‹ Dieu dans l'histoireChapitre 81 sur 157 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

LES COIISÉQUENGBS

Si notre exposition du développement historique du sentiment de Dieu n'est pas entièrem^t dépourvue de vérité,

les résultats que nous venons d'examiner découlent avec tant de certitude des faits dominants de Thistoire, que l'on est bien en droit de supposer une loi éternelle qui dirige ces faits. L'induction et l'analogie suffisent à nous autoriser à considérer ces résultats de Texpérience générale comme valables et applicables à Tétat de choses actuel. On ne saurait donc éviter cette question : quelles sont les conséquences des faits et des résultats exposés ci-dessus, et pour chacun de nous, et pour la société actuelle et pour l'avenir de Vhumanité? en d'autres termes: ne nous trouvons-nous pas au milieu d'une des grandes crises de l'histoire, peut-être môme à la veille d'une catastrophe de rhumanité européenne?

On ne saurait éluder cette question sans encourir le reproche de lâche indifférence ou de manque de sincérité; et cependant le terrain oii nous nous plaçons en essayant d*y répondre est bien périlleux. Jusqu'ici, nous avons examiné des faits historiques accomplis ; ici, nous nous trouvons au milieu de faits en voie de s'accomplir, et auxquels nous participons tous directement, c'est-à dire que nous y sommes trop intéressés pour être impartiaux.

Le courant actuel monte-t-il, ou descend-il? tout tend-il soit à la destruction, soit à la reconstruction, ou bien le mouvement est-il complexe? la crise amènera- 1- elle une dissolution complète ou bien une vie nouvelle et meilleure?

Ces questions, nous les poserons tout d'abord à la philosophie, puis à l'application politique de cette science, à l'éducation publique , en comptant sur des contradictions, mais aussi sur une attention équitable et calme. En serat-il de même lorsque nous traiterons des conséquences de nos études pour les choses religieuses, politiques et sociales? Ici, ce ne seront point les savants, les penseurs, les hommes de réflexion qui domineront le débat ; ce seront,

cotninc partout où Tintéréi personnel est en jeu, ce seront les passions, Tégoïsme, les intérêts matériels qui parleront le plus haut et qui en appelleront à des arguments d'une nature toute autre que la raison et la consc^ience.

La tftche de la science est de trouver la méthode de la philosophie de l'histoire. Nous avons déjà établi notre opinion: que la philologie, Vhistoire et la spéculation réunies conduisent à la philosophie positivé de Pesprit; la philologie, en recherchant et triant les faits ; Vhistoire, en découvrant et démontrant la cohérence et le développement de ces faits, la spéculation, en déduisant les lois des faits ainsi triés et liés entre eux. L'insuccès de la tentative des philosophes allemands pour établir ces lois par voie de spéculation, sans tenir un compte suffisant du travail philologique et historique préliminaire que cette tentative exigeait, prouve que, afin d'obtenir dans Thistoirc de Tesprit humain un résultat analogue à celui obtenu dans la cosmologie, par exemple, il faudra encore continuer à rassembler, trier, exposer et mettre en relation les faits, avant de pouvoir songer à découvrir les lois de Tordre moral. Or, la découverte de ces lois est la grande affaire de la science humaine, qui doit, non point se séparer de la vie, mais s'y retremper; qui doit, non point se limiter aux mathématiques, mais embrasser la réalité et s'appliquer à la considération du passé. Nous ne connaissons directement que Thommc et l'humanité, et, en les étudiant, nous arrivons bientôt à la conviction que leur cause première n'est ni dans la nature, ni en eux-mêmes, mais dans une pensée éternelle que l'humanité, en son développement, réalise sans Fépuiser.

La tâche de l'éducation, elle aussi, tient étroitement au sentiment de Dieu, dont elle n'est en déHnitive que le développement harmonieux. L'esprit se cultive surtout parTesprit; aussi les deux monuments de Fcsprit, la langue et l'histoire, sont-elles beaucoup plus propres que les mathé-

matiques et que les sciences naturelles à élcTer les peuples dans le sens humain. Les premiers objets de l'éducation devront donc être la langue maternelle et l'histoire biblique et celle de la patrie, associées à la culture de Tantiquité classique, qui est notre seconde racine, comme lafiible est la première.

Dans l'éducation populaire, ce sera la Bible qui devra dominer, c^cst-à-dire Thistoire universelle au point de vue du sentiment spontané de Dieu ; dans Téducation supérieure, ce sera l'antiquité classique qui prévaudra, et le côté biblique sera abandonné au besoin individuel. La Bible devra donc être ainsi l'instrument d'éducation le plus général, ce qui arrive, en effet, dans les pays protestants, tandis que, chez les catholiques, lalibreétude de la Bible et les recherches indépendantes de Thistoire sont frappées d'interdit; fait d'une portée incalculable. Que Ton compare la Hollande et la Belgique, les cantons protestants et les cantons catholiques de la Suisse.

Cependant les établissements d'éducation protestante sont loin encore d'être ce qu'ils devraient être ; en Angleterre, à cause du manque total de méthode philosophique dans l'enseignement des langues anciennes et dans l'instruction religieuse; en Allemagne, parce qu'on y confond sans cesse savoir et pouvoir. Le savoir par lui-même nv aucune valeur et ne porte point de fruits; le pouvoir, c'està-dire le savoir digéré et véritablement approprié de façon à devenir une faculté de celui qui le possède, donne des résultats durables. Le savoir ainsi compris, exerce seul l'activité intellectuelle, tandis que le savoir mécanique ne fai: que multiplier des impressions passives ; celui-là produit des caractères résolus, celui-ci des rêveurs et des bavards. Or, le sentiment de Dieu est la vie; la vie, c'est la force, cl t^on n'acquiert la force que par l'activité personnelle.

Ren^>lacer dans les écoles primaires les histoires sain-

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les par la lecture de la Bible, relever les études d'antiquité classique dans les lycées, réserver les hautes mathématiques et les sciences positives^ à des écoles polytechniques, associer dans les universités renseignement de Téconomic politique à celui du droit, joindre à tout cela Téducation physique par la gymnastique, alin de rétablir l'harmonie détruite entre le corps et Tâme, voilà la t^che du réformateur de réducation publique au dix-neuvième siècle.

Pas de civilisation et pas de religion sans un vivant sentiment de Dieu! pas d'éducation si ce n'est par la langue, la Bible et l'antiquité! pas d'éducation nationale sans une robuste santé physique !

La forme actuelle du dogme et du culte ne répond point au sentiment de Dieu propre à notre époque ; il faut donc que les sectes religieuses existantes se réforment ou qu elles périssent. Cette réforme ne peut être que celle-ci :

La communauté future devra être reconnue comme le représentant de l'idée fondamentale de tout culte, de Tidée du sacrifice véritable. Le culte devra être et biblique et spirituel. Il devra avoir deséléii:ents stables, mais ne devra point dépasser la portée du symbole ; nulle part la prédication ne devra manquer à côté de Tadoration. La prière ne saurait être commandée, mais elle jaillit spontanément, grâce à l'esprit de Dieu, du sentiment éveillé par la lecture et la prédication de la parole de Dieu dans la communauté, laquelle sait que Christ est son roi et que les anciens et les synodes de son choix n'entraveront pas sa liberté.

Les seuls États où la liberté est constituée légalement pourront survivre à la crise actuelle. La crise politique est devenue une crise religieuse , de même que celle-ci est devenue politique: les nations et les États éprouvent le besoin d'un re-

* L'auteur entend évidemment l'enseigoemenl approfondi, et non ies notions élémentaires des sciences. U. M.

LES RÉSULTATS ET LES CONSÉQUENCES. 5ri

nouvellement intérieur et moral. Les peuples demandent de leurs gouvernements plus de liberté, ceux-ci exigent de leurs peuples plus de sacrifices ; mais peu savent en tirer la véritable conclusion, à savoir : que c^est là une contradiction intime qui doit amener une crise universelle. Les peuples ont beau proclamer la liberté, les gouvernements ont beau l^ décréter, elle n'existera point pour cela ; la vraie liberté suppose la confiance réciproque de tous, fondée sur la confiance en Dieu et sur la foi dans Tordre moral. C'est cette confiance et cette foi qu'une révolution morale pourra seule créer.

La société n'est pas moins que l'État engagée dans cette crise. L'opposition entre les littératures nationales et la civilisation en général, d un côté, et la religion et la piété de l'autre, doit cesser, aussi bien que le contraste entre science et religion, entre critique et théologie, entre liberté politique et liberté religieuse. Ce n'est que par des idées vraiment sociales et par une rénovation intime de notre société, qu'on pourra combattre avec succès les sectes subversives des socialistes. La catastrophe imminente, religieuse, politique et sociale, sera un jugement de Dieu, comme toutes celles qui Tont précédée, et aura pour conséquence un déploiement plus large et plus beau du royaume de Dieu. C'est ce qui a toujours eu heu à chaque crise universelle, et Vœuvre de Dieu a encore une tâche immense à remplir dans chacune de ses branches. La diffusion de In foi à l'Évangile s'est bornée jusqu'ici à une sphère fort restreinte, si nous ne tenons point compte des prétendues conversions d'enfants et de peuples par le baptême de l'eau et non de l'esprit. Cette foi d'ailleurs, n'a guère encore pénétré que Técorce de la vie, et les plus grands problèmes scientifiques et sociaux restent à résoudre. Enfin, la foi individuelle en Christ n'est encore, en général, nullement pure. Ce n'est pas la foi selon l'autorité, et l'attachement

gervile aux choses extérieures, que réclame le Christ. Si le christianisme n'est pas un mensonge, le temps Tiendra oiî tout homme religieux- ne voudra plus être guidé que par Dieu même, c'est-à-dire ou il sentira en lui-même la vérité du christianisme. Ce n*est qu'alors que la religion pourra pénétrer TÊtat soâaL

De même, un temps viendra où l'absolutisme, danalÊglise ou dans TÊtat, sera considéré comme un mal plus grand encore pour ceux qui l'exercent que pour ceux sur lesquds il est exercé. Ceux-ci peuvent être poussés par lui à se réfugier en Dieu, tout aussi bien qu'a désespérer; leurs maîtres ne peuvent arriver par lui qu'au mensonge et à la démence.

En0n, s'il existe un ordre moral et s'il se reflète dans ridée de Jésus, il viendra un temps où la guerre sera considérée comme un reste do barbarie, aussi déraisonnable qu'immoral. Nos hommes d*Ëtat sont-ils dans cette voie? A-t*on seulement essayé de préparer un tel état de choses par une alliance pacifique de nations chrétiennes et de gouvernements sincères, par l'établissement d*un tribunal d'arbitres, amphictyonie de Thumanité moderne? Cependant le fait seul qu'on discute la chose et qu'on se sert de ridée comme d'un moyen de candidature politique et d'artifices diplomatiques, prouve qu elle a acquis une certaine force sur les âmes. La victoire du bien sur la terre est le but de l'histoire. L'esprit, en tant que personnalité morale, est immortel ; son progrès est infini, car il est identique, dans sa source, avec la pensée éternelle et consciente de l'univers, et il réalisera cette pensée sur la terre dans un temps indéterminé.

Par cette dernière proposition, qui ne peut être prouvée historiquement et qu'on ne peut démontrer que par voie spéculative, nous sommes arrivés au terme de la carrière que nous nous étions tracée, au point où l'histoire tooclie

à la poésie et à la spéculation, où Tanalogieet Tinduction cèdent la place i Targumentation par la pensée pure. Cependant nous pouvons constater que, dans cette thèse, le sentiment de Dieu, inné à Thomme, parle avec une vérité infaillible. Pour cela, nous n'avons besoin que d'avoir dans la raison cette même foi avec laquelle Thumanité croit à sa propre existence et à la réalité visible. L'historien qui réfléchit sur l'histoire est puissamment fortifié dans cette foi en rinstinct divin par l'observation que les plus nobles tribus de l'humanité s'y sont attachées, dans tous les Ages, selon la mesure où elles ont été éclairées, vertueuses et heureuses. Le chrétien enfin trouve cette foi dans le fond même du sentiment de Dieu qui vécut dans cette Personnalité unique, qui n'est pas seulement Pauteur, mais encore l'objet de notre sentiment religieux le plus intime.

Or, si le développement de l'esprit humain doit être considéré comme un développement de l'éternel et de l'infini dans le temps, il ne sera pas seulement progressif, mais encore infini, selon la mesure humaine: c'est-à-dire qu^il constituera Un progrès dont le terme ne saurait être déterminé d*après les notions humaines du temps.

Mais que sera ce développement , si ce n'est une union toujours croissante d'intelligence et de moralité, une pénétration toujours plus intime du vrai et du bien, partant une beauté de plus en plus parfaite? Ces deux choses, être et connaître, vrai et bien, ne sont-elles pas une en Dieu? ne le sont-elles pas môme dans Thumanité, malgré l'imperfection humaine? Si nous regardons bien, nous les voyons aller, main dans la main, à travers l'histoire, bien que le plus souvent déguisées pour Tœil vulgaire sous les travestissements de Timperfeclion humaine. Ceux qui prêchent cette union comme la vraie sagesse, sont les vrais apôtres de la sagesse ; mais

ceux qui mettent cette sagesse en action par leur vie, hommes ou femmes, sont les vrais disciples du Christ qai reviendra en esprit pour juger le monde, et ils le jugeront avec lui.

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