‹ Dieu et diableChapitre 7 sur 17 · LE DOIGT COUPÉ · texte numérisé non relu

LE DOIGT COUPÉ

-^Que t'est-il (iopc arrivé» moa cber enUuil dit avec intérêt le docteur Lecosse. — En fendait du bois avec une baebe dans la cour du pêne Cadet, je me sui^ abattu un doigt de la main.

Et en disant ces mots, Conscience, en eff^, déiiaaillottant son poignet, noiontra au docteur sa main mutilée.

L'index, coupé au-dessous de la deuxième phalange, manquait entièrement, et le sang s'écbappait avec UDe abondance qui pouvait faire craindre une hémorragie de la petite artère.

-^ Combien y a-t^ilde temps que Taceideot^st arrivé? ^^ Dix minutes à peu près, monsieur le docteur. -^ Et pourquoi a'e&An pas accouru tout de «uite pour réclamer mes soins? — J'eusse par trop effrayé mère Madeleiae, Marie etHariette^et j'ai mieux aimé venir vous attendre ici. -~ JUais, mon ami, lui dit le docteur, tu sais 4u'il me reste à te faire une q^ration fort douloureuse.— Je m'en doute, monsieur, répondit tranquillement Conscience.

Le docteur examina la blessure de %l<}& v^^^ ^^ jioaune^'U eût voulu prendre \a m<Ê^\^ ^ ^^^^i^'^s^ ^"^ Conscieace :

^ Tu sais, loi dit-il, que je vais être obligé de te désarticuler le doigt. — Faites-moi, monsieur le docteur, répondit Conscience comme s'il n'eût pas entendu, ou comme s'il n'eût pas compris la terrible signification du mot! — Mais où? demanda le docteur. — Gomment! où? répéta Conscience. — Oui, où ferai-je cette opération!

— Sous ces trois arbres, dit Conscience; ne serons-nous pas très-bien là?

Le docteur regardait le jeune homme avec stupéfaction.

— C'est bien, dit-il; mais qui m'aidera dans l'opération? — Moi, monsieur le docteur, répondit Conscience.

— Comment! toi? — Oui, moi. — El si les forces te manquent, si tu t'évanouis?

Conscience sourit comme devaient sourire les martyrs antiques.

— Oh! il n'y a pas de danger, monsieur le docteur, dit-il. — N'importe! dit le docteur, si ce n'est pour toi, c'est pour moi. Conscience... J'aurai l'artère digitale à lier, et il me faut, pendant ce temps-là, un homme vigoureux qui me comprine l'arcade palmaire. Attends-moi ici, appuie comme cela avec ton pouce gauche dans le creux de la main droite afin de perdre le moins de sang possible, et je cours ramener quelqu'un...

Le docteur fit en effet un mouvement pour mettre son cheval au trot.

— laaWe, monsieur le docVe\iT,^\V.C»Qti^^\^\i^^^^^>\V jusiemenl /'/loiume qu'il nous tauV.

Et, d'an mouvement de tête, il montra au docteur Bastien, qui ramenait rapidement ses chevaux de l'abreuvoir, un peu en retard qu'il était, ayant sans doute profité de la cîrcoRstauce pour s'abreuver légèrement lui-même.

— Abt ouit Bastien! dit le docteur, un ancien soldat... A merveille!

Et II lui fit signe d« s'approcher plus vivement encore.

Bastien vît le signe du docteur, interrompit sa chanson des Hussards en campagne^ mit ses chevaux au galop, et, en un Instant, fut près du docteur et de Conscience.

— - Heîniqu'y a-t-il doncf? s'écria-t-il en voyant à terre la serviette toute sanglante et Conscience qui comprimait sa main mutilée. — 11 y a, mon cher Bastien, dit Conscience, que M. le docteur va avoir une opération à faire, et qu'il a besoin de toi.

Les yeux de Conscience et de Bastien se rencontrèrent sans doute en ce moment : Bastien se souvint de la conversation qu'un quart d'heure auparavant il venait d'avoir avec Conscience*

— Oh! le malheureux! murmura-t-il. — Eh bient demanda le docteur, nous aidez-vous, Bastien?... En ce cas il n'y a pas de temps à perdre.

Bastien sauta à terre, attacha ses chevaux à l'un des trois chênes, tandis que le docteur laissait sa jument, bêle d'humeur fort douce, broulftt ^mv\\CBifc\5\^^^'a^^ revers des fosséSy les touffes d'VietVi^ ^xvfc Wvi^^ ^«^^5^ point encore desséchées.

DTEV ET DIABIE, T. %. ^

. — 0ht oh! du Baslien en s'approcbatit da doclew*^ qai venait de lirer sa trousse et choisissait son meilleur bîstouriy pendant que Conscience l'examinait d'un œil curieux, c'est grave? — Une opération chirurgicale est toujours grave, moa cher monsieur fiastien, dit Je docteur. Mais d'abord, vous devez savoir ce qu'est celle-ci, puisque vous en avez subi une à peu près semblable. — Oui, oui, dit Bastien, je sais... — Et puis, d'ailleurs,, vous avez dû en voir bien d'autres, vous, un soldat? — Parbleu! certainement que j'en ai vu d'autres... aussi me voilà, docteur. Je mets à votre disposition un gaillard qui ne bronchera pas... Allons! Conscience, mon ami, du courage... allons, allons!

Et il était facile de voir que Bastien, fort impressionné, quoi qu'il en dît, faisait ce qu'il pouvait pour se donner à lui-même ce courage qu'il recommandait à Con science. Celui-ci, souriant avec sa douceur ordinaire, se contenta de dire :

— J'attends.

Et l'on eût dit que cette âme sereine planait au-dessus des choses de ce monde, et que la douleur même ne pouvait l'atteindre.

Cependant, craignant que les forces ne manquassent à Conscience pendant l'opération, le docteur chargea Bastien de tenir la main qu'il allait opérer et de comprimer VaTlère. Jnsgue-là c'était Conscience lui-même qui l'avait imprimée.

Le doctear avait choisi son bistouri, avait préparé ses baudes, toat était prêt.

IL s approcha du patient.

-^ Âllonst mon enfant, lui dit-il, assieds-toi sur le cevers du fossé. — Pourquoi cela, monsieur le docteur? demanda Conscience. Il me semble que vous serez moins à votre aise que si. je me tiens debout. — Oui, mais aaras-tu la force de te tenir debout? — Je vous ai dit d'être tranquille, monsieur le docteur. — Eh bient alors, appuie-toi au moins contre un arbre. — Âh! pour cela, volontiers. — En effet, dit Baslien, cela me sera plus commode aussi.

^ Conscience s'appuya contre le tronc; Bastion embrassa l'arbre de sa main droite, et de sa main gauche maintint celle de Conscience.

— Allons! docteur, dit-il, procédons, et vivement. — C'est l'affaire de d£ux. minutes, dit le docteur. — Et deux, minutes sont bientôt passées, dit Conscience.

Le docteur jeta bas son habit, retroussa ses manchettes, et, avec une sûreté de main qui dénotait en lui l'ancien chirurgien-major de régiment, fil d'abord, et d'un seul mouvement, une incision circulaire à quelques lignes audessus de l'articulation palmaire, tira la peau vers le poignet pour faire faire saillie aux muscles, et, toujours avec la même sûreté^ de mouvement, entama les chairs, les ligaments et la membrane cynoN\îi\ft, VûxsX^^Sv^^'^;:^'^^'^ Cooscieaee poussât une plainle ovi \Ci\k\i ^ti %ws^\^^

Le panvre enfant semblait être soatenii par une force surhumaine.

Maïs, il faut l'avouer, malgré les promesses faîtes, il n'en était pas ainsi de Bastien. Bastien qui avait, comme il le disait lui-même, vu couper bras et jambes sur les champs de bataille, Bastien toussait, Bastien poussait des exclamations, enfin Bastien comprimait la main de Conscience avec une force toute convulsive, et qui tenait bien moins à la tension de ses muscles qu'à l'exaspération de ses nerfsl

Aussi, vers la fin de la seconde minute, et lorsqu'on en fut à la désarticulation do doigt, les forces de Bastien étant à bout, Il pâlit affreusement, murmura quelques paroles inintelligibles, et, se laissant glisser le long de l'arbre, s'affaissa sur lui-même.

— Monsieur le docteurt monsieur le docteurf dit Conscience, je crois que voilà le pauvre Bastien qui s'évanouit! — Eh! morbleu! dit le docteur, laisse-le s'évanouir, et occupons-nous de toi... Reprends ta main comme il la tenait, et ne bouge pas... tout est fini. ~ Déjà? dit Conscience en comprimant de nouveau l'artére, comme il avait fait d'abord. Ça n'a pas été long, monsieur le docteur. — En vérité, murmura le docteur tout en achevant son opération, si je n'avais pas eu avec ce garçon-là la conversation de dimanche, je le croirais idiot jusqu'à YiBsensihWWé. — Est-ce fini, monsieur le docteurf demanda JBastJen en revcnai^V îi W\. — Oxsl\, \Msti ^^', dans une seconde.

En effet, ta section faite, le docteur avait rabattu les chairs, et, les ayant réunies par première intention, était déjà occupé à passer en écliarpe des bandelettes de spa radrat, en ayant bien soin de ne pas trop les serrer, de peur d'augmenter Tinflammation.

On en était donc là quand Bastien releva la tête et embrassa d'un même coup d'œil l'opération et l'opéré.

Le docteur paraissait vivement impressionné; quant à Conscience, calme et les yeux au ciel, il semblait puiser dans la contemplation de choses invisibles à des regards ordinaires cette force presque surnaturelle dont il venait 4e faire preuve.

Pendant que le docteur achevait de panser la main droite de Conscience, Conscience tendait la main gauche à Bastién, qui, tout chancelant encore, se remettait sur ses jambes.

— Ah! dit-il en s'essuyant le front, vous n'avez plus besoin de moi, docteur? — Non, mon ami, dit le docteur, et même je vous préviens d'une chose, c'est que, si une autre fois j'ai besoin d'un aide pour quelque opération du métae genre, je m'adresserai à un autre que vous. — £t vous aurez raison, docteur, répondit fiastlen en secouant la tête, surtout si cette opération vous la faites sur Conscience. — Pourquoi cela? demanda le docteur. Il me semble, au contraire, que, cette opération, Conscience l'a stoïquement supportée. — EV e'^sV. \\v%V'ea!ft\!\ ^«âc^^^^ Bastien; qaaodsur les champs deVialaÂW^ Q\iVî«^^^^^^

je voyais couper les bras et les jAmbes, ceux à qui on les coupait, criaient, hurlaient, sacraient... On poctvait leur dire : Mais taisez>vous ^onc, tas de piaillards! Tandis que Conscience, voyez-vous, avec son regard doux, son sourire éternel, abf ça m^a bouleversé, quoi... le cœur m'a tourné, la tête de même, et bonsoir!... Mais, maintenant, c'est fini. Je reconduis les chevaux du voism Mathieu, et je suis à toi. Conscience.

Sur quoi, remontant à cheval, il s'éloigna au grand trot en disant :

— C'est égalt j'aime mieux les gens qui crient, moi... Ah! au rrrégiment, c'était le plaisir!... -— Bon Bastion! dit Conscience en le regardant s'éloigner.

Baslien n'avait pas fait cinquante pas, qu'on entendit^ du côté de la chaumière, un hurlement douloureux.

— Qu'est-ce que cela? demanda le docteur en tressaillanl malgré lui.

— Ohl rien, répondit Conscience : c'est Beruard qui arrive de porter son lait avec Mariette, et comme il sait qu'il m'est arrivé un accident, il se plaint... — Quoi! il sait qu'il t'est arrivé un accident? dit le docteur Lecosse en achevant d^assurer sa bande autour du poignet avec une épingle; et comment sait-il cela? — Ah! dame! fit Conscience, vous m'en demandez là plus que je ne puis vous en dire... Il le sait, voilà tout... et la preuve, teoez.,.

On enteadH un second hurlcmeul V^\x^ \\*^^^>^ ^\s«si^ que le premier.

-^ Alors, demanda le docteur, pourquoi lie Yient-îl pas le rejoindre?

Conscience sourit.

-^ Oh! dit-il, soyez tranquille : | aussitôt qu'il sera dételé, il va accourir.^, seulement j'ai peur qu'il n -amène avec lui ma mère... £b! tenez, que vous disais-je?

En effet, au même instant on put voir apparaître, à l'angle de la chaumière du père Cadet, Bernard, qui, même sans avoir besoin de s'orienter en prenant le vent, accourait de toutes ses forces, piquant droit sur les trois chênes.

— C'est merveilleux! dit le docteur Lecosse en suivant d'un œil étonné la course rapide du chien.

Mais le regard de Conscience était demeuré fixe; on voyait qu'il attendait autre chose.

' Presque aussitôt, Madeleine et Mariette apparurent à leur tour à Tangle de la chaumière.

— Vous voyez bien, monsieur le docteur, que je ne m'étais pas trompé, dit Conscience. — Mais, enfin, m'expliqueras-tu?... — Oh! ceci, dit Conscience, c'est plus facile.,, ma mère me croyait, comme d'habitude, à Viliers- Gotterets avec Mariette; en voyant Mariette revenir seule, elle s'est inquiétée. Alors le chien a su l'accident qui m'était arrivé; il a hurlé une première fois; cela a donné lléveil à ma mère; puis une seconde fois, et ma mère a dit : il est arrivé quelque chos« iilA'mv^^^ ^^^vsRi&i^^ meicis dételé de sa pel\\eN\î\VM^>'^^^^^^^^^'^'»'®^

hurlani une troisième fois, sa course du eôté où j'étais, et ma mère et Marielte l'ont suivi...

Pendant que Conscience donnait cette explication, Bernard l'avait rejoint, sautant, moitié triste, moitié joyeux, autour de lui, cherchant sa main droite pour la lécher doucement, tandis que> de sa main gauche élevée au-dessus de sa tête. Conscience faisait, pour les tran* qnilliser^ des signes à Madeleine et à Mariette.

Malgré ces signes, la pauvre mère s'approchait trèspâle et très-effarée; car elle voyait à terre la serviette ensanglantée, et sur le revers du fossé, la trousse encore ouverte du docteur.

Le docteur alla au-devant d'elle pendant une vingtaine de pas.

— Oh! mon Dieu! docteur, s'écria-t^le, qu'est-U donc arrivé à mon pauvre Conscience?

Et Mariette, qui n'osait parler, interrogeait du regard.

— Rien, dit le docteur, ou plutôt un accident sans gravité... — Un accident!... Consciencel Conscience!... — Ma mère, fit le jeune homme, ne craignez rien*, me voilà. — Un accident, mon Dieu! s'écria la pauvre mère, un accident!

Et elle cherchait à voir cette main que Conscience lui cachait en la portant derrière son dos. Mariette, alors, vit ce que ne pouvait voir Madeleine. •^Oma mèret s'écria-l-cUe, CoiiadeiR«ii'«L^Va& o^^

quatre doigts à la maio. — Et c'est un grand bontieur, dit le docteur Lecosse, car, grâce à cet accident qui n'a rien de dangereux, Conscience, maintenant, ne saurait manquer d'être réformé. — Et tu comprends, bonne mère, je ne te quitterai pas... je ne te quitterai pas, Mariette...

A ces mots, Madeleine se laissa tomber à genoux, et^ levant ses deux mains au ciel :

— Mon Dieu! dit-elle, ce que vous faites est bien fait; que votre saint nom soit béni sur la terre comme au ciel! — Conscience! Conscience!... murmura Mariette, c'est donc pour cela que tu m'envoyais seule à Viilers^]otterets? — Silence! dit le jeune homme.

En ce moment on vit, derrière une petite montée, Bastien qui, ayant rentré les chevaux à l'écurie, revenait à toutes jambes, comme il en avait fait la promesse à son ami.

— Allons! allons! dit le docteur Lecosse en remontant sur sa jument, tranquillisez-vous... Je reviendrai demain; et, comme vous êtes de braves et honnêtes gens, espérons que tout ira pour le mieux.

Tout, en effet, alla pour le mieux, au commencement du moins.

Comme il arrive presque toujours dans les cas de paralysie, l'intelligence du père Cadet s'embrouilla, pendant les premiers jours de sa maladie, au \}oi\il. ^'\V ^^^ ^^ pas d'explicaiions à lui donner &\» \%t<£v^<K«CSi wvsfe*^ Conscience,M dont il ne s'açer^jwV m^tùB ^^^ -

«Le doclear Lecosse revint le leDdemaio, comme fl vivait promis. Les deux malades étaient ausçi bien qae possible. Conscience soafflrait '1>eaacoup et avait une ^grande fièvre, mais il supportait celte souffrance avec -tant de tranquillité, qu'à ses yeux seuls, brillant d'une flamme inaccoutumée, il était possible de s'apercevoir de cette souffrance.

Cependant, au milieu du malheur qui frappait la double chaumière, était née cette espérance, éveillée par un mot du docteur, que Conscience, devenu impropre an service militaire, serait réformé le jour de la révision.

Ce jour, on se lé rappelle, était fixé au dimanche suivant, le cinquième jour après l'accident.

Il y a sept lieues du village d'Haramonit à la sous-préfecture. Tous les autres tK)nscrtls, pour pouvoir être à •dix heures du matin ^ Sorssons, devaient partir dans la nuit et faire ces sept lieues à pied. Mais, quoique Conscience eût prétendu qu'il était assez fort pour accomplir ce voyage comme ses camarades, sur l'avis du docteur Lecosse, Bastien ne voulut rien entendre, et, le dimanche, à six heures du malin, il était à la porte de la «chaumière du père Cadet, avec une carriole que lui avait prêtée le voisin Mathieu.

Les femmes ne voulurent point se séparer ainsi de Conscience. D'abord, Mariette avait son lait à porter à ViJlers-Cotterets; c'était une occasion de faire une lieue 4^/ de rester phs longtemps avec sou \3\wv-w»fc\ v^'ï»

Madeleine, en sa qualité de mère, demanda à profiler de l'occasion; dame Marie, la moins mère des deux, puisqu'elle ne I-était que par le lait, et non par le sang, resta seule à la garde du père Cadets

Bernard, avec la petite carriole, devait suivre la grande voiture.

Au moment de se laisser atteler, le pauvre animal fit <]e grandes difficultés. II comprenait que lk)n projetait un voyage dont il ne serait probablement pas, et, Texpérience lui ayant appris que lorsqu'il quittait son maître pour deux heures seulement, il lui arrivait malheur, sans cloute craignait-il qu'en le quittant pour un temps plus long, il ne loi arrivât un malheur plus grand.

Le père Cadet voyait tous ces préparatifs d'un œil atone, et comme on voit pendant un rêve, c'est-à-dire saus lucidité et sans certitude. On lui dit que Conscience allait faire un petit voyage, et cela lui suffit.

Les deux femmes, après avoir embrassé dame Marie, montèrent dans la<2arrioie; puis Conscience se mit sur la seconde banquette; BasHen s'assit près de loi, fouetta le cheval, et l'on partit.

Bernard poussa un triste et long hurlement, et suivit la grande voiture.

Le village, ce jour-là, était éveillé bien avant l'heure ordinaire. Les conscrits, qui avaient sept Heues à faire à pied, pour arriver jusqu'à Soissow^, ^V»&\v\^'«x>\'s»\v^^>& heures dQ mat/n, et, comme ù \«i ^wi\»\x ^^v^^^ ^'^^^

chaque maison tenait à s'y faire visible, les portes étaient restées ouvertes, les chandelles allumées, et, par ces portes ouvertes, à la lueur de ces chandelles, on voyait soit une mère isolée, immobile, essuyant des larmes silencieuses, soit quelque groupe pleurant et confondant ses pleurs.

La mort elle-même eût frappé à toutes ces portes, qu'elle ne les eût pas tendues d'un deuil plus sombreet plus douloureux.

Ceux qui avaient pris des numéros élevés étaient appelés comme les autres, car, quoiqu'on fût devenu fort difficile en matière de réforme, il fallait tou)ours bien réformer ceux qui n'avaient point la taille ou qu'une infirmité quelconque rendait complètement impropres au service militaire; par conséquent, chaque réformé faisait monter d'un numéro la mauvaise chance.

Au point du jour on était à Villers-Cotterets; il était sept heures. Â dix, il fallait être àSoissons; restaient six lieues à faire : il n'y avait donc pas de temps à perdre.

Bastien, pour donner quelques instants de plus à ses pauvres amis, ne s'arrêta qu'an bout de la ville, sur la route même de Soissons. Là, il fallut bien se dire adieu.

C'était la première séparation. Jamais, depuis sa naissance. Conscience n'avait quitté sa mère un jour entier.

Qui sait pour combien de jours on se quittait!

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