‹ Dieu et diableChapitre 6 sur 17 · ALPHONSE LEBËGUE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALPHONSE LEBËGUE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

Rue Notre-Dame-aux-Neiges f no 60.

(Jardin d'IdaVie^ iv* V.^

rjO

BISÏÏS

CONSaENCE LINNOCENT.

C'est ainsi qn'à Uaramont on appelle pompeusement Villers-Golterets.

Maintenant, qu'alfait faire à Villers-Gotterets le père Cadet, et qu'était allé faire Bastien à Soisscms?

Qnoiquie ce soit le père Cadet qui soit parti le der^ nier, comme ctsi lui qui accomplit la course la plus courte el /li, par conséquent, sera l^ ^t^\Sk\« ^x^V^>«^ qu'on ttous permette de le sume d^^Xi^t^ ^V ^^ '«^^^^ ^^^

DIEV ET DIABLE, T. 2l. '^

cuper de ce qu'il va aussi faire presque en cachette à V^f/. lers-Gotterets.

Le père Cadet et Pierrot arrivèrent à Villers-Cotterets au petit jour : tous deux firent leur entrée par la rue de l'Église^ descendirent jusqu'à la grande place, prirent la rue de Soissons et s'arrêtèrent à l'angle de la rue, à gauche de la petite ruelle du Pieux.

Tous deux étaient arrivés à la porte de l'étude de maître Niguet.

Le père Cadet, qui était assis de côté et à la manière des femmes, comme ne manquent jamais de faire nos vieux paysans de la Picardie, qui sont bien convaincus que les femmes ne s'assiéraient pas ainsi, si ce n'était pas la meilleure manière de s'asseoir, le père Cadet se laissa glisser jusqu'à terre, attacha Pierrot au contrevent de maître Niguet et frappa à la porte.

Ce fut madame Niguet qui vint lui ouvrir; elle reconnut le vieillard.

— £h! bon Dieu, père Cadet, lui demanda-t-elle, que venez-vous donc faire à pareille heure? Est-ce que hier, dans votre compte, vous vous seriez trompé et auriez donné à mon mari un écu de trop? -— Non, madame Niguet, répondit le vieillard, non, cela ne m'est jamais arrivé de donner un écu en moins ou en trop; je compte toujours deux fois : c'est une bonne précaution, attendu qu'à la rigueur, à la première fois, on peut se tromper. Non, je ne viens point pour cela, je viens pour parler

d'affaires à maître Niguel. ^- Mais c'est donc d'affaire pressée que vous venez à sept heures et demie du malin? ~ Très-pressée, madame Niguet; ainsi^ faitesmoi entrer 9 je vous prie, dans Tétude. t- Mais, dans l'élude, mon cher monsieur Cadet, il n'y a encore personne, pas même le saute-ruisseau. . — Je o'ai point affaire au saute-ruisseau, ma bonne dame, j'ai affaire à M. Niguel. — Mais le poêle n'est pas allumé et vous gèlerez, — Je n'ai jamais froid. — Pourquoi ne venez- vous pas ici pendant que M. Niguet se lève? — Ah! voilà, parce que je crois que c'est Mariette qui vous approvisionne de lait, n'est-ce pas, madame Niguel? — Oui, Mariette, une charmante fille. — Je crois qu'elle vous apporte son lait accompagnée de Conscience? — Oui, votre petit-fils, un charmant garçon... malheureusement.

Madame Niguet s'arrêta de peur de faire de la peine au père Cadet.

— Oui, reprit celui-ci, malheureusement un pauvre idiot, n'est-ce pas, madame Niguet? — Dame! père Cadet, je ne suis pas la première qui vous le dis, n'est-ce pas? «- Non, bien certainement. Eh bien! madame Niguet, je né veux pas que Conscience me voie. — Ah! ah! — Non. — Eh bien! Pierrot qui est.à la porte, il va reconnaître Pierrot. — Vous avez, ma fine! raison, n'avezvous pas une cour qui donne dans le Pieux? — Oui. — Eh bien! faisons-y entrer Pierrot, nous fermerons la porte derrière lui et GoQScleii^ \i<^ \^ >^«t\\^ \"^

-— Bon! je vais éveil^er M. Niguel, prenez Pierrot par la bride, tournez par le Pieux, vous trouverez !a porte de la coiir ouverte, et de la eour je vous introduirai dans Tétude. ^ Cest dit, madame Niguet, c'est dît.

Et le père Cadet, prenant Pierrot par la bride, tourna par le Pieux, entra dans la cour dont il trouva la porte ouverte, et fut introduit dans Tétude où il trouva M. Niguet dans une robe de chambre de futaine, coiffé d'un bonnet de coton assuré sur sa tête avec un ruban Pompadour,et chaussé de pantoufles brodées par madame Niguet, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq années.

Le dessous du costume n'étant pas descriptibie, nous n'essayerons pas de le décrire.

M. Niguet, tout au contraire de certaines gens qui ont le réveil maussade, était toujours de bonne humeur quand sa femme le réveillait; car il connaissait sa femme, et savait qu'elle ne l'eât pas réveillé pour rien.

Il accueillit donc à merveille le visiteur matinal.

— Ehl c'est le père tiadet, dit-il joyeusement; asseyezvous et causons, père Cadet. — Monsieur Niguet et la compagnie, j'ai bien J'bonneur de vous saluer, dit le père Cadet.

M. Niguet ne regarda pas mén^ autour de lui pour savoir à quelle compagnie le père Cadet s'adressait : c'était la manière de saluer du père Cadet, que la personne qu'il visitait ou rencontrait fut seule ou en compagnie.

Il trouvait eela plus poli que de dire monsieur tout «ourt.

— Asseyez-vous, asseyez-iroas. — Ohî je vous remercie, monsieur Niguet, je oe suis pas fatigué.

Et le père Cadet s'assit, attendu qu'il ne parlait ainsi que par suite de son système de politesse. ,

— Eh bien! voyons, père Cadet, dit M. Nipet lorsque son client fut assis, vous voilà donc à Villers-Cotterets? — Eh! mon Dieu oui, maître Niguet. — Pour une affaire? — Pour une affaire, oui.

Et le père Cadet poussa un gros soupir.

— Âh çà! dit maître Niguet en riant, est-ce que nous voulons acheter tout le terrain de Largoy?

Le père Cadet tourna tristement la tête sUr ses épaules.

— Oh! non pas, maître Niguet, au contraire. — Voudriez-vous vendre? — Peut-être bien que j'y serai forcé, mais cependant je ne voudrais pas vendre non plus; oh! non, je ne voudrais pas vendre! — Que voulez-vous donc, alors? demanda le notaire, qui ne voyait pas où le vieillard voulait en venir. — Alors je disais donc, maître Niguet, que ^ous savez bien, n'est-ce pas, que c'était hier le tirage? — Oui, et même que votre pauvre Conscience est tombé au sort. — Oui, maître Niguet. — Ce qui m'a fait bien de la peine, je vous jure. —-Vous êtes trop bon, maître Niguet et la compagnie, dit le père Cadet; oui, il est tombé au sort, pauvre enfant! •— Le n^ 10, je croîs? — Le n** 49^ oui; alors j'avais donc dit, le jour où le tirage avait été annoncé : Mordine! je donnerais bien cent écus pour que Conscience prît un bon numéro. ^ AIlI

— iO —

vous avez dit cela, père Cadel? — Oui, foi d'homme, j'avais dit cela; de sorte qu'hier, quand il est tombé, il faut vous avouer, là, en conscience, que cela m'a fait tant de peine que j'ai dit : Vingt dieux! je donnerais bien cinq cents francs pour que le pauvre Conscience ne fût pas tombé au sort. — Diable! vous aimez donc bien votre petit-fils? — Je l'aime beaucoup, oui, M. Niguel; ah! je Taime beaucoup tout de même. — Quoique...

Maître Niguet^ comprenant qu'il avait entamé une phrase qui pouvait être désagréable au père Cadet, s'arrêta, mais le père Cadet reprit tranquillement la phrase où maître Niguet l'avait abandonnée :

— Quoiqu'il soit idiot, oui, maître Niguet. — Cest bien de votre part, cela, père Cadet. — Je ne sais pas si c'est bien, mais c'est comme ça. Eh bien! alors, voilà la chose, maître Niguet : comme un honnête homme nia que sa parole, même quand cette parole n'est engagée que vis-à-vis de lui-même, ce matin je me suis levé avec le jour et je me suis dit comme cela : Eh bien! je vais monter sur Pierrot, et aller trouver maître Niguet, et me voilà. — Eh bien! après? demanda le notaire qui s'impatientait de ne pas voir arriver l'affaire en question. — Eh bien! après? Voilà quoi! maître Niguet : j'ai dit que je donnerais bien cinq cents francs pour que Conscience ne partît pas. — Eh bien! après? répéta avec une impatience croissante maître Niguet. — Eh bîeut réçoudil le père ûâdei avec son même flegme, je swVs v^^\.^\^^^^ti\^«ç yoiïài

Maître Nîguet commençait à comprendre.

— Ah! ah! dit-il, c'est-à-dire que vous voudriez que Conscience ue partît pas.— Je donnerais cinq cents francs pour cela, quoi. — Ah! diable! pauvre père Cadet, je comprends; mais, voyez-vous, cinq cents francs, ce ne serait pas assez. — Ça ne serait point assez, vous le croyez? — Non. — J'avais bien pensé à cela, dit le père Cadet avec un soupir, aussi ma résolution était prise tout bas; dame! j'aimerais mieux, vous comprenez, maître Niguet,en être quitte avec cinq cents francs, mais s'il le faut absolument, le voyez-vous... — Eh bien? demanda le notaire qui étudiait en observateur la lutte que se livraient l'avarice et la paternité dans le cœur du vieillard. — £h bien! s'il le faut absolument, dit le père Cadet d'une voix étouffée, j'irai jusqu'à mille.

Maître Niguet secoua la tête.

Le père Cadet vit le mouvement.

— Hein! fit-il. —Père Cadet, dit le notaire, n'arrêtez plus votre esprit là-dessus, laissez faire Dieu; de plus riches que vous ont été forcés d'y renoncer; vous avez fait ce que vous deviez faire, plus même, car, vous savez, rintention est réputée pour le fait^ soyez donc en paix avec votre conscience. —Eh oui! dit le père Cadet : vous dites donc que c'est trop cher, n'est-ce pas? — Oui. — et qu'il n'y faut pas penser. — Non.

Le père Cadet se leva.

--- Merci, monsieur Nrgucl, ftV-W, liwsi^\ ^^^'ït-^^^^

j*étais venu à vous, moi, comme à un confesseur; mais si c'est trop cher pour ma pauvre bourse... — C'est trop cher, père Cadet. — N'en parlons plus. Âllonst adieu, monsieur Niguet.

Et le père Cadet, à pas lents, se grattant l'oreille, alla jusqu'à la porte, posa la main sur le bouton, puis revenant :

— Ça irait peut-être jusqu'à quinze cents francs,n'estce pas, monsieur Niguet?

Le notaire lui prit une main dans les deux siennes.

— Ça irait plus loin que cela, cher papa Cadet. — Abt c'est que^ voyez-vous, je sais bien que quinze cents francs, c'est une somme, reprit le père Cadet, mais enfln, voyez-vous, on n'a qu'un enfant, et si pour quinze cents francs je pouvais racheter la vie de mon pauvre Conscience, et en même temps empêcher sa mère, la pauvre Madeleine, de mourir de faim... Eh bien! dame! là, je dirais : Que voulez- vous? c'est quinze cents francs perdus, mais comme au bout du compte, vous comprenez bien, maître Niguet, c'est à lui que la terre reviendra après ma mort, eh bien! ce serait à lui de travailler pour rattraper les quinze cents francs perdus;mais si c'est plus de quinze cents francs... Ce serait donc plus de quinze cents francs, maître Niguet? — Ce serait plus que votre terre tout entière en la vendant ne pourrait donner, mon pauvre Cadet.

Le vieillard resta tout abasouTd\.

— Gommenlj dit-il, qu'est-ce que vous dites donc là? ia terre tout entière, ma terre que depuis quinze ans je laboure moi-même, je herse moi-même, je sème moimême, je fume et je moissonne moi-ndême. Ma terre tout entière ne suffirait pas? — Non, mon ami, ainsi n'y pensez donc plus. — Obt maître Niguet, il faudra donc qu'il parte, le pauvre Conscience! — II faudra qu'il parte si le conseil de révision le juge bon. — Oui, et le conseil de révision le jugera bon. — C'est probable. Que voulezvous? ce n'est pas l'intelligence qu'ils cbercbent, tous ces gaillards-làî c'est la santé, la force. Pour apprendre à faire demi-tour à droite, demi-tour à gauche et la charge en douze temps, il ne faut pas être un homme de génie comme M. Racine, ou un hqmme d'esprit comme M. Demoustier. Attendez-vous donc à ce que Conscience parte, mon pauvre père Cadet. — Dame! reprit le vieillard les yeux fixes et la respiration suspendue comme s'il étouffait, dame! il faudra bien que je m'y attende, puisque même en vendant la terre tout entière ça ne l'empêcherait pas de partir.

Et il resta immobile et comme prêt à défaillir.

— Eh bien! père Cadet, eh bien! denianda le notaire, qu'est-ce que c'est donc que cela? — Oh! maître Niguet, dit le bonhomme en secouant lentement et tristement la tête, savez- vous ce que vous venez de faire là? — Non, mon ami. — Eh bien! vous veuei (Sa woi^^ ^^\i\k^\\^ coup de la mort à Madeleine el ^ mo\. — K}\WiS» ^^^^^

père Cadet. — Oui, car il sera tué comme Guillaume, voyez-vous, le pauvre Conscience; comment voulez-vous qu'il se défende d'ailleurs, un innocent, et le pauvre Conscience tué, sa mère en mourra, alors Madeleine morte, que voulez- vous que je fasse dans ce monde, moi? et puis, je serai bien assez vieux pour mourir, de sorte que la terre, comprenez-vous, la terre, elle appartiendra à qui? aux Manscourt de Penileux ou de Viviers, à des cousins éloignés : voilà pourquoi je me disais en venant chez vous, dame! si en vendant la terre on pouvait sauver le cher enfant! Eh bien! continua le père Cadet avec le plus douloureux soupir qu'il eût encore poussé, peut-être qijie le mieux eût été de vendre la terre, mais puisque, même en vendant la terre... Allons, allons, adieu^ maître Niguet et la compagnie! je ne vous en suis pas moins reconnaissant, je ne... Bon! voilà que je ne sais plus ce que je dis, et que je né trouve plus la porte. Ah! mon Dieu, tout tourne, maître Niguet, tout tourne, et il me semble que je vais mourir. Ah! foi d'homme, je meurs. Adieu, maître Niguèt et la compagnie... a... di... eu!

Et le père Cadet, après avoir chancelé un instant, tomba écrasé par le poids de son émotion entre les bras de maître Niguet, qui l'assit dans un fauteuil en appelant sa femme à son secours, juste au moment où elle disait à Conscience :

— moD bon ami; êtes-vous bien sûr de l'amitié du père Câi/etf — Pourquoi cela, madame'*. — ^wc» ^^ \^v

idée, comme ceta, qa'il a envie de vous déshériter.

Mais Conscience secoua doucement la tète et s'en alla sans rien craindre de ce côlé-Ià.

II refermait la porte de la rue derrière lui et Mariette, juste au moment où elle entendit son mari qui rappelait à son secours.

Ce qui avait fait naître cette fâcheuse idée dans l'esprit de madame Niguet, c'était cette précaution que le père Cadet avait prisé de cacher à son petit-fils sa présence chez lenotaire, et le soin qu'il avait eu de faire rentrer Pierrot dans la cour.

Aussi courut-elle aux cris de son mari, en se répétant à elle-même :

— Quoi que dise le pauvre Conscience, il y a quelque chose là-dessous.

Il y avait là-dessous que le père Cadet venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie qui eût bien certainement été mortelle, si l'on n'eût à l'instant même envoyé chercher ce bon docteur Lecosse, qui par bonheur arriva à temps pour saigner le vieillard.

Saignée qui, à cette époque où Thomœopathie n'était pas encore inventée, se présentait comme le seul remède à faire contre l'apoplexie.

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CE QUE BASTlEff ÉTAIT ALLÉ FAlBi A SOISSORS.

Bastien, comme nous Tavons vu, avait emprunté un cheval au voisin Mathieu, avait santé dessus et l'avait lancé au grand trot sur la route de Soissons.

Mais, quoiqu'il n'eût mis que deux heures et demie à faire les sept lieues qui le séparaient de la ville mérovingienne, il n'en était pas moins arrivé^ comme la nuit était tombée, et par conséquent après la fermeture des bureaux.

Il en avait pris son parti, était descendu à l'hôtel des Trois-Pucelles et avait attendu au lendemain.

Le lendemain, à l'ouverture des bureaux, il s'était présenté à la sous-préfecture, et avait si bien fait qu'il était arrivé jusqu'au sous-préfet lui-même, et, attendu les circonstances, dès que le sous-préfet sut que Bastien demandait à lui parler pour affaire de recrutement, au lieu de refuser de le recevoir ou de lui faire faire antichambre, il ordonna qu'il fût immédiatement introduit près de lui.

Bastien entra les bras arrondis, le colbach sur l'oreille, le dolman sur l'épaule , la croix au côté et faisant soDDer ses éperons en hbmme qui connaît son imporlâûee.

Lé sous- préfet élait ilebout devant la ebemiBée, une maio dans spD gilet, le jarret tendu, le nez aa veut.

On savait que c'était ainsi que d'habitude recevait Vempereur, et tout le monde, surtout Testimabie classe des foncliofioaires publics, classe de tout temps fort indépendaate, cette estimable classe surtout avait l'indépendance de se modeler sur lui.

Il jeta un coup d'œil rapide et connaisseur sur Bastien, reconnut un homme de â8 à 50 ans, petit de taille, mais bien pris dans sa.taille et bon à la fois pour le service de trois ou quatre armes différentes.

D'ailleurs, sous ce rapport, Bastien paraissait avoir fait son choix, puisqu'il apparaissait an sous-préfet sous son uniforme de hussard.

— Monsieur le sons-préfet, dit Bastien en se dandinant, la main collée à son colbacb, j'ai pris la liberté de vous Importuner pour vous dire... —Oui, mon ami, interrompit le sous-préfet, je comprends; pour me dire que vous vous trouviez dans des conditions de rappel et que vous désirez rejoindre votre régiment, n'est-ce pas? — Non, sous-préfet, vous faites erreur. — On va vous délivrer votre feuille de route; ce n'est pas mol que cela regarde. Mais n'importe, vous avez bien fait de vous adresser à moi, S. M. l'empereur et roi a besoin d'hommes, et il est de notre devoir de faciliter à tout militaire la reprise du service. — Pardon! pardon, m<iw ^<:i^%pré/et, dit Bastien; non, il ne %'^i\\ ^^ ^<^tvç^^\ ^^'^

son congé définitif, avec la pension de retraite et sa croix, comme vous* pouvez voir, par conséquent le droit de rester les pieds croisés sur les chenets dans ses foyers respectifs. Voilà la pancarte parfaitement en règle ornée de son poulet d'Inde en manière de frontispice, et si je suis venu vous trouver en uniforme, c'est que je trouve que l'uniforme me favorise dans mes agréments naturels. — Alors que voulez-vous? que désirez-vous? Parlez. — Ce que je veux, ce que je désire, mon sous-préfet, j'allais vous en faire part quand vous m'en avez empêché en me coupant intempestivement la parole. — Comment, intempestivement? répéta le sous -préfet, mais le mot intempestivement est une façon de parler dont nous nous servions au régiment pour dire à tort, sans raison, intempestivement enfin. — Alors, expliquez-vous; qu'alliez-vous dire si je ne vous eusse pas intempestivement coupé la parole, comme vous disiez au régiment?

Bastien regarda le sous-préfet dans le blanc des yeux pour savoir s'il n'y avait pas quelque insulte cachée dans les paroles du fonctionnaire public.

— Oui, dit-il, oui, au rrrrégiment nous disions cela aussi : ah! au rrrrégiment c'était le plaisir! —J'attends, M. le hussard, dit le sous-préfet, que vous vouliez bien m'apprendre dans quel but vous m'avez fait le plaisir de me déranger. — Si vous m'aviez laissé dire, vous le sauriez déjà : je vous ai dérangé pour vous annoncer que je suis du village d'Haramonl. — Q,\i'es\-ç»<v\i^ 'i«s»v^>\^

cela, le village d'Haramont? — - Gomment, vous ne savez pas ce que c'est que le village d'Haramont, et vous êtes sous-préfet du département de l'Aisne? Âh! bon, en voilà un drôle de sous-préfet!

Le sous-préfet avait bonne envie de sonner deux domestiques et de faire mettre Bastien à la porte, mais Bastien avait son sabre à la ceinture et sa croix au côté, et à cette époque où les sabres étaient tirés pour des batailles sérieuses, et où les croix ne pleuvaient pas tons les matins par averse dans le Jlfom^eur, c'était quelque chose, même en présence d'un personnage aussi important qu'un sous-préfet dans une sous -préfecture, que d'avoir un sabre à la ceinture et une croix au côté.

Au lieu d'engager une polémique avec Bastien, le sous-préfet alla donc à un tableau cloué contre le papier du cabinet, et cherchant des yeux et du doigt à la fois:

— Heu, heu, heu! Haramonl, c'est cela, canton de Villers-Gotterets, soixante-six feux, quatre cents âmes, levée de 181i, neuf conscrits. — Bon! dit Bastien, vous savez maintenant ce que c'est qu'Haramont, nous allons pouvoir causer. — Neuf conscrits, répéta le sous-préfet; eh bien! a-t-il fourni ses neuf conscrits, votre village? — Mon village fournira ce qu'il doit fournir, dit Bastien, piqué des manières du sous-préfet, et la preuve c'est qu'il a tiré à la conscription hier, je viens même ici pour cela. — M«J5 alors dites donc pourquoi no\v& n wvw.. — VvN%-

qae je vous le dis, je vieos pour cela. — Gomment, pour cela? — Oui, pour la conscription. — Allons doncî vous n'êtes pas conscrit, puisque vous avez votre congé. — Prenez garde, mon sous-préfet, vous n'engendrerez jamais, vous êtes trop vif, comme on dit an rrrrégiment.

Le sous-préfet fit un mouvement d'impatience.

— Oh! du calme, du calme, dit Bastion, quand je dis je viens pour cela, je viens pour remplacer un de ceux qui sont tombés. — Alors accouchez tout de suite. G^est bien; vous venez donc, dites-vous, pour remplacer un de ceux qui sont tombés? — Oui. •— Alors vous vous vendez?— Non, M. le sous-préfet, je me donne. — Comment! vous vous donnez? fit le sous-préfet étonné. — En ai-je le droit, oui ou non? — Sans doute. — Si j'en ai le droit, il n'y a pas de mais; donc, vous entendez, je me donne, mais cela à la condition que celui à qui et pour qui je me donne ne partira pas. — C'est trop juste, puisque vous partez en son lieu et place. — En son lieu et place, c'est cela : ainsi donc enregistrez-moi et expédiezmoi, le plus tôt sera le mieux; puisque vous dites que le Petit Tondu a tant besoin d'hommes, il ne faut pas le faire attendre. — Comment! le Petit Tondu?— C'est comme cela que nous l'appelions dans le temps. Dame! peut-être cela ne l'arrangerait-il plus dans le quart d'heure actuel; il se peut qu'il soit devenu plus fier aujourd'hui qu'il ne Tétait dans ce temps -là, ça ne me regarde pas; si oa le renconlre, oTk Vai^v^NfcT^V^Vt^Us.-

jeslé. Mais nous battons légèrement la campagne^ revenons à nos moutons, s'il vous plaît. — Ah çà, demanda le sous-préfet, mais c*est donc votre parent, votre neveu, votre frère, celui que vous vouiez remplacer? — Ce n'est rien de tout cela. — Et vous feriez un pareil sacrifice à un étranger? — D'abord Conscience n'est pas un étranger, c'est... c'est Conscience, quoi! — Il s'appelle Con* science? —Oui, ça vous étonne?— En vérité ces paysans ont parfois de singuliers noms. — Oui, n'est-ce pas? On D'en donne pas de pareils aux gens des villes. — Et vous êtes bien décidé à partir pour Conscience? — Très-décidé. — Vous avez fait toutes vos réQexions? — Parbleu! — C'est bien; on va vous donner un mot pour le docteur, afin qu'il s'assure si vous n'avez pas quelque infirmité. — Eh! dites donc, monsieur le sous-préfet!... — Eh bien? — Eh bien! il me semble que l'on n'a pas l'air d'un infirme. — N'importe, c'est une formalité. — Oh! si c'est une formalité, on n'a rien à dire, on la subira.

Et Bastien attendit tranquillement que le souç-préfet eût écrit sa lettre.

— Tenez, dit le sous-préfet quand il eut écrit, plié et cacheté sa lettre, portez ce billet au docteur; mais qu'estce que vous avez don&là à la main? — Oh! ne faites pas attention, dit Bastien en reportant sa main droite derrière lui et en allongeant la main gauche pour prendre le billet.— Non, dit le sous-préfet, pas à cftWA xûax^-^x^V yaatre. II me semble qu'il vous m^ivc^w^ ^^vix ^w^^»

niEV ET DIABLK, T. ^, ^

-^ Eh bienl afrès, certainement qa'ils me manquent. On ne peut pas me les avoir ceapés et qu'ils y soient encore. -— Ah! mais, c'est que si vous avez les deux doigts couj>és, c'est un cas de réforme. --< Comment! un eas de ré- {onae? — Sans doute, an seiri suffirait; ah! vous compretez, Sa Majesté i'Mipereur et roi veut des hommes complets. — Oh! oh! monsieur le sous-préfet, vous êtes bien vélilJaux, ce me semtïie. -*- S^ vous partiez pour votre compte, mon cher amt, on n'y regarderait peut-être pas de si près, mais voiqs partez pour un autre qui a prol)ai)4ement tous ses membres, et raisonnablement nous ne pouvons pas accepter le troe. — Hein? c'est-à-dire que vous me refuse;. -^ Je dis que vous n'êtes plus bon pour le service militaire. — Âht mille tonnerres! on vous donnera des gaillards bâtis comme moi pour que vous mar-

* ehandiez avec eux. ^ Mon cher ami, il fallait commencer par me montrer votre main, on n'aurait pas marchandé avec vous, on vou^ eut dit tout de suite : Ce n'est pas possible, et c'eût été àni. — Si bien que vous ne voulez pas de moi au lieu et place du pauvre Conscience? — Désespéré de vous être désagréable, mon cher monsieur, mais c'est impossible. — De sorte que le pauvre Conscience partira? -^ Dame! à moins qu'il ne lui manque quelque ehose comme à vous, c'est probable. «^ Vous ne savez pas que c'est le désespoir de toute une famille gue vous causez là? <^Peuh! — ^Quesa mère en mourra? — Bâbt si toutes les mères en élm^V mwV^%,Q\!ivJ^^

reffconirerail pas tant en d«uU.

Bas({en demeura effraya devait k eymme de cette réponse.

-^ Çesi 1)169, dit-il avec uae eertaioe dignité dont on l'eût lerv incapable^ J>'m m'est témoin qae j'ai fait jlo^it ce que j'ai pi) pour sauver ces braves g^s du dé^efpoir, £t vous pour les y mainieuir; Dieu nous jugera selon np^ mérites : adieut J!|« le sous-préfet.

Et il soilit,

— Ah çà! dit le sous-préfet en le regardant s'en aller, ce drôle4i ne sait donc pas qu'av9nt ^rois mois il çera rappelé sçi^ les dr/»peaux pour sou propre compte, et que si j'acceptais l'offre qu'il vieo^ de me faire, ce serait un iiomm quç j'escamolerftis au gouvernement?

LES EENSEIGNEHENTS.

Le père Cadet avait été ramené sur son âne à Haramont par le saute-ruisseau de maître Niquet.

Ce fut iine diversion à Ja douleur de )a pauvre famille que cette nouvelle douleur,

Le docteur Lecosse avait fait accompagner le vieillard d'une prescription qu'il s'agissait de suivre avec la plus grande ponctualité.

Malgré la promptitude et l'efiBcacité 4?s soins douaé^^ comme J'épanchement sanguin «ln^W e^xVve^V \\^^'»\'î^

côlé gaacbe était menacé d'une paralysie complète^ et h langue, épaissie, avait peine à articuler quelques sons.

Cependant le docteur Lecosse promettait une amélioration, mais toutefois sans garantir une guérison radicale. Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le père Cadet devenait incapable de continuer à cultiver sa terre juste au moment où le départ de Conscience allait, les bras du père Cadet demeurant paralysés, laisser cette terre inculte.

Mais c'était là le malbeur à venir, et personne, excepté peut-être le père Cadet dans son pauvre cerveau troublé, personne ne voyait au delà du malheur présent.

Bastion arriva au village deux heures après le retom* du père Cadet. L'accident arrivé au pauvre vieux bonhomme était le bruit de tout Haramont. Ce fut la première nouvelle dont on le salua.

— Bon! il ne leur manquait plus que cela, dit-il.

Et il vint à la chaumière de gauche s'informer de la santé du père Cadet, sans dire un mot ni de son voyage à Soissous, ni de la cause de ce voyage.

Seulement, de temps en temps, ce qui ne lui arrivait auparavant qu'avec orgueil, il regardait sa main mutilée avec douleur, en disant :

— Maudite main, va!

Le lendemain, Mariette et Conscience allèrent porter leur lait à la ville, et revinrent à l'heure accoutumée. £ff entrant dans la chaumière, Coi\^ç\ftTv<i^.»^^^^ ^^t^v-

— astre remarquer ni sa mère, ai dame Marie, ni Mariette, ui Catherine, qui étaient là, alla droit au lit du vieillard, se mit à genoux devant ce lit, et, secondant Teffort que le pauvre malade faisait pour soulever ses deux mains et les lai poser sur la tête :

— 0 bon pèret dit-il, je te demande pardon d'être U cause de Taccideot terrible qui t'est arrivé, et le Seigneur seul pfut savoir combien je t'en suis reconnaissant.

Les femmes regardaient et écoutaient avec étonnement Conscience.

Mais Mariette leur dit tout bas :

— Le père Cadet a voulu vendre la terre pour acheter un remplaçant à Conscience; maître Niguet nous a tout dit.

Les femmes joignirent les mains, et vinrent à leur tour «^agenouiller devant le vieillard.

La terre du père Cadet! c'était son cœur, plus que son eœur! Le père Cadet avait donc voulu donner plus que 501) cœur à Conscience.

Il paraît que ce spectacle monta l'imagination de Catherine, car tout à coup elle s'écria :

— Ahî par ma foi, du reste, il n'est pas lo seul. — Que voulez-vous dire, mon enfant? demanda Madeleine. — Je veux dire que des gens qui ne sont pas même ses parents ont voulu faire pour Conscience autant que le père Cadet, qui est son grand-p^Te^ç\ç^\SL^,\Cvi^\iX^'^^^'*^ de terre à offrir, ris se sont offetVa e\x\-mm«à.

Madeleine, dame Marie et Mariette regardaient Gathe^ rine avec étonDement.

Conscience, la tète inclinée sur le Ht da vieillard, semblait prier.

— Oui, continua Catherine; et je pourrais citer un brave garçon qui n'est pas loin d'ici même, et qui a été à Soissons pour s'olfrir au lieu et place de Conscience, et si le sous-préfet ne Pavait pas refusé à cause de sa main, à l'heure qu'il est, on n'aurait plus à s'occuper ici que du vieux. — Bastien! s'écrièrent toutes les voix. — Heinî Qu'y a-t-il?Qui appelle Bastien? dit le hussard paraissant sur la porte* — Oh! Bastien! crièrent à la fois Madeleine, dame Marie et Mariette, vous avez fait cela!

Et les trois femmes éclatèrent à la fois en sanglots.

^ Bon! dit Bastien, voilà Catherine qui a parléf Oh! les maudites femmes! et quand on pense qu'elles ne peuvent pas taire leurs langues! — Oh! ma foi, tant pis! dit Catherine; je n'ai pas pu y tenir, moi, j'ai dit que vous aviez été à Soissons. — C'est pas vrai! — Que vous aviez vu le sous-préfet. — C'est pas vrai! — El qu'il vous avait refusé à cause de votre main. — C'est pas vrai! «'est pas vrai! c'est pas vrai!

Madeleine saisit cette main mutilée de Bastien et la porta à ses lèvres, tandis que dame Marte appuyait l'autre sur son cœur et que Mariette, passant entre les deux ^mmes, préseotaii son front à baiser au hussard. — Qu'est-ce que c'est queceU*? dW^B^sW^^vVwXtVsiwv^.

— Tu vois bien ce qae c'est, dit GattieriAe : Mariette te donne son fronl à embrasser^ imbécile... — Marîetteî dit Bastien, vous aussil — Gomment! dit Mariette, vous avez donc fait cela? — Ce n'est pas«.. vr... C'est drôle^ je ne puis pas mentir à vous, Mariette, et je mens si bien à Catherine? — Voyez-vous! dil Catherine. -— £b bien! voyons là, quand ce serait vrai, dit Bastien, la belle affaire! Èst-ee que Consdence ne m'a pas sauvé la vie? Est-ce que ma vie, qu'il e sauvée, ne lui appartenait pas? Est-ce que, d'ailleurs, c'était une si grande affaire pour moi que de retourner au feu?... Le feu, ça me connaît; j'en ai mangé pendant sept ou huit ans tous les jom*s; quelquefois le matin et le soir, et encorepen dant la nuit... Mais, que voulez- vous! ils m'ont refusé... ce n'est pas ma faute, c'est celle de ma maudite main... Allons! n'en parlons plus... viens, Catherine. T'as eu tort de parler de cela devant des femmes... ou plutôt, non, t'as eu rai-^ son, puisque ça m'a valu l'honneur d'embrasser mademoiselle Mariette* — Voyez-vous! voyez-vous! monsieur le hussard! dit Catherine. ~ Allons! allons! viens! je sens que je m'attendris, et je suis béte comme tout qoand je pleure... viens, Catherine, viens!...

Et il entraîna Catherine hors de la chaumière; mais sur la porte il rencontra Conscience.

•— Ah! bon! dit Bastien, tu m'attendais là,, toi; ça va être ton tour. — Non, dit Coi\SA\eTiCA)\i9st)^^^>.^ssQ^prends ce que tu as fait, Ba&Vkti; s^^\«C!L^\\>>jïi"*^^^^i«^

parler. — A moi? — A loi. — A moi seul? — A lof seul. — Toul de suite? — Non, demain, pendant que Marielte sera à la ville, et que le docteur Lecosse sera près du grand^père. — C'est bon. En menant les chevaux du voi< sin Mathieu à l'abreuvoir, je l'attendrai là, derrière la maison, aux trois chênes. — Mercf, Bastien. — Bon, dit Catherine en s'en allant, il n'est pas démonstratif, monsieur Conscience. — Catherine, dit Bastien, c'est possible, mais dans deux circonstances il m'a prouvé que ce ne sont pas ceux qui qui font le plus de bruit qui font le plus de besogne.

La journée se passa pour la pauvre famille dans ses détails habituels, plus les larmes et les incidents nouveaux suscités par la maladie du père Cadet. De même que Conscience paraissait comprendre la langue des animaux, il semblait que le Seigneur lui avait encore donné cette faculté de deviner l'inintelligible bégayemenl du vieillard. A peine le père Cadet désirait-il une chose, que celte chose il l'avait; à peine son regard vitreux se tournait-il vers un objet quelconque, que Conscience avait l'objet entre les m»ins, et en tfrail, au profit du malade, tout le profil que le malade lui-même semblait désirer qu'on en tirât.

Le lendemain utatin. Conscience, au lieu de partir avec Mariette pour porter le lait à la ville, dit à Marielted'y aller seule et de commencer sa tournée par le docteur Lecosse en le priant, s'U tf^VavV ^oVnx «ïi^jst^ pari/ pour HaramoMy d'y partir ài ViûsVmV mtûB.

Marielte ne demandait janNiis à Conseience la raison de ce qu'il faisait. Elle savait que, grâce à cette espèce d'ilIuRiiDalioii intérieure dont elle voyait les rayons débarder dans ses regards, toute action de Conscience avait sa raison en soi-même. Elle partit avec Bernard, qui eut besoin d'un ordre trois fois réitéré de Conscience pour se décider à le quitter et à se mette en roule avec Mariette.

C'était à neuf heures du matin que d'babitude Baslien menait les chevaux du voisin Mathieu à l'abreuvoir. Ce jour-là, pressé de rendre à Conscience le service que Conscience avait sans doute à lui demander,, il était à neuf heures moins dix minutes en vue des trois chênes.

Conscience était couché au pied de l'un d'eux; en apercevant Bastien il se leva.

Bastien, de son côté, en l'apercevant, pressa le pas de ses trois chevaux, et, en arrivant aux trois chênes, sauta âi terre et voulut les attacher par leur longe à la branche d'un arbre.

— Non, dit Conscience, c'est inutile; je o'ai que deux mots à te dire, Bastien. — Quatre, mon pauvre Conscience... Par ma foit nous n'avons pas si longtemps à causer ensemble, nous pouvons nous eo passer le plaisir. — Je voulais te prier, mon cher Bastien, dit Conscience^ de me raconter, mot pouT rnoX^ cj^ ^\ ^^^ passé eotre loi ei le sous-préfeU — NXi\ \»\k\ ^xVX^'^'^v

sard^ si c'est pour ceU que tu m'arrêtes, ee n'est, tna loi) pas la peine.

Et il fit on mouvement pour délaeher les chevaux.

*-^ Si fait, c'est la peine, dit Conscience, car j'ai be^ soin de savoir tout ce qu'il t'a dit, Bastien.

Conscience parlait si gravement^ que Bastien se sentit dominé par cette voix douce et ferme qui priait et qai ordonnait en même temps.

•^ J'en ai besoin... oui, Bastien. -^ Eb bien! voilé... Dame! tu comprends, je t'en demande bien pardon, mai« j'ai cru voir^j^oe tu n'avais pas grande vocation pour l'état de soldat... -—C'est vrai, dit Conscience. — Quoique je déclare qu'après ce que je t'ai vu faire, il n'y en a pas un dans toute l'armée, et même parmi les vieux, là, parmi fes grognards, qui soit plus brave que toi. — Ce n'est pas de la bravoure, Bastien, dit doucement Conscience : c'est de la confiance en Dieu. —Enfin, c'est cequec'est... Je dis donc que m'étant aperçu de ton peu de vocation pour l'état de soldat, j'avais eu l'idée, moi, en écoutant ce qu'avait dit la pauvre mère Julienne, quand elie a dé« posé son enfant à tes pieds; en voyant, en outre, les larmes de tout le monde, j'avais eu l'idée de partir à ta place. — Bon Bastien! — Eh! oui, c'était une idée que j'avais eue comme cela... J'aime l'état militaire, moi; je ne sais bon qu'à cela. Et puis, vois-tu, dans l'état mili-> taire, od ne mange pas tous les jovr» de la vache eora-* S^"* II yaàe bons jours el 4e% iiuV\;& ^^\ "ba ^xsx^wv

fnaiiyaises...^ratâ tu ne sais pas tout (a; dé sorte que la n'avais pas de vocation pour être soldat. J'ai été tout lestement dire au sous-préfet : Dame t monsieur le sous-préfet, vous comprenez, il faut s'eatr'aider dans ce monde. Conscience est tombé au sort; il ne se soucie pas de partir, et me voilà prêt à partir à sa place. — Donne-^moi (a main, Baslien. — Âbt ouit la maudite maint c'est elle qui a tout gâté«.. C'était dit, c'était convenu; il avait écrit la lettre pour le docteur; il me la présente, je tends la main pour la recevoir... Bon! dit-il, qu'avez-vous done à la main? Tu comprends, il n'y avait pas moyen de nier ce que j'ai à la main? Une misèret une bagatelle! deux doigts emportés par une balle autricbienne, à Wagram... mais ça ne fait rien, donnez-moi la lettre tout de même. Non, non, non! merci! dit-il en secouant la tête, un seuf doigt coupé, ce serait un cas de réforme; à plus forte raison, deux! Sa Majesté l'empereur et roi ne veut pas de soldats estropiés! — Et pourquoi un doigt coupé est-it un cas de réforme? demanda Conscience. — Un doigt coupé est un cas de réforme, dit Baslien prenant un air important, parce que, tu comprends bien. Conscience, si tu es dans l'infanterie, et que ce ddgt coupé soit l'index, tu peux bien charger ton fusil, mais tu ne peux plus le tirer, puisqu'il te manque le doigt avec lequel il faut appuyer sur la gâchette. D'un autre côté, l'absence de ce même doigt^ si tu entres daY\s \% tvi\\<^\«^ ^t^^X^^^ Iiussards, par exemple... parce C|^e,\% WitK^^^^^^^'*^^^-»

si to enlrats dans la cavalerie, et qu^on le laissât le choix du corps, je pense bien que tu n'entrerais pas ailleurs que dans les hussards... eh bien! l'absence de ce doigtlà justement empêche de manier carrément le sabre... Voilà pourquoi un doigt coupé est un cas de réforme. — Merci! Bastien, dit Conscience; c'est là ce que je voulais savoir. — C'est lonl? — Oui, tout. — Eh bien! lu le sais, si tu as besoin d'autres renseignements, <^ sera avec le même plaisir. — Maintenant, embrassemoi, Bastien. — Oh! ça, de grand cœur! Mais tu ne pars pas encore? — Non. — Et nous nous reverrons avant que tu partes? — Bien certainement. Bastien détacha ses chevaux et s'élança sur l'un d'eux.

— Mais, dit-il en abaissant sa main sur ses yeux, qu'est-ce que c'est donc que ce cavalier-là qui nous arrive par la route de Villers-Cotterets? On dirait le docteur Lecosse. — C'est lui, en effet, dit Conscience; il avait promis de venir faire une visite au père Cadet, et W vient... Va abreuver tes chevaux, Bastien, va!

Conscience prononça ces paroles d'un air si sérieux, que Bastien le regarda avec élonnement.

— A quoi penses-tu donc, Conscience? lui demanda-tilpresque inquiet. — Je pense, répondit Conscience, qu'il y a peut-être un moyen pour que la mère Madeleine ne meure pas de douleur et le père Cadet de faim.

Basikn réfléchit un instant; mais, voyant qu'il n'arrtra/r pas à pénétrer la pensée de Coiise\ew^ \

— Au fait, dit-il, avec toi, il ne faut jamais désespérer de rien..; Allons, boup! Tescadron, à l'abreuvoir... Ah! au régiment, c'était le plaisir!...

Et il partit au grand trot du côté de la place du village où cet abreuvoir était situé, tandis que Conscience rentrait lentement chez le père Cadet par la porte de derrière.

C'était en effet le docteur Lecosse qui arrivait sur sa jument pour faire une visite au père Cadet, qu'il n'avait pas vu depuis vingt-quatre heures.

Le docteur était attendu avec impatience par toute la pauvre famille. La nuit avait été agitée; la fièvre, qui la veille avait redoublé vers les sept heures du soir, venait à peine de quitter le malade couché au fond d'une alcôve où le jour pénétrait à peine.

Le docteur fit allumer une lampe pour examiner le vieillard plus à son aise. Le visage était pâle, les yeux caves; le pouls s'était un peu relevé, il est vrai, mais la langue, tremblotante et ne faisant entendre que des sons inarticulés, avait peine à sortir de la bouche; il ne pouvait faire mouvoir que faiblement le bras gauche et pas du tout la jambe.

Cependant, comme malgré tout cela l'état du malade présentait un mieux sensible; comme, la veille, il lui avait tiré une palette et demie ou six onces à peu près de sang, le docteur ne voulut pas risquer une sec^v^^^^ ^^^v^^^ loujoars dangereuse en pareW cas, ç\\çrL\Çi'à ^v^^'^^'s» 's»'*^^'

tout, c'est-à-dire ehex des bommes d&nt le sang est souvent appauvri par une mauvaise nourriture. II se contenta donc de recommander, pour les pieds, des catapia^es saupoudrés dfi farine de moutarde, et, pour la tête, qui devaitêtre tenue élevée, des compresses trempées dans de Teau de source, et renouvelées de temps en temps afin qu'elles demeurassent constamment fraîches.

Le père Cadet était sauvé, mais il était probable qu'il ne pourrait iaouiis se servir de son bras, et que, s'il marchait encore, ce serait di£Scilement.

Toutefois, c'était déjà beaucoup pour cette malheureuse famille, dont Conscience était Pâme, mais dent le pèce Cadet était la tête, de savoir que, si alourdie qu'elle fût, cette tête lui serait conservée.

Le docteur sortit donc de la chaumière au milieu des bénédictions des femmes; quiot Pierre lui ilnt sa jument par la bride; il se mit en selle, et reprit le chemin de Villers-Cotterets.

Mais, à cent pas sur la route, il aperçut <>onseleiice.

Conscience était debout, très-pâle, et tenait sa maki droite enveloppée dans une serviette mouillée et toute tachée de sang.

-^ Oh! mon Dieu! s'écria le docteur Lecosseen arrêtant son cheval, qu'as^ta donc, mon pauvre Conscience? — Monsieur le docteur, dit Conscience avec sa voix douce, mais toujours calne, on grand malheur vient de m 'arriver...

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