‹ Dieu dans l'histoireChapitre 65 sur 157 · CONSCIENCE DE DIEU CHEZ LES ROMAINS · texte numérisé non relu

CONSCIENCE DE DIEU CHEZ LES ROMAINS

transformé ou régénéré l'humanité européenne, et préparé pour l'avenir tout entier la nouvelle ère de Fhistoire de Tesprit.

Dès le principe on apergoil entre l'élément hellénique et l'élément romain une ressemblance et un contraste qu'il faut également étudier. On n'en trouve pas une explication suffisante dans l'élément dorien, éolique, de l'hellénisme. Sans doule, c'est bien cet élément qui jette un pont entre les deux races et qui nous fait comprendre leurs rapports de langue, de religion, de constitution ; mais, tout en constatant ces rapports, on doit reconnaître qu'il règne dans tou* tes les créations de l'esprit romain un caractère bien éloigné de l'esprit grec. Ce caractère est sombre ; il n'y a point là le transparent organisme de la Grèce.

La langue romaine n'est point une langue mixte ; elle est, comme le nom l'indique, une langue latine : mais elle a deux pôles, dont l'un, Fosque, est le plus éloigné de ce pur organisme aryen qui atteignit un développement complet, une harmonie unique, dans la langue hellénique et surtout dans le dialecte ionien. C'est en rapprochant du latin le langage primitif des Aryas de l'Asie qu'on découvre l'originalité des deux idiomes grec et latin, coaime aussi leur ancienne et immédiate parenté. Le latin est plus près que le grec de la tradition pélasgique;cclle-ci n'fl pas été, dans le latin, aussi complètement, aussi organi* qucment domptée.

La conscience de Dieu dans les deux langues grecque et latine se ressemble plus à fond que dans deux autres langues aryennes quelconques ; mais le latin montre de bonne heure ce caractère particulier que les Romains, par leur prose, ont imprimé plus ou moins fortement au monde moderne : une précision tranchante, une modération touto pratique, le bon sens dominant partout. Dans le latin, la langue classique du droit contraste avec la poésie helléni-

que, avec cette liberté et cette variété de mouvement inépuisable, avec cette grâce harmonieuse dont la race grecque a seule le secret.

La conscience de la société libre et de la société réglée par les lois, l'équilibre des droits entre l'individu et la société de famille ou deTace, voilà, à Rome aussi bien qu en Grèce, les fondements de la cité, surtout si Ton considère, chez les Hellènes, l'élément dorien, qui correspond au latÎD. Le Romain garde la royauté tant qu'il peut ; mais, quand il s'en débarrasse, c'est sans retour, et il Pabolit plus radicalement qu'à Sparte : il ne connaît pas non plus la période des Pisistratides. D'une autre part, le Romain n'abandonne pas les droits de race; la diversité de ses origines contribuée les lui faire maintenir. La démocratie ne devient pas dominante à Rome comme à Athènes ; mais la haine de l'oligarchie et la perte de la seule base solide de la république, qui était la petite propriété foncière, finissent par jeter Rome dans le césarisme militaire,. éclatant et monstrueux tombeau de la liberté. Cependant, même sous le régime impérial, la puissance romaine conserve son but et sa raison d'être; le principe fondamental de la conscience romaine, le droit, continue à se développer. Le droit est la prose de la justice. D repose sur la justice et sur le bon sens universel ; mais il exige une autorité absolue, indiscutée : il règle les circonstances de la vie et il vise au bien ; mais, dans la pratique, trop souvent il enchaîne la vie et tombe en désaccord avec le bien. Le droit est, en résumé, l'éternel honneur du peuple romain, et le caractère de sa conscience dans Thistoire.

Le droit est le domaine propre du Romain. Deus Fidius, le dieu de la fidélité, de la bonne foi, est vraiment le dieu national de l'ancienne Rome. C'était sur la confiance réciproque qu*étaient basées toutes les institutions de la famille, et la confiance, c^est la croyance à la force morale, à la vérité, c'est surtout la foi à celui qui est le protecteur nalu-

rel des droits les plus élevés^ à Tépoux, au père. On sait qu'il n'abusera pas des droits qui lui sont confiés ; et sur quoi cette confiance repose-t-elle, sinon sur le sentiment de la vraie honnêteté, de la piété respectueuse, sincère, des hommes et aussi des femmes? La femme était haut placée chez les Romains comme dans Tancienne Sparte ; elle y était même au-dessus de la femme Spartiate, parce qu'elle était plus libre.

Un tel peuple, armé d'un courage à toute épreuve,d*un profond amour delà patrie,d' une fermetéinébranlable,étaitbien fait pour devenir le peuple organisateur de l'univers.Le droit, qui est la face splendide de la conscience romaine, a pourtant aussi son revers sombre et tragique. Par un progrès naturel et nécessaire, on déclara et on établit que les relations des personnes et des choses devaient se régulariser par des formules d'application immédiate; que, par des décisions légales et par leur application judiciaire, les idées de justice et de bien devaient se traduire dans la réalité avec une force coaclive. Il y avait là une nécessité, mais aussi un germe mortel : perimus lidtis^it le licite nous tue ; » telle est la profonde devise d'une noble race anglaise. On peut la traduire encore par ces mots : «c le légitime nous tue. » En effet, summum jitë^ summa ûïjtrna ; toute décision légale devient une chaîne écrasante, quand on l'applique fatalement, en dehors du sentiment intime du droit et en dehors de la conscience de Dieu qui se manifeste dans le peuple. Les créanciers, dans la vieille Rome, exécutaient une sentence légale quand ils coupaient en morceaux le débiteur insolvable, dans la proportion de ses dettes, et l'on ne pouvait punir légalement le vieux Caton quand il engraissait ses murènes de la chair d'esclaves devenus incapables de travailler : il disposait de sa chose. Ces gens-là commettaient ce|>endant un crime aux yeux de la justice divine et rendaient impie le droit civil de leur république. C'est ainsi que l'é-

goïsme des puissants, soit individus, soit peuples, fausse et dénature l'œuvre de la conscience de Dieu dans le monde. Il est facile d*en justifier la Providence. Il n*y a pas à ce sujet d'enseignement plus profond que Thistoire romaine et que Thistoire de Télément romain qui s'est perpétué chez les nations romanes, et, par leur intermédiaire, dans les peuples de race germanique jusqu'à nos jours.

Quelles qu'aient été ces déviations, ce n'est pas une sagesse égoïste, une politique intéressée, qui a donné naissance à Padmirable système du droit romain et même de la puissance romaine dans son inspiration essentielle. Non, c'est une conscience de Dieu véritable, une foi profonde à un ordre moral de l'univers : si le système s'est corrompu, c'est que le droit, a été séparé de sa racine, la liberté, la loi morale, et c'est là en partie l'origine de ce drame tragiquement complexe dans les péripéties duquel nous nous débattons aujourd'hui.

Il en est de la conscience religieuse des Romains comme de leur conscience juridique. Ici reparaît également cet élément obscur et sombre qui est le caractère principal de la vie romaine, caraclère impénétrable, parce qu'il n'c^l pas éclairci par les rayons de la pensée, et qui se montre aussi dans la langue. Ici encore l'élément primitif et national est l'élément latin : on y trouve des dieux et des déesses de création toute morale, les personnifications parfois les plus étranges de tous les incidents de la vie humaine, ainsi que des agcnU des forces de la nature, puis les rites secrets que célèbrent les femmes seules en l'honneur de la Bonne Déesse , de la force féminine qui donne la vie, de la force maternelle. Puis vient une série de dieux qui rentrent par leurs sommités dans la famille des divinités grecques, homériques et hésiodiques ; des dieux comme Jupiter (Diespitei'), Junon, Venus. Toutes ces divinités^ cependant, portent le cachet d'une autre nature d'cspril, dont les traces

furent plus tard presque complètement effacées par Tinvasion de la civilisation grecque.

Les fctes nationales résistèrent mieux a cette a hel* lénisation ». Là régnèrent longtemps les vieux rites latins, sous les noms institués par Numa. Les livres des Pontifes et des Augures contenaient des prescriptions et des décisions : les fêtes, les rites, les usages même s'appellent les religimis. Beaucoup des formules publiques ou domestiques, beaucoup des exorcismes, etc., étaient dans un latin que Ton n'entendait plus dès Tépoque de Ciccron. Nous pouvons nous en faire une idée par les chants des Saliens qui nous ont été conservés et par quelques exorcismes d*usage domestique que Caton nous lionne avec force recommandations dans ses livres sur l'agriculture. Le charme, la puissance magique consistait évidemment dans Tincompréhensible. On fit vers Tan 571 (181 av. J. C.) une tentative maladroite pour mêler un peu de philosophie à la reUgion romaine. On déterra, dit-on, sur TAventin, avec un cercueil vide de Tfumn, un coffre de pierre qui contenait six livres latins et six livres grecs (remarquez que les grecs étaient tout neufs). La ruse échoua plutôt encore devant la sagesse du Sénat que devant la critique de la commission d'enquête. JiC préteur se fit apporter les livres et se convainquit que ces écrits avaient pour but d'abolir les fêtes religieuses, d affaiblir la religion nationale, et que les livres grecs tendaient à introduire à Rome en contrebande la philosophie dite pythagoricienne. Le Sénat, sur Tavis du préteur, fit brûler les livres sans que personne d'autre y eût jeté les yeux. <c 11 est bon que la multitude n'arrive pas à la vérité dans les affaires religieuses, » dit le personnage qui représente la sagesse romaine du bon vieux temps des Scipions dans les Dialogues de Cicéron, P. Mutins Scaevola, augure et tribun du peuple.

Les vieux livres religieux et authentiques et lès fêtes avaient

aussi assez de peine à s'accorder entre eux. Nombre d* usages s'étaient conservés par la tradition des ancieunes familles ; il n'y avait pas de développement organique de la conscience de Dieu. Dès le principe, on avait mêlé dans le culte des cléments divers, et chacun d'eux réclamait sa place : il n'existait point de philosophie du droit pontifical augurai, quoique le commentaire de Servius nous montre qu'on Gt de bonne heure des essais, en s'appuyant sur la théologie étrusque, pour en dégager des dogmes philosophiques sur le destin, sur la puissance divine, sur Tinfluence du génie intime qui préside aux actions morales. Les maximes et les oracles orphiques et sibyllins jetèrent en Italie, grâce aux Pythagoriciens, des racines plus profondes qu'en Grèce : ce qui 1*0 prouve, c'est le passage où Virgile parle de la purification des âmes après la mort. « Chacune de nous (dit une ombre) chacune de nous accomplit son expiation. » La responsabilité personnelle, morale, est exprimée là comme croyance populaire,mais non comme dogme philosophique. De même, plus tard, celte croyance à un état intermédiaire de puriRcation après la mort se développera dans l'Église romaine plutôt que dans TÉglise grecque.

Quoi qu'il en soit de la rehgion, toujours la morale, le sentiment de la justice resta inséparable de la forme du droit. Le droit, voilà le vrai fond de la conscience romaine, et cette aspiration vers le juste et la pratique du juste fut secondée par une sagesse longtemps presque infaillible et par une politique sévèrement conservatrice. Il fallut éviter tout ce qui pouvait occasionner un trouble, amener un choc, mettre en danger ou blesser des droits conquis, consacrés. Le Sénat pensa tout aussi peu que les anciens rois à se mêler de la théologie des pontifes et des augures, et de l'interprétation de leurs livres saints. Ce qui était d'origine étrusque était enseigné, en temps et lieu, au jeune homme qui se destinait au sacerdoce, et cela suffisait. Rome avait autre

chose à faire que de s'occuper de théologie : dévots et libres penseurs étaient d'accord là^dessus. Pouvait-on savoir où l'on arriverait, si Von abandonnait le terrain solide de la vie positive pour se lancer dans des espaces inconnus où Ton perdait pied? Ces espaces, c'était le monde de la pensée, de l'esprit en général . Le Romain croyait à Tesprit, mais comme à une chose placée en dehors de lui, étrangère ; il en avait peur, comme les enfants ont peur des revenants ; il cherchait à Texorciser, non pour la voir de plus près , mais pour récarter de son voisinage.

C'est dans les relations des Romains avec Tétranger que f^e rév^e le fond de leur opinion sur les rapports de la divinité avec rhomme. Toute nation a droit d'avoir ses dieux à elle, et ces dieux ont le droit de gouverner là où ils résident. Si les Romains assiègent une ville, leur général prie en grande pompe les divinités de cette ville de quitter un lieu voué par lui à la ruine, pour venir habiter son camp. Si les dieux ne déféraient pas à Tinvitation, le Romain avait mis sa conscience en repos, il saccageait sans scrupule. Ces relations sont celles d*un contrat : fais-moi ceci, je te donnerai cela.

Quand la Rome du septième siècle se vit envahie par Télan irrésistible de la philosophie grecque, de la poésie grecque, de l'art grec, avec toute la puissance de leur esprit, avec toutes les séductions de leur beauté, alors, alors seulement, on découvrit avec effroi Tabime où les maximes de l'ancien temps avaient poussé le peuple romain. Les dévots, les orthodoxes de la haute société ne croyaient pas plus que les philosophes de profession, et les deux formes extrêmes et dernières de l'esprit grec, le stoïcisme et Tépicuréisme, devenaient des systèmes prédominants. L'école académique de Platon et d'Aristote essayait en vain de se maintenir comme un milieu entre ces deux extrêmes. Ce n'étaient pas les révolutions politiques qui avaient enfanté

la révolution morale, elles n'avaient fait que révéler au grand jo«r la dissolution accomplie depuis longtemps dans les âmes.

César et Auguste essayèrent en vain dé remettre en honneur la vieille religion en même temps que les anciennes lois de la famille; leurs mœurs et leurs opinions personnelles étaient la condamnation vivante de cette tentative politique. Le sentiment du divin ne laisse point impunis ceux qui s'en font un jouet ou un instrument. Il y a une Némésis pour ces criminelles hypocrisies dont les entreprises sont vouées à la stérilité et à la mort par la justice divine.

Au milieu de ce cataclysme moral, la vieille et vraie conscience des Romains ne put se rattacher à Tart né de la poésie, pas plus qu'à la haute philosophie de l'esprit. Tout cela n'était pour les Romains qu'objet de luxe, qu'une dis^ traction des soins du gouvernement, de Tens^gnement ou de l'application du droit.'Yirgile a célébré cette vocation pratique de son peuple dans les termes les plus imposants ; mais son magnifique tableau ne peut dissimuler Tàpre rudesse du génie romain (Étiéide, vi, 847).

D'autres, sans doiite, animeront rairain avec plus de grâce» d'^autres rerontsorlirdamarbrela vie, brilleront par plus d'éloquence, décriront avec le compas les mouvements célestes, et marqueront le cours des astres : toi, Rome, tes arts et ta gloiie sont de gouverner le monde, d*étre Tarbilre de la paix, d'épargner les vaincus et de soumettre les superbes.

Il faut reconnaître qu'ainsi que l'exprime Virgile, dans les premiers temps de l'empire, la domination universelle de Rome apparaissait encore comme une vocation, comme une charge donnée à Rome par les dieux, de réprimer les abus sur la terre et de faire droit aux opprimés qui imploraient la protection romaine. Ceux qui préféraient rester indépendants, on les appelait rebelles, révoltés, on les regardait comme des barbares qui résistaient à la volonté des

dieux, à leur puissance toute morale et toute juste. Tant que le sentiment du droit fut sincère et désintéressé dans le peuple, le monde put se dire qu'aucun peuple, autant que les Romains, n'était né pour régner. Tel fut le fruit de la vieille conscience morale: quand cet élément moral eut disparu, la domination du peuple qui Tavait perdu devint bientôt insupportable, el la liberté de Rome elle-même impossible. L'empire ne pouvait faire que le mal; les mauvais empereurs le firent avec passion ; les bons se vii*ent forcés de le laisser faire. Ainsi se vengeait la justice divine; ainsi s'annonçait la catastrophe prochaine du monde romain.

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