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LE SENTIMENT DE DIEU CHEZ LES HÉBREUX

CARACTàRE CéNKRAL DC SENTISIENT DE DIEU CHEZ LES HEBREUX

Le caractère particulier du sentiment de la divinité chez les Hébreux est dans ces deux conceptions fondamentales de leur littérature sacrée et de leur vie nationale : le genre humain est un, créé à l'image du Dieu unique, et il doit être saint comme ce Dieu ; le royaume de Dieu qui est dans la Loi doit être réalisé sur la terre, et c'est le peuple juif qui est appelé à le réaliser. L*unité du genre humain, telle qu'elle avait existé aux yeux des Hébreux depuis la création jusqu'à la dispersion des races lors de la construction de la tour de Babel, sera rétablie, et c'est le peuple juif qui formera le noyau autour duquel viendront s'agréger toutes les autres branches du genre humain. Toutes les tribus donc, tous les peuples de Vunivcrs deviendront peu à peu, à la suite des descendants d'Abraham, membres de ce royaume de Dieu sur terre. Seulement, dans la pratique, par sa fidélité même envers ses conducteurs inspirés, Abraham et Moïse, ce peuple s'isole de plus en plus, se considère trop exclusivement comme le peuple élu et se met ainsi en opposition avec l'humanité; si bien que ce qui devait unir les di-

verses races humaines n'a servi qu'à les séparer davantage. La manière dont ces idées se sont manifestées dans le peupic hébreu n'est pas moins caractéiistiquc que ces idées elles-mêmes. On ne saurait se rendre un compte exact du rôle historique des Juifs, sans se former une notion claire de la prophétie. La vraie signification du mot prophète, qui en hébreu signifie « enthousiaste, inspiré », dans le sens du vates des Latins, donne la clef de ce phénomène étrange. La vision a toujours existé chez les Hébreux, comme nous le voyons entre autres par l'histoire de Joseph, et, dans l'origine, elle fut chez eux en rapport intime avec la vie morale et rationnelle, avec la divinité. On se tromperait fort cependant, si Ton considérait celte vue de la divinité comme un acte, pour ainsi dire, extérieur, tel que Textase de saint François d'Assise ou de sainte Catherine ; chez les prophètes, elle fiit toujours exclusivement intérieure. Moïse luimême ne voit pas la face de Dieu , c'est-à-dire la pensée éternelle, mais le dos^ comme dit la Bible, c'esî-à-dire le reflet de cette pensée dans la réalité, sa manifestation dans le temps, dans l'histoire.

La prophétie n'est donc pas la simple vision ; elle n'est pas davantage pure réflexion. Qu'est-ce en effet que la vision dans le sens ordinaire du mot? La vision matérielle est le contraire de la vie active. Lorsque l'homme est éveillé, il reçoit par ses sens des impressions qu'au moyen de la raison il change en pensées; c'est à ces pensées qu'il conforme ses actions, et ce n'est que dans cet étal qu'il est capable de connaître et d'agir. Mais, lorsque l'activité des sens est paralysée, soit par le sommeil, soit par l'extase, l'espace et le temps disparaissent, et l'homme voit les choses directement, en dehors des conditions des sens. C'est cet état qu'on appelle l'état de visionnaire. Or, ce qu'est cet état relativement à la vie active et pratique, un état analogue doit l'être relrttivemcnl à la vie de la pensée. De même donc que

la vision ordinaire n*est aulre chose qu'une perception plus pénétrante des objets, la vision prophétique constitue une perception plus pénétrante des idées et des vérités morales. On comprend combien cet état dut être favorable à la vie morale, et Ton peut dire que la prophétie est l'émancipation de la vision matérielle, comme la vie philosophique est Taffranchissemcnt de la vie des sens. En d'autres termes, l'homme a une vie pratique et matérielle, et il a une activité morale et intellectuelle ; la vision naturelle et ordinaire répond au premier de ces états; la prophétie ou vision supérieure répond au second. Dans la première, riiomme voit clairement les objets en dehors des limites du temps et de l'espace ; dans la seconde, il voit directement les principes rationnels et moraux, en dehors des catégories de la logique.

La prophétie, comme phénomène historique, était le domaine de la liberté intellectuelle en face de la royauté et de la hiérarchie établie. Le seul titre du prophète était la force qu'exerce dans la vie publique Fhomme sincère et enthousiaste, car, il ne faut pas l'oublier, les prophètes n'étaient ni littérateurs ni artistes, ils étaient hommes d'action : contre les représentants de la lettre, ils défendaient l'esprit : ils étaient démagogues dans le vrai sens du mot, guides du peuple, qu'ils maintenaient dans la foi en Tordre divin •

Avant rétablissement de la royauté, il existait déjà des écoles de propfiètes qui parcouraient le pays pour agir directement sur le peuple, prédisant l'avenir et prêchant la morale, mais une morale qui se rattachait toujours intimement à Thistoirc providentielle de ce peuple. Ce n'est que vers le dixième siècle avant Jésus-Christ qu'ils commencèrent à donner à leurs sentences une l'orme littéraire. Cette littéra* tare prophétique naquit dans le royaume de Juda avec Joël, tandis que, dans Israël, le grand Élie était encore tout à

fait le prophète dans le sens ancien, orateur et acteur politique et religieux. La succession de ces patriotes inspirés est ininterrompue jusqu'à la chute de Jérusalem , à laquelle assiste le dernier elle plus grand d'entre eux, Jérémie.

Sous la domination des Perses, la prophétie dégénère. Elle devient une sorte d'institution sans vie, une chose tout extérieure et de pure forme. La vraie prophétie se tait ; les Juifs le reconnaissent eux-mêmes. C'est, alors que s'inspire, des sentences recueillies chez les prophètes, la contemplation enthousiaste, telle que nous la montre le livre de Daniel, où les traditions du passé sont représentées comme des prédictions de l'avenir.

Bien qu'inspirées par Texaltation du moment, les sentences prophétiques se produisaient dans une forme réglée, que l'on pourrait appeler celle de la sentence double (paraUelismus membrorum)^ où la première moitié éveille la réflexion et indique la pensée, que la seconde partie confirme et approfondit davantage. Quant au fond, c'est la manière de voir d'Abraham, délivrée des formules de la Loi, qui prédomine dans tous ces chants, sans exception. Tous en effet reposent sur la foi dans Tunité du genre humain soumis à Dieii, et dans la réalisation du royaume divin sUr la terre. Aussi les écrits prophétiques * des Hébreux sont-ils uniques dans Thistoire universelle et très peu compris, même aujourd'hui, plus encore à cause de la superstition rabbiuique et théolôgique, et de l'ignorance ou de l'indifférence des philos^ophes et des historiens vulgaires, qu'à cause de la platitude, de la diffusion et de rincréduhté de la plupart des commentateurs profanes. Les Allemands, sans doute, ont beaucoup fait, depuis Ilerder, pourrintelligcnce des prophètes; et M. Ewald, en particulier, s'est acquis des titres incontestables à la reconnaissance publique. Toutefois cette école elle-même néglige encore trop deux choses essentielles. Elle ne semble

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pas même s'apercevoir que la vision, telle que nous Tavons définie, est Tclément originel et spécifique du prophciisme ; elle ne connaît pas ou ne veut pas reconnaître la portée du sens métaphysique caché sous les expressions symboliques.

Il s'agissait pour le prophète sincère, qui n'avait pas de visions à commandement comme les quatre cents faux prophètes qui accompagnèrent Achab, ou comme nos somnambules de foire, il s'agissait de mettre la vision en rapport avec la vie réelle, avec Tactivité pratique. Ce qui distingue donc le vrai prophète, ce n'est pas la portée morale de ses idées, tous les grands prédicateurs chrétiens et plus d'um poète lyrique grec la possèdent au même degré : ce n'est pas non plusla prédiction de certains événements ; la pythonisse de Delphes pouvait s'en vanter à aussi juste titre que beaucoup de nos somnambules du jour, et les prophètes euxmêmes n'attachaient aucune importance à l'exactitude matérielle des dates et des chiffres; ce qui caractérise le prophétisme, c'est, d'un côte, de conserver jusque dans la vision l'élément divin, intellectuel, rationnel, si l'on veut; d'un autre côté, d'appliquer, au moyen de la réflexion, la > ision à la réalité ; c'est-à-dire que le prophète interprétait ses visions et en tirait des conséquences pratiques. Il faut recon- .naître enfin la portée métaphysique de la prophétie, si l'on \eut bien l'apprécier, puisque, d'une façon intuitive, les rotf^n/^ virent la plus halite vérité philosophique; ils virent en Dieu l'identité de l'être et de la pensée.

LES QUATRE REPRéSEKTAOTS DU SENTIMENT DE DIEU CHEZ LES HÉBREUX

C'est surtout dans quatre grandes individualités que Dieu s* est révélé aux Hébreux : Abraham, Moïse, Ëlie, Jérémie ont été les initiateurs et les directeurs du peuple juif dans sa mission historique ; ce sont eux qui, abstraction faite des écrits que Ton attribue à .certains d'entre eux, ont formé et maintenu, par leur action et leur vie, le sentiment de la divinité chez le peuple hébreu ; ce sont eux que la po*stérité a considérés avec raison comme les modèles et les représentants des idées et des destinées les plu3 élevées et les plus sacrées de ce peuple.

La première de ces individualités immortelles est le sage, pieux et juste aïeul des Hébreux, l'ami do Dieu : Abraham. En ôtant aux récits que nous possédons de sa vie tout ce qui est impersonnel et appartient à l'histoire de toute la race juive , en ne considérant que lliisloire, pour ainsi dire privée, d'Abraham, mari de Sarah et bisaïeul de Joseph^ on ne saurait méconnaître une grande personnalité historique. L'histoire intime, cependant, de son âme et de ses idées est plus importante encore que cette histoire extérieure de sa vie de patriarclie et de fondateur de peuple. C'est un esprit noble et élevé, qui, après delongues luttes intérieures, rompit le premier la servitude et la malédiction qui s'attachaient aii culte sanguinaire de Moloch. Ce courage héroïque, il Tout, parce qu'il estimait plus la voix directe du Dieu qui parlait dans sa conscience et dans sa raison, que toutes •es traditions de ses frères de race. C'est en vertu de cette foi dans la voix de Dieu qui ne saurait ni faillir ni décevoir,

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dans cette voix qui parle au fond du cœur de Thomme, qu*il renonça aux usages de ses pères et introduisit, à la place de ces expiations sanglantes, le symbole sauveur de la circon*

cision^

Sans doute le sacrifice du prcmier-né, qu'il rejeta avec horreur et qu'il interdit aux siens, avait été également un symbole dans l'origine, mais un symbole immoral, irrationnel, impie. La circoncision consacrait la pensée fondaraen* talc de ce sacrifice humîfln. En reconnaissant que ce qui est matériel doit disparaître dans ce qui est esprit, que TinGni doit consumer ce qui est fini, elle constituait une sorte de transaction entre les droits de la créature et ceux du créateur; mais elle prenait en même temps le caractère d'une consécration des enfants de Dieu. Par un vœu de reconnaissance au Dieu qui leur laissaiUleurs enfants et par une promesse de les élever dan;^ la loi, les parents les consacraient de la sorte à la divinité comme un bien qui lui appartenait \

Le courage d'Abraham, qui avait sa source dans la foi en la voix de Dieu, parut sans doute à beaucoup d^entre ses voisins et ses frères d'origine une sorte de philosophie impie, une révolte sacrilège contre Moloch et ses prêtres; mais Abraham eut ce courage parce qu'il avait reconnu dans sa conscience et dans sa raison le vrai Moloch^ le véritable roi et seigneur du monde moral, qui ne parlera l'homme, son image, que par Tcsprit et par la conscience. Le sentiment de la liberté morale et rationnelle était pour lui l'objet d'une foi intime et personnelle. C'est ce Dieu,' ainsi révélé,^et ce Dieu seul qu'il osa vénérer. Éprouvé qu'il fut, privé d'enfants, il fut pourtant toujours convaincu que cette foi ne périrait pas

< Genèse, XIII, 10, 14.

' Il est probable qu'on doit tenir ici grand compte de l'influence do r6gypte et des rapports d'Abraham avec ce pays, qui pratiquait la circoncision et repoussait les sacrifices humains, en u^age chez les peuples de l'Asie occidootalc. (Note de l'Éditeur.)

n LE SENTIMENT DE DIEU

avec lui, qu^ellc serait conservée dans sa famille, pour tous les peuples de Tunivers. Il prouva cette énergie de conviction, lors de son émigration. Déjà, en passant l'Euphrate, le plus intime de son cœur lui avait révélé qu'à cette foi dans l'ordre moral appartenait Tavenir, et que c'était en lui que seraient bénis tous les peuples ^ ; cette ferme conviction le calmait et le consolait dans les longues années pendant lesquelles ia paternité lui fut refusée. Cette foi ne le trompa point. Après deux mille ans, hprophétie s* est magnifiquement accomplie, puisque judaïsme, christianisme et mahométisme se rattachent également à la grande figure du patriarche, dont la vie est le fond historique commun à ces trois religions, ennemies de ridolâtrie, et que les peuples qui se sont approprié sa foi , gouvernent réellement le monde par droit divin. C'qst donc lui qui a légué à l'humanité cet héritage, le plus grand de tous, et c'est lui qui ouvre la série des individualités qui ont transformé le monde moral.. Voilà où est Timportancer de son rôle historique*.

Moïse, la seconde de ces grandes personnalités morales, a déjà un caractère tout à fait historique. Plus homme d'action que prophète, il n'est cependant inférieur à aucun des grands hommes de Thisloire, si ce n'est à Abraham dont il continue l'œuvre, et à Jésus pour lequel il prépare son peuple en Téduquant et en le disciplinant.

L'action de Moïse fut plus nationale que celle d'Abraham, sans que pourtant il renonçât à ce qu'il y avait d'universel et d'humain dans «l'œuvre commencée par le patriarche. Comme lui, il admet une relation éternelle entre Dieu et l'homme ; mais il soutient en outre que la foi dans cette

* Genèse, XII, 3.

* Nous possédons Phisloire de la vie d* Abraham dans le récil épiqae qui date du temps de David et de S«lomon (Genèse, ch xi^xxv]; mais récrivain du huitième siècle qui compléta ces récits par les traditions vivantes qu'il avait rc« cueillies, y a ajoute beaucoup de traits intéressants; surtout (chap. XIV) l'expédition d'Àljraham contre Sodomc.

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relâlion sauvera le peuple juif et que cette foi devra foroicr la'base de la législation civile et de la religion établie chez ce peuple. De même que pour l'individu la loi morale doit remplacer la fatalité, elle doit remplacer pour la nation le pouvoir politique et le culte extérieur, le culte des images et des formes. Cependant ce rapport particulier de Dieu avec les fils d' Abraham n'est pas en contradiction avec le caractère humain et général de la foi d'Abraham, puisque ce Dieu réside dans la conscience et que partout il est le Dieu de tous les êtres qui ont une conscience, c'est-à-dire de tous les hommes, et a les dieul^de tous les peuples lui seront soumis. » L'alliance de Dieu avec l'humanité a d'ailleurs précédé l'alliance spéciale avec le peuple élu, qui n'en est qu'un renouvellement et une application particulière.

La personnalité de Moïse répond parfaitement à celte idée fondamentale de son *œuvrc. Profondément versé dans la science égyptienne, sans que cette science puisse ébranler ni sa foi ni son patriotisme, héroïque de courage envers l'Égyptien, plein d'énergie dans son œuvre, d'une justice sévère et d'une patience inépuisable pour le peuple ingrat dont les destinées lui sont confiées, dévoué avec une sublime abnégation et un complet désintéressement à ce peuple quMI plaint encore plus qu'il ne le condamne, sans l'ombre d'envie envers ses rivaux, ce caractère semble prédestiné à être pasteur de peuple.

Moïse voit Dieu, mais il le voit dans son œuvre ; a il n'en vit que le dos, » dit la Bible, par'une expression symbolique qui renferme un profond sens métaphysique, bien que Moïse ou l'auteur du récit biblique n'en eût sans doute point conscience. La face de Dieu en effet est une expression métaphorique qui répond parfaitement au mot de Providence des langues japhétiques ou aryennes; et qu'est-ce que la Providence, si ce n'est l'ordre moral? Et que sera le revers de cette face, si ce n'est Tordre mor^ devenu visible, réa-

lis4; en d'autres termes la connaissance de Dieu par le gouvernement du monde? La raison hamaine ne saurait regarder en face la Providence, moins encore la pénétrer ; car il y a dans le spectacle du monde présent mille contradictions que l'homme ne sait pas concilier les unes avec les autres, et le dessein de Dieu, avant qu'il se soit réalisé, lui est impénétrable. Mais, lorsqu'il regarde en arrière, qu'il passe en revue ce qui s'est accompli déjà, pour y découvrir Ta voie de Dieu, il en reconnaît la sagesse et il découvre que l'essence de Dieu, révélé par l'histoire, est la justice que tempère la charité inépuisable.

C'est dans cette vue de Dieu accordée à Moïse, tandis qu'autour de lui tous les autres sont frappés de cécité, qu'est son caractère prophétique qui s'allie chez lui à l'activité. Car, de ses viswns^ nous dirions de sa pensée abstraite, il savait trouver le chemin à l'action^ Voyant et acteur à la fois, il a^vait la force de réaliser ce qu'il avait vu, et il ne voulait rien que réaliser ce qu'il avait vu. Seul avec Washington entre tous les grands chefs de peuples, il fut le sauveur et le guide de sa nation, sans vouloir s'en faire le maître. Sa république, en effet, semblable au gouvernement des patriarches, repose sur la souveraineté de Dieu. Son peuple, il le considérait comme le peuple de Dieu, destiné à répandre l'idée de la justice et de la vérité divines sur la terre, et, si national que puisse paraître son rôle, l'idée de l'humanité se trouve dans les dix commandements, qui ne sont que l'application au peuple juif de la loi morale universelle ; cette idée est le fondement même de l'œuvre de Moïse : « Aimez l'étranger, car vous avez été étrangers dans la terre d'Egypte. »

Le peuple juif n'a pas été très-fécond dans la création de formes politiques; il l'a été d'autant plus dans la création de formes religieuses, et c'est dans l'institution des sacriBces qu'est surtout déposée l'idée mosaïque dont le principe est l'alliance de Dieu et de l'homme. En fait, l'homme est se-

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paré de Dieu par le péché, action libre, il est vrai, mais que tous sont également exposés à commettre. La conscience et Taspiration morale sont les deux voies par lesquelles Dieu se rappelle toujours à Thomme, qui de son côté se rappelle à Dieu par la prière. Désirant exprimer par un acle extérieur, soit son dévouement, soit la douleur qu'il éprouve de s'être aliéné de Dieu par le péché, il symbolise ce dévouement et celte douleur par le sacrifice. En offrant les dons qu'il a reçus de Dieu, il veut dire qu*il s'offre luimême et sa volonté, et le feu dévore ces dons, comme Dieu, dont le feu est le symbole, consume ce qui est fini, matériel, le péché. Le sacrifice est donc à îa fois une consécration à Dieu de la vie reconnaissante du crevant, etVanéantissement du mal. Ces deux cléments, réunis dans le sacrifice primitif, sont séparés plus tard dans les deux sacrifices distincts de la reconnaissance et de Texpiation. Il ne faudrait pas s'imaginer que, parce que les Juifs croyaient à Satan , ces sacrifices expiatoires fussent adressés à Satan. Le Satan hébreu n'est que Tesprit de mensonge, la personnification du péché humain , tandis qullazazrl avec lequel on le confond si souvent, Hazazel à qui est offert le boue émissaire^ n'est autre que Dieu lui-même, ou plutôt une dos faces de Dieu, celle de la force et delà vengeance divines. C'est donc le libre dévouement qui est le fond du culte mosaïque, bien qu'il soit impossible de nier que, pour agir sur un peuple grossier, il diit y avoir aussi, h côté de la loi morale qui initiait au sacrifice, une loi extérieure, par le fait de laquelle la crainte matérielle de désobéir à la loi tendait à se substituer à la crainte motàle de mal faire. Toute la mission des prophètes consistait à réagir contre cette tendance extérieure et à réveiller le sens moral.

La foi d'Abraham et de Moïse fut aussi celle de Josué et des juges, ces anciens prophètes qui continuèrent Tœuvre du patriarche et du législateur. Aucun d'eux cependant ne

n LE sbmiue:!t de dieu

8'cleva à la hauteur de leurs grands prédécesseurs; aucun d'eux n'atteignit l'importance historique de Moïse, purce qu'aucun ne révéla des idées réellement historiques. Le sentiment de la divinité, réveillé dans le peuple juir par Moïse, menaçait de périr dans l'éparpillement de la nation, dans le sensualisme, dans l'idoUtrie vers laquelle elle inclinait. C'est du besoin de l'unité que sortit la royauté ; mais ce n'est qu'après te schisme que ce désir et ce besoin de l'unité trouva des organes inspirés dons les prophètes nouveaux, parmi lesquels Ëlie d'Israël occupe la première place. C'est lui qui se voua le premier avec énergie à l'extinction de celte idolâtrie qui s'était tant répandue dans le peuple de Dieu ; c'est lui qui aiïronta les huit cent cinquante prêtres de Baal et les livra au peuple courroucé ; rvivant seul à tous les prophètes persécutés colère d'Achali, se réfugia au montSinaï, et is Moïse, futlionoré de la vue du Tout-Puisla directement et intelligiblement, non par igan, non dans le fracas du tremblement de les llammes dévorantes, maïs dans le léger lU soir.

manifeslalion de Dieu : il se révèle dans les fers et dans le miracle de la conscience. Mais, si les phénomènes delà nature sont puissants et émouvants, Dieu n'y est cependant pas renfermé; il faut que son soufllc, qui pénètre l'âme, fasse entendre sa voix, et cette voix annonce à Élie la ruine di[ méchant et le triomphe du juste. <i 11 arrivera qnc quiconque échappera de l'cpée de llazazel, sera mis a mort par Jéhn, et quiconque échappera de l'cpée de Jéhu, sera mis à mort par Elisée. Mais je me suis réservé sept mille hommes de reste en Israël, savoir tous ceux qui n'ont point Qéchi le genou devant Baal et dont la bouche ne l'a pas baisé. » (Rois, XIX, 1. 1.) Il est à peine un prophète dont l'aclion ait laissé une

trace ausM vivaute dans le souvenir de son peuple. C'est lui que vante le livre des Machabées; c'est lui que glorifie Jésus Christ. Le prophète Malacliic, au temps des Perses, espérait en son retour, et le peuple crut voir Élic dans saint Jean- Baptiste.

Jérémie, le quatrième héros national des Hébreux, vécut dans un temps de décadence, et la forme de son oeuvre n*cst pas à la hauteur de la poésie antérieure. La prophétie était devenue de plus en plus contemplative, et la contemplation parle en prose. Cependant le caractère propre de la propliétie hébraïque, l'union de la pensée, de Texhortation et de l'action avec le don de roir, se trouve encore tout entier chez lui. Plus d'une de ses prédictions — celle de la captivité entre autres — s'est accomplie; mais c'est surtout comme chef populaire et comme patriote qu'il est éminent. Quelle que soit la grandeur de l'homme moral et du penseur, elle est subordonnée chez lui à la vertu du citoyen et de l'homme d'action. Aussi son histoire ' personnelle est-elle intimement liée à celle du peuple.

Pendant la tentative que fait Josias de rétablir le culte de Jéhovah (626 av. J. C), Jérémie reste silencieux, parce qu'il ne voit de salut que dans l'amélioration morale et qu'il fait peu de cas de la restauration extérieure du culte. Ce n'est qu'après la mott de Josias à Megiddo, qu'il élève la voix contre Joachim, qui, n'osant frapper le prophète luimême, jette au feu ses écrits; et, lorsque la bataille de Circesium a justifié ses prédictions, il n'en devient que plus pressant et plus éloquent. Dans ses avertissements à son peuple, il se montre supérieur à Démoslhcnes et à Cicéron, puisque dans le bien et le mal de sa patrie il sent en même temps le bien et le mal de riiumanité; rien ne peut lui enlever sa foi dans les destinées de l'une et de l'autre. Par-dessus la destméc particulière de son peuple, il voit refleurir et prospérer le royaume de Dieu. Jeté en prison, il ne cesse de

^^lé

protester; après avoir passe vingt-deux années «n luttCH incessantes avec JoacUira et Zédékiab , il assiste, sans jamais se décourager, à la captivité de Babylonc. C'est le moment même où l'ennemi va s'emparer de Jérusalem, qu'il choisit pour y acholer une terre, témoignant ainsi de sa confiance inébranlable. Un instant, pendant le siège, il semble qu'on veuille l'écouler; mais, dès que l'ennemi s'éloigne, on retire les concessions qu'on lui a faites; et, comme il résiste, ou le renvoie en prison. Pendant quelque temps le roi le prolégc, mais secrètement et comme s'il en avait bonté; bienlôt il le livre, pour te faire retirer peu après et clandestinement de la fosse où il a été précipité. Lorsque la ville est prise et que les Babyloniens lui rendent In liberté, il demeure cependant fidèle à la cause nationale et se rallie au petit nombre de ceux qui lin Icsexliorte-t-il i rester sur la terre Igrc lui, ils se retirent en Egypte, où i) : se séparer des derniers représentants Il survécut donc aui grandes calamités is ce ne fui que pour tomber, après . do liiUes béroïques, sur la frontière le ce même peuple pour lequel il avait ic comme blaspbématcur, lui qui avait du vrai Dieu.

prophétisé avant Jérémie ; d'autres rôle sur le peuple de Dieu ; mais aucun I grandeur de ce propliète ; l'action d'aucun d'eux ne fui aussi durable. Écrivain sans égal dans son temps, homme d'Ktat dont on demande les conseils, bien qu'on ne s'y conforme jamais, lutteur infatigable, il garde toujours 30 force d'àme, sa Uante supériorité. Kon-seulemcnl le roi, les grands, les prclrcî, l'abandonnent; les siens eux-mêmes le renient: rien ne rebute le vaillant patriote. Si parfois l'impatience et le découragement veulent s'emi)»-

rer de lui, il demande à Dieu la force nécessaire pour les vaincre, et il se relève, et, vers la fin de sa vie, il retrouve toute sa sérénité. Pas un mot d'impatience ne lui échappe à ses derniers moments. Sa mort est semblable à sa vie. Ainsi que Cassandre et Démostliènes, il n*cst jamais écouté vivant, et le prophète inflexible, Tami éprouvé et fidèle du peuple, est mis à mort, «comme sacrilège et ennemi de Dieu ! Une telle personnalité ne saurait périr; ce qu'elle a accompli est acquis à l'humanité, et l'humanité ne Ta point ouUièi Au temps du Christ, Jérémie est « le prophète b par excellence. Élie et lui sont considérés par le peuple comme les prédécesseurs du Messie, et Judas Machabée le voit assis près du trône de Dieu dans la splendeur céleste.

C'est à lui que songe son élève inspiré, le prophète inconnu dont les écrits ont été joints à Tœuvre d'Isaïe (Isaïe, chap. So), quand il parle du seiviteur de Dieu^ qui, transfiguré par le mépris des homnies, par la persécution, les périls du la mort et la fin du martyr, ramènera le peuple d'Israël à la vraie connaissance de Dieu. Les apôtres, il est vrai, et tous les chrétiens ont vu dans cette image le récit des souffrances du Christ, et ils ont eu raison, en un sens. Dans le passé cependant, cet homme, prototype du Christ, n'en était pas moins Jérémie. Les théologiens, partant de ce point de vue erroné que la prophétie consiste dans la négation de l'histoire, tandis qu'elle n'en est que Télucidation tombent, comme presque Iq^jours, dans le culte de la lettre en ne cherchant point à pénétrer l'esprit. Ils ne voient pas que, tout au contraire, les prophètes reconnais^ sent tous Téternel dans ce qui est passager, le parfait dans l'imj)arfait; que, dans les phénomènes de la vie terrestre, ils perçoivent les signes d'une vie divine. C'est ce qui a lieu pour Jérémie. *Son élève parle évidemment et claire* ment d'un homme que le peuple a vu et connu; cet homme,

c'est Jérémic, dont l'existence et le martyre se renouvelleront un jour dans le Christ.

Le serviteur de Dieu n'est pas non plus une personnification allégorique du peuple entier, ainsi que Tentendent les Juifs. Car l'auteur de ce récit n'opposerait pas en ce cas le peuple à ce serviteur de Dieu. Il ne faut pas davantage y voir l'ensemble des prophètes et de la partie croyante du peuple, puisqu'on n^a aucun argument et aucune preuve à.l'appui de cette thèse, et que l'impression produite sur tout esprit non prévenu, par la lecture de ces chapitres ajoutés au livre d'Isaïe, nous présente certainement l'idée d'une personne réelle ^ On ne saurait donc douter que les souffrances du serviteur n'appartiennent bien réellement à l'histoire du passé, comme sa glorification appartient à Tavenir. De cette façon tout s'explique et se retrouve fort naturellement, et l'on n'a qu'à comparer le récit de la vie du serviteur de Dieu et la vie de Jérémie pour voir qu'il s'agit ici d'une seule et môme personne. Et, si le prophète inconnu rappelle au peuple les paroles de son maître bien-aiméJéremie, c'est pour le fortifier dans la confiance que a les gentils seront bénis et s'en vanteront » dans ce peuple, et que la mission des Hébreux est une mission humaine et universelle, conviction fondamentale du grand prophète ".

^ CeUe opiuion de Bunsen a déjà été soutenue, de 892 à 9i2, par Rabbi Saadia de Sura.

Le chapitre (Vol. I, p^207 à 220] où Bunsen prouve que ce prophète mconnu n'est autre que Baruch et dans lequel il expose les raisons pour lesquelles son nom est tombe dans Toubli, est, sans contredit, un des meilleurs de l'ouvrage ; et, si l'on n'a pas cru devoir le reproduire ici, c'est parce qu'on s'est interdit formellement d'entrer dans les digressions critiques de l'auteur, qui retardent le développement général de son idée.

[fs'ote du traducteur.)

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LES Iftl^.ES D09IINAKTIS DES PROPHÈTES

Le sentiment d'où émanent toutes les sentences et toutes les actions des grands hommes dont on vient de parler, importe bien plus que tous les faits isoles à quiconque veut S"", pénétrer du rôle historique du peuple hébreu; et le miiiicl? qui défasse en grandeur tous ceux que la tradition a consacrés et celui même de l'accomplissement des prophéties de ces hommes, est certainement le miracle que la conscience humaine dans ce peuple se soit fpijours maintenue à une si grande hauteur.

Les prophéties en effet, envisagées dans leur sens idéal par le Christ, glorifiées et accomplies par lui, fureirlf bientôt dénaturées par les chrétiens, qui en firent une affaire soit ie formalisme judaïque, soit de superstitions païennes. 11 faut se garder d'y faire une part trop large à l'élément symbolique. Sion est bien réellement Jérusalem, Babylone est Babylone, Koresch est Cyrus, et les sauterelles sont des sauterelles; les soixante femmes de Salomon et seâr quatrevingts concubines sont bien autant de sultanes et de maitresses, et non des nations chrétiennes, comme on Ta prétendu. Mais pour les prophètes la réalité est un hiiroir dans lequel ils voient la vie de l'esprit; les destinées particulières de leur peuple et de leur temps ne faisaient que manifester à leur foi les destinées de Thumanité et la toutepuissance de Dieu. C'est ainsi que le prophète peut voir dans Cyrus non-seulement Tliomme qui sauve les Juifs de la captivité de Babylone, mais encore le commencement d'une extension plus grande et plus sublime du royaume de Dieu

sur terre, lequel conduira Thumanité à la vraie liberté.

31 LE SENTIltEIlT DE DIEU

Sion restait ainsi à ses jeux la capitale du peuple élu et devenait en même tcmp!> le prototype de ce royaume de Dieu. Or, comme il y a une vérité étemelle dans cette idée du royaume de Dieu et comme les prophètes ont su bien reconnaître que !e point de départ de ce royaume était Sion, ils se sont trouvés les prophètes de l'humanité. L'accomplissement n'est donc pas vrai parce qu'ils l'ont prédit, c'est leur prédiction qui est vraie parce que l'accomplisse* ment l'a conArméc. Mais cet accomplissement lui-même a eu lieu parce qu'il résullait du développement Ac l'humanité, qui à son tour ressort et résulte de la pensée éternelle de Dieu. Croire à cette pensée de Dieu, voilà ce qu'on appelle religion.

Comme toute existence spirituelle a pour correspondance

une existence corporelle , comme le monde intérieur est

enveloppé du monde extérieur, il est tout naturel que hou

nomhre dts paroles prophétiques n'aient qu'une signilJ cation

purement locale et temporelle. Car, après tout, la première

immédiate, du prophète était d'agir sur son

>on peuple, afm de le conduire dans la voie

le plus élevée: toute prédiction de la ruine

n peuple suppose chez ce peuple ou l'Im-

intir; si donc, dans le premier cas, la voix

du prophète est écoutée et que la nation revienne à des seul î-

ments meilleurs, la ruine annoncée est détournée, de même

que le salut promis ne s'accomplit point, si le repentir de

la nation n'a élé que passager; de sorte qu'il peut arriver

souvent que la bénédiction ou la malédiction du prophète

ne puissent s'appliquer en réalité. Ce n'est qu'en se faisant

ainsi une idée nette et claire de la nature du prophétisme,

qu'on évitera soit les ccueiis de ta superstition cl de la foi

Jteugio à la lettre morte, soit celui d'une incrédulité frivole

qui se raille des croyances séculaires de l'humanité. C'est à

ce point de vue qu'il faut se placer pour reconnaître les idées

fondamentales du proplictisme hébraïque, dont le centre est le royaume de Dieu, c'est-à-dire la réalisation sur la terre du plan divin, d'après lequel la lumière et la vérité régneront victorieuses de la violence e) du mensonge.

L'exposition historique de ces idées et leur explication philosophique montreront combien la doctrine des théologiens sur la prophétie messianique est insuffisante, incomplète et insoutenable. Reposant sur des malentendus en philologie et sur des erreurs en histoire, cette conception grossière obscurcit plus de vérités qu'elle n'ea laisse voir, et rend absolument impossible la vraie intelligence de l'histoire dans l'état où sont parvenues la pensée et la critique de nos jours. Bien plus, rimportance inintelligente qu'on donne à ces formules Ihéologiques, l'insistance qu'on met à les représenter comme Vcssence de la religion, ébranlent profondément, si elles ne détruisent, la foi de tous ceux qui réfléchissent, et corrompent les peuples chrétiens bien autrement que toutes les révolutions et tous les coups d'Étal politiques; car le chrétien cultivé n'admettra jamais que l'union avec Dieu, but de tout ordre et de toute morale religieuse, puisse dé- ^

pendre de puérilités pareilles. Ces doctrines sont d'ailleurs suspectes de mauvaise foi et d'imposture aux yeux de tous * ceux qui ne connaissent pas ou ne prennent pas en considé^ ration la puissance qu'ont sur les âmes les préjugés ihéologiques et les hypothèses superstitieuses. De cette façon, se prépare dans les églises chrétiennes une réaction anti-biblique dont les aveugles seuls ne voient pas les symptômes, et qui ne pourra être combattue que par ceux-là qui n'au* ront point contribué à l'amener.

Mais ils ne peuvent la combattre qu'autant qu'ils reconnaissent et prêchent, d^une façon conforme à la raison, l'essence des choses dont certaines gens n^admcttenl comme biblique et comme pieuse que l'apparence matérielle el b vaine ccorce, prétendant faire prêcher cette lettre

morte comme un dogme du liaut de toutes les chaires. Cinq grandes idées dominent les prophètes hébreux. La plus ancienne, diaprés laquelle la 7*eligionde V esprit est celle de Vavenir et doit devenir lepalrimoine commun de niumanité, a été formulée, dès le dixième siècle avant Jésus-Chrisl, par Joël, le premier des prophètes. Il faut se reporter aux circonstances dans lesquelles il Ta émise pour en sentir toute la grandeur. Le fils de Salomon venait d'être profondément humilié par Tinvasion du Pharaon Scheschonk; le temple et le palais étaient dépouillés; le deuil répandu sur le pays entier; car bien des fils et des filles de Juda avaient été vendus par les Phéniciens aux Ioniens et transportés au delà des mers. D'épouvantables fléaux vinrent fondre sur la contrée, chaleur, aridité, essaims de sauterelles. C'est à ce moment et, après avoir peint toute cette misère, que Joël annonce la vengeance divine à l'ennemi cruel, et, au peuple en deuil, fidèle au Seigneur, Vabondance et la pro${)érité. « Et vous saurez que je suis au milieu dlsraël, que je suis TÊternel votre Dieu et qu'il n'y en a point d'autre, et mon peuple ne sera plus jamais confus. Et il arrivera, après ces jours, que je répandrai mon esprit sur toute chair ^ et vos fils et vos filles prophétiseront; ^ vos vieillards auront des songes et vos jeunes gens auront des visions. Et même, en ce jour-là, je r^/)fl?irfrai mon esprit sur les serviteurs et sur les seyantes \ et je ferai des miracles dans les cieux et sur la terre, du sang et du feu et des colonnes de fumée. Le soleil sera changé en ténèbres et la lune en sang, avant que le jour grand et terrible du Seigneur ne vienne. Et il arrivera que quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé; car le salut sera dans la montagne de Sion et à Jérusalem, comme le Seigneur l'a dit, et dans les restes que le Seigneur appellera. » (II, 27; III, 5.)

On sait que le discours inspire de saint Pierre au premier jour de Pentecôte commence par Tapplicalion de cette prophétie. La religion de Tesprit se reconnut dans ces pa-

GIIËZ LES IIËBREUX. 57

rôles célèbres de 1 antique poëte, et Thistoire a justifié cette application. N'cst-il pas remarquable que la conception idéale et humanitaire du royaume de Dieu soit la plus ancienne?

Deux siècles plus tard, Tidée de Joël reparait chez Isaïe et Michée : « Mais il arrivera dans ces derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommet des montagnes, et elle sera élevée par-dessus les coteaux, ei les peuples y afflueront; et beaucoup de gentils iront et diront : Venez et montons à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob, et il nous enseignera ses voies et nous marcherons dans ses sentiers ; caria loi sortira de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem; et il exercera le jugement parmi beaucoup donations et il chàliera les peuples les plus puissants jusqu*aux pays les plus éloignés ; et ils forgeront leurs épées en boyaux et leurs hallebardes en serpes; une nation n'élèvera plusTépée contre l'autre et elles ne s'adonneront plus à faire la guerre. Mais chacun se reposera sous sa vigne et sous son figuier, et il n'y aura personne qui les épouvante ; car la bouche du Seigneur des armées Ta dit. Certainement tous les peuples marcheront, chacun au nom de son Dieu, mais nous marcherons au nom du Seigneur notre Dieu. » (Michée ^ IV, 1 à 5 ; haie, II, 2 à 4.)

C'est donc bien de Sion que le royaume du droit et de la vérité se répandra sur tout l'univers, et il sera suivi d'une paix universelle. Tous les peuples alors seront enfants de Dieu et reconnaîtront le vrai Dieu reconnu jusqu'à présent par les fidèles seuls d'entre les Juifs. Et les peuples ne périront point; ils conserveront, chacun, leur caractère national ; mais c'est Jéhovah, Dieu de tous, qui les conduira tous. C'est surtout Isaïe qui a le plus nettement formulé celte pensée de l'universalité finale de la croyance d*Abraham et de la paix de l'humanité. Assyriens et Égyptiens,

suÎTant lui, conserveront leur nationalité, mais un même sentiment de Dieu, une même idée les pénétrera. (XIX, 48,25.)

Le plus grand des prophètes, Jérémie, ne reste pas en arrière de ses prédécesseurs dans la profession de cette vérité, si contraire au préjugé généralement répandu sur le caractère exclusif de la religion juive. « Les païens, s'écrie-t-il, seront bénis dans le Seigneur et s'en vanteront (lY, 2) ; las gentils viendront de tous les endroits de la terre et diront : Nos pères n'ont possédé que des choses fausses et vaines qui ne peuvent servir de rien.» (XVI, 19.) Mais c'est la supposition de la justice divine qui à ses yeux justifie cette soumission des peuples au vrai bien : n ceci est un nom par lequel on le nommera : Seigneur qui est notre justice.» (XXIII, 6.)

Ce que le maître a enseigné, son élève dévoué, Baruch, le prophète inconnu, le répète à ses contemporains : « Tous tes enfants seront disciples du «Seigneur et grande sera la paix de tes enfants. » (Isaïe, LIV. 13.) « Vous tous qui avez soif, venez ici à la fontaine. »(/6tc{.LV,l.) ce Ma maison s'appellera la maisonde prière de tous les peuples. » (Ibid. LYI, 7, 8.) Mais qu*on lise dans la Bible les sublimes paroles de Baruch (LVH, 19), et surtout le chant de louanges adressé au Sei* gncur (ibid. LX), où est exprimée avec le plus de majesté et de beauté cette confiance dans le règne universel du Dieu de la justice, que, longtemps après (400 av. j. C), un des derniers prophètes, Malachie, professera encore en termes enthousiastes : « Depuis le soleil levant jusqu'au soleil couchant, mon nom sera grand parmi les gentils, et Ton offrira en tous lieux du parfum à mon nom et une oblation pure; car mon nom sera grand parmi les gentils, dit le Seigneur des armées. » (I, 11.) Et ce n*est pas seulement dans Tavenir, c'est dès à présent que le gentil peut arriver à Dieu; car le gentil qui prie Dieu et lui sacrifie d'un cœur pur

Ctf^EZ LES HÉBREUX. 39

lui est plus cher que les prêlrcs hypocrites du temple de JéhoTah.

À cette idée fondamentale ^u prophétisme se rattache étroitement cette antre : « afin que la religion de Pesprit 86 réalise, il faut que les formes exténeures quon y a substituées périssent par un jugement de Dieu. A Tépoque même où les royaumes séparés de Juda et.^*Israêl, malgré le rétabliivement du culte extérieur de la vraie religion, vivaient dans la volupté et Vinsooeiance des intérêts moraux, Amos le berger (vers 790) lé dit à la face des prêtres : « Moi le Seigneur, je hais et je rebute vos fêtes solennelles, et l'odeur de ce que vous m'offrirez dans vos assemblées solennelles ne me sera pas agréable. Que si vous m'offrez des holocaustes et des gâteaux, je ne les recevrai point et je ne regarderai point les oblations de prospérité que vous ferez de vos bétes grasses. Ole de devant moi le bruit de tes cantiques et que je n'entende plus la mélodie de tes harpes. Mais que le droit coule comme de l'eau , et la justice comme un torrent intarissable. » (V. 18 à 24.) Et, dix ans plus tard, Osée, après avoir châtié et flétri ceux qui s'adressent à Dieu avec des marques extérieures d'un repcnlir qu'ils ne ressentent pas, s'écrie : « Venez et retournons au Seigneur ; car c'est lui qui a déchiré, mais il nous guérira ; il a frappé, mais il bandera nos plaies. Il nous rendra la vie dans deux jours, et, au troisième jour, il nous rétablira, afin que nous vivions en sa présence. Connaissons le Seigneur, tâchons de le connaître ; son lever se prépare comme celui de l'aurore et il viendra à nous comme la pluie, comme la pluie de l' arrière-saison qui arrose la terre. Que te ferai-je, Éphraïm? que te Icrai-je, Juda? puisque votre piété est comme une rosée du matin, et comme une rosée du matin qui se dissipe aussitôt. C'est pourquoi je les frappe par les prophètes, je les tue par les paroles de ma bouche, et mes jugements sur eux paraîtront

comme la lumière qui se lève. Car je veux la piété et non des sacrifices^ et la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes. » (VI, 1-6.) .

C'est donc un jugement sévère iiui frappera le formalisme judaïque et sauvera le peuple ; mais ce salut, et ceci est la troisième des idées qui forment le fonds de la doctrine prophétique, le salut de Juda viendra d'un souvercdn^ issu de David ^ qui établira un royaume de salut et de paix éternelle dans rhumanité. Isaïe, au huitième siècle, indique comme ce souverain Hizkiaz (Ezéchias), le roi de Judée, mais les expressions dont il se sert pour le signaler sont tellement élevées que ce roi redresseur devient une personne tout à fait idéale. (VIIJIII 1-22, IX, 1-7.) Zacharie, l'aîné, reproduH, une génération après Isaïe, cette prophétie (IX, 9, 10.); mais c'est encore*.Jérémie qiii donne à la pensée son sens le plus profond, le plus idéal : a Voici, les jours viennent, dit le Seigneur, que je susciterai à David un germe juste, et il régnera comme roi, il«prospérera et il exercera le jugement et la justice sur la terre. Et en ces jours Juda sera sauvé et Israël habitera en sécurité, et le nom par lequel on l'appellera sera le Seigneur tiotre justice. » (XXllI, 5, 6.) Le sacrîGce pieux et conscient de la vie pour le peuple et pour l'humanité en Thonneur du royaume de Dieu, voilà la victoire sur le monde et ses empires, voilà la réconciliation de l'humanité avec Dieu ; telle est l'idée toute morale que se fait Jérémie de la religion, d'une religion toute intérieure qui doit prendre la place que s'est arrogée la loi extérieure ; telle est l'idée qu'a magniGquement exprimée son élève Baruch (Isaïe, LU, 15-5; UIL) dans ces pages éloquentes où il retrace les soufTrances et le martyre qu*à six siècles de là le Christ devait subir de nouveau pour racheter rhumanité perdue par le péché.

Or c'est le Seigneur lui-même qui viendra comme juge du monde et il établira par une puissance humaine le royaume

diviiiy qui sera maintenu dorénavant par Tcsprit de Dieu, vivant dans Thumanité; voilà la cinquième des pensées fondamentales de tous les prophètes hébreux, peni^ée que Jéréroie avait déjà exprimée en annonçant que le descendant de David, qui établirait la justice sur terre, serait nommé a le Seigneur, notre justice. x> Car évidemment il entend dire par là que Dieu établira, par ce descendant de DaTid, son royaume au milieu de son peuple, mais pour Vhumanité entière. Et le prophète Malachie, sous la domi* nation des Perses, le répète : <x vous demandez la justice de Dieu (c'est ainsi qu^on peut résumer ses paroles ; II, 17; III, 1, 4, 18 ; IV, 5, 6) ; je vous dis qu elle viendra. Le Seigneur lui-même tiendra justice sur la terre entière ; il viendra à Yous comme messager de l'alliance, vous présentant de nouveau cette alliance que vous ayez jurée et que vous avez violée. »

n ne faut point oublier que la plus haute révélation de Dieu n'est jamais que l'homme lui-même et l'humanité, l'esprit infini dans sa manifestation finie, et, en termes abstraits, on pourrait ainsi résumer l'œuvre des prophètes : Ils ont annoncé, conformément à la loi, les commandements et les desseins de Dieu. Le plus puissant d'entre eux reviendra, comme un second Êlië ; mais après lui paraîtra le Seigneur lui-même, juge de l'univers, manifesté dans une personnalité qui montrera en elle la nature intime de Dieu et qui l'annoncera avec une puissance divine. C'est lui qui fondera le royaume de Dieu; car l'esprit divin se répandra de lui sur toute l'humanité qui croira en lui.

l'idée dominante dans les psaumes

Si Tœuvre des prophètes est la vérilablc épopée nationale du peuple hébreu, son lyrisme est tout entier dans les psaumes. Le poète épique trouvait Dieu dans la contemplation * du passé et du présent, le poëte lyrique descend dans Tintérieur de son cœur et de là élève le regard vers Dieu et l'univers, vers le peuple et Thumanité.

Trois âges ont déposé successivement dans ces pieux hymnes du psautier les idées et les sentiments qui les ont préoccupés : le temps de David et de Salomon, celui du schisme jusqu'à la captivité, enfin le temps du temple non-* veau^ Dans tous les trois nous retrouvons les idées principales qui donnent à ces épanchements lyriques une si haute por-

* Bunsen renvoie ici, comme ailleurs, & une œuvre capitale, son livre sur la bible (le Bibelwerk)^ et s'élève, ainsi qu'il le fait partout et toujours, dans le texte du livre que nous analysons aussi bien que dans les Eclatrcissements et Excurms qui forment l'appendice du premier volume, contre la théologie aveuglément orthodoxe qui ne tient aucun compte des résultats de la science moderne. C'est princit^alement dans ces Eclairdssementê qu'il expose ses vues sur la date des livres sacrés dont il parle dans le texte : quant à ce qui est des divers groupes de psaumes et de la date de leur composition, il ajoute ces mots significaiifs : a Même m Angleterre^ quiconque tient tant soit peu à son honneur d'écrivain, n'ose plus contester la réalité de ces époques diflérenles dans le psautier. D'après les indications du texte biblique lui-même, nous possédons dans ce li\Te des restes tirés de recueils particuliers de dates diverses. L'étendue mémo de la période pendant laquelle ce saint enthousiasme lyrique n'a cessé de se produire, rend cette collection d'autant plus précieuse. Rien ne caractérise mieux la pauvreté de certaine théologie prétendue orthodoxe, mais au fond incrédule et tout à fait nnlibiblique, que la conduite de cet évoque distingué de l'église anglicane, qui, il y a peu d'années seulement, a traité tout naïvement le psautier comme un recueil de chants d'église, comme une sorte de paroissien prédestiné à la communauté chrétienne et qu'il était de rigueur de chanter ou de lire d'un bout à l'autre tous les mois selon le bréviaire romain ou la liturgie anglicane I »

tée historique : Tunité du genre humain repose sur Funité de la conscience, d'accord avec la loi (Y. le psaume de David XXYD, 8 ; celui de la seconde époque, XXXYI, 8-10; et celui d'après le retour, CXXXIX, 1-12); celte conscience de l'existence de Dieu est Tunique et indestructible consolation de l'âme ; elle s'identifie à toute vie morale sérieuse. (LXIII, 2-9, SXXIX, 5-8, 15.) Cette vie morale consiste avant tout à comprendre que le péché est une aliénation de Dieu, aliénation de laquelle il faut revenir en humiliant le moi, et sacrifier le moi comme témoignage de reconnaissance. (XXXII*, 1-7; XL, 2-4, 7-11; L, 1-15.) « Crois-tu que je veuille manger la chair des taureaux ou boire le sang des boucs? Offre donc à Dieu la reconnaissance. » D*après la loi de Tordre moral, valable pour Tindividu comme pour les peuples, le mal se détruit lui-même, le bien et le vrai se conservent et progressent. (IX, 8-9 ; XI, 4-7 ; XXXVII, 1-13, 17, 25, 54 ; LXXIII; LXXYI, 11 ; LXXYII, v. 11-15 ; CXXY.) Cependant le vrai et le bien ne sont pas la propriété Aclusive d'une nation, pas même du peuple élu de Dieu ; le royaume du bien et du juste, et c est là la dernière et la plus considérable des idées qui forment le fond des convictions des psalmistes, le royaume divin est destiné à devenir un royaume universel sur terre. « Jérusalem est fortement fondée sur les monts sacrés. Le Seigneur aime les portes de Sien au delà de toutes les demeures de Jacob. Des choses splendides t^ont été annoncées, ô ville de Dieu. Je nommerai TÉgypte et Babylone comme celles qui me confessent; et le Philistin, le Tyrien, l'Éthiopien sont nés ici. Et, de Sion, Ton dira : « Tout homme y est né et le Très-Haut lui-môme « Ta bâtie. Le Seigneur comptera dans le livre des peuples a et il dira : « Celui-ci est né là, et ils chanteront comme « dans la musique de fête : toutes mes sources sont en toi. » (LXXXYII, XCYI, CXLY, YllI, XXIY, XCIH, XCYI, XCVII, XCIX, CXLY, LXXXY.)

Comme la poésie des psaumes est au-dessus ie tout ce que l'Asie a produit de lyrique, le recueil des Proverbes^ qui rappelle par bien des côtés la poésie gnomique des Grecs, est bien au-dessus de tous les choix de sentences deTOrient, même de celles des Arabes. La vraie sagesse est le fond de la doctrine qui y est déposée ; la vraie sagesse consiste à pénétrer le dessein de Dieu, à connaître sa volonté et son dessein sur Thomme ; et le culte ne suffit nullement à acquérir cette connaissance. La réflexion et la conscience peuvent seules la donner, et l'homme ne saurait trouver le bonheur que par elle, qui lui fait découvrir la sagesse divine dans la nature extérieure aussi bien que dans Texistence humaine. C'est elle qui rassérène sa vie. Quel que soit le fardeau du péché, l'aspiration sincère vers le bien et l'humilité justifient Thomme devant Dieu. On ne voit^ ni dans les proverbes, ni dans les psaumes, aucune trace de cette triste philosophie qui, dans le reste de l'Asie, associe le pressentiment de la mort à une joie bruyante et à une volupté extatique. Le souffle de mélancolie, cependant, qui traverse toute la vie de l'Orient, respire aussi dans cette poésie, mais mitigé ; car, si Ton y rappelle si souvent la brièveté de la vie humaine et l'humilité de la condition terrestre, ce n'est que pour diriger le regard de l'homme sur ce qui est éternel, au-dessus des modifications du temps et de Tespace. « C'est à moi-, dit l'éternelle Sagesse, le Verbe de Dieu, c'est à moi qu'appartient le conseil et l'action ; c'est moi qui suis la raison ; la force est à moi; c'est par moi que les rois régnent et que les princes déterminent ce qui est juste; c'est par moi que les princes sont princes et que les souverains sont juges de la terre.... Le Seigneur m'a créée, comme la première des créations, longtemps avant ses œuvres. Depuis l'éternité, j'ai été ointe, depuis l'origine, depuis les premiers commencements de la terre. Je naquis quand il n'y avait pas encore de profon-

deurs, quand les sources qui sont grosses d'eau n'existaient pas encore; gvant que les montagnes fussent fondées, avant les collines, je naquis. Avant qu'il eut formé la terre et les prairies, et les couches de la glèbe, lorsqu'il ordonna les cieux, j'étais présente; lorsqu^il tira le cercle sur la surface de la profondeur, lorsqu'il attacha les nuées là-haut, lorsque les sources des flots grossirent, Iprsqu'il mit une limite à la mer afin que les eaux ne dépassassent pas ses bords, lorsqu'il établit les fondements de la terre, j'étais près de lui comme son ouvrier, son enfant favori de tous les jours ; et toujours je jouais devant lui, je jouais sur le cercle de la (erre; et les enfants dos hommes faisaient mes délices. » (Prov. Vin, 8 ; XX, 9 ; III, 18 ; XV, 4; XI, 30 ; XIII J 2, Psaume CX.) Mais ce qui est surtout d'une portée historique, c'est la foi des auteurs de ces proverbes et dé ces psaumes dans l'avenir de l'humanité. (Ps. XXII.) « Toutes les extrémités de la terre s'en souviendront et se convertiront au Seigneur, et toutes les générations des gentils se prosterneront devant lui. Car le règne appartient au Seigneur, et il domine sur les nations. Tous les riches de la terre, à leur repas, se prosterneront devant lui ; les pauvres aussi, tous ceux qui sont foulés dans la poussière, fléchiront le genou devant lui, même celui qui n'a pas de pain et qui ne peut garantir sa vie. Les générations qui viendront le serfiront, et parmi les enfants des petils-enfants on parlera du Seigneur. Ils Viendront et porteront son salut et annonceront son œuvre aux générationis qui naîtront. »

Ce ton d'espérance ne retentit jamais avec plus die confiance que dans les misères et les souffrances de l'individu et du neuplo, puisque la plupart de ces chants datent de la plus profonde humiliation du peuple saint ; et toutes ces idées pleines d'encouragement et d'élévation ne furent point le produit de la loi liturgique ni de la tyrannie des formes extérieures ; elles firent conçues et se maintinrent à côté de

cette loi et de cette tyrannie, et malgré elles. Que ces idées sur la destinée du genre humain aient pu, sous, ce poids de la loi et des coutumes, donner le ton, et, pour ainsi dire, la note essentielle de la philosophie hébraïque, c'est peutêtre plus admirable encore que de les voir se maintenir sous l'oppression matérielle de l'étranger et dans la misère publique. C'est là que Ton retrouve celte force de ténacité propre aux Sémites, et ce qu'il y a d'exceptionnel et d'unique dans l'histoire du peuple hébreu.

l'idée 0£ dieu dans l'état et la PUILOSOPniE DES IIÉBRECI

La vie politique des Sémites repose sur la constitution patriarcale. Dès qu'ils dépassent cette forme, ils se trouvent dans des situations à la hauteur desquelles ils ne sont plus. La dictature spirituelle leur devient bientôt insupportable, et la dictature temporelle, telle que le khalifat, dégénère en despotisme. Ils sont républicains, sans cependant être aptes à fonder une république politique, comme cela se voit, surtout d^ns l'Ancien Testament ; car ils détestent la royauté et ne l'acceptent que parce qu'elle leur semble imposée comme une malédiction et comme une punition de leurs péchés. Par contre, le Sémite obéit volontiere à un chef de tribu, pourvu qu'il soit énergique, généreux et juste; car il ne voit de titres au pouvoir que dans la personnalité. Une personnalité peut l'enthousiasmer, l'entraîner ; la prétention d'une royauté héréditaire le froisse et lui répugne, et, s'il la subit temporairement, il s'y soustrait dès qu'il le peut. S'il réussit par exception à établir des républiques politiques, ce n'est jamais que dans des villes florissantes, dont le commerce et

CHEZ LES HtBREUX. 47

la navigation le mettent en rapport avec d'autres peuples et le forcent à sortir de son exclusivisme de tribu ; et là même, comme à Sidon, Tyr, Carthage, ces états ont des formes qui ne garantissent nullement la liberté. Tous les autres Etats politiques des Sémites ont été des empires despotiques S

C'est donc dans la constitution patriarcale seule que le Sémite trouve les conditions d*une vie libre et nationale, conforme à son génie. La plus vaste et la plus grandiose des fédérations de tribus que Ton ait vues parmi les peuples sémitiques, est celle des Arabes, à l'époque de leur premier développement comme natjpn, c*est-à-dire dans les premiers temps de Tlslam. Mais ici encore c'est Télément religieux qui pousse à la formation de TEtat, si Ton peut appeler de ce nom celle fédération ; et ce n*est que le contact avec d'autres peuples qui lui donne un caractère à proprement pyler historique. Car les Arabes ne sont que conquérants et n'ont jamais rien créé, ni dans l'art ni dans la science, qu'on puisse appeler historique. Leurs mosquées les plus anciennes sont l'œuvre des Byzartins; leurs sculptures, celles de l'Assyrie, par exemple, cont bien inférieures à la statuaire égyptienne; leur philosophie est celle d'Aristote, ou, du moins, s'ils en ont une, elle ne dépasse pas le degré de sagesse morale qui s* exprime par des sentences.

Il faut se faire une idée claire de ce rôle des peuples sémitiques dans l'histoire, et il est nécessaire de se mettre à ce point de vue de la race, de reconnaître cette base commune de toutes les branches sémitiques, pour pouvoir rendre pleine justice aux Hébreux. Chez eux, nous trouvons trois degrés de la vie sociale : le simple état de famille, constitué

' Les Btau phéniciens et babylonien n'avaient-ils poiatune base chamitii]ue» cl pcurent-ils être réellement aUribués au& Sémite i7 Grande question, qu'on ne peut diacater ici, mais qu'il est boa au moinj de poser.

[Note de t éditeur.)

par le mariage, T élargissement de cet état eu patriarcbat, et la fédération des tribus.

Dès Abraham, la monogamie est le rapport légal entre homme et femme chez les Hébreux, et il n'y a queTabsence d'enfants qui justifie l'union avec une seconde femme. Le mariage est ici essentiellement unitaire, et le plus ancien document de ce peuple, la Genèse, symbolise admirablement déjà, dans l'histoire d'Adam et d'Eve, cette identité de deux êtres qui donne à la monogamie un caractère si moral et si idéal. Cette idée du mariage, comme d'un lieu unique entre deux personnes, les prophètes et les livres dogmatiques Tont conservée, et q^st la puissance de l'amour conjugal que célèbre encore le Cantiique des cantiques. Sans doute la complète égalité de la femme n'appartient qu^au christianisme ; mais la racine de ce principe se trouve déjà dans la foi et dans les mœurs hébraïques; et c'est à ce germe contenu dans l'Ancien Testament qu'en appelle Jésus, lorsqu'il prononce ce jugement sur le mariage qui étonne si fort ses disciples. La polygamie, il est vrai, n'est pas défendue aux patriarches, mais elle est essentiellement différente de la vie de sérail telle qu'on la rencontre à la cour de Salomon, organisée à l'instar des cours des despotes orientaux , et, celle-ci, le Deutcronome la condamne expressément. Aucun autre peuple sémitique n'a ce respect de la di* gnité humaine que nous trouvons chez les Hébreux dans les rapports des enfants avec les parents, de l'homme avec la femme, du riche avec le travailleur, du maître avec le serviteur, et qui est le principe non-seulement de la famille, mais de toute vie morale. Nulle part ailleurs, en effet, les Sémites ne montrent cette humanité envers l'esclave ; nulle part ils n'ont cette estime de la femme qui nous frappe chez les Hébreux et qui a permis le développement de si grands caractères féminins, d'épouses, de mères,. de prophétesses et de chefs de tribus. Aucun Hébreu, on le sait, ne pouvait

CHEZ LES IIKBREUX. 40

semr plus de six ans, à moins qu'il n'y consentit librement. L'esclave lui-même, et il n'y avait que des esclaves étrangers, faisait partie de la communauté ; blessé en subissant une punition, il acquérait la liberté; et Tesclave fugitif d'un autre pays qui cherchait un asile dans une ville juive, n'était point livré à son maître. Il n'y avait point de châtiment corporel pour l'homme libre.

Quel est le principe qui anime toute cette législation si humaine, au milieu des lois barbares du monde sémitique? N'est-ce pas ce sentiment de la divinité dans l'homme qui forme le fond de toute la pensée juiv^î? celte croyance ferme et énergique à la sainteté de la personne humaine, image de Dieu? Même à des époques postérieures, l'exclusivisme national ne réussit pas à extirper ce germe fécond de la vie juive, et, jusque dans les temps de la décadence, le vrai patriote honore Thumanilé même dans l'étranger. « Le Seigneur... aime les étrangers et leur accorde vêtement et nourriture; c'est pourquoi vous aussi vous aimerez les étrangers; car vous avez été étrangers dans la terre d'Egypte. »

Par cette foi antique dans la ressemblance morale de l'homme et de Dieu, par ce caractère humain des patriarches et de la loi, par cette reconnaissance de la loi morale comme base de l'état politique fondé par Moïse, cet état est digne encore aujourd'hui d'être le modèle de l'état chrétien, et rien ne serait plus avantageux, non-seulement à la morale publique, mais encore à l'esprit libéral e* politique, que la lecture plus assidue de la Bible dans les pays, comme l'Allemagne et la France, qui l'ignorent presque complètement^

^ Celte assertion a lieu il'élonncr le lecteur français, qui suppose qu'un pnyj protestant, possédant une œuvre Traiment nationale comme i:i traduction de Li Bible de Luther, doit nécessairement être U'cs-familier avec rEcriturc sainte. Bunsen cependant ne parlait pas à la légère. I^s parties de l'.4iIo nwigRcuù la réaction c;itholi(}ue, l'indifférence religieuse ou la science moderne n'ont pas détruit la rérilablc iradit'on protestante, sont Irès-liiniléos.

En effet, cette foi dans Tordre moral n'est pas seulement la base de la famille juive; elle est aussi le fondement de Tétat politique du peuple hébreu. La liberté de Tindividu et le self-govemment, d'un côté, le respect de la loi comme d'une chose divine, de l'autre, voilà les deux piliers de cette constitution, et ceux qui cherchent dans l'Ancien Testament des justifications de l'absolutisme, ou ne savent ce qu ils font, ou mentent eiïrontément. On peut dire en ce sens que le couronnement de toutes les institutions juives est dans cette parole de Moïse, que saint Pierre lui a empruntée en constituafit la communaytc chrétienne : « Vous serez un royaume sacerdolal et un peuple saint. » (Exod. XIX, 6. — Petr. II, 5, 9.) Et qu'on ne vienne pas objecter l'histoire même du peuple juif, infidèle à cette loi sublime ! Sans doute l'édifice ne fut pas digne de la base sur laquelle il devait s'élever; sans doute les tribus, incapables de former une véritable constitution fédérative, se séparèrent bien vite après la mort de Josué, et devinrent tributaires de quiconque sut acquérir une puissance prépondérante en Asie; il n'en est pas moins vrai que la pensée morale et religieuse de Moïse se conserva toujours, comme une branche de salut à laquelle elles purent se rattacher, comme un noyau autour duquel elles purent s'agréger de nouveau, ne fût-ce que pour un temps : la haute mission des Hébreux n'en fut pas moins, au milieu des plus tristes circonstances, sous le joug de l'oppression qu'ils avaient cuxmcmcs provoquée, et jusque dans leur ruine, de dégager ce qu'il y avait de divin et d'humain tout à la fois dans leur nature; et c'est là leur plus grande gloire.

Que si l'on passe de l'état politique des Juifs a ce qu'on peut a|3pcler la philosophie hébraïque, les mêmes caractères frappent' le lecteur attentif de la Bible. La langue des Hé^

breux elle-même révèle déjà Tidée que nous avons retrouvée partout comme le fondement des croyances et des mœurs juives, ridée de la personnalité morale. Que Ton réfléchisse seulement au contraste qu'offrent Tidiome de Moïse et celui d'Homère. Le moi, dans Thébreu, c'est l'âme (mon àmc, moi; ton âme, toi, etc.); chez le grec, « des milliers d'âmes de fils de héros sont envoyées aux enfers ; mais eiixmêmes sont étendus en proie aux chiens; » et le nom de Dieu révélé à Moïse, Jahveh — je suis Celui qui Suis, c'est-àdire je suis l'être, l'essence de toutes choses, — quelle idée profonde de la valeur de la personnalité ne renferme-t-il pas !

C'est encore celte profondeur, unie au sérieux moral, et au sentiment de l'imperfection humaine, qui donne une si haute valeur historique aux deux œuvres relatives à Tordre moral et à l'action de Dieu dans le monde que renferme la Bible, au livre de Job et à l'Ëcclésidàte.

Le livre de Job est un drame sémitique du temps de la captivité ; mais la forme dramatique y est encore toute enveloppée et comme entravée par les habitudes épiques. Le fond du récit est d'ori<;ine arabe ; il était connu longtemps avant Ézéchiel, comme un Uvre populaire araméen. Mais ce fut vraiment un grand génie que celui qui, d'une antique makaméj devenue livre populaire, sut faire la première théodicée ou justification de Dieu. Avec quelle supériorité il sait 8 élever, de cette conception vulgaire qui considère la souffrance comme une punilion de Dieu, à l'idée sublime que la souiïrance est une expiation et une purification, et jusqu'à la conviction que le mal même, malgré lui, fait avancer le bien en ce monde ; néanmoins il ne se dissimule pas que pour reconnaître l'action de ces lois éternelles de l'ordre moral, il faut s'élever au-dessus de la vie de l'individu , et que souvent le cas spécial ne serait susceptible d'aucune solution, sans la foi absolue en Dieu tout-puissant et juste. C'est cette soluiion sublime qui met le malheureux, malgré

î»2 LE SENTIMENT DE DIEU

SCS impalicnccs et ses accès de désespoir, bien au-dessus des amis qui le combaltent par de pures formules' conventionnelles, sans vraie charité, sans intelligence supérieure et sans foi. Cette condamnation de la sagesse de convention et de la foi aveugle et traditionnelle, qui voit dans la souffrance une punition infligée par la diviniié, constitue, à elle seule déjà, un progrès remarquable dans la notion de Dieu ; et la conviction de Tinfaillibilité de la conscience individuelle, qui règne dans les paroles de Job, ne fait que consacrer ce progrès.

Cependant la pensée fondamentale, la pensée vraiment historique du livre, n^cst pas là. Elle est dans cette persuasion intime qu'il existe entre Dieu et rhommc un rapport personnel et indestructible, pensée essentiellement hébraïque. Détournant le regard des merveilles de la nature et le fixant sur les empreintes de Dieu dans les cœurs et les destinées des hommes, le pieux écrivain y trouve la confirmation de Tordre moral et Toccasion de louer les desseins impénétrables et la justice de Dieu. C'est là ce que Job reconnaît, avec humilité, à la fin du livre ; maintenantseulement il croit : jusque-là il n'a connu Dieu que par ouï-dire; maintenant il le voit face à face, car il a acquis une conviction personnelle. La foi de Job a donc sa racine dans cette fermeté avec laquelle il croit au rapport personnel de Thomme juste avec Dieu, et à la justice du gouvernement divin ; c'est cette croyance qui lui fait rejeter toule foi de convention que Texpérience personnelle ne viendrait pas accompagner, redresser, vivifier ; en un mot, toute religion purement extérieure^ L'apparition de Dieu (XXXVIII) n'est autre chose que cette révélation de la divinité au fond de la conscience individuelle. Dos que celte voix a parlé à Job, il se soumet; il ressent les béatitudes de la vraie foi et il est justifié devaiit Dieu.

Le livre do Job est le point culminant de la philosophie

hébraïque; bien qu'il atteigne déjà le point de vue clircticn, ridée de la toute-puissance el de la justice de Dieu, qui domine dans la loi de Moïse, obscurcit chez lui encore l'idée de la charité divine; ily a là encore comme un sentiment de la colèie de Dieu qui pèse sur les âmes ; et, si Job s'élève au-dessus de ce sentiment accablant, ce n'est que par la haute idée qu'il se fait de la nature divine de la conscience ; ce n'est point là le sentiment de l'amour de Dieu qui anime la religion du Nouveau Testament.

Le second livre philosophique des Hébreux, VEcclésiaste^ est loin d'exprimer des notions aussi élevées et des convictions aussi sereines que celles qui résultent de la pensée de Job. L'auteur de ce livre obscur voit bien aussi que la sagesse est le plus grand des biens, que la folie est méprisable et que la religion purement extérieure est folie et péché h la fois. La vertu de la justice est bien aussi pour lui ce qu'il y a de vraiment divin dans la vie humaine ; cependant, tout à ses yeux n'est que vanité ; les insensés et les coupables prospèrent tandis que le juste et le sage sont dans la détresse et que les bons sont oubliés. La doctrine pratique du philosophe est donc de jouir du moment présent, mais avec sagesse; sa doctrine métaphysique, de voir dans le tout un cercle c'erncl. Tout ce qui arrive est déjà arrivé et arrivera encore : vanité des vanités I

Pour ne pas juger trop sévèrement une telle manière de voir, il ne faut pas oublier que la parole du divin Homère sur les individus s'applique à plus forte raison aux peuples : « La providence de Jupiter ôte la moitié de sa vertu à riiomme qui tombe dans la servitude. » Les grands esprits sont seuls capables de prêcher la justice de l'ordre mor.d dans des époques de servitude politique et d'hypocrisie religieuse, époques qui, de tout temps, ont engendré plus d'incrcdulité et d'impiété que toutes les révolutions et tous les livres des athées.

Si ' LE SENTIMENT DE DIEU

LA PENSÉE DESnÉBRBUX DANS LES DEUX DERNIERS SILCLES AYANT JËSUS-CIIRIST. LE SENTIMENT DE DIEU CUEZ LES AUTRES SÉMITES. — LA BIBLE.

Le règne d'une philosophie négative, el les progrès d'une fatale séparation de la foi et de la science, de la piété et de la vie, de Tadoration et de la pensée, n'empêchèrent point dans le peuple hébreu la renaissance de la foi nationale.

C'est la plus grande gloire des Juifs que les atroces persécutions des Solcucides aient suscité chez ce peupled'hcroïques exploits et de nobles espérances. L'ancien prophétisme était mort d'une mort naturelle au temps des Perses, el ne devait plus ressusciter sous la môme forme; mais la foi et le lyrisme enthousiaste restèrent aux Juifs, comme aux Allemands durant la guerre de Trente Ans. L'espoir du salut et d'une grande expansion du royaume de Dieu sur la terre s'exprima pendant ce temps dans des psaumes touchants et sublimes; et un homme pieux annonça, au milieu dos scènes d'horreur de l'année 169 avant Jésus-Christ, la victoire prochaine de la justice et de la liberté sur le cruel et insensé Aniiochus, et la réalisation d'un ordre politique fondé sur le droit et la liberté dons le monde entier; nous parlons du livre de Daniel ; il appartient à ce temps.

Du jour où Alexandre eut fondé un gouvernement grec en Syrie et en Egypte, le pays qui servait comme pont entre ces deux contrées, la Palestine , fut mis en contact avec l'hellénisme de façon à ébranler profondément le judaïsme. L'établissement des Lngides en Egypte et des Séleucidcs en Syrie, et les guerres entre ces deux dynasties, rendirent Cl t(e situation de plus en plus périlleuse; et, lorsqu'à la

mort de Séleucus Philopalor, Antiochus Épipliane hérita de l'empire syrien, la ruine de Juda sembla inévitable. Ce monarque en effet se proposa nettement d'anéantir l'élément hétérogène que formait entre les États grecs l'indépendance juive. Les sept premières années. de son règne furent encore supportables ; mais ensuite il organisa une persécution systématique et sanglante. Ce que la corruption et la séduction ne réusissaient pas à gagner, fut écrasé ; la mort des martyrs attendait les confesseurs de Jéhovah. Comment, dans de telles conjonctures, la parole libre peut-elle se produire autrement que sous des voiles? Un pieux patriote résolut donc d'adapter aux besoins du temps les traditions populaires qui existaient sur-Daniel et d'adresser, au nom de Daniel, des exhortations et des prédictions aux fidèles d'entre le peuple *. Symbolisant par des bêtes féroces les empires babylonien, mèdc, perse et grec, il montre Dieu, V Ancien des jours, tenant justice sur eux ; assignant à chacun son temps et l'heure de sa ruine, « jusqu'à ce que, dans les nuées des cieux, -vînt le Fils de Ihomme, et il vint jusqu'à l'Ancien des jours et on le fit approcher de lui. Et à lui furent donnés la seigneurie, et Thorticur et le règne, afin que toutes li*s nations et les peuples de toutes langues le servissent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera point détruit (VII). » Tous les autres royaumes seront détmits ; (( mais le règne, la domination et la grandeur des empires seront donnés au peuple saint du Très-Haut, dont le royaume est éternel, et tous les empires lui seront assujettis et lui obéiront. »

* Ici comme parloul nous supprimons, bien & regret, les digressions eritiqaes par lesquelles Bunsen élablil longuement ses opinions sur l'époque où les lirrcs qu'il cile furenl composes. Nous écrivons, non pour les savants, mais pour faire connaître au public la pensée d'un homme dont la vaste érudiiioQ et In prof6ndei«iocérité ne pourraient ôtre contestées par personne. Les savants spéciaux, qui voudraient contrôler ses procédés scicntifîques et ses aflinuations, se reporteront au texte original. (Noie (In traducteur.)

fifl LE SENTIMENT DE DIEU

I^ confiance du pieux auteur ne fut point déçue. Dans le courant de cette même année s'éleva le noble Malhathias, et, trois ans après l'abolition des sacrilicc s dans le temple, le sanctuaire fut purifié et le culte du vrai Dieu rétabli. Antiochus mourut bientôt après (1 64 av. J .C .). La portée universelle de la vision de Daniel n'est pas moins évidente que sasîgni* fication locale et temporelle. A la place des empires de la force matérielle, devait s'établir Tempire de la justice; et c'est, au Fils de riiomme qu'élait remis le jugement de la terre. Cet oint du Seigneur, ce Messie et ce Christ n'est plus un roi terrestre, mais le représentant de la justice divine qui, à la suite de catastrophes universelles, réalise la volonté de Dieu sur la terre. Roi et martyr se.^t identifiés, et le tribunal suprême sur la terre est dans la conscience de l'homme. La domination romaine eut beau envahir le pays ; le livre de Daniel resta comme une lumière dans les ténèbres, consolant les malheureux, maintenant les fidèles par ses promesses du salut final.

Sans doute, parmi les savants et les théologiens, Tintelligencc vivante de ces espérances périt dans l'exclusivisme judaïque et dans les subtilités rabbiniques, mais l'idée que les simples fidèles se faisaient de ces promesses durant les années qui précédèrent immédiatement la venue de Jésus, le chant de Siméon l'exprime avec simplicité et clarté : « Seigneur, maintenant laisse partir en paix ton serviteur, comme tu l'as dit ; car mes yeux ont vu le Sauveur que tu as préparé à tous les peuples^ lumière qui luira aux gen* tils et qui sera la gloire de ton peuple d Israël. »

Dans la sphère intellectuelle cette époque ne montre d'élément nouveau que celui qu'elle emprunte à la philosophie hellénique, telle qu'elle s'était développée à Alexandrie. Quant à l'élément négatif de la littérature hébraïque, il atteint alors son point culminant, une vulgSre philosophie tie la religion extérieure, au fond de laquelle il n'y a guère

que la doctrine de Tutilité bien comprise. On ne saurait rien dire de plus favorable de Jésus, fils de Sirach. La Sagesse^ dite de Salomon, en resplendit d^une lumière d'autant plus brillante. Les pensées les plus sublimes de ce livre sont empruntées aux chapitres VIU et IX des Proverbes et au platonisme ; mais on ne peut assez reconnaître le mérite de ces emprunts dans un temps comme celui qui précède la venue de Jésus. C'est la tradition religieuse s' appropriant une philosophie profonde qui l'éclairé et Télargit. Et, pourtant, ce mélange du judaïsme et du platonisme resta toujours une apparition hybride et stérile. Malgré toutes les belles pensées que contient cet écrit, il fut incapable de créer une vie nouvelle. Il y manquait la vie nationale : il y manquait surtout une de ces saintes et enthousiastes individualités sans lesquelles rien ne se réalise. ■

Le sentiment de Dieu chez les nations sémitiques contemporaines des Hébreux, ou plus anciennes, s'efface devant la portée historique du développement hébraïque. Abraham détacha complètement et pour toujours sa tribu du monde cananéen de Palestine, dans lequel il s'était établi et dont il avait adopté la langue ^ Jusque-là Cananéens et Âraméens avaient eu une civilisation commune. A partir d'Abraham, cet état de choses changea complètement. La tribu juive continua de nourrir et de conserver, dans les limites infranchissables de sa nationalité, son sentiment primitif de la divinité. Dans l'Asie occidentale, en Canaan comme en Phénicie, sur l'Euphrate et sur le Tigre, ce sentiment s'obscurcit complètement. Les empires de Ninive et de Babylone ne

I Ne sonUce pas plutôt les Sémites, vcnM du nori, qui ont imposé leur lan;;ueaux Cananéens comme aux peuples de l'Euphrate? Grand problème, qu'il faut au moins indiquer ici. Par contre, les cultes de Molocb, de Baal> d'Aslarté, ne sont-ils pas des cultes antérieurs que les Somilcs ont empruntés? (f^ote de r éditeur.)

poavaient que contribuer à Téteindrc en opprimant et en anéantissant toutes les Iribus libres qui ne pouvaient se dérober à leurs bras par le désert ou l'émigration. La vieille religion périt dans le culle du sensualisme et de la cruauté. Cette dégénérescence fut donc la conséquence du despotisme. Anarchie et absolutisme, culte de Moloch et fêtes voluptueuses d'Aslarté découlèrent, d'après les lois éternelles de 1 ordre moral, de la servitude avilissante et universelle, de 1 egoïsme, de la jouissance matérielle elTronée qui devint le but delà vie.

La tradition antique, dont Pidentité primitive avec celle de la Bible ne peut être contestée,, était donc complètement obscurcie par la corruption générale des tribus sémitiques. Il en fut particulièrement ainsi en Arabie, oii le culte du soleil et des planètes dégénéra de plus en plus en pure idolâtrie. La tribu de Koreisch surtout était plongée dans la * dernière grossièreté, lorsque surgit Mahomet. 11 est vrai que régHse d'Orient avait réussi à pénétrer en Arabie ; mais ce christianisme byzantin, avec son culte lout extérieur d'images et de rites, fut incapable de résister à une religion intime et de conviction forte comme celle de Mahomet, qui, si bornée et si grossière qu'elle fût à bien des égards, partageait cependant le principe de la religion d'Abraham, le principe de la conscience personnelle. Cette notion du Dieu unique et de son rapport avec l'homme qui le reconnaît et qui l'honore par sa vie, cette notion que Mahomet trouva dans son âme et qu'il sut découvrir dans le judaïsme et dans le christianisme, est le fondement de Tlslam, que le prophète considère comme la réalisation du royaume de Dieu. Devant ce principe, tout s'abaisse. C'est à la conSv ience d'Abraham que Mahomet était revenu, mais, comme un second Zoroastre, avec le glaive de la vengeance et de la colère de Dieu. Qui saisit le glaive périt par le glaive : la pensée abrahamique de Mahomet fut bientôt obscurcie et ravalée par l'ai-

CHEZ LES HpDREUX. 59

liage delà colère vengeresse, parla conquête matérielle, par la démoralisation du mariage. "La femme n'obtenant pas la position qui lui appartient, le principe bienfaisant de la famille était annulé. Le Dieu unique était bien le Dieu toutpuissant et omni-scient : mais on ne pouvait le connaître que par ce livre, ce Koran prêché le glaive à la main au monde effraye par ce nouveau despotisme, et l'essor de Tesprit qui cherche Dieu était paralysé.

Le premier peuple aryen converti au Mahométisme fut le peuple persan ; mais le théisme étroit et inflexible du dernier venu des Sémites ne put suffire a Tesprit iranien, et celte insuffisance produisit par réaction le Sufisme, sorte de philosophie poétique et rêveuse, tendant manifestement vers le panthéisme, incompatible avec l'orthodoxie mahométanc. Ces panthéistes persans, qui chantaient Dieu comme la divinité partout présente dans l'univers, brillant dans tous les cieux, germant dans toutes les plantes, s^agi tant dans tou6 les animaux, intelligente enfin dans l'homme, auraient pu s'accorder avec rÉvangile et même avec l'Ancien Testament, qui, bien compris, tolèrent, transforment et purifient de pareils sentiments ; l'inflexible religion du Koran ne peut s'en accommoder. Le pieux Sémite mahométan pouvait souscrire aux paroles de Djelal-Eddin aux pèlerins qui tournent autour de la Kaaba : « Fous que vous êtes, invoquez-vous la pierre ? Qui demandera le pain à la pierre ? Si vous cherchez le temple de Dieu, vous le portez dans votre cœur. Heureux celui qui rentre en lui-même au lieu de parcourir en pèlerin les dé* serts ; » il pouvait encore écouter sans trop d'effroi les paroles que ce poëte met dans la bouche du Seigneur : « Je suis Tatome et le globe du soleil ; je dis à l'atome : Subsiste, et au soleil : Disparais* Je suis l'aurore et le souffle du soir, je suis le vent dans les feuilles et la vague dans la mer. Je suis le mât, le gouvernail, le timonier et le navire; je suis alui sur lequel il échoue, l'écueil de corail Je suis

l'arbre de la vie et Toiscau qui habite dans ses rameaux, le silence, la pensée, la langue et le son. Je suis le souffle de la flûte, je suis l'esprit de l'homme, je suis Tétincelle dans

la pierre, le scintillement dans le métal Je suis la chaîne

des êtres, je suis Fanneau des mondes, l'échelle de la création, la montée et la chute. Je suis ce qui est et ce qui n'est pas ; je suis, — ô toi qui le sais, Djelal-Eddin, dis-le, — je sui3ràmc de l'univers; » mais il devait considérer comme i:n blasphème ce que le poète dit de lui-même : « J'ai vu un couple d'aigles s'élancer vers le soleil et j'ai entendu dans l'ombre roucouler un couple de tourtereaux ; j'ai vu le vent d'est pousser sur le ciel les troupeaux de nuées, et j'ai vu, sur les champs, les brebis courir vers le berger. J'ai entendu les étoiles demander : Quand naitrons-nous ? et les germes dans les grains de blé : Dormirons-nous toujours? J'ai vu une* herbe fleurir au matin et se flétrir avant la nuit, et des cèdres braver les tempêtes pendant des milliers d'années. J'ai vu les flots de l'Océan couronnés d'écume, comme des r.»is, et prosternés devant le rocher, comme des suppliants devant l'autel. J'ai vu briller une gouttelette comme un joyau dans le rayon du soleil, sans crainte d'être consumée; j'ai vu, dans la foule des hommes, des maisons et des villes s'élever, et des essaims de fourmis se faiiguer à accumuler de petits monceaux ; j'ai vu le cheval du guerrier écraser villes et champs à en rougir son sabot ; j'ai vu l'hiver tisser un vêlement de flocons à la terre, que le printemps avait abandonnée et qui gisait nue et vide. J'ai entendu sifQcr le métier qui tissait les voiies du soleil, et j'ai vu une petite chenille tisser son tombeau de Gis transparents. J'ai vu le grand et le petit, et j'ai vu le grand dans le petit, car j'ai vu l'image de Dieu dans tout ce qui était. »

Les étemelles lois du monde intellectuel décomposèrent peu à peu l'Islam et il n'en resta qu'une étroite orthodoxie et un rationalisme superficiel. C'est en vain qu'à la fin du

CHEZ LES IIEDREUX. Gl

siècle dernier on Icula une réforme : en peu d^annces, celte tentative avait échoué. « Dieu est devenu franc, c'est-à-dire chrétien et européen, » voilà le sentiment profond des Mahométans d'aujourd'hui.

La force morale qui rendit les Hébreux capables de conserver durant tant de siècles l'idée dominante de la foi d*Abraham, leur inspira aussi la pensée de recueillir, avant la chute de leur société politique, les dictées de l'esprit et de l'histoire hébraïques. Pieusement attachés à leur passé et pleins de vénération pour les grands et saints hommes qui avaient vécu parmi eux, les Hébreux ont de bonne heure écrit le trésor de leurs souvenirs, soit d'après des documents contemporains, soit d'après la tradition vivante du peuple ; puis ils ont recueilli leurs documents sacrés et leurs livres, tels que lois, prophéties, écrits édiliants. Ce recueil ne reçut, il est vrai, son couronnement et sa conclusion que par les enseignements, la vie et la mort de cette personne unique qui ramena la conscience hébraïque à son origine humaine et universelle. Mais la Nouvelle Alliance se rattache si étroitement à l'Ancien Testament, que leur portée historique ne peut être comprise que dans leur entier ensemble à tous deux.

Jusqu'à^uel point le Livre^ ainsi achevé, est resté et restera le centre de la notion de Dieu dans l'humanité, on ne peut s'en rendre compte qu'après avoir étudié, au point de vue de l'histoire universelle, les autres civilisations qui se sont développées en Europe et en Asie. Alors aussi on trouvera la solution et la conciliation de la contradiction qui semble exister entre l'idée hébraïque et l'idée grecque. Les Hébreux se placent surtout au point de vue moral, et la raison est pour eux, avant tout, la conscience; les Grecs, dans la

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