FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE DE STRASBOURG
M. le Doyen STROHL, Président de la soutenance.
MM. HENRI STROHL FERNAND MÉNÉGOZ Examinateurs.
CHARLES HAUTER
La Facullé n'entend ni approuver ni désapprouver les opinions particulières du Candidat.
L'origine de la présente étude remonte à un travail publié en 1910, que j'espérais devoir être promptement suivi d’un volume complémentaire (1). Les circonstances, qui ont retardé de plus de vingt ans l'apparition de ce second volume, en ont aussi allégé le plan. Je m'étais flatté de l'espoir de donner, en un seul ouvrage, un exposé systématique de l’afjirmation chrétienne de Dieu, qui tint compte des tendances de la pensée contemporaine, telles que mon étude préliminaire les avait définies. Il m'a fallu reconnaître l'ampleur excessive du sujet envisagé.
Il est impossible, en effet, de ne pas établir une distinction entre les difjicultés de fait et les difjicultés de droit que soulève l’idée chrétienne de Dieu, de ne pas séparer les problèmes de la cosmologie et ceux de la théodicée. Pour aborder utilement ceux-ci, il est indispensable d’avoir d’abord examiné ceux-là. Avant de donner la parole aux moralistes et aux théologiens, antieux de construire un concept de Dieu logiquement correct et religieusement irréprochable, il importe de décider si l’idée de Dieu est autre chose
(1) Le problème de Dieu et la théologie chrétienne depuis la Réforme. Foyer solidariste. St-Blaise et Roubaix, 1910,
qu’un vœu de la faiblesse et de l’indiscipline humaines ou qu'un outil de pédagogie sociale. Incontestablement, l’histoire de la pensée humaine tout entière atteste l’action ininterrompue exercée par la notion d’un Dieu éthique, mais peut-on faire correspondre à cette idée-force un objet qui ait sa fin en lui-même et possède une existence indépendante ? Devons-nous penser que si l’homme disparaissait de l'Univers, Dieu en disparaîtrait aussi? L’affirmation de Dieu garderait-elle un sens dans un monde privé de sujets conscients ? Possède-t-elle une valeur extrahumaine ? En d’autres termes, Dieu peut-il être aperçu en dehors des gestes de volonté que la conscience religieuse lui attribue et qu’elle est seule à relater ? Peut-on découvrir. des actes d'intelligence divine, permanents et désintéressés, dont la nature physique nous apporterait le témoignage ? Le monde des faits matériels porte-t-il quelque part la trace de Dieu ? Telles sont les interrogations auxquelles un effort de pensée systématique sur le Dieu chrétien ne pourra jamais se soustraire. Telle est la question préalable à laquelle le présent volume s’est délibérément limite.
Au premier abord, il pourrait sembler que ces interrogations préjudicielles devraient être abordées à l’aide des méthodes de la logique et de l'épistémologie. Il faudrait définir, avant tout, la nature de la connaissance religieuse. L’afjirmation chrétienne de Dieu est-elle, par sa nature et son contenu, irréductiblement distincte des affirmations des sciences d'observation ? Ou bien correspond-elle à un objet métaphysique accessible par des méthodes analogues à celles qui nous permettent de nous emparer des autres objets de la connaissance ? Nombreux sont les penseurs qui ont examiné ce problème sous l'angle de la logique abstraite et se sont attachés à définir les limites de la connaissance religieuse et de la connaissance scientifique, en les opposant l’une à
d'autre. Pareille manière de poser le problème les «a toujours empêchés d'aller bien loin et de dominer des préjugés de leur époque. En effet, pour le logicien, it ne saurait y avoir de discussion sans définitions préalables et tenter de définir sub specie æternitatis la connaissance religieuse et la connaissance scientifique, c’est s’exposer à laisser échapper la réalité des faits concrets.
Il m'a paru plus intéressant et plus fécond de me placer sur le plan de l’histoire des idées. Le problème de la signification de l'Univers matériel, autrement dit, de l'interprétation de l'Univers à l’aide de la notion d'un Dieu, n'a jamais cessé d’être au premier rang des préoccupations des hommes. C’est cette préoccupation qui a arraché l'homme & sa paresse intellectuelle naturelle. L’on a pu dire que la science a toujours été recherche de Dieu et recherche de la destinée de l’homme dans l'Univers. La philosophie de la nature a une histoire aussi longue que celle de l'humanité, et, seule, la connaissance de ses succès et de ses défaites peut nous apporter une information valide et incontestable. Cette histoire nous montre que la notion de Dieu et celle de l'Univers se sont toujours modifiées corrélativement et n'ont cessé d'apparaitre comme inextricablement enlacées.
Chaque fois que la sphère de la connaissance scientifique du monde s’est agrandie, il est apparu que par làä-même se multipliaient les points de contact avec le mystère et que l'interprétation religieuse et éthique acceptée jusque-là devait être remaniée. Chaque pas en avant dans la découverte de l'Univers « déterminé une « crise de croissance », dans le domaine des sciences physiques comme dans celui de la métaphysique. J’ai eu l’ambition, excessive peut-être, de relater les plus importantes de ces crises de la pensée occidentale, depuis Platon et Aristote jusqu'à nos jours. Il n'est apparu
que les grandes étapes de la connaissance de l'Univers ont jalonné, depuis vingt siècles, les affirmations de la pensée théiste, et qu’à aucun moment, la pensée religieuse et la pensée scientifique ne sont restées séparées ni étrangères l’une à l’autre. Trois grands poèmes scientifiques sur l'Univers se sont imposés à mon attention par leur originalité et leur ampleur. On les trouvera décrits et examinés sous les rubriques suivantes : le cadre aristotélicien, le cadre newtonien, le cadre relativiste.
Pour mener à bien une telle entreprise, il eût fallu posséder une maîtrise absolue de l'histoire des sciences et de l’histoire des doctrines chrétiennes. La certitude trop assurée de l'insuffisance de mon information en ces deux domaines m'eût arrêté, si je n'avais pu m’appuyer sur les travaux de nombreux devanciers. C’est ainsi que les volumes de Pierre Duhem sur le Système du Monde sont à la base de mon étude sur le cadre aristotélicien. Leur auteur « su unir à une parfaite compétence scientifique une pénétrante compréhension des courants de pensée religieuse et philosophique. J'ai essayé, dans les parties de mon travail où je ne possédais plus le même guide, de rester fidèle à la même méthode d'interprétation loyale des écrits originaux. Il est à présumer, cependant, que quelques méprises ou erreurs ont pu se glisser dans mon exposé. Peut-être l'amplitude du sujet leur pourra-t-elle servir d’imparfaite excuse.
Deux qualités m'ont paru propres à donner quelque originalité à mon effort : la brièveté et la clarté. Préoccupé sans cesse de ne me laisser submerger, nt par un sujet aussi vaste que l'Univers lui-même, ni par une documentation sans limites, j'ai visé à être succinct et à donner des formules brèves et ramassées. J'ai voulu par larges touches essayer de reproduire la chanson de geste qu'ont écrite depuis deux mille ans
les explorateurs des mystères cosmiques. Pareille ambition peut sembler hors de mode. Elle réclame un effort plus soutenu que l'exploration méthodique d’une niche poussiéreuse de l’histoire, Elle comporte de nombreux risques d’insuccès. Le péril m'a paru cependant de nature à stimuler plutôt qu'à éteindre mon ardeur. La théologie chrétienne ne s’assurera une place respectée dans le cercle des travailleurs de la pensée que dans la mesure où elle abordera de plein choc les hauts problèmes métaphysiques et où, vivifiée par un contact étroit avec les sciences d’observation, elle exprimera ses solutions en termes modernes et transparents à tous. Ces problèmes reparaissent identiques, de siècle en siècle, sous des formes diverses. Le conflit entre le Dieu cherché dans l’espace et le Dieu cherché dans le temps n'a paru constituer la trame résistante et continue de l’histoire du problème de Dieu. Autour de cette opposition s’ordonnent aisément les interprétations de la science, comme les noms des interprètes. De cet effort pour ramener à deux tendances fondamentales les multiples définitions de Dieu que nous offrent les vingt derniers siècles, m'a paru se dégager une indication en faveur de la seule voie où une solution puisse être trouvée. L'examen historique du problème na paru propre à apporter un enseignement positif au philosophe religieux. C’est au lecteur seul qu'il appartient maintenant de décider de la vérité ou de l'erreur de l’idée maïtresse qui a inspiré ce travail.