CONCLUSION
ÈCfS&m HE^ LA MAmm If Ittf loi tw^
JsLiQsàs peut-être les idées rteligteusies ft'dttt fieneoiitré» en France uae Fésistaaee eompMtfabte à eeHe tfà'&a leost oppose de^ nos jpursw
Ce a'esfepas €|ueleskicnéd«de6 aient» ma&qjâfé àdrautres) épocp&es ; ce nfe^ pas oaéme cpief les cte& ei IdSf papft^ sans de rincrédullté oontemporaine aient plus d'espril^i de sdeBGe,; de talent ou d'iuedeiyr qu'Épicure oa Spinoza^ Lucien, Voltaire ou Diderot, €|uoi(fu& peuMti^ auciini écrivam des siècles ps^és ne se fût ^i^opfté jusqiifài pousser ce cri sauvage et absurde que ta France dos 184S^a entendu : a Di&w^ retire^toi! » Hélas, Dieu yeuillai ne pas réaliser cette malédiction prcMionoée. pmrf notre; génération contre elle-même I
Mais ce qui est caractéristique, c'ast l'éckO' que,, pouv^ la première fois, Timpiété et le blasphème rencontrent dans les masses et parmi la foule chaque jour pltis nombreuse de ceux qui ont à cœur la liberté, la science, Lb^ progrès intellectuel et mioral^ et à qui l'on pei^iiade feus^
1\ Conférence faite à Paris, deirant rifnto» «/^r€lie»n«r(i4 j^Mi^ (me Montmartre, 169), le dimanche 25 novembre i'808. ' ' .'
sèment que le christianisme fait obstacle au progrès, qu'il exclut la liberté, qu'il est l'implacable ennemi de la science. C'est à mes yeux un symptôme grave et inquiétant pour l'avenir de notre pays que la faveur qui accueille ces ridicules paradoxes , et l'impopularité qui atteint si injustement ïe christianisme, c'est-à-dire la religion civilisatrice par excellence et qui pourrait être appelée à si bon droit la religion des lumières, du progrès moral et de la vraie liberté *.
Puisqu'on oppose ainsi entre elles la religion et la science, la foi et la philosophie, il n'est certainement pas hors de propos, d'examiner librement cette question, en y apportant toute l'exactitude possible. Est-il vrai, comme on Ta prétendu, que la science et la philosophie soient nécessairement irréligieuses? Les chrétiens éclairés ont-ils tort de faire une part à la science dans leurs affections, et s'abusent-ils sur la possibilité d'arriver à la foi par l'examen? Y a-t-il enfin pure illusion, erreur puérile chez quiconque s'imagine pouvoir être tout ensemble chrétien et philosophe? Loin de là, je m'assure au contraire que, pout tout esprit non prévenu qui voudra entrer sérieusement dans ce débat, ce prétendu antagonisme s'évanouira bientôt. J'espère du moins établir que ce qui est hostile à la piété et inconciliable avec le
i. Voir plas haat, p. 85, 86. Poar ce qui concerne l'affinité des doctrines chrétiennes avec le plus pur libéralisme, je renvoie avec confiance le lecteur aux écrits suivants, que personne à ma connaissance n'a essayé de réfuter sérieusement : A. de Gasparin, La liberté moraUy Paris, Michel Lévy, 1868; rÉ9aIité,ibid.,i869;— Ch. Bois; L*ÉvangiU et la liberté, Paris, Grassart, 1869 ; •— Ë. de Pressensé, La vraie liberté, Paris, Meyraeis, 1869.
christianisme y ce c'est ni la science ni la philosophie elle-même, mais seulement certaine philosophie ou certain usage de la philosophie et de la science, ou peut-être les partis pris de la passion^ de Tignorance et du préjugé : car, tout homme étant sujet à ces maladies de l'esprit humain, les savants et les philosophes pourraient bien aussi en avoir eu leur part.
Ai-je besoin d'ajouter que, dans cette discussion familière, nous devons avoir moins en vue le malin plaisir de réfuter des adversaires que l'instruction qui en sortira pour nous-mêmes sur la conduite à tenir dans les temps difSciles où nous sommes appelés à vivre, ou plutôt à combattre pour la vie véritable ?
La première chose à faire| ce semble, est de rechercher ce qu'est en soi la religion, et à quoi elle répond dans l'âme humaine.
Écartons d'abord les idées fausses et superficielles de quelques philosophes et de quelques érudits qui tantôt prétendent expliquer, au moyen d'étymologies contestées, cette grande chose qu'on appelle la religion, et tantôt, érigeant en lois indiscutables les résultats douteux de leurs études sur les mythologies psuennes, réduisent arbitrairement toute religion et le christianisme lui-même aux légendes, aux symboles, au merveilleux. Sans doute la foi nous élève au-dessus de l'homme et delà nature, et c'est une de ses vertus, comme un de ses premiers besoins, de nous faire admirer les œuvres du Créateur.
378 PHIL060PHIB ET CHRISTUNISIOS.
Hais la reSgion, ainsi entendue et cire»QScrit8> Bie répondrait en nous qui'à l'imagMiatioa^ el je conçois fpsB les sceptiques, et les incrédiitea qm te eompraUBént de cetl^ manière la selèguent: vdontîera. parflai les peuples do; Midi et. da l'Osient. E&quoil la conseiencev la caisometi le (mm ne sonl^ils pour riea éan» les cvoyaaces sAhgieuses, et voit-on que les hommes dU: Ntard eti de FQbk cident ; soient moins préparés) qm lea autres t Pour le soutenir» il faudrait ignorer la géogr^hie>. ow lûen- ill faudrait rayer de la listades pays dvilisés> rÀlIemagnei du Nord», la BoUande, lat Suède* et la Norwége, rAn^be»-' terre j IfËcosse et les Ëtats- Uni» de T Amérique daNofd, sans parler de ceux qui, ent Fraaee méme-^, n!oïA pas en-' core fléchi le genou devant les idoles du jour.
On a dit aussi dans Fantiquité et Ton répète encore aujourd'hui, même dans des écoles de théologie, que la religion, est ua fruâi dai ht cvaiaite (m du senÉmoMOt de notce dépendance», et lest iniepédutos en concluent qu'elle' est bonne pour les enfants et pour les femmes, ou pou# des peuples: enfants, dépourvus du sentiment (ter la dignité humaine. et incapables de liberté : — commis! la^. virsôe; liberté eiocluait Tobéissance raisonnable à la loi, ou commue si la dignité moralene consistait pa» essen^tiell^fnent. à fuir le msd et tout ce qui dégrade; et à redouter lesi surréts de^ cette justice éternelle^ et parfeite dont les. remords de la c<Hiscience ne sont qu*!Hi faible éeho..G*esfc surtovt dans» 06(jlemier sens que* la rel%io» suppose, dbest Fhomme, le* sentinvent de sa faiblesse et de sa. dépendance, eÉ que la- crainte^ du» Seignmir est le cantmfincnmentvAy lasa^essaietèe b» j^été;
PHtt.06OBfia BT eHRISTUNISIUh 379
Mm on oublie trop eik général que la religion ne va pas sans la foi, et que la foi est dans nos âmes autre dkem que la crainte,, autre chose (pe l'admiration.. EUeksiSiippose, il est vrai, mais elle lôSjtransforme ; eUe les. traverse et ne s'y arrête pa& : car elle est pleine de confianee et d'amour, en même temps que de respect etd&saîntitreinblement ; elle entrevoit la vérité^ avec la justice et ktipaix; enfin» elle est surtout un acte d'ad0ratic»i,,e'est-èHlidre qu'elle se pcosterne avec humilité, mms àvec: espérance, devant la' sainteté suprême en qui Tâme chrétienne a se^ connu son auteur, son modèle, son père^ son juge et son sauveur,, en un mot ce bien souveriûn dont elle avait &im etsoif et qui seul peut la> rassasier et la désaltérer.
Voilà la feicomcne état; de Vàmd'; v^h le soaitknieiit reiigjieux dans son essisnce;. \m\k Vidée de la religion^ ^e nMis>défendon& contre te sceptieisme'et l'iiMrédutitéi nà^ cal(^, et dont nous voudo^iona démoflttpeu Kaocood ariree les besoins fondamentaux de la)Balim^<hu0iftind',i v«is»emâme avec la. pUlosopble et a^e^ la» saienee qu'edle achète: et «oivronne,, bien loin de> les^ oondunoer et^. de les^poQSA cmOé
Ici las faits pai^lei^ trop bautpourt qUi'tui êsptik sérieus puisse les eontester.
Voua t<m$ qpi connaissez un* peu Khistoise de l'huma^ nité^vouâtSaydE bien que lareUgioUf est un &i4 capîtidi ett uniyerseli dan» L'espèce humaine,^ mdme em aco^tant bu 3inguUèi^erata^ti4pie (pie l'on pn^osait. naguàre dans; \m ptujs.poputaifledenosi nevues, et ism le chne^âanisnie en génésal étaiit si mal parlagé^. eà eaipaitiraliMr notre itbois^ tiamame évmfâfopaevgoài^aaittidQvkLà'l'un dn oBAfo»^'
jugés d'éducation dont je vous signalais tout à l'heure l'existence chez certains esprits forts. -
La religion, de Taveu même de ses adversaires les plus convaincus, n'est pas seulement un fait universel et par conséquent conforme à la nature humaine : elle est de plus un fait permanent et indestructible au sein de l'humanité. Un savant et habile adversaire des croyances chrétiennes, dans un livre récent qui a pour titre La Religion^ va plus loin encore : il soutient que toutes les religions sont stationnaires dans les fortes positions qu'elles occupent sur la terre ; mais il oublie encore ici le christianisme et ses conquêtes incessantes sur la barbarie et le paganisme ; il ignore enfin, paraît-il, l'existence et les progrès des missions chrétiennes, notamment de . celles dont on vous entretenait il y a peu de temps, ici même, avec une si grande autorité, et dont la dernière Exposition universelle attestait d'une manière si frap* pante les effets et la puissance.
Soit, dira-t-on : la religion est puissante sur les masses parce qu'elle est proportionnée à leur ignorance et à leur faiblesse d'esprit; parlez-nous des savants et des philosophes : ceux-là n'ont-ils pas toujours été en guerre avec la religion ? — Pas autant qu'on se l'imagine. £n fait, chez tous les peuples et à toutes les époques, on a vu les idées religieuses se fondre tout naturellement avec les idées scientifiques et philosophiques. Un critique des plus fins et des plus habiles a fait, il y a longtemps, cette remarque aussi vraie qu'ingénieuse, que, pour bien comprendre un philosophe, il faut avoir soin d'ajouter à ses opinions particulières les croyances religieuses de son temps et de sa
PHILOSOPHIE ET GHRISTIANISBIE. 384
nation, celles du moins qu'il n'aurait pas expressément répudiées. Si Ton réservait le nom de philosophes à ceuxlà seulement qui sont des esprits forts et qui font profession de rejeter toute idée religieuse, il faudrait avouer-^ avec Fauteur que je citais tout à l'heure, qu'en tout temps et même de nos jours le nombre de ces libres esprits est véritablement microscopique. N'y aurait-il donc, en eflTet, de vrais philosophes que ceux qui n'ont aucune religion? Mais de quel droit retirez-vous ce titre aux hommes qui l'ont porté avec le plus d'éclat : les Socrate et les Platon, par exemple, dans l'antiquité, et dans les temps modernes Malebranche, Locke et Newton, Leibniz, Ëuler, Charles Bonnet, Royer-Collard, Maine de Bh*an? Grandes intelligences, âmes pieuses, dont les noms, pris entre mille autres, suffiraient à prouver sans réplique que la religion et la science peuvent marcher d'accord.
Dans les pays chrétiens, la littérature tout entière est imprégnée de christianisme. Les philosophes, j'entends les esprits forts eux-mêmes, en subissent l'ascendant. Saint- Simon, rêvant une société nouvelle, entend bien la fonder sur une religion, si grossières que soient ses idées
en ce genre. De même Auguste Comte, le législateur du positivisme, au moment même où il croit s'affranchir du christianisme, reste sous l'empire des usages et des pratiques où il a été élevé, et prescrit à ses disciples un culte minutieux et puéril, empiunté tout entier à l'Église dont il a retenu les formes extérieures, à défaut des grandes doctrines qu'il n'a pas su y découvrir.
Voici encore un fait très-significatif et que l'auteur du livre de La Heligion a loyalement reconnu : c'est la facî-
388 phlosophie et 43HiiiS3iAiaâHi.
Uté merveiUaise avec laquelle le christîanisfAe, soit <stt sein de TËglise csâiolique^ «oit dans les égUseis de la Réforme, 'se peôte au travail des inteHigences, ^ sof^rte Vme méthode de réflexion -en dlnterprétatioti libre -et «ralliée» (^'es^Hce donc que ee travail, je vous prie, stooR la philosophie unie à la foi, et tantôt se mettant It son service pour l'espliquer et la défendre, tantôt l'étudiant pour y puiser de nouvelles lttmi^es?Or, c'estoe (}u'iO«i s'obsti»« à ne pas comprendre : on ne voit pas la philosophie conduisant à la foi ou s'en nourrissant ; <m n'y veut voir qu'un moyen de démolir l'édifioe dirétien, et on loue vivement les théologiens dits libéraux de travailler dans ce sens, tout en les blâmant, non sans raison, de vouloir passer encore pour des chrétiens ou même p(»ir des prédicateurs de r£vangile.
La philosophie, ditH>n, est la Ubre p^sée, laquelle est absolument inconciliable avec toute croyance religieuse. Qu'elle s'en accommode en fait, peu importe. En droit et par leur nature, ces deux choses sont incompatibles.
C'est ici le point précis de la question qui nous oocijqpe. Estr-U vrai, est*41 raisonnable de dire que, par essence, ia philosophie est nécessairement ^religieuse? £n aucune {a<K)n- Les esprits -vraiment philosophiques ont au fond les mêmes asfttrations que les esprits religieux, «t, lorsqu'on se les représente engagés dans une guerre à mort, on ne méconnaît pas moins la nature de la philosophie et de la science humaine que ceUe de la reii^on et de la foi% C'est ce qu'il s'agit maintenant de m^tve en une pleine lumière.
PHILOSOPBIE fiT CHIlIBlUaiISlB. âSS
Qu'est-ce en véilité que la^soienoe?X^*iestH3e<qae la philosophie?
Savoir uire ichose, x» «"^est pas nmplemeBt en avoir une idée; c'est la connaître avec certitude, et, mieux encore, -e^esit la <»mpreiidiie, c'est pQumr>aB imiéte eompie en la rattadiant à ses causes età ses prioeipea. Ce que nous voyons sans le comprendre nous étonaie, et c'est eetétonnemeat, idit Aristote, qui a été le commencement de la ^sdence ; car une fois la xpiostion posée, notre désir natii^ .rei de cpsmaitre ne nous laisse da isepos que iofisqu'elle €st résolue, et nous ne pensons avoir la scieiice d'une chose que lorsque nous en peoivons dir« avee certitude le pourquoi ou la raison d'être. Or la science, dans le sens exact et rigoureux du mot, est assez rare parmi les hommes et le nombre des problèmes résolus d^une manière dé&aitive est fort restreint. La scienoe humame n'est donc pas &ite, mais à faire; et, eniattendamt qu'elle jfioit achevée, si jamais elle doit Tétre, nous nous alta- «hons aux résultats obtenrus, quels qu'ils soient, et nous 4fcppelons science la rechercdie plus ou moins persévé* rante, régijdière et iqfiprofondie de la vérité, c'est-à-dire des principes.
C'est dans ce dernier sens «que la philosophie est une ^Gtenoe et mén^ la science des sciences : of^elle est la -redterohe des recherches, f expression la plus oonq>lète et la plus hardie de la curiosité humaine « le désir de samr
porté à sa plus haute puissance, s'appliquant à toutes choses et aspirant à la solution de tous les problèmes, j'entends des plus grands ou de ceux qui résument tous les autres : les problèmes de notre nature, de nos premières origines et de notre destinée suprême. Là philosophie, qui aborde directement ces problèmes, est donc bien définie la science ou la recherche des premiiers prinicipes.
Ce n^est pas moi qui invente ces définitions; c'est Aristote qui les a depuis longtemps mises en circulation, et personne n'en conteste l'exactitude.
Cependant, vous le savez, il s'en faut de beaucoup que ces termes soient employés toujours avec leur signification véritable ; on ^n fait au contraire un étrange abus. Non-seulement, ainsi que je le faisais remarquer tout à rheure, nous étendons le nom de science à toute étude où Ton procède avec méthode ; mais encore nous décorons souvent de ce nom des recherches indigestes, des compilations et des conjectures philologiques, le travail confus et mal ordonné d'un collectionneur. II n'y a là que des matériaux à peine dégrossis; mais un jour peut-être quelque savant viendra les mettre en œuvre et fera jaillir la lumière de ce chaos ; et, en attendant ce vrai savant, nous appelons ainsi quiconque aura eu l'intention de le devenir. A quoi tiennent ces abus de langage? Évidemment c'est l'état d'imperfection de nos connaissances qui en est la cause, et ceux qui parlent superbement de leur science feraient bien quelquefois de s'en souvenir. A vrai dire, nulle science humaine n'est absolument une science; nulle n'est exempte d'obscurités, d'imperfections et de
PHILOSOPHIE ET CHRISTIANISIIB. 385
lacunes ; nulle ne résout parfaitement et avec certitude tous les problèmes qu'elle soulève; tout savant sérieux devrait donc s'appliquer la belle parole de Pythagore : « Je ne suis point savant ni sage, mais je cherche la science et la vérité. »
Si c'est une erreur de considérer la science humaine comme achevée et parfaite, que dire des philosophes qui, confondant le désir avec la possession, parlent de la philosophie comme si elle était, non la recherche de la vérité, mais la vérité elle-même? Personne cependant ne devrait mieux qu'un philosophe connaître ce qui lui manque pour savoir véritablement. Précisément parce qu'il se pose les plus hautes questions, entrevoyant toujours de nouveaux problèmes au delà de ceux que le commun des hommes regarde comme résolus et qui ne le sont que d'une manière incomplète et provisoire, le philosophe sait mieux que personne que l'esprit humain ne possède pas, sous une forme scientifique, l'explication suprême et définitive de toutes choses. Plus que tout autre, le philosophe doit dire : peut-être.
Que la philosophie soit ambitieuse, on ne peut guère lui en faire un reproche : c'est en quelque sorte sa raison d'être, puisqu'elle n'est autre chose que la soif de conndtre inhérente à la nature humaine. L'homme se sent fait pour la vérité et il ne sera en paix avec lui-même que' lorsqu'il la possédera tout entière. La hardiesse des questions, l'audace spéculative, l'indépendance et la liberté absolue de la pensée font donc partie essentielle de l'esprit philosophique, et l'ambition est un des attributs du philosophe ; mais la modestie lui sied mieux en-
386 PEILOSOPHIÏ BT CHRISTIANISHK.
core, parce que, s'il a une claire intuition du but élevé où tendent ses efforts , ri doit toir du même êdUpi et tout aussi airement combien il eët loin d*y être parvenu. Il a le droit évident de dogmatiser dans les liillitéâ de la science, même au delà, et jusqu'où il lui plai^â^j maiiS^ arrivé aii terme des recherches rîgotff etises él des résultats incontestables^ la loyauté lui fait un deToir de ne plus parler au nom de la science, mais seulement âii nom de ce qui lui parait le plus beau, le meilleur ou leplus vraisemblable. Il croira, par exemple, à l'immortalité de l'âme, comme Socrate et Platon qui voyaient dans cette sainte croyance « un risque qu'il est beau de courir, t ou comme Reid et les philosophes vraiment chrétiens qui, là où s'arrêtent la raison et la méthode sont heureux d'y pouvoir suppléer à Taide des révélations, divines. On ne cesse pas d'être philosophe, on n'est ni sceptique ni découragé, parce qu'on a la sagesse de s'avouer à soi-même et le courage de dire aux autres : a ici finit la certitude et commence l'opinion, ou le sentiment, ou la foi *. »
Qu'on veuille bien le remarquer d'ailleurs : ce n'est pas seulement par l'insuffisance reconnue de la science humaine qu'un vrai philosophe peut être conduit à la religion; c'est encore, c'est surtout par Taffînité secrète de l'esprit philosophique et du sentiment religieux.
Au premier abord, en comparant superficiellement la philosophie et la religion, on est frappé des différences qui les séparent. L'une semble avoir pour unique origine
i. Voir nos Essais de lûgique, p» 416 et sDiv.
PHILOSOraiS ET GHRisnAmsi». 387
le iém de oanimttee^ pour but la vérité ou la science ; elle vit de féflexioii et de raisonnement, pfirl&iift langage abstrait et ne s'adresse d'ordinaire qa^à faivaisoff, è^Ia pure pensée. L'autre a pour origine le désir de la perfection et pour but la sainteté ; elle vit de foi et de sentiment, parle d'autorité, invoque la révélation, la tradition, le mystère et s'adresse àe préférence au cœur, à notre sens moral et religieux. Mais, en dépit de ces différences et Sô«s- chacune de ces oppositions, ua esj^l attentif et non piiévenu découvrira sans trop de peines de profbndes ressemblances. Il est vrai que la philosophie se fonde à peu près exclusivement sur la raison et que, visant à la sagesse par la science, elle ne répond guère dans l'homme qu'au désir de connaître, tandis que la religion a ses plus profbndes racines dans le cœur et répond surtout à notre besoin de justice et de moralité. Mais qui ne voit que l'une et l'autre enseignent à l'homme à placer haut ses espérances, tout en l'avertissant de ne pas trop compter sur ses propres forces? Qui ne voit que la re1[i^(m en appelle à la vérité en même temps qu'à la sainteté, tandis que la philosophie est pour ses vrais disciples une affaire d'âme et non pas seulement dlntelligence? Qui ne voit enfin que les aspirations bien comprises de l'esprit philosophique vers la sagesse et la perfection intellectuelle, sont essentiellement d'accord avec les aspirations du sentiment religieux vers cette perfection absolue de tout notre être qui, d'un seul mot, s'appelle la sainteté? Ces deux grands instincts de notre nature ne sont-ils pas, à les étudier de près, deux fcHines d'un même sentiment, d'un même besoin, d'une seule et puissante aspiration
vers le bien suprême et divin? Ce sont pour ainsi dire deux cordes qui, dans notre âme, devraient toujours vibrer à l'unisson.
Nous avons démontré d'une manière abstraite et générale que la religion et la philosophie, ramenées à leur idée première, trahissent une communauté essentielle de but et d'intention finale, puisque ces deux puissants moteurs de la vie humaine ont au fond la même direction et tendent au même objet : la perfection ou Dieu luimême, conçu d'une part dans son abstraction, comme premier principe de l'être et de la pensée, embrassé de l'autre dans sa réalité suprême, comme souverain bien de nos âmes. Il est temps de quitter ce terrain tout spéculatif, pour revenir aux faits et démontrer d'une manière plus pratique la possibilité de concilier ces deux tendances.
Je n'insisterai pas de nouveau sur la preuve qtie donne l'histoire de cet accord vraiment normal, en nous montrant la civilisation fondée partout sur l'idée religieuse, à laquelle vient s'ajouter naturellement la pensée philosophique, la plupart du temps sous la forme d'un commentaire psychologique et moral. Pour aller au fond des choses et pénétrer jusqu'au cœur de notre sujet, il nous faut étudier dans l'âme humaine le développement comparé de l'esprit philosophique et du sentiment religieux, en nous plaçant tour à tour dans toutes les situations possibles, c'est-à-dire en examinant ce que devinnent la
religion et la philosophie, suivant que l'une pardt dominer à Texclusion de l'autre, ou que la lutte est engagée entre elles, ou qu'enfin elles se concilient et se fondent en un seul enseignement, exprimant une même intention et une même pensée.
Quoi qu'en aient dit d'éloquents écrivains, la philosophie, sous son nom propre et avec ses allures scientifiques, n'est ni universelle ni perpétuelle dans l'humanité. Nul ne peut s'empêcher' de sourire en voyant un savant historien allemand, Brucker, s'enquérir avec sa gravité ordinaire de l'état de la philosophie avant le déluge. Même de nos jours, on ne la rencontre ni sur tous les points habités du globe, ni chez toutes les nations civilisées, ni chez la plupart des individus dans les pays où elle est le plus cultivée. Les philosophes eux-mêmes ont commencé par ressembler au commun des hommes qui se passent toute leur vie des lumières de la philosophie. La religion règne donc seule dans l'âme humaine, au moins pendant l'enfance et la première jeunesse, soit des nations, soit des individus. Mais qu'est-ce à dire? En faut-il conclure, comme le font volontiers ses adversaires, que la religion suffit à ceux-là seulement qui n'ont pas le besoin ou le talent de réfléchir et de se rendre compte ? Dans cette hypothèse, l'incrédulité serait un brevet de science et de sagesse, la foi sérieuse une preuve d'ineptie ou d'ignorance. En parlant ainsi, les esprits forts sont victimes d'une double erreur : ils se font d'abord quelque illusion sur leur prétendue supériorité, en se comparant à la foule des croyants ; puis ils raisonnent en partant d'une idée très-fausse de la religion.
390 PHIIiOSDnBB KT (Srafi^TUfflSlIB.
«Aaitt dmite il "y b des bmnaies^ et peut-être est-^ce le pto igrand nombre, qui semblent dépourvus de toute andiition mtellectuelle, soit qu'ils vivait surtout par le oorar^ fMur le ^sentiment et b ipoâsie, soit que, renfermés et absorbés dans leur tâche de chaque jour, ii'a3rant sottcsi que de leurs affaires <m de leurs plaisirs, ils ne trouvent pas le temps de scmger auK dioses les plus sérieuses. Maïs si , au liea de s'arr^r à 'i^es appar^ices, <m s'efforce de pénétrer au fond des cœurs, conçoit-^qpft ub homn», en >trouvera*t-on un seul qui, dans une vie de travail ou deiioisir, du moment qu'il pense, ne se préoccupe jamais de la vie ni de la mort, ni de sa destinée, ni du devoir, ni de Dièu, ni de l'éternité? Tous les hommes qui <^ îun pe^ vécu connaissent ces problèmes ; nul n'y est indifférent, 'et cela est >si vrai queiH)tre conduite à tous est réglée pjar nos croyances sm tout cela. ^Or, de telles croyances ne dérivent, directement <m indirectement, que de l'unte ou de l'autre de ces deux soincces : la religion ou la philosophie, et si certains hommes et certains peuples se passent de philosophie, ce n'est pas faute ée compr^dre les problèmes auxquels elle essaie de rèpondre, c'est parce qu'ils y répondent au moyen de leerr religion. 'Écoutons là-dessus im philosophe éminent et qui, on le sait, ne sacrifiait pas la science à la foi : « Qu'est-ce qu'une religion? dit M. Jouflroy *. Examinez, et VOUS trouverez qu'une religion n'est autre chose qu'<une réponse au problème de la destinée humaine et à t^Mit^flfô questions qtt'il entrs^ne à sa suite. Or, qti'in^
.1 Mélanges phUotophiques, Da problème de la destinée faumaine.
porte h3L ml^itioa de ces jM»qt))t^p^ ii .qiû ne se )jQs ^ janws pQséS;, à qui dfi'a imms s&^ k l)Q$Qi9 de les xé- 30«(ke? Cûmprendron la .^oiiiliQa^ quand m ne oqj^^ prend pas encweie pcoblèroe? f wt-cm sentir lo prix dp la luQ(iière, quand on n'a pds Gowm VmxiM^ ^m tén^bee»? »
On se fait donc de la religioa une jdée trè$-inexact$ et l'oya jen Juge trèg^-rSuperficieHement, lorsqu'on n'y voit que de» seotiments, sans temr compte de$ croyances, des doctrines, en un mot de l'élément intellectuel. De ce qu'elte développe surtout ^i nous la moralité, il n'en résulte pas qu'elle jne néponde :à iWiuiame question. Loin de là, elle prétend résoudre les grandes énigmes de la vie, et l'on ne saurait expliquer autrement qu'elle ait suffi et qu'elle suffise encore à tant d'intelligences supérieures que l'orgueil n'aveugle pas sur les lacunes de leur savoir, et qui se contentent des croyîmces que leur propose l'Évangile, à défaut «de kiSCience que ne possède pas la philosophie. Aux philosophes qui les blâment ou les mér prisent, on peut opposer le témoignage de M. Jouffroy que je viens de citer, et cette question d'un enfant de six ans qui, ayant entendu dire que la philosophie recherchait la vérité sur i'ihomme, sur la création et sur Dieu, demandait simplement : a A quoi sert donc la philosophie ? La Bible ne donne-t-elle pas la vérité sur tout cela? » Ces paroles, que j'ai entendues, m'ont toujours donné à penser que les âmes chrétiennes ne sont pas aussi incapables de réflexion et de raisonnement qu'on veut bien le dire et que, si elles sont en général médiocrement éprises de science et de philosophie, c'est que la religion
leur est elle-même mie philosophie, et qu'en leur apportant « la seule science nécessaire, » elle satisfait leur esprit en même temps que leur cœur. L'homme, en effet, n'est pas volontiers divisé d'avec lui-même et, comme il s'est toujours senti capable dé la vérité, il ne s'est jamais résigné à ne rien savoir et à ne rien penser sur les questions qui l'intéressent le plus.
Aux époques oii la religion est ébranlée dans les âmes et chassée de quelques-unes par l'incrédulité triomphante, la philosophie se présente d'ordinaire pour la remplacer; et de fait il y a eu dans l'antiquité, il y a même de nos jours des hommes à cpii elle tient lieu de religion ; maisi quelle condition ? A la condition d'ajouter à la pensée le sentiment, de compléter la science par des croyances morales et religieuses. Oui, la philosophie peut dominer, elle peut régner seule dans une âme, mais c'est lorsqu'elle est devenue une religion et qu'elle offre au cœur et à la volonté, aussi bien qu'àFintelligence, de quoi les réchauffer et les fortifier. C'est ce caractère religieux de la philosophie qui lui a donné, à certaines époques et dans certains pays, une puissance vraiment salutaire. Supposez un Socrate, un Platon, un Caton, un Cicéron privés de ce secours : quel malheur pour ces nobles esprits I Je dis plus : quel malheur pour l'humanité I Où Socrate auraitil puisé cette forte conviction qui le fit si grand? Où Platon aurait-il appris ces accents sublimes qui ont rappelé tant drames à la vertu et qui ont conduit un Augustin au pied de la croix ? N'est-ce pas la philosophie, celle de Platon et des stoïciens, qui soutint le mâle courage des Caton et des Brutus et qui offrit à Cicéron, avec la. plus
riche matière pour son génie, les consolations les plus efficaces dans le malheur? C'est que, pour ces grands hommes, la philosophie était aussi une religion : tant il est vrai que ces deux choses sont faites pour vivre ensemble et que l'homme n'est complet que par l'union de ces deux forces. Supposez-le destitué dé toute foi et réduit à cette philosophie sans grandeur et sans enthousiasme qui aboutit à la recherche du bien être et au culte de la chair. Attaché uniquement aux réalités d'icî-bas, il perd, avec le sentiment religieux, l'instinct même de la vérité sous la forme supérieure de l'idéal, du bien et du divin ; il n'a plus ni religion ni philosophie proprement dite; il est tombé au plus bas degré oii puisse descendre une intelligence humaine. Je ne me demande pas si cet homme est heureux ; je me demande avec douleur s'il mérite encore le nom d'homme.
Si le progrès, dont on parle tant de nos jours, consistait à nous affranchir de tout ce qui nous rappelle à la fois notre néant et notre grandeur, d'où viendrait l'admiration sympathique aVec laquelle nous assistons aux luttes intérieures d'un Pascal ou d'un Joufltoy, lors même qu'ils ne réussissent pas à concilier leurs idées philosophiques avec leurs croyances chrétiennes? Quiconque a traversé une heure de doute sur les grands objets dé la foi comprendra les souffrances et les poignantes angoisses qu'une telle lutte éveille au plus profond de l'âme, et il devra tomber d'accord que l'état le plus désirable est celui où la raison et la foi concourent par des enseignement identiques ou du mdns analogues à nous procurer la paix, la sérénité, la joie de l'esprit et la force morale.
39^ PHiu)S0ii>4» ET c;HBi$ï(MJ)(i3Aii;.
p^i^, ^i ^w mwsi^U^W U^n las ,09,MJ»e3 qui y font ob^ll^^fi. Quf^i4 W^ .smvf>m dftQ3 quela Qa$ ^ pourgppi i^ ^;(\|^j^^ Ja philoso]^ se font la ^g\i^ç^,90\is g;a»A)|AS w^ 4lW^«A^ m^^^Xiûfmomt ^Ues peuvent s'^nl,eii(lrie.
La première cause de disseintiment et l;a plus puiça^^ peuJt-âU'e, p^rce qu'elle puise s^ force dans jaos habitudes et 4an3 nos pa3^os, c^ .spnt.lef; maleûtendus ^liljigAt de Ignorance et de i'étroitesse d'esprit. Conmif^t accepter la philosophie.oï^in^ls^pluikirréprocbâble, siFoûa ét^ élevé 4au^»we 4éli^noe absolue de la raison bmiaine eMlims le j;niép^ ,opjjl la «crainte de làscieuce? Mais au^ cawKUi^titç(H>)^^.d)?a^is d^ tsa mm^
avec le christianisme, et surtout comxReDt faire à ce d^* lûôT ;We fj^e 4Jig«^ 40;luû i|ua»â ou iS'.est.babjitué h le i[^9fQMtota¥€)ip;dc^fiatiquôsio(mlei^iQU.a¥eod^ ^upei^ tîtionstipUiHû ^Bo»;t^^rangèa^? £vîdimiment la pr^iftiière cpaditium pour que la r^giopet la philosophie vÛKentiCn inaix^ .c'est qu'^aUes mxé'i&^itmif»^ «oiiutiieUemi^t, mm qffii^eUes essaient de se ocnnps^df ô.
Quelles que soient, à çset égard, leurs dispositions respectives, qu'elles^^<sonaaissent ou ^'ignonent^ quand ces deui^ j^sances sont en lutte dans nos ^mes, sur quoi poi^e :le4^at ? Incontestablement c'est sur la possession 4e l^nésàiéh J^gUeUe elles prétendent Tune e^ l'autre, c';e^.^^.âir^i(r>(|»'ieU§s-s'aofittsent ki(^ tm à raison, fissa}iiStSA<4QiM>.dle.4éâlur^J^ uae reli-
gim JACiffifipatîhle aiœc la ^v^aie p(iUp^phie, ou unôioerr
pmLOsoraa vt cHRenANiKiiE. 395
laine phâosojpfaie Âeonipidilfle ^avec 4a ariaie itsligien.
d'enteads per ^aie pbHosaphie et par Traie religieiila doctrme qui, sous Tune ou l'autre ^ ces Aenox. ^foinMS ou de 4168 «deux dàdoiatemtions^ «nseigiie la mérité sur l'homme et ^9»r Dieu et peut , en conséquence , nous faire connaître leurs rapports véritables. Cest parce que les religions de la Chine, du Thibet et de rinde, celles de TÉgypte, de la Grèce et de l'ancienne Rome, aussi bien que des peuples plus ou moins barbares des autres contrées de la terre, ont enseigné ou enseignent encore des erreurs manifestes «sur Dieu et sur Thomme, que la science et la philosophie ont le droit de dire que^^e sont de fausses religions. «Cest parce que sa doctrine est digne k la fois de l'Être parfait et de la moins imparfaite de ses xréatures ^e le cbristiattisme est à fios y^x la vraie religion.
Le christianisme bien compris et entendu smi^mtson véritable e^rit, admet en principe la légitime ^existence de la philosophie; mais par cela même qu'il c(mnatt le prix de la vérité, il ne saurait pactiser avec ies errmrs qui entraînent la négation de toutx^ qu'E affiorme aet4e tout ce squ'il espère.
11 repousse d'abord et condamne ce triste abus du bel esprit qvn consiste à répéter ironiquement, atout propos et sur toutes choses, 4a question de Ponce^ilate: « Qu'e$t*«e que la vérité ?» et que Jes amis de lainuson et ^ laMseience ont flétri depuis l(»igten^ «plus 4e nom de 'Scepticisme. Douter de tout ^est u^e situation ^i pa^ rait commidde à quelques-^nns, 'Ç&tm ogtL^éOBies ààspeme deV4fS&vtmnl, de la décision dans le jugemmt^t dans
la conduite, et surtout des inconvénients pratiques de l'énergie morale. Mais une telle situation est odieuse et intolérable aux hommes de sens et de cœur qui, se prenant eux-mêmes au sérieux, ne sauraient méconn^dtre leur vocation ni déserter lâchement leur devoir.
Après le scepticisme universel vient ce demi-scepticisme qui retranche de la vie et de la science l'idée d'un Être parfait, cause première et suffisante des êtres contingents et imparfaits, et qui, se glorifiant de la folie même qui lui fait appeler positif tout ce qui est passager et périssable, s'est donné le nom de positivisme. £n même temps que cette doctrine exclut logiquement la religion et les idées religieuses, elle fait la guerre à la philosophie elle-même, qui n'a plus de raison d'être, si l'horizon de la pensée ne s'étend pas au delà des faits et des réalités éphémères qui naissent et meurent sous les yeux de l'observateur. Chose remarquable et trop peu remarquée : la philosophie, la vraie philosophie a, de nos jours, les mêmes adversaires que le christianisme, à savoir tous ceux qui réduisent l'homme à la vie animale et lui interdisent les hautes pensées et les grandes et salutaires ambitions par lesquelles il a été fait « un peu moindre que les anges. »
Tandis que le positivisme prétend supprimer Dieu, au grand détriment de l'homme lui-même, la doctrine panthéiste, par des voies plus philosophiques, mais non moins dangereuses, arrive au même résultat pour avoir voulu raffiner et subtiliser à l'excès sur l'idée de l'Être suprême, confondu tour à tour avec le monde, avec la nature, avec l'homme et avec le néant lui-même, sous les
noms pompeux de Substance infinie, d'Être universel ou d'Être en soi. Le Dieu des panthéistes est tout, et il n'est rien : il ne possède en propre aucune qualité, ni la raison, ni l'amour, ni la liberté, ni la sainteté, ni la justice; et rhomme qui, on ne sait comment possède ou parait posséder tout cela en quelque mesure, a droit, dans ce système, de se prendre lui-même pour Dieu. Ainsi les panthéistes, ces prétendus défenseurs de la perfection en Dieu et du progrès dans l'homme, sont fatalement conduits à l'irréligion ou à la plus monstrueuse idolâtrie, en même temps qu'à la négation du libre arbitre et de la moralité. Voilà précisément les erreurs que combat le christianisme, d'accord avec la science et avec le sens commun.
Ajoutons-y une dernière aberration de l'esprit philosophique, celle qui, sous le nom de matérialisme, rejette franchement et l'âme et Dieu, au nom de je ne sais quelle science, pleine de partis-pris contre tout ce qui peut nous élever et nous sanctifier. Est-il besoin de démontrer l'incompatibilité absolue d'un tel système avec la foi et les espérances du chrétien ? Quelle foi, quelle espérance pour l'avenir pourrait subsister chez l'homme qui, résolu à nier tout ce qui ne tombe pas sous les sens, ne saurait sérieusement admettre l'âme et Dieu, le libre arbitre, le désintéressement et la vertu ? Toute son ambition est de retournera la poudre, et ces deux vers d'un poëte tristement célèbre résument avec une élégante énergie ce qu'il sait, ce qu'il croit, ce qu'il espère :
Une heure après la mort, notre âme évanouie Sera ce qu'elle était une heure ayant la yie.
398 PHaOSOFHIB ET CHRISTIANISME.
Voilà le symbole religieux d&' YvâhéAsim^ matérial^ ; il n'en peut avoir d'autre : borné à 0es^ vues^ gvossi^ieB, ne pouvant se proposer que les jcuîss^m^v»; fes bcmosups et les biens" musérables de la terre, commet eoiniM>ea^ dïi^t^if le ebrétien s'éerlmt avec Corneille :
J'ai de l'ambitioii, mais plus haute et plus belle : Cette grandeur périt; j'en yeux une immortelle. Un boDh«ir assuré, sans niesiu*e et sans un.
Au-dessus de l'envie» an-dessus du. destin.
Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie.
Qui tantôt, qui soudain me peut éltre ravie, Qui ne me fait jouir que d'un Instant quKpit Et ne peut m'assurer de celui qui le suit ?
Grâce à Dieu, la philosophie n^est pas condamnée à se traîner dans les ornières où sont tombés Pyrrhon et Épicure, Gassendi, Spinoza, Helvétiùs et d'Holbach. Elle a devant elle une voie lumineuse et sûre dû elle peut prendre pour guides, avec le sens commun et la conscience, les plus nobles et les plus sages esprits dont s'honore l'humanité *. Dans cette vcâe, avec de tels guides et armée de la méthode de Socrate, de Descartes, de Reid et de Kant , la vraie philosophie connaît Dieu et l'âme ; elle est spiritualiste ; elle peut devenir chrétienne.
Cependant il est encore un écueil à signaler. Outre les erreurs que nous venons de passer en revue, il y a une autre cause d'incrédulité, qui est plutôt un défaut de caractère qu'une erreur de l'esprit : je veux parler de cet orgueil scientifique qui aveugle encore tant d'esprits sur la portée de notre raison, sur la valeur de nos connais-
i. Voir plus haut, f, I5S, quelques-ims de ces noms glorieux.
PBrLOsoPHiE ET cum^ntu^mm. 899
saiices actpdses et sup tes forces de notre volontés De là en effet ce préjugé si répandu, que FbomHie j^t se suffire à lui-même, qu'il n'a besoin d'aucune révélation, d'aucun secours, d'aucune grâce d'en haut. De là enfin l'absence de religion chez des hommes que leurs nobles sentiments et l'élévation de leurs doctrines semblaient prédestiner m àkti&ii^iÊAStmv lls^ touchaicoit par la pensée ; le cœur et la volonté lèti» ont manqué pour aller jusqu'au bout. En vdniln ispiritualiste intelligeilt rendra-t-il au christianisme l'homms^e qu'il croit devoir à une doctrine sœur de bt sieilfié. En vain déclarera-t-tt que cette reUgion divine peut seule répondre aux besoins des masses et de la multitude des bominas : du momeni; qu' elle n'est pas bonne pour lui-même et qa'il lui f»6^ fère pour son compte ttn systènie de philosophie, il n'esl point un disciple, mais ufi adversaire de la foi des chrétiens, et le dédaigneui hotbfUiage qu'il lui rend comme h un instrument poptdaire de civMisation et de progrès^ prouve qu'il n'est pas à l'unisson avec ceux qui y ont trouvé la vérité.
En résumé, deux causes générales expliquent l'incrédulité chez certains philosophes, l'irréligion absolue chez d'autres : c'est d'abord un grand vice, l'orgueil, une confiance aveugle dans nos forces et dans nos propres mérites ; ensuite Terreur commune aux sceptiques et aux positivistes, aux panthéistes et aux matérialistes, qui tous s'accordent à liieï le surnaturel, c'esl-à-diré Texistencè et l'activité d'un Dieu vWàtit et personnel Nôtts t^nffaissoAs dôiic pleîîiémeirt ce qui pettt sépïrfer !â rdigî oh «< la philosophie ; ïiottô^mnmesiôfifflliétoét&tdJïiïéfta leott
400 PHILOSOPHIE ET CHRISTIANISBfE.
union et de dire à quelles conditions elle pourra se réaliser dans nos âmes.
Au lieu d'un homme épris de luinnéme ou satisfait de ce que lui font connaître ses sens et sa conscience et ne cherchant rien au delà d'une science et d'une moralité purement humaines, supposons enfin un esprit sage et élevé, ayant toutes les ambitions légitimes et en même temps une juste défiand^ de soi-même, et qui, grâce à une conscience délicate, à un sens droit, peut-être à une éducation chrétienne, a réussi à se préserver des erreurs qui viennent d'être signalées. Si, au nom de la science, de la vraie philosophie et d'une expérience personnelle, il croit à l'âme spirituelle, raisonnable, libre et perfectible, mais imparfaite, déréglée dans sa vie et impuissante à se relever par ses seules forces ; s'il croit à un Dieu créateur, à un Dieu juste et bon, puissant et libre; si surtout il n'a pas étouffé dans son cœur le sentiment religieux, mais qu'il se soit toujours laissé guider par cette première inspiration de TEsprit divin; ce philosophe qui, en acquérant toute la science dont il était capable, n'a négligé aucune dé ses facultés et a su mener de front la recherche de la vérité et celle de la perfection morale, en sorte que son caractère s'est élevé dans la même mesure que son intelligence; ce philosophe en un mot qui est resté un homme, se trouve amené insensiblement, et comme par les seules forces de la na-
PHILOS<^HIK ET €HRI8TIAIfISia. 404
tare et de la raison, à cette limite extrême <Ak la m^tii^ pihysiqae confine à la reUgion de TÉTangiie, et que la fol seule peut franchir.
Yoilà enfin la pfailosopfaie reHgiease; e'e8l*à-dire ceiie qui, ayant toujours procédé avec fermeté tout ensemUe et avec modestie, aboutit k la foi dana une lime religieuse, tandis que, dans un esprit m<4ns sag» ou moins biea préparé, elle reste la pMlosophte, en attendant ce complénwnt de lumière et de vfe morale que la prière seule et la grftce pouvait nous procurer. En quoi consiste ce complément, et comment cette interrention de la grâce pourra-t-elle s^opérer sans nuire à la libellé et sans annuler la raison, la sciénee, la pliflosq^e? Cest là un point délicat, mais facile k défintriq^irès tout ce qui a été dît.
Il suffit de quelques moments de réflexion pour corn-» prendre qu'il 7 a deux parts pour ainsi dire dfms les rêvé* lations du christianisme : Funé pour la raison et VmÉtte pour la tcAi. D^un côté, en effet, nous trouvons les doc-» trines génén^ relatives aux perfections divines et aux misères humahies : la création et la Providence, VéUâ, de péché de rhomme, la prière et la grAce, la possîbifité d'une rédemption et d'un talut gratuit : doctrines qui ont pu être pressenties avant le diristianismef et qui, dans les temps modenies, ont reçu de la philosophie spiritualiste une forme scientifique. D'un autre côté, nous rencontrons dans l^vangiie Texistenee histo-
i. Voir pkÊ»hma,f. WHmi^^f la MeiipnPMMa» fue IL &8M Naville a donoé de cette vue ingénieiise jet féconde, daii9 son Introduction am CEwom imêâHM 4e Mafaie de Bifaa.
402 PHILOSOPHIE ET CHRISTUNISME.
râque, la vie, renseignement et la mission personnelle et libre de celui que Dieu a envoyé pour le salut du monde : ici tout a été libre, de la part de Dieu, de la part du Médiateur, enfin de la part des hommes au milieu desquels il a paru ; rien de tout cela ne peut donc être ramené à la science proprement dite ni déterminé philosophiquement; la foi seule ou le sens religieux peut constater, reconnaître le caractère divin de ces faits merveilleux, et s'y attacher comme à la vérité qui sauve. Reprenons notre philosophe spiritualiste au point où nous l'avons laissé tout à l'heure, et plaçons-le en présence de l'Ëvangile et de Jésus-Christ. Pendant que sa raison, ses réflexions, son sens moral le disposent à recevoir les doctrines générales du péché, de la rédemption et du salut gratuit offert à tous par la miséricorde divine;— son cœur,sesinstincts religieux, le secours de la prière et l'impulsion secrète de la grâce ou de l'amour divin lui faisant accepter les faits après la théorie, savoir la réalité historique de la parole divine incamée dans le Fils bien-aimé du Père, dans le Saint et le Juste : — quel . nom donnerons-nous à cet homme? Est-ce un philosophe ou un chrétien? Il est évidemment Tun et l'autre : car, après l'acte de foi qui en a fait un chrétien sans lui ôter .tine seule de ses croyances philosophiques, son ardeur de connaître est entière; il continue de chercher, avec la joie et la sérénité d'une conscience réconciliée avec Dieu, l'idéal intellectuel qui, dans sa pensée et dans son cœur, est inséparable de la perfection et de la sainteté. Devenu chrétien, il s'efforce de faire toujours de nouveaux progrès, et, s'appùyant sur le double fondement de la science
et de la grâce, il aspire à s'élever sur ces hauteurs bénies oii la raison et la foi ne font qu'un, où la religion et la philosophie ne se distinguent plus Tune de l'autre, où le cœur et l'esprit jouissent tous les deux d'une paix parfaite.
Cet homme, qui croit aussi humblement que le plus humble des chrétiens, n'en sait-îl pas aussi long sur luimême que le plus fier de nos savants, et n'est-il pas plus heureux par le développement complet de sa nature ?
Voilà l'accord, voilà l'union désirable, et tant de fois réalisée dans le monde chrétien, delà piété et delà science. Cette union est démontrée possible par les faits et par l'histoire, par la comparaison de la foi et de la raison prises en elles-mêmes, enfin par cette simple description d'une âme librement chrétienne et librement philosophique, que la science élève mais qu'elle n'enfle pas, et qui, en ajoutant les lumières de la réflexion aux saintes aspirations du sentiment religieux, ne se fait pas plus illusion sur son savoir que sur sa justice propre, et ne prétend pas tout connaître ici-bas.
Une dernière réflexion ^ présente à mon esprit. Pourquoi n'a-t-il pas été donné à l'homme de savoir dans cette vie tout ce qui l'intéresse ? Cela lui était bon sans doute pour le préserver de l'orgueil, et aussi pour que sa liberté fût entière et que sa foi et ses vertus ne fussent point mercenaires. Mais le chrétien n'en a pas moins le droit et la puissance en une certaine mesure, avec le secours de Dieu, de se rendre compte de sa foi et de dire avec saint / Paul (I Cor., xiu, 11) : « Quand j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je jugeais comme un enfant, je pensais
404 PBIL080FBIS ET CHRISnANISlIS.
comme un enfiant ; mais lorsque je suis devenu homme, j'ai quitté ce qui tenait de Tenfant. xr La foi chrétienne, dans son âge viril, vit de lugiière et de vérité, autant que de justice et d*amour. Ce n'est pas encore la science parfaite, non plus que la sainteté parfaite; mais elle en a reçu les promesses : car, comme le dit Tapôtre, la foi précède la vue ; elle la prépare, et un temps viendra où nous verrons comme nous avons été vus, face à face. Telle est l'espérance du chrétien ; la vraie philosophie ne saurait la démentir.