LA CONSCIENCE 1>B PIED DANS LA LITTÉRATURE ROMAINE
Caractère général de la littérature chez les Romains.
Les Romains n'avaient pas de loi nationale religieuse, c'est-à-dire morale cl sacrée, comme la possédaient les Hébreux, comme la possédaient aussi les Grecs dans leur période primitive qu'on peut nommer pélasgique. Les Romains n'eurent pas non plus de prophètes, soit dans le sens des Hébreux, soit dans le sens des Hellènesi Us avaient des rites sacrés, des prêtres, des interprètes de signes, et ils s'y attachaient avec la ténacité de la superstition. Qui croirait que, dans la seconde moitié du quatrième siècle de l'ère chrétienne, on présentait encore aux consuls les poulets sacrés, on prenait encore les auspices I Les Romains, cependant, n'étaient pas seulement des guerriers et des conquérants, ils avaient aussi des prophètes, mais à leur manière ; c'étaient leurs législateurs, depuis Servius TuUius ; c'étaient
decotiragcuxhonimesd'Ëtat,desiugesincorriiptibles,dcprofonds jurisconsultes. Mais, dans ce sens, le plus grand prophète romain, c'est le peuple romain lui-même : le sénat et le peuple, voilà où réside Tesprit de Dieu. La nation joue son rôle prophétique sans le savoir. Quand elle acquit la conscience réfléchie de cette vocation, die n'avait déjà plus la foi.
Le Romain ne se sentait en relation avec ia divinité que comme citoyen de la ville appelée à dominer, à organiser l'Italie et l'univers : le reste de l'humanité n'était, à ses yeux, que la masse brute dont Dieu Tavait tiré pour faire de lui le directeur, le maître des nations par la paix ou par la guerre, selon qu'elles se soumettaient ou qu'elles résis* taient. Aussi le genre humain lui savait-il peu de gré de ses bienfaits.
La littérature nationale n'apparut que très-tard et ne fut qu'un objet de luxe. Les écrivains étaient des affranchis étrangers ; de pauvres hères ou des aventuriers, tout au plus des gens d'affoires : ce ne fut que plus tard que l'on vit se mettre à écrire des sénateurs qui avaient beaucoup voyagé, c^est-à-dire des millionnaires. La bourgeoisie romaine, en général, dédaignait les arts de l'esprit comme peu nourrissants. Elle s'occupait de faire rentrer et de calculer ses revenus, de payer ses dettes avec exactitude et de remplir 6dèlement ses devoirs militaires.
La littérature ne naquit à Rome que lorsque la rigidité nationale eut été comme domptée et rompue. Son caractère fut d'être la transformation solidement prosaïque de la religion morale des Grecs. Un immense champ d'observation s'ouvrit alors à ces Romains des septième et huitième siècles, humanisés par la Grèce ; un vaste passé historique se découvrait à eux ; tous les trésors de la sagesse et de la critique grecque et alexandrine étaient livrés aux maîtres du monde : la ville éternelle fourmillait de Grecs d'Europe
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et d'Asie. La Judée elle-même, depuis Sylia, était représentée à Rome par des gens éclaires et instruits. L'Egypte envoyait ses antiquaires, ses prêtres, qui déchiffraient les hiéroglyphes; la Syrie envoyait ses théosophes, ses hiérophantes. César lui-même mettait la main à l'histoire des peuples : lui, le seul général qui se soit jamais occupé sérieusement de grammaire; il avait commencé par faire des recherches sur les Gaulois et les Germains. Son ami, celui de Cicéron, Varron, était un érudit critique, et, à sa façon, un philosophe. Si alors un Romain avait pu concevoir l'humanité comme un tout, que) spectacle se serait déroulé devant ses yeux I Les dieux des Hellènes et des Romains, les dieux de la lumière avaient donné à ces peuples la liberté civile, le droit et le bon ordre, la sagesse et la vertu politiqup, Tart et la science. L'univers habitable presque entier était soumis ou accessible à la lumière hellénique, au droit, à la loi romaine. Les lois barbares rendaient hommage, sinon à l'empire romain, du moins à la civilisation grecque. Mais, avec toute cette splendeur, où était pourtant le progrès, où était l'avenir? Le passé était plein de ruines sanglantes, plein des cadavres de cent nationalités; les cadavres de la Grande-Grèce et de toute Tltalie méridionale, la dépouille mortelle de la Grèce elle-même, si belle encore dans son tombeau, voilà ce qui surnageait au-dessus du reste, et c'était là, pour l'observateur sérieux, un avertissement divin. Déjà Scipion avait été saisi, sur les ruines de Carthage, d'un pressentiment qui lui faisait entrevoir la chute de la ville éternelle, et dans son âme avaient résonné tristement les paroles du poète :
« Un jour viendra où tombera la forteresse de Priatn, et Priam anssi, et le peuple du roi qui manie si bien la lance ! »
La lettre de consolation qu'adresse Servius Sulpicius à son ami Cicéron, lors de la mort de sa (iile (Lettres^ V, 5), n'est pas moins frappante par le sentiment qu'elle témoigne
de l*uni?crselle tragédie de ce inonde que par Timpuissance où se monire le consolateur de pénétrer dans les profondeurs de l'âme humaine et d'en exprimer les intimes alTections, surtout la douleur de la perle d'une fille bien-aimée. 11 raconte l'impression qu'il a éprouvée en pensant à la puissance romaine, tandis qu*il contemplait les ruines de Corinthe et de TAchaïe, la tristesse et le néant de celte Athènes, autrefois si puissante. Après avoir dépeint la désolation du présent, après avoir dit que, la liberté une fois morte (César devenait imperator cette même année), on ne pouvait plus espérer de bonheur pour ses enfants, Servius ajoute :
A mon retour d'Asie, je passais la mer d'Éginc à Ifégare, et je regardais les pays qui m'entouraient. Derrière moi était Ëgine ; devant, Mcgare; à droite, le Pirée; à gauche, Corinthe; ces villes qu'on citait autrefois parmi les plus florissantes, et qui, aujourd'hui, gisent devant nous renversées, détruites. Alors je me demandais k moi-même : Comment! nous autres, faibles mortels, nous nous ofTravons de la mort d'un des nôtres dont la vie devait être pourtant si courte, tandis qu'ici, dans une contrée qu'on embrasse d'un seul coup d'œii, sont enterrés les cadavres de tant de villes! Ne rentreras-tu point en toi-même, Servius, ne réfléchiras-tu point que tu es ne homme? Crois-moi, j'ai retiré de cette pensée une grande consolation.
Ceci nous semble une conscience de Dieu involontaire, comme celle de Scipion à Carthage. Le néant de tout ce qui est terrestre a éclaté aux yeux de Servius, mais il ne sait donner à son ami, au père malheureux, d'autres consolations que celle-ci : Si un tel sort atteint les cités et les nations les plus illustres, comment ressentir tant de douleur de la mort d^une jeune fille? I^a mort est la loi des mortels ; loi immuable, pour les individus comme pour les peuples : Rome seule est immortelle, ou devrait, du moins, Tclre, voilà quelle est, sans doute, l'arrière-pensée du consolateur.
Chez les hommes qui avaient un certain sentiment religieux, cette considération pouvait se rattacher à une autre :
Rome doit être éternelle ; sans cela comment la divinité gouvernerait-elle le monde? — C'est là une illusion de tous les temps, fille de l'orgueil humain ; ceux qu'elle possède ne voient pas que ce Dieu peut faire sortir d'entre les pierres des enfants d'Abraham, et qu'aucun homme ni aucun peuple ne lui est nécessaire.
Nous cherchons en vain, parmi les hommes et les femmes illustres des septième et huitième siècles de Rome, de vrais prophètes, des personnalités élevées par l'esprit, sanctifiées par la conscience de Dieu, ou, du moins, nous n'en trouvons qu'une seule : Cicéron. Arrêtons-nous donc, à ce point de vue, sur ce grand citoyen, sur cet homme d'État vertueux, ce puissant orateur et ce penseur profond.
Le premier prophète littéraire des Romains : Cicéron.
Cicéron chercha, pour son cœur de père, de meilleurs sou< lagcments que ceux que lui offrait Servius, et il nous semble qu'il trouva, en effet, dans sa Consolation ^ipoème aujourd'hui perdu, un point de vue plus élevé.(Cet écrit était probablement imité de YEudème^ dialogue d'Aristote également perdu, ou de la Consolation^ de l'académicien Cranter.) Cicéron, le vrai disciple des meilleurs philosophes de la Grèce, et en particulier, de Socrate et de Platon, gardait indubitablement la croyance philosophique et même la croyance religieuse populaire à l'immortalité de la cause divine, et, par suite, de l'âme de l'homme de bien. Et pourtant, combien faible était sa foi philosophique ! combien triste son incertitude, quand il se proposait à lui-même le problème des destinées de l'humanité ! Qu'on lise ses trois livres de Natura Deorum. Dans cet ouvrage éclate toute la perplexité douloureuse de l'âme romaine. On y mesure l'effrayante
distance qui existe entre ie siècle de Solon et d*Eschyle et celui de César. Les prophètes de la première de ces deux époques cherchent a se rendre compte d'une conscience de Dieu qui vit dans tous les cœurs, et qui trouve sa plus haute expression dans la vie publique. Le prophète de la seconde époque cherche à reconnaître idéalement le fond, la nature de la conscience de Dieu, parce que cette conscience même a disparu ou est devenue inintelligible dans la réalité. « Bagatelles, que la religion d'État et la croyance populaire I » dit le premier orateur que fait parler Cicéron, et qui représente l'école épicurienne. — a On a imaginé tout cela dans tel ou tel but philosophique, et on n'a pas eu tort : il est utile et vertueux de croire ainsi, » dit un second sage, un sénateur stoïcien. — « Le sage doit reconnaître qu'il ne sait rien de tout cela, et s'abstenir de juger : voilà la vraie philosophie, » telle est la conclusion d*un troisième, d'un académicien. Tous trois, sur la réalité de la religion, pensent à peu près de même ; mais les deux systèmes extrêmes, que le monde romain a reçus d'Épicure et de Zenon, tirent de ce fonds commun des conséquences toutes contraires. L*épicurien romain est un athée matérialiste ; le stoïcien romain prêche la vertu, mais n'a point de Dieu réel à vénérer : sa religion est un panthéisme, un moyen terme qui ne peut convenir ni à l'incrédule, ni à l'homme pieux. Enfin, Tacadémicien qui se rengorge en prononçant avec emphase les noms de Platon et d'Aristote, est un parfait sceptique, aussi bien en face des autres systèmes philosophiques qu'en face de la religion populaire. Tout cela est fort clair dans le de Natura Deorum.
Après que Tépicurien a parlé, Cicéron fait vigoureusement réfuter par son stoïcien les théories épicuriennes sur les religions populaires. Le stoïcien arrondit de fort belles phrases. Le monde, dit-il, évidemment, n'est fait que pour les créatures raisonnables qui l'habitent, pour les dieux et
pour les hommes, et l'on peut le regarder comme la cité (domus aut nrbs) commune de ces deux espèces d'élres : la terre est une île de Tunivers, et tous les points de la terre sont des parties de cette île divine : chacun de nous est une partie de cet univers ; nous devons donc préférer le bien général à notre bien particulier.
L'orateur sait très-bien qu'au temps où il vit, personne, ou peu sans faut, ne pratique ses préceptes : il sait aussi que, parmi ceux qui l'écoutent, il n'en est probablement pas un qui croie ce qu'il dit. Le dernier des interlocuteurs qui prenne la parole est le maître de la maison, C. Cotta, l'ambitieux consul, le proconsul avide, Tancien pontife; il est académicien pour le moment, et il rompt sans peine les mailles mal tissues du filet dans lequel on a prétendu l'envelopper : il signale les altérations que les stoïciens se permettent dans les légendes de la mythologie. Quant à la croyance aux songes envoyés par les dieux, il se croit tout spécialement appelé, par sa profession de pontife, à la tourner en ridicule.
La conclusion, Cicéron n'a pas jugé à propos de nous la donner. Il termine, à la vérité, en disant qu'il se rapproche plus du stoïcien que de l'académicien ; mais qui ne voit, là-dessous, la perplexité du philosophe, l'impuissance où il est, avec toute son époque, de concilier une croyance raisonnable, une piété vraiment morale, avec une religion dont la sainteté réside dans les cérémonies de la Bonne Déesse, et qui a pour mystères le vol des oiseaux à droite ou à gauche, et les hochements de tête des poulets? Chacun riait de tout cela quand il était entre quatre murs avec ses amis, et faisait semblant de le respecter en public. Ainsi placé entre une philosophie négative et une superstition routinière, le philosophe resta, chez Cicéron, comme abimé dans un doute sans issue, bien avant que le citoyen tombât, ù son tour^ dans le désespoir. La foi morale chez lui n'a
qu'un refuge, c^est Tétude des principes fondamentaux de la société politique. Sa République est une œuvre digne de respect et d'un haut intérêt. Si mutilés que soient les fragments qui ont été rendus à notre âge \ la conclusion que ne nous a point donne le livre deNatura Deortim^ nous la trouvons ici dans un songe du vieux Scipion, tout illuminé de la croyance a la nature divine de Tunivers et à l'immortalité de râmc. Quelque insuffisante qu'ait été la tentative du de LegibuJS pour conserver l'antique religion, pour en relever l'idée morale et Tidée politique, ce livre a, du moins, le mérite d'être inspiré par tout ce qu'il y avait de noble et de grand dans Tancienne constitution. Mais ni la République^ui le livre des Lois, ne semblent avoir fait beaucoup d'impression sur les contemporains. La religion romaine demeura ce qu'elle était : une institution politique, dont l'esprit s'était perdu, mais dont les formes inflexibles et glacées enchaînaient encore la vie publique comme la vie privée : la vraie divinité avait disparu. Cicéron ne fut, aux yeux du stoïcien Brutus, qu'un académicien sans énergie, bon orateur, et plein de bonnes intentions ; il ne fut, aux yeux de César, l'homme universel, qu'un spirituel et creux utopiste. Et c'est pourtant, précisément, ce qu'il y a, chez Cicéron, d'étranger au génie romain qui fait le charme de ses écrits et de sa vie. Il fut plus qu'un Romain : il fut un homme : il eut un cœur pour Thumanité. Méconnaître ceci, c'est n'être ni philosophe, ni historien, bien qu'il faille avouer que Cicéron était encore trop romain pour n'avoir pas grand peine à reconnaître l'humanité sous la forme barbare.
Le Romain ne voyait l'humanité que dans Rome, et c'est là précisément ce qui nous expUque l'immense impression que causa le vers de Térencc :
* Ceci était écrit avant l'importante publication de M. Villemain sur la livre de la Républiqw, (NoU de VÉdUeur.)
Homo suin, humani nihil à me alienum puto.
Ce mot saisissail Rome par la force même du contraste avec ses sentiments habituels, et il était pour elle comme la révélation d'un Dieu inconnu.
Quand les Grecs entendaient exprimer une pensée analo^ gue dans un vers de Ménandre :
Quelle chose aimable qu*un homme, quand il est vraiment homme !
ils applaudissaient, mais ils n'étaient point étonnés.
Cicéron fut le premier et Pavant-dernier prophète littéraire des Romains. Si beaucoup d'écrivains ont rabaissé Cicéron, si surtout, même dans les temps modernes, son de Nalura Deorum a subi un jugement trop défavorable, Tacite aussi, le second prophète romain, a été victime de blâmes peu mérités, même du temps de son enthousiaste éditeur. Juste Lipse ; Tacite, qu'il est incomparablement plus difficile d'approfondir et d'expliquer, Tacite, sur qui les jugements ont varié bien plus encore que sur Cicéron. Aucun des jugements portés sur Tacite par d'éminents écrivains ne nous satisfait, et nous allons entreprendre de l'apprécier au point de vue de notre œuvre.
Le second et dernier prophète littéraire des Romains : Tacite.
Le génie romain s'illumina encore une fois pour produire un prophète, et ce prophète fut le plus profond des esprits de Rome, le plus tragique des historiens de tous les temps, Cornélius Tacitus. II lui fut donné, après les troubles qui suivirent la mort de Néron, après la première phase du despotisme impérial de respirer avec Tunivers. Cette époque fut pour les peuples celle d'une dernière illusion.
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que ne partagea point Tacite. Nerva ouvrit cette ère fameuse des Antonins : son administration fut paternelle et sage , si Ton a égard aux circonstances ; mais on vit bien, dès Trajan, toute la vanité des espérances qu'elle avait fait concevoir : le césarisme était un mal incurable. Les Romains s*en aperçurent sous Adrien ; puis, Tépoque du soulagement public se forma sans retour quand Marc- Aurèle se fut éteint, laissant Tempire à Commode. Tacite ne vit pas mourir Trajan ; ce fut sous ce prince qu*il composa ses deux grands ouvrages, les Histoires d*abord, où il raconta les faits contemporains ; puis les Annales (d'Auguste à la mort de Néron) ; Agricola est de la première année de Trajan, et fut bientôt suivi de la Germanie. Le règne même de Trajan dut confirmer Tacite dans son désespoir, et lui faire entrevoir plus clairement Tavenir de Tempire : en elTet, sous le meilleur des empereurs, on ne voyait aucune vie nouvelle se manifester dans Rome. Partout la servilité : le despotisme impérial était devenu indispensable.
Tacite est un prophète de malheur : il annonce au monde les décisions de la justice éternelle qu'il sent en lui. l\ voit que la luine est inévitable, que le césarisme est un mal incorrigible et pour ainsi dire nécessaire I les rêves d'Agrippa se sont évanouis : les nobles caractères qui résistaient autrefois à la tyrannie d'un Tibère, à la folie sanguinaire d'un Caligula, à la cruauté sacrilège d'un Domitien, ont été abandonnés du destin et de leurs contemporains. Partout, Tacite reconnaît la main des dieux et signale leur vengeance. Ne lui parlez plus de ces bons ou mauvais présages que rêvait ou que fabriquait l'histoire avant lui ; ne lui parlez pas d'expiations : les expiations ne peuvent rien, ne servent à rien, et pourtant il faut les accomplir ; il y a une divinité dans les choses humaines, mais le rôle de cette divinité n'est plus de se-
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eourir, c'est de châtier. C'est là le sens de cette parole de Tacite, qui n'est pas d^un misanthrope ni d'un athée, pas davantage d'un rhéteur ni d'un « idéologue, » pour employer l'expression du César moderne. Napoléon. Au commencement de ses Histoires ^Tsiciie termine par cette parole célèbre le tableau des catastrophes de l'empire :
Non, jamais plus horribles calamités du peuple romain, ni plus jusles arrêts de la puissance divine ne prouvèrent au inonde que, si les dieux ne Teillent pas à notre sécurité, ils prennent du moins le soin de nous punir.
Il faut bien comprendre toute la portée d'une pareille sentence dans la bouche d'un Tacite. Jamais, en effet, la ruine d'une constitution libre et la chute future d'un grand empire ne s'étaient révélées au monde d'une façon plus effrayante qu'à la mort de Néron. Les Claudes avaient fait leur œuvre de destruction, tantôt comme tyrans froidement calculateurs, tantôt comme tyrans en délire : les prétoriens et ia police étaient les maîtres des maîtres du monde : Tempereur était leur créature et leur instrument; le sénat était devenu un mensonge aussi tristement ridicule que l'étaient les assemblées du peuple depuis César ; la majesté du peuple romain, cette idole vénérée pendant des siècles, gisait renversée à terre. La colère des dieux venait cependant dese manifester cette fois avecplus d'éclat qu'elle n'avait encore fait dans le monde. Aussi ne saurait-on admettre chez Tacite l'opinion que la bonté, la clémence des dieux ait prédominé dans l'histoire des peuples. Le sentiment qu'il a de leur colère domine, au contraire, tout à fait chez lui.
Où faut-il donc chercher le fond de sa conscience de Dieu? Croit-il ou ne croit-il pas à l'intervention providentielle dans l'histoire? La croyance populaire, avec tous ses signes et ses présages, n'est qu'une superstition; Tacite n'en doute pas, quoiqu'il ne manque jamais de citer ces signes
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mensongers; bien plus,il regarde cette croyance comme doublement pernicieuse. D*une part, selon lui, elle détourne les hommes d'approfondir Tctude de Tunivers, elle aiïaibiit l'influence de Tordre moral; d'autre part, elle contient au fond le dogme d'une aveugle fatalité, et cette fatalité a poussé au désespoir beaucoup de nobles cœurs : bien des citoyens héroïques se sont précipités dans une mort inutile, sans pouvoir conquérir la liberté pour les survivants.
Tel est le sens d'un passage souvent mal compris. Quand Tacite raconte la condamnation de Silius et de sa femme Sosia, sous Tibère, il ajoute que Marcus Lcpidus, chargé de juger les accusés, adoucit la première sentence portée contre eux : Lepidus, dit Tacite, était un honnête homme, qui avait su, sans bassesse, se maintenir en faveur auprès de Tibère. Voici ce qu'il ajoute (AnnaleSy IV, 20) :
f C'est ce qui me feit douter si rascendant irrésistible qui règle notre sort destine aussi, dôs la naissance, aux uns la faveur des princes, aux autres leur disgrâce, ou si la sagesse humaine ne peut pas, entre b résistance qui se perd et la servilité qui se déshonore, suivre une route exempte à la fois de bassesse et de péril, i
Ceci est écrit en vue d'Âgricola, comme le prouve plus d'un passage de sa biographie ; peut-être aussi l'auteur pense-t-il à la position où il s'est trouvé lui-même en face de Domiticn : en tout cas, c^cst la critique en termes généraux des caractères politiques tels que Thraséas, de ces hommes qui se jettent volontairement dans le danger, sans ouvrir aux autres le chemin de la liberté. C'est se tromper étrangement que de voir là une dissertation philosophique sur la destinée et la Hberté humaine.
II résulte de tout cela que la croyance populaire à la destinée est sans valeur, que les coups de tête désespérés servent à bien peu de chose. Mais la philosophie ne résoudra-telle point l'énigme? — Tacite était un vrai Romain de son époque; il ne voyait la philosophie que dans les deux extrêmes
de l'épicuréisme et du stoïcisme, entre lesquels elle gravitait. Une s'accommodait ni deTun ni de l'autre système : il eût préféré toutefois le stoïcisme, si le stoïcisme lui eût donné la clef de la réalité et de l'histoire. Épicure, d'autre part, errait évidemment, quand il disait que les dieux ne s'occupaient pas des affaires humaines. Hélas 1 ils ne s'en occupaient que d^une manière trop éclatante pour ruiner l'empire romain, pour punir les longues fautes de la ville éternelle ! Tacite ne nous cache pas les combats intérieurs qui se livrent en lui. Dans un passage des Annales (VI, 22), il discute la tradition qui fait révéler l'avenir à Tibère par l'astrologue chaldéen Thrasylle :
« Ces exemples et d'autres semblables me font douter si les clioses humaines sont régies par des lois étemelles et par une immuable destinée. Les plus sages d'entre les anciens et leurs modernes sectateurs professent sur ce point des doctrines opposées. Beaucoup sont imbus de îopinion que notre commencement, que notre fin, que les hommes, en un mot, ne sont pour les dieux Tobjet d'aucun soin, et que de là proviennent deux effets trop ordinaires, les malheurs de la vertu et les prospérités du vice. D'autres subordonn&nt les événements à la destinée; mais, indépendante du cours des étoiles, ils la voient dans les causes premières et dans l'enchainemcnt des effets qui deviennent causes h leur tour. Toutefois, ils nous laissent le choix de la direction de notre vie, mais ils veulent que ce choix, une fois fait, entraîne une suite de conséquences inévitables. D'ailleurs, les biens et les maux ne sont pas, disentils, ce que pense le vulgaire : plusieurs semblent accablés par l'adversité sans en être moins heureux, et un grand nombre sont malheureux au sein de l'opulence, parce que les uns supportent courageusement la mauvaise fortune, et que les autres usent follement de la bonne. Au reste, la plupart des hommes ne peuvent renoncer à l'idée que le sort de chaque mortel est fixé au moment de sa naissance; que, si les faits démentent quelquefois les prédictions, la faute en est à 1 imposture, qui prédit ce qu'elle ignore, mais que la certitude de l'art de la divination n'en est pas moins démontrée. En effet, le fils de ce même Thrasylle prédit le règne de Néron. •
Voilà comment Tacite envisage la marche de l'univers et la sombre condition de la destinée humaine. Combien cette conception s'éloigne de la manière sublime dont la conscience
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(le Dieu épiqiie et dramatique des Grecs contemple, définit et comprend Tunivers I Quelle différence entre cette vue du Romain au siècle de Trajan et les paroles d*Hcctor, où le héros troyen, prenant congé de sa femme et de son enfant, prévoit la chute d'Ilion! Le second prophète de la littérature latine ne va pas pourtant jusqu'au désespoir de Brutus succombant à Philippes, il ne s*écrie pas : « 0 vertu, tu n^es qu'une ombre I » Tacite croit encore à la vertu, et par conséquent à la liberté ; mais il ne croit plus à la possibilité du triomphe de la liberté dans Rome, et par suite dans Tunivers, domaine de Rome. Sous Domitien, Tespoir était encore permis ; mais, après dix ans du règne de Trajan, tout était fini. Tacite put justement louer le bonheur d*une époque où Ton pouvait penser ce qu'on voulait et dire tout haut ce qu'on pensait ; mais, quand le sombre nuage de la tyrannie eut cessé d'obscurcir Thorizon, quand le soleil d'un gouvernement doux et juste brilla sur l'univers, ce fut alors précisément qu'il ne fut plus possible à Tacite de se faire illusion sur la corruption et la servilité générales, enfants du despotisme impérial. L'empire était devenu une nécessité, pour sa propre ruine et pour celle du monde antique. Rome péril. Tacite le voit clairement, et avec Rome le monde ; les Romains sont perdus, et qu'est-ce que les citoyens romains, sinon Thumanité? L'empire se meurt, la seule espérance des Romains est la discorde, la haine fratricide qui divise entre eux les barbares et surtout les Germains. Toilà ce que dit Tacite avec amertume, dans ce passage mémorable de sa Germanie (ch. XXX) :
Les dieux ont peut-être permis pour notre salut la destruction des Bruclères par les peuplades qui les entourent. Voilà plus de 60,000 hommes qui sont tombés, non pas sous nos coups, mais sous nos yeux, et nous nous sommes repus de leur destruction !
Il ajoute :
« Puissent, ah! puissent les nations, à défaut d*amour pour nous.
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perséTérer dans cette haine d'elles-mêmes, puisque, au point où les destins ont amené Tempire, la fortune n'a désormais rien de mieux à nous offrir que les discordes de nos ennemis.
« Les nations nous haïssent, et nous l'avons bien mérité par nos crimes, notre ambition, notre rapacité, notre insensibilité. Mais ce n'est pas tout. C'est justement la jeunesse de CCS nations qui forme nos légions romaines. ))Yoilà encore une pensée de Tacite qu'il a exprimée la première année du règne de Trajan, dans le fameux discours de Galgacus (Aijricola),
La contemplation du monde des faits comme du monde moral est sérieuse et profonde chez Tacite; c'est la solennelle tristesse dont il est pénétré qui donne à ses ouvrages cet attrait unique, indéfinissable, qu'ils exercent sur tous les nobles esprits ; il a été honoré d'un culte tout particulier dès son temps, même comme orateur et comme administrateur, et ce qu'on honorait en lui, c'était précisément cette noble tristesse du philosophe. Ce n'est ni l'épicurcismc, ni un athéisme désespéré qui parle par la bouche de Tacite, quoiqu'il soit resté, et quant à son époque et quant à Tavenir, sur une pensée amcre et contre Dieu et contre les hommes. On a souvent cité telles ou telles phrases isolées de Tacite, en preuve, soit de sa superstition, soit de son athéisme; on y a vu ce qui n'y était pas. Tacite est Romain, il s'entend peu aux choses de religion. La religion est pour lui l'ensemble des « religions^ » c'est-à-dire des cérémonies populaires, prescrites par la tradition, qui servent à honorer, surtout à apaiser la divinité ; par une sorte de contradiction; il appelle superstition, tout à la fois, les croyances qui repoussent les cérémonies par raison de conscience, et les signes, présages, etc., qui se rattachent aux religions. Tacite est Romain, disons-nous ; mais chez lui le sentiment national s'élève jusqu'à un idéal moral : « les (lieux nous seraient favorables, dit-il, si nos mœurs nous
en rendaient dignes. » La Divinité n'agit que pour nous punir, et nous méritons lous la punition. — C'est par le sentiment romain que s'explique le jugement dur, inhumain , antihistorique que porte Tacite sur les Juifs et les chré* tiens.
Pour ce qui est des Juifs, il sait très-mal leurs antiquités et leur histoire. Il aurait pu, sans lire leurs livres saints, sans même connaître Josèphc, son contemporain, trouver rien que chez les Alexandrins de bien meilleurs renseignements que ceux qu'il nous donne. Néanmoins, la peinture qu'il fait de leur situation, au livre V des Histoires^ est fidèle, quoique rigoureuse.
€ Les Juifs, dit-il, ne conçoivent Dieu que par la pensée et ne reconnaissent qu'un seul Dieu. Ils traitent d'impies ceux qui, arec des matières périssables, se fabriquent des dieux k la ressemblance de l'homuie. Leur Dieu est le Dieu suprême, éternel, qui n*est sujet ni au diangement, ni à la destruction. »
Mais il traite leurs rites sacrés de bizarres et lugubres, et les oppose à la gaieté des fêtes de Bacchus. Quand il dépeint le commencement du siège de Jérusalem (Hist.y V, 15), il dit que les présages menaçants n'ont point manqué :
Il dtait survenu des prodiges, dont cette nation, aussi ennemie de tout culte religieux qu'adonnée aux supei^litions, ne put conjurer la menace par des vœux ou des victimes expiatoires.
Les Juifs méprisent, repoussent les cérémonies religieuses des autres peuples, et c'est pourtant là que réside la religion ; c'est par là, par là seulement que peut s'effectuer la communauté religieuse des hommes.
Voilà ce que Tacite ne peut supporter ; voilà ce qui paraît un crime d'État à Pline, à Tacite et à Trajan, leur maître. On eût volontiers laissé les Juifs exercer librement leur culte, mais ils étaient dangereux et répulsifs aux yeux de l'homme d'État, par leur ardent prosélytisme.
ff Tout pervers qui reniait sa patrie apportait à leur temple offrandes et tributs. La puissance des Juifs s'en accrut, fortifiée d'un esprit parti-
culier : avec leurs frères, fidélité k toute épreuve, pitié toujours secourable... contre le reste des hommes, haine et hostilité, » etc.
On le voit, il revient, il insiste sur les dangers du prosélytisme juif ; il le dénonce comme menant à la dissolution de la religion de l'empire. Dans la partie perdue du cinquième livre de ses Histoires^ il indiquait probablement encore le prosélytisme comme la raison qui, dans le dernier conseil de guerre avant la prise de Jérusalem, avait poussé Titus et ses lieutenants à détruire la ville. Josèphe dit le contraire ; mais, pour juger son assertion, il faut se rappeler les rapports qui l'unissaient aux Flaviens. Quant au motif de la destruction, le récit qui nous en a été conserve dit seulement que Titus fut amené à cette décision par la pensée qu'elle porterait le coup de mort aux «Juifs et aux chrétiens.
Nous venons de nommer les chrétiens. Combien le christianisme ne devait-il point sembler redoutable à Tacite I C'était là une secte bien plus menaçante encore que le judaisme»! précisément parce qu'elle ne demandait ni circoncision ni pratiques superstitieuses, et qu'elle n'avait pas de couleur nationale.
«[ Le peuple, dit Tacite au livre XV, 44, de ses AnnaleSj le peuple baissait pour leurs crimes les chrétiens, ainsi nommés à cause du Christ, crucifié sous Tibère. Cette exécrable superstition s'était introduite dans Rome, où affluent toutes les choses impures.
i On saisit d'abord ceux qu'on avait surpris dans Tincendie, et qui avouaient leur crime, c'est-à-dire à qui la torture avait arraché des aveux ; puis, sur leurs révélations, on en condamna une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. »
Ce n'est pas le spectacle de ces chrétiens déchirés en lambeaux par des chiens ou consumés en guise de torches qui excite la compassion romaine ; non. C'est seulement la rage
sanguinaire de Néron qui indigne : on se plaint de voir les chrétiens immolés, non à l'intérêt général, mais aux instincts féroces d'un fou. Voilà jusqu'où va la pitié des Romains, celle même de Tacite. C'est ainsi que la justice divine punissait, sur la plus grande âme de ce temps, Taveuglement impie de l'orgueil romain , qui ne reconnaissait riiumanité que dans Rome et dans la Grèce. Les Grecs, du moinsj s'enorgueillissaient de la supériorité de l'intelligence ; le Romain mettait son orgueil dans la supériorité de sa force matérielle, où il voyait le doigt de la Divinité, Il se proclamait le maître de l'univers par la grâce de Dieu, et à son propre avantage. Tacite aurait dû honorer dans le judaïsme Tidéalisation du principe divin, le culte de TËternel ; mais le christianisme lui offrait précisément ce qu'il cherchait : il y trouvait le respect de Thomme moral, il y trouvait aussi la haine de ces superstitions qui lui semblaient une cause .de ruine pour les peuples. Le christianisme Ta préoccupé, c'est chose sûre; le Christ s*est approché de lui et l'a troublé ; mais il en repousse d'autant plus âpremcnt le christianisme : « Que peut-il venir de bon de Nazareth ? » Comment ces barbares méprisés, à qui nous avons pris leurs terres, leur ville, leur temple, que nous avons réduits en esclavage, dispersés par tout le monde, comment pourraient-ils nous donner la vraie connaissance de Tunivers I et cela par la bouche d'un prophète crucifié comme criminel par un gouverneur romain I
Et pourtant le pressentiment de toutes ces choses agitait sourdement toutes les parties de l'empire. Tacite le sait bien. Il dit, au commencement du récit delà guerre de Ju^ dée (Hw^ Y, 15) :
f La plupart avaient foi à une prédiction contenue, selon eux, dans les anciens livres de leurs prêtres : • que l'Orient prévaudrait, et que de la Judée sortiraient les maîlrcs du monde, t
Cette prédiction n'était pas inconnue des Romains. On