‹ Dieu et diableChapitre 4 sur 17 · L^IMPÔT 00 SARO · texte numérisé non relu

L^IMPÔT 00 SARO

Les heures s'écoulèrent et firent dans les deux cbaufflières la douleur moios bruyante, mais non pas moins profonde. Dame Marie pletirait à la fois sur Mariette et Conscience. Le père Gadel^ qui avait appris la nouvelle en revenant de sa vigne, semblait en quelques heures devenu octogénaire.

De temps en temps cependant^ une lueur d'espoir descendait au milieu de celle muelle douleur, comme un chaud rayon du jour pénètre par une gerçure dans une cave humide et glacée : une dizaine de billets les plus élevés seraient bons, peut-être, et il était possible que Conscience prît un de ces dix billets-là.

Les deux mères commencèrent une neuvaine; Mariette 6t vœu de faire, avec Conscience, un pèlerinage à Notre- Dame-de-Liesse,si le ciel lui accordait la faveur d'un de ces bons numéros.

Le père Cadet disait, ce qu'on l'eût cru incapable de dire:

— Mordiéî je donnerais cent écus pour que Conscience prenne un bon numéro.

Conscience consolait tout le monde, \w^\i''^ ^^V\V Pierre, qui plearait parce qu'iJ voy ail tes î^xiVccs ^Ux««^ *

— Ma mère^ disait-il, tranquillise-toi, tu sais bien que le bon Dieu m'aime; d'ailleurs mon père est mort, c'est une dette payée. Tout le monde n'y reste pas comme lui, témoin Bastien, qui est revenu. Je reviendrai comme lui, ma mère, peut être avec une pension, peut-être avec la croix. Je reviendrai, dame Marie, soyez tranquille ; Mariette priera pour moi, et je sais que les anges du ciel penchent du côté de la prière. — Oh! s'écria Madeleine, tu dis cela pour me consoler, mon enfant; et un tel, un tel, un tel, sont- ils revenus,dis? Sait-on mêmeoù ils sont? Non, ils ont disparu sans qu'on ait retrouvé leur trace.

Et la pauvre mère citait des noms d'enfants du village partis comme Guillaume était parti, comme Conscience allait partir, et qui n'étaient jamais revenus, et que leurs mères pleuraient encore.

De temps en temps, Bastien, lui aussi, apparaissait; il savait que sa présence était une consolation, parce qu'elle était une espérance; seulement, comme sa sympathie était mêlée de jurons d'autant plus énergiques qu'il s'attendrissait davantage, les femmes, dans leur susceptibilité religieuse, avaient peur que ces jurons n'effarouchassent l'ange gardien de leurs deux chaumières.

Les heures s'écoulèrent. Seulement, pendant ces huit jours, à part les voyages des deux enfants et de Bernard à la ville, tout fut trouble et confusion dans les deux maisons.

Les deux mères, qui avaient tant déploré les malheurs

de la pauvre Jûlienoe^ doot les bâtiments et les récoltes avaient été brûlés, eussent voulu comme elle voir leur chaumière en cendre et taiir leurs enfants entre leurs bras, à cet âge où Tenfaut échappe encore aux lois humaines et ne relève que de Dieu.

Le père €adet négligeait sa terre; il se promenait de long eo large devant la porte de sa chaumière vide, car les mères et les enfants se tenaient de préférence dans la chaumière de dame Marie; de temps en temps il levait les yeux au ciel) puis parfois, saisissant de sa main crispée le cep de vigne qni montait devant sa maison^ il demeurait, pendant un temps que sa pensée avait cessé de mesurer, taciturne, immobile, la lête baissée vers la terre comme s'il eût regardé dans un tombeau.

Les animaux eux-mêmes partageaient cette tristesse. Pierrot sortait sa tête curieuse, aux longues oreilles tendues, par la fenêtre de l'étable. Tardif et la Noire échangeaient de longs mugissements.

Bernard quittait moins que jamais Conscience. On eût dit que le pauvre animal, devinant qu'il allait bientôt être séparé de son maître, ne voulait pas perdre un seul des derniers instants qu'il avait à passer avec lui. Le dimanche fatal arriva.

La nuit qui l'avait précédé, personne ne s'était couché dans les deux chaumières, excepté le père Cadet, excepté Petit Pierre, le vieillard et l'enfant, les deux faibles créatures qui ont besoin de sommeil : l'enfant,-parce qu'il tou-

che encore à la nuit du passé; le vieillard, parce qu'il va rentrer dans la nuit de l'avenir.

Quand VAngelus sonna, les deux mères se levèrent et allèrent faire leur prière à Téglise.

Dame Marie au maître-autel.

Madeleine devant le tableau objet de sa vénération.

Hélasî tout ce qui Itii avait été une consolation jusquelà lui devenait une terreur. Ce signe que faisait Jésus à l'enfant de venir jusqu'à lui ne signifiait-il pasqueGonscience était prédestiné à une mort prématurée? Aller à Jésus, n'élait-ce pas monter au ciel?

Pendant ce temps, les deux enfants étaient restés ensemble.

— Mon Dieu! disait Mariette, est-ce que, si tu tombes au sort. Conscience, il n'y aura pas un moyen d'échapper à notre malheur? — Mariette, disait Conscience, il y a toujours un moyen d'échapper au malheur : c'est desavoir ' le supporter. Tu m'aimes, n'est-ce pas, Mariette? — Oh! oui!— Tu crois bien, que, de mon côté, je t'aime, n'estce pas? — J'en suis sûre de cela. Conscience. — Eh bien! ma chère Mariette, tout est dans ces deux mots-là, voistu; ils peuvent me prendre, me séparer de toi, m'babiller en soldat, m'envoyer à la guerre, me faire tuer même, ils n'empêcheront pas qu'en partant je ne pense à toi, qu'en me battant je ne pense à toi, qu'en mourant je ne pense à toi. — En mourant! tu vois bien, s'écriait Mar/eitâ en san^flôtant, en mourant? tu penses donc à movrirf

El la pauvre enfant levait ses deux mains jointes an ciel et laissait retomber ses deux bras autour du cou de Cooscienee.

— Mourir! mourir! mourir! disait-elle. — Hélas! je le sais bien, disait Conscience, mourir, c'est se quitter pour quelque temps, mais enOn, Mariette, ce n'est pas s'oublier, il n'y a que l'oubli qui soit une séparation véritable; vois ma mère, il y a dix-neuf ans que mon père est mori, eh bien! il ne s'est pas passé un jour sans qu'elle ne parlât de lui, une heure sans qu'elle y pensât; de son côté, mon père la voit, il sourit à celle fidélité sainte, il lut tend des bras invisibles, qu'elle ne verra et ne sentira qu'au moment de la mort : voilà pourquoi ceux qoi meorent, meurent en souriant, Mariette, tandis que ceux qui les assistent pleurent. C'est que les mourants voient déjà ce que les vivants ne voient pas encore. — Mon Dieu! Conscience, qui t'a donc appris à dire des choses à la fols si belles et si tristes? -- Mariette, tu sais bien que j'étais enfant de chœur. — Eh bien? — £h bien! ^assistais M. le curé quand il allait porter l'extrême-onclion. — Oui, comme les autres enfanls de chœur, mais pourquoi les autres enfants de chœur ne disent-ils point sur la mort et la vie de belles choses comme tu en dis, toi, et qui cependant, toutes belles qu'elles sont, font pleurer? — C'est que je vois, moi, Mariette, des choses que les autres ne voient pas, tu sais bien, dit naïvement Conscience, tu siis bien, Mariette, que je s\à^ m Vww^

cent. — Oui, ifs disent cela, reprit Mariette. -^ Eh bien! Mariette, je te disais donc que quand j'accompagnais M. le curé nu lit des mourants, je voyais une chose que M. le curé ne voyait pas lui-même. — Que voyais-ta, Conscience, tu me fais peur, mon Dieut voyais-tu la mort?

Conscience sourit, et secouant la tête, et Tceil ûxe comme si cet œil était doué de la double vue :

— Non, au contraire, Alariette, je voyais la vie éternelle. Vois-tu, Mariette... (la jeune fille se rapprocha frissonnante de lui), il y a toujours nn moment où, avant qu'il ne les ferme pour toujours, celui qui va mourir tient ses yeux ouverts, fixes, immobiles, sa respiration suspendue; il fait de loutson corps une espèce de mouvement comme pour s'élancer en avant; ses lèvres frissonnent et remuent comme pour dire : Oui, Seigneur, me voilà! Eh bien! ce moment, Mariette, c'est le passage entre ce monde et l'autre, c'est la ligne qui sépare l'espace de rinfini,le temps de l'éternité, la nuit du jour; c'est... tiens, Mariette, regarde, c'est ce qui se passe au ciel dans ce moment, c'est la lumière qui lutte contre les ténèbres, c'est le soleilqui se révèle par un premier rayon. Oh! ce regard des mourants, Mariette, ces yeux nageant dans le vide comme les nôtres nageaient tout à rbeure dans la nuit, puis se fixant ainsi sur le soleil du monde inconnu comme les nôtres se fixent en ce moment sur celui de notre monde réel, Mariette, ce

(ard disait : Mon Diea, Tespérance de toute ma vie ra donc pas été trompée; moD Dieu, vous êtes donc lerrière le voile de la vie^ comme derrière le voile de la nuit est le jour. Seigneur, me voilà prêt à entrer dans votre sein dont je suis sorti et à vous rendre immortelle rame Immortelle que aous m'avez prêtée. — 0ht Conscience, Conscience, que ne disais-tu cela aux pauvres mourants? comme tu les eusses consolés! — Je n'avais pas besoin de le leur dire, Mariette, puisque ce que je pensais, ils le voyaient, eux. — Hélas! tout eela est bien beau, dit Mariette en fondant en larmes, et cependant tout cela ne me consolera point, car, si tu tombes au sort. Conscience, car, si tu pars, tu ne seras plus là pour nous le dire. — Espérons! dit Conscience en serrant la main de la jeune fille : voilà nos mères qui viennent de prier Dieu.

Noos l'avons dit, le tirage se faisait à la ville.

Tous les matins, on le sait, Mariette, Conscience et Bernard allaient y porter leur lait.

La simplicité de la vie de ces braves gens était telle, que si terrible que fût ou dût être cette journée pour eux, elle commença comme les autres, entrant par les mêmes détails dans le total des jours bons ou mauvais que devait leur accorder le Seigneur.

Seulement, comme les deux enfants étaient fort aimés, comme on les voyait toujours ensemble, sans que jamais il fût venu à personne Tidée de suspecter l'innocence de

lear chaste amour, eomme on savait que cç jour-là même le tirage de la cooscription avait lien, en les voyant si tristes^ chacun sympathisa avec cette tristesse.

Ce fut d'abord chez le maire, magistrat jovial, quj les fit entrer et qui essaya de donner bon espoir à Conscience en lui faisant quelques grosses plaisanteries sur la manière de prendre les bons numéros. Ces plaisanteries firent sourire tristement Conscience et pleurer Mariette.

Quand il vil Teffet produit par ses plaisanteries, le maire s'arrêta; c'était un brave et excellent homme.

— Voyons! mon ami, dit-il à Conscience, comme vous êtes un innocent... Oh! ne vous fâchez pas de ce que je dis, c'est pour votre bien.

Conscience sourit.

Le maire continua :

— Comme vous êtes un innocent, peut-être vous êtesvous trompé; peut-être ne savez-vous pas bien votre âge; peut-être, dame! si vous aviez un an de moins, par hasard, trouverait-on moyen de remettre cela à l'année prophaine; et d'ici à l'année prochaine, hum! hum! hum! (il entonna les premiers mots d'une chanson) d'ici à Tannée prochaine il passera de l'eau sous les ponts^

Conscience secoua la tête.

— C'est vrai, monsieur Musart, dit-il, le maire de Viliers-Cotterels s'appelait Nicolas-Brice Musart; c'est vrai, je suis un innocent, mais cependant je sais mon âge. Je suis né le 10 mars i796; nous sommes aujourd'hui le

â6 octobre 18i4. J'ai donc aojourd'bui dix-huit aps et sept mois, et me trouve dans les conditions de la loi.

— De la loi, de la loi, murmura le brave homme de maire, comme s'il y avait une loi qui autorisât de prendre les enfants à leur mère, surtout quand elles n'ont que cetuMà et que celui-là est un pauvre innocent. Va! Gonscîencet va! mon enfant. Dieu est ]k qui corrige lesiois des hommes, lorsqu'ils les font par trop cruelles. — Je le sais, raonslem*, dit Conscience, et je suis bien aise que vous le sachiez : aussi cela prouve que vons marchez dans la route du Seigneur. — Tiens! tiens! dit le maire en le reprdant s'éloigner, il aura entendu dire cela au curé de eoD village.

Pois, reprenant sa petite chanson :

— Toinette, dit-il, le déjeuner pour neuf heures, attendu que le tirage commence à onze,et allez dire à Héraui de venir manger une omelette au lard avec moi.

Fuis rentrant dans son cabinet :

— Avez-voue vu ee petit bonhomme ? comme il vous a éH cela; c'est que, parole d'honneur, l'abbé Grégoire n'avrait pas mieux répondu.

Pendant ce temps. Conscience et Mariette continuaient leur tournée, et après avoir servi quelques pratiques, étaient arrivés chez le médecin de l'endroit.

— £h bien! c'est donc toi, à ton tour, mon pauvre innocénl, dit le docteur : voyons^vieus! Eht mofi Om^ i) y » petri-être moyen. On dit que Vu es îÀ «vsk^^ ^^'^-

prit! — Oui, monsieur, répondit naïvement Conscience, on dit cela. — Et c'est vrai? — Dame! si on le dit, il faut bien que ce soit!— Mais toi, ton opinion là-dessus? je ne ferais pas la question que je te vais faire à un philosophe, à un poète, ou à un homme d'État. Le docteur sourit. Voyons, que penses-tu de toi-même? — Monsieur, dit Conscience sans hésitation aucune, si c'est comnte intelligence que vous voulez parler, je crois que Dieu m'a rangé parmi les humbles de la création. — Ah! vraiment, tu crois cela, dit le docteur étonné de la netteté de la réponse dans sa pensée et dans sa forme. Ah! tu crois cela, et qui te fait croire cela? — C'est bien simple, M. le docteur : à part la société de ma mère, de la mère de Mariette, de Mariette et de petit Pierre, mon frère, c'est-à-dire, à part les rapports de famille qui sont ceux du cœur, j'aime mieux la société des animaux que celle de hommes? — Ah! ah! murmura le docteur, tu as raison, mon enfant, c'est peut-être une preuve d'innocence, mais ce n'en est pas une d'idiotisme. Et pourquoi aimes-tu mieux la société des animaux que celle des hommes? — Mais parce qu'ils me semblent marcher plus droit dans les vues de la nature, parce que tous agissent selon leur organisation^ parce que tout ce qu'ils font est le résultat de leur instinct, et que tous les animaux que Dieu a donnés à l'homme pour lui être utiles, simplement, nsFlurellement, les uns aux dépens de leur liberté, comme le cheval, l'âne et le chien, les

aotres aux dépens de leur vie, comme le bœuf, le mouton, les poules; parce que moi qui sais ce qu'ils disent, étant une pauvre créature privée d'intelligence comme eux, je les entends se p]aindre,quelquefois, jamais maudire. Le docteur regardait Conscience avec étonnement.

— Et qui crois-tu, demanda-t-il, qui dise aux animaux d'agir ainsi? — Dieu, répondit Conscience. — Ah! ah! est-ce que, grâce à ta simplicité d'esprit, tu causes avec Dieu comme tu causes avec les animaux? — Non, car je ne puis voir Dieu comme je les vois, eux. Dieu n'est pas une chose visible et matérielle. — Qu'est-^se que Dieu, alors? — Dieu est l'âme universelle, répandue dans la nature, et dont cette âme que nous avons en nous n'est qu'un atome, une parcelle, un souffle, et qui cependant suffit pour nous animer. On ne voit pas Dieu, monsieur le docteur, on le sent.

L'étonnement du brave homme montait jusqu'à la stupéfaction.

— Qui t'a appris cela? demanda-t-il. — Les longues nuits passées à rêver dans la forêt, le murmure du vent dans les grands arbres, le bruit du ruisseau dans les prairies, la vue de^ fleurs dans les prés. — Ce n'est point le curé de ton village? — Le curé de mon village ne parle jamais de ces cboses-là; j'ai voulu lui en parler une fois et il a haussé les épaules en disant : Q\i\) m'^Vi^ssCx^ oai, mon ami; puis il s'est élo\|jnè ^VÛTV ^^ ^wss^^'^'svwv

e» murmoraiit tes iDots : Pauvre ionocent! — Alors lu n'en parles jamais? — Si fait, M. le docteur. — Avec qui en parles-tu, alors? -—Avec les choses qui en parlent^ avec la nuit, avec les vedls, avec le ruisseau, avec les fleurs. — Donc, si là-bas, au conseil de révision, on t'interrogeait sur ta faiblesse d'esprit, voilà comme tu répondrais? — Sans doute, M. le docteur. —- Tu ne pourrais pas répondre, tu ne pourrais pas dire tout simplement : je ne sais pas ou je ne comprends pas. — Si fait, monsieur, si je ne savais pas ou si je ne comprenais pas. — Oui, mais si tu savais, si tu comprenais? — Ce serait mentir, M. le docteur. — Tu ne mentirais pas pour' ne pas être soldat? — Non, monsieur. — Même si ta mère, même si Mariette t'en priaient? — Oh! eiks ne m'en prieraient pas; si je mentais, je ne serais plus un simple d'esprit, un innocent, comme vous dites, je ferais Cùmmê font les hommes, plus comme font les animaux.

Il secoua la tête.

— Oh! non! conlinua-t-il, quand Mariette, quand ma mère m'en prieraient, je ne mentirais pas. — Pardieu! dit le docteur, voilà un drôle d'idiot; le n'en ai pas encore vu comme celui-là.

Puis saisi d'une grande pitié pour le pauvre enfant :

~ Voyons le corps, dit-il, puisqu'il n'y a rien à espérer du côté de Tâme.

^/ JJ ûi déshabiller Conscience.

Conscience n'avait aucune idée de V^ ^^c^t ^«^t&A

i l'eiitend la société; sa piideur à loi ee n*éuii pas de se

montrer ploaon moins nu. Les animaux, les fleurs, les

1 arbres, ne se montraient-ils pas nus à loi? sa padeur

I était de ne pas tromper, de ne pas mentir, de ne pas

commettre une action blâmable.

I Sur l'invitation do docteur, il défit donc tous ses vêtements.

Le pauvre Conscience! il n'avait rien non plus à espérer de ce côté : le corps était aussi pur que l'âme : on eût dit une épreuve vivante du Ganiroède ou de l'Apolliiio.

Le docteur secooa la tète.

— Rien à espérer encore de ce côté-là, dit^il : rliabille*toi, mon enfant : ah! peut-être la vue.

Pais appelant d'un signe Conscience auprès de loi :

— Voyons tes yeux, dit-il.

Conscience s'approcha.

— Oh! c'est singulier, dit-il, tu es nyctalope. — Je ne comprends pas, monsienr le docteur. — C'est-â-direque tu vois la nuit comme le jour. — C'est vrai, j'y vois même mieux; les objets sont tous de ta même couleur, seulement d'un beau bleu d'azur plus ou moins foncé, selon que l'obscurité est plus ou moins épaisse. — Et tu vois de loin! — OJi! de très->loin, monsieur. •— N'importe! essayons; on a vu de ces sortes de phénomènes*.

Le docteur prit une paire de lunettes garnies d'oreiU leues vertes, et les appliqua sur k^^^^uiL ^^tA^x^^^"^*

— Eh bien? demanda-l-il. — Oh! monsieur le docleop, dit Conscience^ enlevez-moi ces vilaines lunettes, elles me rendent aveugle. — Tu n'y vois pas, alors? — Je suis dans un brouillard. — Voyons, essaye, quelle est la chose que j'étends devant toi? — Il me semble que c'est le tapis de la table. — De quelle couleur est-il? — Il me semble quMI est gris. — C'est cela, dit le docteur, dans l'obscurité le rouge foncé parait gris; allons! allons! il n'y a pas moyen de le faire passer pour myope.

Et il enleva les lunettes des yeux de Conscience.

— En effet, dit Conscience, le tapis était rouge, c'est moi qui me trompais. — Non, mon ami, ce n'était pas toi qui te trompais, la nature ne se trompe jamais; seulement un de tes sens était voilé par une interposition de l'art. Allons! allons! Conscience, recommande-toi à Dieu, car il n'y a maintenant qu'une bonne chance qui puisse te sauver. — Merci, M. Lecosse, dit Conscience en poussant un soupir : je m'en doutais bien; mais pour faire plaisir à Mariette, j'ai voulu vous consulter comme elle le désfrait. -^ Va, mon enfant, va, dit le docteur, car, à

-mon grand regret, je ne puis rien pour toi. — Je ne vous en suis pas moins reconnaissant, monsieur, dit Conscience avec sa do^ce voix.

Le docteur haussa tristement les épaules et regarda s'éloigner le jeune homme en poussant un soupir.

Conscience reprit Marietteet continua avec elle le cours de ses visites.

Après élre eolré encore dans deux ou Irois maisons, il arriva chez rinspecteur des forêts.

Il venait de passer rinspectioo de ses gardes qu'il avait reçu l'ordre d'établir sur un pied de guerre.

Son fils, pour lequel il avait déjà payé deux remplaçants, venait d'être forcé de partir comme garde d'honneur.

— Àb! c'est toi, mon pauvre Conscience, lui dit-il, n'es-tu pas dn tirage d'aujourd'hui? — Hélas! oui, monsieur l'inspecteur. — En ce cas, mon cher garçon, je le donne le conseil de prendre tout de suite le n<^ 1, afin que tous ces brigands-là ne te fassent pas languir. — Pour moi, monsieur l'inspecteur, dit Conscience, cela me serait bien égal, mais c'eslpour ma mère Madeleine, pour mamère Marie, pour Mariette que voilà, à qui mon départ fera grand chagrin et portera peut-être quelque préjudice. •^ Quant au chagrin, dame! tu as raison, et comme j'ai déjà bien de la peine à consoler ma femme, je n'irai pas essayer d'en consoler trois autres. Quant au préjudice, il regarda Conscience avec une certaine pitié, je ne sais pas trop à quoi un pauvre innocent comme toi pouvait leur être bon. Mais enfin, ton départ n'empêchera pas Mariette de nous apporter son lait, et quant à tes deux autres mères, je leur ferai leur provision de bois pour l'hiver, et, sois tranquille, elles n'auront jamais été si bien chauffées.

Conscience fut profondément touché de cette attention

de l'iospecteuf. M. de Violaine, c'était son nom, M. de Violaine avait le visage dur; mais, on le voit, ee visage, e'élail un masque, l'homme était bon, le cœur exeellent.

— Monsieur Tinspectear, lai dit-il, je vous remercie du fond de Tâme, pour moi d'abord, puis pour Mariette que voilà, et qui ne peut vous remercier parce qu'elle pleure, puis pour mes deux mères.

£t en effet la pauvre Mariette s'était remise à pleurer.

— Allons! allons! va, dit riospecteur, mille tonnerres! depuis quelque temps on voit assez de larmes ici sans les vôtres; va, car si ma femme et mes filles descendaient et la voyaient pleurer, ce serait un prétexte pour ^lles de répandre de nouvelles larmes, et nous aurions une averse à coucher tous les blés de la plaine Saint- Remy! va, mon garçon, va!

Et /rappant affectueusement sur l'épaule de Conscience, il le poussa dehors.

Conscience savait qu'on pouvait compter sur la parole de l'inspecteur, et ce lui fut une grande consolation de penser que si le malheur voulait qu'il partît, du moins les

maisons des deux mères seraient bien chauffées en son absence.

A^Jt-JU

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