Dieu et diable
Sur les limites du déparlement de TAisne, à Touest de la petite ville de Villers-Cotterets^ engagé dans la lisière de cette magnifique forêt qiri couvre vingt lieues carrées de terrain, ombragées par les plus beaux hêtres et Jes plus robustes chênes de toute la France peut-être, s'élève le petit village d'Haramont, véritable iffd perdu dans la mousse et le feuillage, et dont la rue principale conduit par une douce déclivité au château des Fossés, où se sont passées deux des premières années de mon enfance.
BIKUET DIABlt, T. \, \
A mesure qu'on avance dans la vie, et qu'on s'éloigne, en réalité, du berceau pour se rapprocher de la tombe, il semble que ces fils invisibles qui rattachent l'homme aux lieux de sa naissance se fassent plus forts et plus invincibles. C'est que le cœur, l'esprit, l'intelligence, tout l'être, enfin, réagit contre ce spectre qu'on appelle le temps, qui nous pousse sans cesse en avant d'une maiu plus forte et d'une impulsion plus sçnsible, comme si notre vie suivait une pente, et que, selon les lois de la pesanteur, elle roulât plus rapide vers la fin que vers le commencement. Alors on se retourne éploré; on crie, on se cramponne à tout ce qa% l'on rencontre aur la route; puis, comme (ont ce que l'on rencontre suit la même pente, entraîné par le même tourbillon, on sent que toute résistance est inutile et désespérée; l'on tend les bras vers les objets lointains, qui brillentà l'horizon matinal comme, aux dernières flammes du couchant, blanchissent parfois, à l'horizpn opposé, les murailles d'une humble petite maison, ou s'enflamment les vitres d'un orgueilleux et splendide château.
La vie de l'homme se sépare en deux phases bien distinctes :,!e& trente-cinq premières années sont pour l'espérance; les autres sont pour le souvenir.
Puis il s'opère encore un autre mirage dans ce désert que l'on vient de parcourir et où les oasis se^ont'de plus m plus rares : c'est que les objets qui ont frappé la vue du corps au commencement du chemin, quand on mar-
la tête haute et les bras ouverts à la suite de ociie et fugitive déesse qu'on appelle Tespéraoce^ objets a laissés insoucieux sur la route, qu'on a méprisés ime trop obscurs, qu'on a dédaignés comme trop bumr, c'est que ces objets, du moment oîî Ton a franchi la le intermédiaire, du moment où l'on ne vit plus par espérance, mais par le souvenir, où cependant l'on confnue de marcber, parce que la devise de ta vie est le lot «ARCHBt mais où l'on marche le front incliné et les iras pendants; c'est que ces objets, disons-nous, reparaissent peu à peu à la vie de l'âme, et que, comme l'âme les apprépie, fille du Ciel, tout au contraire de ce que les a jugés l'orgueil, qui est un enfant de la terre, leur obscurité devient lumière, leur humilité devient grandeur, si bien qu'on aime ce qqe l'on méprisait, qu'on admire ce qoe l'on a dédaigné.
Voilà pourquoi, au lieu d'aller toujours en a\9nt, considérant selon les caprices de mon esprit oju les écarts de mon invagination, c||ercbant des types nouveaux, créant des sitMalions étranges et inconnues, voilà pourquoi îp reviens parfois, en pensée du moins, sur cette route battue, siu* mon enfance, qù je retrouve la trace de mes pieds plus petits, dje mes pas moins écartés, près des p^s bienilm^^ .4e p)a ^ère qui se sont n^osurjés aux miens depuis le jour où mes yeux se sont ouverts jusqu'à celui où les siens ^ spni f^rniés,^ lajssantaiissi triste et aussi isolé par son fi]l)sence ^ne le dut être le jeune Tobie lorsque
fal remonté au eiel Tange qui l'avait conduit par la maicv jusqu'à la rivière noerveilleuse dont Moïse a oublié d^ nous dire le nom.
£h bien! aujourd'hui, je vais vous dire ce que je vois au commencement de celle route, un peu au delà du village d'Haramont, sur la première pente de ce chemin qui, en descendant toujours, conduisail au petit château des Fossés.
Ce sont deux chaumières bâties chacune sur l'un des côtés de la rouie et séparées par celte route seulement, s'ouvrant l'une sur l'autre, porte en face de porte, fenêtre vis-à-vis de fenêtre, souriant, toutes deux sous les rayons d'or du soleil : Tune ceinte d'un cep de vigne la couronnantdeson diadème de pampres; l'autre entièrement vêtue d'un lierre gigantesque, qui, après avoir recouvert son toit comme un manteau, verdissait sa muraille comme une robe*
Deux familles habitaient ces deux maisons.
Une de ces familles se composait d'un vieillard de soixante et dix ans, d'une femme de trente-huit, sa bru, et d'un garçon âgé de seize ans, son pelit-fils.
Elle était complétée par un gros chien de la race de ceux du Saint-Bernard, par un âne et par un bœuf.
Celle-là habitait la maison bâtie sur le côté gauchedu chemin.
L'autre famille, égale en nombre quant aux individus, /ry^/Â moins nombreuse quant aux mmaux, s^ ^qici^^^^xV
dWmère, de sa fille el de son fils. La mère avait trentesix aos, la ^\e seize, le garçon cinq.
Une vache solitaire, placée dans uneétable en face d*un ralelier toujours plein d'herbe fraîche, répondait en beuglant, le cou tendu el les naseaux fumants, au bœuf, son voisin, toutes les fois qu'il plaisait à celui-ci de lui demander de ses nouvelles par ses mugissements.
Peut-être le lecteur, s'il est citadin surtout, sMl n'a point vécu de cette douce et patriarcale vie des champs, s'étonnera-t-il de me voir mettre au nombre d^ membres d'une famille chrétienne un chien, un âne, un bœuf et une vache.
Mais je lui dirai : Âmi, vous êtes trop sévère pour les humbles de la création; je sais bien que la bénédiction de l'Église ne les atteint pas; je sais bien qu'ils n'ont point part au salut, qu'ils restent hors de la loi chrétienne comme païens etcomme impurs; que l'Homme-Dieu, mort pour l'homme, n'est pas mort pour eux; que l'Égfisc, qui ne leur reconnaît pas d'âme, ne leur permet de franchir son seuil pour recevoir la bénédiction universelle, que pendant l'anniversaire de cette sainte nuit de Noël, où notre Seigneur, type de toute humilité, voulut naître dans une crèche à brebis, entre un âne et un bœuf. 31a is rappelez-vous l'Orient qui a adopté cette croyance que l'animal est une âme endormie ou enchantée; mais rappelez-vous l'Inde, cette mère majestueuse et f^rave de ^<(^^^^. Otààeni dispuleur, elle va vous TacowV» «>\k«v«^v.\^
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poésie a éti^ révélée à son premier poêlé : î! voyaii^ cœur pensif, âme préoccupée, voltiger deux colombes; il admirait ia grâce de leur vol et la rapidité de leur poursuite amoureuse : tout â coup une flèche part d'une main cachée, traverse Tair en sifflant et va frapper un des deux oiseaux; alors il verse des larmes de pitié, ses gémissements, se mesurant aux battements de son cœur, prennent un mouvemeril rhylhmique : la poésie naît, et depuis ce jour, les vers, mélodieuses colombes, volent deux â deux par toute la terre. Mais rappelez-vous Virgile; te poëte profond et tendre; éeoutez-le. Quand il pleure la guerre civile dépeuplant les champs paternels, quand il plaint les bergers forcés de quitter leurs douces prairies^ n'a-t-il pas aussi, dans sa vaste pitié de tant de malheurs, une larme pour ces grands bœufs blancs aux longues cornes, dont lés races disparues ont fécondé l'Italie? Ëcoutez-Ie ()uand il compatit aux douleurs de Gatlus, le poêle consulaire, de Gallus, son ami; h la suite des dieux qu*il à amenés pour le consoler de son amour fatal, ne lui montre-t-il passes brebis qui se tiennent tristes et bêlantes autour de lui, et ne s'écrie-l-il pas dans cette langue mélodieuse qui Ta fait appeler le Cygne de Mànloue: « Humbles brebis, elles ne té dédaignent point ! Ne les dédaigne pas, ô divin poëleî i
Puis, passant de Tantiquité au moyeA âge, rappelezvous cette charmante et miséricordieuse légende de Geiieviève de Brabaht. La feihmé, dénoncée par uo traître.
^poassée par Tépoux; Veut^ni, cro coupable d'ôtra
[est chassé par le père; one biehe prête son antre à la
el donne son lait à Tenfanl; ranimai, qoi a oublié
Torgueil de Thomme Ta chassé de la grande famille
laine, recueille la famille. Une innocente biche des
fis sauve la mère et Tenfant innocents. Le secours vient
l'humble, le salut vient du petit.
Rappelez-vous ce manuscrit de Saint-Oall qui noua ipprend comment on doit rappeler le; abeilles fugitives, Set dites-moi si jamais prière plus douce et plus touchante fut adressée à une créature intelligente que cette prière adressée à la reine du petit royaume ailé : « Je t'adjure, ô mère des abeilles! par le Dieu roi du ciel et par le Rédempteur de la terre, fils de Dieu, je t'adjure de ne voler ni loin ni haut et de revenir le plus vite possible à ton arbre; là, tu te grouperas avec tes enfants et tes compagnes, et là vous trouvères un bon vase préparé par moi, où vous travaillerez au nom du Seigneur. »
Le paysan ne pense pas comme vous, hommes des villes. Les animaux prennent. immédiatement leur place dans la familleruslique après le dernier-né de la famille, comme dans les nobles maisons saxonnes les petits parents s'asseoient au bas bout de la table; en Bretagne, encore aujourd'hui, ils ont leur part de la joie ou de la f tristesse des familles : dans les joies on les couronne de fleurs, dans la tristesse on les habille en deuil. Pourquoi donc les repousserait-on du deuil ou de la joie, ces che
vaux d* Achille qui pleurent la mort de leur maître, et ce ehien d'Ulysse qui expire en voyant le sien ?
Reisardez Pair intelligent des uns, Pair doux et rêveur des autres; ne comprenez-vous pas qu'il y a un grand mystère entre eux et le Seigneur, mystère que rantiquité entrevit peut-être le jour où Homère écrivit la fable de Circé. En effet, ce corbeau au cri mélancolique qui vit trois siècles, c'est-à-dire quatre âges d'hommes^ ne veut il point par ce cri parler du passé triste et sombre comme son plumage? L'birondelle qui vient du Sud n'a-t-elle rien -à nous apprendre sur ces grands déserts où ne peut pénétrer le pas de Thomme et que son vol a franchis? L'aigle qui lit dans le soleil, le hibou qui voit dans l'obscurité, ne savent-ils pas mieux que nous ce qui se passe, l'un dans le monde du jour, l'autre dans le monde de la nuit? Enân, ce grand bœuf qui soos le chêne rumine les pâtes herbes, pourrait-il avoir ces longues rêveries et ces gémissements plaintifs, si aucune pensée ne traversait son esprit, s'il ne se plaignait à Dieu peut-être de l'ingratitude de l'homme, ce frère supérieur qui. lej^méconnait?
Cette fleur du genre humain n'est pas si injuste que l'homme, lui; il parle aux animaux comme à des amis et à des frères^ et ceux-ci, dans leur reconnaissance, lui répondent. Voyez ensemble un jeune animal et un jeune enfant, écoutez les sons inarticulés qu'ils échangent au milieu de leurs jeux et de leurs caresses, et vous serez
itù\é de croire qae ranimai essaye de parler la langue de l'enfant el Penfant celle de ranimai : à coup sur, quelle que soit la langue qu'ils parlent, ils s'entendent et ils se comprennent, ils échangent ces idées pnroitivesqui disent plus de vérités sur Dieu, peut-être, que n'en ont jamais dit Platon et Bossuet.
Et maintenant, revenons à ces deux chaumières et essayons de faire faire connaissance à nos lecteurs avec les bons paysans par lesquels elles sont habitées.
LA CHACXIÈBB DE 6ÀUCHB.
La chaumière de gauche, celle qui, ceinte d'un cep de vigne, était habitée par le vieillard de soixante etdix ans, par la femme de trente-huit el par le jeune homme de seize; celle qui possédait, sur le seuil de sa porte, un gros chien, couché tout de son long en clignant des yeux an soleil, et dans son étable un âne hennissant et un bœuf mugissant, avait, quoique ce ne soil pas le personnage principal de notre histoire, avait, dis-je, pour maître absolu le vieillard de soixante et dix ans, beau-père de la femme, aïeul du petit-ils.
Le véritable nom du vieillard était Antoine Manscourt; mais comme il avait été, de son temps, le second fils de la famille, du moment où il était venu au monde, en 1740,
jusqu'à eelui où nous sommes arrivés. Vers Tanhëe 1810, on Tavàil loujours appelé Cmdet; sediement, à Tépoque ou lui-même s'était marié et avait eu un fils, au lieu de rappeler Cadet tout court, on l'avait appelé lepére Cadel,
fiien peu de personnes dans le village se rappelaient son ancien nom, et lui-même l'ayant ft peU près oublié, jl résultait de cei oubli universel i]u'on appelait sa bru la femine Cadet et le jeune homme de seize ans le fils Cadet
Quand il sera question de èe dernier, nous dirons comment ce nom, en vertu des sobriquets qu'on a l'habitude de donner dans les villages, s'était encore changé en un nouveau nom tiré, non pas comme celui du grandpère, de la situation secondaire qu'il occupait dans l'arbre généalogique de la famille, mais delà position inférieure qu'aux yeux des autres paysans il occupait dans Tortlre intellectuel de la nature.
Le père Cadet était un vrai paysan, fin et rosé à la surface, romme il convient à un voisin de la Picardie^ loyal, franc, honnête au fond> comme il appartient d'être à un fils de ce viéu^ territoire de la royauté qu'on appelle l'Ile de France. Peut-être aura-t-on quelque peine à concilier cette finesse et cette ruse avec cette loyauté, celle franchise et celte honnêteté : qu'on se rappelle qu'un voile peut couvrir un visage; et cependant le laisser voir au moindre effort que le regard fait pouf pénétrer sa transparence, et l'on aura par cette comparaison une /Àff^^e exacte de ce qvte ndus voivlons dvve.
Paysan, fils et ))e(îl-fil8 de paysan, le père Cadet avait suivi dans la personne de 9es aîeujc toutes lés révolutiorië de la terre sur laquelle il était né, ou plutôt sur laquelle il avait poussé : au fur et à mesure qiîe la terre avait été eselave, serve ou vassale, ils avaient été esclaves, serfâ on vassafix; En l79â, celle terre était devenue libre; il était devenu libre avec elle^
Alors il était entré comme journalier au service du fermier qui avait succédé, comme propriétaire de la fermé deLongpré,aux moines, anciens possesseurs de Tabbaye et de la ferme du même nom.
A force de labeur, il avait, en économisant sur ces deux graiids besoins de l'homme de la campagne, le pain et le vin, mis de côté une petite somme de douze cents francs; ave« cette petite somme de douze cents francs, il avait acheté, vers 1798, deux arpents de terré.
Aussi avait-on dit dans le village, en voyant tottt à coup le père Cadet devenu propriétaire^ qu'il avait an trésor caché : c'était vrai. He trésor qu'il avait reçu de Dieu lu i-mêmej c'était le travail persistant de la sobriété i le jeûne.
Car il y a une idée profondément enracinée dans le cœur du paysan français : c'est de posséder sa part^ si petite qu'elle soit-, de la terre de France, être propriétaire d^uné parcelle de terrain, ne fût-elle grande que juste pour 'i pù&et le èereeau de son enfant, ou ^out ^ ^t^'^%»ex }â tombe ée son père; c'est n^étre p\vis uïi \K^V««axt^^^
le eaprice prend aujourd'hui, que la colère renvoie de main; c'est n'être ni esclave ni serf, ni vassal; c'est être libre : grande et magniGque parole qui dilate le cœur de celui qui Ta dite, qui moralise rhomme et le rend meilleur. ^
Le père Cadet acheta donc, vers 1798, deux arpents de terre pour celte somme de douze cents francs qu'il avait économisée pendant les trente premières années de sa vie.
Ce n'était pas de la meilleure terre du terroir; non, la meilleure terre du terroir rapporuit trois ou quatre du cent, se couvrait régulièrement chaque année de froment doré, de trèfles verts ou du pourpre sainfoin; tandis que cette terre achetée par le père Cadet, longtemps en friche et posée sur la déclivité de la montagne, était. cou verte de pierres et ne rapportait guère que des chardons.
Alors commença la lutte du travail de l'homme contre l'aridité du sol : courbé sur cette terre depuis quatre heures du matin jusqu'à six heures du soir, on voyait le père Cadet arracher les chardons et jeter au loin les pierres qy'il n'osait jeter sur les terres de son voisin.
D'ailleurs les terres de son voisin ne pouvaient-elles pas, ne devaient-elles pas être an jour les siennes?
Vous vous rappelez cette charmante ballade allemande appelée Ondine. C'est la fable de l'attraction de l'eau sur le pécheur : à travers le miroir limpide 11 aperçoit la blonde figure d'une nymphe qui lui sourit et lui tend les
bras; la fascinatioD devient de plas forte en plos forte: lof, à son tour, sourit; lui, à soii tour, tend les bras : FOndîne s'approcbe de plus en plus de la surface du lae; son œil bleu n'a plus pour le couvrir qu'un voile aussi transparent que la gaze, ses cheveux blonds flottent sur Feau, sa lèvre de corail aspire déjà l'air : dans une haleine moilié soupir, moitié baiser, l'imprudent plonge, croyan t attirer la nymphe à lui; mais c'est elle au contraire qu f l'entraîne sur son lit d'algue et dans sa grotte de coquiljages, d'où jamais il ne sortira plus pour revoir sa vieille mère qui prie et son petit enfant qui pleure.
Eh bien! la fascination de la terre est bien autrement puissante sur le paysan que celle de l'eau ne l'est sur le pêcheur. La terre que le paysan possède est-elle ronde, il faut acheter cette autre portion de terre pour la faire carrée; est-elle enân carrée, il faut acheter cette autre portion pour la faire ronde, flélas! plus d'un succombe à celte ambition : il achète, et, pour acheter, il emprunte à six, à huit, à dix, sur cette malheureuse terre qui rapporte deux du cent : dès lors, c'estun combat entre l'usure et le travail, et l'usure, triste Ondine aux ongleâ crochus, entraîne bien souvent le paysan, non pas suriin lit d'algue et de coquillages, mais sur le grabat de la misère et dans la fosse du pauvre.
Heureusement le père Cadet était plus prudent que cela, lui; il avait pour axiome : Amasse^ mais Wempnmie pas.
Qiian4 les ckardoDs furent arrachés, quand les pierres furent jetées au loin, quand le temps du labour fut venu, lui et sa fille prirent chacun une bêche, mirent le déjeuner et le diner dans un panier; pauvre déjeuner, pauvre dîner, composés d'un pain, d'un morceau de fromage et de quelques fruits. Quant à la boisson qui devait Tarroser, la source était là, jaillissante aux flancs de la montagpe, à cinquante pas du travail; source pure, murmurante, fraîche, brillante au soleil, se tordant comme un dp ces fils argentés deTautomnequi s'arrêtent aux grandes herbes. Qu'est-il besoin d'autre chose? Du vin au repas du dimanche, on en buvait nnedemi-bouteille entre trois : c'était suflBsant pour qu'on se souvînt du goût qu'a le vin pendant tout le reste de la semaine.
Le temps de la semaille arri?a : ce fut le temps du repos pour la pauvre lladeleine, la bru du père Cadet; elliEî put revenir à son enfant qu^elie avait laissé pendant tout le temps dp labopr chez s^ voisine d'en face. Ce labour la fatiguait beaucoup, niais elle n'osait se plaindre : elle n'avajt riien à elle, la pauvre femme, que sa piié0 et sa pa^ence, et f:omme son beaurpère la nourrissaU elle et soi) enfant, il fallait bien qu'elle gagnât lie pain piour eux deux. Mais à Ja semaille elje était inutile, le père Cadet y sujSsait tout seul, et, il faut le dire, ce qup le bravas honioie ponyfijl l|ire tout seul, il le faisait.
Puis vint l'heure de herser cette terre : le père Gadei, /
oomiyie les paysans iD^uslriçux, saveil uo peu de (oyl, et par conséquent de charronnage : il acheta du bois, fit une herse, et dès le soir du jour où elle fui finie, il prévint sa Mie-fille que dès le Lendemain on bercerait : il était urgent de couvrir le blé de terre, de peur que le blé ne pourrit avz pluies de novembre.
C'était un plus dur travail encore qoe le labour : il fallait s'atteler comme bêles de somme à cette herse a^ lourdie par une grosse pierre: ce n'était rien pour le père Cadet, mais la fatigue dépassait les forces d<i Madeleine. Un voisin qui avait «ue trentaine d'arpents de terre et qui hersait avec un âne et un bœuf, eut pitié d'eux; il leur donna gratis une journée et demie de son travail, et la terre fut hersée.
•^ Merci! compère Mathieu, dit te père Cadet quand ce fut fini, vous venez de rendre service à la pauvre Ma* delejne. -^ Qh! il n'y a pis de quoi, répondit i'obiigeiint voisin; mais, si vous m'en croyez, pour l'an prochain vous aebiàterez unane. Tenez, ajoatp-t-il en lui montrant le sien, voilà Pierrot <|ui est un bon âne, qui mardie sur quatre ans à peine. Comme je viens de faire un petit héritage du cdié de mon oncle d'Yvors, je compte acheter un bœuf pour faire l& paire : je vous vendrai Pierrot si vous voulez.
f^e père Cadet seeraa la tête.
— Ça dépasse mes moyens, dit-iJ.
^aie il retourna vers Madeieine qui élait toute pâlis-
santé, assise sur une borne, et qui le regardailtrisiement. •-
II poussa un soupir.
— Oh! ça dépasse vos moyens, dit en riant Mathieu : ça n'est donc pas vrai que vous avez un trésor caché? — Hélas! dit le père Cadet, si j'avais un trésor caché, est-ce que j'attellerais ma bru, la veuve de mon pauvre Guillaume, à une herse? — C'est vrai, dit Mathieu, qui comprit bien qu'on n'imitait ni le regard de Madeleine, ui l'accent du père Cadet, et que c'était une triste et sombre vérité qu'il venait d'entendre. C'est vrai aussi, foi d'nomme, je. vous ferai bon marché de Pierrot.
Le père Cadet regarda Pierrot : c'était un bel fine, bien luisant, avec de longues oreilles droites et unemagniOqôe raie noire sur le dos. En le voyant si brave, 41 n'osa en demander le prix.
Le voisin Mathieu vit ce qui'se passait dans son esprit et se hâta de le rassurer.
— Oh! ce ne sera pas cher, dit-il, et jamais vous n'aurez une pareille occasion. Je vous donne Pierrot pour soixante francs que vous me payerez en trois ans : vingt francs chaque année, à la Saint-Martin d'hiver. Je dis je vous donne, parce que c'ejt donné, convenez-en.
C'était vrai.
Aussi le père Cadet, quelque enviequ'il en eiit, n'eul-il pas le courage de marchander.
Il regarda JlfadeJeine; Made\e\Y\e ÀêVo\iv^^\«%>^«^i)^ll«
ne voulait point pousser son beao-përe à une pareille dépense.
— Il faudra voir, dit-il. — Voyez, répondit le voisin Mathieu; pour tout autre ce sera quatre-vingts francs, pour vous c'est soixante, d'ailleurs je ne vendrai pas Pierrot sans vous prévenir. — Merci! dit le père Cadet, vous êtes bien bon. — Ah! c'est qu'aussi vous êtes do braves gens et vous méritez que Dieu vous bénisse : aihsi, quand vous voudrez. Pierrot est à vous. Allons, hu! Tardif.
£t montant sur Pierrot, il retourna vers la maison, précédant le bœuf, qui, sachant qu'une botie d'herbe fraîchement cueillie l'atlendait dans la crèche, se mit, sans avoir besoin d'être aiguillonné, à son plusgrand pas pour le suivre, donnant ainsi un démenti à son nom.
Le père Cadet avait répondu : Il faudra voir, non point qu'il n'eût pas compris tout ce qu'il trouverait de bénéûce dans le marché qu'on lui offrait, mais il n'avait besoin de Pierrotqu'au prochain labour, et il était inutile de nourrir Pierrot jusque-là.
11 n'y avait pas de danger que Pierrot lui échappât, puisque le voisin Mathieu lui avait promis de ne pas vendre Pierrot sans le prévenir.
Puis il y avait encore une autre œuvre à accomplir avant d'acheter Pierrot : il fallait lui bâtir une écurie.
Le laboureur s'était fait charron pour se' fabriquer une herse, )e charron se ûl maçon pour bkWt v\w. ^m\^.
Pl£V ET DIABLE, T. i . ^