la tradition, les mêmes phases, gouvernées par les mêmes idées, s'offriront à nous, et cela dans le même ordre, quoiqu'il y ait de part et d^autre la plus entière originalité.
D'après la Genèse, Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut ; d'après Hésiode, toutes les puissances de Ja lumière apparurent dans l'ensemble organisé de la création, et les forces aveugles du désordre s*évanoaireait dans l'abime de la nuit.
« Appelons l'homme à la vie, » dit le Dieu des Hébreux aux Éloïms qui l'entourent : c'est à sa propre image que Cronos, le Dieu puissant, le Dieu primitif des Grecs, forme les hommes : a Nous sommes aussi de la race de Dieu, » disaient Aratus et CIcante comme saint Paul.
Dans h tradition hébraïque, ie développement du monde
primitif 66 partage en trois époques. D'abord une période de bonheur idéal ; puis la faute de l*homme le précipite dans une douloureuse réalité ; mais bientôt à cet âge sanglant succède poui* l'humanité une condition plus élevée, plus diyine. Ici s'élèvent des villes ; là s'établissent des races puissantes. Les diverses familles humaines se mélangent, et, de Valliance des fils de Dieu avec les plus belles filles des hommes, naissent de gigantesques héros, les gloires du monde primitif. Mais ensuite apparaît une génération où le mal se déchaîne, où la volupté n*a plus de frein, où le mépris de la divinité et l'oppression du prochain sont portés au comble. Le déluge met fin à cet excès de maux.
Chez les Grecs aussi nous trouvons trois générations, dont la dernière mérite par ses crimes de périr dans le déluge. Le fils de Prométhée seul survit, grâce à Tarche de salut, et de lui descend la race des héros magnanimes, ancêtres de l'humanité régénérée, qui périssent, il est vrai, dans des luttes meurtrières et auxquels succède une race cruelle ; mais ce triste état ne doit |>oint durer ; le conseil de Jupiter ne le souffrira pas, et déjà le mal est voué à la mort.
Cette incontestable ressemblance s'explique aussi peu par le hasard que par la transmission. Nous avons affaire ici à une réalité qui est Dieu dans Thistoire, rÉternel se révélant dans le passager.
L'unité de ce sentiment delà Divinité chez des races auss diverses ne saurait s'interpréter autrement que par l'identité de la conscience divine et de la conscience humaine.
PROVéTHÉE, OC DIEU, l'hONHE, L'UUVAlIlTé.
Prométhée est Titan, c'est-à-dire Dieu créateur, démiurge.
11 est le fils du Titan Japet et le père de Deucalion. Voilà ce qui explique le double caractère du Prométhée grec. S'il est, d'un côté , le Dieu créateur de l'humanité, le Dieu démiurge, il est, de Pautre, Toriginal de sa copie, l'homme ; aussi devient-il le véritable représentant de l'humanité, ex* primant à la fois le sentiment de la dépendance humaine à l'égard de Dieu , et la conscience d'une force capable de résister à la Divinité. L'esprit humain dans sa Vberté, dans l'obstination d'une énergique volonté, entre en lutte avec la puissance divine, comme avec une puissance étrangère: lutte qui sera pour l'humanité la source de cruelles expiations.
C'est en vain que l'on chercherait à déchiffrer le sens de cette sublime figure, si l'on se préoccupait de mettre Hésiode d'accord avec lui-même et avec les vestiges divers de ce mythe qui sont parvenus jusqu'à nous. La tentative de Herder pour résoudre l'énigme a échoué, de l'aven de tous. Parmi les critiques de nos jours, Welcker et Schœmann ont essayé, par différentes voies, de pénétrer le mystère de cette légende. L'opinion des poètes et des penseurs les plus récents, qui voient dans Prométhée Tinnocence persécutée, procède d'une science fort insuffisante. Les anciens scholiastes eux-mêmes ne connaissaient que la seconde pièce de la trilogie d'Eschyle, et trop de critiques se contentent d'interroger cette seule tragédie. Des recherches SI superficielles ne permettront pas de percer le mystère et de forcer le secret de Prométhée. Nous allons essayer de mettre sous les yeux de nos lecteurs le rôle que joue le mythe de Prométhée dans l'ensemble du développement de la Conscience de Dieu. Il va sans dire que nous n'étudierons cette légende qu'à notre point de vue, et que nous n'y puiserons que ce qu'il nous importe d'en connaître.
A. phométb^e chez uésiODE.
Le Proméihée d'Hésiode est un Titan et un fifs de Titan. Mais qu'étaient les Titans? C est ce que ne savait déjà plus Hésiode lui-même, qui faisait venir leur nom du mot grec T6ÎVSIV, tendre. Les Égyptiens appellent Tatanes, Tulunes, tout démiurge, toute divinité créalrice ; c'est le nom qu'ils assignent de préférence à Ptah , le créateur des hommes. Cette coïncidence, à la rigueur, peut être fortuite ; néanmoins, les Titans dont trioniphe Jupiter sont, à n'en pas douter, des puissances créatrices. Hs sont au nombre de six couples, qui se divisent en trois groupes complètement distincts. Trois des six couples nés du ciel et de la terre sont éTidemment trois des éléments qui agissent avec la terre et sur elle.
Océanus avccTélhys, ou le fleuve nourricier et la nourrice, répondent à l'Eau, car de ce couple naissent les torrents et les sources.
Hypérion (le dieu qui parcourt les hauteurs) et Thaea (rÊtincelante) doivent être considérés comme le Feu et les puissances ignées, car leurs enfants sont le Soleil, la Lune et les Étoiles.
Crœos ou Crcios (le Robuste; et Eurybie (la Puissante au loin) représentent TAir, car leurs enfants sont les quatre vents.
Des trois autres couples, le premier appartient encore à la série dont nous venons de parler. CsBos (de signification douteuse, probablement le Brûlant, par conséquent dieu du feu, comme Hypérion) a, de Phœbé (la Rayonnante), Latone (l'Obscure, la Cachée), Astérie (l'Étoilée) et Perses (l'Éclairant ou le Pénétrant) .
Ainsi, nous avons en face de la terre trois éléments, Teau^ fair et le feu. Ce dernier nous apparaît dans une double tra-
dition, dont la seconde fait ressortir le contraste de la lumière et des ténèbres ; car Leto ou Latone est la lumière enfouie, éclipsée dans robscurité de la nuit/
Restent les deux couples les plus importants. Le plus jeune est celui des divinités qui précèdent immédiatement Jupiter.
Cronos (le dieu du Temps, et aussi le dieu qui fait mûrir les moissons) et Rhsea (celle qui court), la mère des dieux; sans doute, le Temps et l'Espace.
Avant ce couple nous trouvons :
Japet, le père de Prométhée. On lui assigne pour femme une fille d'Océanus, que quelques-uns nomment Âsia, c'està-dire rionie, les rivages baignés par les flot$ de l'Asie- Mineure, le berceau du génie grec; d'autres l'appellent Clyméné, Tlllustre, la Glorieuse, terme qui n'est qu'une épithète de TAsic-Mineufe.
La Genèse nous fait voir, entre les fils de Noé, Japhet comme le père d'une race. Japhet signifie, en langue sémitique, le Brillant, TÉclatant, le Beau, par opposition à Cham, rObscur, le Sombre. Dans le Japet d'Hésiode, nous
trouvons, non pas un homme, mais l'auteur divin de toute la race humaine.
Nous développerons plus bas cette idée Ici nous voulons seulement faire remarquer au lecteur que ce rôle de Japet, comme père de l'humanité, se révèle à nous dans les deux couples de fils qu'il a engendrés. Ce sont les premiers types de l'humanité dans ses rnpports avec Dieu.
Premier couple : Atlas, c'est-à-dire, Celui qui souffre, qui supporte, Celui qui, à rextrême Occident, soutient dans ses bras puissants la voûte du ciel ; et Menœtius, Celui qui regarde la mort en face et la brave, l'orgueilleux.
Deunièmc groupe : Prométhée, le Prévoyant ; Epiméthée, Celui qui ne réfléchit qu'après avoir agi.
Ces quatre personnages résument riuimanité tout en-
tiére, dans son élément moral comme dans son élément intellectuel, celui qui supporte et celui qui brave, le pré* voyant et l'imprudent.
Telle était la conception d'Hésiode, et par conséquent celle de ses contemporains
fl Japet épousa la belle Clymène, fille de TOcéan ; il en eut le fort Atlas, Forgueilleux Henétius, l'industrieux Prométhée et Tinsensé Épiméthée, qm^ épousant une nymphe fabriquée par Jupiter pour le malbeur de rburaanité, fut le premier auteur des maui qui accablent les mortels.
« Jupiter, dont TobiI perçant embrasse la nature entière, frappa de la foudre le superbe Ménétius et le précipita dans TÉrèbe ; ainsi punit-il ses forfaits, sa révolte, son orgueil insensé. »
L'idée qu'Hésiode se fait de Prométhée est surtout celle du dieu-héros; le créateur des hommes et le Titan s'cl. facoit de plus en plus. Prométhée devient le type et le représentant de Tespèce humaine en face des dieux. H est aussi le prototype du caractère grec, l'Ulysse mythologique. Il y a, dans cette conception d'Hésiode, un singulier mélange d'astuce, d'opiniâtreté et d'héroïque générosité. Le chantre béotien peut sans contredit revendiquer une bonne part d'invention dans le caractère de son Prométhée; mais, même à ce point de vue, son tableau est de la plus haute importance.
Saisissant le rusé Prométhée, Jupiter l'applique contre une immense colonne, Ty resserre aTOc des chaînes indestructibles, envoie un aigle aox larges ailes pour dévorer son foie immortel. Autant cet aiglo enlève de chair pendant le jour, autant il en renaît pendant la nuit. Le valeureux fils de la belle Alcmène, Hercule, précipita ce monstre dans les sombres demeures ; ainsi Prométhée fut délivre de Thorriblo torture à laquelle il était condamné, non sans Tordre exprès du dieu qui règne sur rOlympe, qui commande à la voûte éthérée, jaloux d'accroître par cet exploit la gloire du Thébain Hercule. Jupiter calma en faveur de son fils la haine qu'il avait conçue contre Prométhée, le jour où, descendu dans Mécone pour juger et les dieux et les hommes, il avait vu cet insensé Titan user de ruses avec lui, le fils de Saturne, dont les conseils sont éternels. Un bœuf monstrueux devait être partagé entre les
dieux et les hommes ; arrangeant les os avec art, les cachant sous une épaisse couche de graisse, le fils de Japet enferma dans la peau les chairs, les entraiUes, les parties les plus délicates, c Fils de Japet, le plus illustre des rois, s'écrie le père des dieux et des hommes, avec quelle inégalité tu as fait les parts ! »
II parle ainsi en plaisantant, car la ruse du Titan ne lui est pas inconnue, c Grand Jupiter, le plus puissant des dieux, lui répond Promélhéc avec un malicieux sourire, choisis de ces portions celle qui t'agréera le plus ! »
Ainsi s'efforce-t-il d'induire en erreur le maître des dieux, qui prépare les maux dont, en punition de cette ruse, il doit accabler les malheureux mortels. Étendant ses mains divines, Jupiter enlève la graisse; son âme s'irrite, son courroux s'enflamme h la vue des os décharnés qu'elle recouvre. Depuis ce temps, toutes les races d'hommes brûlent aux pieds des autels les os des victimes qu'elles offrent aux dieux.
Poussant un profond soupir « Fils de Japet, le plus rusé des immortels, s'écrie Jupiter, à ces traits je reconnais les artifices dont tu es capable. • Il dit, et, conservant dans son cœur le souvenir de la perfidie qu'il a éprouvée, il médite en secret ses étemels conseils. Le feu ne descend plus de la voûte azurée, la terre n'est plus animée de cette flamme vivifiante qui la pénétrait; mais Tindustrieux fils de Japet, enfermant dans un roseau les rayons du soleil, les dérobe aux regards du maître des dieux. À la vue du feu qui bnlle et qui réchauffe les hommes, Tàme du dieu qui. manie la foudre est ulcérée ; son courroux augmente. < Les mot-tels jouiront du feu, dit-il, mais les maux couvriront la terre. »
Ainsi personne ne peut se soustraire aux décrets de Jupiter ; le fils de Japet lui-même, Prométhée, fertile en expédients, ne sut pas se dérober à la vengeance et au courroux du dieu ; quelle que fût son habileté, des liens puissants le retinrent enchaîné.
Voici les principales données que fournit ce récit. Jupiter est courroucé contre Prométhée , parce qu*il a le premier enseigné aux hommes à tromper la divinité, à garder pour eux les meilleurs morceaux des victimes consacrées et à n'offrir aux dieux que des os enduits d'une couche de graisse. Afin d'empêcher les mortels de préparei pour eux-mêmes les mets dont ils frustrent injustement rOlympe, Jupiter leur enlève le feu. Prométhée dérobe secrètement au ciel ce précieux élément, et le rend aux hommes. Quel est le sens de celle lé«[ende? Les hommes
possédaient le feu ; comment, sans cela, Jupiter eût-il pu ïcleur enlever? Comment eussent-ils été en état d'immoler des victimes et d'accomplir ces sacrifices autrefois si fréquents? L'esprit du récit autorise l'interprétation suivante. La divinité elle-même allumait chaque fois le feu des sacrifices ; c'est ce feu céleste qui cuisait les viandes sacrées et qui récliauffait les hommes. Point de festin sans sacrifice, point de prière qui ne fût exaucée. Mais les choses changèrent. Jupiter ne voulait plus accepter de trop maigres offrandes ; il ne daignait plus faire descendre pour si peu la flamme. L'art de se procurer du feu en frottant l'un contre l'autre deux morceaux de bois était encore inconnu aux humains. Dans l'ancienne religion aryenne d'Asie, cette découverte est un grand événement pour l'humanité. H faut hien nous garder de confondre avec cette invention le vol si cruellement expié de Prométhée. C'est le feu céleste qu'il apporte sur la terre, puis il enfouit son trésor dans un roseau dont la moelle, inflammable comme l'ama-, dou, absorbait et nourrissait la flamme céleste. Telle est la tradition chez Hésiode comme chez Eschyle.
Jupiter, pour se venger, fait fabriquer par Héphaistos ou Vulcain, le dieu du feu dans la famille olympienne, Pandore, la créature séduisante, douée de toutes les grâces, la vierge que les dieux et les déesses embellissent à l'envi de tous les ornements. Le récit plus développé que renferment les Œuvres et les Jours nous montre aussi la vierge ravissante fabriquée par Vulcain et envoyée sur la terre pour punir les hommes du vol de Prométhée. Mercure la conduit vers Épiméthée, l'irréfléchi. Celui-ci la reçoit dans sa maison, où elle ouvre le coffre dans lequel Prométhée avait enfermé tous les maux ; tous s'échappent, mais l'Espérance reste au fond par ordre de Jupiter.
Quoique Prométhée veuille par ses artifices faire le bonheur des hommes, il nous annarait d'un bout à l'autre du
2^ GONSGIENGB DE DIEU
récit comme un trompeur qui finit par se prendre lui*mémc dans les filets qu'il tend aux autres. Jupiter l'accable d'une îroqie divine que le présomptueux Titan ne comprend point, parce qu'il méconnaît l'ordre moral qui gouverne le monde.
Nous trouvons d'ailleurs , dans le récit d'Hésiode , des traits ingénieux associés à l'étrange naïveté de la légende. Ainsi, par exemple, Tallusion a Mécone (ancien nom de Sicyone, la vieille cité des Pélasges), où, suivant la tradition, on immola à Jupitor la première victime. Ce sont les Pélasges, peuple agriculteur, plus avide de propriété et de jouissances que les pâtres primitifs, ce sont les Pélasges qui se réservent à eux-mêmes les meilleui*s morceaux du taureau sacré, au lieu de l'offrir tout entier ou d'en laisser du moins aux dieux les plus délicalcs parties. C'est un contrat impie entre Tagriculteur et le prêtre. Il est possible que le poète se soit inspiré d^unc légende locale exprimant le contraste qui régnait entre 1 antique piété et Tavidité parcimonieuse des générations plus récentes ; mais le récit peut aussi n'être que l'expression plus générale de la différence qui existait entre les mœurs d'avant et d'après le déluge. Rappelons-nous seulement ce passage d'Âpollodore, où il nous montre Prométhée donnant à eon fils Deucalion le conseil de construire l'arche du salut : nous trouvons ainsi Prométhée à la tête de la nouvelle génération qui peupla la terre après le déluge.
Ceci nous mène au point capital et pour ainsi dire au noyau du mythe de Prométhée. Les dieux des anciens ne sont ni des hommes déifiés, ni des héros transformés. Les héros, au contraire, sont les rejetons de divinités cosmogoniques. Celui qui lira chez Hésiode Tcpisode de Prométhée, dans son rapport avec l'ensemble de l'ceuvre, celui-là, même sans connaître le drame profond d'Eschyle, apercevra au fond de cette création un mythe moitié historique, moitié cosmogonique, voilé par le poète.
Nous avons vu que la clémence de Japiter, le pardon accordé à Prométhée en faveur d*Hercule, est une addition postérieure foite à la donnée primitive, et que nous la devons soit à Hésiode, soit à un autre patriote thébain d'une époque plus reculée. Notre lâche est donc d'établir la con« oordance entre les éléments primitifs de la tradition que nous avons exposée et les modifications qu'elle a pu subir dans la suite ; ceci nous amène tout naturellement à Tœuvre d Eschyle.
Elle nous dira comment Jupiter épargna Prométhée afin de lui arracher le secret que lui avait confié la Terre sa mère, ou Thétis, secret qui enseignait au maître des dieux comment il pouvait éviter la ruine qui le menaçait. Eschyle n'a pu inventer l'idée première de cette légende. Si nous réfléchissons au sens profondément spiritualisle qu'elle présente, nous ne serons pas éloignés d'adopter la filiation d'idées que voici : — Prométhée est le dieu primitif^ plein d'amour pour les hommes. C'est ce dieu créateur qui a fait descendre sur la terre la raison divine ; l'homme en fait usage ; il veut connaître le secret de la divinité ; mais bientôt il abuse de l'étincelle céleste : oublieux de la divinité, il emploie son précieux trésor à des vues mesquines d'intérêt égoïste ; alors le dieu régnant (Jupiler) tire vengeance de ces méfaits et accable l'homme de toute sorte de calamités, sans pouvoir toutefois priver l'humanité du feu divin. Le dieu éprouve et tente l'homme en infligeant à son défenseur d'indicibles souffrances. L'immortel Titan supporte ce que la Nécessité lui impose, mais il sait que Jupiter ne pourrra jamais l'anéantir, et qu'il a d'ailleurs de bonnes raisons pour ne pas le faire. Or, comme l'intervention d'Hercule n'est, chez Hésiode (la structure même du récit nous le montre assez), qu'un épisode assez maladroitement interpolé en Thonneur de la patrie thébaine, il serait bien possible que le dénoûment d'Escbjle fût
322 COMSGIEJIGE DE DIEU
vraiment celui qu'avait consacré la tradition hellénique.
Le règne de Jupiter ne durera pas toujours ; la Théogonie nous Ta déjà annoncé. La Sagesse, sa première fempe, allait lui donner un (ils, lorsqu'il engloutit la déesse déjà •enceibte. En s'assimilant, en s'incorporant ainsi la Sagesse, il ne pouvait que reculer et non changer le destin qui Tattend. Ce fils, dont il croit s'être débarrassé, Jupiter l'aura de Thétis, c'est-à-dire de TOrdre moral, de la Loi intelligente. Un jour, cette déesse régnera sur le monde ; elle remplacera la violence et la nécessité fatale de la nature, et alors le trône de Jupiter s'écroulera : le monde sera libre.
Cette conception est-elle la pensée véritable d'Eschyle ? C'est ce que nous allons examiner ; mais nous devons commencer par reconnaître qu'elle n'est pas celle dllésiode, et que Tidée de faire de Prométhée une victime, de Jupiter un despote, répugne entièrement à Hésiode.
B. PBOMÉTHÉE CHEZ ESCHYLE.
Partout, chez le grand tragique, Prométhée est inceiitestablement représenté comme un dieu, comme le dieu créateurdel'humanité, qui s oppose avecune entière indépendance aux dieux du naturalisme, aux vieux Titans comme i Jupiter. Lors de la création ou du renouvellement de l'espèce humaine, Prométhée entre en lutte contre les dieux avec toute la puissance d'une énergique et libre personnalité. La nécessité fatale de Tantique naturalisme lui répugne dans le grand combat dont la domination du monde est l'objet ; il abandonne les Titans, ses frères, qui ne connaissent d'autre arme que la violence et la force physique. Il a appris de sa mère Thémis ou Gaïa (Gaea), l'Ordre qui règne dans le monde, c|ue Jupiter, le dieu de l'Ëther serein, l'autorité divine, le nouvel ordre, triomphera; aussi prend-il parti pour Jupiter dans la lutte décisive.
Mais il lui déclare la guerre le jour où il voit que les
droits de riiumanité ne sont pas respectés, que la ruse et la violence régnent encore, bien que ce ne soit plus dans toute leur barbarie primitive, et que Jupiter doit un jour céder la place à un Gis plus puissant que lui-même, à moins qu'il oe délivre la Sagesse (Métis) qu'il s* est incorporée, et qu'il ne recomiaisse la liberté, Tindépendance absolue que doit avoir vis-à-vis de lui cette déesse.
Écoutons le Prométhée d Eschyle en personne. Lorsque, au milieu du silence et> de la solitude, il est rivé au sommet glacé du Caucase scythique, il s'écrie :
• Infortuné ! c*est pour avoir été le bienfaiteur des mortels que je suis écrasé sous le joug d'un tel supplice! Oui, j*aî dérobe dans un roseau rétincelle fébonde, la source de la flamme maîtresse qui a enseigné am mortels tous les arts, Tinstrument de fous les biens. Et c'est pour un tel forfait que je suis voué à ce supplice, exposé aux injures de I air, emprisonné dans ces chaînes ! >
C'est alors qu'il entend, dans le silence qui Tentoure, s'approcher les Océanides, attirées par ses gémissements, et que, plutôt pour éloigner tout visiteur que pour exciter la compassion, il lance aux déesses^ncore inconnues ces paroles:
t Voyez, hélas ! dans ses fers, un dieu infortuné, liai de Jupiter, délesté de toiis les dieux qui remplissent le palais de Jupiter. Et quel fut son crime? 11 aima trop les hommes. »
Lorsqu'il a reconnu ses parentes, i( révèle à ces amies, dont l'impuissante sympathie ne saurait l'éclairer d'un conseil secourable, la cause du courroux de Jupiter.
f A peine assis sur le trône paternel, il distribua aux dieux les honneurs et les charges ; chacun avait la sienne, et le pouvoir du dieu s'affermissait. Mais il ne tint aucun compte des infortunés mortels ; il con-* eut même le dessein d'anéantir la race entière et de produire une race nouTelle. Personne ne fit obstacle à sa volonté, personne, excepté moi. Seul, }*eus ce courage ; sans mon secours, les mortels, écrases par la foudre, tombaient au fond des enfers. Voilà pourquoi je subis le poids des maux que vous avez sous les yeux : supplice horrible pour moi; pour vous, spectacle déplorable. J'eus pitié des mortels; lui, ne m'a pas jugé digne de pitié. J'ai été traité, vous le voyez, sans miséricorde; mais mon supplice est l'opprobre de Jupiter. »
<i24 CONSGIEKCE DE DIEU
Mais le vol du feu, « ce maître qui enseignera un jour tous les arts aux mortels, x> nest que le début, et, pour ainsi dire, l'acte matériel, extérieur, du créateur des hommes. Quant aux destinées futures de l'humanité dans ses rap> ports avec Dieu, Prométhée les résume avec une concision sublime, dans son dialogue avec la déesse qui préside le chœur :
« J ai mis fin aux terreurs que raYenir inspirait aux morlels.
— Et par quel remède as-tu guéri cette maladie?
— J'ai fait habiter dans leur âme Taveugle espérance. »
Les hommes de Prométhée ne doivent plus obéir à l'instinct aveugle, quoique rempli de pressentiments; la raison réfléchie, la prudence qui prévoit l'avenir, réglera désormais leur conduite. Afin de leur faire supporter le malheur qui les menace ou qui déjà les accable , Prométhée loge dans leur sein l'espérance, qu'il appelle aussi aveugle, parce qu'il ne voit plus dans la vie qu'une série de douleurs qui ne finissent qu'à la mort. Prométhée s'abandonne au désespoir; il a du moins rompu, pour un temps illimité, avec toute croyance à un ordre universel de justice et de bonté. L*es- |)érance, qui était, dans l'ancienne épopée, la consolatrice de l'homme affligé, mais confiant, n'est pour Prométhée qu'une illusion. C'est dans cette disposition d'esprit que Prométhée défend sa cause contre Jupiter; c'est à cette occasion qu'il expose aux Océanides, et à Océanus, leur père compatissant', Tétat des hommes tel qu'il était avant que lui, Prométhée, le renouvelât.
c Écoutez quelle est ma faute, quel était le triste destin des hommes, et conunent ces êtres autrefois sans intelligence acquirent, par mes bienfaits, raison et sagesse. Ce n'est pas que j'aie à faire aucun reproche aux hommes ; je parle seulement pour rappeler quels furent mes dons cl ma bonté. Autrefois ib voyaient, mais voyaient mal ; ils entendaient, mais ne comprenaient pas. Semblables aux fantômes des songes, ils vivaient, depuis des siècles, confondant pele-mèle toutes choses. Us ne savaient se servir ni des briques ni du bois pour construire des maisons éclairées;
comme la frêle fourmi, ils habitaient sous terre, dans des cavernes profondes où ne pénétrait pas le soleil. Nul signe certain : leurs yeux ne siTaienl distinguer Tbiver qui s'approche ni du printemps plein de fleurs, ni de Tautomne aux moissons abondantes. Ils agissaient» mais toujours au hasard, sans réfleiion. Enfin je leur enseignai Tinstant où se lèvent les astres, et Tari plus difficile encore d'observer leur coucher. C'est moi qui inventai pour eux la science des nombres, la plus noble des sciences ; pour eux, je formai l'assemblage des lettres, je fixai la Mémoire, la mère, l'instrument des Muses. C'est moi aussi qui, le premier, accouplai sous le joug les animaux , désormais esclaves de l'homme, et le corps des mortels fut soulagé du poids des travaux les phis rudes. C'est moi qui attelai les chevaux, dociles au frein, à ces chars splendides, orgueil de l'opulence. Enfin, ces autres chars aux ailes de Un qui emportent les matelots sur les mers, quel autre que moi les a inventés? Mais je fis plus encore. Jadis, un mortel ctait-il atteint de quelque maladie, nul secours pour lui, nul aliment salutaire, nul onguent, nul breuvage, nul remède ; en un mot, il périssait. Je leur enseignai k composer de bienfaisants mélanges qui les préservent aujourd'hui de toutes les roahidies..Et cette autre science aux aspects si divers, la divination, c'est moi encore qui l'ai fondée. C'est moi qui, le premier, distinguai, parmi les songes, les visions qui doivent s'accomplir; c'est moi qui expliquai les pronostics dont rien ne leur donnait l'intelligence : rencontres fortuites durant le voyage, vol des oiseaux do proie, j^ai tout défini avec clarté ; j'ai dit quels oiseaux étaient d'un favorable ou d'un sinistre augure ; j'ai dit aussi les mœurs de leurs races diverses, leurs mutuelles haines, leurs amitiés, leurs sociétés. Enfin j'ai montré la sorte de poli, ha couleur qui plaisait aux dieux dans les entrailles des victimes, et les nuances de beauté du fiel et du foie. J'ai fait brûler sur le fiu, dans une enveloppe de graisse, les cuisses, les larges reins de la victime, guidant ainsi les mortels dans un art ténébreux, et rendant sensibTes ^ leur regard les signes de la flamme autrefois inexpliqués. Tels furent mes bienfaits, et je ne parle pas de ces trésors que la terre dérobait aux hommes dans ses profondeurs : l'airain, le fer, l'argent, l'or, qui pourrait se vanter de les avoir découverts avant moi? personne, sans nul doute, à moins d'une folle jactance. En an seul mot, je pois tout t'apprendre : l'inventeur de tous les arts des humains, c^est Prométhée ! »
Tous les traits qui figurent dans les deux récits d'Hésiode, nous les retrouvons ici, mais tout autrement présentés. D'après Hésiode, les hommes étaient d'abord pieux et heureux ; alors Prométhée leur apprit à faire des sacriGces
qui leur laissaient les meilleurs morceaux des victimes, et Jupiter feignit d'abord de ne pas se douter du tour qu'on lui jouait. Chez Eschyle, cesttoutle contraire. SiProméthée enseigne aux hommes toutes les sciences et tous les arts, il ne les éclaire pas moins sur les mystères de la religion; il leur apprend à prévoir l'avenir et à respecter les dieux.
Mais ses révélations vont plus loin encore. Ce ne sont que des allusions, sans doute, mais des allusions pleines d'un sens profond, que ces paroles qui révèlent auxOcéanides le secret de Tordre universel.
« Mais qui donc règle le cours de la nécessité?
— Ce sont les Parques, les Furies et l'infaillible Mémoire.
— Quoi! Jupiter luinnéme est moins fort qu'elles?
— Oui, lui-même il ne saurait éviter sa destinée.
— Et quelle est donc la destinée de Jupiter, sinon un étemel empire?
— Ne me le demande pas ; n'insiste pas. •
Les révélations qu'il fait à lo, quoique fort mystérieuses, sont encore plus explicites. Poursuivie par la jalousie de Junon, folle de douleur et de crainte, io s^est égarée dans cette solitude sauvage. Elle est, elle aussi, une victime de la dureté de Jupiter. Prométhée répond ainsi à sa compagne d'infortune :
« Et qui donc lui arrachera le sceptre de la toute-^uissanee?
— Lui-même; son imprévoyance, sa* folie.
— De quelle façon? Explique-loi, si tu le peux sans péril.
— Il formera un hymen dont il doit se repentir un jour.
— Avec une déesse? avec une mortelle? Parle, s'il fest permis de me rapprendre.
— Pourquoi cette question? Je n'ose révéler encore un tel mystère.
— Est-ce par Tépouse qu'il sera renversé du trône?
— Elle mettra au monde un fils plus fort que son père.
— Et il n'a aucun moyen de détourner de lui un tel malheur?
— Non ; à moins que, délivré de mes chaînes...
— Qui donc, malgré Jupiter, pourra le délivrer ?
— Ce doit être un de tes descendants. »
Allusion à la délivrance de Prométhée par Hercule, qui
Trappera de ses irails Tai^çle fatal. Quant à Prométhée, comme il refuse de soulever le voile de l'avenir pour Mercure, l'envoyé de Jupiter, il est fracassé par la foudre céleste et précipité dans le Tartare avec le rocher auquel il est enchaîné. Après des milliers d*années, tiré de nouveau deTabhne et rivé de nouveau sur le Caucase dans cette terrible solitude, il voit, tous les trois jours, Jupiter dépêcher vers lui son bourreau, Faigle vengeur qui dévore le foie sans cesse renaissant du malheureux. Eschyle met dans la bouche de son héros cette plainte amère : « Je noarris de moi-même celui qui me fait si cruellement souffrir. »
Enfin Hercule arrive, « Hercule, (ils chéri d'un père exécré. »
11 ne peut délivrer Prométhée que de son bourreau et ne saurait le soustraire à sa captivité. Mais il obtient de Jupiter que Chiron, ce dieu immortel frappé par lui d'une blessure incurable, puisse se dévouer à la place de Prométhée. Chiron accepte ce sacrifice et descend dans les enfers ; Prométhée est délivré.
C'est alors qu'il révèle le grand secret : quand Jupiter épousera Thélis, il lui naîtra un fils plus puissant que lui, qui précipitera du trône son père. Thétis n'est qu'une autre forme de Thémis; c'est POcéanide qui fonde Tordre, la régie; c'est la Justice divine, l'Ordre moral. Aussi, dans la lutte contre les Titans, elle s'est rangée du côté de Jupiter, avec Métis (la Sagesse), Thémis (l'Ordre légal), Mnémosyne (la Mémoire) et Eurynome (la déesse qui règle tout au loin), l'amie de Thétis. Ces alliances font parfaitement connaître le rôle de Thétis.'Confondre cette déesse avec Téthys (la Nourrice) serait une grave erreur.
Pour prévenir ou ajourner le sort qui l'attend, Jupiter marie Thétis à Pelée. C'est un épisode qui appartient à la tradition héroïque, mais un épisode de grande portée. Cette alliance fait de nouveau descendre sur la terre la justice ce-
328 CONSGIEKGË DE DIEU
leste ; Tenfant de Thétis est le fils d un homme, et c'est son entremise qui venge Thumanité et apporte la paix entre la terre et le ciel. C'est là du moins une interprétation qui parait plausible si Ton embrasse le mythe dans son en semble.
Quoi qu'il en soit, ce qui importe, c'est que Prométhée éprouTC maintenant des remords ; il se ceint la tête d'une couronne d'osier, symbole de l'expiation.
Jetons maintenant un coup d*œtl sur le développement du mythe en son entier. La plus ancienne forme nous fait entrer, avec la Nécessité, dans le domaine de la cosmogonie. Là, nous trouvons Prométhée, le façoimeur d^hommes^ semblable au Yulcain (Héphaistos) de la race de dieux qui va suivre ; à côté de Vulcain et de Minerve, il a, lui aussi, son anctuaire où se célèbre chaque année, en son honneur, une course aux flambeaux. Il est ici, non pas le plus ancien, mais le plus jeune des dieux créateurs ; c'est lui qui forme rhomme. La créature de Prométhée reçoit de la nature divine l'âme et la volonté libre, cette source de privilèges innombrables, mais aussi de tant de chutes, de tant de souffrances imputables à l'humanité. Ici, comme dans la Genèse, nous trouvons associées la création et la chute de Thomme ; ici aussi c'est une séductrice qui entraînera l'homme vers le mal.
Essayons maintenant de percer le mystère que nous offre le dieu Japet. Nous avons remarqué plus haut que les deux couples de ses fils prouvaient déjà qu'on le rangeait au nombre des Titans, des créateurs, des démiurges. Ainsi nous ne pouvons pas regarder le Japhet de la Bible , Japhet le (ils de Noé, le père de notre race aryenne, conune le plus ancien personnage traditionnel qui ait porté ce nom. Ici, comme dans bien d'autres cas, la légende hébraïque a ses racines dans le vieux sémitisme, dans les traditions de l'Aram, la patrie d'Abraham. Des trois lettres radicales du
moi Japhet (IPT) la première n'est certainement qu'une addition Caite après coup, et n^appartient pas à la racine primitive du nom. Ce qui reste est, comme nous Favons philologiquement et historiquement démontré, la racine du mot Ptah-Hephaistos (PTH). C'est une ancienne racine aryenne, chamitique et sémitique tout à la fois, à laquelle est toujours attachée l'idée de fendre, d'ouvrir, et ce sont là les deux expressions les plus primitives de Tacte créateur. Nous ne nous faisons donc aucun scrupule d'affirmer que Japet était originairement un Titan créateur. Comme Titan, il était nécessairement aussi fabricateur d'hommes, et c'est en cette qualité que le grec lui a attribué le surnom de Prométhée, de dieu prévoyant, régulateur, de dieu présidant à rharmonieux développement moral de l'humanité : d'après la coutume pélasgique qui désigne les dieux par un de leurs attributs, Japet devint Prométhée\ Vis-à-vis de ce dieu se poaeensmte en contraste Thomme avec son irréflexion et les erreurs qu'elle enfante, Fhomme qui, au lieu d'agir avec prévoyance, ne voit le mal que lorsqu'il est fait et qu'on n'y peut plus remédier. De là sort la légende d'Épîméthée, le frère de Prométhée. Les deux fils aînés de Japet, Atlas et Ménétius, appartiennent, eux aussi, à ce que j'appellerai l'élément psychologique de la tradition; du moius, si Kon prétendait voir dans Atlas un dieu du naturalisme, un dieu des montagnes, il serait impossible d^en faire autant de Ménétius. L'harmonie profonde qui règne dans la conception hellénique, dans sa manière de personnifier les contrastes qui remplissent la nature et la destinée humaine, est encore un éclatant témoignage de l'originalité puissante des Grecs.
C'est le même esprit qui préside à la transformation de
* /Va-ififl/f, la prescience, est aussi, en sanscrit, un surnom à*AgniM «tic" Ha feu. Pramathah est celui qui e$t agité et qui agite ^ le Promoteur. Cest le nom de l'tnftlnimeDt qui produisait le feu par le frottement.
Prométhée en héros, en prototype de l'espèce humaine. Il y a dans cette métamorphose des contradictions que rendait inévitables la combinaison de la tradition antique et du mythe nouveau.
L'élément cosmogonique disparait : Télément humain le remplace. Prométhée devient le génie de l'humanité. Son sort est celui des hommes. Il engage contre les forces qui lui résistent une lutte pleine d'efforts et de douleurs. Mais, ainsi que chez tout homme à la volonté forte, son énergie a pour écueil Topiniâtre orgueil. Il brave la divinité; son opiniâtreté s'accroit avec son malheur et ses souffrances; sa prévoyance ne lui est d'aucune utilité ; il lui faut subir le châtiment de son obstination. Jusqu'à- ce qu*il cède aune volonté plus puissante que la sienne et qu'il revête les symboles de la soumission et du repentir, l'anneau de fer au doigt et la couronne d'osier sur la tête. Alors if recouvre le caractère divin qu'il avait eu premièrement ; mais, s'il redevient le prophète des dieux, il n'est plus leur conseiller.
Il y avait diverses manières de combiner les deux éléments cosmogonique et humain ; c^est ce que nous montre la comparaison de l'œuvre d'Eschyle avec le récit d'Hésiode, et il faut, d'ailleurs, faire la part de l'imagination poétique. Mais les données capitales qui sont communes aux deux poètes suffisent pour nous faire repousser toute autre interprétation qu'on voudrait nous imposer comme plus transcendante. Cependant Platon est bien dans le sens de la tradition quand il dit, dans le Protagoras, peut-être d'après une légende orphique, que Prométhée est banni du palais de Jupiter. S'il en est exclu, c'est comme le pécheur repentant qui est un jour entré en lutte contre Tordre éternel du monde.
La clef du mystère cosmogoni(|ue est, d'après la conception hellénique, Tunité de la race des dieux et de la race
humaine. Une idée qui éclate dans toutes les productions du génie grec , c'est que le fondement de Tordre universel est le droit, avec la raison pour appui, la liberté pour but, la mesure pour garantie. Conception admirablement exprimée par le drame d^Ëschyle; Tesprit le plus sublime ne saurait se faire pardonner sou orgueilleux entêtement, et l'avenir ne pounra se dérouler que d'après la loi de développement du Monde moral. Sans doute le règne de Jupiter aura son terme ; la violence aura son châtiment tout aussi bien chez le dieu que chez Thomme ; mais ce ne sont pas les forces aveugles de la nature qui recouvreront l'empire ; ce ne sera pas Taction inconsciente de l'antique nécessité. Un dieu même ne pourrait rien changer à l'état de choses que gouTeroe la volonté de Jupiter. C'est à son fils seul qu'est destinée la souveraine autorité ; c'est-à-dire que le monde marchera vers la perfection d'après les lois éternelles du progrès. Personne ne sait ni quand, ni comment ; mais il est certain que la Loi morale doit obtenir un jour la puissauce suprême. Thélis, l'Ordonnatrice, la Régulatrice, régnera et succédera à la Volonté arbitraire, qui garde pour elle-même (engloutit) ce qu'il y a de plus divin.
Ainsi, dans la conscience religieuse des Grecs, l'idée de la chute future du monde des dieux est intimement associée à la foi dans un développement progressif, continu, du divin sur la terre.
Hais ce ne sont pas les Grecs seulement, ce sont tous les honunes qui sont les fils de la Divinité. L'éternelle sagesse, l'éternel amour, les tirent de Tabime de maux où ils sont plongés, et les mènent tous au même but par des chemins bien divers.
Cette conception du Prométhée était-elle déjà celle des anciens Orphiques? se trouvait-il chez eux, et, plus tard, dans les Mystères, quelque allusion au dieu à venir? N'était-ce pas lui qui était le Dionysos du système religieux thraco-
232 CONSCIENCE DE DIBO
orphique: ce dieu de l'âme qui ne recule pas devant les souffrances de l'existence et meurt pour revivre d'une vie plus brillante? Ce dieu qui trace à l'âme sa voie? l'époux et le véritable maître de Perséphoné, l'âme humaine? Nous n'en avons pas la preuve, mais il serait singulier que ce qui, dans le mythe, est prévu et fixé comme inévitable et nécessaire, n'eût pas ses origines dans les antiques symboles des religions et des rites de la Grèce septentrionale.
NÉMÉSIS OU L'éL&HERT MORAL 1>B LA C0M8C1EHCB DB D1E0 CHEZ LES GBECS.
Si nous comparons Timpression qui résulte de l'étude que nous venons de faire avec celle que produit le naturalisme des Sémites et des Aryas d'Asie, nous trouverons, dans l'époque qui, en Grèce, précéda immédiatement le chantre de l'Iliade et de l'Odyssée, c'est-à-dire vers le milieu du dixième siècle, des germes de développement entièrement opposés à ceux que nous découvrons en Asie ; nous y trouverons un progrès réel, mais aussi une crise pénible, étrange. Les entraves du naturalisme primitif étaient sinon brisées à jamais, du moins secouées. Les dieux de la nature s'étaient transformés en dieux plus humains ; les puissances qui, au* paravant, n'inspiraient aux hommes que la crainte, étaient devenues l'idéal de Thumanité; le dieu serein de l'éther, du haut de rOlympe où il trônait désormais, faisait prospérer l'homme vertueux et frappait le coupable. Une énergie vraiment divine avait éclaté dans les héros dont la glorieuse association avait triomphé d'Uion ; les Ioniens d'alors voyaient en eux des demi-dieux, des fils, des petits-fils de dieux et de mortels. De gigantesques épisodes, des souF« frances indicibles, des crimes inouïs avaient succédé à l'immense événement de la chute de Troie, ou s'étaient pour
ainsi dire groupés autour de ce centre inspirateur. Cependant la conscience de la liberté morale s'était développée, agrandie, fortifiée, en même temps qu'un religieux respect à l'égard des puissances élerncUes qui défendent les lois de la justice et punissent le crime. L'antique légende thracoorphique du (ils de Japet, de Prométhée, s'était, elle aussi, idéalisée ; elle était devenue le symbole de l'esprit se dévouant avec une indomptable énergie au bonheur, au progrès de l'humanité. Mais déjà, dans ce vieux mythe, le problème de l'ordre moral à la solution duquel aspire l'esprit grec, était posé avec toute la profondeur du génie aryen. Tout ce qui eût pu blesser la divinité ou troubler la mesure en était soigneusement banni. Prométhée souffrait des tourments inexprimables, pour expier, soit ses mé<» faits envers Jupiter, soit les services qu'il avait rendus aux hommes, suivant que les Grecs voyaient en lui le créateur de l'espèee humaine, ou l'esprit tutclaife de l'humanité tombée dans le désespoir, ou eniin le héros coupable repentant de son arrogance et converti. Mais, quel que fût son supplice, il n'était pas immérité. Dans son orgueil, il avait bravé les conseils éternels de Jupiter. La présomption du Titan avait fait éclater la lutte entre l'homme et la divinité, et s'était communiquée aux mortels avec des suites funestes. Elle avait, en effet, produit des crimes sans nombre, et ces crimes avaient entraîné pour Thumanité mille souffrances. La mythologie orphique n'avait pas trouvé l'entière solution du problème, et l'esprit grec savait désormais que par cette voie de révolte il n'arriverait jamais à le résoudre. L'autorité de Jupiter devait être respectée ; c'est lui qui réglait la destinée, bien que sa puissance ne dût pa$ être éternelle. L'humanité doit un jour faire valoir ses droits, les faire triompher en tout et partout ; c'est alors que Prométhée sera délivré de ses tortures et que finira le règne des Olympiens ; que le ciel et la terre seront, du
moins pour ua moment, réconciliés. Nous verrons que le génie germanique est arrive au même point et même plus loin encore dans la carrière de son développement.
Voulons-nous maintenant trouver le mot qui caractérise essentiellement le centre autour duquel viennent se grouper les idées, les sentiments qui se manifestent alors dans la Grèce ; si le terme abstrait de croyance à Tordre moral ne nous satisfait pas, si nous en cherchons un pUfs vivant, plus historique, nous n'en trouverons^ qu'un seul. C'est un nom qui appartient à la Grèce, qui y avait cours, qui n'était pas du ressort de la mythologie^ un nom vraiment populaire. Ce nom, c'e^t celui de Némésis. Elle est devenue plus tard une divinité ; elle s'est appelée Adrastée, la fille de lupiter; f)n lui a découvert certains rapports aveo une des déesses du naturalisme primitif, avec Aphrodite, Uranie ou Artémis ; mab, à l'époque dont nous parlons, elle n'était pas encore entrée dans le domaine mythologique ; c'était une conception de l'entendement grec, dépouillée de tout>caractère surnaturel, conception d'une profondeur et d'une délicatesse admirables. C'est ce que prouvent l'origine du mot et l'usage qu'en font Homère et Hésiode. L'idée fondamentale de ce nom, qu'on retrouve à toutes les époques de la littérature grecque et que les Romains n'ont pas su traduire, parce que la conscience populaire, chez eux, ne le comprenait pas, cette idée est celle de la répartition morale qui donne à chacun ce qui lui est dû. Il est donc impossible de ne se servir que de citations philologiques pour faire comprendre cette idée ; il est indispensable de la décomposer, d'en faire l'analyse.
Ce mot désigne principalement l'indignation, la colère excitée par la violation de la loi, la colère qu'excite l'impie qui, non content de faire le mal, le fait par orgueil, foulant aux pieds tout respect des dieux et des hommes, comme s'il était au-dessus des lois de l'humanité. Ce
sentiment d'indignation morale se manifeste de deux façons différentes, opposées même, selon qu'il entre dans le cœur d'un homme bon ou sage, ou dans celui d'un méchant. Celui-ci, tout comme l'autre, se fait juge, mais juge d'autrui, et non de soi-même. Ses arrêts sont inspirés par l'envie et la malveillance, sentimetnts odieux, à égale distance desquels, d'après la définition vraiment grecque d'Aristote, trouve sa place la vertu morale, la Némésis. « Le terrain sur lequel s'opposent ces sentiments divers, dit ce philosophe, est le chagrin et la joie que nous inspire ce qui arrive à notre prochain. L'homme qui pratique le culte de la Némésis, s'afflige du bonheur du méchant ; l'homme envieux ¥a plus loin ; il se chagrine du bonheur d'autrui, soit illégitime, soit mérité. L'homme malveillant, loin de s'attrister du malheur des autres, s'en réjouit, u
Le méchant, lui aussi, reconnaît donc la Némésis. Mais il prend, de ses mains profanes, le ministère sacré de la divinité ; ce qu'il quaUfie de sainte ardeur, n'est que mensonge et qu égoïsme. Ce sentiment, revêtu d'une forme mythologique, devient ce qu'Homère et les Grecs en général désignaient sous le nom d'At^ (instinct destructeur). C'est là précisément la Némésis du méchant ; c'est une Ërynnis, une Furie implacable qui se déchaîne sur la terre ; elle accomplit Tœuvre du destin, mais une œuvre de destruction, parce qu'elle a sa source dans l'égoïsme, dans l'envie, dans la malveillance. Hésiode nous atteste le développement de ces idées dans la Grèce; parmi les enfants de la Nuit, dans un passage difficile et capital de la Théogonie, il cite la Némésis entre la Fraude et la Querelle.
Le même poëte, dans les Œuvres et les Jours, nous a aussi montré Tautre face de la Némésis, c*est-à-dire son reflet, son image dans le cœur de Tliomme qui reconnaît, respecte, observe l'autorité abstraite et désintéressée de la loi morale. Pour un homme de celte trempe, la Némésis,
236 CONSCIENCE DE DiEl)
c*esi Tordre universel ; c'est un appui céleste rentre Torgueil des puissants et Tatteinte sacrilège des méchants; c'est une consolation dans les afflictions ; c'est, pour lui, la base solide de sa croyance à la divinité ; c^est ce qui lui donne la force de rester fidèle aux serments qu'il prête aux dieux. Dans ce sens, la Némésis est pour Hésiode la pierre angulaire sur laquelle repose Tordre universel; supprimez-la, tout s* écroule. Aussi lerminc-t-il son effrayant tableau du cinquième âge, dans lequel il était condamne à vivre, par ces vers fameux, que nous avons cités plus haut, avec le morceau dont ils sont tirés :
€ Enfin la Pudeur et la Némésis sacrée quittent la terre et ses habitants pour prendre le chemin de TOlympe ; quant aux hommes, il ne leur reste que le sombre chagrin qui ne les abandonne jamais. •
Sans doute Ncniésis est ici, de même que la Pudeur, considérée comme une déesse; mais elle est dénuée de tout caractère mythologique; ce n'est qu'une allégorie poétique, comme lorsqu'il est dit, dans les Psaumes, que la Justice et la Paix s'embrasseront. Aucune tradition ne s'attache à cette conception toute hellénique ; ni les Sémites, ni les Pélasges, n'ont rien à en revendiquer. Elle est née de l'idée profonde que se formaient les Grecs de Tordre universel ; ils ont personnifié en elle un sentiment vraiment hellénique, le respect de la Divinité. La Némésis est pour le Grec la Musc de la Justice, de même que la Muse chaste et sévère est pour lui la Némésis du beau ; car, en Grèce, la mesure est la condition de tout art et de toute activité. Aux yeux de Platon, cVst la loi d'Adrastée qui constitue Tordre moral ; un caractère animé, inspiré par celte déesse, voilà pour Aristole Tidéal de la vertu. Toute Texposition qui va suivre de la Conscience de Dieu chez les Grecs a pour but de manifester ce sens de la Némésis.
Son origine purement morale nous est attestée déjà par Temploi de son nom chez Homère. Ni TIliade, ni TOdys-
sce ne connaissent la Némésis comme divinité, ni même comme personnification d un attribut moral. Le mot s'y trouve avec le sens qu'il avait dans la conscience et dans la langue du peuple ionien. Il signifie. la répugnance morale contre la présomption impie, contre l'arrogance qui brave les dieui et les hommes \ il exprime la honte qui s'attache au crime, en d'autres termes, la sanction du juge intérieur et le témoignage de la conscience universelle comme tribunal suprême, comme véritable oracle de la divinité. Hélène souhaite que Paris, auquel elle est forcée de s* unir, encoure du moins un jour la honte et la colère vengeresse (véfxsciv) de l'humanité. Lorsque Hector s'avance avec une ardeur irrésistible contre les retranchements des Âchéens, Neptune exhorte ces derniers ; il leur rappelle la honte qui les attend, la Mémésis qui les menace de la part du peuple achéen. Dans l'Odyssée, le terme pour exprimer cette pensée : Il ne faut pas s'indigner, est celui-ci : bh Y<xp vé(i.eaiç : « Il n'y a pas lieu à la Némésis. »
Toute religion véritable est avant tout une religion de la conscience, et cette conscience proclame précisément la sainte haine du crime que formule le jugement du tribunal. Elle ne s'interdit pas à Tégard du coupable tout sentiment de colère, mais elle recule devant la plus légère injustice, car elle rentre soigneusement en elle-même afin de ne pas juger ses torts autrement que ceux des autres. Réfléchissez à celte conception ; observez-en toute la portée, et vous saluerez ce centre national de la conscience hellénique comme le précurseur de la religion spiritualiste de rÉvangile. Nous devons reconnaître, dans la création delà Némésis, une véritable Conscience de Dieu, la conscience de l'action divine sur le monde, de Tintervention de Dieu sur la terre : c*est là un sentiment qui nous fait entrer dans une ère nouvelle, dans une nouvelle phase de développement. Tout d'abord, en effet, une telle conception est un antidote
salutaire contre la tradition du naturalisme et le polythéisme qui en découle; c'est le seul remède efficace contre le caractère extérieur et superficiel de la religion populaire. Ce sont les Aryas, qui les premiers, en accordant à la Némésis une pareille importance, ont fait de la conscience morale la base de toute religion. En second lieu, le sentiment de la Némésis, en se développant dans les esprits, réagit bientôt contre la manie sanguinaire des expiations, des sacrifices auxquels on se condamnait volontairement. Nous éclaircirons bientôt davantage ces deux points. Mais, pour pressentir toute la portée de ce grand fait religieux, il faut pouvoir suivre la vie grecque à travers son entier développement et dans ses diverses branches. Ce n*est pas seulement dans l'ordre moral, mais encore dans le domaine de Tart et Je la science que pénètre la croyance à la Némésis. Sans la foi à cette puissance morale, le Grec n'aurait jamais connu Tépopée ni le drame , qu'il a portés à un si haut degré de perfection. C'est aussi la Némésis qui le rendit capable de trouver le secret de l'art, secret qui ne se révèle qu'au plus pur sentiment de la mesure. C'est par la Némésis que le Grec a conquis et su conserver la liberté civile. C'est elle qui assura la liberté là plus illimitée à la démocratie d'Athènes, et la préserva plus que toute autre nation des excès démagogiques, malgré tous les défauts, tous les vices du caractère ^rec. Enfin, elle donna aux Grecs un ferme courage et une consolation dans les longs siècles de l'infortune, de même que le sentiment de TÉternel prêta aux Hébreux un solide appui.
C'est en se plaçant "à ce point de vue qu'on pourra comprendre les traits de mœurs, bons et mauvais, qui se rattachent en Grèce à la Némésis : la jalousie de la divinité, le mauvais œily les charmes^ les moyens de se préserver de l'excès de bonheur, des louanges de la flatterie. La coutume hellénique qui consiste à baisser les yeux vers la poitrine, est la
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plus haute expression de rhumilitc, de la piété; ce mou* veinent symbolise dignement la faiblesse humaine reconnaissant ses limites et Tinstabilité de toute grandeur terrestre. Le geste cpi'on retrouve encore aujourd'hui dans tout le monde grec, slave et italien, Taction de se cracher dans la poitrine, manifeste au contraire avec grossièreté les angoisses d'une superstition étroite qui recourt, dans son aveuglement, à un préservatif tout physique, tout ma« tériel.
CONCLUSION
DE LA COnSCIEVCE DE DIEV ET DBS DA56ER8 QU^BUE COURUT A l'0BI6I?Œ
DE l'épopée
Dne question d*une capitale importance historique se présente à nous, à propos de la Némésis. Dans le développement général de la croyance grecque, qu*y a-t-il de national et qui appartienne à tous, et quelle est l'influence particulière de chacun des grands génies? Sans doute, Homère et Hésiode ont largement puisé aux sources de la foi populaire,' mais l'épopée, et surtout le drame qui en est sorti, durent à leur tour réagir sur cette foi populaire. Comme nous Tavons dit ailleurs, l'intelligence de ce mystérieux échange qui s'établit entre la tradition commune et la personnalité créatrice du poète, est la clef de toute histoire, et, en particulier, de celle que nous retraçons.
Cette question s'impose à nous quand nous repérions les yeux sur les trois formes principales du sentiment de Dieu avant Homère. A cette question s'en rattache une autre. Un peuple comme le peuple grec ne se contente pas de quelques idées générales comme celles que nous avons exposées ; il a aussi des institutions, des usages, une organisalion sociale, qui mettent l'individu et la société en rapport avec rÉlernel, qui apaisent les troubles de Tesprit, étouffent les instincts grossiers et sauvages, fortifient les senti*^
ments humains et généreux. Nous avons vu combien la constitution de la cité renfermait d'éléments de ce genre. Pourtant, un esprit qui parvenait à des idées aussi profondes que celles qui nous sont apparues ne pouvait trouver ni dans l'idéal de l'épopée, ni dans Tordre et la liberté de la société, la satisfaction entière de ses aspirations.
La période épique nous montre, dans Homère et dans Hésiode, les deux prophètes primitifs de la croyance heUénique. Ces deux poëtes sont regardés, par les sages qui les suivent, coma'.e les législateurs, comme la loi vivante des Grecs. Mais étaient-ils la loi à eux seuls? n'y avait-il pas  côté d'eux un élément de religion positive servant de médiatrice entre les hommes et le monde des esprits, et ne faut-il pas, pour être dans le vrai, combiner ces deux sources générale et individuelle de la croyance hellénique? Nous essayerons ici d'établir, avant tout, avec netteté les faits qui nous semblent décisifs.
Prenons par exemple Pidée de la Némésis. Examinons les éléments religieux qu'elle rencontra et avec le concours desquels elle se fraya son chemin
Nous trouvons, dès l'abord, deux croyances en lutte, le culte moral et la foi populaire» l'adoration respectueuse de rharmonie du Monde et de la loi morale qui en découle pour l'humanité, et, en face de cette religion supérieure, une autre plus répandue, celle des mystères et des initia* tiens. Le culte populaire s'adressait à des dieux humains, personnels, non point à des hommes divinisés (élément complètement étranger à l'antiquité classique), mais à des types idéalisés de l'humanité. C'était là la métamorphose que la Grèce avait fait subir aux vieilles divinités de la nature. Apollon, le dieu des hommes, a succédé à Hélios, le dieu du naturalisme; Artémisà Séléné. Déméter (Cérès) est devenue la mère de Proserpine, l'amie des héros; elle a dépouillé son caractère sombre et farouche. Cette transformation a donné
à tous les dieux une véritable biographie ; ils ont leur histoire; ils ont leurs passions comme les hommes. Cependant le culte n'a pas perdu toute trace de Tancien naturalisme. De plus, comme religion morale, il est entaché des contradictions et plein des dangers qu'entraîne avec lui le polythéisme. Toute religion morale, en effet, comme le dogme de la Némésis en fait foi, exige la conception d'un Dieu unique, d*un Dieu père des hommes et arbitre moral des actions humaines. Entre ces deux croyances opposées, il pouvait donc facilement éclater une guerre dans laquelle l'un des deux éléments contraires, sinon foute la reUgion, il les remplaçait par des ancêtres, risquait de s'anéantir.
Quant aux cérémonies du culte, le polythéisme y dominait égalennent. Déjà, en lonie, l'esprit grec avait commencé à briser le réseau de traditions qui Tenlaçail ; peu soucieux de chercher le mot des énigmes du vieux naturalisme, il les remplaçait par ces admirables légendes où il ne s'agit que de l'homme, par les beaux-arts avec leur idéal tout humain ; il se détournait avec répugnance de ces monstres grotesques, de ces blocs informes que le Pélasge entourait encore de sa vénération.
C'était là un progrès incontestable, mais qui n'avait en réalité qu'une faible valeur spirituelle et morale, et^ui môme, chez les esprits élevés, pouvait entraîner de fâcheuses conséquences. Sans doute, le sentiment esthétique n'avait pas seul inspiré ces mythes et produit ces œuvres d'art; il y faut aussi reconnaître l'irrésistible instinct qui poussait les Grecs à représenter par des images vivantes les idées de justice, de puissance, de science dont ils faisaient les attributs de leurs dieux. Mais, si le sentiment esthétique vient à dominer le sentiment moral, l'impiété s'introduit dans les mœurs par la sdssion établie entre la religion et la morale. Le premier essor de la philosophie, auquel nous fait assister l'épopée homérique, offrait également au poëte de nom-
breux écueih : il risquait, en préchant l'impiété sous cett« nouvelle forme, de s'attirer la malveillance populaire. Le Grec était libre penseur, mais pieux; ses dieux, son culte, étaient ce qu'il avait de plus cher au monde ; Tautel avant le foyer, le temple au-dessus de la ville. Le sentiment de Tart surexcitait encore la foi religieuse. C'étaient toujours les Phéniciens et les autres barbares qui fournissaient For et les matières précieuses, mais c'était bien aux Grecs qu'appartenaient les images de leurs dieux ; le culte n'était plus sanguinaire que par exception ; la mesure, la grâce, Tharmonie, réglaient et décoraient les cérémonies, les fêles sacrées, les processions et les danses solennelles.
Ajoutons quelques mots sur le danger dont la célébration des mystères menaça le culte grec. Les savants s'accordent aujourd'hui à reconnaître qu'il faut remonter au delà d'Homère pour trouver l'origine de l'école mystique, dont Orphée, Musée, Linus, sont les plus fameux représentants. Ce qu'il y avait de commun entre ces hommes, c'étaient des chants qui se rattachaient à des cultes primitifs et mystérieux, à des expiations, à des symboles magiques. Sans doute, de l'ancienne religion pélasgique à ces cérémonies, il s'était opéré un progrès; mais, maintenant que le génie greb s'éveillait dans toute sa force et qu'il travaillait à s'affranchir, ce reste de naturalisme pouvait arrêter son essor. Il est avéré que ces rites obscurs ne recelaient pas, d'une part, un enseignement didactique de métaphysique ni de morale, et, d'autre part, n'avaient point pour but essentiel de symboliser la vie de la nature et les phases de l'année solaire dans son éternelle évolution. Si nous possédions une histoire vraiment scientifique des religions, il serait aisé de démontrer combien cette dernière hypothèse est dénuée de fondement. Il n'est pas moins facile de faire voir par des faits palpables que le sens de ces symboles était Thistoirc des migrations de l'âme à travers Tinfini^ La doctrine de
la métempsychose, aliribuée aux anciens orphiques, d'à* près un passage de Platon, par beaucoup de critiques anciens et modernes, remonte bien en effet jusqu à eux, comme l'ont prouvé plusieurs fragments inconnus jusqu'à ce jour et récemmraent découverts. Les mystères présentaient aux initiés des emblèmes physiques de la force génératrice et du perpétuel travail d'enfantement qu'opère la nature dans ses continuelles métamorphoses; mais, derrière cet élément matériel, se révélait un élément spirituel montrant en action les rapports de Tordre universel avec i'àme, surtout après la mort. Les évolutions de Tannée solaire n'étaient que l'image des évolutions de Tûme. Ainsi, dans les rites des Kabires de Samothrace, on trouvait le récit d'une lutte entre trois frères dont Tun est mis à mort par les deux autres, puis revient à la vie; mais le commencement et la fin de ces cérémonies avaient un caractère purement moral ; on demandait à Tinitié une sorte de confession, et, à la fin, le Dieu vainqueur (Dionysos) était représenté comme le dieu de l'Esprit.
En général, tout ce rituel, toutes ces initiations secrètes, restèrent assez étrangères et même antipathiques à Tesprit grec. Ce n'étaient ni les plus sages qui célébraient ces mystères, ni les plus purs qui s'y faisaient initier. Etait-ce là un culte -qui pût dompter les instincts sensuels que la religion morale, que la religion de la conscience est destinée à réprimer? La poésie nationale pouvait-elle s'attacher à ce service théocratique des mystères, et entretenir les Grecs de légendes, de contes, qui n'étaient pas toujours édifiants, et qui parfois allaient jusqu'à Tabsurde et au ridicule?
L'esprit ionien réagit énergiquement contre cette influence. Toute la poésie, toute la philosophie ionienne et les écoles qui en découlent témoignent d'un ^effort inces-^ sant contre l'élément sacerdotal et symbolique. Il n'en fut
pas de même des Doriens d'Europe, qui avaient aussi reçu de la Thrace, de TÉpire et de la Thessalie cet élément théocratique et mystique. Ils gardèrent pour lui plus de sympathie, sans que toutefois il se soit jamais engagé, entre ces deux courants contraires, une lulte ouverte et déclarée.
Nous voyons déjà plus clairement en quoi consistait le double danger dont nous avons parlé plus haut et qui, à la fin de la période anté-homérique, menaçait en Grèce la Conscience de Diea. Qu'allaient devenir la croyance populaire et le culte public? Quel devait être le sort de ces légendes sacrées en l'honneur des dieux et des héros, que chaque ville et presque chaque corporation en Grèce entouraient, à titre de fondateurs ou d*ancétres, d'un culte de reconnaissance. Comment préserver celte élévation de sentiment, ce patriotisme, ce dévouement sublime de chaque citoyen à l'intérêt général, si Ton sacrifiait une moitié de son culte, une moitié qui était la condition, la consécration de l'autre? Les anciennes races royales ne régnaient plus, ou allaient cesser de régner : la liberté, partout naissante, donnait l'essor à une vie, à une activité nouvelle, mais entraînait aussi de nouveaux périls.
C'est là qu'en était la Conscience de la Divinité en génélal, et de Dieu dans TUistoire en particulier, lorsque parut l'immortel génie qui sut trouver pour toutes les générations de la Grèce l'expression à la fois populaire et sublime de la croyance générale. Nous devrons considérer Homère comme le grand pontife de la Grèce, mais il nous faudra reconnaître, à côté de lui, un autre fonds de croyance que l'esprit grec avait tiré des éléments multiples de la foi pri* mitive, par l'intermédiaire de l'école thraco-pélas^que.
Avant d'entreprendre cette étude, jetons encore un regard sur le contraste frappant qui règne entre le sentiment de la Divinité chez les Grecs et celui que nous trouvons chez les Sémites les plus avancés, dans le culte d'Abraham
et de Moïse, qui avait alors, depuis quatre cents ans, étabU son empire sur Israël.
Quelle différence! Là, ce sont des documents écrits, aussi anciens que Moïse et dont Torigine remonte plus haut encore, mais des documents qui, loin de devenir une lettre morte, ont au contraire été développés avec l'imagination la plus fertile par Tesprit populaire, et, malgré des chutes fréquentes, se sont maintenus debout contre le paganisme des autres races sémitiques qui leur donnait assaut de toutes parts.
La religion grecque n'est fondée sur aucun document historique, h^ Grecs n'avaient jamais eu de dogmes écrits ; ils n'avaient pas davantage unereligion vraiment historique, ce que nous avons Thabitucle d'appeler révélation. Sans doute, chez les Grecs aussi, FËsprit était le médiateur, et, à ce point de vue, ils ont aussi une révélation, c'est-à-dire une foi religieuse inspirée par la prédication des interprètes de la Divinité. Mais cet esprit était tout individuel; il se révélait par les sentences énigmatiques des Voyants, par les usages, les initiations, et non par un enseignement traditionnel. Quant à la reconnaissance de la volonté des dieux par l'intermédiaire d'un homme, les Grecs se montraient évidemment à cette époque au moins égaux aux braélites, en n'acceptant que de la bouche de prophètes inspirés les sentences de In Divinité. La tradition des oracles de la Grèce nous montre l'esprit de Thomme libre dans ses recherchas, n'ajoutant plus une croyance aveugle aux phénomènes de la nature extérieure, ne se décidant plus sur la foi de présages physiques, comme le vol des oiseaux et d'autres indications analogues. L'oracle des Sellèncs (d'où Hellènes), il est vrai, placé en Épire par l'Iliade et rOdyssée, qui en font un siège du Jupiter pélasgique, donne ses réponses par le murmure des grands chênes, qu'expliquent des prêtres consacrés ; ceux-ci peuvent ne pas être
encore des prophètes, mais de simples traducteurs d'an signe naturel ; mais les oracles qui viennent plus tard, Delphes, par exemple, n'ont plus aucun signe de ce genre : la Pythie, jetée dans l'extase soit par les vapeurs que la terre exhale, soit par un mouvement spontané, prononce quelques obscures paroles ; c'est une véritable prophétesse ; des hommes experts dans ces matières interprètent sa révélation mystérieuse. Malgré les insuffisances et les périls qu'offrait cette croyance, elle n'en a pas moins fait triompher sans retour du naturalisme la religion de la conscience. Nous ne devions pas laisser dans l'ombre ce côté de l'hellénisme que la tradition judaïco-chrétienne a trop méconnu. Le polythéisme grec, ses cérémonies et ses mythes, ses^usages et ses mœurs ne doivent pas être confondus avec ce paganisme que rÉcriture attaque et qui, avant Moise, sous Moïse et après lui, forme l'antithèse du sentiment de Dieu tel que nous le voyons chez les Juifs. Moloch, cette sanguinaire idole, n'est pas seulement le contre-pied de Jéhovah, du créateur du ciel et de la terre, mais aussi de Jupiter, du dieu de l'éther serein, et Aphrodite n'est ni Mylitta, ni Astarté.