LA VOLONTÉ HUMAINE. — EXEMPLES
domaine de la géographie, pour y remarquer parmi les auteurs de grandes découvertes Christophe Colomb, fils d'un cardeur de laine de Gênes ; Cook, qui fut garçon de boutique chez un mercier du Yorkshire ; et Livingstone, qui fut ouvrier dans une filature de coton, près deGlasQow. Parmi les papes, Grégoire VU eut pour père un charpentier; Sixte- Quint, un berger, et Adrien VI, un pauvre canotier. Dans sa jeunesse, Adrien, trop pauvre pour acheter seulement une misérable chandelle, avait coutume de préparer ses leçons à la lumière des réverbères. L'influence de Toxygène ne se montre point dans ces volontés persistantes.
Ce n'est que par le libre exercice de ses propres facultés qu'un homme peut acquérir le savoir et l'expérience dont l'union produit la sagesse, et, comme le disait Franklin, il est tout aussi futile d'espérer qu'on arrivera sans travail et sans peine à la possession de ces biens, que de compter sur une moisson là où nul grain n'a été semé. Deux frères auront beau descendre de la même souche, recevoir la même éducation, avoir la même liberté d'action, vivre ensemble, se nourrir du même air et du même pain, des mêmes mets, rien n'empêchera que l'un reste inconnu tandis que l'autre devient illustre. A combien de familles pourrait-on rattacher ces paroles de l'ancien évêque de Lincoln à son frère, homme indolent, qui était venu le prier de faire de lui un grand homme. « Je puis bien, si ta charrue est cassée, la faire raccommoder, et si tu perds un de tes bœufs,
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t'en acheter un autre ; mais je ne puis faire de loi un grand homme : pauvre laboureur je t'ai trouvé, et pauvre laboureur je suis forcé de le laisser. i>
Les richesses et le bien-ôlre ne sont point nécessaires au développement des plus hautes facultés de la nature humaine : s'il en eût été autrement, le monde n'aurait pas de tout temps eu tant d'obligations à ceux qui sont sortis des rangs inférieurs de la société. La chimie de la nutrition n'entre pour rien dans ces produits intellectuels. Loin d'être un mal, la pauvreté, si Ton sait y suppléer par l'énergie de la spontanéité individuelle, peut devenir un grand bien : car elle fait sentir à l'homme la nécessité de cette lutte avec le monde, dans laquelle, en dépit de ceux qui achètent le bien-être au prix de leur dégradation, le juste et le vaillant trouvent force, confiance et triomphe. La fortune a souvent mal servi ses privilégiés. Mais dans son sein même, nous trouvons des exemples en faveur de notre thèse, dans ceux qui, inspirés par la foi et zélés pour le bien de leurs semblables, ont renoncé volontairement aix plaisirs, à la puissance et aux honneurs et sont descendus de leur haute situation pour se mêler à la foule et répandre 1 instruction sur toutes les classes.
« Le monde appartient à l'énergie, disait Alexis de Tocqueville, il n'y a jamais d'époque dans la vie où on puisse se reposer ; l'effort au dehors de soi, et plus encore au dedans de soi, est aussi nécessaire et môme bien plus nécessaire à mesure qu'on vieillit que dans lai jeunesse. Je compare Ihomme en ce
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monde à un voyageur qui marche sans cesse vers une région de plus en plus froide, cl qui est obligé de remiier davantage à mesure qu'il va plus loin. La grande maladie de l'âme, c*est le froid. Et pour combattre ce mal redoutable, il faut, non-seulement entretenir le mouvement vif de son esprit par le travail, mais encore par le contact de ses semblables et des affaires de ce monde. »
L'exemple personnel de Fauteur de ces paroles vient à leur appui et le confirme. Au milieu de ses grands travaux il perdit la vue, puis la santé ; mais jamais il ne perdit l'amour de la vérilè. Lorsqu'il fut réduit à un tel état de faiblesse qu'il fallait qu'une garde-malade le portât dans ses bras de chambre en chambre , comme un faible enfant , son indomptable courage ne l'abandonna pas ; et, tout aveugle et impotent qu'il était, il n'en donna pas moins pour conclusion à sa carrière littéraire ces nobles paroles , bien dignes d'être opposées à l'hypothèse matérialiste : « Si, comme je me plais à le croire, T intérêt de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux , j'ai donné, à mon pays ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple, je l'espère, ne sera pas perù.v Je voudrais qu'il servît à combattre l'espèce d'affaibiic>::cment moral qui est la maladie de la génération nouvelle; qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi, qui ne savent où la prendre et vont cherchant partout , sans le
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rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. Pourquoi se dire avec tant d'amertunne que, dans le monde conslitué comme il l'est, ii n'y a pas d*air pour toutes les poitrines, pas d'emploi pour toutes les intelligences? L'étude sérieuse et calme n'est-elle pas là? et n'y a-t-il pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous? Avec elle, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids ; on se fait à soi-même sa destinée, on use noblement sa vie. Voilà ce que j'ai fait et ce que je ferais encore si j'avais à recommencer ma route; je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle et souffrant, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science. » Nous préférons de tels sentiments à la chimie de l'inlelligence.
Nous nous étendons avec confiance sur ces exemples parce qu'ils témoignent plus que tout raisonnement du véritable caractère de l'homme supérieur et de l'absurdité des matérialistes qui osent réduire ce caractère à une simple affection de la matière, à une simple disposition nalu relie du cerveau. Nous ne voulons pas clore ces utiles protestations sans parler de Bernard Palissy, l'homme dont la vie proteste le plus fermement contre l'hypothèse de nos adversaires.
Rappelons d'abord que Bernard Palissy, né vers
CARACTÈRE — VOLONTÉ — PERSÉYÉRANCE. 335
1510, était fils d'un pauvre verrier delà Chapelle- Biron, qu'il ne reçut pas la moindre éducation, et quil n'eut jamais, comme il le dit lui-même, « d'autre livre que le ciel et la terre, qu'il est donné à tous de connaître et de lire. » A l'âge de vingthuit ans , très-pauvre , établi dans une misérable butte à Saintes, comme peintre sur verre et arpenteur, marié et père de plusieurs enfants, à la subsistance desquels il ne pouvait subvenir, il lui vint ridée fixe de faire de la faïence et d'imiter Luca délia Robia. Dans l'impossibilité de faire le voyage d'Italie pour apprendre le procédé, il dut se résigner à le chercher en tâtonnant dans le milieu obscur où il se mouvait.
Il ne put d'abord que se livrer à des conjectures au sujet des matières qui entraient dans la compa sition de l'émail, fit de longues expériences poui s'assurer de ce qu'elles étaient réellement, rassembla les substances qu'il jugeait pouvoir entrer dans cette composition, acheta des pots de terre commune, les mit en pièces, en recouvrit les fragments des divers enduits qu'il avait préparés, et les soumit à la chaleur d'un fourneau qu'il avait construit à cet effet. Il ne réussit point dans ses tentatives, et le premier résultat qu'il obtint fut une grande quantité de pots cassés et une perte considérable de bois de chauffage, de substances chimiques, de temps et de travail.
Au milieu des plaintes de sa femme, des cris de ses enfants et de l'ironie de ses voisins, il continua ses tentatives. Sa compagne ne voyait certainement
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pas a\ec plaisir se dissiper en fumée les ressources déjà médiocres du pauvre ménage. Elle dut pourtant se soumettre, car Palissy était sous Tcmpire d'une résolution que pour rien au monde il n'eût abandonnée. Pendant des mois, pendant des années, il continua ses expériences. Mécontent du premier fourneau, il en construisit un autre, hors de la maison. Là, il brûla d'autre bois, gâta d'autres drogues et d'autres pots, et perdit tant de temps et d'argent, qu'il finit par se trouver, lui et sa famille, aux prises avec la misère. 11 persista cependant avec une obstination cruelle.
Ne pouvant plus cuire chez lui, il dut porter ses pots à une fabrique qui se trouvait à une lieue et demie de Saintes, mais échoua perpétuellement. Désappointé, mais invincible, il résolut de se bâtir lui-même, près de sa maison, un four à verre; et, de ses propres mains, il se mit aussitôt au travail. 11 allait chercher les briques à la tuilerie, les portait sur son dos, les plaçait, se faisant ainsi tout ensemble émailleur, maçon, homme de peine, etc. Au bout d'une nouvelle année, il eut son four et ses pots préparés pour une nouvelle expérience. Malgré l'épuisement à peu près complet de ses ressources, il avait accumulé une provision de bois considérable. Le feu fut donc allumé, et l'opération recommença. Palissy ne perdait pas un instant son four de vue. La journée tout entière se passa ainsi, puis la nuit ; Palissy veillait toujours, et toujours alimentait le feu. Cependant Témail ne fondait pas. Le soleil vint une seconde fois éclairer ses travaux ;
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sa femme lui porta sa part du maigre déjeuner de la famille. Il n'aurait pour rien au monde quille le four dans lequel il jetait avec désespoir sa pro- \ision de bois. Mais le second jour se passa sans que rémail fondit. Le soleil se coucha ; Palissy, lui, ne se couchait point. Pâle, hagard, la barbe longue, désespéré, mais ne se rendant pas, il restait près de son four, regardant de tous ses yeux si enfin Témail ne fondait pas. Un troisième jour et une troisième nuit se passèrent; un qualrième, un cinquième, un sixième enfin... Pendant six longs jours et six longues nuits, l'invincible Palissy, malgré la ruine de toutes ses espérances, veilla et travailla... Mais Témail ne se fondil point.
Alors il se mit à emprunter, à acheter d'autres pots et d'aulre bois, et à préparer une nouvelle tentative... Les pots, dûment enduits et soigneusement placés dans le four, le feu fut encore une fois allumé. Celte tentative était bien la dernière : c'était la tentative du désespoir. Palissy fit donc un feu flamboyant; mais, en dépit d'une chaleur intense, rémail ne fondait pas. Déjà le bois commençait à manquer. Comment entretenir jusqu'au bout ce feu d'enfer? Palissy regarde autour de lui, et ses regards tombent sur les palissades du jardin, bois sec, et qui brûlera admirablement. Qu'était-ce qu'un pareil sacrifice au prix de la grande expérience dont le succès ne tenait peut-être qu'à quelques copeaux de bois! Les palissades sont arrrachces et jetées à la fournaise. Vain sacrifice ! L^émail ne fond pas encore. Dix minutes et plus de chaleur
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étaient pcut-ôlre ce qui manquait ! Il faut du bols, du bois encore, du bois à tout prix! Plutôt brûler ses meubles que de voir manquer cette dernière expérience I Un fracas terrible se fait entendre dans la maison, et au milieu des cris de sa femme et de ses enfants, qui, cette fois, craignent sérieusement que Palissy ne soit tout à fait fou, celui-ci arrive chargé de tables et de chaises brisées qu'il jette dans la fournaise. Cependant Fémail ne fond pas encore I Il ne reste plus que les planchers!... Un bruit de coups de marteau et de planches brisées se fait une seconde fois entendre dans la maison, et bientôt les ais arrachés suivent dans le feu la route qu*a prise le mobilier. Femme et enfants, cette fois, se précipitent hors de la maison, et, désespérés, s'en vont par la ville, criant que le pauvre Palissy est devenu fou, et qu'il brûle sa maison pour faire cuire ses pots.
En ce moment Tinventeur était absolument épuisé, rendu de fatigue, d'anxiété, de jeûnes et de veilles. Endetté et tourné en ridicule, il semblait tombé au dernier échelon de la ruine. Mais il venait de trouver le secret; la dernière bouffée de chaleur venait de fondre Témail. Ses grossiers vases de grès brun se trouvèrent transformés en belle faïence blanche, que le travailleur, en efiét, dut trouver singulièrement belle. Désormais Palissy pouvait endurer patiemment les reproches, les outrages et les mépris. L'homme de génie, grâce à la ténacité de son inspiration, avait remporté la vicloire ; il avait arraché à la nature un de ses se*