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CHAPITRE PREMIER

Jésus DE NAZARETH

Quand nous n'aurions pas ce que nous possédons, une tradition authentique de la personne de Jésus de Nazareth et l'histoire des trois années de son enseignement public, un regard sur le développement intellectuel de l'humanité dans les derniers dix-huit siècles nous forcerait à supposer, comme cause de cette révolution dans les idées, une individualité sublime, sainte et unique. Cette révolution, la plus grande que T histoire ait enregistrée, suppose une personnalité analogue, et plus grande encore, puisqu'elle est cause spontanée de cette révolution ; voilà ce que toute saine philosophie de l'histoire devrait poser comme prémisse.

C'est un des symptômes les plus alarmants de notre siècle qu'une philosophie ait pu s'établir, qui ne reconnaît pas ce rapport de la cause et de Teffet, et qui, en conséquence, a relégué au second plan l'importance de l'individu ; cette philosophie méconnaît la puissance divine de l'individu, c'est-à-direla dignité supréme[de la vertu, qui est bien au-<]essus de toute pensée abstraite. Aussi le Dieu de cette philosophie est-il une abstraction morte et non la volonté vivante qui se révèle daAs la conscience. Rien ne vit dans la société humaine qui n ait auparavant vécu en chair et en os dans une certaine personne et dans une conscience privée. C'est cet a priori de la croyance populaire qui atteste la vérité du christianisme. C'est grâce à la pureté de la conscience de Dieu révélée en Jésus de Nazareth que l'idée de Thumanité est sortie triomphante d'entre les ruines sous lesquelles elle semblait ensevelie. L'accord de la doctrine et de la vie de Jésus avec les lois étemelles de Tordre moral peut seul expliquer ce grand fait : que la conscience de l'unité de l'humanité et de son union future n'ait plus péri, et qu'elle englobe la vie des nations dans des sphères qui vont s^élargissant de plus en plus.

Lorsque Jésus brisa l'écorce mortelle du mosaïsme dégénéré, il ne délivra pas seulement l'esprit du grand législateur juif, pétrifié dans cette forme, il affranchit aussi l'esprit d'Abraham , fondateur de la religion de l'esprit libre, et supérieur à Moïse, parce qu'il était plus humain. En renversant le rempart qui séparait les Juifs et les Hellènes et qui retenait ainsi le monde antique dans un dualisme funeste, il inaugura cette union intime des Sémites et des Japhétides que réclamait le développement de l'humanité. Mais Jésus ne put concevoir celte pensée de l'unité de l'humanité, que parce que le principe divin vécut en lui, dégagé de toute hmite temporelle et de toute division accidentelle ; que parce que cet élément éternel avait com-

plétement transliguré en lui l'élément fini. C'est pourquoi aussi la pensée sortie de lui féconda toutes les nations douées de vitalité, et les rendit capables de se considérer comme enfants d'une seule race humaine et membres actifs d'un seul royaume de Dieu.

Pour parvenir à la pleine conscience de sa mission divine, de sa chute temporelle et de sa destinée étemelle, il fallait que l'humanité se retrempât dans le divin parla souffrance et la mort; qu'elle fût amenée à la liberté par le triomphe sur le péché et l'égoïsme. Parla seulement pouvait se former la moralité individuelle, base unique sur laquelle pouvait se développer le divin dans l'humanité, destinée à réaliser dans le temps ce qui est étemel.

Or quelle est la foi que le Christ exige pour cette vocation divine de l'humanité? Il l'a formulée dans les paroles simples et sublimes qui ouvrent sa prière: « Que ton nom soit sanctifié, que ton royaume vienne, que ta volonté se fasse dans le ciel comme sur la terre ! » Ces paroles traduites dans notre langue abstraite, que veulent-elles dire , si ce n*cst: a Puisse l'humanité réaliser la volonté et l'amour de Dieu! puisse la réalité historique ressembler à la pensée divine, autant que le fini peut ressembler à l'infini, afin que ce qui ne passe pas se reflète dans ce qui passe? » L'humanité doit être libre et unie ; elle ne peut le devenir que si l'esprit s'affranchit du joug de l'égoïsme ; dès que le moi jaloux qui divise les hommes sera reconnu comme le mal, et son renversement comme le but de Thumanité, individus et société, tribus et nations se tendront une main fraternelle. La route qui conduit là passe donc par la ruine des empires fondés sur l'égoïsme, par le sang et la mort, a Je suis venu, dit Jésus, allumer un feu que je voudrais qui brûlât déjà » (Luc, xu, 49).

Il y a donc trois phases nécessaires dans le développement de la communauté fondée par Jésus ; celle de la com-

munauté libre, celle du culte intérieur, celle de la fraternité; ce n'est qu'en passant par ces trois phases, que le royaume de Dieu peut se réaliser ; et ce royaume de Dieu est indubitablement de ce monde. L'individu participe à la vie éternelle en reconnaissant Tamour inBni de Dieu dans ce qui est de ce monde; Thumanité doit réaliser féternel sur cette terre. L'accomplissement aura lieu sur cette terre ; voilà le fondement de cette foi.

Ce qui est étemel en Dieu, a vécu dans une perfection individuelle dans la courte vie humaine de Jésus de Nazareth. Dès lors commence le développement de la communauté par l'esprit de Jésus, l'esprit de l'éternel , d'abord dans ses disciples, témoins de sa vie, puis les grandes individualités se succèdent et forment cette variété dans l'unité qui devient le type de la communauté. C'est ainsi que pour la première fois Dieu s'incarne dans la communauté, comme pour la première fois il s'était incarné individuellement dans le Christ. C'est ainsi que, sous le coup de la persécution, la pensée divine envahit peu à peu le monde grécoromain. Mais, dès que le christianisme devient religion d'Etat, avec des formes et des obligations imposées par la loi, la conscience de Dieu s'obscurcit de nouveau et tombe dans mille contradictions auxquelles ne peuvent plus complètement échapper les âmes les plus pures.

Et cependant, il est difficile de décider si la subUmitc de l'idée divine se révèle davantage par ce que Jésus a enseigné touchant le royaume de Dieu sur terre ou par ce qu'il a laissé au libre développement de l'esprit dans la communauté fondée par lui. Nous avons vu comment Tœuvre de tous les autres fondateurs de religion avait perdu son caraclère humain et général, et comment elle était devenue de plus en plus exclusive et arbitraire, comment elle s'était faussée et stérilisée, parce que ces législateurs avaient mêlé à leurs préceptes des prescriptions extérieures, îadif-

férentes à Thumanité, et les avaient prétendues essentielles.

Au point de vue de la sagesse vulgaire, rien ne pouvait être plus téméraire que ce que fit Jésus, avec pleine conscience de son œuvre: fonder une communauté religieuse, sans prescriptions positives sur les formes extérieures. Et pourtant, c'est justement sur cette absence de formalisme que repose rindestructibilité et Tunivcrsalité de la religion du Christ. Cette témérité était la vraie sagesse.

L'opinion opposée part de cette supposition que la forme extérieure a sa raison d'être en elle-même, tandis qu'au contraire tout ce qui est passager a sa cause hors de lui. Cette sagesse humaine met le transitoire au-dessus de l'immuable. La religion extérieure n'est pas la mère, elle est la fille de la religion intérieure ; dès qu'on lui attribue une importance propre, une force indépendante, elle tue la vraie conscience de Dieu.

1 . Les données essentielles de la religion du Christ ne relèvent que de la conscience et ne s^adressent qu'à elle. Dieu, rÉternel, d'après cette religion, vit dans l'homme, et le devoir de celui-ci est de reconnaître ce Dieu qui vit en lui, de croire que c'est là, en même temps que sa véritable essence, son bien suprême. Donc il n'y a de vraie révélation que par l'esprit de Dieu se manifestant dans l'homme, c'est-à-dire par les individualités, dont la plus haute a été celle de Jésus. Le Christ, comprenant pleinement cette essence divine de la nature humaine, s'est élevé jusqu'à Dieu et peut bien s'appeler le Fils de Dieu, puisque la conscience de Dieu est devenue sa vraie nature. Or, tous les hommes sont fils de Dieu, si, reconnaissant en eux-mêmes l'esprit de Dieu, ils suivent le Christ.

2. Mais quelle est la voie pour arriver à cette connaissance pleine et entière, qui est l'union avec Dieu, et que Jésus a réalisée en sa personne? Il nous l'a enseignée lui-même ;

elle est dans le sacrifice du moiy dans le renoncement à Tégoisme, dans une vie d^amour actif et dévoué qui atteste sans cesse et confirme cet anéantissement volontaire de soimême. C'est là plus que la voie pour arriver à la vie éter* nelle, c'csl la vie éternelle elle-même; car c'est la vraie foi. L'humanité avait perdu cette foi, puisqu'elle s'était éloignée de Dieu ; Jésus la lui a rendue en créant une communauté spirituelle de Thumanité pour accomplir la volonté divine. L'homme n'a qu'à accepter le message du Christ pour se sentir délivré du poids qui pèse sur sa conscience^ et pour rentrer en union avec Dieu.

3. C'est donc le sentiment intime de Dieu qui est la vraie religion ; c'est l'amour dévoué et actif pour le bien de ses frères et de la communauté qui est le vrai culte. Tout culte exige un sacrifice : mais le seul sacrifice efficace, est celui de Pâme reconnaissante qui se voue à Dieu ; et l'on ne prouve ce dévouement qu'en vivant pour ses frères. Une vie ainsi remplie sera un sacrifice permanent et, dès lors, ce ne seront plus des cérémonies extérieures, ce sera cette vie tout entière qui constituera le culte, l'adoration de Dieu.

4. Or, la conscience de Dieu, telle qu'elle s*est révélée le plus complètement en Jésus, doit renouveler les âmes en les réunissant dans une communauté vivante, dévouée à Dieu ; et c'est dans cette renaissance par l'esprit de Jésus, que consistent et le salut de l'individu et Tavcnir du royaume divin sur terre; car le royaume divin ne s'étend quo par l'action de ceux qui sont renouvelés. Par ce rétablissement de l'élément divin dans la vie de l'humanité, toute réalité est sanctifiée; mais la religion du Christ n'admet qu'une organisation conforme à la morale, c'est-à-dire libre; car le royaume divin est tout aussi inconciliable avec la servitude delà communauté que le salut de l'individu est inconciliable avec la servitude de l'individu, qui est le mal.

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