‹ Dieu devant Paris dans la journée du 13 juilletChapitre 26 sur 27 · ACCOUCHEMENT DE LA DUCHESSE D’ORLÉANS · texte numérisé non relu

ACCOUCHEMENT DE LA DUCHESSE D’ORLÉANS

« Cent un coups de canon ont annoncé aujourd’hui aux habitants de la capitale que la duchesse d Orléans était accouchée d’un fils.

« Cet événement, qui comble de joie la famille royale, sera accueilli avec une vive satisfaction par la France entière.

« L’avenir monarchique de notre pays n’avait pas besoin d’une garantie nouvelle. La dynastie que nous avons élue est trop solidement assise, trop de rejetons mâles s'élèvent autour du Trône pour que les plus inquiètes prévisions pussent s’alarmer, alors que nous n’aurions pas à saluer aujourd’hui, dans le nouveau Comte de Paris, le futur Roi des Français. Ce nous est cependant une douce émotion de voir se réaliser dès à présent toutes les espérances que nous avait fait concevoir l’heureuse union de l’héritier de la Couronne, et d’entourer de notre affection et de noshommages lePrince qui sera le Roi de nos enfants.

« Cesentiment sera compris et partagépar toute la France. Après tant d’orages et tant de désordres, il faut à notre patrie un gage de sécurité : la perpétuité de la Dynastie constitutionnelle.

« Quand la loi du progrès est appelée à agir incessam ment sur nos institutions, il faut au pays quelque chose de stable et de permanent, qui puisse incessamment tout

DIEU

rallier et tout coordonner ) cette institution vitale, c’est la Royauté. »

Et le lendemain :

« Ce qui est accueilli avec joie par la France entière doit, nous le savons, causer un mortel ennui aux partis qui se placent en dehors de la Constitution, et qui ont besoin, pour vivre, d’espérer un bouleversement. Nous ne sommes donc nullement étonnés de la mauvaise humeur qu’affichent les journaux légitimistes à la nouvelle de l’accouchement de la duchesse d’Orléans. La bonne Etoile de noire Dynastie les désespère : ils s’irritent, eux les organes d’un parti toujours si malheureux, de voir comment toute difficulté s’aplanit, toute chance heureuse arrive pour la branche cadette. Ils médiraient presque de la Providence, à celle succession non interrompue de revers pour eux, de succès pour nous.

« C’est de leur part une bien maladroite tactique de rap» peler, à propos de la naissance du Comte de Faris, ce qui s’est fait et ce qui s’est dit, en 1820, à propos de la naissance de l’enfant du miracle. Mais c’est aussi une bonne Leçon pour nous , et nous désirons qu'on en profite. »

Continuons les récits du même journal, les jours suivants :

« Voici la réponse que le Roi a faite hier au discours de M. le préfet de la Seine :

« Je suis bien touché des sentiments que me témoigne la ville de Faris dans cette circonstance, et dont vous êtes le digne organe. Il m’est bien doux de pouvoir présenter à la ville de Faris le premier rejeton de mes enfants en ligne directe, le fils aîné de celui qui est appelé, après moi, à répondre au vœu national, et à en assurer l’accomplissement. Je jouis de voir se consolider de plus en plus le choix de 1830, et la France préservée des dangers inséparables

de toute vacance du trône, par celle suile d'héritiers que m'accorde la Providence , et qui garantit à la fois la transmission du trône , le maintien de nos lois, de nos libertés, et la durée de ce repos et de cette sécurité, si nécessaires au bonheur de la nation. Pour moi personnellement, j’éprouve une satisfaction toute particulière à faire porter à mon petitiils le titre de Comte de Paris. Enfant de Paris , comme moi , il jouira de l’avantage de pouvoir porter un titre qui le rattache à notre ville natale, à la population au milieu de laquelle j’ai été élevé comme il le sera ) titre qui manifeste à tous l’affection que je porte à la ville de Paris, et combien j’apprécie les efforts généreux qu’elle a faits, dans tous les temps, pour défendre les libertés publiques. C’est le patriotisme dont elle a donné tant de preuves à la France, c’est le dévouement qu’elle a montré dans les circonstances les plus difficiles, c’est enfin le courageux appui que j’ai toujours trouvé en elle, qui a fortifié la confiance dans la stabilité de ma race en la fondant sur la défense et le maintien de nos institutions. »

(Ici S. M. est interrompue par les cris de vive le Roi!)

« Je vous remercie du don que vous m’annoncez pour mon petit-fils. J’espère que les paroles dont vous l’accompagnez seront gravées dans sa mémoire, que celle épée sera dans ses mains la garantie de la paix, et que, toujours prêt à l'employer pour préserver notre honneur national de toute atteinte et notre territoire de toute invasion , cependant elle ne sor lira jamais du fourreau qu'à bonnes ensciijncs ; et que si elle en sort, ce sera toujours pour hâter le terme des maux de la guerre, et pour faire jouir la France de la plus douce et de la plus belle des conquêtes, la conquête de la paix. »

(De nouvelles acclamations retentissent dans la salle.)

DIEU

« Lorsque le Roi eut cessé de parler au conseil municipal de Paris, et que les membres de ce corps l’eurent salué, quelques-uns d’entre eux s’étant approchés de S. A. R. le duc d’Orléans pour lui faire agréer leurs félicitations :

« Je suis heureux, leur dit-il, de pouvoir joindre l'expression de mes sentiments à ceux que le Roi vient de vous faire entendre. J’aime à vous assurer que mon fils sera élevé, non comme on élevait les enfants autrefois , mais avec les idées et les mœurs de notre époque ; je ferai en sorte qu’il apprenne de bonne beure que c’est par le mérite, par les talents, par le courage, par les vertus enfin que l’on gagne le cœur des Français; je m’efforcerai enfin de le rendre digne de ses concitoyens, digne de vous, qui tous les jours donnez de si bons et si utiles exemples dans cette grande ville. »

« Voici, d’après le Moniteur de ce malin, les réponses du Roi dans la réception de samedi :

« Le roi a répondu à M. Barthe , garde des sceaux , qui avait porté la parole au conseil d’Etat :

« J’accepte l’augure que vous me donnez pour mon petitfils. J’ai la confiance qu’il jouira pleinement des fruits que nous commençons à recueillir, et que les temps d’orage et d’inquiétude que nous avons traversés ne se renouvelleront plus; mais je désire qu’il y puise d’utiles leçons pour en prévenir le retour et en préserver son pays. C’est par elles qu’il apprendra à remplir, après moi et mon fils , la grande lâche que la nation nous a imposée ; qu’il se rendra digne de sa confiance et de son affection, et que, comme moi, il aura le bonheur de voir la France jouir, sous son règne, de ce repos et de cette prospérité qui font aujourd’hui la consolation de ma vie. »

« On annonce que le Prince nouveau-né sera baptisé dans le commencement du mois d’octobre.

« Monseigneur l’Archevêque de Paris disait à cette occasion (*) : « Il faut baptiser Monseigneur le Comte de Paris le 9 octobre , c’est la fête de Saint-Denis, le patron des Gaules! » (Débats.)

« Voici le discours que Monseigneur l’archevêque a adressé à Louis-Philippe à son entrée dans la Métropole :

« Sire,

« Revêtue des riches ornements qu’elle doit à voire munificence, l’Eglise de Paris se réjouit avec la France catholique, c’est presque dire avec la France entière, du solennel hommage aujourd’hui rendu à sa foi 5 elle accepte avec reconnaissance , au pied des autels de Marie, le gage d’espérance et de sécurité que votre présence, en ce jour d’actions de grâces, vient apporter à cette antique et sainte religion de vos pères, qui a fait toujours la gloire et le bonheur de notre nation.

« Sire, nos vœux ne sauraient demeurer cachés au fond de notre âme 5 nous ne cessons de demander à Dieu, par l’intercession de son auguste mère, qu’il daigne abréger les temps, qu’il veuille hâter le moment de ses miséricordes, où tous les Français étant réunis dans les liens d'une même foi et dans ceux de la charité qu’elle inspire, il n’y ait plus parmi nous, selon la parole de Notre Seigneur Jésus-Christ et par la grâce de son cœur sacré, qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur. »

(*) On ne dira plus que l’Archevêque de Paris était intraitable, ou seulement de mauvaise grâce. Et cependant combien on l’avait fait malheureux avant ! combien il a survécu peu depuis 1

DIEU

« Louis-Philippe a répondu :

« C’est toujours avec empressement que je viens dans cette église rendre hommage au Tout-Puissant. Je suis heureux d’avoir contribué à réparer des désastres que mon cœur a profondément déplorés. En offrant mes actions de grâces à Dieu pour la protection spéciale dont il a couvert ma personne en tant d'occasions , j’ai doublement à le remercier dans cette circonstance où je viens lui offrir de nouvelles actions de grâces pour la perpétuation de ma lignée et pour tous tes bienfaits que sa main a répandus sur la France, sur ma famille cl sur moi. Je lui en demande la continuation, et c’est dans cette intention que je viens m’unir à vos prières et implorer la bénédetion du Très-Haut pour la France et pour nous. »

C’est à toutes les Providences... agréables du roi de 1830 que son Premier Ministre, auquel tant de Providences agréables sont aussi arrivées, vient de faire une habile et éloquente allusion en présentant à la Chambre la Loi de la Régence , le 9 août... , le Jour même auquel un Premier Ministre d’un autre genre, M. Laffitte, Résigna , on peut le dire, la royauté de juillet au Lieutenant-général de Charles X (*).

Séance du 9 août.

«M. le président dû conseil monte à la tribune. (Mouvent d’attention.)

« Messieurs, nous venons, d’après les ordres du roi, soumellreà vos délibérations un projet de loi qui a pour objet de fixer en principe l’âge de majorité du roi, et de pourvoir,

(**) A cette Séance, soit disant royale (elle était démocratique), Louis-Philippe, après avoir juré la Charte d e Feu M. Bérard , monta sur un trône improvisé, que Bonaparte avait assez bien défini : Quatre planches de sapin recouvertes d’un velours.

pendant la minorité, à l’exercice et au maintien de l’autorité royale.

« La Charte constitutionnelle ne contient aucune disposition sur ce grave sujet. En présence de la plus brillante famille qui se soit jamais rangée autour d’un trône, la France semblait en droit d’espérer qu’elle n’aurait pas de longtemps à s’en occuper. Nous avons été frappés tout à coup dans notre plus chère confiance. De tous les malheurs qui pouvaient nous atteindre , nous avons subi le plus imprévu. Aucune épreuve ne nous aura manqué dans notre travail de fondation d’un gouvernement libre et d’une dynastie nationale.

« Accomplissons, Messieurs, les devoirs que nous inspire cette mission douloureuse. Dieu , qui a couvert les jours du roi d’une protection si visible, nous conservera longtemps encore cette vie précieuse à la patrie.

« Le roi lui-même , en s’inclinant sous les Décrets de la Providence y a embrassé d’un œil ferme toutes les chances de l’avenir. Il s’est hâté de vous réunir autour de lui, et vous l’avez vu lutter contre sa douleur pour vous demander de rassurer la France.

« Répondons à ce noble appel : montrons au monde que LES COUPS LES PLUS RUDES ne pourraient ébranler l’édifice qui a résisté à tant d’épreuves. »

Seulement le : NE POURRAIENT ÉBRANLER! est beaucoup dire à la Providence .

Bonaparte n’eùt pas osé dire cela au seul Destin.

La Chambre des Députés provisoire ou définitive s’est exprimée avec le même embarras entre sa confiance en Elle et sa crainte de Dieu.

Le 8 août, M. Laffitte, président,., d’âge, prend la pa-

DIEU

rôle d’une voix émue. (Mouvement d’attention ; un profond silence s’établit.)

« Messieurs,

« Il y a douze ans, à pareille époque,, la France venait d’accomplir sa glorieuse révolution et de reconquérir les prérogatives de sa souveraineté. Investie par la gravité des circonstances du droit de sanctionner la victoire du peuple et le triomphe des lois sur les prétentions de l’arbitraire, la Chambre, en vertu de celte souveraineté, pourvut à la vacance du trône et donna une Charte nouvelle au pays.

« Je me rappelle avec bonheur que je fus, en ce jour solennel, l’organe des loyales espérances de la France, en même temps que du vote constitutif de ses mandataires. Nous ne tînmes nul compte alors des craintes et des conseils d’une prudence qui nous paraissaient exagérés tant nous étions préparés à la catastrophe douloureuse gui nous a frappés si inopinément dans notre confiance , dans noire sécurité , dans nos institutions !

« Permettez-moi, Messieurs, de dédaigner ici les précautions d’une politique vulgaire, dont le courage consiste à se taire. La mort de Monseigneur le duc d’Orléans, prince que ses nobles et belles qualités feront regretter à jamais, laisse le champ libre à toutes les conjectures comme à toutes les éventualités ; et la législature de 18V2 a reçu des événements la double mission de raffermir la foi ébranlée du pays (interruption. Oh! oh! murmures au centre) et de reprendre V œuvre inachevée de 1830. »

« M. Sauzet, président de la Chambre (à la majorité absoluededewa? cent treize voix), monte au fauteuil, donne à M. le doyen d’âge l'accolade de courtoisie, et s’exprime

ainsi :

« En exprimant mes remercîments à la Chambre pour la haute confiance dont elle vient de m’honorer, je me reporte aux graves pensées qui préoccupent tous les esprits.

« Celte législature s’est ouverte au milieu d’un deuil profond. Au moment même où la France proclamait ses nouveaux élus , un coup terrible et imprévu la frappait dans scs plus chères espérances.

« Le pays tout entier est ému . »

Et la Chambre entière vient de dire au l\oi :

« Sire, . Vous avez perdu un fils, la France a perdu

un règne. La Providence vous force il la bénir encore... Les grands sentiments nationaux sont les grandes forces. La France veut être libre, forte, Eternelle ; à chaque crise qui la menace ou qui l’ébranle, elle grandit et s’affermit sur elle-même. Il est beau de voir un tel peuple s'incliner religieusement sous la Main de Dieu; puis, après avoir porté le deuil et fermé avec vous la tombe ouverte si prés du trône, reprendre sa tâche interrompue parla mort.... »

Il serait plus beau de voir la Chambre des Députés de ce peuple et ses poètes d'un jour, réserver V Eternité à Dieu !

Note (9) de la page 78. — (Voyez-la à la fin.)

Note (10) de la page 79.

M. de JVlaumigny a été plutôt frappé de la comparaison entre les deux victimes :

« En présence de ces catastrophes si semblables par le danger, si diverses dans leurs suites, qui n'entend cette voix tonnante : C'est moi qui lue et qui fais vivre ; je frappe cl je guéris; je suis seul, et il n’y pas d'autre Dieu que moi! (Decjter., xxxii , 9.)

DIEU

« La mort du duc de Berry offre des rapprochements plus satisfaisants encore.

« Lui aussi était sur les marches du trône ; lui aussi avait des amis qui faisaient reposer sur sa tète l’avenir et le salut de la France j lui aussi mourait jeune à Ja porte du palais de ses parents , ayant à peine le temps d’accourir pour lui fermer les yeux. Là, pareillement, un vieux roi dont toutes les espérances étaient soudainement brisées; un pcre, un frère, une sœur au désespoir; une princesse arrosée de sang et qui baignait un mourant de ses larmes. Mais, plus heureux, le duc de Berry pouvait répondre à la voix de ses proches, à la voix du prêtre qui lui montrait cette dernière couronne suspendue dans les cieux, et qui ne se brise pas avec les fragiles couronnes de la terre. Mais, entre Dieu et lui, le duc de Berry voyait le bras d’un homme; il avait la consolation de pardonner à son assassin , et d’entendre un écho du ciel murmurer à son oreille : Bienheureux les miséricordieux , parce qu'ils obtiendront miséricorde (Matt. v, 7).

« Combien ces deux morts sont fécondes en grandes et terribles leçons !

« Le duc de Berry ! le duc d’Orléans ! il n’y a pas là seulement deux hommes, mais deux dynasties, mais deux sociétés, avec leurs vertus et leurs défauts, amenées au tribunal du Roi des Rois et du Seigneur des Seigneurs.

« L’une frappée dans l’ombre par l’athéisme, comme le duc de Berry.

« L’autre, vingt fois préservée, comme le duc d’Orléans, se fiant comme lui dans son habileté, et trouvant dans la mort de ce prince un triste présage.

« L’une frivole et légère , avide de plaisirs, faible contre les méchants, et, toutefois, généreuse, croyante et soumise,

était fille légitime des siècles de Foi, mais fille dégénérée depuis la régence.

« L’autre plus sérieuse et plus grave, insatiable de richesses et de lumières, de mouvement et d'indépendance, impatiente du joug divin, pleine d’une confiance superbe en elle-même, idolâtre de sa raison, descend en ligne directe de la philosophie, fille elle-même du protestantisme, Bossuet et Leibnitz ont vu son enfance et prévu ses progrès ; et Louis XIV, en présence du berceau , l’unique espoir de sa race, a pu pressentir les destinées d’une maison rivale, préparée dès lors au mandat qu’elle acceptait un siècle après, et dont elle était si loin de soupçonner toutes les charges et tous les soucis.

« Le duc de Berry meurt quand Dieu s’apprêtait à châtier la société dont il était le représentant.

« Le duc d’Orléans quand le libéralisme, qui l’avait adopté, a fait son temps.

« J'en prends à témoin ces milliers d’hommes qui quittent les clubs pour les autels de Marie, pour ces autels où j’ai vu tant de fois, seule et sans faste, une reine exilée, où j’ai vu Marie-Christine prier avec la foule pour le salut de l’Espagne! J’en prends à témoin cette jeunesse qui déserte la bannière de la philantropie pour celle de la charité ; cette société de Saint-Vincent de Paul, répandue par toute la France, qui instruit, soulage, nourrit le pauvre au nom de Jésus-Christ, que, hier encore, on voyait rassemblée si nombreuse sous la présidence d’un archevêque et sous la bannière du Crucifié; j’en atteste les Bussière et les Uatisbonne, plus encore que les Damas et les La Ferronays; j’en atteste les douleurs et la foi de Neuilly, plus encore que les douleurs et la foi de Goritz; j'en prends surtout à témoin cette chapelle qui va remplacer la boutique de 1 épicier.

DIEU

« Le libéralisme est condamné, non par les hommes, mais par Dieu même qui dirige loul, avec force et douceur, vers un meilleur avenir ; le libéralisme est condamné , car ses défenseurs, ses doctrines, ses fctes et jusqu’à son nom lui échappent.

« Que les royalistes se gardent donc bien de lui emprunter les tronçons de ses armes brisées j qu'ils se gardent de s’engager dans des voies battues par la foudre j ne voientils pas la souveraineté du peuple aux prises avec un Dieu jaloux de sa gloire et qui s'inquiète fort peu des intentions et des petites manœuvres des partis !

« Comparez la vie, l’éducation, les antécédents, les opinions, les défauts et les qualités des deux princes; le jour, l’heure, le lieu, le genre et les circonstances si frappantes de leur mort j le vide que chacun en son temps a laissé dans le monde 5 et, bien aveugle qui n’y peut voir qu’un crime isolé, qu’un accident ordinaire et sans rapports avec les secrets jugements de Dieu sur la France!

« En face d’un corps sanglant, des douleurs d’une famille si profondément affligée , des larmes d'amis dévoués, la plume s’arrête... Montrons du moins la douleur publique environnant leur cercueil, et le linceul voilant les opinions de l’homme politique, pour ne laisser voir que les qualités aimables et généreuses du prince français.

« Montrons ces princes mourant l’un et l’autre entourés des secours de la religion et des ardentes prières de leurs proches.

« Le duc de Berry, toutefois, ostensiblement fortifié par les ministres d’une religion reconnue publiquement par l’Etat.

« Le duc d’Orléans ne recevant que des consolations incertaines, cachées, comme le culte maintenant relégué dans

i 'intérieur muré de la famille et que l’Etat ne reconnaît plus.

« Laissant l'un et l’autre des orphelins.

« Quel sera l’avenir? Dieu seul le sait.

« Mais ce que nous savons, c’est que la France ne peut vivre sans Dieu, sans roi, sans mœurs et sans union : c’est que toute maison divisée périra , et que tout royaume divisé

sera détruit. »

Note (11) de la page 80.

« Le duc et la duchesse de Berry profitèrent d’un entr’acle pour visiter dans leur loge monseigneur le duc et madame la duchesse d’Orléans. Monseigneur le duc de Berry caressa les enfants, et joua avec le petit duc de Chartres. Témoin de cette union des princes, le public applaudit à diverses reprises. » . Et après l’assassinat :

« Monseigneur le duc d’Orléans, madame la duchesse d’Orléans, mademoiselle d’Orléans qui s’étaient rencontrés au spectacle, n’avaient pas quitté le prince : le père du duc d’Enghien arriva à son tour. » (M. de Chateaubriand.)

Note (12) de la page 81.

Le duc d’Orléans, jouant, en 1830, à l'âge de vingt ans y un rôle actif et hardi (* *) contre son cousin le

(*) On lit dans les Débats :

« En 1839, M. le colonel de Gouy, commandant le 1er régiment de hussards, s’occupait, conformément aux ordres du ministre de la guerre, de rédiger l’historique de ce corps : il dut réclamer le concours des anciens colonels et s’adressa en conséquence à S. A. R. M. le duc d’Orléans.

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duc de Bordeaux; — le duc de Bordeaux jouant, au meme

« Voici un passage de la lettre que lui répondit M. le duc d’Orléans :

« Dans ma pensée , l’historique d’un régiment écrit pour le soldat et par un soldat doit avoir un cachet guerrier, une couleur militaire, et ne rappeler que des souvenirs auxquels la politique soit complètement étrangère. Dans les événements où la politique joue un rôle principal, l’écrivain doit extraire de l’ensemble des faits qui appartiennent à l’histoire générale du pays, la partie exclusivement militaire.

« Ainsi, ce qui s’est passé en juillet 1850, lorsque je fis prendre ta cocarde tricolore à mon régiment, ne me paraît pas devoir être rapporté en détail ; ce son t des résolutions politiques qui me furent propres , et DONT J’ASSUMAI DÈS LORS LA RESPONSABI¬ LITÉ SUR MOI ; sous le point de vue militaire , elles ne prouvent que la bonne discipline du corps et une confiance dans son jeune chef qui m’a vivement touché, et qui porta le régiment tout entier à se lancer avec ynoi (au milieu d’une crise dont le dénoûment était incertain et inconnu) dans le parti national auquel nous fûmes les premiers de l’armée à nous joindre. Les particularités de cette circonstance ne me paraissent pas devoir trouver place ailleurs que dans ma biographie.

« Dans l’historique du régiment, le fait matériel du départ du régiment, le 1er août, de Joigny pour Paris, rne semble seul devoir être relaté. J'exécutai pour celle marche l’ordre qui m’avait été donné, au nom du lieutenant général du royaume par le général Gérard, commissaire provisoire au département de la guerre. Je remis au régiment , avant de partir, un étendard tricolore donné par la ville de Joigny, et nous arrivâmes à Varis sans laisser un homme ni un cheval en arrière pendant une marche précipitée que la chaleur et l'accueil empressé des populations rendaient encore plus pénible.

« L’arrivée du 1er hussards à Paris, où il fut la première troupe régulière qui parut portant la cocarde tricolore (car la garnison de Paris ne sortait pas de ses casernes), fut le signal de la réconciliation delà population et de l’armée, et ce résultat si important

Age , à treize années de là, un rôle à la fois généreux et national (*).

s’opéra sans que la discipline militaire de mon régiment reçut la plus légère atteinte au moment où toute l’armée était ébranlée.

« Porté à six escadrons, le régiment fut ensuite l’un des premiers à assurer le maintien de l’ordre en donnant à la force morale delà garde nationale la force matérielle que l’armée seule pouvait lui apporter. »

Le Duc de Chartres, à la tête de ce 1er de Hussards que lui avait confié Charles X, courait brides abattues sur Paris le 1er Août...

C’était déjà un Dimanche ! ...

A treize ans de là, jour pour jour, il gisait au cercueil dans cette Notre-Dame où il n’eût pas été en sûreté et où il ne songea pas à venir rendre gloire à Dieu le 3 août 1830, jour de son entrée triomphale à Paris !

(*) On a reçu en effet, pendant le séjour du duc d’Orléans à Notre-Dame (dans les premiers jours d'août), une lettre du duc de Bordeaux, à la date du 28 juillet, où l’on lit :

« A la nouvelle du triste événement dont vous me parlez dans votre dernière lettre, ma première pensée a été de prier et de faire prier pour celui qui en a été la malheureuse victime. J’ai été plus favorablement traité l’année dernière, et j’en rends d’autant plus de grâces à la Providence, que j'espère qu’elle ne m’a conservé la vie que pour la rendre un jour utile à mon pays. Quel que soit le cours des événements, ils me trouveront toujours prêt à me dévouer à la France et à tout sacrifier pour elle. »

Dès le 19 juillet, il s’était passé dans l’exil une scène touchante.

On lit dans la France :

« Nous empruntons à une lettre que nous recevons de Kirchberg, en date du 24 juillet, les détails suivants:

« L’auguste fille de Louis XVI partira pour Tœplitz le leraoût.

« Mgr le duc de Bordeaux est parti le 1Ü juillet pour les eaux de Tœplitz. La santé de Monseigneur est parfaite. S. A. R. sera de retour ici le 10 août.

« La nouvelle de l’événement du 13 juillet est arrivée à Kirchberg le 18, par une estafette envoyée de Vienne.

DIEU

Note (13) de la page 81.

« Le Cheval en général , le cheval seul , selon saint Au-

gustin, est l’image du monde, de ses dignités orgueilleuses, de la vanité qui y règne. Les chutes de cheval sont l’image des grands du monde qui, par un renversement de fortune, perdent en un moment tout ce qui les élevait. »

Guillaume III est mort d’une chute de cheval.

Le Char y la Calèche , etc. , est, de soi, plus superbe :

« Dieu a son chariot, disent les Pères, le démon aussi a le sien... Le chariot ou le carrosse (à la différence de la charrue) marque l’orgueil, à cause de l’élévation et du faste : et celte pensée doit humilier les personnes de piété, lorsqu’elles y montent, les chariots, selon saint Augustin, marquent les biens d’ ici-bas, parce qu’ils sont dans UNE PER¬ PÉTUELLE RÉVOLUTION. » ( Dictionnaire Chrétien où les Fidèles trouvent tous les sujets de méditation, par Fontaine, in-4°, Paris, 17 15 : l’année même de la mort de Louis XIV.)

Le programme suivant du Moniteur est ici une sorte de Moniteur en effet.

« Le cortège se composera, en avant, du petit char funèbre, qui doit servir au transport du corps de Paris à Dreux. Ce char est en forme de voiture fermée , se rapprochant du style Louis XIV. Il est couronné par une galerie de bronze

« La royale famille a plaint la douleur de la famille d’Orléans.

« Le lendemain, une messe a été célébrée pour le repos de l’âme du prince défunt.

« A cette messe funèbre, au moment de la communion, on a vu s’avancer au pied de l’autel, et prendre place à la sainte table, l’auguste héritier de Charles X , la fille de Louis XVI et la fille de Mgr le duc de Berry !!! »

DEVANT PAHïS.

argenté et ciselé. Le drap, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, est orné de broderies en soie noire et rehaussé de galons et broderies d’argent.

« Viendront ensuite : le grand char funèbre , se rapprochant, pour la forme, des corbillards eu usage, mais construit avec un grand luxe et des attributs tout spéciaux. On y remarque d’abord deux figures allégoriques en argent, fermant l’extrémité du dôme et portant une armure-attribut garnies de plumes flottantes. Aux angles de l’impériale sont placés des casques antiques à plumes flottantes. Ce couronnement est porté par quatre génies ailés. Derrière les génies, des trophées de drapeaux tricolores, puis la draperie faîtière en velours noir, brodé et broché d’argent. Le drap mortuaire recouvrira le velours du cercueil. Les pentes du char descendront jusqu’à terre; elles sont en velours magnifiques et présentent les plus riches dessins. Six chevaux noirs, entièrement cachés sous de longs camails dans le style des caparaçons du moyen-âge, traîneront le char conduit par un cocher et un postillon en livrée de deuil. Chaque pièce est armoriée au chiffre du prince.

« Une voiture traînée par quatre chevaux , contiendra un prie-dieu sur lequel sera déposée l’urne qui renferme le cœur de S. A. Deux ecclésiastiques, en prières, seront placés dans la voiture à côté du prie-dieu.

« Deux autres voitures il quatre chevaux , brodées et argentées de couronnements ciselés, sont destinées aux maréchaux de France et aux ministres.

« Seize voitures de deuil à deux chevaux fermeront la marche. Toutes ces voitures seront armoriées au chiffre du prince.

« Le cheval de bataille sera couvert d’un crêpe funèbre, et conduit par deux piqueurs portant le grand deuil de la maison royale. »

DIEU

Le brancard improvisé pour porter à bras le prince de Sablonville à Neuilly, et surtout la voilure , les chevaux et le cocher mêmes qui le conduisaient, si plein de vie quelques heures avant, eussent figuré bien plus énergiquement en faveur de la royauté survivante... '

La Daumont en question, c’était, ainsi que le pompeux cercueil du prince, le trône, selon Bonaparte : Quatre planches de sapin recouvertes d’un velours.

Note (14) de la page 83.

C’est alors que M. de Chateaubriand montait hardiment sur le derrière des voitures en jockey, disant que, celle fois , c’était la place d'honneur.

M. de Chateaubriand, qui fut si bien inspiréà la mort du Fils de France, l’a été assez mal aux dernières années de la Monarchie de France. Le jour même qu’à la tète du Gouvernement provisoire , M. Laffitte, qui depuis proclama que « la liberté (* *) avait triomphé pour jamais », le 30 juillet enfin (c’était un Vendredi ), le fameux Défenseur de la Liberté de la Presse , mère de toutes les licences , reconnu dans la rue du Coq, fut porté en triomphe à ce titre , jusqu’au Luxembourg.

Et, par une coïncidence analogue à celle du 13 Juillet. on écrit des Eaux de Néris au Constitutionnel qu’à {'anniversaire de cette ovation « M. le vicomte de Chateaubriand

(*) La liberté!... aujourd’hui c’est ta Mort; et M. Laffitte, ainsi qu’on sait, a eu l’insigne honneur de lui porter le premier coin en son triomphe le 50 Juillet 1842 !...

Quantum mutatus !

Et dites que Dieu ou Rien ne parle pas en tout et de toutes les façons à notre siècle parleur!

(lui aussi, au beau nom, seul de 13 lettres) a été renversé sur le pavé par une voiture, et qu'il a reçu au Front une blessure qui heureusement ne présente aucun danger. »

Note (15) de la page 83.

« Un moment de calme suivit l’élargissement de la plaie : les mourants près d’expirer éprouvent presque toujours un soulagement qui leur laisse le temps de jeter un dernier regard sur la vie ; c’est le voyageur qui s’assied un instant pour contempler le pays qu’il a parcouru, avant de descendre le revers de la montagne. Le prince tenait la main de M. Dupuytren, et le priait de l’avertir lorsqu’il sentirait le pouls remonter ou s’affaisser : vigilant capitaine, il posait une sentinelle expérimentée pour n’ètre pas surpris par la mort, et pour s’avancer courageusement au-devant de ce grand ennemi : Mors , ubi est Victoria tua ?

« Dans cet intervalle de repos , il adressa ces paroles à madame la duchesse de Berry : « Mon amie, ne vous lais—

« scz pas accabler par la douleur ; ménagez-vous pour l’en- « fant que vous portez dans votre sein. » Ce peu de mots lit un effet surprenant sur l’assemblée : en présence de la douleur on sent naitre malgré soi un mouvement de joie; l’attendrissement redouble en même temps pour le prince qui laisse à la patrie pour dernier bienfait cette dernière espérance. Il s’en va ce prince; il semble emporter avec lui toute une monarchie, et à l’instant même il en annonce une autre. O Dieu! feriez-vous sortir notre salut de notre perte même? La mort cruelle d’un Fils de France a-t-elle été résolue dans votre colère ou dans votre miséricorde? est-elle une dernière restauration du trône légitime, ou la e de l’empire de Clovis? Le prince a-t-il fui l’avenir,

DIEt)

ou est-ii allé en solliciter un plus favorable pour nous auprès de celui qui laisse quelquefois désarmer sa colère?

« Partout où monseigneur le duc de Berry tournait ses yeux à demi éteints, c'était pour donner une marque de bonté ou de reconnaissance : tandis que M. Blanchelon lui pressait la tête , pour comprimer l’horrible douleur qu’il y éprouvait, il aperçut à quelque distance au pied de son lit des domestiques fondant en larmes : « Mon père, « dit-il à Monsieur, je vous recommande ces braves gens « et toute ma maison. »

« Des vomissements survinrent. Le Prince répéta plusieurs fois que le poignard était empoisonné. Quelque temps auparavant il avait demandé à voir son assassin : « Qu'ai-je « fait à cet homme? répétait-il • c’est peut-être un homme « que j’ai offensé sans le vouloir. » — « Non, mon fils, lui « répondit Monsieur : vous n’avez jamais vu, vous n’avez « jamais offensé cet homme j il n’avait contre vous aucune « haine personnelle. » — «C’est donc un insensé, » repartit le Prince. O digne enfant de l’Évangile, vous mettiez en pratique le dernier conseil du saint Roi de France à son fils : « Si Dieu t’envoie l’adversité, reçois-la bénignement ! »

« Il s’informait souvent de l’arrivée du Roi. « Je n’aurai « pas le temps, disait-il , de demander grâce pour la vie de « l’homme. » — Il ajoutait après, s’adressant tour à tour à son père et à son frère : « Promettez-moi, mon père, « promettez -moi, mon frère, de demander au Roi la « grâce de la vie de l’homme. »

« On a déjà raconté que monseigneur le duc de Berry, libre en Angleterre, avait eu une de ces liaisons que la Religion réprouve, et que la fragilité humaine excuse. On peut dire de lui ce qu’un historien a dit de Henri IV : « Il « était souvent faible ; mais toujours fidèle, et Von ne s'a-

DEVANT l'AllIS .

« perçut jamais que ses passions eussent affaibli sa reli- « gion. » Monseigneur le duc de Berry, cherchant en vain, dans sa conscience, quelque chose de bien coupable, et n’y trouvant que quelques faiblesses, voulait, pour ainsi dire, les rassembler autour de son lit de mort pour justifier au monde la grandeur de son repentir, et la rudesse de sa pénitence. Il jugea assez bien de la vertu de sa femme pour lui avouer ses torts, et pour lui témoigner le désir d’embrasser les deux innocentes créatures, filles de son long exil. « Qu'on les fasse venir, s’écria la jeune Princesse, ce sont « aussi mes enfants. » Les deux petites étrangères arrivèrent au bout de trois quarts d’heure j elles se mirent à genoux en sanglotant au bord du lit de leur seigneur, les joues baignées de larmes et les mains jointes. Le Prince leur adressa quelques mots tendres en anglais pour leur annoncer sa fin prochaine, leur ordonner d’aimer Dieu, d’être bonnes, et de se souvenir de leur malheureux père, fl les bénit, les fit se relever, les embrassa ; et, adressant la parole à madame la duchesse de Berry : « Serez-vous as- « sez bonne , lui dit-il, pour prendre soin de ces orphe- « lines? » La princesse ouvrit ses bras où les petites fdles se réfugièrent; elle les pressa contre son sein, et leur faisant présenter Mademoiselle, elle leur dit : « Embrassez a votre sœur. » — « Pauvre Louise, s’écria alors monsei- « gneur le duc de Berry, en s’adressant à la plus jeune, « vous ne verrez plus votre père! » On était partagé entre l'attendrissement pour le Prince, et l’admiration pour la Princesse. Madame la vicomtesse de Gontaut, qui n'était pas prévenue, paraissait étonnée. Madame s’en aperçut, et lui dit : « Elle sait tout; elle a été sublime. »

« Cependant on étendit le Prince sur un matelas à terre,

DIEU

tandis qu’on remuait sa couche. Ce fut là qu'il se confessa d’abord en particulier à monseigneur l’évêque de Chartres, et qu’il fît ensuite à haute voix un aveu public de ses fautes : on aurait cru voir Saint-Louis expirant sur son lit de cendre. Il demanda pardon à Dieu de ses offenses et des scandales qu’il avait pu donner. « Mon Dieu, ajouta-t-il, « pardonnez-moi, pardonnez à celui qui m’a ôté la vie! »

« Il demanda ensuite à son père sa bénédiction. « Lors le « doux père remit et pardonna au fils les défauts et courroux , « et avec merveilleuse ferveur de foi lui donna sa béncdic- « lion , et entre ses saints baisers le salua et à l)itu le rc- « commanda. » Ces princes trouvaient tous les exemples dans leur famille.

« Le mourant étant remis sur son lit, monseigneur le duc d’Àngoulême se replaça à genoux à ses côtés. « Ah ! « mon frère, dit le Machabée chrétien, vous qui êtes un « ange sur terre, croyez-vous que Dieu me pardonne? — «Vous pardonner! répondit monseigneur le duc d’An- « goulème, il fait de vous un martyr! » Un rayon de joie parut sur le front du Prince mourant ; il ne douta point qu’un frère si pieux ne connût les desseins de la Providence, et il se reposa de son bonheur sur la foi du juste.

« Alors le curé de Saint-Roch, que M. le comte de Clermont avait été chercher, arriva avec les saintes huiles : partout où l’on trouve une douleur, on rencontre un prêtre chrétien. Monseigneur le duc de Berry demanda le Viatique : l’évêque de Chartres lui dit avec un vif regret que les vomissements s’y opposaient. Le Prince se résigna, fît un signe de croix, et attendit l’extrême-onction. II commença son confileor , et frappa comme un coupable d’une main pénitente ce sein que le poignard semblait n’avoir ouvert que pour en fiire sortir les innocents secrets, et d’où

il ne s’écoulait que des vertus avec le sang de Saint-Louis!

« Le Prince voyait s’approcher sa dernière heure; il ressenlait des douleurs cruelles, et tombait à tout moment en défaillance. On l’entendait répéter à voix basse : « Que « je souffre! que cette nuit est longue! le Roi vient-il ? » Il appelait souvent son père; et son père, étouffant ses sanglots, lui disait : « Je suis là, mon ami. » On lui apprit que les maréchaux étaient arrivés. « J’espérais, répondit- « il, verser mon sang au milieu d’eux pour la France. » Dévoré d’une soif ardente, il ne buvait qu’à regret, et seulement pour se soutenir jusqu’à l’arrivée du Roi. On lui annonça M. de Nantouillet. « Viens, mon bon Nantouillet, « mon vieil ami, s’écria-t-il en faisant un effort, que je « t’embrasse encore une fois! » Le vieil ami se précipita sur la main du Prince, et sentit amèrement I impuissance de l’homme à racheter de ses jours les jours qu’il voudrait sauver.

« Les compagnons de M. de Nantouillet, M. le comte de Chabot, M. le marquis de Coigny, M. le comte de Brissae, M. le vicomte de Montélégier, M. le comte de Beaufremont, étaient accourus : ils se pressaient autour de leur Prince expirant, comme ils l’auraient environné au champ d’honneur. Leur douleur était partagée par les autres loyaux serviteurs attachés au reste de la Famille royale. M. le marquis de Latour-Maubourg se tint constamment debout au pied du lit de monseigneur le duc de Berry : ce guerrier qui avait laissé une partie de son corps sur les champs de bataille, était là comme un noble témoin envoyé par l’armée pour assister au dernier combat d’un héros.

« Nuit d’épouvante et de plaisir! nuit de vertus et de crimes! Lorsque le Fils de France blessé avait été porté dans le cabinet de sa loge, le spectacle durait encore. D'un

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côte on entendait Jes sons de la musique, de l'autre les soupirs du Prince expirant; un rideau séparait les folies du monde de la destruction d’un empire. Le prêtre qui apporta les saintes huiles traversa une troupe de masques. Soldat du Christ, armé pour ainsi dire de Dieu, il emporia d’assaut l’asile dont l'Eglise lui interdisait l’entrée, et vint, le crucifix à la main, délivrer un captif dans la prison de l’ennemi.

« Une autre scène se passait près de là : on interrogeait l’assassin. Il déclarait son nom, s’applaudissait de son crime; il déclarait qu’il avait frappé monseigneur le duc de Rerry pour tuer en lui toute sa race; que si lui, meurtrier, s’était échappé, i! serait allé se coucher , et que le lendemain il eût renouvelé son attentat sur la personne de monseigneur le duc d’Angoulcme. Se coucher! Pour dormir! Malheureux! votre bienveillante victime avait-elle jamais troublé votre sommeil? Dans la suite de son interrogatoire, celte brute féroce, sans attachement même sur la terre, a déclaré que Dieu n’était qu’un mot, qu’elle n avait d’autre regret que de n’avoir pas sacrifié toute la Famille Royale. Et le prince expirant, plein de tendresse et d’am ur, n’a d’autre regret que de ne pouvoir sauver la vie de son meurtrier, et il n’accuse personne, et sa rigueur ne tombe que sur luimême. Ce Prince, qui sait que Dieu n’est pas un mot, tremble de comparaître au tribunal suprême; le martyre lui ouvre les portes du ciel, et il ne se croit pas assez pur pour aller rejoindre le saint Roi et le Roi martyr : il ne peut trouver dans son innocence l’assurance que l’assassin trouve dans son crime. Voilà les hommes tels que la révolution les a faits, et tels que la religion les faisait autrefois.

« La foule s'était écoulée du spectacle : le plaisir avait cédé la place à la douleur. Les rues devenaient désertes :

Je silence croissait ; on n’entendait plus que le bruit des gardes et celui de l’arrivée des personnes de la cour : les unes, surprises au milieu des plaisirs, accouraient en habits de fêtes j les autres, réveillées au milieu de la nuit, se présentaient dans le plus grand désordre. Çà et là se glissaient quelques obscurs amis des Bourbons qu’on ne voit point dans les temps de la prospérité, et qui se retrouvent, on ne sait comment, au jour du malheur. Les passages conduisant à l’appartement du Prince, étaient remplis : on se pressait aces mêmes portes où I on s’étouffe pour rire ou pour pleurer aux fictions de la scène. On cherchait à découvrir quelque chose lorsque les portes venaient à s ouvrir; on interrogeait ses voisins, et par des nouvelles subitement affirmées, subitement démenties, on passait de la crainte à l’espérance, de l’espérance au désespoir.

« Trois bulletins avaient été portés aux Tuileries. A cinq heures le Roi arriva; on l’avait toujours rassuré sur la position du Prince. Le mourant qui avait entendu le bruit des chevaux dans la rue, parut revivre. Le Roi entra. «Mon « oncle, dit aussitôt monseigneur le duc de Berry, donnez- « moi votre main, que je la baise pour la dernière fois. » Le Roi s’avança ; son visage exprimait cette majestueuse douleur que ressentit Louis XIV lorsqu’il vil l’espoir de la monarchie reposer sur la tête d’un enfant, il donna sa main à baiser à son neveu, et baisa lui-même celle du Prince infortuné. Alors monseigneur le duc de Berry dit au Roi : « Mon oncle, je vous demande la grâce de la vie de « l’homme. » Le Roi, profondément ému, répondit : « Mon « neveu, vous n’étes pas aussi mal que vous le pensez, « nous en reparlerons. » — « Le Roi ne dit pas oui, reprit « le Prince en insistant. Grâce au moins pour la vie de « l’homme, afin que je meure tranqifîlle! »

DIEU

« Revenant encore sur le même sujet , il disait : « La « grâce de la vie de cet homme eût pourtant adouci mes « derniers moments. » Enfin, lorsqu’il ne pouvait déjà parler que d’une voix entrecoupée, et 'en mettant un long in* tervalle entre chaque mot, on l’entendait dire : « l)u rrïoins

« si j’emportais l’idée . que le sang d’un homme . ne

« coulera pas pour moi après ma mort! . »

« Le Roi demanda en latin à M. Dupuytren ce qu’il pensait de l’état du Prince. M. Dupuytren fit un signe qui ne laissa au monarque aucune espérance.

« Monseigneur le duc de Berry avait pourtant rassemblé le reste de ses forces sous les yeux du chef de son auguste Maison. Le pouls s’était ranimé, la parole était plus libre , l’étouffement moins violent. Le Prince s’inquiéta du mal qu’il avait pu faire au Roi en troublant son sommeil. Il le supplia de s’aller coucher. « Mon enfant, répondit le Roi, « j’ai fait ma nuit ; il est cinq heures. Je ne quitterai plus. » Le jour en effet était venu pour éclairer un si beau trépas : le Prince allait se réveiller parmi les anges, au moment où, parmi les hommes, il avait accoutumé de sortir du sommeil.

« Monseigneur ne s’était point abusé sur sur le soulagement apporté à son état par la vertu de cette présence du Roi, qui ranime toujours un cœur français. Il sentit approcher une défaillance, et dit : « C’est ma fin. »

« Madame la duchesse de Berry, qui depuis si longtemps faisait violence à sa douleur, la laissa enfin éclater. « Ses « sanglots me tuent, s’écria le Prince; emmenez-la, mon « père! » On entraîna la Princesse dans le cabinet voisin. Toutes les dames attachées à sa maison, madame la duchesse de Reggio, madame la comtesse de Béthisy, madame la comtesse d’Hautefort, madame la comtesse deNoailles,

madame la comtesse de Bouillé, madame la vicomtesse de Gontaut l’environnèrent. La Princesse fut un peu soulagée par ses larmes : elle promit de ne plus pleurer, et rentra dans l’appartement du Prince.

« Si, dans quelques parties de l’Europe civilisée, on eût demandé à un homme un peu accoutumé aux choses de la vie, ce que faisait à celte heure la Famille Royale de France, il eût répondu sans doute qu’elle était plongée dans le sommeil au fond de ses palais, ou que , surprise par une révolution, elle était entraînée au milieu d'un peuple ému. Non: tout ce peuple dormait sous la garde de son Roi, et le Roi veillait seul avec sa famille ! Après tant de scènes produites par la révolution, nul n’auraît imaginé d’aller chercher tous les Bourbons réunis, au lever de l’aube dans une salle de spectacle déserte, autour du lit de leur dernier fils assassiné. Heureux 1 homme ignoré du monde, qui se réveille dans une chaumière, au milieu de ses enfants que ne poursuit point la haine, et dont aucun ne manque aux embrassements paternels! A quel prix faut-il maintenant acheter les couronnes, et qu’est-ce aujourd’hui qu’un empire?

« Tout espoir s’évanouissait; les symptômes les plus alarmanls étaient revenus. Le découragement des médecins était visible : la mort arrivait. Le Prince demanda à être changé de côté : les médecins s’y opposèrent; le Prince insista. On l’entendit prononcer à voix basse ces derniers mots : « Vierge sainte! faites-moi miséricorde. »

( Mémoires louchant la vie et la mort de Charles-F erdinand, duc de Berry , par M. de Châleaubrian i, 1820.)

DIEU

Note (16) de la page 83.

A M. Ic Rédacteur du Courrier français.

Paris, le 18 juillet.

« Monsieur,

« Le puissant intérêt avec lequel on recherche tous les détails de 1 » mort du prince que pleure la France m'engage à rétablir certains faits et à y joindre quelques circonstances auxquelles on n’a même jusqu’ici fait aucune allusion.

« Je suis du petit nombre des \ isileurs qui ont été admis le IV, à dix heures du soir, dans la chambre où le duc

d’Orléans a rendu le dernier soupir; et c’est de la bouche

des deux vieillards locataire et propriétaire de la maison que je liens ce que je vais rapporter.

« Ce n’est point en face du n. V, mais à cinquante pas plus loin, presqueà l’angle du chemin de la Révolte et de la route du Palais de Neudly, que l'accident est arrivé. Il n’y avait dans ce moment personne sur la voie publique ; mais Lecordier (*) avait vu la calèche passer avec une éblouissante rapidité, et, dans la prévision d’un malheur , il était sorti sur la chaussée.

« C’est lui qui a relevé le prince et qui, aidé par deux ouvriers, l’a transporté dans sa demeure, quoiqu’il y ait en lace et tout près des habitations de belle apparence. La

(*) Philippe-Auguste, mort un W juillet, avait eu un autre sauveur à pareil jour à la bataille de Bouvines, où il faillit être tué. Abattu, foulé aux pieds des chevaux, blessé à la gorge, un seigneur de la maison d’Eslaing , nommé Déodat (Dieudonné) , le remonta et eut pour récompense les livrées de France avec les armes au chef d’or.

question de savoir où l’on se dirigerait n'a pas été un instant soulevée, on n’a parlé ni de lord Seymour ni des Anglais : Lecordier a naturellement pensé à porter chez lui le mourant. Il nous a affirmé qu’il ne connaissait pas le prince, que ce n’est qu'à l’entrée de la boutique que deux gendarmes accourus se sont écriés : C’est le duc d’Orléans.

« A Dieu ne plaise, monsieur le rédacteur, que mes paroles puissent blesser quelqu’un, mais je ne saurais résister au désir de décrire ces misérables lieux témoins d’une si cruelle fin.

« La maison élevée d’un seul étage a, sur la route, une façade peinte en rouge comme la plupart de celles où l’on vend du vin.

« La première pièce sert de boutique; quelques tiroirs, des paquets de drogues au-dessus d’un pauvre comptoir qui resserre le passage : voilà l’ameublement; c’est la partie réservée à l’épicerie.

« Une petite porte pleine conduit à une arrière-boutique : c’est là qu’est mort le prince royal de France.

« Une table couverte de toile cirée pour les buveurs , deux chaises, un petit poêle en faïence avec un tuyau en zig zag au milieu, quelques vases de cuisine accrochés à la muraille nue, un vieux fusil , deux chandeliers de cuivre sur une large cheminée en pierre dénoircie, remplie par un fourneau, où les époux Lecordier font habituellement leur cuisine : telle est la composition de cette chambre de douze pieds carrés.

« C’est entre le poêle et le mur du fond, sur deux matelas (sans bois de lit) descendus à la hâte, que 1 illustre blessé a été déposé, la tête près du fourneau, les pieds près d’une seconde porte qui donne sur un escalier. Et tout cela éclairé par une croisée délabrée, dont la partie infé-

DIEU

rieure seule se lève à coulisses, sur une cour où un fumier fétide couvre ou peut-être remplace le pavé.

« Ne serait-ce pas plutôt ouvrez les portes que le malheureux prince a pu dire, car nous n’étions que huit, et nous avions peine à respirer ; et le 13, à une heure, il y avait plus de soixante personnes dans cette affreux réduit!

« Le duc d’Orléans ne paraît pas avoir eu un seul instant sa connaissance, mais il avait les yeux ouverts, secs et fixes ; il n’est pas vrai qu’il ait rendu du sang quand on le transportait.

« Je m’en serais aperçu, répondait Lecordierj la tête du prince était appuyée sur mon épaule. »

« Mais ce qu’on n’a pas dit, un vomissement assez abondant a paru le soulager : c’est alors qu’est venu ce mouvement hélas! si court d’espérance!

« Et ces bonnes gens nous retraçaient le tableau déchirant de la famille royale entourant le mourant : la reine, d’abord assise, s’est bientôt précipitée au pied du lit dans une angoisse inexprimable j la princesse Clémentine, au chevet, tenait la main de son royal frère dans la sienne. Mademoiselle d’Orléans, la duchesse de Nemours venue la dernière, toutes agenouillées, ainsi que leurs dames, sur un pavé dégradé, sanglant , au milieu de linges tachés et de médicaments j le roi, debout, dominant par son calme héroïque celle scène sublime et terrible. Quand tout a été fini, le corps est sorti par la cour, à laquelle une porte cochère donne issue sur la route. La reine, suspendue au bras du roi , les princesses se soutenant entre elles, et toute la foule des prêtres, des médecins, des officiers, des ministres suivant, abîmés dans leur douleur.

« Je vous garantis l’authenticité de ces détails.

« Agréez, etc. « Charles. »

DEVANT PAMS. 130

M. le docteur Vincent Duval vient de publier la noie suivante :

« Appelé le premier auprès du prince royal après sa funeste chute, je crois devoir publier le récit détaillé des circonstances qui ont accompagné sa mort. Dans la précipitation du moment, quelques faits ont été omis ou dénaturés. Je garantis l’exactitude de ceux qui suivent.

« A mou arrivée dans la maison où l’on avait porté le prince, je trouvai déjà auprès de lui M. Not, qui était venu sur les lieux au moment de l’accident. M. Ley arrivait en même temps que moi. Nous fûmes les seuls médecins qui assistèrent le blessé de onze heures et demie à une heure ; c’est à cet instant qu’arriva M. le docteur Putel, de Neuilly. Le prince éteit étendu sur doux matelas.

« La tète, penchée sur la poitrine, se balançait alternativement à droite et à gauche, selon les mouvements qu’on imprimait au corps. La respiration était profonde et suspireuse \ les yeux à demi fermés, le regard éteint, comme celui des agonisants.

« Après avoir enlevé les vêtements du prince et l’avoir placé convenablement, nous examinâmes ses membres et la voûte du crâne, et nous ne trouvâmes aucun signe sensible de fracture, ni crépitation, ni saillie, ni dépression. La région frontale présentait une contusion s’étendant de la racine des cheveux au sourcil droit. La face dorsale du corps de la main gauche offrait également des traces de contusion et d’un gonüement très-notable, il y avait du sang dans la bouche et dans l’oreille droite.

« Les premières indications ayant été remplies, on pratiqua une saignée qui amena peu de changement. Cependant le pouls se releva et le malade exécutait quelques mouvements. Le prince cherchait surtout à détacher la

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bande de la saignée, et certains indices portaient à croire qu’il était vivement sollicité par le besoin de satisfaire la fonction urinaire. La région hypogastrique était légèrement météorisée. Ces manifestations de sensibilité et d’intelligence semblaient indiquer que 4e prince avait quelque conscience de son état. Mais l’autopsie nous a fait connaître des lésions d’une telle gravité du côté du centre nerveux encéphalique, qu'une seule d'entre elles suffirait non seulement pour suspendre ou anéantir les facultés de relation, mais même pour être suivie instantanément de la mort. La violence du choc avait été telle que, si une partie de la force contondante n’avait été absorbée par l’ébranlement, la désarticulation et la fracture des os, le prince aurait été inévitablement comme foudroyé sous le coup.

« Nous avions donc devant nous tout l'appareil phénoménal qui caractérise les commotions cérébrales au troisième degré , c’est-à-dire une de ces complications chirurgicales contre lesquelles toutes les ressources de la science sont impuissantes. Quelles étaient l’étendue et la profondeur du mal? Fallait-il agir ou rester spectateur impassible de cette terrible scène à laquelle nous avons assisté pendant cinq heures? Hélas ! l’autopsie est venue tristement révéler l’inutilité de nos soins. Le prince était perdu.

« Nous recourûmes aux lotions réfrigérantes sur la région frontale, aux aspirations stimulantes, aux frictions sèches. Le coma persistait ; pas un signe d'intelligence , toujours des mouvements automatiques. Il était midi. Ce fut dans ce moment qu’arriva le roi , accompagné de la reine, de madame Adélaïde, de la princesse Clémentine, suivi de M. le maréchal Gérard, de MM. les lieutenantsgénéraux Athalin, Gourgaud, Rumigny et de M. Gabriel Delessert.

DEVANT λARIS

« La reine se précipita à genoux au pied du grabat oü était étendu son malheureux fils. Jamais désolation et amour de mère n’éclatèrent en expressions plus déchirantes ! Au milieu de cette scène de désespoir, le roi seul sut maîtriser sa profonde douleur} Sa Majesté demanda si Ton avait reconnu quelques fractures. Ce fut avec hésitation qu’une réponse négative fut donnée.

« Alors le roi, engageant les médecins à continuer leurs soins à son fils, s’approcha de la reine et chercha à la consoler et à la rassurer, en lui rappelant plusieurs accidents semblables , qui lui étaient arrivés à lui-même.

« Cependant l’état du malade allait toujours en s’aggravant} 60 sangsues furent appliquées à la base du crâne. Ce fut pendant cette opération que le prince prononça quelques paroles fugaces , sans suite et en allemand. Il cherchait aussi à arracher les sangsues , comme s’il était sensible à la douleur qu’elles causaient. Il était alors une heure et demie} des sinapismes furent appliqués.

« Le pouls, qui, avant la saignée, était bas, dépressible, filiforme, avait repris un rhythme presque normal} toutefois, la respiration devenait de plus en plus difficultueuse, bruyante, entrecoupée} l’illustre blessé s’agitait et exécutait des mouvements brusques. Bientôt les mouvements automatiques cessèrent pour faire place à un autre appareil de symptômes. Les membres inférieurs, qui jusqu’alors avaient été immobiles, flasques, devinrent le siège d’un tremblement général , auquel succédèrent des contractions désordonnées, convulsives.

« Les articulations se fléchissaient brusquement , puis s’étendaient par intervalles irréguliers. Peu à peu les mouvements devinrent moins fréquents et cessèrent enfin, laissant dans les parties comme une raideur tétanique. Je re-

DIEU

marquai une tension dans les masseters et un mouvement spasmodiques des mâchoires. La respiration devenait ster-

torcuse, le pouls baissa de nouveau et devint filiforme .

l’anxiété et le découragement étaient sur tous les visages.

« La reine était toujours agenouillée au pied du lit de son fils mourant, invoquant le Ciel , suppliant Dieu d'accorder un instant de connaissance à son fils. En échange de ce bienfait, elle offrait toute son existence. Autour de cette reine, la meilleure des mères, se pressait son illustre famille, dont la consternation était non moins grande. Rien n’égalait la désolation du duc d’Aumale, qui s’écriait sans

cesse : « Oh ! quand Joinville saura ce malheur! . » La

désolation du duc de Montpensier était aussi bien vive.

« Le roi contemplait cette scène d’affliction avec une résignation plus poignante encore que toutes les douleurs. Le maréchal Gérard, les généraux Athalin, Gourgaud, Rumigny et M. le préfet de police Delessert veillaient à l'exécution de tous les ordres que le roi donnait lui-même. Leur activité suppléait à tout dans ce triste moment. Les médecins, profondément émus, osaient à peine lever les yeux sur ces grandes infortunes; car partout on ne rencontrait que des regards contristés qui interrogeaient, et pas une lueur d'espoir à offrir!

« MM. les ministres et de hauts fonctionnaires arrivèrent sur ces entrefaites. On introduisit aussi auprès du prince MM. les docteurs Destouches, médecin de la maison du roi à Neuilly, et Deschaumes des Thermes. Ils ne tardèrent pas à être suivis de MM. Pasquier fils, premier chirurgien du prince, et Pasquier père, premier chirurgien du roi, et quelque temps après de M. Blandin. M. Pasquier fils s’étant fait rendre compte de ce qui avait été fait, employa les moyens qu’on avait employés, procéda immédiatement à

l’application d’un grand nombre de ventouses scarifiées et sèches sur le tronc et les membres. Des frictions éthérées et ammoniacales secondèrent ces moyens.

« Arers les deux heures, M. le curé deNeuilly (l’abbé Poirot du Roule était venu le premier), que la reine avait demandé à plusieurs reprises, vint administrer l’extrême-onction à S. A. R.

« L’état du prince continuait à s’aggraver, les convulsions prirent une nouvelle intensité , les membres, les inférieurs surtout, étaient agités de mouvements convulsifs , violents ; leurs muscles étaient le siège d’un frémissement spasmodique continuel. La respiration devenait de plus en plus difficile j le pouls radial disparut bientôt ; et vers trois heures, on n’apercevait plus que vaguement les pulsations des carotides ; le globe oculaire , à demi voilé, était immobile, la pupille dilatée et fixe. Une ecchymose s’était déclarée autour de l’œil droit.

« On suspendit un instant toute médication ; le roi et la reine crurent voir dans cette détermination un indice de la fin prochaine du prince ; ils se précipitèrent soudainement vers leurs fils, l’embrassèrent à plusieurs reprises en sanglolant, et lui firent de touchants adieux. Puis les princes et les princesses vinrent aussi couvrir de leurs embrassements l’illustre mourant. La reine, au milieu de ses transports douloureux, répétait sans cesse: «Oh! comment annoncera-t-on ce malheur à celte pauvre Hélène! » Quelques moments après la duchesse de Nemours arriva, partageant la désolation de sa famille.

« La mort était imminente. Pendant cette longue, cette pénible agonie, on recourut encore à l’emploi de quelques moyens dérivatifs. Le pouls carotidien était extrêmement faible, et mèmts cessait d’être sensible par intervalles. Le

visage pâle, les lèvres violacées. La respiration , devenue râleuse, allait aussi en s’affaiblissant, et était même suspendue par moments. Plusieurs fois on crut le prince mort; puis une inspiration profonde, luctueuse, arrachait du doute, et était de nouveau suivie d’une suspension complète de tout phénomène vital .

« Ce fut une lutte pénible et affreuse, dans laquelle on voyait cette précieuse existence se ruiner et s’éteindre dans les plus cruelles alternatives. Il y avait dans les oscillations

de ce souffle mourant tant de hautes destinées ! . A quatre

heuresetdemiel’auguste agonisant rendait le derniersoupir.

« Le clergé fut introduit, et tout le monde s’agenouilla... Nous avons vu là, dans un misérable galetas , le plus triste et le plus solennel spectacle qu'on puisse contempler. Le roi, la reine, princes et princesses, ministres de la couronne et ministres de Dieu, tous les plus grands dignitaires de l’État, agenouillés autour d’un grabat, sur lequel gisait l’héritier présomptif du trône de France, pour lequel, dans ce moment lugubre, on récitait les prières des morts.

« Il est impossible de dire toutes les douleurs qui, dans ce moment suprême ont éclaté. Il serait surtout difficile de dire laquelle des deux souffrances était la plus grande, ou de celle de cette reine qui, comme mère, pouvait pleurer , gémir et se désoler...., ou de celle de cet auguste père qui devait opposer une royale résignation à la plus profonde affliction qui puisse accabler une âme humaine.

« Vincent Düval, d. m. p. (*),

Directeur de l'institut orthopédique de la Porte Maillot.

(*) Digne Médecin selon l’Ecriture Sainte , que nous avions comme annoncé dans la Théologie des chemins de fer (et par conséquent de pavés), précisément au lieu où nous prévoyions un Deuil extraordinaire dans les versets de Y Ecclésiastique que nous

DEVANT PARIS. I6S

Le Journal des Débals a singulièrement résumé la misère delà mort d’un Roi :

. « M. le duc d’Orléans repose aujourd’hui royalement sous la voûte de Notre-Dame, au milieu de tous ces simulacres de la grandeur humaine que la religion ne permet dans ces temples que parce qu’ils portent jusqu’au Ciel, dit Bossuet, le magnifique témoignage de notre néant.

« Pendant trois jours, la dépouille mortelle du prince recevra les hommages et les larmes de la population de Paris.

« Et puis, la Religion viendra solennellement prier sur ses restes inanimés, au milieu de toutes les grandes autorités du pays et de toutes les pompes de l’Église et de l'État.

« Et puis cette longue scène de deuil sera transportée dans les caveaux de Dreux pour y finir.

« Neuilly, Nolre-DameetDreux ! telles sont donc les trois dernières phases de cette destinée royale, qui, commencée dans l’exil, puis rendue au ciel de la patrie, longtemps caressée par la fortune, placée par une révolution sur la première marche d’un trône, embellie et agrandie par tous les bonheurs de la terre et par tous les dons de l’intelligence, a finalement ABOUTI AU PAYÉ sanglant de Sablonvüle! »

Et nous aussi, nous avons vu, nous venons de voir encore, la Place , on peut le dire, d’une Révolution.

avons reproduits à la page 12 de Y Avertissement du présent ouvrage, et qui suivent ceux-ci :

« 13. Il viendra un temps que vous tomberez entre les mains des médecins;

« 14. Et ils prieront eux-mêmes le Seigneur, afin qu’il les conduise , à cause de leur bonne vie, au soulagement qu’ils vous veulent procurer.

« 15. L’homme qui pèche aux yeux de celui qui l’a créé,... tombera entre les mains du médecin, »

DIEU

Nous y avons vu (*), de nos yeux, ce que nous nous refusions à croire : 1° les deux Pavés, exclusivement monstres, remplaçant les deux consacrés par le sang royal (ils sont un grand tiers plus gros que tous les autres, et ils sont les derniers et la bordure de la route!) ; 2° le Poteau marqué n° Treize, devant la maison même de l'Epicier si pauvre en dehors comme en dedans, qu’elle n’a qu’une seule croisées chacun de ses deux étages; 3° celte boutique ayant à sa droite celle d’un Fumiste, et à sa gauche celle d’un Paveur (en ligne droite avec les deux pavés régicides !); 4° et le Lieu fatal,... à deux pas de la belle grille du château de Neuilly !

Note (17) de la page 8k.

On en a cité des traits uniques rapportés par les journaux : « Le jour de l’accident, Louis-Philippe, s’étant aperçu que la maison où l’on avait transporté son fils n’était pas gardée, dit à M. le maréchal Gérard : « Comment! pas de troupe autour de la maison ; où donc est Pajol ? » C’est à la suite de cette observation , qui révèle que le prince savait suppléer ses ministres, qui presque tous avaient perdu la tête, qu’on fit venir de Courbevoie une compagnie du 17e, qui escorta bientôt après le triste cortège jusqu’à Neuilly. »

Le Globe lui-même, le plus habile des journaux de sa couleur, a dit :

« Le bruit s’accrédite que, quelque temps avant la mort du duc d’Orléans, le roi se préparait à abdiquer, mais cette rumeur n’est pas accueillie par les personnes qui connaissent le mieux le caractère du souverain; ce n’est pas un

(*) Et nous avons recueilli là même, sans la provoquer assurément, la Rumeur publique que les chevaux n’avaient pris le mors aux dents que parce qu’ils se souvenaient de leur écurie Anglaise.

homme qui abandonnerait son poste parle désir de jouir du repos. Sans doute, ces personnes apprécient bien son caractère, mais le roi n’aurait-i! pas pu être influencé par de grandes et importantes considérations à l’égard de sa dynastie? Voici, dit le correspondant parisien, une anecdote rapportée par un témoin oculaire : Le roi, à la surprise de ceux qui connaissent le mieux sa fermeté, s’est conduit d’une manière admirable pendant l’autopsie du prince, et il causait avec toutes les personnes qui l’entouraient, montrant une fermeté très-grande. »

Dès le 20 : « Louis-Philippe, est arrivé aujourd’hui, à midi, du palais de Neuilly au palais des Tuileries, dans une voilure à huit chevaux caparaçonnés de noir. Les tambours n’ont pas battu aux champs.

« Immédiatement après son arrivée, Louis-Philippe, entouré de MM. les ducs de Nemours, d’Aumale et de Montpensier, a reçu, successivement, dans la salle du trône :

« MM. les ministres, les maréchaux et amiraux, le corps diplomatique )

« MM. les pairs, ayant à leur tète M. le baron Pasquier, MM. les députés, ayant à leur tète M. Clément (du Doubs), etc.

« Le Clergé, ayant à sa tête Monseigneur l’archevêque de

Paris j

« Les consistoires de l’Eglise réformée et de la confession d’Ausbourg )

« Le consistoire Central des Israélites. »

« Le chef de l’Etal tient à s’occuper de tout comme auparavant. Ces jours derniers, il a eu avec INI. Gunin-Gri-

DIEU

daine et M. Duperré une conversation d une heure sur un projet de loi relatif à la pêche de la morue. On assure qu’il a donné lui-même tous les ordres relatifs aux funérailles de son fds aîné (*). »

(*) Des faits de ce genre sont dignes d’un roi; en voici qui ne sont pas même dignes de courtisans, et qu’on lit toutefois dans le Moniteur ... du 27 Juillet :

« Le roi , sur le rapport de M. le ministre de l’intérieur et Y avis du conseil des ministres, a rendu l’ordonnance suivante :

« Palais de Neuilly, 18 juillet.

a Louis-Philippe, roi des Français,

u A tous, présents et à venir, salut.

« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

• « Art. 1er. Il est ouvert' à notre ministre secrétaire d’Etat de l’intérieur, sur l’eiercice 1842, un crédit extraordinaire de quatre cent mille francs pour la dépense des obsèques de notre bienaimé fils le duc d’Orléans, prince royal.

« 2. La régularisation de ce crédit sera proposée aux Chambres lors de leur prochaine session.

« 5. Nos ministres secrétaires d’Etat aux départements de l’intérieur et des finances sont chargés, chacun en ce quij le concerne, de l’exécution de la présente ordonnance.

« Signé : LOUIS PHILIPPE.

« Par le roi. Le ministre secrétaire d’Etat au département de l’intérieur.

« Signé : Docuatel. »

« Le roi a également rendu l’ordonnance qui suit, de l’avis du eonseil des ministres :

« Neuilly, 20 juillet.

« Louis-Philippe, roi des Français, etc.

« Vu 1° l’art. 4 de la loi du 7 mai 1837, qui a fixé la somme à payer sur les fonds du trésor public, à titre de douaire, en cas de veuvage, à S. A. R., notre bien-aimée fille, la duchesse d’Orléans, princesse royale ;

Note (18) de la page 84.

Voici le récit de la terrible nouvelle apprise à l’auguste veuve, d’après le Journal des Débals , qui avait un député auprès d’elle :

« Madame la duchesse d’Orléans est arrivée ce matin, à neuf heures et demie au palais de Neuilly. Le roi et la reine attendaient S. A. R. à la descente de voiture , en avant du vestibule du Petit-Château , où les appartements de la princesse avaient été préparés. Le roi a reçu sa fille entre ses bras j la reine l’a inondée de ses larmes. La duchesse sanglotait.... Mais comment raconter une scène qui n’a pas eu de témoin? Tout le monde s’était éloigné par respect pour ces premiers et augustes épanchements d’une si grave infortune.

« La nouvelle de la mort soudaine deM. le duc d’Orléans était parvenue à Plombières dans la journée du jeudi 14. M. le duc de Nemours , avant de quitter Nancy, avait fait expédier à M. le lieutenant-général Baudrand une dépêche qui contenait ces mots : « Le duc d’Orléans est mort à

« 2° La loi du 25 juin 1841 , portant fixation du budget des dépenses de l’exercice 1842 ;

« 3° Les art. 4 et 6 de la loi du 24 avril 1833 et l’art. 12 de celle du 23 mai 1834;

« 4° Les art. 26 , 27 et 28 de notre ordonnance du 31 mai 1838, portant réglement général sur la comptabilité publique ;

« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

« Art. 1er. II est ouvert à notre ministre secrétaire d’Etat des finances, sur l’exercice 1842, un crédit extraordinaire de la somme de cent trente-neuf mille cent soixante-six francs soixante-six centimes (189,166 fr., 66 c.), applicable au douaire de notre bienaimée belle-fille la duchesse d’Orléans. »

DIEU

Paris. » Quand le général reçut cette nouvelle, la uchesse venait de rentrer d’une longue promenade , et elle se préparait pour le diner auquel plusieurs personnes avaient été invitées. Le général courut chez le préfet, et en revint bientôt avec une nouvelle dépêche, rédigée par eux pour la circonstance, et dans laquelle il était question, non plus de la mort, mais d’une maladie grave du prince royal. La princesse reçut avec une émotion douloureuse cette première et prudente communication de l’affreux malheur qui devait la frapper. Elle voulut partir sur-le-champ, et le général disposa tout pour son départ immédiat. Deux heures après, S. A. R. était en voiture. Elle voulut suivre la route de Neufchâteau pour éviter Nancy. « Le duc d’Orléans me grondera , dit-elle en partant ; mais n’importe, mon parti est pris ! »

« A quelques lieues en deçà d Epinal, pendant la nuit, la voiture de S. A. R. futsoudain arrêtée par la rencontre de celle qui devait conduire à Plombières M. le commandant Rertin de Vaux et M. Chomel. Ce dernier s’approcha delà portière de la princesse, qui mit pied à terre avec une vitesse extraordinaire. « Quelles nouvelles? demandas. A. R. toute tremblante. 11 est donc plus malade? » M. Chomel n’eut pas la force de répondre. « Il est mort! Je vous comprends ! » s’écria la princesse avec un accent déchirant; et on eût dit qu’elle allait succomber sous le poids de son malheur. La crise fut longue et terrible.... Après avoir dit qu’elle comprenait, la princesse ne voulait plus croire à la réalité d’une catastrophe si épouvantable. «Non, cela n’est pas possible! s’écria-t-elle avec angoisse. Vous vous trompez, il n’était pas mort! Nous le retrouverons. Je le reverrai. »

« Cetle scène de douleur à laquelle l’obscurité de la nuit

ajoutait son deuil affreux, durait depuis longtemps. La princesse fut reportée dans sa voiture ; elle ordonna de faire la plus grande diligence. Elle voulait arriver à temps « pour revoir mort, disait-elle, CELUI QUE LE CIEL L’A¬ VAIT CONDAMNÉE A NE PLUS RETROUVER VI¬ VANT! ».

« A Mirecourt, S. A. R. rencontra ses augustes sœurs, la duchesse de Nemours et la princesse Clémentine, qui venaient au-devant d’elle, et qui avaient déjà passé deux nuits. Elle monta dans leur voiture et continua sa route vers Paris, sans s’arrêter un seul instant.

« Arrivée à Neuilly, et après avoir été reçue par LL. MM., madame la duchesse d'Orléans a demandé ses enfants, qui lui ont été amenés. Elle les a pressés sur son cœur en les baignant de larmes.

« Ensuite S. A. R. a été conduite par LL. MM. dans la chapelle où repose le corps de M. le duc d’Orléans. La princesse s’est agenouillée et a fait une prière. Puis elle a demandé avec instance que le cercueil fût ouvert ... Mais cette suprême consolation ne pouvait plus être accordée à sa douleur. Le Cercueil avait été scellé avec du plomb.... »

Note (9) de la page 78.

Nous avons fait voir, dans les pages 133, etc. de la Théologie des chemins de Fcr} de la Vapeur cl dû Feu (la Vapeur , cause reconnue des tremblements de terre), tout ce qu’il y eut de vraiment miraculeux, de divin dans la dernière catastrophe de Saint-Domingue,.., si bien correspondante à celles de Paris et de Hambourg.

I e Quatre-vingt-treize de ce Buenos- Agrès... qui fut jadis, sous le nom de Paraguay , en plus d’un sens, le P a-

DIEU

radis terrestre de la Chrétienté, au point d’en faire célébrer les moteurs, les Jésuites enfin, par Montesquieu dans Y Esprit des Lois , ce Quatre-vingt-treize est venu correspondre aussi juste au Treize Juillei de Paris , que la ruine du Cap Français au feu des wagons parisiens deux mois avant... Tant la Providence fait écho dans les deux mondes !

Voyons seulement cet extrait du journal privé d’un Français, publié par les journaux publics de Paris :

« 10 juillet. — Aujourd’hui rien de nouveau; le sang a coulé comme à l’ordinaire. En rentrant, sur les 9 heures, j’ai heurté un cadavre, il m’a semblé qu’il respirait encore.

« 2 heures du matin. — Impossible de dormir, un cauchemar affreux vient de me réveiller en sursaut... Ce cadavre que j’ai heurté respirait encore... Malheureux que je suis! c’était peut-être mon meilleur ami, et je l’ai fui comme un pestiféré... Je n’ai donc ni entrailles, ni cœur : oh! la peur! la peur !! ! Cependant j’étais brave (je n’ose plus dire que je le suis encore), j’ai affronté mille dangers sur terre et sur mer... Alors que ma vie était pleine de poésie, je la jetais au vent, gaiment. Et maintenant, pleine de tourment, je la chéris avec frénésie. Comment expliquer cela?

« A l’affaire de Coladeras, j’ai chargé en tète de l’escadron ,* à gauche du brigadier. — J’étais on ne peut plus franquille. Nous fûmes repoussés, et il fallut fuir; mon cheval suivit les autres : je le laissai faire. Dans la poursuite, je sentis le fer d’une lance me pénétrer le bras gauche : je ne tremblai pas une seconde ; donnant de l’éperon à mon cheval, je me couchai sur son col et je déchargeai un pistolet que je tenais de la main droite , sur le cavalier qui m’avait blessé.

« Mais maintenant, à la seule pensée des larges coutelas de la Mas-Horca , je frissonne , une sueur froide découle de mes membres , je suis hors d’état de vendre ma vie aux assassins , je suis incapable d’opposer la moindre résistance.

« Ciel ! qu’entends-je? C’est le sereno. (On entend dans la rue : Viva la Federacion! viva el restaurador ! mueran los salvagos unitarios ! Mueran los asquerosos Franceses! Las très en punto y nublado.)

« On pourrait apercevoir ma lumière et remarquer ma demeure, il faut l’éteindre et dormir ou trembler.

« Vivrai-je demain ?

« 11 juillet. — Aujourd’hui je suis sorti, mais comment suis-je sorti?

« Une devise rouge à mon chapeau, et le portrait du dictateur Rosas et de son épouse à la boutonnière de mon habit... O honte !

« Je suis passé sur la place de la Victoire j au sommet de Fobélisque, il y avait une tête : on disait dans la foule que c’était la tête du général Lavalle 5 mais je crois que ce bruit est faux, car s’il était réel, grand Dieu, où serait notre espoir?

« Parmi les tètes qui étaient placées sur la balustrade qui entourel’obélisque, et Dieu sait si elles étaient nombreuses !... j’ai reconnu celle de don Pedro L... Certes, j’ai été bien étonné de la trouver là : je l’avais toujours cru un grand fédéral et un partisan de la Mas-Horca. Mais je vois à présent que toutes les révolutions sont sœurs et que leurs principes sont les mêmes ; Intimider pour gouverner.

« Que de véracité dans ces paroles de Vergniaud , le Girondin régicide : « La révolution est comme Saturne, elle dévore ses enfants. »

DIEU

« Sur les 7 heures j’ai été faire un tour sur PAlamada. Quelle soirée admirable! Le fleuve était calme, la brise molle et le ciel pur. Les navires du blocus se balançaient sur la Plata; squelettes gigantesques, déjà le crépuscule semblait les couvrir comme un suaire : on voyait cependant encore les trois couleurs flotter à leurs antennes, indécises et tremblottantes.

« Un éclair, deux éjclairs, plusieurs éclairs, de petits nuages blancs se détachant des navires, un coup, deux coups, plusieurs coups de canon : les pavillons et les flammes sont amenés ; c’est la station qui a salué le coucher du soleil. Le fort et la batterie de 48 saluent à leur tour : tout rentre dans le silence. Les promeneurs diminuent ; à 8 heures, je suis seul sur cette promenade enchanteresse, où, avant le blocus, on trouvait encore mille personnes après deux heures du matin : c’est pourtant le règne de la liberté.

« Il est nuit, la lune se lève à l’horizon, ses reflets se miroitent sur les ondulations de la Plata. Pas une embarcation sur les bords du fleuve, l’autorité craignant les évasions les a fait rentrer à la bocca. Comment faire; comment gagner les navires qui sont là? Oui, là; mais d’ici là il y a trois lieues, trois lieues à la nage ! c’est impossible. N’importe, je vais descendre avec le jusan (marée descendante); le banc sera à sec, je me reposerai : si je réussis, je suis sauvé.

« Qu’est-ce qui brille là-bas, au pied du fort?

Ce sont les fers des lances d’un escadron de cavalerie; leurs chevaux sont dans l'eau jusqu’au poitrail, ils quittent les fuyards, mon projet est manqué.

« Rentré chez moi, barricadé dans ma chambre, j’écris mon journal , que je cache dans un endroit que je n’ose

prononcer tout haut -, je me souviens du drame de Victor Hugo : le Tyran de Padoue.

« Je vais m’endormir, bercé par les chants de mort des serenos.

« 12 juillet. — Je n’ose en croire mes yeux, cependant je l’ai vu : quelle horreur! En traversant la rue de l’Université , je me suis trouvé sur le passage du cortège des prisonniers unitarios, que l’on transférait du camp de Santos-Lugares aux cachot du fort.

« L’escorte des prisonniers, à dessein sans doute, était peu nombreuse. La plus vile, la plus dégoûtante, la plus crapuleuse et la plus bigarrée de toutes les populaces du globe, précédait, suivait et entourait les prisonniers, hurlant, beuglant et vociférant des cris de mort.

« Quelques femmes qui comptaient parmi les prisonniers des frères, des pères ou des époux, étaient venues sur leur passage pour les voir une dernière fois : que de tristesse ! que de deuil ! que de larmes! sur les figures de ces femmes, de ces belles Portinas, les plus belles de l’Amérique, les plus belles du monde !

« Bientôt la populace, armée de coutelas, se rue sur les prisonniers attachés et sans défense ; l’escorte, loin d’opposer la moindre résistance, se détache et abandonne les unitarios à leurs assassins, sous les yeux des personnes qui leur sont les plus chères.

« Le massacre commence : le sang des fils , des frères , des époux et des pères, coule, ruisselle et rejaillit sur les mères, les sœurs, les filles et les épouses.

« Le massacre cessa quand le dernier des prisonniers eut expiré.

« Les femmes avaient essayé de fuir j mais les rues sont

DIEU DEVANT PAÎlIS.

sans issues, les portes fermées, barricadées, et la commisération proscrite : la pitié mérite la mort.

« Cependant, les égorgeurs s’aperçoivent que ces femmes ne portent pas de cocarde : elles pleurent ; elles prient ; leurs larmes , leurs supplications sont inutiles; ces monstres, couverts de sang, les pressent dans leurs bras, leur coupent les cheveux , et leur fixent sur la tête, avec de la poix, la cocarde rouge , couleur du fédéralisme, de la liberté, de l’égalité, etc.

« Celui qui n’a pas vu de pareilles scènes d’horreur peut à peine y ajouter foi. C’est seulement à présent que je me rends compte des faits de la révolution française, faits que la génération future refusera de croire.

« Après ce que j’ai vu, je ne puis douter qu’il ne se

soit trouvé en France des hommes capables de dévorer le

cœur de la belle madame de Lamballe....

« Sur le soir, les cloches de toutes les églises sonnaient à grande volée; les canons du fort et de la batterie tonnaient; la société de la Mas-Horca, fidèle imitation du club des Jacobins, promenait en triomphe le portrait du dictateur Rosas... Que sera-ce demain 13 JUILLET? *

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