‹ Dieu Dans L'Univers: Essai Sur L'Action Exercée Sur La Pensée Chrétienne Par Les Grands Systèmes Cosmologiques Depuis Aristote Jusqu'à Nos JoursChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Deux chemins d’accès au Dieu unique

LE DIEU DU CHRISTIANISME TIRE SA FORCE DE L’ACCORD DE DEUX PENSÉES DISTINCTES, ISSUES L’UNE DU JUDAÏSME, L'AUTRE DE L'HELLÉNISME. — LE DIEU UNIQUE DES PROPHÈTES HÉBREUX EST UN DIEU ÉTHIQUE ET HISTORIQUE. CE DIEU EST APERÇU DANS LE TEMPS. — LE DIEU DES PHILOSOPHES GRECS EST LE GARANT DE L’INTELLIGIBILITÉ DU COSMOS PHYSIQUE. CE DIEU EST APERÇU DANS L'ESPACE. — LE DIEU ÉTHIQUE, DIEU FUTUR, NE PEUT RESTER ÉTRANGER AU DIEU DU COSMOS, DIEU ACTUEL. —- LES PROPHÈTES, LA LITTÉRATURE HÉNOCHIQUE. QUAND ET COMMENT UN CIEL UNIQUE SUCCÉDA AUX CIEUX MULTIPLES DANS LA LITTÉRATURE JUIVE ET CHRÉTIENNE,.

La pensée chrétienne sur Dieu a tiré son originalité et sa force du rapprochement qu'elle a voulu établir entre les traditions religieuses d’Israël et la sagesse des Grecs. Chacun de ces peuples était arrivé, en effet, à l’idée du Dieu unique, en suivant un chemin différent. Les « sources » de l’idée du Dieu unique ne sont pas les mêmes chez les prophètes et chez Aristote. Le Dieu chrétien est né au confluent de deux pensées distinctes et s’est enrichi de leur fusion.

On ne saurait nier que c’est au cadre fourni par la physique d’Aristote que les affirmations chrétiennes au sujet de l’unicité de Dieu ont dû de pouvoir s'épanouir et se conserver inébranlées pendant seize siècles. Le monde géocentrique, toutes les lois

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physiques expliquées par la position centrale de la Terre, les corps célestes décrivant autour d’un centre commun des orbes circulaires et entraînés par un mouvement uniforme : toute cette lucide et robuste représentation d’un monde géométriquement un a maintenu la foi au Dieu unique, plus inébranlablement que ne l’eussent pu faire les seules affirmations. des mystiques ou les seuls postulats de la conscience morale. Lorsque, à la suite des conceptions de Copernic et de Newton, la tradition de la physique aristotélicienne et la tradition des affirmations religieuses issues de la Bible ont cessé de se superposer, lorsque la foi théiste s’est trouvée tout à coup privée de son cadre cosmologique séculaire, l’affirmation du Dieu unique a éprouvé un ébranlement si profond qu’on Va vue toujours depuis à la recherche d’un nouveau cadre externe satisfaisant. S’il est vrai que l’incompatibilité entre le Dieu éthique, issu de la tradition juive et chrétienne, et le Dieu physique, issu de la tradition grecque, soit le problème autour duquel la pensée religieuse tourne depuis quatre siècles, il ne sera pas sans intérêt d’essayer de rappeler d’abord quand et comment ces deux notions se sont rapprochées et superposées.

Chez les Hébreux, ce sont avant tout des exigences religieuses et morales qui ont assuré le triomphe du monothéisme universaliste. Les prophètes d'Israël condamnent le polythéisme à cause de son insuffisance éthique. Ils y voient une source de dispersion spirituelle et d’affaissement vital. Eternels pragmatistes. les prophètes montrent que le culte polythéiste ne paie pas, reste stérile et inutile à l’âme. Ce sont les exigences de l’être intérieur, les besoins de la piété, qui les conduisent à proclamer l’unicité de Dieu.

L'avenir appartient au Dieu unique parce que, seul, celui-ci est pleinement complet et ne laisse en dehors de lui aucune force concurrente ou divergente. Le croyant ne peut être rassuré que si, à côté de son Dieu, il ne peut exister ni dieu inconnu, ni dieu oublié, ni dieu irrité.

C’est ainsi que déjà le premier Esaïe est parvenu à l’idée d’une loi éthique universelle, d’une inspiration morale unique, qui régira tous les peuples à leur satisfaction commune et dont ceux-ci viendront tôt ou tard demander lexpression au Dieu de Jacob. Une loi unique implique un législateur unique. Bien avant Kant, Esaïe a proclamé que le Dieu d'Israël n'est grand que parce qu’il est la raison législatrice universelle, l’arbitre moral de l’humanité entière. Etant conçu comme un Dieu éthique, dont la fonction consiste surtout à régler la conduite de tous les hommes, le Dieu d’Esaie sera accessible et compréhensible aux plus petits. Il ne peut pas être distant et lointain. Il est tourné vers les peuples ; il vit pour eux, il prend soin de leur enseigner sa loi. Il s’irrite ou se réjouit, suivant l'accueil fait à ses préceptes :

Il arrivera dans la suite des temps

Que la montagne de la maison de l'Eternel Sera fondée sur le sommet des montagnes, Qu'elle s’élèvera par-dessus les collines,

Et que toutes les nations y afflueront.

Des peuples s’y rendront en foule et diront : Venez, et montons à la montagne de l'Eternel, À la maison du Dieu de Jacob,

Afin qu’il nous enseigne ses voies,

Et que nous marchions dans ses sentiers, Car de Sion sortira la loi,

Et de Jérusalem la parole de l'Eternel.

11 sera le juge des nations,

L’arbitre d’un grand nombre de peuples.

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