CHAPITRE QUATRIÈME
LA CONSCIENCE DE DIEU DANS LA SOCIÉTÉ nELLÉNIQOE
Quiconque étudie la forme et le développement que prit chez les Hellènes la conscience de la présence de Dieu dans riiistoire, ne pourra en méconnaître ni la grandeur, ni les imperfections ; et ces imperfections apparaîtront en toute évidence, si l'on compare la conscience de Dieu chez \es Grecs avec la conscience de Dieu, telle qu'elle apparut en Jésus. On peut appliquer ceci spécialement à la conscience
Aucune voix autorisée, d'autre part, ne conteste que l'aiTaiblissement de la morale n'ait dû résulter de la tendance des Grecs à séparer de la recherche du bien la recherche de la science ou du ^rai et cette recherche passiçnnée du beau qu'ils ont poussée jusqu'à ridolâtric. Mais ceux-là seuls sont en droit d'adresser ce reproche à la Grèce, qui comprennent ce qu'il y a de divin dans la beauté, et qui ne méconnaissent pas ce qu'il y a de divin dans la connaissance. Mi les Barbares civilisés, ni les adorateurs de la pire des idoles, de ce Mammon trop encensé dans notre siècle, n'ont voix au chapitre lorsqu'il s'agit des Grecs. Qîiant aux bonnes âmes qui croient devoir appliquer aux Grecs les malédictions de l'Ancien Testament contre les fiiux dieux, nous leur demandons si, en traitant les Grecs d'idolâtres, elles se sont vraiment élevées elles-mêmes à Tidée du Dieu unique qu'annonça Jésus? si elles se sont affranchies de ce faux monothéisme du second temple, qui enfanta ces hommes qui ont attaché Jésus à la croix ? Le Dieu d'Abraham, de Moïse et des prophètes est la divinité éternelle et consciente, qui vit et agit dans le monde et dans l'homme, mais dont celui-ci seul a conscience, tandis que le monde ne l'a point. Le Dieu du judaïsme du second temple, depuis Esdras jusqu'à IMoses Mendelssohn, et, ajouterons-nous, du judaïsme chrétien, n'est, au contraire, à la façon dont' on entend sa personnalité, que le premier entre les êtres et quasi qu'un être comme les autres êtres. Ils ont beau célébrer leur Dieu Esprit, leur Dieu n*est, en réalité, qu'un vieillard vénérable, ayant une sorte de forme corporelle dans sa haute sphère, vivant en dehors du monde et en dehors de l'esprit de l'homme; séparé de l'univers, non comme l'infini l'est du fini, mais comme Thorloger l'est de la montre ; enfin, placé en dehors de l'espace, ou, du moins, vivant dans un espace à part, comme Tâme de certains physiologues. Un Dieu de ce genre ne saurait avoir
d'aalre culte qu'un culte extérieur, un rituel ; or, le vrai caractère moral dans la religion est étoulTé tout aussi bien par le formalisme des rituels que par l'éparpillement du Dieu unique de la conscience en plusieurs dieux. Ce faux monothéisme est même, à de certains égards, plus étranger encore que le polythéisme à la foi vivante, car il est comme la pétrification de la plus haute conscience de Dieu, c'est-àdire de l'idée de rÉternel. Si Tidée mosaïque de Dieu fut sauvée malgré Esdras,ce fut grâce à Tespritde la Loi et des prophètes, et aux témoignages qu'ils ne cessèrent de rendre contre le sacerdoce et la tyrannie, contre le pharisaïsme et le sadducéisme ; ce fut grâce, en d'autres termes, à la* parole de Dieu, conservée et transmise, qui racontait les grands actes de rÉternel parmi les hommes.
Un tel monument et un prophétisme de ce genre ont manqué aux Grecs; ils n'ont certainement rien perdu à ne pas se faire une Parole de Dieu avec les chants orphiques et les sentences sibyllines, et à préférer le commerce libre de l'esprit vivant avec la divinité.
C'est, en grande partie, par la faute de certains panégyristes et des fausses définitions qu'ils donnent de l'hellénisme, qu'on s'est habitué trop généralement à placer le caractère propre de Thellénisme dans l'absence de toute religion sérieuse et de toute vie religieuse. Ce sont ces païens-là qui ont prêté aux Hellènes un paganisme dépourvu de toute conscience de Dieu. Ils n'ont vu dans l'hellénisme qu'une sorte de dilettantisme vivant d'élégantes sensualités, de poésie, d'art et de subtilités philosophiques. Certain parti dévot, par contre, ne trouve rien de bon dans l'hellénisme que l'intolérance des Athéniens, qui força Anaxagore à la fuite pour éviter la ciguë que dut boire Socrate, et qu'Aristote eût peut-être bue après lui, s'il ne se fût dérobé à un procès d'inquisition.
Pour en finir avec Topiaion si mal fondée de TirréUgion
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des Grecs, disons que, tout au contraire, la vie entière de Taiitiquité classique, et des Grecs surtout, Tut bien plus pénétrée du sentiment religieux que le monde moderne. Prière lors de la libation au commencement du repas; prière ii l'ouverture de toute assemblée et de toute délibération publique; tout ce qui est bon et heureux ramené à la divinité; partout, conscience de la nécessité de la modération, de la juste mesure. Où donc trouver ce qu'on appelle le paganisme? L'orgueil semble aux Hellènes, non pas seulement ridicule, mais impie et immoral ! Est-ce 15 de Tirréligion? Ce respect de la divinité, si vante ch^z le peuple athénien, consistait-il essentiellement dans Tobservalion de certains rites extérieurs, dans la célébration de certains mystères? Ne se manifestait-il pas plutôt par Texercice de la vertu, de la modération d'abord, puis de la sagesse et du courage, de la justice, enfin, qui embrasse tout? L'idée du sacrifice, idée fondamentale de toute religion, la mettait-on dans les sacrifices publics offerts par la république, ou dans le dévouement personnel du citoyen à la patrie, à la république? Cette démocratie, enfin, prétendue si impie, a-t-elle choisi de préférence, pendant ttes siècles, pour ses législateurs et ses prophètes, des hommes impies, ou bien les citoyens les plus religieux et les plus graves ? Eschyle et Sophocle, voilà ses hommes, non Âgathon ni Euripide. Solon avait été le plus grand et le plus pur des hommes d'État des premiers temps, Démosthènes le fut des derniers jours de la république : tous deux étaient démocrates.
Démosthènes avait conseillé la lutte qui se termina par la bataille de Chéronée. Lorsqu'il fut méchamment accusé par Eschine après cette catastrophe, le peuple athénien, à la suite d'une grandiose délibération , le jugea digne de la couronne civique. Déjà auparavant, quand il avait été question d'ériger un monument aux morts sur le
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champ de bataille, le peuple l'avait nommé président de la commission chargée de composer Tépitaphe.
Celte épitaphe nous a été conservée, bien que mutilée, dans les deux manuscrite du discours pour la Couronne, Voici la traduction fidèle de ce digne pendant de Tépitaphe de Léonidas aux Thermopyles :
• Ceux-ci portèrent les armes pour sauver la pairie. L'arrogant eu. nenii, ils le bravèrent avec joie. Devant le destin contraire, ils préférèrent la vertu à la vie, et se présentèrent sans peur aux justes arrêts de Pluton, le tout j our le peuple de THellade, afin qu'il ne portât pas sur ses épaules asservies le joug honteux, qu'il ne subît pas Tignominio amère. Maintenant, les ossements des héros tombés reposent dans le sein de la terre natale, puisque Jupiter le voulut ainsi. Conduire toute chose sans faute à sa fin prédestinée, appartient aux dieux : il n'est pas donné aux mortels d'échapper à leur destin. •
Personne n*a mieux résumé que Niebuhr la grandeur morale du peuple athénien.
Jo n'hésite pas à le dire : pour moi, si des jours d'épreuve étaient encore réservés à ma vieillesse; pour mes enfants qui, sans doute, auront à passer des temps difficiles, je ne demande à Dieu que cette élévation d'àmc, ce dégagement des désirs sensuels, ce courage en face du péril, cette tranquille persistance dans une noble résolution, embrassée avec réflexion, l'issue en dût- elle être malheureuse! que ces vertus, dis-je, dont a fait preuve le peuple athénien.... L'homme qui ressemble à ce peuple, et, toute proportion gardée, ne commet pas plus de péchés que ce peuple, que celui-là soit tranquille à l'approche de sa dernière heure...
« Les pères et les frères des mille citoyens tombés en hommes libres à Chéronée, qui témoignèrent, dans l'épitaphe do leurs morts, qu'ils ne se repentaient point de leur résolution : — L'issue, disaient-ils, les dieux la décident ; la résolution est l'honneur de l'homme; — eux qui décernèrent, sans se soucier de la colère du vainqueur, une couronne d'or à Torateur dont les conseils leur avaient mis les armes à la main et les avaient privés de leurs parents bien-aimés; le peuple qui refusa à Alexandre l'extradition des patriotes qu'il réclamait d'eux sur les ruines iiiéaie de Thèbes, et qui aima mieux attendre le vainqueur sous ses murailles; le peuple qui, tandis que les flatteurs et les timides lui recommandaient incessamment de ne pas irriter le vainqueur, condamna à mort des citoyeds pour avoir acheté des Grecs réduits en esclavage par
les Macédoniens lors de la conquête des villes grecques ennemies d*Âthènes; le peuple, dont les indigents, en majorité dans rassemblée, renoncèrent k la distribution qui leur donnait, aux jours de fête, le luxe d'un plat de viande, tandis qu'ils ne vivaient, tout le long de Tannée, que d'olives, d'herbes et d'oignons, de pain et de poisson salé, le peuple qui fit ce sacrifice afin qu'on pût armer pour l'honneur de la patne, ce peuple-là a tout mon cœur et tout mon respect...
Ce qui précède regarde les derniers jours de la république. Quant à l'époque de prospérité, laissons parler Périclès lui-même par la bouche de Thucydide, dans le dbcours que cite l'historien sur la gloire propre à Athènes (II, 40.) :
c Oui, il nous reste cet avantage que notre ville est digne d'admiration dans les choses de la guerre comme dans le reste ; car nous nous attachons au beau avec simplicité, à la pensée sans faiblesse dans Taction. Nous montrons notre richesse à propos, par le fait plutôt que par le luxe des paroles. Avouer sa pauvreté n'est déshononmt pour personne parmi nous : nous ne voyons de déshonneur qu'à rester dans l'inertie au lieu de vaincre la pauvreté par une activité courageuse. Les mêmes hommes chez nous se consacrent souvent aux affaires privées et aux affaires publiques ; des citoyens qui s'occupent de Tagriculture ou d'autres industries, n'en ont pas moins une connaissance des affaires publiques qui n'est pas k dédaigner. Nous seuls, entre les peuples, nous déclarons non pas ami du repos, mais homme inutile, celui qui ne prend point de part à la chose publique. Nous décidons nous-mêmes ou, du moins, nous discutons, avec une grande sagacité, les choses de TËtat ; nous ne sommes point d'avis que la parole fait tort à l'action ; nous regardons, au contraire, comme un défaut de ne pas s'éclairer suffisamment par la parole avant de procéder h l'action. Car nous avons certainement encore cet avantage de réunir à un grand courage une méditation consciencieuse de nos entreprises, tandis qu'ailleurs l'inexpérience enfante l'audace, et b réfloxion produit F irrésolution. On peut, avec raiàon, considérer comme les âmes les plus courageuses celles qui, éclairées sur les avantages et les inconvénients d'une entreprise, ne reculent pas devant les danger? de la lutte. — Nous différons encore en ceci de la masse des moriek, que nous acquérons des amis en leur rendant des services au li^i d'en recevoir d'eux. Seuls, nous soutenons les autres sans arrière-pensée, non point parce que nous calculons notre avantage, mais parce que nous avons confiance en leur générosité.
« Pour tout dire en peu de mots, notre État n'est pas seulement dans son ensemble mie école pour l'IIelladc ; mais encore individuellement
chacun de nous est susceptible de se montrer en même temps capable dans les affaires publiques, adroit et gracieux dans les affaires pritées. »
Ce tableau est un chef-d'œuvre d'observation historique. Les qualités, qu'il analyse si bien, de la civilisation attique, résultent de l'union entre ce qu'on peut nommer la religion de la mesure et la crainte de Dieu alliée à la grâce ; c'est là le trait fondamental du caractère athénien.