‹ Dieu et diableChapitre 3 sur 17 · I.S FÈBB C4DET E? SA. TBRRB · texte numérisé non relu

I.S FÈBB C4DET E? SA. TBRRB

Le marché fut ^nciu, et, comme l'avait promis le voisin Mathieu, eut sa terminaison au cabaret de la mère Boulanger, le premier des cabaréU lu Nv\\^%^ ^%^1*

L'année d'ensuite^ Madeleine n'enlqu'à bêeher : c'étail encore beaucoup pour elle, la pauvre créalure, car elle était faible de corps; aussi» la voyant ruisselante de sueur et appuyée sur sa bêebe, Je voisin Matbieu qui labourait ^ terre eut encore pitié d'elle*

— Héi père Cadet, dit-il, j'ai enoore une proposition à vous faire.

Le père Cadet regarda le yoim Mathieu avec inquiétude.

— Je sais, dit-il, par M. Niguet, qui est mon notaire et le vôtre^ que vous avez acheté une pièce de terre de trois quarts d'arpent qui m'avoisine, et que vous l'avez payée comptant, farceur, sept cents livres en beaux louis d'or : eh bient pour ces trois quarts d'arpent qui sont séparés, je vous donne un arpent et demi, attenant k vous; dame! la terre n'est pas si bonne, je le sais bien, mais aussi un arpent et demi, c'est le double de trois quarts d'arpeat.

Le père Cadet se gratta l'oreille : la proposition éiaU acceptable.

—Dame! il faudrait voir, dit-il.

On sait que c'était son mot.

-— Acceptez vite, dit Mathieu; cela cadre dans mes arrangements, et comme preuve que je désire que la chose se fasse, je vais encore vous soumettre deux propositions qui, j'en suis sûr» conviendront i Madeleine. -T- Le f)ère eat le maître, dit celle-ci. --* Soumettez un peu, repr/7 le père Cadet, — Eh V\eii\ no\is «tT^çXv«ç«ts<»

«harâofis, vous traDsporlerez va pierres, el moi pendent ce temps-là je itboorerai non-seulement vos deux arpente, mais encore Tarpent et demi qae je yoqs eède; puis, comme la terre n'est pas fameose, on tous donnera une voilure de fumier, et Ton fera la mmiire bonne. Heint qu'est-ce que vous dites de cela? — Je dis qu'il fendrait encore donner quelque chose, fit le père Cadet. — Tenez, vous êtes un vieux gueux, dit le voisin Mnlbiea, mats, n'importe: comme j'ai pitié de la pauvre Madeleine, qui était nue amie de ma défunte, et que ça me peine le cœur de la voir travailler comme cela, je lui fais cadeau, à elle , entendez-vous bien, à elle, mais seulement au prochain labour, de Tardif qui est de drop petite taille pour son compagnon et pas assez fort pour la be* sogne qu'il a 4 faire. <— Tardif est vieux, dit le pèro Cadet, qui parlait à l'endroit de l'âge de Tardif sans aucun renseignement positif et au pur hasard. — Allons donct vieux, il a cinq ans : si je voulais l'abattre, m'en priver, le boucher m'en donnerait cent quatre-vingts francs; mais je l'ai connu trois ans, pauvre bête, et je ne veux pas qu'il lut arrive malheur 2 e^est pourquoi je le donne à Madeleine, bien sûr qu'elle ne l'enverra jamais à la boucherie, elle. — Oh non! bien sûr, s'écria Made^ lelne. -^ Tn parles comme si le marché était fait, dit le père Cadet.— £t j'ai tort, mon père, dit l'humUe femme; je vous en demande pardon. — Tu m'en demandes pardon... Il n'y a pas de quoi medennnder pardon. D*all^

leurs^ il a raison, le voisin Mathieu; le marché peut se faire. £hî oui, il peut se faire. — Et il se fera; il est trop avantageux pour que vous le refusiez. -^ Allons! dit le père Cadet, sMI est si avantageux que vous le dites, pourquoi le proposez-voqs?

Mathieu le regarda d'un air narquois.

-— Pourquoi je le propose? dît-il; ah! ouï, vous ne le comprenez pas, vou§! Je le propose parce que je veux vous être utile; je le propose parce que j'aime Madeleine, entendez-vous? parce que je Taime de cœur, et que même, si elle avait voulu, elle ne vous a jamais parlé de cela, n'est-ce pas? que, si elle avait voulu, il y a trois ans, elle serait madame Mathieu, Mais elle n'a pas voulu : elle désire rester fidèle à Guillaume. On ne peut pas se l)oader pour cela, vous comprenez, attendu que c'est une brave et digne femme; mais on veut lui être utile, et voilà pourquoi on vous propose un marché si avantageux, que vous Tavez déjà accepté, vieux ladre, et que vous vous pendriez si je retirais ma parole. -^ Gai, mais, dit le père Cadet sans répondre directement à la question, qui payera les frais du contrat? -^ Ah bon! voilà donc que le bât vous blesse. — C'est encore une affaire de trente-cinq à quarante livres, voyez-vous. — £h bien! il y a un moyen d'arranger cela : vous avez fait un contrat hier, cbe:^ le père Niguet; le contrat n'est pas encore porté au répertoire, on mettra mon nom à la fi/ace do vôtre, ei sur le même conVrvil on \Q\i\^t^>ii^^^\%

do transport que je vous fais de. celte pièce de terre, et Dons payerons tout par moitié, comme deux bons amis. — Hamt hum! flt le père Cadet en regardant du côté de la pièce de terre otTerte, comme pour voir l'effet qu'elle ferait ajoutée à la sienne. Hum! hum! — Eh bien? — Mais, dit le père Cadet, si d'ici à l'époque oà vous devei me livrer Tardif, Tardif meurt? — Si Tardif meurt. Est-ce que c'est probable? — C'est possible, l'almanach dit qu'il y aura l'année prochaine une mortalité sur les bêtes à cornes. — 0ht père Cadet, vous êtes homme de pré* caution. — Que voulez- vous? c'est mon caractère. — Eh bien! reprit le voisin Mathieu, si Tardif meurt, comme je vous ai dit qu'il valait eent quatre-vingts livres, je ne m'en dédirai pas, et je vous donnerai les eenl quaire*vingts livres argent. Voyons, avez-vous encore quelque observation à faire? Est-ce que vous n'auriez pas par hasard un vieux soc de charrue qui ne vous servirait plus, hein? dit- il. — On le trouvera. — Et puis, est-ce que si nous ne hersons pas en même temps, vous ne pourrez pas me prêter Tardif pour le hersage? — On vous le prêtera. — Eh bien! mais alors, voilà, je ne demande pas mieux. Moi, je suis rond en affaires.

Et tendant la main au voisin Mathieu :

— Tope! dit-il. — Topet lui dit celui-ci en lui flrappant dans la main.— Ohf c'est dit : quand j'ai donné ma parole, je ne m'en dédis jamais. — ^e crois bien, fît le voisin Mathieu en le regardant d'un air goguenard. — Oh! jamais, jamaisî

Madeleine remerciait des yeux son bon voisin, car elle voyail bien que c'était pour elle qu'il faisait tout cela.

A partir de ce moment, Madeleine fut dispensée de bêcher et de herser, et, plus entière, elle put se livrer aux soins de sa maison et de son enfant.

Quant au père Cadet, ce fut à partir de l'année suivante qu'il fut véritablement propriétaire, car^ déjà pro* priétaire d'une maison, il fut encore propriétaire d'un champ, d'un âne et d'un bœuf, d'une herse et d'unie char» rue.

£t le champ fructifia : parti de deux arpents, il monta jusqu'à huit; et comme tout cela était d'un seul morceau, il arrivait souvent au père Cadet de dire : Ma terre! comme le seigneur de Boursounc et comme le grand fer« mierdeLargny..

S'il eût eu un lopin de champ à^un quart de lieue du premier, le père Cadet aurait dit : Mes terres.

Il avait bien pensé pins d'une fois à se donner cette satisfaction; mais à chaque fois que cette pensée lui était venue, on l'avait entendu, révélant le combat qui se li* vrait en lui, se répondre à lui-même :

— Non! non! mieux vaut s'arrondir.

Et nous le répétons en vertu de cet axiome, le père Cadet s'était arrondi et avait tout doucement, graduellement, année par année, passé de «leux arpents à huit ar-r

Aussi, sa terre, l'aiiuail-il avec passion, plus qu'il n'avait iamais aimé sa femffle,plusqaMI o'aimaU sa belle* fille, puisque, on Ta va, il avait failli sacrifier Madeleine à sa terre; et cependant il aimait mieux Madeleine.

Il était tous les jours i sa terre, car la terre est recon* naissaote; plus on s'occupe d'elle, plus elle rapporte; tous les jours, depuis le matin jusqu'au soir : il y était même la nuit ea pensée; il rêvait d'elfe, il voyait, les yeux fermés, où étaient les plus beaux épis et les trèfles les plus épais, au printemps et en été; en hiver, il voyait une pierre oubliée, une touffe d'herbe parasite, et il se disait: Demain je jetterai cette pierre iiors de mon champ, de* main j'arracherai cette herbe de ma terre; et c'était tous les joors et toutes les nuits même chose.

Arrivait le dimanche, jour lant attendu des pauvres travailleurs des villes, jour ou Dieu lui-même, cette source de toute force, comme il est la source de toute bonté, a feint d'être fatigué, afin que les hommes eussent un jour de repos, et le père Cadet disait le soir après son souper :

— Aht par ma foi! Madeleine, je me reposerai bien demain.

Et Madeleine répondait en souriant :

— Vous avez raison, mon père.

Le lendemain arrivait, les cloches sonnaient et disaient :

— Ces/ aajaard*hm le jour du repos , \e \ow te\^\cvî^

— Sale jour du Seigneur. Soyez en joie, pauvres mallieurèux déshérités de la société, oubliez la fatigue que vous avez eue hier, oubliez celle que vous aurez demain, revêtez vos plus beaux habits et respirez entre deux labeurs.

Et à la voix de la cloche, tandis que Madeleine, son livre de prières à la main, s'en allait à l'église oà son fils servait la messe, le père Cadet revêtait, en effet, son plus bel habit, son habit brun, l'habit du mariage; il mettait sa culotte courte de reps, ses bas de coton chinés, Télé; ses bas de laine grise, l'hiver. Puis il respirait un peu d'air sur son seuil, inquiet et comme indécis de ce qu'il allait faire. Beaucoup passaient qui disaient :

^Père Cadet, venez- vous faire une partie de quilles? père Cadel^ venez-vous faire une partie de boule! père Cadet, voulez-vous venir boire un coup!

Mais à toutes ces propositions, les unes plus sédalsantes que les autres, le père Cadet secouait la tête et ré-» pondait :

— Je n'ai pas le temps.

Et pourquoi le père Cadet n'avait-il pas le temps?

Ah! c'est que le dimaiiche, jour de repos, il avait une promenade à faire.

Rien qu'une promenade.

Une petite visite.

A qui?

A sa maîtresse, à sa terre.

Ce jour-là, il n'y allait pas \ou\ àm\, \\ t'îX n\\\^

«omme les autres jours; parfois prenait-il ane ruelle qui allongeait son chemin de deux cents pas, parfois même sortait-il par rextrémité opposée du village et en faisait le tour; c'était un quart d heure de routé de plus.

Mais le but réel de la promenade, c-était toujours la lerre; il avait beau dire, pauvre père Cadet :

-- Ah! ma foi, je n'irai pas à la terre aujourd'hui, j*7 vas, Dieu merci, assez tous les jours. — Oui, père Ca-det, mais c'est parce que vous y allez tous les jours, k votre terre, que vous y irez encore aujourd'hui.

Et, en effet, sans savoir par où, comment, dans quel but il y était venu, le père Cadet se trouvait tout à coup en face de sa terre.

Mais, par ma foi, c'est dimanche, et il n'y travaillera pas, à sa terre; non, seulement il y entrera poorila toncher des pieds, puisqu'il ne la touche pas des mains.

Mais justement voilà celte pierre dont il a rêvé. Ah! maadilQ pierre! il se baisse et la jette hors du champ.

Mais justement voici cette herbe qu'il a vue en songe. Ab! mauvaise herbe! .il se baisse et l'arrache.

Et pendant une heure, deux heures, trois heures; il regarde, il cherche, il s'inquiète; puis il entend sonner midi : l'heure du dîner, dans les jours de fête, est à une heure.

11 faut quitter la terre, il ferait attendre Madeleine; car s'il a mis une demi-heure pour venir) il mftUt^lsvft^ aae beorepour 8*ea aller.

Car ce n'est pas chose facile ao père Cadet que de quitter sa terre. A peine a-t-il fait dix pas poar s'en revenir à la maison, qn'il s'arrête, se retourne» croise les bras.

Il regarde souriant d'abord, puis sérieux, puis soucieux; il regarde longtemps et avec mélancolie ce coin du monde, si petit en comparaison des grandes propriétés qui Teutourent, et qui cependant absorbe ainsi toute son existence.

La demie sonne tu clocher pointu;il faut pourtant rentrer. 11 se remet en roule; mais au bout de trente pas il s'arrête encore, jetle un regard sur sa terre, un regard plus sombre, plus profond, plus passionné que ne le fut jamais le regard d'amour du fiancé à sa fiancée.

Puis il se remet en chemin ayee un soupir, comme s'il n'était pas sûr de la retrouver le lendemain là oà il la laisse, sa terre bien-aimée.

0 terre jalouset plus jalouse que ne le fui jamais femme ou maîtresse, c'est ainsi que tu veux être aimée, et tu n'es féconde que pour ceux que lu épuisesdans unéternel embrassement.

Aussi éuiit*il presque toujours une heure ou une heure un quart lorsque le père Cadet arrivait en vue des deux chaumières.

Mais ce n'était pas, comme on aurait pu le croire, sur la chaufflière de gauche que se portail sa vue, c^était sur /s cAaamière de droite.

£o effet^ aa seuil de la chaumière de droite étaient presque toujours, attendant son retour tardif, groupés, deux femmes, une jeune fille, un jeune garçon, un enfant et un chien.

Celait bien le père Cadet qu'attendait tout ce groupe, car, aussitôt qu'il paraissait, tout le monde disait : Le voilà!

Les deux femmes restaient sur le seuil, les trois enfants montaient sur le banc, le chien s'asseyait sur son derrière et balayait la terre avec sa longue queue qui ressemblait à celle d'un lion.

Et sans monter jusqu'à la chaumière qui dominait la route, bâtie qu'elle était au haut du talus, le père Cadet s'arrêtait, et mettant son chapeau à la main disait :

— Bien votre serviteur, dame Marie; bonjour, Bfariette; bonjour, quiot Pierre. Allons, viens-tu, Madeleine?

£t faisant encore un signe de tête, il recouvrait son front chauve avec son chapeau k trois cornes et s'acheminait vers la chaumière de gauche, située sur le talus opposé.

— Viens- tu, Conscience? tiisait alors Madeleine au plus âgé des deux garçons. — Viens-tu, Bernard? disait le plus âgé des deux garçons au gros chien.

Et Madeleine marchait la première, suivant le père

Cadet; puis Conscience marchait le second, suivant sa

jpbre; puis marchait le gros chien, suivanl ÇiOV^%tvtt«s.^*

En arrivant à la porte de la chaumière de gauche, tout cela se retournait une dernière fois pour sourire à la femme, à la jeune fille et h l'enfant de la chaumière de droite, et de toutes les bouches humaines sortaient à la fois CCS paroles :

— A ce soirî

On sait déjà tout h fait ce que c'était que le père Cadet. On sait à peu près ce que c'est que Madeleine. Disons ce que c'était que dame Marie, Mariette, Quiot Pierre, Conscience et Bernard.

ou IL EST EXPLIQUÉ UE QUE c'eST QUE DAKE MARIE, HA- Rll^TTE, QUIOT PIERRE, CORSCIENGE ET BERNARD, ET 00 IL EST DIT UN UOT DE LA VACHE NOIRE.

Dame Marie était la femme du maître d'école; elle demeurait, comme on voit, juste en face du père Cadet.

Un jour elle entra, portant une petite fille de trois mois entre ses bras, dans la chaumière de Madeleine, qu'elle trouva vêtue de deuil, inclinée et pleurant sur le berceau d'un petit garçon de cinq mois.

— Eh! ma pauvre voisine, dit-elle, on m'apprend que votre lait est tari tout à coup : est-ce que c'est vrai? — Hélas! liion Dieu, oui, bonne chère dame Marie, répondit Madeleine, et vous l'entendez, pauvre petit Jean, éi

pleare parce qa'il â faim. •— Oh bient qae cela ne vous iiiqttîète pas, Madeleine, dil dame Marie, tieoreasement le Seigneur m'en a donné à moi pour deui, du iait, et voilà ma petite Mariette qui ne demande pas mieui que de partager avee son ami Jean.

Et sans écouter ce que lui disait Madeleine, elle prit le petit Jean dans son berceau^ s'assit dans la chaumière, ayant un enfant sur chaque genou, et a?ee la sublime impudear des mères qui savent que la vénération publiqua les garde, elle découvrit les deux globes de sa poitrine et donna un sein à chaque enfant.

Alors Madeleine tomba à genoux devant elle et joignit les mains en pleurant.

— Que fais-tu donc là, Madeleine? demanda la dame Marie étonnée. — J'adore une des trois. grandes vertus chrétiennes, dit la pauvre mère : j'adore la Charité.

Le petit Jean but tant qu'il eut soif à cette première eoupe de la vie, la seule qui ait du miel sur ses bords et point de lie au fond. . '

Puis quand il eut bu :

— lié, dit dame Marie, je revieadrai trois fois par jour lui en donner autant, et si dans les intervalles il pleure, vous m'appeHeres» Je nesuis pas loin, «et la bouteille est là'. ,

Après quoi elle remit le petit Jean dans les bras de sa mère, qui, le serrant contre son cœur, le recoudia toute jiieorante dans son berceau.

DIEC ET DIABLB, T. 4 . 'Ô

Hélas! il lui semblait, pauvre Madeleine, qu'elle allait moins être la mère de son enfant, puisque c'était une autre mère qui le nourrissait.

Maintenant d'où venait qu'elle pleurait, pauvre femme en deuil; d'où venait que son lait s'était tari tout à coup, pauvre mère désolée?

Guillaume, son mari, soldat de 92, après être venu passer quinze jours avec elle en allant de la Vendée en Italie, Guillaume avait été tué glorieusement en combattant à Montenotte.

Elle avait appris, trois jours auparavant, la nouvelle de cette mort par une lettre que Guillaume mourant avait fait écrire à sa femme par un camarade, et le coup avait été tel que son lait avait tari.

Depuis la veille, elle s'en était aperçue : d'abord elle ne pouvait croire à ce nouveau malheur; elle ne pouvait songer que le sein de la mère pût s'épuiser de lait tant que les veines de la femme n'étaient point épuisées de sang; mais les cris du pauvre petit Jean l'avaient malgré elle ramenée à l'implacable réalité.

Elle pleurait donc de douleur, et le petit Jean pleurait de faim, lorsque dame Marie entra, sa petite Mariette entre ses liras, et apaisa d'un seul coup la faim et la soif de l'enfant. ^

Maintenant, pourquoi appelait-on Madeleine Madeleine tout court, et appelait-o» Marie dame Marie? Ohî ce n'était point qu'eUe fùV ^èi«, <\\^«\V^ (ûl riche,

pauvre femme, aussi humble et presque aussi pauvre que la dernière du village; non : c'esl qu'elle était la femme du maître d'école, et comme le maître d'école, aux yeux des enfants, est un grand personnage, comme on appelait le maître d'école monsieur Pierre, on appelait sa femme dame Marie.

Tous deux, mari et femme, â'étaient crus riches un instant : ce fut Idrsque la vraie France, la France régénérée, la France populaire, déclara par la voix de la Convention que l'enseignement était un sacerdoce, et que le maître d'école, qui instruit le corps, était Fégal du prêtre, qui épure l'âme; ce fut lorsque pendant cette terrible misère de 4795 elle avait voté, le 25 brumaire an ni, sur le rapport de Lakanal, cinquanle-qualre millions à l'instruction primaire. Mais elle n'avait pas duré, l'austère et sanglante matrone. Le Directoire lui avait succédé; et que faisait au Directoire que les maîtres d'école eussent faim, et que ceux que le peuple paye le moins fussent justement ceux-là qui l'instruisent, c'est-à-dire qui font le plus pour son intelligence et sa liberté?

Dame Marie devint donc la seconde mère du petit Jean.

Jean grandit, moitié sur ses genoux, 'moitié sur ceux ' de sa mère; d'un autre côté^ Madeleine aimait Mariette comme sa fille : plus d'une foi% tandis que dame Marie portait Jean dans ses bras, Madeleine portait Mariette dans les siens; quelquefois l'une ou VawVrc^ \^^ ^^^VdSX. i»os deax : il y avaii un échange d'amouT enVt^ ça^ ^«JQ^^

femmes, sans que jamais ni l'une ni l'autre aient calculé laquelle était en avance, laquelle était en retard dans le compte mutuel de la charité.

La petite Mariette poussait comme une fleur des champs, comme une violette dans Therbe, comme un bluet dans les blés, comme une marguerite dans les prairies; elle appelait le petit Jean son frère, et le petit Jean l'appelait sa sœur.

Mais Jean et elle ne poussaient pas de la même manièrcy mais Jean ne parlait pas comme Mariette, nMis Jean ne paraissait pas vivre delà même vie que Mariette : Jean vivait d'une vie intérieure, singulière, presque Tégétative; Jean n'était pas un enfant de ce moAde, car ce qui récréait, ce qui amusait, ce qui réjouissait les autres enfants, ne le réjouissait pas, ne l'amusait pas, ne le récréait pas.

Voici à quoi sa pauvre mère, qui le regardait jtôtivent en secouant la léte^ quelquefois en pleurant, v^d i quoi jsa pauvre mère attribuait ee phénomène :

Quand Goillaume, en traversant la France, aprèfe être resté quinze jotirs près de Madeleine, Feut quittée pour rejoindre ison régiment, il se fit une grande tristesse^ dans le cœur de lu pauvre créature, comme si elle eèt pu deviner qu'elle venait de loir son mari pour la dernière fois et que Guillaume hi quittait pour toujours. La trlstesse, dans les cœurs purs, e'e«t la sœur de la religion. Pieuse, ioujours, Madeleine teàoviVA^L ^\\^^>^^^^^^

doooa à la prière et passa dans Tég lise tous les Instants <|ue lui laissait son travail.

Or, dans Téglise, il y avait un grand tableau qoi avait été donné à l'église par un riche abbé qui demeurali dans les environs, et qu'on appelait Tabbé Conseil. Ce tableau représentait Jésus au milieu des petits enfants, c'esl-4-dîre ime des plus touchantes paraboles de FÉvangile.

Tous les petits enfants se pressaient pour serrer tes genoux et baiser les mains du Christ. Un seul restait en arrière, jouant avee un gros chien.

Celoi-'Ci représentait une parabole non moins miséricordieuse que la première.

Le Christ étendait plus tendrement la main vers cet enfantque vers les autres. Il semblait lui faire signe d'approcher, lui aussi, comme les antres; mais une mère jalouse lui disait :

— Laissez-le, Seigneur, c'est un simple, un innocent, <iii pauvre d'esprit.

£1 Jésus répondait :

— Bienheureux les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur appartient.

Ceteniaot jouant tout seul avec un chien, ce stm pie, cet innocent, ce pauvre d'esprit, qu'une femme jalouse vaut éloigner de cette communion d'amour universel préchée par Jésus, avait toujours çréoc/^u^ U baooe Madeleiae; elle s'était prise 4i'\m^ %c\\à<^\N^

j)our ee pauvre délaissé, et quand elle priait agenooiflée devant ce tableau^ elle regardait toujours si Tenfant appelé par le Christ ne quitterait point sa place et ce gros chien avec lequel il jouait, pour venir, mèïé aux autres enfonts, recevoir la bénédiction de rUomme- Dieu.

Chaque soir elle se disait, le laissant ainsi isolé Join du Seigneur :

*- Demain, je le trouverai près de lui.

Mais le lendemain, son premier regard retrouvait reii> fant à la même place, et elle murmurait :

-^ Cher enfant, heureusement que le Seigneur a dit : Bienheureux les pauvres d'esprit, lé royaume des cieux leur appartient.

Que la science explique comme elle pourra ce phénomène si bien expliqué par la foi, mais lorsque Madeleine accoucha de Jean, elle s'écria en regardant son eu-' fant :

— 0 mon Dieu! Seigneur! m'avez-voos bénie ou frappée? mais mon enfant est tout le portrait du pauvre innocent à qui vous faites signe de venir à vous.

Puis elle ajouta avec cette foi sainte des mères :

— Oh! il ira, il ira, n'en douiez pas. Seigneur Dieu! et c'est moi qui vous le conduirai.

Et en effet, Jean, c'était l'innocent du tableau, sa

tête blonde et ses grands yeux bleus, qui ne semblaient

r/ffjj voir de ce qm se pass&il «lUlowt â^^ V&\, tn<0K<B2A sa

un voile était étendu entre le monde et son intelligence. La chose était si réelle, la ressemblance était si frap» pante, qoe chacun reconnut le petit Jean quand il sortit aoxbras de sa mère et que les bonnes femmes du village,: toujours prêtes à cette fausse pitié, plus douloureuse souvent que rindifférence, s*écriaient, chaque fois qu'elles l'apercevaient :

— Jésus Dieut pauvre petit, c'est tout le portrait de l'innocent du tableau de l'égliset

Madeleine souriait : à ses yeux Jean était le plus beau de tous les enfants, et elle ne permettait qu'à la petite Mariette d'être aussi belle que lui.

Cependant son inquiétude fut grande. Â un an le petit Jean n'avait pas encore prononcé une parole. Elle craignait que l'enfant ne fût muet.

Mais un jour elle fut doucement et grandement surprise à la fois. Gomme elle disait sans cesse : Mon Dieu! la parole à mon enfant! Mon Dieu! faites que mon enfant ne soit pas rouet! l'enfant se souvint du mot qu'il avait si souvent entendu, et souriant à sa mère, il répéta après elle :

— Dieu!

Madeleine tomba à genoux en s'écriant :

— Seigneur, je vous remercie, non-seulement de ce que vous m'avez exaucée, mais encore de ce que votre saintnom soit le premier qui ait été prononcé!

Le petit Jean, à partir de ce morn^uV, «.wkwvkw^^^

dont Jean couché sur la mousse ou appuyé contre un arbre, écoutait les oiseaux chanteurs, on eût crU; à le voir ainsi attentif et immobile, qu'il comprenait leur chant et qu'il eût pu le traduire et l'expliquer.

Et en effet, souvent la petite Mariette, qui n| comprenait rien à cette langue, demandait à Jean :

— Jean, quel est cet oiseau qui chante? Jean répondait :

— C'est un rossignol, un pinson ou un rouge^gorge, car Jean n'avait pas besoin de voir Toiseau qui chantait pour savoir quel était cet oiseau.

Et Mariette, voyant qu'il écoutait toujours, demandait :

— Jean, que dit-il?

Et Jean répondait :

~* Il remercie le Seigneur qui, pour lui épargner le long vol qu'il y a d'ici à la mare, a mis une goutte de rosée dans une feuille roulée.

Ou bien :

— Il remercie le Seigneur, qui a permis que Tépine du chemin arrachât un peu de laine aux moulons qui viennent de passer; car le temps où la femelle va pondre est venu, et de cette laine il va s'aider pour faire son nid.

Ou bien encore :

— Il se plaint de ce qu'un enfant du village lui a enlevé ses petits sans savoir de quel grain il faut les nourrir,

de aorte que ses petits vont mouTU ^e\^VBv.

Il en était de même pour les plantes, poar les herbes et pour les fleurs : jamais Jean n'eût inutilement foulé une plante aux pieds, coupé de Pherbe avec sa faucille^ ou cueilli une fleur; si pfar mëgarde il avait marché sur quelque i\0, ou rencontrait une tige sur laquelle on avait marché, il relevait la pauvre plante et lui disait, s c'était lui :

— Je ne t'avais pas vue, pauvre petite, pardonne-moi! Et si c'était quelque autre :

— Il ne faut pas en vouloir^ à celui qui t'a brisée ainsi, disait-il, car il ignorait que tu vis, que tu souffres, que tu pleures comme nous; mais il a brisé ta tige, il te reste tes racines, et de tes racines sortira une tige nouvelle qui, plus heureuse, grandira, fleurira, répandra sa graine autour de toi, de sorte que l'année prochaine, au lieu que tu sois seule et isolée comme aujourd'hui, tu auras toute une famille.

Il en était de même lorsqu'il coupait de l'herbe pour Tardif ou pour la vache noire, ou quand il cueillait une fleur pour mettre à la ceinture ou daqs les cheveux de Mariette.

S'il coupait de l'herbe, avant d'approcher la faucille de la touffe qu'il allait faucher, il lui disait :

— On sait pourquoi je te coupe, pauvre petite touffe d'herbe; ce n'est point pour te faire du mal sans but ou te détruire inutilement : c'est parce que Twi\\\,\^\i«i>\\ àff//êjv Cadet, et la vache noire de dame MîlW oiiW^vcx,

C'est parée que Dieu t'a faite pour les repaiire, pauvre petite touffe d'berbe, et pour donner à l'un la forée de labourer le champ du père Cadet, qui nous nourrit, lui, ma mère et moi, et à l'autre le bon lait qu'elle vend tous les matins aux châteaux eomme aux cbauiQièri^.

S'il cueillait une fléor, il lui disait :

— Tu sais, c'est pour ta sœur Mariette que je te sépare de ta tige; tu sais que le Seigneur t'a faite belle et parfumée, non pas pour que tu meures solitaire dans un angle de la plaine ou dans un coin de la forêt, mats pour que tu attestes sa grandeur au milieu des hommes dont tu réjouis à la fois les yeux et les cœurs.

Il résultait de cette faculté, qui semblait avoir été donnée à Jean par le Seigneur, d'entendre et de comprendre la création tout entière, qu'il était bien^ plus heureux de les relations avec les arbres, les plantes, les oiseaux, l'air du ciel, la pluie et le soleil, qu'il ne l'était de son contact avec les hommes : aussi, tandis que. dans leur langage arbres, plantes, oiseaux, air du ciel, pluie et soleil, disaient, les arbres en le couvrant de leur ombre, les plantes en lui faisant le chemin le pins doux, les oiseaux en l'égayant de leurs chansons, Tair du ciel en lui caressant le visage, la pluie en s'écartant de lui, le soleil en le réchauffant : C'est un petit angel les gens du village^ le regardant passer grave et silencieux à cet âge où les enfants sont turbulents et joueurs, les gens du village | //aassa/eni tes épaules, et avec Vac^TtX ^^\^ vVVv4 oq^did /û dén'ston, disaient :

— C'est un Idiot!

Et eependant^ eomme à toutes les questiofis qu'ils lui ftéressaietit il répondait juste, comme jamais il iravatt mealîy comme h tous il disait la vérité, qoe cette vérité tùi agréable ou non à entendre, au lien de l'appeler Jean ou le fils Cadet, ils rappelaient Conëcience.

Il en résulta qu'au l)Ottt d^un certain temps^ la petite Mariette, dame Marie, le père Cadet et Madeleine ellemême, adoptant pour eux-mêmes le nom sous lequel Jean était désigné dans le village, rappelaient Conscience eonne les autres.

El comme Jean trouvait que c'élait un beau nom, un nom selon le ccfiur de Dieu, il se déshabitua peu à peu d^e appelé Jean, et s'habitua à être appelé Conscience.'

GOMJUHT. BERNARD BT QGIOT PIBRBB COBPLtTftREIlT, l'oN JLA FÀMILUS au PtRB GADBT, l'AUTRB Là FABILLB DB DAVB XARIE, ST GOBHEflT CELLE-CI DEVINT VBOVE.

En 1805, Conscience avait alors dix ans et j'en avais trois à peine; en 480S, mon père quitta le chfiieau des Fossés» situé è un quart de lieue de la chaumière du père Cadet, pour aller demeurer à trois, lieues de là, dans un sBtre château nommé Ântilley.

Mon père, après la campagne àe« X\çft%, v^^\V^%\f^w\fc

du Saint-Bernard un couple, mâle et femeite, de ces magnifiques chiens dont les moines de l'hospice conservent avec tant de soin la race précieuse. Ces chiens étaient magnifiques de taille et semblaient des lions de deux ans. Au moment où nous quittâmes les Fossés puur Antilley, la chienne venait de mettre bas cinq petits; deux avaient été donnés, deux lui avaient été laissés, et le cinquième avait, avec cette cruauté habituelle aux hommes vulgaires, été jeté à la porte par le garde de mon père, nommé Mocquet.

Conscience, toujours pérégrinant, passa par hasard; il entendit les gémissements du pauvre petit, le ramassa et le transporta, non pas à la chaumière du père Cadet, il doutait avec raison de la générosité du vieux bonhomme, et craignait qu'ayant déjà Pierrot et Tardif, il ne voulât point sechargerde cenouvelbôte, mais à Tétable de dame Marie.

Tant que Bernard, Conscience avait ainsi par abréviation nommé le petitcfaien, tant que Bernard serait an lait, il n'y avait pas trop à s'inquiéter : la vache noire était là et les deux enfants réunis n'avaient pas grand'peine à obtenir de dame Marie, cœur pieio d'humanité, la portion de lait nécessaire à sa nourriture; mais une fois sevré, une fois grandissant, Bernard, avec sa taille colossale et son appétit gigantesque, devenait une lourde charge pour la maison.

iTimporte, Conscience résolut de risquAr Vittlroduction ^e Bernard dans la maison palerneWe.

En conséqoenee, il profita d'an moment où elle était vide, fit entrer Bernard, et comme pour le protéger contre le premier mouvement du père Cadet, il se plaça devant loi.

Mais ce ne fut point d'abord le père Cadet qui rentra, ce fut Madeleine.

Madeleine, en voyant Conscience debout appuyé sur son chien, jeta un cri.

C'était juste le portrait de l'innocent dans le tableau de l'église, et plus rien ne manquait à Conscience pour sa ressemblance avec lui, pas même le chien .

Madeleine était une âme croyante, elle voyait la main de la Providence partout; elle crut que ce n'était pas inntilement que ce chien s'était trouvé sur la route de l'enfant, et qu'il y avait presque un sacrilège, quand le tableau de l'église les réunissait en e£Bgie, à les séparer en réalité.

Restait le père Cadet; lui fairj adopter Bernard n*était pas chose facile : le père Cadet avait non-seulement le dédain, mais la haine des choses inutiles; de sorte qu'on craipait fort de lui voir repousser Bernard, qu'on le lui présentât, soit comme objet de luxe, soit comme chose de sentiment.

Heureusement, depuis quelque temps on parlait de vols dans les environs; heuretisement encore, deux ou trois nuits auparavant, le père Cadet crut entendre marcher dtossâ cour : on lui présent B«i!iW^ç/5s«!iX!&fc^«sN.

— iiâ —

gardien el comine un défenseur, el après s'élre fait convenablement prier, ii consentit à le garder, ce qui fut <ine grande Joie ponr Conscience el pour la peiite Marie.

C'eût été dommage, en eiTet, de séparer le (kkn de l'enfant, car ils étaient unis Tun à Tautre d'une merveilleuse amitié. Bernard surtout avait pour Conscience un attaeltenienl qui eût fait croire au sentiment que nous avons presque osé émettre au commencement d&ce Uvre^ c'est^'à-dire que les animaux ont une âme. L'âme de Bernard était sa reconnaissance pour celui qui lui avait sauvé la vie; celte reconnaissance se traduisait par une obéissance qui avait quelque chose de fabuleux. Sur un simple signe de Conscience, Bernard se jetait à Teau ou traversait le feu; quelque part qu'il se trouvât, ses yeyx ne quittaient pas les yeux de l'enfant; ils se fermaient un instant pour le sommeil, ils se rouvraient toujours dans la direction où se trouvait Conscience au moment de son réveil; on les voyail toujours ensemble, marcbanl côte à cole. Conscience laissant pendre sa main du côté où était le chien, el le chien léchant, tout en marchant, la. main ée Conscience.

Et c'était bien heureux que Bernard fût si doux ci MàX ainsi à l'enfant, car il était d'une force colossale, el ii fut devenu bien dangeretix, si un signe, une parole, un geste, ne, l'eûl rendu iooffensif mieux que la pilus solide muselière de fer.

Après Conscience, la personne que Bernard aimail te

mieax, c'était la petite Mariette; pais Madeleîoe, puis dame Marie; quant aux deox chefs des deux familJes, le maître d'école et le père Cadet, Bernard professait oavertement pour eux rindlfférence là plus marquée.

Puisque nous venons de parler du maître d'école, arrêtons-nous sur ce brave homme, qui, après avoir espéré un instant voir ajouter par la Convention quelque chose aux trois oaots francs qu'il recevait de la commune comme instituteur et comme chantre, avait été obligé de renoncer à cet espoir; déception qui lui avait été d'autant plus cruelle qu'il venait de voir sa famille s'augmenter d'an garçon, qui avait, recommandé tout particulièremcflt par lui au prince des Apôtres, reçu le. nom de Pierre, qui était déjà, comme nous croyons l'avoir dit, le nom de son père; ce qui fait que pour les distinguer l'on de l'autre, ceux qui parlaient le français de la ville l'appelaient petit Pierre, tandis que ceux qui parlaient le patois picard l'appelaient quiot Pierre.

Pour comble de malheur, quelque temps après la naissance de Feufant, maître Pierre tomba malade et mourut, de sorte que ks deux femmes se trouvèrent réduites à cent francs de pension, que par grâce spéciale leur fit Ja comr nuBe, «t au bénéfice qu'elles pouvaient tirer du travail de leurs mains. . •

CeLéyénement se passait en 1810 à peu près; Mariette avait qnloEe.ans et par conséquent élaU ^u i%^ ^^^\i^preBàn Ja perte irréparable qrfeWe laÀSBÀV, Ç*^\KSûfc*^

BiED ET DIABLE, T. \,

arrivait éwa tdus le» é.vëoeiiifiHts de qpieiqueinporlaiice, les doux maJaoos. se fiHidireot en une, et Mîidefeîne el GABsdaue^prftrenlIeur^acIdeKa doaleupdeleQvdvoisinS) afin que eelle p«rc fût moi os. lourde*

Mai» (ont en pleurani avee Marietle^ Comcienee avait IMuir 1» jeune fille et peur 1» mère des paroles de-eonM^ JatioA ai siflguKèremeàt. inspirées^ que parfois tes deux feauMS qui pteiffaies! easifiDUe^ levaienl de leuns ypmx leufs mouehoirs trempés de lanm», et r^ardaîeot si e'étaiitbieft ConaeieBce» c'est-à-dire^un pattvpe innocent, qoi venait de parier atasi.

Gi^âee à cette voix qoi semblair venir d'en baat, lear dopleur, sans dispan^Uve^entièrement^ perdlldosanaaser- Jnme^ etaup lM>atide^st]i mate, les ecMirs comme lesiba- >iU^ sons élret Uni ili'faili boiti dedeoil, n'avaient d^à pli]S43etteteii|iesombilé pav taqoeUe ffamlei symboilse 9^ m^teUe douleur.

11 y a une misérieordeditine! poar tels pauvres : au moBienl^oàMemallieitB nïenafNipp^^on croli noiihseele- M|0iM^qurneiréifiire0ine'pour9»te2siip^rte^ aiQiS'eiieoi^ '^% est vëfitableneit' insupportable : on eisaiaiw» ses msottraes^i pestenty etien: faisait; le compte on Mmii, 4Wvser demande où files nous eomMroBt tta^vie alors pah *rait réduite à des conditions impossibles; o» frémtran ettrant dansi iipellef^isteosa nouTelle qui semble prête à se resserrer autour deiROv»^ au pdint de finir par nous éitmfkf] puis les jc^urss'éeoaleiit) fes mois se sueeèdeat;

an 9eif» <to Is nafiBère mèmar semblent jdilKrde bienfait amies hispiraUDiie; on lète si souvent les yenx au ciel, que Veitfiïirk ^entrevoir DieOi Ohf (les k>rs le mal*heurta, 91 désespéré qu'il soit> est: pareil aa condamné q^mnmèttÊi à Péehafaudet qiri reneostre an roi sor sa fiNite; U oomprend qu'il ne peut; paa mourir,

Pw^ apk^airOir, autant «p'il était en lor, et saas se ijMler qu'il" eût eu cette infltteiKe^ oonsoié dé so» mieux les deuxi fensmes^ GoAseience comprit qu'il fallait les aider. Considéré même par le pore Cadet comme un être à^ part^ Conscience était à peu près: maître de son lempSi. Il ponvait donc l'enphrjrer comme il Tentendait àieorservieei D'sl>oré H donna à Mariette l'idée d'aller vcMlMr'à ItviHe nod^SBulemesMe lait de la vac&e noire, maieaneoMrcelurtdestvaichesdelaferraedoLongpré : il ibt ee^venuieÉirè: eHeet! ktimmère, jenne femme res^ lée^vevve amc'ûtt eftfanl de dnqon six nwts, ei qui ne pootsit pas s'occuper elle-même de tous ces détails, qu'il mPÊk'M' à Hfflnettoune^ remise d'un qiiarr par cbaque BiesiM«:q9'eHe i^adraîl; ptiis^ oofllme< Mariette ne poi^ ¥ailv mémoTaivec l^alde de» Consotenee^ porter unedoun zaine de mesures de lall à la ville> comme le: père Cadet avail besoin ée Pierrot ponr ses labours, et d'ailleurs, à l'exemple de la foirtni qai n'est point prêteuse,. il> était a^soE fttû prèk&ait^ GonscieRce,! avec deux vieilles roues de biouelteft, eomraençtr àr fabf iquer unt po^Vfô ^\\»x^^Vvv

ment, et accompagoé des deux enfants^ traîna sa charge \U quide jusqu'à Villers-Gotterets : arrivé là, Mariette, qui avait Tadresse des principales maisons de la ville etsurtout celle de l'inspecteur de la forêt, entra dans ces maisons et fit ses offres de service, annonçant que si Ton trouvait soii lait bon, elle apporterait tous les jours à chacune de ses pratiques la mesure qu'on lui indiquerait. Mariette était jolie à ravir, pleine de gentillesse avec son doux parler; son deuil la rendait intéressante : dès son premier voyage elle eut d'avance tout son lait placé.

Chaque mesure rapportait huit sons; il y avait huit mesures à la fermière de Loiigpré. Mariette avait une remise d'un quart, é'étiait donc seize sons de bénéflce; en outre, la vache noire fournissait deux autres mesures qui étaient la propriété pleine et entière de Mariette et de sa mère : c'était seize autres sous, c'est-à-dire trentenieux sous par jour, c'est-à-dire à peu près quarante-huit francs par mois.

C'était, avec les cent francs que faisait la commune à dame Marie, plus de six cents francs par an assurés au pauvre ménage, c'est-à-dire le double, au moins, de ce que gagnait de son vivant le maître d'école.

Tous les malins, à six heures, Mariette, Conscience, Bernard et sa diarrette partaient d'Haramont; on arrivait.à là ville au bout de trois quarts d'heure; Mariette entrait chez ses pratiques et mesurait à chacune son lait, tandis que Bernard, les yeux fixés sur Con-

— tri —

scieneei .comme pour iiii demander s'il était eoDtent de loi, tandis que Conscience seoriant à Bernard attendait à ] a porte.

£t Mariette était si gracieuse dans la façon dont elle mesQrait son lait, si jolie dans la manière dont elle recevait son argent, si reconnaissante quand elle faisait sa petîterévérence; il yavaitquelqaechosedesi original dans ce gros chien et ce pauvre idiot qui attendaient Mariette à la porte, car à la ville comme au village le jeune homme passait pour un' idiot, que si la fermière de Longpré avait en dix vaches au lieu de quatre, que si la petite charrette de Bernard avait été quatre fois plus grande qu'elle n'était^ et eût contenu quatre fois la m$me qoatitité de lait, Mariette n'en eiît pas rapporté une goutte au village d'Haramont.

Au retour, Mariette rangeait les mesures vides pour se faire une place au milieu d'elles, montait dans la charrette, et Bernard la ramenait sans fatigue, tandis que Conscience marehailauprèsd'elle.Âneuf lieures,les deux enfants étaient habituellement de retour.

Il en résultait que Mariette avait encore toute la journée poor travailler avec sa mère aux ouvrages d'aiguille on prendre soin de son petit frère.

Quand arrivait la saison de la faîne' , ce secours que

* La f^ine est le fruit dtt hèlre et coiiVX^TiV w\i^Vvc\^ iBâalmêQt meilleure que celle de \a noVx ou ^^VoS^^N-V».

le Seigneur luî-mèine tecorëe aux pauvres «ge» qm iia* bitenl les loKéte, «omme Jadis ëans le désert U actfonta la manne aux Hébreux^ c'était encore ConscieDce^ai ^t^ (lait Mariette â récolter ce fraît précieax; sealemaot, au lieu de laisser la jeune fille., comme ses eompagnes, •!»# cueillir la faine grain à graia, en usant ses g«aouaL«oatoe la terre, au lieu de la feeueiUir ]ui*inêtte de cette ïaçoiy il mettait dans la diarrette defievnardjinbalai etiwi van et s'achemifiait au plus profond de la Corel.

Arrivé là, il choisissait un bel arbre bien cipargé de fruits, montait dessus avec Tadi^^e, iirea^ue 4>agiljt4 d'un éeurewil, secouait les branekcs pour «n faire tomber la graine, puis, lorsque le tapis de verdure qui s'iéteodait an pied de l'arbre avait disparu «ras nne couebe de lai'* nés, il descendait, en faisait un tas i l'aide de sonibalat, et en moins d'une demi-heore trait vaoné Imite eette graine secouée par faii,

La graine vannée, e'est-Mire débarnassée des feaâlef sèches, des petits normaux de bois« de&eailleits vides, étaU mise dans la charrette de Bernard, praie d'un lit de ima^ gère, et rapportée à la maison.

La première nnnée où Gonscienee employa œtwocédéy dame Marie fit faire et vendit pour iient «îMioaiHe

et qui, lorsqu'elle est fraîche, est presque aussi douce que ITjuile d'olive.

francs d'Iimle de laue, mqaï porta, oette amiëe^là, le revenu de la petite chaumière idie droite è^irès de sept c«px dnquanle /ranes, e'est^à'^éire phis haut que celui éuipèraG«4el JiNHuéme, hieo qu^il tôt propriétaire à cette heure de six arpeols de terre qu*il ^it.parv«na, grikerattrlunier de Ptmrett, de Tahiif et de fci Noire, lequel loi 6leU cédé es éeiMBge idée services que rendail Genscieoce tm deja atomes, à rèidre des meilleurs 4a terriloire,.

Mais GoDscîeiiee avaitencore rêvé aolre chose, ihaimt rêvé de doter la maiseo où la bénédielioD du Seigneur semblait être entrée avec lui d'une ruche d'abeilles, et cela «depuis -qo. il #vait découvert dans on (ronc id'arbre cr^o&ioiile une laborieuse 4a«»iUe de ces aBimaax^ifio eonséqneace, avac les conseils du vannier, il dsessa une belle ruche, la recouvrit de paille dorée et attendit que ses abeilles dHa forêt essaimassent.

Alors il les suivit à l'arbre où elles allèrent se suspendre, et comme depuis longtemps il les connaissait, leur parlant à elles comme il faisait aux autres animaux, lorsque le moment fut venu pour elles de se détacher, il leur oovrit, sans supposer qu'une seule de ses petites amies songeât à lui faire mal, sa poitrine, en recueillit une partie avec la reine dans sa chemise ouverte, et, suivi de toutes les autres qui bourdonnaient et voletaient autour de tui, il traversa le village étonné au milieu de ce tourbWoff â*ailes, et arriva à la bfl\e twâv^ \l^^^^^ ^^\^

reine entra aussitôt, suivie de tous ses sujets^ comme dans un beau palais digne d'elle.

El, dès Tannée prochaine, dames Marie et Mariette eurent le meilleur niiel du village pour sucrer leur lait cl pour manger à leur déjeuner.

Mais ce que Ton admirait surtout, car l'Iiomme admire tout ce qu'il ne peut pas comprendre, c'est que, dès que Conscience paraissait au jardin, toute la ruche volait à lui, s'abattant sur son cou et sur son visage, butinant aux fleurs qu'il tenait entre ses mains et qu'il apportait à la reine, comme fait un adorateur à une majesté.

Et la reine, de son côté, se promenait gravement sur son doigt, secouant ses ailes diaphanes et frottant Tune contre l'autre ses petites pattes couvertes dp pollen des fleurs.

[>• flClS QDf SE PASSAIT AU VILLAGE D HARAMOIVT

Vers les premiers jours de 1810, un grand événement s'était accompli : un eufant du village était revenu de

rarmée avec ia eroix d'honneur et deax doigis de moins à la maîB droite.

Il élatt jedne, c'est-à-dire qu'il avait 25 ans à peine. Il avait son congé, deux cent cinquante francs desa croix, et trois cents francs de pension.

C'était on beau garçon, à la figure joyeusement épa- Doole, fort gouailleur, comme on dit dans cette portion de la France où les vieux mots se sont conservés dans loote leur pureté, avec des cbevenx roux et des moustaches ronges, toujours parfaitement cirées et relevées en crocs.

Il avait servi dans les hussards, et quand il rentra dans le viHage avec sa pelisse sang de bœuf à torsades jaunes, 60B dolman bleu jeté sur les épaules, son colbacb de fourrure, d'oQ pendait une flamme bleue, et son pantalon à boutons dorés, il y produisit une double sensation : d'abord comme enfant du pays, que les pères et mères avaient do plaisir à revoir; ensuite, comme beau garçon, que les jeunes filles avaient du plaisir à regarder.

Il s'était engagea dix -sept ans, -vers 1805; il avait fait la campagne d'Austerlitz, la campagne d'Iéna, puis enfin la dernière campagne, cette campagne si brillante qui se termine par les batailles d'Esling et de Wagram.

Dans celte dernière bataille, au moment où il chargeait avec son escadron sur un régiment d'infanterie, it avait reçu une balle qui foi avait brisé V\n&^\^\\^ \{i^* à/ag delà maio droite; il avait fallu tes \^\ w>y^^t^ ^\>

daas Hflipossiliiliié.où Wk voyait d^ lAnir diaonamm sabre, son colonel, qui Tavaii plus d'un^ foU nswiirQlié sous le feu, il YaU demandé^lotonu pour lai trois «dioses que le brave garçon avait iMeo méritées : la iCcoo, ««iw pension el son congé définitif. Slai^ tout ^ le rc^reiUoi comme brave soldat sousile feUyfiesoffîeipraJiitiérievrs Viàv^mi mom rfigretié comme çmmfiiifi^ En «8iBt^ Basiieo, c'était son nom, avait fine tendance irrésistjbk vers le calxaret, et k peiae Qastian avail-Âl {bu éma verres de vin, qm de i^ïuailteiif il deiKeimt iqjmMmr,^ et qu'il était bien rare qu'après être entré dans ce tfr baret, bra^ dessua, bra3 dasao»» -avec .yt^ rcanaradct, il iifen sortît pas pour aller, séance tenante, derrière fwlqo^ baie ou le long de quelque nw s^e cpHper l^^i^ifii^fimm lui.

Bastion «connaissait luMotaie sop malheAPeitx Mnetère, mais comme il avait pensé qu'il \m 9<u>ajt trop Iftng et trop difficile de s'en corriger, il avait préféré «cnUlirer avec acharnement l'esp^n et la paÂnIe, «e ^i Uiif^'ii était arrivé i niif isertaiae force dans fartée J'f»erîmet^ Il en résultait qi»e les jcouijks de maïK^hette et les baMr^ an visage, loujoars très^^communs dans les régimeote4p«| l'arme est le sabre recourbé, -étaient plus communs eu* eore dans le r^imept où servait Bastien que dana Miçon antre.

Jl va saas id^reqtie laplppart de ces balafres^ de içai^ coups de manchette étaient du fait de Sastien.

Célaii lu ^flse ftour laquelle BesUcn, fort regretté «omaie séldaty émit mioihtteiHlDdlns.ragfelté ooqiineca-^ marade.

Ce qui n'empêchait pas que ses camarades ne loi enssent fait One f[raii4e léte an mofBéQt où il avait qaillé le régioieol; iiais pêuMHre amei la /été aV vait été si brillante et si cordiale «foe {tane qa'il le ^êHrtait.

An moment de ise sé^ajner pour Ipiûonrs, oi oublie bien desdioses^et fl'onavaUipu ranarquery àiPfaonneiir do pea de raaewie du soldat Iraoçais, qûh c^étaieot Jes idos manchettéB et les pto batifrés fj/m avAient été les plus tendres pour Bastien.

Baelleo avait 4one quille Vienne, où se passait ce dîner d'adieu, avait donc traversé une partie do Tyrol ei delà SjBÎeee, était 4iooe reoti^ en Franee, et, enfin, étail apparu à l'entrée du viHage d'Haraffiont eomme le dieu 4e la guerre en pei^sonne.

Noos avons dit <|uel effet il avait produit.

Mais, faébifr! au milieH de la sensation générale, Bastien «ker^aâ en vain ces douées caresses, sans iesquellea il n'y a pas de irrai bonheur en ce monde, l'étreinte et les baisers d'un pèife et d'unie mère.

Bastien, orphelin dès sa naissame^ n'avait jamais connu cette suprême douceur, et h résdution quii avait prise de s'engager avait sans doule Vi^w^ ^ tKXxv^^ iemeoi.

Âo reste, 4!omme on le voit, Bastien n'ayaitpas perda COI) temps; il revenait riche, relativement, poisqa'il avait quelque chose comme cinq cent cinquante livres de rente pour toute sa vie.

Avec ce premier fonds, Bastien^ à son choix, pouvait, on vivre sans rien faire, ou ajouter encore à $on bien-être en faisant la moindre chose.

Mais Bastien n'avait pas pris Phabitude du travail au régiment, de sorte qu'il ne voulut adopter aucun métier et se contenta d'entrer chez le voisin Mathieu, qui peu à peu, s'arrondissant toujours, était devenu un gros propriétaire, pour avoir spécialement soin des chevaux.

Cette besogne lui allait, à Bastien le hussard, comme on rappelait; c'était une besogne qui lui rappelait l'escadron, et Bastien avait tout dit, quand serrant les dents et avançant la mâchoire inférieure, il avait dit, en appnyant sur l'r de façon à faire basculer le mot :

— Oh! le rrrégiment, c'était ça le plaisir!...

La phrase n'avait pas grand sens aux yeux des autres, mais il n'en était pas de même aux yeux de Bastien à qui elle rappelait toute une série de souvenirs d'amour, de duels, de bons dîners, de grandes batailles et même de ces mauvaises heures qui, lorsqu'elles sont passées, ne sont pas toujours celtes qu'on se rappelle avec le moins de plaisir.

Puis, comme ceux qui entendaient pousser cette excla-

malion le regardaient avec des yeax étonnés et interrogateurs :

. — Oh! voQs ne pouvez pas savoir, vous autres péUns, disait-lL

En effet, les p&ûnsn^eussentpu safxnr que si Bastien eût di^igné leur apprendre^ et Bastien ne daigna jamais; de sorte que l'on ignore toujours dans le village d*Haramont ce que c'était que ce plaisir dont parlait si cbaleurensement Bastien.

Bastien, nous Pavons dit, avait produit une profonde impression sur les jeunes Haraoïontoises. Bastien était jeune, Bastien était riche, Bastien était beau garçon, Bastien, en outre, avait la croix, récompense qui n'était pas prodiguée à cette époque. C'était plus qu'il n'en fallait pour tounier bien des têtes villageoises.

Et cependant Bastien était loi» d'avoir déployé tontes ses séductions, Bastien ne s'étiiit pas encore révélé comme danseur.

Ce fut le diiçancfae qui suivit son retour que celte grande exhibition du talent chorégraphique de Bastien fut pro* diiile. l«es arts se touchent, les talents se donjient la main. Bastien était un danseur achevé comme il était un maitre d'armes accompli.

Ep dansant à cinq cents pas du village sous les premiers arbres de lalorêt, dans un rond naturel formé par 00 cercle de hêtres immenses j on d«Ci^\\Vv^t "o^ temw batta avec ^'m par le ménéVnw ^\!l h\Va%^^ «Cf^^-

en éehao0s de ee ir&vati de la semeiae, levah sur chaque cavalier et par chaque contredanse un impét d'un

Quand, le dimanche qui suivit le retour de fiastlen, 0» le tH de loin s'avancer vers la salie de dai^e^ vêtu da 80O brillant costime, avec ses botifc» é^eroirNféeset bieoic#écs à FoBuf, seis tresses pendantes de eftaqu^cdté éa^yètà^t, sas bnu arrondis/ et sa détwreh^ s«péifhflP>ment dandinée, tous les regards se tournèreal veris Yii4 el afleBdlrent tvee eorieaité..

En eibt,. le jugemeal déÉniHf n'était pas enedre porté SUT' Datlieii par les jeunes iUos. Il leur restait à voir eommoit dansatti Bastien, qui d ailleurs faisait si bien toai ce qai'ii' faisait.

Puis chacune était curieuse dé savoir qui Bastien ioviteraitla premièref.

Bastlen s^apfifpciiaf d^«ae bdié jeas^ ffHè nommée Catherine, brune à l'œil noir, au sourcil arqu(^, à là tttiffè eaanfanée, qui' avait été dan» la grande ville, comme on dit.

En etfèt, €atfterine, qui était entrée au servfee d'ime dama nôblia' des entrons, Favaiirsuivfe' b Pafria^ pafs au bout d'un an était revenue^ un* ptna pâl^ aor peu maigne, nMi» avec uneœntâftoa da^ looi# q#aM^ avait plaeés sur pranière hypothèqae: dans Pémde de" mai^ tre Niguet^ eti qui lui rapportaiafft^ iM^vingt' boMtes N^ vres de rente.

D'oà^ te&aieiit ces eent loaisf

eatherineleof afvait troai^ iD€f explication : sa maiiresse avait fait une maladie dafigemiae peRdant la«- ^acUé, elle Gatlieiiiie^ t*svaitSDf|fiiée'ayeelaiHrdèdévoaemeot, que, de rMw k la santé^ elle lui avait fait cadeau deciaeeotiloalsr,

JMalheureusemenl pourCatherine, toat le moMte u'ajoulaH pas foi à eelte bislolrey si liv^étiieiise qu'ellefût : en eflety une seule objection la battait en brèche.

Oi» demaMtaità CaCberiue eommeiifr il-se faisait qa^elle «mitquiiQé «i«»maîtpe8se si recoiinatasante el^ si gêné* reuse.

toà <|BOi Gaiberfnea'avait jamais puréponi^re astre ehos% sinon quey s^nn«yanida villa^^ elle y étaH rêve ane.

De sorte que boaucoap doMalent^ que telle fiîthi soarce de {«petite fortune de €atbepine.

Il y avait plus : quelques-uns non-seulement doutaient ^oe œite soai>ee fût oeHe q(^^aecusatt Galhei^ine, mata encore ils lui en> aasignaient) une autre*.

itodis^iit'qii» ee n'étais pas s«i< mailfeme^ mai^ elle qui aiwlt feilmienyallidie'danigeMase: lai preuve étaH^sa pàhrar elaaaKNgPeor en revenanti aui viltagr.

Pois ils aioatawot qu^oes^eentlomt^ placés cbez maître Niguel^ GatterJoe nettes tentit pas dt- lia reeontttlssaBoards tanbareime^ mais de la'HbéfttUié^ Iayci«:^

Et il faut le dire, comme celle lradlV.\ow,^\ xaaLVm^^vNR

qu'elle fût, expliquait le retour et la fortune de Caifaerioe plus clàireittent que l'autre, c'était celle-là qui était la pins généralement adoptée. ,

Il en résultait que, malgré l'agaçante beauté de Catherine, que malgré les cent louis si justement placés sur première hypothèque, aucun jeune garçon du village ne s'était encore ofTert pour épouser Catherine.

En échange beaucoup s'étaient offerts pour lui faire leur cour.

Mais Catherine s'était prononcée, déclarant qu'elle était honnête fille, et qu'elle n'écouterait que celui qui se présenterait la plume du contrat de mariage à la main.

Ce qui faisait dire au meunier de Wuala, esprit goguenard s'il en fut, que l'oeuf de l'oie qui devait fournir celte plume-là n'était pas encore pondu.

Bastlen s'approcha donc de Catherine, la jambe en avant, le bras arrondi, et lui tendit une main gantée de chamois.

Catherine accepta cette main avec un sourire de triomphe, et prit place dans le cercle avec Basilen.

Bastlen, pendanl la ritournelle, déboucla son ceinturon, et déposa son sabre et sa sabretache aux mains du fils du ménétrier^ chargé, dans l'entre-deux d'une figure à l'autre, de percevoir la recelte, et cela avec autant de grâce et de dignité que Mars prêt à danser avec Vénus en eût mis à déposer son épée et son bouclier aux mains de TAmour.

On attendait beaucoup de Bastien; mais, il faut ledirCi Baslien dépassa toutes les attentes, astien avait un pas pour chacune des quatre figures dont se compose la contredanse complète. C'était, en entrechats et en pas d'été, en pas de zépbir et en flicflac, des gigotements comme non-seulement les Haramontois n'en avaient jamais vu, mais encore comme ils ne se doutaient pas qu'il en pût exister. Aussi se pressa-t-on pour voir danser Bastien de telle façon, que lui-même fut obligé, malgré ce qu'un pareil triomphe avait de satisfaction pour son amour-propre, de prier ses compatriotes de lui faire un peu de place s'ils désiraient lui voir continuer ses exercices.

On se rendit à cette prière dont on reconnut la justesse, et Bastien termina sa dernière figure par deux ou trois entrechats si bien enlevés, si bien battus, que la galerie éclata dans un unanime applaudissement.

Bastien conduisit fièrement sa danseuse à sa place et chercha, dans le cercle qui l'environnait, qui il honorerait de sa main pour une seconde contredanse.

An haut du talus, ne se mêlant point aux danseuses et arrêtées là par la curiosité, se tenaient dame Marie et Mariette. Bastien -aperçut la douce et suave figure, etsans s'inquiéter de la couleur de la robe qu'elle portait, il s'élança vers elle, et de son langage le plus fleuri :

— Mademoiselle, voulez- vous bien me faire cj^Vs\\<^^ m'accof d^r Ja procbaiae con Iredanse^.

if/BP ET DIABLE, T. 4 . ^

Marietl« roujfty ctp tout ces regards ^ni soivatent Baslien ^ tournèrent vers elle.

^ Mercil monsieur Baslien, dit«elle; mais vous pou- Yez voir que je suis de deuil de moa pauvre père. — Akl c'est que vous voyaal vous approcher de la danse, voua cofliprenez, mademoiselle, ditBaslien en se dandinant el en faisant ses plus doux yeux. -^ Vous avez raison, M. Bastien, dit Mariette, c'est moi i^i ai eu tort de ve« air, le ee^r et les babils tristes, li oi^ l'on s'amuse. Voulez-vous venir, ma bonne mère?

El elle emmena dame Marie dans le cbemtn qui s'éloignait du rond de daase, et s'enfonçait dans la forêt

— ObtohtditBaslien, la petite Mariette a doue changé; de nom en mon abseuicei il me semble qu'elle s'ap^le mademoiselle Pincée.

Mariette n'entendit point ce que disait Bastie», mais quelques personnes enlendireni, et au nombre de ces personnes fui Conscience.

Conscience, si pen de cas qu'il fît de la dansa, était étendu sur le talus opposé à celui où se tronvail Ma-^ riette; soi gros ebien était couebé près de Lui el lui servait, comme d'babitude, tantôt de dossier, tantôt d'o^ reiller.

11 regardait Mariette par^dessus danseurs et danseuses, et il oubliait tout cela en la regardant, garçons et jeanea filles sautant en mesure ou à peu près, ménétrier frappant du pied et violon grinçani à qui mieux mieux.

il avait un instant, comme tout le monde, regardé Baslien, et Tavait plaint, du fond du cœur, d'être obligé de danser d'une façon si fatigante, car il ne comprenait pas qu'un homme se donnât une telle fatigue, et remuât les jambes d'une façon si ridicule, sans y être forcé par quelque loi, par quelque contrainte, par quelque obligation inconnue.

Quand il vit Bastfen quitter le rond de danse et s'avancer du côté de la jeune fille, il se souleva pour le suivre des yeux avec une certaine inquiétude. Il se doutait de l'intention de Bastien, et il eût va avec une grande tristesse Mariette se donner en spectacle avec un homme qui dansait d'une façon si opposée à celle dont dansaient tes autres garçons du village.

Aussi, tout éloigné qu'il était du groupe, cette faculté dont 11 était doué de percevoir les sons les plus lointains lui permit-elle d'entendre et la demande et la réponse. Il trouva que Mariette avait très-bien répondu et que Bastien était on impertinent, ce qui ne lui parut pas extraordinaire chez un homme qui naturellement devait se trouver un peu hors de lui après l'exercice exagéré auquel il venait de se livrer.

Il le plaignit donc an lieu de le blâmer, et, se levant^ il se mit, suivi de Bernard, à suivre Mariette.

SUITB DE ex QUI SE PASSAIT AD VILLAGE D BARAHOUT

DE 1810 à 18U.

A partir de ce moment^ Baslien te hussard fut posé par toat le viJiage : près des femmes, comme le parangon d'élégance et -des bonnes manières; près des hommes, aa contraire, comme l'être le plus désagréable qu'ils eussent jamais vu.

Les seuls qui avaient échappé à celte sympathie ou à cette antipathie étaient Mariette et Conscience.

 Mariette il était resté indifférent.

Conscience le plaignait.

Conscience eût volontiers été d'avis du dey d'Alger qui, assistant à un bal magniGque dont le maître faisait les honneurs en dansant et en valsant comme le dernier de ses invités, le fît appeler pour lui demander avec une curiosité pleine de bonhomie :

— Monsieur, comment, étant si riche que vous paraissez rétre, vous donnez-vous la peine de danser vousmême?

Mais bientôt la danse ne suffit plus à Bastien; la conquête de l'Allemagne avait fort introduit le goût de la valse dans les rangs de l'armée française. Bastien introduisit la valse dans les rangs des jeunes filles d'Haramonl.

Pour en arriver là, Baslien s'établit professeur de valse, mais pour les femmes seulement, bien entendu.

11 en résultait que les hommes, à qui Bastien se gardait bien de donner le moindre renseignement sur la manière de pivoter en trois temps, laissaient à l'endroit de la valse le champ libre à Bastien, qui, pareil à un pacha d'Orient, n'avait plus qu'à jeter le mouchoir sans crainte aucune de rencontrer une concurrence.

Les paysans avaient voulu réclamer, mais Bastien s'était retourné au bruit, avait retroussé sa moustache en tire-bouchon autour de son doigt, en disant d'une façon qui n'appartenait qu'au corps élégant des houssards : S'il ous'plaît? et tout était rentré dans l'ordre.

Mais ce n'était pas seulement comme danseur que Bastien avait conquis toutes les admirations des belles Haramontoises, c'était aussi comme cavalier : Bastien mon* tail à cheval comme un hussard de la garde, c'est-à-dire avec une rare perfection; et comme il avait la charge de veiller sur les chevaux, il ne se privait pas de monter les élèves du père Mathieu, et d'aller faire à poil nu, comme un soldat antique, des promenades dans les environs, ayant soin de choisir de préférence celles pour lesquelles il lui fallait pasier et repasser par le village.

Mais, chose étrange! recherché par toutes les belles filles du canton, mieux reçu que les autres jeunes gens do village par Catherine, qui parais^aW. ^\^v^%^^ \ \%noDcerpour lai à ce grand rigorisme ïïvaV\\mom\ ^^^^

affectait à l'endroit des autres, il semblait qne tout eeta lui était isâiffërent, tant qu'il ne surprendrait pas un regard de Mariette, le suivint an rond de danse on caracolant sur an cheval.

Aussi pins le cheval ^«'il montait était rétif et mal disposé, plus il le poussait du côté de k chaumière de dame Marie, afin que Mariette fût témoin de la forc^ et de l'adresse que déployait le moderne Alexandre à dompter le nouveau Bucéphale.

Quelquefois son intention était récompensée à moitié : Mariette le regariail par cnriosité; et Gonseienee, qui le regardait aussi parce que Mariettele regardait, se demandait toujours comment, au lieu d'employer l'éperon et le mors pour réduire l'animal rétif, il n'employait pas ce secours si simple de la parole, de la parole avec laquelle, lui Conscience, faisait en quelques secondes faire aux animaux les plus entêtés tout ce qu'il voulait.

De son côté, Bastieo, soit qu'il bentît qu'il y avait un grand amour pour Mariette dans le cœur de Conscience; et une grande tendresse pour Conscience dans l'âme de Mariette, Bastien n'aimait pas Conscience; quand nous disons n'aimait pas, hâtons-nous de direquecette absence de sympathie n'allait pas jusqu'à la haine. Conscience était si doux, si bon, si inoffènsif, que personne ne haïssait Conscience; seulement Conscience déplaisait à Baslien, eo/nme déplaît une chose qu'on rencontre sur son ebemia, ua ol^tacle qui gène.

Aussi Bastieii Ae mli&qfiait jèllHiis attd o^sion de railler GonseieiMe^ ete'était sartout la douceur angélîque de Cooseienoe qui, aux yeux de BasUen, s'ofllrait eomme de la pnsillaoimité) c'était cette angélique douceur qui était tout particulièrement fobjet des railleries de fiastien.

Puis Gonsdenee nVkait pas danseur, Gonscteuce n'était pas cavaiier, Cooscieneé n'était point prévôt, trois arts ignorés de Conscience, et dans lesquels nous avons eoAstaté la supériorité de Bâstien.

Aussi Bastieft raillait Conscience, non-seulement sur ce qu'il était, niais encore sur êe qu'il n'était pas.

Il va sans dire q«e Conscience écoutait toutes les railleries avec un calme inaltérable.

Cependant il arriva an jour une aVÊniure qui donna à réfléchira Dastien.

Comme Bastien avait dans tous les environs la réputation d'un grand dompteur de chevaux, lei fermiers ou les propriétaires des environs qui avaient des poulains indociles ou des chevaux rétifs envoyaient chercher Bastien, et Bastien, en deux ou trois séances, réduisait tFardiBaire les rebelles comme eût pu faire Baucher ou Franconi.

Un jour on avait envoyé chercher Bastien pour lui faire monter un cheval que venait d'acheter un fermier ^des environs, nommé M. Destournell^s. C'était le di^ manche, et Bastien, orgueilleux comme d'habitude,

voulant se faire un triomphe public de sa supériorité ^n équitalioD, avait clioisi la place du village pour manège, et j)onr heure de ce travail celle de la sortie de l'église.

Au moment où les premières jeunes filles^ celles qui sont toujours les plus pressées de retrouver le jour, la liberté et la parole momentanément perdue pendant ie service divin, commençaient d'apparaître au seuil de l'église, Baslien apparaissait de son côté sur son cheval rélif, à l'embouchure de la rue donnant sur la place.

Le cheval, pour venir de la ferme à la place du village, c'est-à-dire pour faire une demi-lieue environ, avait mis près d'une heure, contenu qu'il étai^ par son cavalier qui ne voulait rentrer ni trop tôt, ni trop tard, mais à point.

II en résulta que le' cheval était blanc d'écume, qu'il avait les yeux en sang, et qu'il soufflait le feu par ses naseaux.

Arrivé sur la place du village, c'est-à-dire sur un terrain digne de lui, les exercices commencèrent.

La victoire parut d'abord se déclarer en faveur de rbomme, mais soit que le cheval sentît en lui cette dignité instinctive dont parle Buffon, soit qu'il n'eût supporté tous les fronts que lui infligeait Baslien depuis une heure, que pour en tirer à la face de tous une vengeance éclatante, quand le cheval vil les marches de l'église garnies comme celles d'un théâtre, les fenêtres vivantes comme les loges d'un IhèàVre, \\ com\!{i^tk^^>vYi^

série d*êcarts el de ruades qui se terminèrent par un saut de fflouton si inattendu, que, si bon cavalier que fût Baslien, force lui fut de vider les arçons et d'aller rouler à dix pas en avant de sa moulure, le nez dans la poussière.

Quant au cheval, à peine fnt-*il débarrassé de son cavalier, qu'il fit une tête à la queue et reprit au grand galop le ehemin de son écurie.

Cette chute fut Tobjet d'une grande risée pour ions les jeunes paysans, qui, nous Favons dit, éclipsés sans cesse, supplantés sans cesse par Bastien, ne' lui portaient pas une vive sympathie; lorsque Ton vit que Bastien, au lieu de se relever avec la rapidité que Ton met en pareille circonstance à se retrouver sur ses pieds, quand on vit, dis-je, que Bastien restait immobile, étendu à l'endroit où il était tombé, on comprit que la tête ayant sans doute porté, il y avait eu choc, et que le choe avait produit Févanouissement, et Ton courut pour lui porter secours.

On ne se trompait pas : Bastien était non pas évanoui, mais étourdi.

On le releva, on lui fit boire un petit verre d'eau-devie, on lui soujQQa au visage, el Bastien ouvrit les yeux et la bouche en même temps :

Les yeux, pour les rouler d'une manière féroce autour de lui en cherchant son cheval;

la Ifoacbepoar éclater en juremenls, en YAîk^^Xv^^^'^

qui apprirent aux paysans d'Haramont combien ia langue des camps est plus riche que celle du village.

Mais tout à coup ses yeux s'arrêtèrent et sa bouche se ferma comme s'il eut yu la tête de Méduse.

C'était pis que cela.

C'était Conscience quî, par la même rue témoin de sa fuite, ramenait le cheval rétif; il était monté sur l'animal^ redevenu aussi doux que l'âne paisible sur lequel notre Seigneur fit sa royale entrée à lérusalem, et comme il tenait à la main un rameau vert rappelant la palme sainte, comme ses pieds pendaient en dehors des étriers, comme ses yeux étaient bienveillants, comme son sourire était doux, comme tout le monde s'écartait pour le laisser passer, sa ressemblance avec le divin modèle était aussi grande que peut l'être celle d'un pauvre mortel avec un Dieu.

Quant à Bastien, il crut un instant être sous l'empire d'un songe : il se frottait les yeux, il prononçait des paroles inarticulées; il voyait s'approcher de lui cette calme et vivante réalité, comme il eât tu venir une fantastique et effroyable vision.

— Monsieur Bastion, dit tranquillement Conscience, j'étais sur la route de Longpré, j'ai vu votre cheval qui se sauvait, j'ai craint que vous n'en fussiez inquiet, et je vous l'ai ramené.

Tout le monde éclata de rire, excepté Bastieo. Coft* science rei;arda tout le monde d'\i\i ^\x ^\fi>t^^^/'\^<t^ comprenait pas pourquoi VouWe moïkdft m\V*

II rougît, descendit de cheval, ea remit la bride aox mains de Bastien, et la main appayée sur la tête de Bernard, il alla se ranger à quelques pas derrière Mariette, qui, sortie de la messe la dernière de Tégllse avec dame Marie, regardait tout cela sans trop être au fait encore de ce qui s'était passé.

Bastion oabKa de remercier Conscience, senlement; impatient de reprendre sa revanche, il s'élança sur le dos du cheval. Mais on eût dit que le diable, que ranimai avait un quart d'heure auparavant^ au corps, avait été exorcisé par Conscience. Le cheval se soumit à son cavalier sans se permettre une courbette, sans risquer un écart.

Bastien ramena à M. Destournelles son cheval parfaitement dompté.

Il va sans dire que Bastien se garda bien de raconter dans tous ses détails la manière dont il était arrivé à ce résultat, qui lui fit le plus grand honneur aux yeux de M. Destournelles.

Seulement il ne se rendit jamais compte du procédé employé par Conscience pour dompter un cheval qui venait de le désarçonner, lui, Bastien, et comme il était trop fler pour demandera Conscience son secret, comme, le lui eût-il demandé, Conscience eût été bien embarrassé de le lui dire, le résultat, tout en demeurant patent» laissa la cause daji5 /'obscurité.

Ua autre événement am'va encoTe, (\wV, tfcWft ViVi \^

grand désespoir de Bastien, le fît l'obligé de Conscience.

Outre la danse, l'escriine et Téquitalion, Baslien callivait encore la chasse; avant de partir pour Tarmée, Baslîen avait été un des plus fins braconniers qui existassent; depuis son retour, grâce à sa croix de la Légion d'honneur, symbole fort respecté à cette époque, il chassait à peu près où bon lui semblait par les territoires d'Haramont, de Longpré et de Largny.

Une difficulté s'était présentée d'abord : l'amputation qu'avait subie Bastîen de l'index et du médium de la main droite lui rendait au premier abord l'exercice du fusil impossible; mais au lieu de s'entêter à tirer à droite, Bastien apprit à tirer à gauche; ce fut l'affaire d'un mois à manquer d'abord tout ce qui lui partait, puis les trois quarts, puis la moitié de ses coups; enfin il arriva de même force à gauche qu'il tirait autre fois adroite, c'est-à-dire qu'il redevint un des bons tireurs du canton.

Une des chasses favorites de Bastien, parce que c'est d'ordinaire une des plus giboyeuses, était la chasse au marais. " -

Le marais où il chassait le plus volontiers, attendu qu'il n'y avait guère qu'un quart d'heure de chemin pour y venir d'Haramont ou de Longpré, était le marais de Wualu.

C'était là que demeurait un autre fameux chasseur, le malin meunier qui s'était permis à l'endroit de la belle Catherine la plaisanterie de l'œuf d'oie non encore pondu.

Cette plaisanterie, Bastien la connaissait; mais an lien de s'en fâcher, il en avait ri plus d'une fois, ri avec celui qui l'avait faite, ce qui prouvait que ce n'était pas encore lui qui présenteraità la belle Catherine cette plume malrimoniale après laquelle elle semblait attendre avec tant d'impatience.

Le meunier et Bastien étaient donc les meilleurs amis du monde, et le moment de la chasse venu, ils chassaient trois ou quatre fois par semaine, tantôt ensemble, tantôt séparés.

Uo jour donc que Bastien chassait seul dans les roseaux d'un immense étang, qui s'allonge du nord au sud dans la vallée, et qui est dominé par une chaussée sur laquelle est bâti le moulin, une bécassine lui partit, qu'avec son adresse habituelle il abattit après son troisième crochet.

La bécassine tomba, mais tomba dans l'étang.

On connaît la répugnance qu'a tout chasseur à laisser perdre son gibier; cette répugnance était plus grande encore peut-être chez le vaniteux Bastfen que chez aucun autre; il résolut donc d'avoir sa bécassine, à quelque prix que ce fût.

Dans ce but, il posa son fusil à terre pour se faire un secours efficace de ses deux mains et commença de s'avancer avec précaution sur le terrain tremblant qui borde les étangs.

Arrivé à l'extrémité la plus avancée, il était encore à huit ou dix pieds de sa bécassine.

Bastîen, qai était si bon chasseur, si bon cavalier, si bon maître d'armes, Bastien avait un vide dans son éducation, Bastien ne savait pas nager.

II n'y avait donc pas moyen que Bastien se mît à la nage, ce qu'il n'eût pas manqué de faire, n'eôt-if été que nageur de troisième ordre, pour aller chercher sa bécassine puisqu'il n'était pas nageur du tout.

Dans ce moment, Bastien eût bien certainement donné un de ses autres talents au choix pour être nageur.

Il n'en résolut pas moins d'avoir sa bécassine.

Heureusement l'étang de Wualu n'a pas de courant, l'oiseau demeurait donc à la même place.

Bastien jeta les yeux autour de lui et avisa un saule; il alla à ce saule, en cassa la plus longue branche et revint à l'extrémité de son mouvant promontoire.

De là, en ajoutant la longueur de son bras à la longueur de la branche, il atteignit presque la bécassine.

Il l'atteignit même.

Seulement l'extrémité de la branche était si pliante qu'elle n'avait aucune puissance pour ramener l'oiseau à lui.

Il s'agissait, par un miracle d'équilibre, de gagner cinq ou six pouces en se penchant en avant.

Bastien se pencha, Bastien se courba, Bastien décrivit un demi-cercle.

Enfin, Bastien fit un si grand effbrt, que la tête, comme on dit, emporta le eorps^ et que Bastien fit un Plongeon.

SastieQ comprit à l'insiaot même la fonséqaenoe de celte chuAe.

Il y avait dix é parier contre on qu'il était sa homme Doyé.

Au&si, quelque court que fût le moment qui lui était dena^, il en profita pour jeter on cri de détresse, que la situation dans laquelle il se trouvait rendit on ne peut plus lamentable.

Par bonheur. Conscience, revenant de Vauriennes, sul* vail la chaussée de Tétang, accompagné de son fidèle Bernard; il entendit ce cri et se précipita vers le point de létaag où il lui sembla qu'il avait été poussé.

Un chemin lui fut frayé dans les joncs. Conscience suivit ce chemin, et arriva sur Texlrémité d« promontoire d'oii Bastion, comme ledit plus tard le facétieux meimier, avaii piqué une tête à la hussarde.

Il vit un grand bouillonnement dans l'eau troublée par la vase qiai montaii à la surface.

Puis, au milieu de ce bouillonnement, des mains eris^ fées qui sortaient de Teau et saisissaient vainement Tair.

U n'eut pas besoin d'en voir davantage, il comprit qu'un homme se noyait, et sans savoir quel était cet homme, il fit un signe à Bernard, qui s'élança dans l'étang et disparut.

Cinq secondes apr^, U reparut tenant Bastien par le collet de sa veste, et nagea avec lui vers le bord de l'étang ou Conscience )e reçut et le tira à \\\\ au\ Vto\^ q^xï»V^ worL

Alors tons deox sealemcnt se reconnurent, Conscience avec une satisfaction réelle d'avoir tiré Bastien d'un si grand danger; Bastien avec une légère honte d'avoir reçu de Conscience un si grand service.

Mais comme, an bout du compte, c'était un honnête garçon que Bastien, et que la crainte qu'il avait eue de perdre la vie lui avait donné la mesure du désir qu'il avait de la conserver, il commença pur remercier Consciencii du fond du cœnr; puis, cofiraie Bernard. Inî «Missi^ avait )missammcnt conlrfbué à son ^aluf, maVani mieux devoir quelque chose à un chien qu'à un homme, il s'arrangea de manière à ce que la plus grande gloire de Tévénemeoi revint à Bernard.

Aussi toutes les fois que Bastien rencontrait Bernard, le caressait-il avec une affectation de reconnaissance quf n'était point sans une pointe d'ingratitude pour Conscience.

Mais Conscience ne remarqua point cette nuance qui eût été douloureuse pour tout autre cœur moins chrétien, et toutes les fois que la conversation revenait sur ce sujet fort désagréable à Bastien, Bastien disaitdubout desdents avec une fausse gaieté :

— Oh! ma foi oui, j'étais bien bas, et sans le pauvre Bernard, il est probable que je serais mangé à cette heure par les brochets du père Charpentier; n'est-ce pas, Conscience?

Conscience répondait simplement :

— Oh! Bernard est un si bon chien!

Les jours, les mois, les années s'écoulaient an milieu de ces événements si simples, qu'ils faisaient^ à bien peu de chose près, et à part les accidents que nous avons racontés, chaque lendemain le miroir de la veille.

On en était ainsi arrivé aux derniers jours du mois d'octobre 1813, et c'était vers le milieu d'un de ces jourslà que le père Gadet, revenant de visiter sa terre, avait retrouvé dame Marie, Mariette, le petit Pierre,. Madeleine, Conscience et Bernard, groupés au seuil de la chaumière de. droite, et avait emmené à sa suite dans la chaumrère de gauche et dans l'ordre que nous avons dit: la mère, l'enfant et le chien.

C'était le soir même que commençaient les veillées. En allant porter avec Mariette le lait de la ville, Gonseience, le matin même, était revenu par celte partie de la forêt qu'on appelle la Châtaigneraie, et il avait recueilli nn gros sac de châtaignes que Bernard avait ramené dans sa voiture.

Ces marrons, arrosés de quelques bouteilles de cidre doux, devaient faire les frais de la soirée et tenir lien, dans ce raoût du village, du souper et des rafraîchissements que l'on sert dans les raoûts des villes.

La veillée avait lieu dans une immense cave où chuque jeune fille apportait son rouet et sa quenouille; une lampe suspendue au plafond éclairait tous ces frais \\SQi%«^^%%^ irembiBoie Jaeiir; on y voyait mal, c'esV nw, tsv^\^ ^^ "^^

^iEU ET DIABLE, T. j . ^

pas besoin d'être éclairé au gaz pour filer au rouet ou au fuseau, et à ce demi-jour le travail perdait peu et Tamour gagnait beaucoup.

Comme on le présume bien, du moment où les jeunes gens étaient admis à la veillée, Bastien, admis comme les autres et même à l'exclusion des autres, si besoin avait été, Bastien en faisait le principal ornement.

Bastièn, pour les soirées du dimanche, inventait une foule de jeux qui tous, nàalgré le mérite de l'imagination, n'avaient pas la chance d'être adoptés. Quelques-uns, soumis au conseil des mères ou même aux plus raiso'nnables des jeunes filles, paraissaient un peu trop hussards pour être reçus sans corrections.

Mariette, comme toutes les jeunes filles du village, assistait à ces veillées; c'eût été se faire remarquer, c'eût été paraître méprisante, comme on dit à Haramont, que de rester, à l'âge de Mariette, hors du cercle des jeunes filles de son âge.

Seulement il était rare que Mariette chantât des chansons, dansât des rondes ou jouât à ces petits jeux auxquels madame de Longueville ne prenait jamais part, sous le spécieux prétexte qu'elle n'aimait pas les jeux innocents.

Mariette restait donc d'ordinaire assise dans un petit

coin, tenant dans ce petit coin le moins de place possi-

ble, el ayant en face d'elle, dans le coin opposé, Cons-

fn'ence, couché ou debouV, av^e ^ft\w«v^'^%^^ \NftA.'b^<d

regardant le charmant visage de la jeune fiile^ non-seulement avec ses yeux, mais avec toutes les aspirations de son corps.

D'habitude on contestait la place^nonpas àConscience : si Ton eût voulu faire un affront à Conscience^ tout le village, qui adorait le pauvre Innocent, comme on l'appelait, se fût levé en masse pour lirer vengeance de cet afifront; mais on contestait la place de Bernard, qui, étant un simple quadrupède, ne prenant è ces chanls, à ces danses et à ces jeux qu'un intérêt secondaire; et tenant une place énorme, gênait beaucoup la société et ne l'aidait en rien.

Ce soir-là, il avait été fait une exception en sa faveur, attendu la part qu'il avait prise à l'agrément de la soirée en voiturant les châtaignes de Villers-Colterels à Haramont.

La soirée, au reste, se présentait bien» elle se présentait avec ces conditions d'égoïsme qui, selon Lucrèce, le poète latin, doublent le bonheur.

Le temps était froid, sombre et tempétueux au dehors et, bien abrités dans la cave chauffée d'une double chaleur, ie^ jeunes gens et les jeunes filles écoutaient sifQer le vent dans les branches dont il enlevait les feuilles jaunies et qui tourbillonnaient dans Tair comme un vol funèbre d'oiseaux de nuit.

Tout le monde avait donc pris la place de l'année précédente. Celles des femmes qui, eomuve ^^m\.V^/^^ ^^ êvahdeuxou trois, comptaient resler %\tt\^\^% ^^^^V!^V>s5s^

des jeux, avaient en la précaution de se munir de leur rouet et filaient.

C'était toujours par des chansons que commen^aiefit ces sortes dé soirées, chansons parfois un peu légères dans leur naïveté; mais, ou le sait, la pudeur des jeunes filles de village ne s'e£f^rouche pas si facilement que la pudeur des demoiselles de la ville, et <^ qui ferait rougir et se détourner ces dernières, n'excite d'habflnde chez ces premières qu'un franc et bon rire.

On lira au sort à qui chanterait h première chanson; on savait que Mariette s'excusait toujours de prendi^ un rôle actif dans la soirée, de sorte qu'on excluait naturellement son nom du concours.

Tous les noms furent mis dans un chapeau. On apporta le chapeau devant Conscience, c'est-à-dire devant l'innocent, lequel allongea le bras et tira hs nom de Catherine.

C'était un grand plaisir pour tout le monde qoand Catherine chantait. Catherine, non-seulement savait les plus belles chansons, mais encore Catherine tes chantait avee un esprit et une accentuation qu'elle àvàfit, disiait-ott, prise aux spectacles de Pari», quand elle y accompagnait cette maîtresse quf, à ce qu'elle prétendait, avait été ^i bonne pour elle.

Aussi Catherine ne se fit-elle pas prier : elle appela

neafde ses amies; les dix jeunes se prirent par la main,

chacune reçnt /enom^ni lui revei^îiW ^«i\%\^t^\i^^>w^

balança les bras en avant et en arrière, on tourna doucement, et la voix légèrement métallique de Catherine commença la chanson suivante dont nous regrettons de ne pas pouvoir donner Tair comme nous donnons les paroles :

Nous étions dix filles dans un pré, Toutes les dix â marier :

T avait Dine,

T avait Chine, T avait Suzette et Martine.

Abl ah!

Catherinette et Catberina.

Y avait la jeune Lison, La comtesse de Montba^pon; T avait Madeleine,

Avec la Du Maine.

Le fils du roi vint à passer, Nous a toutes saluées :

Salut à Dine,

Salut à Chine, Salut à Suzette et Martine.

Ahl ah!

Catherinette et Catberina; Salut à la jeune Lispn, A la comtesse de Montbazon ,

Salut à Madeleine,

Baiser à la Du Maine.

J9ou8 a toutes saluées, Ifes bagues nous a données •.

Bague à Dine,

Bague à Chine, Bague à Suzette et Martine,

Âh! ab!

Catherinette, Gatherina,

Bague à la j«une Lison, A la comtesse de Montbazon;

Bague à Madeleine,

Diamants à la Di| Maine.

Des bagues il nous a données.

Puis il nous invite à souper.

Pomme à Dine, Pomme à Chine, Pomme à Suzette, à Martine,

Ah! ah! Catherinette et Catherina; Pomme à la jeune Lison, A la comtesse de Montbazon; Pomme à Madeleine, Orange à la Du Maine.

Il nous invita à souper.

Puis il nous emmena coucher»

Paille à Dine,

Paille à Chine, Paille à Suzette, à Martine.

Ahl ah!

Catherinette et Catherina.

Paille à la jeune Lison, A la comtesse de Montbazon,

Paille à Madeleine, Boa lit â la Du Maine.

Il nous emmena coucher.

Enfin, nous a renvoyées :

Renvoya Dine,

Renvoya Chine, Renvoya Suzette et Martine.

Ah! ah!

Catherinette et Gatherina.

Renvoya la jeune Lison, La comtesse de Montbazon,

Renvoya Madeleine,

Garda la Du Maine.

La ronde de Catherine eut un grand succès auprès de tous les jeunes gens et de toutes les jeunes filles, mais il n'en fut pas de même auprès de Bernard, qui, comme s'il eût voulu protester contre la légèreté des deux derniers couplets, leva la tête, regarda avec inquiétude du côté de la porte, et fit entendre un long hurlement.

II va sans dire qi/e cette espèce de protestation fut fort mal reçue par la joyeuse société, qui imposa silence à Bernard, et qui, d'une voix unanime, demanda une seconde chanson.

On mît une seconde fois les noms de tous ceux qui composaient la veillée dans un chapeau où Conscience, qui paraissait plus préoccupé que les autres du hurlement de Bernard, plongea la main.

Cette fois il en lira le nom de Baslien.

Vùè chanson n'était pas chose à effva^e^t V^^^^^^^^^^ BasUen; Bastien ami un réperlo\veVo\i\.«iiMv«\^'^^^'^'^

Conscience tourna ses grands yeux bleus si doux et si limpides vers Bastien : ^

— A propos de ce que vous ne m'aimez pas, Bastien, et Bernard, qui m'aime, n*aime pas ceux qui me baissent.

Tout le monde resta muet, même Bastien, à celte mélancolique réponse.

— Ah! celte bêtise! murmura Bastien, je ne te haïs pas, moi, au contraire.

Conscience lui donna la main en souriant. Bernard leva la tête, allongea la langue et lécha les deux mains réunies de Conscience et de Bastien.

— Tu vois bien qu'il ne me haït pas, continua Bastien, qui tenait à prononcer le mol haïr à sa manière. •— Parce que tu as du bon au fond, dît Conscience, et que parfois tu te dis que ce mauvais sentiment que tu as pour moi est injuste.

L'opinion émise par Conscience était si exactement l'expression de ce qui se passait dans le cœur de Bastien, que celui-ci, ne trouvant pas un mot à répondre, changea le sujet de la conversation.

— Eh bien! fît-il, vous demandez donc une autre chanson? — Oui, oui! dirent toutes les voix. — Eh bien! on va vous en dire une, une ronde bressanne, et avec l'accent encore; mais il faut m'habiller pour cela. — Comment! t'habiller? dirent les garçons. ~ Oui! et que

ces demoiselles m'habiUenl evi N\«v\\ft \xv^\^^\ ^^V^^w

blanches mains, ou sinon bonsoir, je ne chante pas. — El qu'à cela ne lienne, dirent les jeones filles; que vous faut-il, Bastien? —Oh! il suflSra d'un bavolet, d'un fichu eld'un tablier; on y ajoutera un rouet et une quenouille, peut-être bien que j'emmêlerai un petit peu le fil, mais liint pis, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs, comme on dit au régiment.

Puis il ajouta, selon son habitude déjà accusée par nous :

— Oh! le rrrégiment, c'était le plaisir!

Gomme tous les objets que demandait Bastien n'étaient pas bien difficiles à se procurer, il fut bientôt transformé «n vieille fileuse, et nous devons dire, pour rendre hommage à la vérité, que lorsque Bastien avec ses moustaches et ses cadenettes, coiffé d'un bonnet de vieille, avec un fichu modestement épingle sur sa poitrine, avec un tablier noué devant lui, avec des lunettes lui pinçant le nez s'assit au milieu de la cave, passant la quenouille à sa ceinture, et mettant le rouet en mouvement avec son pied gauche, tandis que de sa main droite il tirait et mouillait le fil, nous devons dire que le triomphe qu'il ambitionnait fut complet et que chacun, même Mariette, battit des mains et éclata de rire.

Il n'y avait que Bernard qui paraissait inquiet.

Mais cette inquiétude préoccupa le seul Conscience,

qui commenpail à comprendre que Betxvw^xC^VaxV^^'^

3/osi inquiet pour rien; et sans s'en çTèo^ç.\i^«t^^«wî» ^"v

voir même qu'elle existât, Baslien, avec un accent nasal des, plu3 prononcés, commença cette ^anspAavec accompiagnement de rouet :

Ah quy fait donc bon, Quy fait donc boa Garder les vaches Au parquier des bœufis Quand on est deux!

Quand on est quatre, on s'embarrasse; Quand on est deux ç a va bien mieux .

2on, zon,zon.

Il va sans dire que cette même syllabe répétée trois fols avait pour but de traduire le bruit du rouet. Malheureusement nous ne pouvons sur le papier conserver Haccent de rendre la grimace de Bastien, sans quoi, nous ne doutons pas que nous n'arrivassions à produire sur nos lecteurs la même impression que Bastien produisît sur la société, c'est-à-dire un effet de fou rire.

Encouragé par ce début, Bastien reprit :

Holàl sais-tu pas, petite bergère, V Ton p'tit moUet rond

Passe sous ton jupon.

T'^s beau, jusqu'au menton , relever la gorgère,

T'a quinze ans passés,

Ça se connaît assez.

Zoo, zoo, zon.

Petite Isabeau, si Ih voulais m^enteodre

Sans t'y offenser.

Je voudrais tVmbrasser.

Oh! si tu savais comme je suis tendre,

Tu goûterais en ce jour

Le plaisir des amours.

Zon^ zon, zon.

La belle Isabeau, charniée de Pentendre,

Quitta ses sabots Pour danser sous i'ormiau.

La belle ïsabeau, charmée de Tenteodre,

Oublia sa rigueur,

Et lui donna son cœur.

Zon, zon, zon.

Obi qu'il fait donc bon!

Qu'il fait donc bon!

Garder les vaches Au parquier des bœuft Quand on est deux!

Quand on est quatre, on s'embarrasse; Quand on est deux, Ça va bien mieux^ Zon, zon, zon.

Bastien achevait à peine son refrain au milieu des applaudissements des jeunes gens et des jeunes filles, que Bernard, couioae sMI n'eût atienâu que ce moment pour continuer la chanson deBaslien, reprit la dernière i^hrase mnsJi»;^ où le hussard Ta va il laissée, v\ù^ tsi^tASw^ tgtv

duellemenl des notes basses aux notes les plus élevées, remplit toute la veillée du plus funèbre hurlement que des oreilles humaines aient jamais entendu.

Cette fois, Bastieo lui-même n'eut pas le courage de menacer Bernard.

A ce hurlement succéda donc un silence plus sombre encore. Mais tout à coup, au milieu de ce silence, Conscience se leva et prononça ces deux paroles terribles :

— Le feu!

En même temps on entendit le tocsin qui commençait de sonner à toute volée dans l'église du village.

Et au dehors, poussé par toute la population effarée, le cri : Au feu!

Le plus terrible cri qui puisse être poussé par la terreur humaine est bien certainement le cri : Au feul

Surtout quand ce cri, accompagné du tocsin, est jelé dans une nuit sombre et tempétueuse.

Aussi, à ce cri, jeunes gens et jeunes filles se précipitèrent hors de la cave et se répandirent dans la rue, suivant le torrent qui roulait dans la direction du nordouest.

Au-dessus des maisons du village on voyait une grande lueur se répandre au ciel, s*augmenlant d'instant en instant et se constellant d'étincelles que le vent roulait au milieu de sombres tourbillons de fumée.

A peine les jeunes gens et les jeunes filles de la veillée furent-ils arrivés aux dernièves ttv^\%ott% ^w N'\W^^<i^ ajie

o'ayant plas d'obstacles devant eux, ils mesurèrent le sinistre dans toute son étendue.

La ferme de Longpré était en flammes!

Mariette aperçut le père Cadet qui, les bras croisés, monté sur une pierre, regardait l'incendie, n'y portant pas secours, sans doute dans la certitude où il était que le faible secours que pouvait apporter un pauvre vieillard en pareille circonstance était un secours inutile.

— Oh! mon Dieu! père Cadet, s'écria Mariette, qu'y a-l-il donc? — Tu le vois bien, .petite fille, dit le vieillard. — Mais enfin? — ^ Il y a que, quoique je lui en aie dit, cette entêtée de Julienne a rentré son foin mouillé, et que probablement le feu aura pris tont seul. — Oh! pauvre Julienne! pauvre Julienne! s'écria Mariette.

Julienne était cette fermière qui donnait tous les jours à Mariette huit mesures de lait à porter à Villers-Cotterets.

Puis, comme stupéfaits, les paysans s'étaient arrêtés, etcomme pétrifiés regardaient cet incendie :

~ Ob! vous qui êtes des hommes, s'écria la jeune fille en se retournant vers Bastien, vers Conscience et vers les autres jeunes gens, au secours! au secours!

Cette appel de Mariette fut électrique; moins le père Cadet et deux ou trois autres vieillards qui restèrent immobiles à l'entrée du village, chacun se précipita vers le théâtre de l'incendie.

En général, le feu est un des ucc\toV% v^v« \^%qî^s^j

on a le moins besoin d'exeîier la filîé publique; on dirait qu'en voyanl les terribles e^ets du feu, chàeim craint te feu pour soi-même, et par un sentiment d'égoïsme se prêle à Téleindre, même an risque de quelque danger.

La petite ferme incendiée était de Pautre côté d'un ravin> à cinq pas à peine, si Ton eât pu y arHirèr «li droite ligne; mais il fallait descendre la montagne et la remonter, ce qui doublait la distance.

Au fur et à mesure que Ton approchait, on distinguait à la lueur des flammes ceux qui, les premiers arrivés, couraient effarés autour de ce voiean ou qui essayaient dé porter d'inutiles secours.

Comme ravaitdil le père Cadet, c'étaient effectivement les granges qui brûlaient; mais, des granges, le feu avilit rapidement gagné le corps du bâtiment.

Quelques minutes suffirent à Mariette, à Bastien et à Conscience pour arriver à la ferme.

Ils étaient immédiatement suivis de tons «eux qui avaient quitté la veiHée avec eux.

Les premiers arrivés avaient été obligés d'enfoncer la porte. Julienne avait sans doute été passer la soirée dans les environs. Les garçons de charrue étaient au cabaret; la fille de ferme était probablement ^è ses amours.

En entrant dans la cour, on avait entendu les mugissements des bestiaux. On sait l'étrange effet produit par )e feu snr ks animaux domestique»; d'habitude, rien ne peffi les faire sortir de l'endroW <m\\^ ^wi\. V«&^w\^%.

— lOi —

restent à l'écarie, les bœafs à l'étable, les moulons à la bergerie^ jusqu'à ce que la mort vienne les y prendre.

Les premiers venus avaient tout tenté pour sauver chevaux, vaches et moutons; mais ils avaient résisté dans leur entêtement ordinaire^ et la pauvre Julienne risquait non-seulement de voir sa ferme brûlée, mais encore de perdre dans cet incendie tout le bétail, ce qui était sa véritable ruine.

Mais alors se manifesta celte étrange puissance que Conscience avait sur les animaux : d'abord il entra dans l'écurie, parla ajix chevaux tout frissonnants; dans leur terreur ils avaient brisé leurs licols et s'étaient réunis comme en un groupe dont les têtes formaient le centre, accueillant par des ruades quiconque essayait de s'approcher d'eux : mais à la voix de Conscience ils levèrent la têie et hennirent, puis Conscience s'approcha au milieu d'une fumée sillonnée par les flammèches de paille qui tombaient à travers les claires- voies du plancher, monta sur l'un d'eux, le dirigea sans difiSculté vers la porte et sortit dans la cour suivi de tous les autres; puis, comme ils couraient effarés, il les siflQa avec une modulation particulière et tous vinrent dans un coin se ranger autour de celui qu'avait monté Conscience.

Puis, de peur qu'ils ne s'effarassent de nouveau, il ordonna à Bernard de les garder, soin dont Bernard s'acquitta à l'instant même. •

A/ors il entra dans l'ëlable aux \îv^\i^^, CiO\sv\Wfe*^ ^N-^"^^

prsu ET DIABLE, T, { , 1

entré dans l'éearie aux ehevaax; deux ou trois bommes qui avaient tenté d'y entrer devant lui avaient été ren- Versës, foulés aux pieds, et avaient renoncé à toute tentative sur ces animaux furieux; mais Conscience marcha droit au taureau, qui faisait en mugissant voler la paille de la litière. Il le prit par ses naseaux tout fumants et le tira à lui, soumis et obéissant. Au moment où elles virent le taureau marcher devant elles, les vaches le suivirent, et au bout d'un instant, vaches et taureau, mis à la garde de Bernard, comme les chevaux, pliaient sur leurs jambes frémissantes et se oouehaient sur le fumier humide à l'abri de l'incendie.

Restaient les moutons : Conscience n'eut pas même besoin d'entrer dans l'élable qui, du reste, était déjà presque eu flammes; de la porte il les appela à la manière des bergers, et à sa voix ils se précipitèrent comme une avalanche avec des bonds et des bêlements qui témoignaient à la fois de la terreur qu'ils avaient ressentie et de la joie qu'ils éprouvaient d'être sauvés.

Les paysans avaient regardé Conscience aecompKr cette triple opération, jugée impossible, avec un étonnement mêlé d'une espèce de vénération. Bastien surtout, qui avait failli être foulé aux pieds par les chevaux et éventré par les bœufs, Bastien qui, pour faire sortir un mouton, avait été obligé de l'emporter sur ses épaules, Bastien était tenté de regarder Conscience comme un de ces sorciers de village à qui Ton attribue une foule de

ffliracies plus extraordinaires les uns qae les autres. Seulement, ces miracles qu'on leur attribue, nul ne les leur voit jamais faire, tandis que Conscience, aux yeux de tous, avec sa simplicité ordinaire, venait d'accomplir trois choses réputées impossibles aux yeux des spectateurs.

Les paysans se groupaient donc autour de lui, comme •i de ce jeune homme si simple devait leur venir quelque inspiration sublime, devant laquelle le feu reculât où s'éteignît, quand tout à coup des cris terribles retentirent au loin, d'abord dans la direction de la tour de Vez, mais se rapprochant de seconde en seconde; c'étaient des cris de femme déchirants, désordonnés, qui n'avaient rien d'humain, et an milieu desquels on distinguait seulement ces mots qui expliquaient tout :

— Mon enfant! mon enfant! sauvez mon enfant!

C'était Julienne qui accourait haletante, les cheveux épars, les bras tendus;^ son enfant, un enfant de trois ans à peine, avait été laissé par elle aux soins de la fille de ferme, qui l'avait enfermé dans la chambre et avait été passer sa soirée au village de Bonneuil, sachant que Julienne était chez son père, fermier à Vez, et devait y passer la nuit.

Mais de Vez Julienne avait vu l'incendie et avait reconnu que c'était sa ferme qui brûlait; elle était accourue^ el sur le chemin elle avÀll t^\\toxv\\fe^\^^\^\!M&^^ coaranl comme elle.

Cette femme, c'était la malheoreuse Glle de ferme qti comprenant les suites que pouvait avoir son impradenc< se hâtait de son côté, espérant arriver à temps pour sauv< Tenfant.

En l'apercevant, en la voyant seule, la pauvre mèi avait tout compris, et alors, la laissant bien loin derrièr avec la force, le courage, la fureur d'une mère, elle avai avec ces cris déchirants qu'on avait entendus de loi) repris sa course insensée.

A ces cris ; Mon enfant! mon enfant! sauvez me enfant! tout le monde frissonna.

On s'était occupé de sauver chevaux, vaches, mouton et on avait laissé le feu s'emparer de la maison que Vc croyait vide, on avait sauvé la fortune de Julienne, et ( avait laissé le feu dévorer sa vie.

Tout le monde s'écarta devant cette femme qui vii d'un tel élan frapper la porte de la cuisine, que cette por s'enfonça, mais à l'instant même l'air pénétrant dans fit térieur, le feu sembla jaillir de tous côtés.

On ne pouvait parvenir au premier, c'est-à-dire la chambre où était l'enfant, que par un escalier de bol

L'escalier était en feu.

Julienne se jeta tout au travers des flammes, mais < se précipita derrière elle, on l'arrêta, on la força de r venir à reculons jusque dans la cour.

Mais là ses cm redoublèrent, les bras tendus vers! fenêtres éclairées par les flammes e\ùoTv\.\fe^N\Vw^\fc>

latent en éclatant devant la chdleur, elle n'avait qu'un cri, cri terrible, gémissement de mère, cri de lionne.

— Mon enfant! mon enfant! mon enfant!

Mariette regarda autour d'elle et vit tous ces hommes consternés. ^ On cberelia Conscience, Conscience avait disparu.

— Oh! Bastion, Bastion! dit-elle, ne voyez-vous pas celle pauvre mère? — Oh! monsieur Baslien! s'écria Julienne, vous, un soldat, vous qui n'avez peur de rien... — Mordieu! s'écria B^stien, c'est comme si vous me di^ siez : Bastion, jette-toi du haut en bas du clocher d'Haramont, j'aurais autant de chance d'en revenir, mais n'iin- . porte, j'essayerai.

EtiLs^élançadans l'intérieur accompagné des cris de : Courage! Bastion! courage!

Ces cris s'élançaient de toutes les bouches ou plutôt jaillissaient de tous les cœurs.

Mais malgré cet encouragement, Baslien parvint jusqu'à la moitié de l'escalier à peine et reparut bientôt, marchant à reculons et ayant l'air de repousser les flam- Qies avec ses mains.

Il avait les cheveux et les moustaches brûlés.

— Qb! Baslien, Bastion mon sauveur! s'écria Julienne. Baslien! encore un effort!

Baslien s'élança une seconde fois et disparut dans la fumée, mais sous ses pieds s'écroula Vesc^\\^\ «^^\\sl\sv^^ ei il retomba au milieu des débris.

Jl D'y avait pius même l'espoir de çîvtN^m v^^^'^'^^

chambre de reofant^ puisque Tescalier veDait de s'abîmer» Mais l'espoir^ perdu pour tous, n'est jamais perdu pour une mère.

— Par la fenélre! cria Julienne, par la fenêtre! il y a ici une échelle, il doit y avoir là une échelle. 0 mon Dieu! mon Dieu! si j'avais cette échelle, j'irais chercher mon enfant moi-même. — Mille tonnerres! cria Bastien furieux, Téchelle, Téchelle! et je jure que personne n'ira chercher Tenfant que moi!

Mais on cherchait vainement l'échelle, et la pauvre mère tordait ses bras avec des hurlements de désespoir.

En ce moment une voix douce se fit entendre aunléâsus de toutes ces têles, comme si cette voix venait du dei»

— Place! place! disait-elle, voilà l'enfant! On leva les yeux et on aperçut au milieu de la flamme

et de la fumée Conscience qui tenait l'enfant entre ses bras et s'approchait de la fenêtre.

C'était lui qui avait pris l'échelle, qui avait tourné par le jardin, et qui, entré par une fenêtre, était parvenu jusqu'au berceau de l'enfant à moitié asphyxié.

Puis il avait voulu reprendre le chemin par lequel il était venu, mais la chute de l'escalier avait fait jaillir les [ flammes, et le chemin par lequel il pouvait rejoindre son [ échelle était coupé. ' *

Voilà pourquoi il apparaissait à la fenêtre de la cour, Tenfant dans ses bras.

— Un drap, une couverture où jeter Tenfant! cria Conscience.

Deux ou trois personnes se précipitèrent dans la maison; quant à la pauvre mère, elle était immobile, les bras tendus vers son enfant, poussant des sons inarticulés.

Ceux qui étaient entrés dans la maison revinrent avec une couverture quMls étendirent sous la fenêtre en la tenant fermement par les quatre coins.

Il était temps : comme furieuse de se voir enlever sa proie, la flamme apparaissait de tous cotés, enveloppant Conscience de son cercle de fumée et de feu»

Aussi, dès que la couverture fut à sa portée, laissat-il tomber l'enfant^ qui fut reçu sans accidents aucun.

La mère se précipita sur lui, le prit entre ses bras et remporta comme une folle à travers champs.

A trois cents pas de la ferme, elle tomba avec lui au pied d'une meule.

Que lui importaient ses moissons dévorées, que lui Importait sa maison croulante? N'avait-elle pas sauvé de ce désastre la seule chose qui fasse la vie d'une mère, son enfant?

Dans sa sublime ingratitude elle avait oublié jusqu'il Conscience.

La fenêtre était élevée d'une vingtaine de pieds.

Après avoir jeté l'enfant, Conscience leva son doux regard au ciel, croisa les bras sur sa poitrine, murmura quelques paroles el s'élança.

Mais quoiqu'il tombât sur ses pieds. V^VvcA»;^^ ^>\

cûBire-coap fui telle, qu'il chancela, ço\ks?ai ^tk ^^^V^ ^^ ^aaltâ évaaoui.

Lorsque CSonseience reviol à lai, il était couché daus la cour sur des bottes de paille fraîche; Mariette d'un côté, à genoux devant lui et tout éplorée,. lui serrait la main gauche.

Bernard avec un long hurlement lui léchait la main droite, et de temps en temps venait lui souffler au visage pour s'assurer qu'il n*était pas mort.

Par bonheur, les deux mères, dame Marie et Madeleine, n'avaient rien su de tout cela .

En rouvrant les yeux. Conscience rencontra donc les yeux de Mariette.

Il sourit et fit un mouvement pour rapprocher son visage du sien.

Mariette oublia tout dans sa joie; elle jeta un cri et colla ses lèvres aux lèvres du jeune homme.

Excepté dans leurs caresses enfantines, c'était la première fois que leurs deux visages s'étaient touchés. . Les deux chastes enfants s'aperçurent alors d'une chose dont ils ne se doutaient pas eux-mêmes.

C'est qu'ils venaient de cesser de s'aimer comme frère et sœur, et qu'ils commençaient à s'aimer comme amant et mait]-e8s&.

Us se levèrent doucement en se tenant par la main, et, suivis par Bernard, reprirent silencieusement le chemin des deux chaumières.

Aux deux tiers du chemin ils rencontrèrent leurs deux itjéres gai venaieDi aurdevanl d'eux.

Déjà elks avaient appris les services rendus par Conscience à la pauvre Julienne; les deux mères, comme celle-ci, ne pensèrent pas un instant aux chevaux, aux vaches, aux moutons, mais elles s'écrièrent :

— Oh! mon fils, tu as donc sauvé son enfant! Conscience sourit et ne répondit rien, mais Mariette

raconta ce quiavait fait Conscience pendant cette nuit terrible, et ce récit échappé de son cœur, baigné des larmes de Tamour, entra dans tous les détails, et montra Conscience ce qu'il avait é(é réellement, c'est-à-clire un intermédiaire entre la Providence et le malheur.

Les deux mères, tout étonnées, écoutaient le récit de Mariette; elles n'avaient jamais vu Mariette si pleine d'exaltation; elles n'avaient jamais vu Conscience si plein de sérénités

Enfin, sans qu'on eût besoin de leur rien dire, elles comprirent que le vœu de leur cœur était exaucé. Dame Marie poussa Mariette dans les bras de Madeleine, Madeleine poussa Conscience dans les Êras de Marie.

Et afors de la bouche des deux enfants s'écbappèr^t ces mots doucement murmurés :

— Dame Marie, j'aime Mariette.— Dame Madeleine, j'aime Conscience. — Eh bien! dirent les deux mères en soupirant de joie, il n'y a pas de mai à cela, mes en-» fants, on en parlera au père Cadet.

Le père Cadet^ comme on le comprend bm^ ^^N»!\V^ grand arbitre de la destinée des deux e\iîL\\\s\\^x%% «

Dès le lendemain, en effet, des ouvertures furent faites au père Cadet par Madeleine.

Le père Cadet écouta gravement, puis quand Madateine lui eut dit ce qu'elle avait à lui dire :

— Humt Ot-il, faudra voir.

Or, comme c'était la réponse ordinaire du père Cadet quand il était disposé à céder, les deux familles regardèrent cette réponse comme un consentement, et la joie, cette bénédiction du ciel, descendit sur les deux familles.

Hélast

CE QUI SB PASSATT BN BUROPB DE l'aNRBB 1840 A L'ANKiB 1814.

Au moment même où les yeux de Conscience se rouvraient pour rencontrer les yeux de Mariette fixés sur les siçns, au moment même où les chastes lèvres des deux enfants se réunissaient dans un premier baiser, c^est-àdire vers la dixième heure de la soirée du 9 novembre 1813, la grille du milieu des Tuileries s'ouvrait avec fracas devant trois voitures de poste, dool une attelée de six chevaux; les trois voitures traversèrent la cour au fnnd galop, et s'arrêtèrent, la première sous la voûte, les àeax autres extérieurement.

Des valeU de pied vêtus de la grande livrée vert et or s'élancèrent à la portière qoi s'oavrlt^ le marchepied s'abaissa, on homme vêla d'une redingote grise recoavrantun uniforme vert, une culotte blanche et des bottes à l'écuyère, coiffé d'un petit chapeau dont ia forme est restée un type, s'élaiiça rapide, leva la tête vers Tescalier, aperçut sur le premier degré une femme blonde, mince, vêtue d'une robe de velours rouge et tenant dans ses bras un enfant rose et blond, gravit rapidement les escaliers, et au milieu d'une foule de courtisans auxquels il n'adressa pas même un regard, enveloppant de ses bras la femme et l'enfant, les entraîna dans un boudoir tout tendu de cachemire vert et dont il referma ia porte derrière lui en disant avec un soupir :

— Ah! ma foi, il sera temps d'être empereur demain. Ce soir, soyons mari, soyons père, soyons homme. Ah! ma bonne Louise! Ah! mon pauvre enfant! nous voilà donc encore réunis.

Cinq minutes après, le grand chambellan se présentait dans le grand salon et disait :

— Messieurs, Sa Majesté l'empereur vous remercie de votre zèle, mais il est fatigué ce soir et ne recevra que demain.

Et tous ces hommes chamarrés d'or s'inclinèrent et sortirent silencieusement, respectant la fatigue du mai<^ tre.

Csreet homme devant qui la pWte d»%'\^A«\^\x^

— lia —

nall de s'ouvrir^ cet homme qui voulait être homme, mari et père une nuit avant de redevenir empereur, c'était Tempereur .Napoléon.

Hélas! depuis trois ans il s'était fait de grands changements dans la fortune de cet homme.

Si jamais créature humaine avait reçu du ciel une mission providentielle, ce fut bien le vainqueur de Marengo et le vaincu de Leipzig.

Jusqu'en 4810, c'est-à-dire tant qu'il avait représenté les intérêts populaires de la France, tout avait réussi à cet homme.

En 1810 il répudie Joséphine et épouse Marie-Louise.

Alors tout commence à réagir contre lui.

Il est vrai que rien ne lui résiste encore.

Le Portugal a communiqué avec les Anglais, et il z envahi le Portugal.

Godoy a manifesté des sentiments hostiles par un tf memeni, et il a forcé Charles IV d'abdiquer. i

Pie VII a fait de Borne le rendez-vous général,^ agents de l'Angleterre, il a traité Pie VII comme un i verain temporel et Ta déposé.

La nature a refusé des enfants à Joséphine, et il 7 blié la compagne de ses premières années, l'ange v premières gloires, et il a répudié Joséphine. '

La Hollande, malgré ses promesses, est devtf enlrepoi de marchandises anglaises, et il a dépoaf /rare Loais de son royaume, eV a t^m \^ l^VKf Frûoce,

Alors il s'est trouvé, dod pas à l'apogée de sa force, car déjà une partie de sa force est époîsée, mais à l'apogée de sa paissaoce.

Alors l'empire français, ressascitantle monde romain d'Auguste ou l'empire frane de Cbarlemagne, a compté ioaqu'h cent trente départements.

Alors il s'est étendu de l'Océan breton aux mers de a Grèce, du Tage jusqu'à l'Elbe.

Alors cent vingt millions d'bommes obéissant à une même volonté, soumis à un pouvoir unique, conduits dans une même voie, ont crié : Vive Napoléon ! en huit langues différentes.

Enfin, le 20 mars 1811, cent et un coups de canon ont annoncé au monde qu'un héritier venait d'être donné au maître du monde.

C'est la dernière faveur de la fortune qui veut l'aveugler-

C*est ainsi que la pitié humaine couvre d un bandeau^ les yeux de l'bomme qu'elle conduit à la mort.

Sire, il y a des limites aux prospérités humaines, vous avez été vous heurter, au Midi, à ces sables ardents qui sont un océan innavigable, et vous avez été obligé de revenir sur vos pas. Sire, vous allez aHer maintenant vous heurter, au Nord, à ces glaces polaires qui vous repousseront plus mutilé que ne l'ont fait les sables du Midi.

N'importe! la Providence le pousse, il ira eu a\^^^.

D'aiJ/ears cet homme, qui a fait \a i^uwt^ V W*^^^'^^

tout entière, nVt-ilpas maintenant, moins la Russie à laquelle il va faire la f^erre, l'Europe tout entière pour lui?

L'Autriche, quMI a abattue à Auslerlitz, ne lui fournitelle pas trente mille hommes?

La Prusse, quMI a battue à léna, ne lui en fournit-elle pas vingt mille?

La Confédération du Rhin, dont il s'est fait le protecteur, ne lui en fournit-elle pas quatre-vingt mille?

L'Italie, dont il s'est fait roi, ne lui en fournit-elle pas vingt-efnq mille?

Enfln le sénatus-consulte n'at-il pas divisé la garde nationale en trois bans pour le service de l'intérieur, et outre l'armée gigantesque qui s'achemine vers le Niémen, n'a-t-il pas mis à sa disposition cent cohortes de miUe hommes chacune?

Aussi le 32 mars l&l^ éclate cette proclamation adressée à six cent mille hommes, c'est-à-dire à la plus magnifique armée qui ait jamais, même du temps d'Attila, marché sous les ordres dun seul chef :

< Soldats! La Russie a juré éternelle alliance à la France, et guerre à l'Angleterre : elle viole aujourd'hui ses serments, elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite que les aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion. ISoas {^roit-elJe donc dégénérés, ne serions-nous plus les soldais d'Aosferlitz? Elle nous v^^^cfe wiVc^ \^ ^^%\»sswwjw

e; le choix ne starait être douteux : marcboos passons le Niémen, portons la guerre sur le le la Russie, elle sera glorieusement aux arnises, et la paix que nous conelurons mettra { la funeste influence que le cabinet moscovite ais cinquante ans sur les alEiiresde TEorope. « idanty en arrivant sur les bords de ce fleuve, ins auparavant Alexandre lui avait juré une rnelle, ou il avait rêvé avec lui la conquête de anéantissement de la puissance anglaise, il s'arf et immobile.

ssaot la main sur son front :

atalité entraine les Russes, murmura-t-il : que I s^accomplisseot!

it ses destins à la lui qui allaient s'accomplir. t trois jours à cette armée pour traverser le

entôt il commença de lire dans le plan de camse comme dans un livre ouvert; ce n'étaient rois mots de flamme écrits dans une langue inir les murs du festin, c'était la menace ouverte r.

sses se retiraient devant lui et ruinaient tout en it, moissons, châteaux, chaumières; six cent âmes s'avançaient dans ces mêmes déserts qui, uparavant, n'avaient pu nourrir Charles Xil et mille Suédois; du Niémen à Wittepsk, on mar-

ehe à la luenr d*an perpétaei ineeDdie^ on ne rencontre ^ ni soldais, ni généraux, ni armée. Terrible gaerre où l*on ** cherche vainement des hommes devant soi, et où l*on ne trouve que le génie de la destruction.

Aussi, arrivé à Wiltepsk, ne comprenant rien à cette guerre où il ne frappe que le vide, se jette-t^il écrasé dans un fauteuil et, faisant venir le comte Daru :

— Je reste ici, dit-il , je veux m'y reconnaître, y rallier, y reposer mon armée et prganiser la Polope. La campagne de 1812 est finie, celle de 1815 fera le reste. Pour vous, monsieur, songez à nous farre vivre ici, car nous ne ferons pas la folie de Charles XII.

Puis se retournant vers Murât :

— Plantons nos aigles ici, dit-il; 1813 nous verra à Moskou, i814à Sl-Pétersbourg; la. guerre de Russie est une guerre de trois ans.

C'est son ancien génie, le génie des premiers jours, le génie d'Arcole, des Pyramides et de Marengo, qui lui souffle ces conseils. Mais pour le faire manquer à cette jrésolution qui l'inquiète, Alexandre n'a qu'à lui montrer les soldats qu il lui a cachés jusqu'à présent. Comme un joueur endormi qui se réveille au premier bruit de l'or, au premier bruit de la fusillade, Napoléon s'éveille, s'élance à la poursuite de ces soldats de l'existence desquels il commençait à douter. Le 14 août il les joint et les bat à Kramoî, le 18 il les chasse de Smolensk, qu'il laisse en flammes; le 50 il s'empare de Viazma, dont il trouve les

magasins détruiu. Enfin, comme il pourrait encore revenir en arrière, comme celte magniflqoe armée pourrait échapper à cette destruction que Moskou lui prépare, on lui fait savoir, comme dans un cartel, que l'armée russe, commandée par le vainqueur des Turcs, l'attendra à Borodino, sur les rives de la Kalouga.

Le cartel est accepté, et le 6 septembre, à trois heures du malin, les armées sont en présence.

Mais Dieu commence à retirer sa main de lui; vainement, comme un doux et charmant présage, le portrait de son fils, peint par Gérard, lui est-il apporté par M. de Bausset avec des lettres de* Marie-Louise : après l'avoir exposé un instant devant sa tente à l'adoration de ces rois et de ces princes, de ces ducs, de ces maréchaux qui servent sons ses ordres, il est pris d'une de ces mélancolies sombres comme en ont eu César et Gharlemagne, et faisant un signe de la main :

— Rentrez dans ma tente le portrait de cet enfant, dit-il, c'est lui montrer trop tôt un champ de bataille.

Et il a raison, car nul champ de bataille ne sera plus sanglant, nulle victoire ne sera plus indécise, nul TeDeum n'aura été acheté si cher.

Onze généraux demeureront couchés sur cette terre inculte, dure à l'épée comme à la charrue.

A partir de ce moment, il est perdu comme ce vaisseau qui navigue dans les mers polaires; déjà les i^^^vi^ ^\î\ doivejDi Veûvelopper ûoUent autour de lui.

PrSIJ ET DIABLE, T, {, %

— il8 —

Alors il entre à Moscou^ cette capHale qu'il ne devait occuper que l'année suivante; il l'escompte et s'en empare dès la première année.

Mais Moscou n'est pas une capitale comme toutes les autres; pour avoir conquis Moscou on n'a pas conquis la Russie.

Dès le soir de son entrée dans Moscou^ Moscou s'est révélé à lui par ses incendies.

Alors, c'est là que le doute le saisit, que l'hésitation le prend; doute terrible, hésitation fatale, qu'il n'a pas connus au 18 brumaire, et qu'il connaîtra en 1814, à Fontainebleau, en 1815 à l'Elysée.

Alors, au lieu de prendre un parti, au lieu de marcher sur Saint-Pétersbourg ou de revenir sur Paris au lieu d'établir ses quartiers d'hiver au cœur de la Russie, comme César faisait au sein de la Gaule, il négocie avec Alexandre qui le tient un mois en suspens à Moscou.

Mois précieux, temps perdu, perte irréparable, heures suprêmes écoulées entre l'incendie et les glaces.

Enfin, le S2 octobre, Napoléon est 3orti de Moscou; c'est le premier pas qu'il a fait en arrière.

Le 25, le Kremlin saute.

Pendant onze jours encore la retraite s'opère sans de

trop grands désastres; mais tout à coup, le 7 novembre,

le thermomètre descend de cinq degrés à dix-huit degrés

au-dessous de la glace. ' - - -

Dieu laissera du moms kVoT^\\^v\^>iN\^\.^\Ve<Kk^Uft

consolation, qu'il n'a pas été vaioeu par les homœesy mais par les élémeots.

Mais aussi quelle défaite!

C'est un désastre qui égale nos plus grandes victoires; e'est Cambyse enveloppé dans les sables d'Hammonl, c'est Xerxès repassant THelIespont sur une barque; e'est Varron ramenant à Rome les débris de l'armée de Cannes.

Vingt jours, vingt jours mortels s'écoulèrent sous un ciel de neige, sur une terre de neige, double linceul étendu sur notre tête et sous nos pieds.

Pendant ces vingt jours, l'armée sema sur sa roule deux cent mille hommes et cinq cents pièces de canon, pais elle vint aboutir à la béante Bérésina comme un torrent à un gouffre.

Le 5 décembre. Napoléon monte dans un traîneau, part de Smorgoms, et le 18 au soir se présente aux portes des Tuileries.

Le surlendemain, les grands corps de l'État vinrent le féliciter sur son arrivée.

Le 12 janvier 1813, un sénatus-consultis mit à la disposition du minisire de la guerre 350,000 conscrits.

Le 40 mars, on apprit la défection de la Prusse.

Pendant quatre mois, la France sembla transformée en une place d'armes.

Les trois cent cinquante mille conscr\VsèV^v^v\V ^\\\^^\mealés.

Les mères pleuraient : elles trouvaient que ces mots sonores aveclesquels on bâtissaitdes proclamations étaient un médiocre baume à de si profondes blessures.

Le J*"' mai 1813, Napoléon était à Lutzen, prêt à attaquer Tarmée russe et prussienne avec deux cent cinquante mille hommes^dont deux cent mille lui étaient fournis par cette malbeureuse France presque épuisée^r et cinquante mille par les Saxons, les Westplialiens, les Wurtembergeois, les Bavarois et Je grand-duché de Berg.

Le géant qu'on croyait abattu s'élait relevé, prêt, nonseulement à soutenir, mais à commencer la lutte.

Ântée avait touché cette mère généreuse et féconde qu'on appelle la terre de France.

Après Jes victoires de Lutzen, Bautzen et Wurchem^ dans Tordre des dates sanglantes, vient Leipzig, de terrible mémoire.

Leipzig, où Ton tire cent dix-sept mille coups de canon du côté des Français seulement; c'est onze mille de moins qu'à Maiplaquet.

Chaque coup de canoiî français coûta deux louis : qui aous dira ce que chaque coup de canon russe, prussien ou saxon, coula de larmes!

Charjemagne, voici encore un de tes pairs couché à cet autre Ronceveaux — Poniatowski s'est noyé dans l'Ëlslerl...

En arrivant à Erfurlh le 25 septembre, l'armée franeaise était réduite à 80,000 hommes.

Le 30^ elle avait reneoniré l'armée austro-bavaroise rangée devant Hanaa et lai interceptant le chemin de Francfort.

Elle lui avait passé sur le ventre en lui tuant six mille hommes, elles 6 et 7 novembre elle avait traversé leBhîn.

Enfin, le 9 novembre, comme nous l'avons raconté au commencement de ce chapitre, au moment où les yeux de Conscience se rouvraient pour rencontrer ceux de Mariette fixés sur les siens, au moment même où les chastes lèvres des deux enfants se réunissaient dans un baiser, Napoléon rentrait au château des Tuileries.

Peut-être se demandera-t-on quel rapport le moderne César, le nouvel Annibal peut avoir avec les humbles enfants dont nous venons de raconter l'histoire, et comment les événements terribles que nous avons enregistrés peuvent avoir une influence sur la vie obscure et cachée de deux pauvres paysans d'Haramonl?

Nous allons le dire en deux mots.

Arrivé le 9 novembre, le 10, Napoléon se présenta au sénat.

« Messieurs, dit-il, toute TEurope marchait avec nous il y a un an.

1 Toute l'Europe marche aujourd'hui contre nous.

1 J'ai besoin de soldats. »

Aussitôt une nouvelle levée de trois cent mille Uquika^^ fut décrétée.

Dans celte levée étaient compris \es ftU xwvX^^*^ ^'^ /cwiDes veuves, de dix^bvii à vingl-clu^ ;iliS,

€onscieirce avait ^drx-hait ans et était fils unique de femme veuve.

Ne savez-vous pas que la fondre, ce jouet de Dieu, qui gronde au haut du ciel, s'abat parfois sur les plus humbles chaumières?

Au reste, ils étaient bien loin de se douter du malàeur qui les menaçait^ les deux enfants que l'amour venait de toucher de sa baguette d'or, ils ignoraient ce qui se passait dans le reste du monde, et depuis huit jours à peu près qu'ils avaient appris qu'ils s'aimaient, ils étaient tellement occupés d'eux-mêmes, qu'à peine savaient-ils ce qui se passait dans le village.

— Pauvres cœurs naïfs! ils ne s'occupaient pas de cette grande société qui tourbillonne dans les villes, et ne s'occnpant pas d'elle, ne lui demandant rien, ils croyaient qu'elle ne s'occuperait jamais d'eux, et continuaient de vivre dans' leur douce espérance et dans leur foi sainte.

Un dimanche, en sortant de la messe, les paysans du village d'Haramont virent à l'angle de la place un papier imprimé, affiché tout nouvellement.

Ils s'approchèrent et lurent.

C'était un arrêt du préfet qui fixait le tirage de la conscription pour le département de l'Aisne au dimanche suivant, vingt-six octobre. ,

Il fallait, pour le seul canton de Vtllers-Gotlerets,* cent deux hommes.

Bien peu, excepté les infirmes^ «v%\^tiV^^tLt^R»^wicespour échapper.

Le maire avail fail afficher cet arrêt, comme nous rayons dit, pendant qoe les fidèles étaient à Téglise, aGn qu'en sortant de prier Dieu, les mères eussent plus de forée pour supporter la terrible nouvelle.

Aux sanglots qui éclatèrent de tous côtés à cette terrible lecture, 00 eàt pu croire que cette fois la consolation divine était impuissante.

Les deux enfants étaient sortis de Téglise cote à cote, sansrien entendre de ce qui se passait autour d'eux. Ils étaient entrés dans la chaumière de dame Marie, celle où ils se tenaient de préférence, car j(^|)èi:e Cadet effarouchait un peu leurs jeunes amours.

D'ailleurs, il avait déjà dit : « II faudra voir. >

Mais il n'avait pas encore dit : < Oui. »

Ils étaient assis l'un près de l'autre, les mains les unes dans les autres, ils n'entendaient pas cette rumeur qui courait par tout le village, ils n'eussent point entendu la foudre grondant au-dessus de leur tête, et cependant ils parlaient si doucement que quelqu'un qui eût été à l'autre bout de la chambre eût eu peine à distinguer si le bruit de leurs lèvres était celui des paroles échangées à voix basse on simplement le mélange de deux souffles, le murmure de deux haleines.

Tout à coup Madeleine apparut tout éplorée, les bras ouverts, en s'écriant :

•:^ Mon enfant! mon pauvre enfanl\

Cooseieaeeleya ses éfrands yeux bleus ; s^ tùfe^^ V^^^^^"^

arraché à MarfeUe; le pressant contre sa poitrine, elle le couvrait de baisers.

— Ma mère, demanda-t-il, quel malheur est-il donc arrivé, que vous pleurez ainsi? — Oh! le plus grand de tous pour une mère, mon pauvre enfant! s'écria la malheureuse femme.

Conscience fa regarda avec élonnement.

Mariette était tremblante, elle devinait quelque catastrophe.

— Mais tu ne sais donc pas, Mariette? reprit la pauvre mère, on va nous le prendre; il va être tué comme Guillaume. Oh! Jésus Dieu! n'est-ce pas un sacrilège de prendre ainsi le fils quand on déjà pris le père? Oh! mon pauvre Guillaume! Oh! mon cher Conscience!

Mariette commençait à comprendre,et, pâlissant, ne pouvait autre chose que murmurer de ses lèvres tremblantes le saint nom de Dieu, ce nom qui jaillît sur nos lèvres au choc de toute douleur, parce qu'il est la source de toute consolation.

— Oh! dit Conscience, qui avait tout deviné, et pour quand, ma mère? — Pour dimanche prochain... Saurais cru qu'on laisserait au moins aux pauvres veuves leur dernier soutien, leur suprême consolation!...

- là» —

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