‹ Dieu et la conscienceChapitre 57 sur 73 · DES ERREURS ET DES PRÉJUGÉS · texte numérisé non relu

DES ERREURS ET DES PRÉJUGÉS

^ndre sa voix austère, la philosophie croit être à sa place. %Linsi Ta pensé du moins Tingénieuse bonté qui a pris 'initiative de ces cours familiers, et qui en a tracé ou approuvé le programme : ainsi le veut la loi du progrès qui appelle indistinctement tous les hommes à jouir des bien- Faits de rinstruction à tous les degrés ; ainsi le veut surtout l'esprit même de la philosophie, qui n'est pas autre chose, chez ses vrais représentants, que l'amour de l'humanité à la fois et l'amour de la vérité, — un grand amour de la vérité mis au service d'un grand amour de Thumanité.

Quelles que soient nos conditions respectives, nous avons tous le même intérêt, et nous devons attacher le même prix à connaître la vérité : car c'est le plus solide de tous nos biens ; sa possession nous rendrait grands, forts et heureux, sa vue même imparfaite suffit pour nous fortifier et nous réjouir, en nous donnant la paix de l'esprit dans la pureté de la pensée. C'est donc de la vérité que nous nous entretiendrons ce soir, et c'est avec le désir de nous rendre plus capables de la connaître, plus dignes de la posséder, que nous allons examiner ensemble et combattre d'un commun accord une des causes qui nuisent le plus à sa propagation, je veux dire l'erreur, sous sa forme la plus générale et la plus dangereuse, cette espèce d'erreur qu'on appelle le préjugé.

A vrai dire, c'est la tâche à laquelle vous êtes conviés dans chacune de ces réunions, avec cette différence que chaque savant spécial s'applique à éclairer avec vous un point particulier, à établir une vérité et à détruire l'erreur qui y correspond, tandis que la philosophie, qui

aime à voir les choses dé haut, vous invite à un travail d'ensemble, à une étude un peu plus spéculative peutêtre que pratique sur les erreurs et les préjugés en général.

On abuse souvent de ce mot de préjugé. Ainsi on l'applique quelquefois, bien k tort, aux plus douces de nos affections, à celles qui sont le plus nécessaires au cœur de l'homme, et sans lesquelles la vie lui serait intolérable. Qui de nous n'a entendu certaines personnes, souvent blasées avant l'âge, traiter superbement d'illusions et de préjugés l'amour, l'amitié, le respect, la reconnaissance, les affections même de la famille ? Ceux qui tiennent un t«l langage ne prouvent qu'une chose, c'est qu'ils ne connaissent pas bien ce dont ils parlent. D'autres , encore plus mal inspirés, ne craignent pas d'appeler préjugés de nobles et généreuses anticipations de l'esprit humain, de saintes croyances, des pressentiments sublimes, la foi au devoir, à la vertu, à un Dieu juste et bon, à l'immortalité de nos âmes,, après les luttes douloureuses de la vie. Ce ne sont pas là les préjugés auxquels s'attaque la philosophie. Jamais une sage philosophie, vsaiment amie de l'humanité, n'a entrepris de lui ravir des croyances qui la fortifient, des aspirations qui l'élèvent, des espérances qui sont sa plus précieuse consolation.

Les préjugés proprement dits sont ces opinions téméraires à la fois et erronées *, légèrement conçues et propagées, puis obstinément retenues et confirmées par l'ignorance ou par de mauvaises passions , et dont la

i. Voir, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, Taiticle Pr^ugét P^^ M. Franck.

cience est en état de démontrer et la fausseté et les inonvénients ou même les dangers.

Voilà les préjugés qu'il est utile d'extirper, et que la philosophie a toujours tenu à honneur de combattre de ront : car c'est là un mal, un grand mal, un des fléaux le l'àme et de l'esprit humain !

En effet, supposez un homme prévenu d'opinions telles |ue je viens de les caractériser ; il est fermé à la cience , il est incapable de recevoir la vérité , à la- [uelle il est devenu en quelque sorte hostile, dont il îst €X)mme un ennemi vivant. Ces idées fausses, naurellement d'accord avec les faiblesses et les pas- Ions qui leur ont donné accès dans nos cœurs et qui es y entretiennent, sont encore fortifiées par Thabitude, )ar l'éducation, la lecture, les conversations, nos relaions avec ceux qui, les ayant une fois adoptées, ne vouent plus les désapprendre. Ce ne sont pas de simples >réventions ou des jugements individuels : les préjugés mt pour eux l'autorité du nombre et l'apparence du sens x>inmun : ils s'imposent comme des principes et s'exprinent pour ainsi dire en axiomes : ce sont les axiomes de l'erreur. Aussi la philosophie condamne-t-elle sans restriction tous les préjugés qui méritent ce nom ; elle leur fait la guerre à tous, même à ceux que, par une alliance impropre de termes inconciliables, on décore du titre de préjugés légitimes.

La première chose à faire pour combattre utilement ces redoutables adveisaires, c'est de les reconnaître, de les démasquer et d'en faire une sorte de revue ou d'inspection générale. Mais il y faut procéder avec beaucoup

de Sang- froid ; car aussitôt qu'on évoque ces fausses im^es qui usurpent dans notre eàprit la place de la vérité, ces vains fantômes qui lui cachent les objets réels, on les voit accourir en foule, on en est assailli de toutes parts. Regardons-les donc bravement en face.

Voici d'abord la légion innombrable des superstitions, représentées et soutenues par des milliers et des'millions d'adhérents : dans l'antiquité la plus reculée, les Égyptiens, avec leur culte insensé pour des animaux, réels ou fantastiques, utiles ou nuisibles à l'homme ; plus tard les Grecs et les Romains, perdant courage, lorsqu'au début d'un voyage ou d'une entreprise quelconque, ils entendent le cri aigu de la chouette, ou le croassement du corbeau, ou le tonnerre grondant à leur 'gauche. Au * moyen âge, nous sommes en présence des fées, des sorciers, des enchanteurs.

Arrivons-nous aux temps modernes, nous retrouvons les mêmes faiblesses, j'ai presque dit les mêmes enfantillages, les craintes puériles- qu'excitent parmi nous, tantôt une salière renversée par mégarde, tantôt le bourdonnement de l'oreille qui tinte, ou bien les hurjements nocturnes d'un chien de garde, oii encore une araignée aperçue à l'improviste, non le soir, ce serait signe d'espoir, ni même à midi, — signe de souci, — mais le matin, — chagrin î

Tout le monde, sans doute, n'est pas sujet à s'inquiéter pour de si faibles motifs ; nous sommes plutôt disposés, en général, à nous en moquer ; mais combien d'autres préjugés de cette sorte qu'il serait trop long d*énumérer, et qui ne sont pîte toujours aussi frivgles, ni sur-

t^ut aussi inoffensifs ! Et songez que des multitudes in- :nombrables croient à ces présages menteurs, sur la foi de leurs vieilles légendes. Tout à Theure je vous signalais ^jne légion ; mais en vérité c'est une armée que nous svoris devant nous, une armée composée de nations.

Est-ce tout ? Non I voici venir d'autres erreurs en nomlire incalculable : celles d'abord qui naissent à foison de l'amour-propre de l'homme, toujours porté à se flatter et h s'en faire accroire, et qui se prend volontiers comme le but, le centre ou la mesure de la création tout entière; puis celles qu'enfantent l'orgueil national, légitime dans son principe, mais qui s'égare souvent dans ses applications, et Tengouement de la province ou de la ville dans laquelle on est né, et à qui l'on attribue ou le bien pi^nser, ou le bien parler, ou tout autre mérite qui semble être sa propriété particulière ; toutes les idoles qu'encense l'esprit de secte, de parti, d'école, qu'il s'agisse de religion ou de politique, de morale ou d'histoire, de commerce ou d'industrie, enfin des sciences, des lettres on des arts. Tous les sujets y prêtent; rien n'y échappe, et, de tous côtés, vous voyez surgir ces illusions, ces opinions décevantes, ces fantômes de vérité.

En prenez-vous un isolément pour le soumettre à l'épreuve de la critique, il s'évanouit bientôt devant vous ; mais d'autres se présentent, en foule pour le remplacer. Vous voulez, par exemple, vous soustraire à une crédulité excessive et dont vous avez reconnu l'inconvénient ; vous avez rejeté de vieilles croyances, des traditions mensongères : eh bien ! par un entraînement naturel, glissant sur cette pente , vous tombez dans un

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^rand nombre. Ce que J'ai dit suffit pour établir qu'il y a <ies erreurs scientifiques, aussi bien que des erreurs populaires.

Vous le voyez, Tennemi que nous avons devant ïious, le préjugé, est véritablement un ennemi à mille ^t mille tètes. Ne craignons pas de l'attaquer, et faisant porter notre effort sur les plus gros bataillons, abordons hardiment ces erreurs qu'on appelle populaires. Ce n'est pas nous restreindre beaucoup que de nous borner à celles-là, car elles résument à peu près toutes les erreurs et tous les préjuges, ceux des savants comme les autres. C'est une remarque aussi vraie que curieuse, que presque tout préjugé actuellement répandu dans les masses, a été, à l'origine, une erreur des savants, des esprits cultivés, de ceux qui avaient charge d'enseigner le peuple. 11 en est de la science comme de la lumière. Toutes deux nous arrivent tour à tour d'une manière directe ou par des milieux et des intermédiaires qui en brisent et en dispersent les rayons, qui en altèrent l'éclat et en diminuent la puissance. Comme la lumière aussi, la science est naturelle ou artificielle, véritable ou fausse; et, de même que durant le jour nous ne voyons que grâce au soleil, radieux ou voilé, de même nos jugements réfléchissent toujours l'état de la science à notre époque. Les preuves de ce que j'avance abondent : je me bornerai à quelques exemples.

Si, de nos jours encore, presque tout le monde se plaint des sens et regarde comme une source d'idées fausses et de notions trompeuses des facultés qui, pour être limitées dans leur exercice et dans leurs objets, n'en sont pas

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moins légitimes et véridiques pour ce qui est de leur domaine, à quoi cela tient-il? A qui remonte ce préjugé contre lequel protestent la science et la philosophie moderne, sinon aux philosophes et aux savants d'autrefois qui, en si grand nombre et avec un accord si imposant, ont accusé les sens et dénoncé leurs prétendues erreurs ,

Ames sensibles qui, dans une chambre modeste, contemplez avec attendrissement deux gravures célèbres? longtemps populaires et qui se servent de pendant Tune k Tautre : ici Homère, le glorieux poète, là Bélisaire, le général tombé dans la disgrâce ; tous deux aveugles dans leur vieillesse, conduits tous deux par un enfant et vivant de la pitié publique ; vous les contemplez avec attendrissement, avec sympathie, mais il faut bien vous le dire, ces infortunes sont chimériques ; ce sont des fictions .et des fables ! Le poète à qui nous devons ces chefs-d'œuvre, l Iliade et TOdyssée, voyait certainement les choses qu'il a si bien décrites : il n'était pas aveugle ; et quant à Bélisaire, même au plus fort de ses disgrâces, jamais il n'eut les yeux crevés ni ne tomba dans cet excès de misère où on vous le représente. Comment se sont accréditées ces traditions mensongères? Elles viennent tout simplement d'historiens mal renseignés, de critiques qui avaient trop d'imagination, de poètes, de romanciers et d'artistes qui les ont adoptées et popularisées, non parce qu'elles étaient vraies, mais parce qu'elles leur ont paru pathétiques.

Tandis qu'un bon fermier, le soir, dans sa cour, en caressant son chien, tandis que le pauvre aveugle, au retour de ses courses où il a été guidé par ce fidèle animal, son compagnon et son ami, s'écrient volontiers : « Que

d'intelligence dans ce chien I il ne lui manque que la parole! » d'autres personnes , en assez grand nombre dans le monde cultivé, adoptent l'exagération contraire et sont disposées à douter que les bêtes aient une âme, quoique évidemment elles donnent des signes de connaissance, de sentiment, d'affection.

Les bêtes ont une âme, si l'âme est ce qui connaît, ce qui sent, ce qui aime. D'où vient donc cette opinion très- * répandue, qu'elles n en ont pas? C'est notre grand Descartes et ses sectateurs qui ont mis à la mode ce préjugé, bien accueilli d'ailleurs par l'amour-propre de l'homme qui volontiers se réserve le privilège de l'intelligence ; puis aussi par une certaine timidité de croyance qui se trouble à l'idée d'admettre dans le monde un si grand nombre d'âmes, comme si ces âmes inférieures et périssables étaient comparables à nos âmes spirituelles et immortelles !

Dans un autre ordre d'idées, vous savez que longtemps on a tiré, en quelque sorte, la bonne aventure des enfants qui venaient au monde, ou, suivant le mot consacré, leur horoscope, et cela au moyen de la disposition des étoiles au moment de leur naissance. On croyait généralement que leur destinée devait être ce que le savant astronome, ou plutôt l'astrologue, le devin, avait décidé qu'elle serait, en vertu de la situation d'astres qui évidemment n'ont rien à voir dans nos actes et dans nos aventures. Cette erreur venue d'abord des Chaldéens, de ces savants astronomes de Babylone dont vous avez tous entendu parler, et plus tard confirmée par les astronomes

juifs et arabes du moyen âge, exerce encore aujourd'liui

son influence sur ceux qui, les jours de foire, se font dire la bonne aventure.

L'action prépondérante que presque tout le monde attribue à la lune sur le bon et le mauvais temps, en dépit des physiciens modernes qui n'en veulent plus, ce sont des physiciens qui l'ont autrefois imaginée. C'est donc à eux d'abord qu'il faut s'en prendre de cette erreur.

La croyance presque universelle et à peine effacée aux quatre éléments nous vient aussi des premiers physiciens de la Grèce, et en particùUer du savant Empédocle qui en est le premier auteur responsable. Vous le voyez donc, ce que la science appelle aujourd'hui préjugé, erreur populaire, elle l'a souvent admis elle-même autrefois comme vérité ou comme vraisemblance.

Mms il n'est pas bon d'insister sur les défaillances de la science humaine. Récriminer ainsi contre elle, c'est parler contre l'esprit humain et contre nous-mêmes. Il est plus agréable et plus salutaire de constater les progrès de la science , en nous donnant le spectacle réjouissant des erreurs qui ont eu cours autrefois et qui de nos joursont disparu ou qui tendent à disparaître, au moins dans les sodétés civilisées qu'éclaire la science moderne et qui marchent dans les grandes voies du christianisme. Un savant médecin anglais du dernier siècle, nommé Thomas Brown, a entrepris de dresser un catalogue des préjugés populaires. Son travail est très-incomplet : il ne relève guère que des erreurs relatives à l'histoire naturelle ; et cependant il remplit deux volumes d'une dimension assez respectable, puisqu'ils ont de quatre à cinq cents pages chacun. Bien entendu, je n'ai pas accepté la charge

ET P£S PRÉJUGÉS. â97

de le compléter devant vous ; à ce compte, nous pourrions être encore ici dans plusieurs fois vingt-quatre heures. Je ne veux que prendre un peu au hasard, dans cet ouvrage et ailleurs , quelques exemples d'erreurs tombées dans Toubli ou dans le ridicule, afin d'y puiser la conviction qu'apFès tout, et quelles que soient ses bornes et ses imperfections, Tesprit humain marche en avant, qu'il se délivre peu à peu des erreurs qui ont pesé sur lui et qui souvent ont exercé sur la vie morale et sociale l'influence la plus désastreuse.

Longtemps, par exemple, on a admis que les astres étaient d'une nature incorruptible, jusqu'à ce que la découverte de taches dans le soleil vînt enterrer pour jamais cette vieille hypothèse.

Dès les premiers débuts de la science astronomique, on a pris l'habitude qui subsiste encore de relier par des lignes imaginaires les étoiles qui brillent dans les espaces célestes, de manière à en former des groupes et des figures bien connues sous le nom de constellations, et, en particulier, les signes du zodiaque. Ces figures sont tout à fait arbitraires. C'est uniquement le bon plaisir des astronomes qui leur a donné naissance et qui ensuite leur a imposé des noms quelquefois assez mal appliqués. Eh bien, il est arrivé que, tout le monde prenant au sérieux ces dessins fantastiques et ces dénominations bizarres, on a fini par leur attribuer des vertus merveilleuses et une influence extraordinaire sur la vie humaine. En voicd deux exemples que je tire delà Logique de Port-<Royal ^, « Il y a une consteUation dans le ciel

i, Oabs le i«r l^mmrs préUminaire,

qu'il a plu à quelques personnes d'appeler balance, et qui ressemble à une balance comme à un moulin à vent. La balance est le symbole de la justice ; donc ceux qui naîtront sous cette constellation seront justes et équitables. Il y a trois autres signes dans le zodiaque qu'on nomme l'un bélier, l'autre taureau, Tautre capricorney et qu'on eût pu aussi bien appeler éléphant, crocodile, et rhinocéros. Le bélier, le taureau et le capricorne sont des animaux qui ruminent. Donc (remarquez la force de ce raisonnement) ceux qui prennent médecine quand la lune est sous ces constellations sont en danger de la revomir. » Quelque extravagantes que soient de telles imaginations, il s'est trouvé quantité de gens à qur, paraît-il, elles étaient proportionnées, et qui s'en laissaient persuader.

Longtemps encore, vous le savez, on s'est représenté la terre immobile au centre du monde, et le ciel tout entier, avec ses globes immenses et immensément éloignés de nous, tournant autour de notre petite planète. Les progrès de l'astronomie ont fait justice de ce rêve de l'orgueil humain, et de nos jours les hommes même les moins cultivés ont tous entendu parler du mouvement de la terre sur elle-même et autour du soleil.

Tous les règnes de la nature ont été pour l'homme une occasion de faillir, en lui suggérant des hypothèses chimériques. Dans le règne minéral, par exemple, on a cru longtemps que tous les métaux pouvaient se transformer en or, au moyen d'une certaine matière dont il s'agissait seulement de trouver le secret, et qu'on appelait la pierre philosophais Personne n'en avait la recette, mais tout le monde y croyait, et c'était à qui mettrait la main sur

cette substance mystérieuse, dont le seul attouchement devait transformer en or le fer, le cuivre, le plomb ou tout autre métal. Aussi les alchimistes du moyen âge, et même quelques princes, dont les budgets étaient trop restreints à leur gré, s'appliquèrent-ils avec beaucoup d'ardeur à découvrir la pierre philosophale. Les savants modernes , malheureusement , n'y croient plus, ils, ne la cherchent plus, de sorte qu'il n'y a guère d'apparence que nous la trouvions jamais.

Parmi les plantes, plus d'une a donné lieu à des erreurs siujourd'hui eflfacées. Les vieux Gaulois, nos ancêtres, et leurs prêtres païens, les druides, attribuaient, vous lé savez, au gui du chêne des propriétés surnaturelles et faisaient toutes sortes de cérémonies pour le cueillir et l'offrir à la vénération du peuple. Une croyance superstil:ieuse, qui a également fait son temps, consistait, chez les anciens, à considérer les lauriers comme un excellent préservatif contre la foudre. Depuis Franklin , nous <;royons avoir de meilleurs paratonnerres.

Chez les animaux (vous voyez que le monde entier a servi de prétexte aux préjugés et aux erreurs), il suffira de vous rappeler les noms fabuleux du sphinx et du phénix, cet oiseau unique et qui renaît de ses cendres; puis la salamandre, qui était supposée vivre dans le feu; et la taupe aux petits yeux, qu'on a si longtemps crue aveugle.

L'homme et son histoire ont aussi prêté une riche matière aux conjectures, aux fictions et aux fables. Pourquoi, par exemple, honorait-on autrefois, pourquoi salue-t-on encore aujourd'hui ceux qui éternuent? L'usage

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peraste, mais la raison, évidemment superstitieuse, qui lui a donné naissance nous est tout à fait inconnue ; elle s'est perdue, au grand désespoir de certains érudits qui ne savent qu'imaginer pour s'en rendre compte. Faut-il penser, avec quelques-uns, qu'il régna jadis quelque grande épidémie dont le premier symptôme était l'éternument? De là viendrait cette parole de bon augure : « Portez-^vous bien, que Dieu vous bénisse! » Ou bien . serait-ce qu'au moment où le fabuleux Prométhée plaça sous les narines de sa statue le feu sacré dérobé du ciel, le premier acte de l'homme, appelé ainsi à la vie, fut d'étemuer, de sorte que la vénération et le respect qui se sont attachés si longtemps à cet acte si ordinaire, seraient conime un témoignage de reconnaissance et d'admiration pour ce grand phénomène de la vie se produisant pour la première fois?

On comprend mieux , qu'avant les voyages de Christophe Colomb et la découverte du Nouveau- Monde, on ait nié comme absolument impossible lexis-

tence de nos antipodes, c'est-à-dire d'hommes placés sur cette partie de la terre qui nous est diamétralement opposée, en sorte que, par rapport à nous, ils semblent marcher la tête en bas : conception un peu diflScile pour nous-mêmes peut-être, et qui aurait eu peine à prévaloir, sans les lumières que la géographie et la physique ont apportées aux nations modernes.

Tandis que les anciens se refusaient à admettre les antipodes, qui existent réellement, ils plaçaient dans les régions du nord les pygmées qui n'existèrent jamais, c'està-dire des hommes au-dessous du possible, des nains

d'un pied environ et dont le nom , opposé à celui de géant, est demeuré proverbial.

Enfin, au moyen âge, toutes les nations de l'Europe ont admis et répété la fameuse légende du Juif errant, aujourd'hui reléguée parmi les contes de fées.

Sur tous ces points et sur beaucoup d'autres encore, l'esprit humain a marché, et il est aisé de constater un progrès dans l'état moyen des intelligences; mais les erreurs dont la destruction doit surtout nous réjouir, ce sont celles qu'on peut appeler véritablement des énormités morales et sociales. Rappelez-vous, par exemple, l'état de servitude et d'abaissement où gémissait la femme, et où elle est encore aujourd'hui retenue chez les nations païennes, et partout où elle est traitée comme une esclave et sacrifiée aux caprices de l'homme dont elle est cependant ou doit être l'égale, sinon par la force qui lui a été refusée, du moins par Tinlelligence et par le cœur, sans compter qu'elle lui est supérieure et par la grâce et par cet ingénieux dévouement qui la destine à être le charme de la vie humaine et l'âme de cette association de la famille où l'homme apporte le nécessaire, mais où elle seule sait ajouter le bien-être et l'agrément.

Songez encore à tant d'abus fondés sur une fausse idée de la nature humaine, et qui, devant l'histoire, seront l'immortelle honte des peuples qui les ont adoptés. Pensez surtout à cette vieille abomination de l'esclavage, défendue et justifiée par les plus sages dans l'antiquité, comme le fondement même de la société, tandis qu'en réalité elle en aurait infailliblement amené la ruine, si l'homme pouvait vivre autrement qu'avec sessemirfables.

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Grâce à Dieu, on a vu se localiser peu à peu ces iniquités criantes, ces fruits monstrueux de Terreur , et Ton entrevoit le moment oii le progrès des lumières et la puissance civilisatrice de la religion chrétienne en auront définitivement triomphé. Ahl certes, un tel spectacle est bien fait pour nous inspirer un doux espoir et une grande confiance dans les destinées de l'humanité.

Gardons-nous, toutefois, d'un excessif contentement de nous-mêmes et de notre temps. Au moins convient-il de réfléchir que le blâme que nous adressons^ si hardiment à nos devanciers, nos successeurs pourraient bien peut-être nous l'appliquer à notre tour. Souvenons-nous de la fable des Z)eua? Besaces : le fabricateur souverain, dit La Fontaine,

Nous fit tous besaciers de la même manière : ■ Il fit pour nos défaits isi^ poche de derrière Rt celle de devant pour les défauts d*autrui.

Nous n'avons guère considéré jusqu'ici que les préjugés auxquels d'autres ont été sujets; regardons, je vous prie, l'autre poche ; peut-être y verrons-nous de quoi nous donner à penser.

J'ai parlé d'erreurs anciennes, de préjugés détruits ; mais peut-être ce langage n'est-il pas tout à fait exact. Le nombre des erreurs dont il ne reste rien est-il aussi considérable que celui des erreurs nouvelles qui sont venues grossir l'héritage du passé? il est des erreurs modernes, et il en est aussi qui, ^our n'être pas de fraîche date, n'en sont pas moins vivaces. Laissons, si vous le

voulez bien, les erreurs qui concernent les sciences phy-

siques et naturelles ou Thistoire. Elles rencontreront ici même d'autres adversaires mieux qualifiés que moi pour les démasquer et vous en faire reconnaître la fausseté. Ce qui préoccupe surtout un philosophe en pareille matière, ce sont les préjugés et Ips erreurs qui ont trait à Tordre moral, et qui peuvent exercer une influence fâcheuse sur la pratique de la vie, ou qui battent en brèche les principes fondamentaux de la société.

Considérons d'abord les erreurs qui paraissent nuire à nous seuls.

Nous rencontrons ici de nouveau le long chapitre des superstitions. Vous et moi, messieurs, nous habitons Paris d'ordinaire, tous ou à peu près tous ; par conséquent nous n'avons pas l'habitude, nous n'avons guère l'occasion de parler entre nous de loups-garous : renvoyons donc à la campagne les loups-garous, laissons-les en Bretagne ou ailleurs. Mais peut-être croyez-vous aux retenants ? Non , vous ne pouvez y croire ; c'est une folie, tout le monde le sait et il faudrait dix pireuves pour avoir le droit d'y croire. Je n'y insisterai donc pas non plus. J'arrive à des erreurs moins ridicules peut-être, je ne sais, mais en tout cas plus fàpheuses et qui témoignent comme celles-là de la faiblesse de notre raisonnement.

C'était un préjugé très-répandu, chez les anciens, qu'il y. a des jours fastes et néfastes, heureux ou malheureux, des jours et aussi des nombres bons ou mauvais pour certaines entreprises. Eh bien ! ce préjugé, noustie l'avons pas seulement retenu, nous l'avons aggravé. Nous recon naissons encore des jours bons et des jours mauvais, des nombres qui ont sur notre conduite et sur notre

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destinée une influence magique, cabalistique, et parmi ce» jours et ces nombres, il en est dont les noms vous viennent à la pensée pendant que je parle , le vendredi et le nombre treize. Tout le monde, subit plus oii moins Tascendant de ces préjugés, et pourtant quoi de plus puéril, quoi de moins fondé en raison?

Les chrétiens, sans doute, ont des motifs particuliers d'attacher une signification sinistre au nombre treize, et dépenser avec tristesse à la journée du vendredi. Mais quoi I parce qu'une fois, une seule fois dans le cours des siècles, il est arrivé que, sur une réunioYi de treize personnes, assises autour d'une table pour prendre un dernier repas en commun, il se trouvait un traître abominable, un Judas ! et parce qu'une fois, une seule fois, un grand crime a été commis le vendredi, un grand sacrifice a été accompli, une existence exceptionnelle a été couronnée par un martyre sans exemple, peut-on raisonnablement inférer de là que le nombre treize et le vendredi sont à jamais funestes; que, toutes les fois que treize per^ sonnes seront à la même table, il y aura une victime désignée à la mort ; que, toutes les fois que reviendra le vendredi, chacun de nous devra s'attendre à quelque malheur, ou tout au moins à quelque insuccès dans ses entreprises ! Je vous demande oii est la raison d'une telle opinion? Que des chrétiens se sentent attristés, lorsque vers les fêtes de Pâques revient l'anniversaire du Vendredi-Saint; qu'ils célèbrent cet anniversaire avec un souvenir pieux et attendri, en songeant aux souffrances de celui qui voulut mourir pour les racheter et les sauver, à la bonne heure : cela est judicieux et louable. Que mdme

une piété ardente se croie obligée à renouveler son deuil toutes les semaines, c'est à la foi d*en décider. Mais attribuer, outre cela, à chaque vendredi une influence funeste pour nous et les nôtres, pour nos intérêts, nos affaires et nos entreprises, je n*hésite pas à déclarer que c'est un enfantillage et un non-sens.

Quant au nombre treize, pris en lui-même, veuillez considérer un instant combien il est ridicule d*y attacher .un sens quelconque, si ce n'est que c'est un de plus que douze. Vous voilà réunis autour d'une table joyeuse où vous vous étiez donné rendez- vous pour une fête de famille. Survient un de vos amis dont la vue, si vous n'étiez que dix ou onze, vous comblerait de joie. Il arrive treizième : les fronts se rembrunissent, il n'est plus le bienvenu. Quoi donc? Est-ce un traître, un Judas? Il faut l'oser dire , ou Men cesser de trembler ainsi.

Et si vous êtes si scrupuleux pour le nombre treize en cette occasion, pourquoi donc n'hésitez-vous pas à demander à un marchand le treizième à la douzaine? Ou bien, si vous avez hérité de treize mille francs, comment avez-vous le courage d'accepter tout ce qui dépasse les douze mille ?

Comment donc se conservent et se maintiennent des opinions si peu raisonnables et qui ne supportent pas répr^ive de la réflexion? Il est clair, pour qui va au fond des choses, qu'elles ne sont pas l'effet de la piété, mais qu'elles sont entretenues par la paresse des intelligences et par une certaine lâcheté qui malheureusement nous est naturelle, et sur laquelle je veux appeler votre attention.

Quelle que soit la présomption de Thomme, surtout dans la jeunesse, dans l'âge de la force et de la santé, il y a cependant pour tout homme qui a un peu vécu des heures de tristesse, de découragement, de mécontentement de soi-même, oii il renoncerait volontiers à l'action, à tout ce qui exige quelque effort, quelque énergie, enfin Tusage de sa liberté. Oui ! Thomme à certains moments abdiquerait, s'il le pouvait, sa royauté morale d'être libre. C'est lorsqu'il songe au peu de bien qu'il a fait, au mal auquel il s'est laissé aller, et que, rougissant de sa propre conduite, regrettant les actes dont il est l'auteur et le père, il en décline en quelque sorte la responsabilité, pour la rejeter sur d'autres. Tout lui est bon pour cela : il s'en prend à tout le monde et à toute la nature. Tantôt il allègue le ciel qui l'a voulu, l'influence irrésistible desamauvaise étoile, ou celle des jours mauvais et néfastes et de certains nombres dont la puissance mystérieuse échappe à toute définition. Tantôt il se couvre dé ces grands mots creux mais sonores : le destin, la fatalité, la destinée ! € Nul, dit- il, ne peut échapper à sa destinée, » comme s'il y avait une destinée qui pût nous empêcher, ayant une bonne action à faire, de la vouloir, bien entendu dans les limites de nos forces, ou comme si l'on songeait à la destinée, quand on voit un moyen de satisfaire une de ses passions. On ne pense à la destinée, on ne l'invoque que lorsqu'on a été faible, et qu'on voudrait avoir agi autrement.

Il arrive aussi qu'on se retranche derrière la mauvaise éducation qu'on a reçue et dont on se dit qu'on n'est pas responsable. Sans doute, on n'en est pas responsable,

mais on n'y est pas non plus soumis de telle façon qu'on ne puisse s'y soustraire ; puisqu'on la juge si bien et qu'on la condamne, on sait donc qu'elle est mauvaise, et on est libre de ne pas agir suivant les mauvais principes qu'on a reçus. C'est surtout l'entraînement de l'exemple que l'on accuse, et quand il est donné à tout moment et par tout le monde, il faut bien, dît-on, faire comme tout le monde. Parler ainsi, c'est oublier d'abord qu'une société d'hommes n'est pas un troupeau de moutons, mais la réunion d'êtres moralement indépendants, et qui, même en travaillant à l'œuvre commune, ont chacun sa tâche et chacun sa part d'initiative. Puis on ne réfléchit pas que, là oîi chacun veut faire comme tout le monde, il suffit que celui-ci ou celui-là, le premier venu enfin, donne le branle, pour qu'aussitôt tout le monde le suive, de sorte qu'en réalité tout le monde fait comme un seul.

Toutes ces manières de dire expriment une même pensée et ne sont que des déguisements ou des fqrmes diverses d'une même erreur bien connue sous le nom de fatalisme, et qui pousse l'homme à renoncer à sa propre liberté ou à se conduire comme s'il n'y croyait pas. Or, sii'homme a seul ici-bas la connaissance du bien et du mal, s'il lui a été donné de choisir entre eux, de se faire sa vie comme il l'entend, à ses risques et périls, s'il est une personne morale, un agent responsable, il ne faut pas qu'il vienne parler de la destinée et des influences extérieures, lorsqu'il a été maître d'agir comme il le voulait. Il ne sert de rien de dire ce qu'ont fait les

autres, quand il s'agit de ce qu'on a fait soi-même;

chacun répond pour soi.

Cette même faiblesse, cette même lâcheté, dont chaque jour, hélas, nous nous rendons coupables, les uns plus, les autres moins, nous conduit souvent, en se compliquant d'orgueil, à justifier certains actes qu'une conscience droite considérera toujours comme des fautes, sinon comme des crimes. Notre faiblesse morale nous ayant empêchés, par exemple, de dire la vérité et notre'amourpropre ne nous permettant pas d'avouer que nous avons mal agi, nous nous abusons nous-mêmes au point de penser et de dire que ces mensonges étaient ou permis ou commandés par le devoir. Ce sont, disons-nOus, des men- -- j. songes qu'on était obligé de faire, qui, par conséquent, ^ c, sont innocents, ou bien qui ont pu être utiles à quelque ^^e chose, et qui, par conséquent, sont louables, tandis ^js qu'en réalité, devant la morale, tout mensonge est mauvais.

Autre exemple. Un homme est accablé par la souffrance, par la douleur ; il a tout perdu, fortune, amis, parents ; il semble qu'il ne lui reste rien, que par conséquent il n'ait plus rien à faire ici-bas. Il: semble qu'il lui .

soit permis de chercher un remède suprême à ses maux. — Ce remède, c'est la mort volontaire ; et l'on croit justifier -ti cet acte, le suicide, en disant que c'est un acte de courage. « Oui, sans doute, il faut une certaine force d'àme pour-^i braver la mort ; mais, quand deux partis vous sont pro-— posés, ce n'est pas du courage que de préférer celui quLi. demande le moins d'énergie, et certes il y a toujours^'^*'*^ moins de vrai courage à mourir une seule fois qu'à^^**^'^ mourir mille fois, en supportant bravement, en homme^^ -^ de cœur, les douleurs de la vie.

Laissez-moi vous lire sur ce sujet quelques lignes de Jean-Jacques Rousseau. Il s'adresse à un jeune homme qui, par un chagrin d'amour, comme cela se voit trop souvent, est amené à des pensées de suicide : « Jeune » insensé, s'écrie-t-il, s'il te reste au fond du cœur le » moindre sentiment de vertu, viens que je t'apprenne à > aimer la' vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, » dis en toi-même : Que je fasse encore une bonne action » avant que de mourir ! Puis, va chercher quelque indi- * gent à secourir, quelque infortuné à consola, quelque i opprimé à défendre. Si cette considération te retient D aujourd'hui, elle te retiendra demain, après-demain, D toute la vie. Si elle ne te retient pas, meurs, tu n'es » qu'un méchant. •

Le suicide en eSét est, on peut le dire, un vol fait à la famille, à la patrie, à l'humanité à qui l'on se doit, et il serait au moins singulier de prétendre qu'un acte par lequel on se soustrait à tous ses devoirs puisse être indif** férent ou même digne d'éloge. Le préjugé qui l'excuse doit donc figurer parmi ceux dont il me reste à vous entretenir en finissant, c'est-à-dire que c'est une de ces erreurs qui ne nuisent pas seulement à ceux qui les commettent, mais qui ont des conséquences mauvaises pour les autres.

Les erreurs nuisibles à notre prochain ont pour cause principale notre amour-propre ou notre égoïsme, sous cette forme bien connue: l'orgueil. Je ne parie plus ici de l'orgueil de ïh^nme en général qui se croit le mattre et le chef de la création tout entière et ^i, à ce titre, se permet tant de rêves impies ; je veux parler ée r^orgueil

de race, qui a fait couler des fleuves de sang par la conquête ou par la persécution ; je veux parler de cet autre orgueil qu'on appelle le préjugé de couleur, au nom duquel certaines personnes croieTlt encore pouvoir justifier l'esclavage des nègres, et que la race noire aurait pu aussi bien retourner contre la race blanche et la race jaune, si celles-ci n'avaient été plus nombreuses et plus fortes.

C'est ce même orgueil qui entretient les préjugés de nationalité, d'une part en revêtant la nation à laquelle on appartient (ce qui n'est jamais désagréable pour ceux qui en font partie), de toutes les vertus, de toutes les qualités, et en lui réservant, soit dans le passé, soit dans le présent, soit dans l'avenir, tous les triomphes et toutes les gloires; d'autre part, en refusant tout cela aux pays étrangers, comme si le vrai patriotisme, cette vertu si chère aux âmes bien nées, devait nous rendre aveugles sur nousmêmes et injustes envers les autres.

Les préjugés de caste vous sont connus-^ aussi. Vous savez tous que, dans l'Inde, il y a une caste inférieure composée des êtres les plus misérables et les plus dégradés, qu'on appelle des parias. Ils sont le rebut de la nation, un objet de mépris et de dégoût pour tout le monde, et il est arrivé que, par suite de cette condition même où on les relègue injustement et par une cruauté abominable, ces malheareiix, ^acceptant la situation qui leur est faite depuis de longs siècles, se dégradent de plus en pl\;LS, au lieu d'être, comme tous les membres des nations civilisées, entraînés dans le grand courant du progrès universel.

Le servage, qui a si longtemps régné en Europe, et dont il est resté des traces en France jusqu'à la Révolution de 89, ne donne qu'une faible idée de la situation douloureuse des parias. Le servage rappelle plutôt l'ancien esclavage dont il était une forme adoucie. Les serfs, au moyen âge, étaient les vaincus de la veille, devenus les vassaux ou les sujets d'un barbare vainqueur. En cette qualité ils furent pendant des siècles soumis à la taille, à la corvée, à toute sorte d'impôts et de vexations.

Grâce à Dieu, nous n'avons plus rien de pareil aujourd'hui, et tous les Français sont égaux devant la loi, comme devant Dieu. Seulement, comme il y a une différence entre nos dons naturels, comme il se produit aussi des différences dans le travail, et par suite dans le mérite réel et dans les droits acquis, comme enfin nous sommes placés dans des circonstances plus ou moins favorables, et soumis à des accidents de toutes sortes et qui déjouent nos prévisions, il résulte de tout cela, et il en résultera toujours, des différences et des inégalités de fortune, de condition et de position sociale. Ces inégalités n'ont d'ailleurs rien de fixe, rien d'immuable; elles n'ont rien de commun avec les castes immobiles et tranchées de l'Orient, de l'Egypte et de l'Inde : ce sont des différences plus ou moins accentuées, réparables en une assez large mesure, le pauvre d'aujourd'hui pouvant devenir le Yiche de demain, de même que, par des revers imprévus, le riche de la veille peut tomber le lendemain dans la pauvreté.

Cependant, quelque variables que soient ces différences

et ces inégalités, il arrive qu'on s'y habitue et que, rai-

Ui DBS BRRICRS

sonnaiH eomme si elles devaient durer toiqottrSf notre o^u^il satisfait oU froissé donne naissance auJB plus fâcheuses erreurs.

Ceux, par exemple^ qui i^ont le plus haut placés «m l'échelle de la fortune et des honneurs, s'enorgueillisss^it sottement d'avantages accidentels, sont quelquefois portés à mépriser ceux qui ont à travailler pour vivre ; et ces derniers^ de leur côté, oubliant tout ce que peut l'énergie intelligente de l'homme dans une société bien organisée» sont quelquefois trop prompts à désespérer de leur condition, et s'indignent à la fois de leur infériorité et du botiheur de ceux qui sont ou qui leur paraissent plus favorisés. Erreur 1 erreur profonde ! Ce qui est vrai, c'est (fje les éléments essentiels du bonheur pour un être tel que l'homme, ainsi que les titres de sa grandeur morale, la vertu, l'héroïsme, les joies d'une bonne conscience, sont de tout état, de toute condition. « La vertu, disait Platon, la vertu n'a pas de maître : elle appartient à qui l'honore, elle se donne à qui la cherche I »

Par conséquent la vraie grandeur, comme le vrai bonheur, n'est pas à la merci des événements extérieurs, et ne se trouve pas toujours oii la met notre imagination abusée. La vraie grandeur est inséparable des grands attributs de notre nature : elle ne se m<Hitre que chet l'homme de cœur qui, dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, garde toujours ses qualités distinctives, fintelligence, la probité, l'énergie, toujours maître de lui-même, fort contre ses passions, capable dé résister aux séductions du dedans comme à celles du dehors, faisant enfin ce qu'il doit, advienne que poitfl^a*

ET titÈ fftsJueÉs. 2i3

(Teàt eticdre là vâîrité blessée, avec un mélange de brufallité, il faut bien le dire, qui a enfanté et entretenu, dans nos sociétés modernes d'Europe, ce fameux préjugé du point d'honneur, si puissant naguère, qu'il avait fait passer en proverbe cette odieuse pensée « qu'un soufflet vaut un coup d'épée. » Grâce au bon sens public, le duel, cette sanglante folie, où la sottise et le ridicule le disputent à Todieux, tend à disparaître et disparaîtra bientôt de nos mœui's. Que if en puis-je dire autant de cet autre fléau des peuples, la guerre, si souvent excitée aussi par Fahiour -propre et par un faux point d'honneur I Mais je ctBhis bien que l'humanité n'attende longtemps encore la fin de ces funestes rivalités entre les familles dont elle se compose, et l'établissement définitif d'une paix fraterneMe entre les diverses nationalités, une fois rendues à elles-mêmes et disposant d'elles-mêmes !

Je suis arrivé au terme de cette longue étude. U me reâte à en tirer la conclusion et à vous indiquer, en terminant, les leçons ou les conseils de la philosophie.

Je ne veux pas, bien entendu, vous donner ici un chapitre de togique ; et, pour éviter de tomber du côté où je pétichê comme philosophe, je vais avoir recours, si vous me le permettez, à une courte comparaison qui exprimera clairement, je l'espère, tout ce qui a été dit de plus sage et de plus incontestable sur les causes et les remèdes dé nos erreurs et de nos préjugés.

Ré^résentez-vous une sombre caverne, où l'on ne voit ,qtté lu nuit et les ténèbres ; d'épaisses vapeurs empêchent ftf luttiière d^y pénétrer ; tout au plus voyez-^vous briller ift et là dans Poïubre (Quelques lueurs vacillantes qui pt-^

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paissent et disparaissent, fantômes brillants et trompeurs, qui charment la vue, mais qui fuient devant vous et ne se laissent point saisir.

Vous avez tous reconnu sous ces images les réalités dont je vous ai entretenus ce soir. Cette caverne, c'est notre propreesprit,notre raison individuelle. Ces ténèbres qui Tobscurcissent à l'intérieur, c'est notre ignorance, ce sont les bornes de nos facultés de connaître. Ces vapeurs qui en obstruent l'accès, ce sont nos passions, notre orgueil, ou notre crédulité, en un mot nos faiblesses morales. Ces fantômes, ces reflets plus ou moins brillants de la lumière extérieure, ce sont les préjugés, les erreurs, qui tiennent lieu de principes et de règles de conduite à ceux qui se laissent guider par eux, et dont par conséquent il est urgent, indispensable de se délivrer à tout prix. Mais par quels moyens, par quels remèdes?

Les moyens sont indiqués par les causes mêmes que nous venons de reconnaître. Bs consistent à combattre virilement et notre ignorance et nos passions. Or celuilà seul pourra vaincre sa propre ignorance, qui aura commencé par s'en rendre compte : il aura du moins détruit la pire de toutes les ignorances, celle qui s'ignore ellemême et qui croit savoir. Savoir que Ton ne sait pas, comme disait Socrate, ce n'est pas une petite sagesse ni une petite science. Quand on sait qu'on ne sait pas, on est prémuni en général contre toute opinion téméraire, et, du même coup, on se sent stimulé à chercher sérieusement la vérité qu'on ne possède pas, mais qu'on désire. Et quant à nos passions, dans l'intérêt de la vérité et de notre intelligence, comme dans l'intérêt de notre cœur et

de notre être tout entier, nous devons aussi les combattre et nous en rendre maîtres, non sans doute pour les extirper, ce qui n'est ni possible ni raisonnable, mais pour les régler et les réduire à ce qu'elles doivent être, suivant les plans de la nature et de la Providence.

A ce prix seulement notre intelligence, ^débarrassée de toute souillure, devient un miroir fidèle de la réalité, le centre lumineux de notre être moral. La vérité pénètre doucement dans cette âme purifiée où elle peut habiter désormais comme en un sanctuaire.

Ainsi se trouvent récompensés nos efibrts vers la science et la sagesse. Ces divins trésors de nos âmes doivent être et seront, n'en doutez pas, le partage de ceux qui ont le cœur pur. A ceux-là il est promis qu'ils verront Dieu, la vérité des vérités.

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