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NERGIE PSYCHIQUE

Dans mon premier travail de physiologie : De J' influence des racines postérieures de ta moelle épinière sur l'excitabilité des racines antérieures *, j’ai réussi à prouver définitivement l’existence d'un tonus musculaire réflexe, et à démontrer en même temps que la transmission des excitations des nerfs sensibles aux muscles s’accomplit non seulement dans la moelle, mais encore dans les hémisphères cérébraux, dans les thalami optici, les tubercules quadrijumeaux, la moelle allongée et dans la moitié supérieure de la moelle. Depuis 1865, de nombreux expérimentateurs 11’ont fait que confirmer et développer ces résultats dans un grand nombre de recherches ultérieures. La théorie du tonus musculaire occupe actuellement une place prépondérante dans la physiologie générale du système nerveux, après avoir été longtemps avant utilisée avec succès par les neuro-pathologistes à cause de son importance pour la symptomatologie d’un grand nombre de maladies nerveuses.

Pour qu'un mouvement approprié des extrémités ou du corps entier, mouvement auquel participent plusieurs muscles ou groupes musculaires, puisse s’effectuer, une graduation précise de leur innervation est indispensable. C’est ce que j’ai montré en détail, il y a déjà plus de quarante

1. Comptes rendus de l'Académie des Sciences de Saxe. Leipzig. 1865. Voir aussi mes Gesammelte physiolog . Arbeiten, p. 197. Berlin, x 888 .

ans, dans ma monographie sur le Tabes dorsalis , à l’occasion d’un exposé des recherches relatives à l'influence exercée par les racines postérieures sur l'excitabilité des racines antérieures de la moelle épinière. Nous n’insistâmes que bien plus tard, au cours des années 1873-1878, sur la grande portée des résultats de ces recherches pour l’étude du fonctionnement de l’appareil semi-circulaire. Cette portée considérable a été reconnue depuis par tout le monde. Dans ces dernières années, nos notions de l’influence des racines postérieures sur l’activité musculaire, particulièrement sur le tonus musculaire, se sont encore élargies par les constatations expérimentales nombreuses d’autres auteurs, par les recherches de Mott et Sherrington, et surtout par les études expérimentales décisives de Hermann Munk. Nous ne tiendrons compte ici que des résultats des recherches récentes qui se rapportent directement à l’étude des fonctions du labyrinthe de l’oreille comme régulateur des forces psychiques.

Pour faciliter l’intelligence des processus qui entrent en jeu dans la distribution de ces forces, nous avons préféré donner des désignations particulières aux facteurs y participant. Nous avons désigné sous le nom d 'énergigènes les organes périphériques (peau, muscles, tendons, articulations, etc.), dont les appareils nerveux terminaux forment les sources des excitations, et sous le nom de voies énergidromes les racines postérieures, ainsi que toutes les fibres spinales et cérébrales qui transmettent ces excitations au cerveau. Les éncrgitiomes sont les régions centrales de la moelle, du cerveau et du cervelet, où s’emmagasinent ces excitations. Enfin, l’appareil semi-circulaire tout entier, chargé de régler et de mesurer l’intensité et la durée des innervations, sert d ' énergimètrei .

Les forces d'excitation accumulées dans les centres

x. Voir Ohrlabyrinth et L' Oreille, ch. nr, §§ 7-8.

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moteurs n’épuisent pas toutes leurs sources d'origine périphérique. Grâce aux fonctions inhibitrices du labyrinthe de l’oreille, une partie de ces forces sont emmagasinées dans les centres psychiques du cerveau et du cervelet. Ces forces d’excitation, emmagasinées dans les ganglions des centres cérébraux purement psychiques, sont susceptibles de jouer, par rapport à la vie psychique, un rôle analogue à celui des forces d'excitation accumulées dans les centres moteurs. Celles-ci augmentent l'aptitude fonctionnelle des muscles, en les entretenant constamment dans un certain degré de tension et en servant en outre au dégagement des innervations. Il en est de même des forces emmagasinées dans les centres psychiques. Elles aussi entretiennent ces centres dans un certain degré d'excitation ou de tension tonique, particulièrement favorable à leur fonctionnement.

Ces sources génératrices d'énergie peuvent en effet être considérées comme inépuisables. Tout notre système nerveux sensitif se trouve exposé constamment, pendant toute la durée de notre vie, à des excitations d’origine externe ou interne. Un petit nombre seulement d’entre elles sert à produire des sensations conscientes. Les autres s'emmagasinent, en tant que forces d'excitation, dans les centres cérébraux et médullaires. Ni nos organes sensoriels, ni nos organes sensitifs ne connaissent d'intervalles vides de toute excitation. Il existe certainement, entre les différents organes cérébraux, une lutte pour absorber ces forces d’excitation ; les organes qui se trouvent dans un état d’activité ininterrompue épuisent une plus grande quantité de ces forces que les organes à l’état de repos. On peut concevoir cette lutte comme analogue à la concurrence qui existe entre les différents organes du corps, dont chacun cherche, pendant son activité fonctionnelle, à s’assurer la plus grande quantité possible du sang et des autres liquides nutritifs. La distribution rationnlele de ceux-ci se trouve sous la dépendance du système merveilleux des nerfs autorégulateurs du cœur,

ainsi que des vaisseaux et des cellules ganglionnaires qui s’y rattachent. Les organes des sens supérieurs, et tout particulièrement le labyrinthe de l’oreille assurent une régulation analogue des forces d’excitation emmagasinéss dans les sphères sensorielles et autres centres cérébraux.

Comme je l'ai déjà rappelé ailleurs *, le célèbre Chevreul, dans son Rapport sur les recherches de Flourens , fut l’un des premiers à soupçonner ce rôle inhibiteur des canaux semi-circulaires, dont j’ai reconnu et démontré l’importance fonctionnelle en 1875-1876. L’accord au sujet de cette destination du labyrinthe de l'oreille est aujourd’hui complet parmi les physiologistes qui ont étudié sérieusement les fonctions de l’organe auditif.

Il a été établi par plusieurs expérimentateurs, et tout particulièrement par Hermann Munk, que les excitations parties de certaines régions du corps sont destinées, avant tout, à pourvoir de forces d’excitation les centres cérébraux sous la dépendance desquels se trouvent les muscles de ces régions. L’analyse plus précise de l'influence de la perte de sensibilité sur la motricité, faite par Hermann Munk, fournit des preuves éclatantes que, dans les cas de suppression de ces sources d’excitation, les centres cérébraux intéressés sont susceptibles d’emprunter leurs forces d’excitation aux centres corticaux voisins. Il existe également de nombreuses données psycho-pathologiques tendant à prouver que des processus analogues s’accomplissent dans les centres cérébraux des fonctions psychiques -. C’est ainsi que les excitations fournies par les organes des sens sont destinées en premier lieu à alimenter les sphères sensorielles correspondantes, situées dans la substance corticale. Mais ces centres sensoriels peuvent également utiliser, surtout dans les cas de surmenage psychique, les forces d’excitation emmagasi-

x. Voir Okr labyrinthe ch. iv, § io.

2. Hermann. Munk. Ueber die Functionen von Hirn und Rückenmark. Gesammelte Mittheilungen. Neae Folge. Berlin, 1909.

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nées dans les centres moteurs avoisinants, et cela souvent à un degré tel qu'il en résulte un préjudice pour le maintien de la tension musculaire dans certaines régions. La lutte pour les sources d'énergie déjà accumulées dans le cerveau et pour celles qui continuent d'y arriver se poursuit donc également entre les divers centres psychiques du cerveau. La victoire reste à ceux de ces centres qui fonctionnent au moment donné avec le plus d'intensité.

Dans l’accumulation et la distribution des forces d'excitation dans les centres psychiques, le labyrinthe de l’oreille joue-t-il le même rôle décisif que nos expériences ont permis de lui assigner en ce qui concerne la sphère motrice ? Pour les centres de la sphère auditive, la chose paraît tout à fait probable. Mais on peut le supposer également quant aux autres sphères sensorielles, et plus particulièrement quant à la sphère visuelle. Nous savons en effet que l'appareil oculo-moteur, qui joue un rôle prédominant au point de vue de la localisation des impressions visuelles, se trouve tout entier sous la dépendance des canaux semi-circulaires.

Mais il existe également des preuves directes en faveur de la possibilité d'une action réciproque. En l'absence de l'appareil semi-circulaire chez -les vertébrés et des otocystes chez les invertébrés, l’organe visuel peut assurer, par suppléance, la régulation coordinatrice des mouvements volontaires et réflexes. En effet, les animaux apprennent progressivement, quelque temps après l’ablation de ces appareils, à exécuter des mouvements avec une grande précision, mais uniquement quand ils ont les yeux ouverts. Aveugles, ces animaux perdent définitivement cette faculté. Ceci indique que, même lors du fonctionnement normal du labyrinthe, l'organe visuel prend une certaine part active dans cette régulation. On peut en dire autant des organes du tact, dans la mesure toutefois où ils contribuent à l’orientation dans l'espace environnant.

il faut espérer que des recherches expérimentales ulté-

rieures nous fourniront des données plus détaillées et plus précises aussi bien en ce qui concerne la lutte pour les forces d’excitation qui se poursuit entre les centres cérébraux psychiques, sensoriels ou sensitifs, que relativement aux différentes sources des énergies psychiques en général. Pflüger, auquel nous devons les lois fondamentales de l'excitation nerveuse, a établi les véritables rapports entre l'excitation et les états d’excitabilité. L'excitation consiste en une augmentation plus ou moins brusque de l’état d’excitabilité, quelle que soit d’ailleurs la cause de cette augmentation : changements de la température intérieure, de la tension électrique, de la composition chimique, etc. Les forces d'excitation, si minimes qu'elles soient, peuvent dégager de grandes quantités d’énergie et produire des effets mécaniques considérables, à la condition toutefois que les énergies emmagasinées dans les centres nerveux les maintiennent constamment dans un état de tension tonique.

Bref, le tonus présente une importance décisive, aussi bien au point de vue de l’aptitude fonctionnelle de notre système musculaire, que pour le fonctionnement normal des organes de la vie psychique et intellectuelle. Dans les deux cas, il s’agit d’obtenir, avec une minime dépense d’énergie, le plus d’effet possible. L'économie psychique, dont certains métaphysiciens font si grand cas, sans pouvoir en indiquer ni le sources ni le fonctionnement, repose en réalité sur ces mécanismes d'accumulation, de distribution et de régularisation d’énergie psychique dans les centres nerveux que nous venons d’indiquer.

Pareille accumulation, dans le cerveau ainsi que dans la moelle épinière, d’énergies provenant de la constante excitation du système nerveux sensible et sensoriel par des causes accidentelles ou voulues, et leur utilisation minutieusement réglée permettent d’assurer le maximum du fonctionnement de nos cellules ganglionnaires et de notre système musculaire — avec un minimum de dépense d’énergie.

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D’autre part, la concurrence entre les divers organes pour cette utilisation exclut forcément tout gaspillage dans la dépense des forces accumulées. Le rôle du labyrinthe de l’oreille, l'organe le plus intellectuel, comme nous venons de le montrer dans les deux chapitres précédents, règle l'intensité, la durée et la succession des innervation et des dégagements (. Auslôsungen ) des forces d'excitation.

Les mécanismes complexes par lesquels le labyrinthe de l’oreille parvient à remplir ce règlement, ont déjà été exposés par nous en détail dans des précédents ouvrages (Das Ohrlabyrinth , etc., et L Oreille, organe de V orientation dans le Temps et l'Espace. Chap. ni, §§ 7-1 1), nous y renvoyons le lecteur.

Notons en passant que cette lutte pour les forces d'excitation entre les divers centres nerveux pourrait fournir au pédagogue les principes directeurs d'une éducation -judicieuse du corps et de l’àme. Le maintien d’un équilibre rationnel dans la distribution des énergies entre les centres moteurs et les centres psychiques du cerveau constitue peutêtre le problème capital de l’éducation.

§ 3. — Le cœur comme organe émotionnel.

D'une manière générale, l'homme place la source de ses sensations et de ses sentiments divers dans les organes mêmes, où il croit les éprouver. Aussi la connaissance vulgaire a-t-elle considéré depuis un temps immémorial que le cœur constitue la source principale de nos sentiments et de nos mouvements affectifs. Cette conviction a trouvé son expression dans toutes les langues et chez tous les peuples. Philosophes et poètes attribuèrent également l'origine des nuances les plus délicates de leur vie affective à un organe situé dans la poitrine. Par contre, les anatomistes et les physiologistes, jusque vers le milieu du siècle dernier, n'ont étudié le cœur

qu’en sa qualité de moteur merveilleux, entretenant la circulation sanguine dans l’organisme. Ils laissaient entièrement à l’arrière-plan ses fonctions psychiques éventuelles

Ce n’est qu’après la découverte, faite parCyon et Ludwig, des nerfs dépresseurs en tant que nerfs sensibles du cœur et de leurs rapports avec les centres des nerfs vaso-moteurs, découverte bientôt suivie de celle des nerfs accélérateurs par les frères Cyon, qu’il devint possible d’aborder l’étude des admirables mécanismes autorégulateurs du système nerveux cardio-vasculaire. Le fonctionnement de ces mécanismes, soumis à l’épreuve expérimentale, démontrait les véritables rapports entre le cœur, le cerveau et les fonctions psychiques. Dès les années 1866-70 furent publiés les premiers résultats de mes recherches, qui précisèrent la nature des rapports existant entre le cœur et le cerveau lors de la production des émotions douloureuses d’origine réflexe1. Dans un discours académique, « Le Cœur et le Cerveau », prononcé en 1873, j’ai pu, en prenant pour point de départ les nombreuses études expérimentales faites sur des animaux et les nombreuses observations recueillies sur l’homme, expliquer plus au long ces rapports et tracer à grands traits le mécanisme des actions réciproques qu’exercent les uns sur les autres les nerfs cardiaques et vaso-moteurs et les centres cérébraux dans la vie affective. L'importance du cœur en tant qu’organe périphérique par excellence de nos émotions, déjà pressentie par Claude Bernard en 1864, fut établie et développée dans ce discours d’une manière détaillée.

Il en résultait avec évidence que les nerfs vaso-moteurs ne peuvent jouer dans la formation de nos sentiments qu’un rôle secondaire et indirect. Le plus souvent, leur intervention n’est que la conséquence de l’excitation préalable des

1 . Cyon. Comptes rendus de l'Académie des Sciences. Paris, 1869. Hemmungen und Erregungen im Centralsystem der Gefassnerven (. Bulletin de l'Ac. d. Sc. de Pétersbourg , 1870.) Heidenhain. Ueber Cyon's neue Théorie. Pfliiger s Archiv . , 1871, etc

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nerfs du cœur ou des centres cérébraux. En réalité, les parois des vaisseaux ne possèdent que des fibres nerveuses susceptibles de produire des effets moteurs réflexes, mais nullement aptes à fournir à notre conscience des sentiments de plaisir ou de déplaisir, de joie ou de douleur, ou de tout autre état affectif. Sous ce rapport, leurs muscles lisses se comportent, à l'égard des mouvements affectifs, d’une façon analogue à celle de certains muscles du squelette, dont l'excitation simultanée par des émotions se manifeste sous la forme de violents mouvements respiratoires, de cris, d’une mimique expressive, de tentatives de fuites ou de défense, etc. Tous ces mouvements réflexes, qui accompagnent ou suivent les états affectifs, ont une importance plutôt physiologique. Leur portée comme source ou origine d'émotions est nulle. La théorie de Lange et de James était en réalité réfutée d'avance dès l'année 1870.

Il n'existe, en effet, qu’un seul organe musculaire qui doit être considéré comme organe émotionnel par fonction : c'est le cœur. Ce ne sont pas les poètes seuls qui attribuent cette signification au cœur. Dans toutes les langues, une foule d'expressions et de proverbes dépeignent le cœur comme la source de tout sentiment et comme l’organe déterminant le caractère de l'homme.

Rappelons les expressions les plus usuelles un cœur dur , un cœur glacé, pour désigner un égoïste; un bon cœur , un cœur chaud , désignent le contraire.

Le cœur se brise , le cœur se serre, avoir le cœur gros , lecœur palpite de joie : toutes ces expressions rendent avec une netteté admirable une série de sentiments que chaque homme a éprouvés à un certain degré. Tous les hommes sans exception, cultivés ou non, placent le siège de nos sentiments dans un organe situé au milieu de la poitrine. Nous venons d’exprimer ces sentiments d'une diversité infinie en traits indécis, généraux : les poètes les rendent sous une forme artistique, dans leurs nuances les plus insaisissables. De très

grands génies poétiques ont même pu fixer les relations établies entre ces sentiments et la direction de nos pensées, l'influence qu'ils peuvent exercer sur la filiation de nos idées et les actions qui en sont le résultat fatal.

En face d'une telle unanimité, il semblerait difficile de nier la participation du cœur à la vie émtionnelle. Cependant, dès le second quart du siècle passé, grâce aux immenses progrès de la physiologie de la circulation, le rôle du cœur comme appareil hydraulique fut toujours mis en première ligne, et on relégua de plus en plus à l’arrière-plan la valeur du cœur comme organe des sentiments. Enthousiasmés par la perfection inimitable du cœur comme pompe aspirante et foulante, anatomistes et physiologistes n'eurent plus de doute : le cœur était une pompe, rien qu'une pompe. D’après eux, les expressions populaires n'avaient ni signification ni portée; les paroles des poètes n’étaient que les métaphores d'une imagination surexcitée.

Claude Bernard est le premier qui ait cherché à concilier sur ce terrain les faits scientifiques avec les créations de la poésie. Dans une conférence publique faite à la Sorbonne, en 1864, il essaya d’expliquer physiologiquement quelques formes poétiques exprimant la dépendance du cœur des dispositions de l’esprit.

Le peu de connaissance qu’on avait alors du tracé des nerfs qui relient le cœur au cerveau empêcha ce savant de génie de développer complètement son idée fondamentale. De nombreuses découvertes faites depuis sur faction exercée par le cœur sur le cerveau, et réciproquement, au moyen de branches de nerfs encore inconnues en 1864, nous permettent aujourd’hui de développer cette idée et d'arriver à la conclusion indiscutable : que le cœur est l’organe sur lequel tous les états de l'âme se reflètent avec une clarté admirable.

Oui, non seulement ce petit sac musculeux est une pompe faite pour propulser le sang, non seulement il est capable

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de produire et de régulariser un immense travail m écanique, il est encore l'organe où toutes les dispositions de notre esprit se réfléchissent exactement, à l'instant même, comme dans une glace !

Tous nos sentiments, dans leurs nuances même les plus délicates, se gravent sur le cœur avec une perfection et une justesse inimitables. Aussi, habitués par une loi physiologique bien connue à transporter nossentiments dans l’organe périphérique qui les communique à notre conscience, avonsnous le droit d'attribuer au cœur les sentiments que nous éprouvons par certaines commotions de l’âme.

Avant de démontrer par quels moyens le cœur peut suffire si parfaitement à son double rôle, il est nécessaire de s'arrêter quelques instants à la valeur hydraulique de cet organe. Le cœur est une petite pompe à parois souples, composée de deux cavités distinctes, qui ne communiquent entre elles que par un système de canaux. L'action mécanique en est comparable en tout à celle d'une pompe ordinaire en caoutchouc qui, en diminuant de volume, rejette par un bout de liquide qu’elle contient, et, en reprenant ses dimensions normales, aspire le liquide par l’autre bout. De même qu'une pompe en caoutchouc, le cœur est muni, à ses deux extrémités, de soupapes qui déterminent la direction intérieure du courant.

Le fonctionnement hydraulique du cœur consiste en ce que la moitié gauche pompe le sang des poumons et le chasse, à travers tous les vaisseaux du corps, vers la moitié droite : cette dernière pousse le sang, à travers les vaisseaux des poumons, jusqu’au cœur gauche. Ce travail du cœur fait mouvoir le sang contenu dans ce système de canaux et triomphe des résistances multiples que ce mouvement rencontre sur sa route.

Le travail mécanique accompli par le cœur est énorme : il atteint jusqu’à 70.000 kilogrammètres en vingtquatre heures. Dans l’espace d'un an, le cœur pourrait donc

soulever un poids de plus de 25.500.000 kilogrammes à la hauteur d'un mètre. Le travail fait parle cœur dans une vie de soixante-dix à quatre-vingts ans suffirait pour soulever un train de chemin de fer ordinaire à la hauteur du Mont- Blanc.

Tout en fonctionnant d’après les principes d’une pompe en caoutchouc ordinaire, le cœur en diffère essentiellement par la faculté qu’il a de changer de volume sans l'intervention d’une force extérieure. La contractilité est une propropriété des matériaux de construction du cœur : du tissu musculaire.

Le cœur possède, comme tous nos muscles, des nerfs moteurs qui communiquent à ses fibres une impulsion motrice : ces derniers ne partent pas du système nerveux central, mais de petits appareils nerveux, situés dans le cœur même et tout à fait indépendants de notre volonté. Ces centres nerveux autonomes agissent sous l'influence d’excitations qu’ils puisent dans la température et dans la composition chimique du sang.

En dehors des ganglions nerveux moteurs, le cœur contient encore d’autres ganglions destinés à régulariser ou arrêter les pulsations. Ces centres régulateurs ne sont pas en contact direct avec ces fibres musculaires du cœur et n'agissent sur elles que par l’intermédiaire des ganglions moteurs. Leur rôle consiste à opposer une certaine résistance à la transmission des impulsions motrices produites par les ganglions moteurs sur les fibres musculaires du cœur. Par là, ils forcent les ganglions à ne dépenser les forces vives qui s’y développent pendant l’excitation qu’avec une sorte d’économie rythmique. Sans l’influence régularisatrice des centres modérateurs, les ganglions moteurs dissiperaient rapidement leur provision de forces vives. Le cœur, se contractant d’abord avec force et très souvent, devrait bientôt cesser d’agir par épuisement complet des ganglions moteurs et peut-être aussi des fibres musculaires du cœur, qui n’au-

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raient pas le temps de réparer assez promptement leurs pertes par l'absorption de nouveaux aliments puisés dans le sang.

Ainsi donc, les ganglions régulateurs du cœur ne détruisent pas la plus petite parcelle du travail utile qui doit être exécuté par le mécanisme moteur du cœur aux dépens des forces vives qui s'y développent; mais en régularisant la transformation des forces virtuelles en forces vives ou la transmission de ces dernières aux nerfs moteurs, ils répartissent le travail sur une certaine durée de temps et forcent le cœur à s’en acquitter dans un temps donné par des battements soit rares et forts, soit faibles et fréquents.

Les ganglions régulateurs et moteurs ne se distinguent pas seulement les uns des autres par leurs fonctions physiologiques : leur structure anatomique et la façon dont ils se relient aux fibres nerveuses qui y entrent et en sortent, doivent contenir certaines différences dont le caractère exact n’est pas encore déterminé, mais dont l’existence est incontestablement prouvée par la loi physiologique : que toutes les influences physiques et chimiques qui excitent un genre de ganglions paralysent leurs adversaires, et vice versa.

Sans m’attarder à l'énumération des nombreux poisons dit cœur , qui agissentspéciflquement sur l’une ou l’autre espèce de ces ganglions, il suffit d’insister sur deux agents importants qui excitent ces deux centres nerveux en temps normal : l'oxygène, ainsi que la variation ascendante de la température, excitent l'action des ganglions accélérateurs et affaiblissent l'action des ganglions régulateurs; l'acide carbonique et la variation descendante de la température paralysent l'action des premiers ganglions et excitent fortement les ganglions régulateurs. Ce fait remarquable, comme nous le verrons, est d’une haute portée fonctionnelle.

Sous l'influence de l'action combinée des centres nerveux, les deux moitiés du cœur se contractent simultanément et à

des intervalles réguliers. Le mécanisme de ces mouvements offre encore bien d’autres dispositions très pratiques, qui permettent au cœur d'accomplir son immense travail mécanique avec une régularité parfaite et sans interruption.

Il serait déplacé d’entrer ici dans une description détail lée des admirables appareils moteurs et régulateurs1. Passons immédiatement à l’analyse des liens établis entre le cœur et le cerveau, qui, d’une part, donnent au fonctionnement hydraulique du cœur une perfection inimitable, et, de l’autre, déterminent son rôle d’organe de nos émotions.

Tout en recevant les impulsions motrices des ganglions qui lui sont propres (disposition qui lui permet de battre même une fois séparé du corps), le cœur est relié au cerveau par quantité de fibres nerveuses. Ces fibres, sous l'influence d’excitations cérébrales, modifient considérablement l'action du cœur dans le rythme et la force de ses contractions. Grâce à elles, le cœur de son côté, peut envoyer au cerveau toute une série de sensations correspondant au caractère une fois donné de ces mouvements.

Il faut distinguer ces filets nerveux en deux espèces : les uns sont centrifuges et se rendent du cerveau au cœur, les autres sont centripètes et suivent la direction opposée. De la première espèce nous connaissons jusqu’à présent les nerfs ralentissant les battements du cœur, qui vont au cerveau parle nerf pneumogastrique, et les nerfs accélérateurs, qui vont au cœur par les ganglions du grand sympathique.

L’excitation du nerf pneumogastrique ralentit les battements du cœur en augmentant la force; le nerf accélérateur augmente le nombre de battements en en diminuant la puissance : de sorte que les fonctions de ces deux espèces de nerfs nous offrent leur répétition de l’action des ganglions moteurs et régulateurs situés dans le cœur même. Cette

t. Mon ouvrage Les Nerfs du Cœur (Félix Alcan 1905), traduit et augmenté dans les traductions allemande et italienne, donne une monographie complète des problèmes complexes qui s'y rattachent.

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identité d'action tient à ce que les nerfs venus du cerveau se terminent non pas dans les fibres musculaires, mais dans les ganglions correspondants : les nerfs accélérateurs dans les ganglions moteurs, les nerfs pneumogastriques dans les ganglions régulateurs.

Aussi bien que les fibres modératrices du nerf pneumogastrique, les nerfs accélérateurs se trouvent dans un état permanent d'excitation tonique. Les pulsations qui résultent de l’harmonieuse collaboration de ces centres doivent être considérées comme les pulsations normales. Je lésai désignés comme « Aktionspulse ». Nous savons que les excitants qui agissent sur les terminaisons centrales de ces nerfs sont identiques, dans leurs traits généraux, avec ceux qui agissent sur les ganglions périphériques correspondants : l'oxygène et l’élévation de la température excitent surtout les nerfs accélérateurs ; l’acide carbonique et l'abaissement de température agissent sur les nerfs modérateurs i.

Le cerveau peut encore intervenir dans le mécanisme de la circulation par l'intermédiaire d'autres nerfs centrifuges qui se terminent dans les muscles des petites artères. L’excitation de ces derniers nerfs, sortis du grand sympathique, diminue le volume de ces petites artères, tandis que leur paralysie l'augmente. On peut en comparer le rôle hydraulique avec faction de robinets qui seraient placés entre les artères et les vaisseaux capillaires et qui, en s’ouvrant ou se fermant d’une manière plus ou moins complète, règlent la quantité de sang qui doit passer en un temps donné par un organe quelconque de notre corps.

Tous ces nerfs centrifuges ont un but commun : celui d’approprier l'activité du cœur et la distribution du sang dans les différents organes de notre corps à leur besoin d’activité ou à l’état donné du cœur. Les fonctions de l’orga-

1. Voir les trois lois d'excitation des ganglions et d’autres terminaisons établies par moi par de nombreuses recherches expérimentales dans Les Nerfs du Cceur, ch. IV, § 9.

nisme animal subissent des oscillations continuelles, tantôt normales, tantôt maladives, qui exigent des changements considérables dans la circulation du sang, changements qui doivent à la fois procurer aux organes la quantité de sang que nécessite à un moment donné leur fonctionnement, et éloigner ou contre-balancer les influences nuisibles, contraires au fonctionnement physiologique normal de ces organes. La haute perfection de ces appareils consiste en ce que, tout en provoquant des variations infinies dans le nombre et la force des contractions cardiaques, ils ne changent en rien la quantité de travail mécanique que le cœur doit opérer pour maintenir la circulation du sang.

Tantôt les nerfs centrifuges qui se rendent aux organes de la circulation sont excités directement dans leur terminaison centrale, au cerveau ; tantôt toutes les excitations qui se communiquent dans la périphérie à nos nerfs sensibles se réfléchissent sur ces nerfs centrifuges. Ces excitations réflexes produisent deux sortes d’effets sur tous les nerfs cardiaques et vaso-moteurs : ils augmentent leur activité ou l’affaiblissent.

A l’aide de ces effets réflexes, l'irritation d'une partie quelconque de notre cœur modifie la quantité de sang qui parcourt tous les autres organes et modifie par conséquent le degré de leur activité. L'unité de notre organisme, composé de milliards de centres cellulaires distincts, tous doués à un très haut degré d’une existence autonome, cette unité est due surtout aux actions réflexes des nerfs sensibles sur les nerfs vaso-moteurs et les nerfs cardiaques. Grâce à ces actions réflexes, toute irritation, toute affection d'un groupe de cellules se réfléchit instantanément sur l’action des autres. Ces mécanismes réflexes ne touchent pourtant à la question qui nous occupe qu’autant qu'ils nous expliquent, quelle puissante influence l’excitation de nos nerfs périphériques peut exercer sur la quantité de sang qui baigne nos centres nerveux à un moment donné et, par conséquent,

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sur l'action psychologique des centres nerveux qui en

dépend.

Relevons particulièrement le plus admirable de ces mécanismes régulateurs, celui des nerfs dépresseurs, découvert par moi et Ludvig en 1 866 1 , qui, étant les principaux nerfs sensibles du cœur, en déterminent le rôle en tant qu'organe émotionnel.

Pompe élastique communiquant avec un système compliqué de tuyaux dilatables, le cœur contient dans ses cavités des quantités de sang plus ou moins grandes, selon que le diamètre des vaisseaux qui en sortent est plus petit ou plus grand. Un fort rétrécissement des petites artères augmente considérablement la résistance que le sang rencontre sur son passage du système artériel au système veineux et produit parfois dans le cœur une accumulation de sang tellement subite, qu’il court le même danger qu’une chaudière, lorsque la tension de la vapeur dépasse certaines limites, le danger de faire explosion. La soupape de sûreté, qui cède à une certaine pression, garantit la chaudière contre l'explosion, en ouvant à la vapeur une porte de sortie.

Le cœur possède, lui aussi, un mécanisme autorégulateur qui le garantit contre la rupture, mais incomparablement plus parfait, plus compliqué de construction que les soupapes des chaudières. Ce mécanisme est le suivant : toutes les fois que le cœur reçoit une quantité de sang excessive qui le menace de rupture, cette affluence excite les deux nerfs sensibles ; l'excitation se transmet au cerveau et y produit une diminution du tonus des centres vaso-moteurs, par suite de laquelle toutes les petites artères de notre corps s’élargissent immédiatement et ouvrent au sang contenu

1, Les nerfs dépresseurs et les nerfs accélérateurs, découverts ces derniers par moi et mon frère, portent dans les sciences le nom de Nerfs de Cyon. Sur un lumineux rapport de Claude Bernard l'Académie des Sciences de Paris m'avait accordé le prix Monthyon de Physiologie expérimentale pour l'année 1867.

dans les cavités du cœur une issue facile : le cœur alors se vide rapidement et avec facilité ; la pression diminue, et tout danger de rupture disparaît.

Qu’on se figure un bassin central qui fournirait d'eau plusieurs localités à l’aide de canaux d’écoulement ; au bout de ces canaux sont des écluses, dont la fermeture ou l’ouverture dépendent d'un mécanisme spécial, mis en mouvement par le bassin lui-même au moyen de conduits électriques. Lorsque, à la suite de la fermeture d’un grand nombre d’écluses, l'eau monte dans le bassin à une hauteur qui menace d’une inondation, l’ouverture des écluses s’impose pour permettre à l’eau de sortir librement des canaux et prévenir par cela même le danger imminent. C’est par un procédé identique que les nerfs dépresseurs garantissent le cœur de rupture, avec cette supériorité immense qu’ils remplissent cesfonctionssansl’intervention d’une force extérieure. La différence n’est pas uniquement dans la plus grande perfection du mécanisme cardiaque, qui permet au cœur de régulariser lui-même le travail qu’il accomplit et de se débarrasser de tout danger en quelques tierces de secondes, mais aussi dans le déclanchement automatique de ce merveilleux autorégulateur.

Les nerfs dépresseurs, tout en jouant un rôle si dominant dans l’action hydraulique du cœur, forment aussi, en tant que nerfs sensibles, les routes principales par lesquelles toutes les sensations du cœur arrivent à notre conscience sous forme d’émotions. Quand le cœur bat avec calme et régularité, l’homme n’éprouve pas de sentiments particuliers. Dès que le rythme et la force des contractions cardiaques se modifient par l’excitation des nerfs accélérateurs ou ralentisseurs, nous éprouvons toute une série de sensations correspondant aux changements effectués. Ces sensations peuvent être de nature très variée, et les expressions citées plus haut en rendent beaucoup de nuances avec toute la justesse désirable.

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Des divers facteurs physiques et chimiques ont la propriété de fortement exciter ou paralyser les nerfs cardiaques accélérateurs ou modérateurs. Les excitations psychiques produisent des effets bien plus profonds encore. Les centres des nerfs cardiaques se trouvent dans la moelle allongée, c'est-à-dire dans la partie du système nerveux central, qui, reliée à tous les nerfs cérébraux-spinaux, peut être regardée comme le confluent, où se rencontrent et se croisent toutes les excitations propagées dans le système nerveux. Les états psychiques et les dispositions de l'âme auxquels l’homme est soumis, sont de force et de caractère variés à l’infini. La variété, la diversité dans les nuances des oscillations, qu'ils provoquent dans les battements par l'intermédiaire des nerfs cardiaques, est presque aussi grande : il en résulte une diversité considérable dans les émotions que notre conscience reçoit des nerfs dépresseurs

La faculté des nerfs centrifuges d’être excités par les mouvements de l’âme, et la faculté des nerfs cenl ri pètes de transmettre avec exactitude à notre conscience toutes les irrégularités produites par ces excitations dans les battements du cœur, — ces deux facultés des nerfs cardiaques renferment les conditions qui font de notre cœur l’organe où se reflètent toutes les variations de notre état mental, toutes les dispositions et tous les états de notre âme, joie ou douleur, amour ou haine, méchanceté ou bienveillance.

Toutes ces dispositions se reproduisent aussi dans les mouvements de la figure, dans la voix, dans la posture du corps, etc. La physiologie et la psychologie se sont intéressées depuis longtemps à ces signes extérieurs de notre état moral et ont pu réunir et élaborer systématiquement l'immense matériel que l’homme et les animaux offrent à l’observateur.

Le mécanisme cardiaque dont j'ai parlé a été jusqu'à présent étudié surtout au point de vue de son fonctionnement purement physiologique. Nous ne pouvons encore donner un tableau complet des changements opérés dans les

battements du cœur par les différentes dispositions de l’âme. Les observations, de ce côté, sont encore trop insuffisantes1. Ces sortes d'observations sur le cœur présentent de grandes difficultés; elles exigent avant tout qu'on observe sur soimême. 11 faut, pour les réunir en nombre, un concours de circonstances particulièrement heureux, d'autant plus que les changements dans les battements du cœur et les états psychiques qui les provoquent sont absolument indépendants de notre volonté.

Ces phénomènes, bien entendu, ne peuvent pas être observés au gré de l’expérimentateur : il n’y a que très peu de sensations de l’âme qu'on puisse provoquer à volonté, l’effroi subit par exemple. Malgré tant de difficultés, nous possédons dès à présent des données suffisantes pour pouvoir formuler quelques thèses fondamentales sur l’état de dépendance où les mouvements cardiaques se trouvent vis-à-vis des excitations psychiques du cerveau. Angelo Mosso a le premier essayé d’exécuter dans cette direction des expériences systématiques à l’aide du sphymographe.

Tous les mouvements agréables et joyeux de notre âme excitent les nerfs accélérateurs du cœur ; ils font donc battre le cœur très vite, en diminuant du même coup l’intensité de chaque battement. Les expressions : le cœur palpite de joie, le cœur tremble de joie, caractérisent à merveille les battements provoqués par l’excitation des nerfs accélérateurs. La facilité avec laquelle le cœur se vide par ces sortes de contractions, tout en entretenant la régularité de la circulation par une pression insignifiante, provoque le sentiment de bien-être si bien rendu par les mots ; le cœur léger.

Les sentiments tristes ou déprimants agissent principalement sur les fibres ralentissantes des nerfs pneumogastriques ; ces sensations, selon le degré de leur intensité, ralentissent plus ou moins les battements, en prolongeant

i* Ce n'est que dans la première édition des Nerfs du Cœur que j ai résumé l'état de ce problème en 1905 (voir les ouvrages de Mosso, Gley, etc.) .

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les intervalles pendant lesquels le cœur pompe une grande quantité de sang, dont il ne peut plus se débarrasser qu'en se contractant par des efforts considérables. Ces efforts, accompagnésd’une certaine douleur, provoquent touteune série de sensations exprimée par ces mots : le cœur rongé , torture du cœur , le cœur oppressé , le cœur se contracte douloureusement . L'expression française avoir le cœur gros rend de la façon la plus exacte l’état du cœur à la suite de l'excitation des nerfs pneumogastriques.

Une nouvelle triste subitement annoncée ou une sensation oppressive prolongée provoquent souvent des battements justement définis par ces mots : le cœur bat à rompre la poitrine. Ces battements tumultueux, très rapides, résultent d'une paralysie des nerfs pneumogastriques. L'accélération due à cette paralysie des nerfs ralentisseurs a un caractère tout à fait distinct de l’accélération qu'on observe pendant l'excitation des nerfs cardiaques par des sensations joyeuses.

Dans ces battements tumultueux, le sentiment de douleur, d'inquiétude et d'angoisse monte jusqu’à un degré insupportable : il faut que le cœur répète très fréquemment des efforts pénibles pour chasser une forte quantité de sang par une pression très énergique. L’effroi subit, qu’il soit produit par une nouvelle joyeuse ou triste, provoque toujours une forte excitation des nerfs pneumogastriques, qui arrive souvent jusqu’à l’arrêt complet des battements du cœur et à l’évanouissement. Cet arrêt est suivi d’une accélération de battements quand la nouvelle était joyeuse, d’un ralentissement quand elle était triste.

Les nerfs cardiaques n’ont pas le privilège exclusif de répondre aux émotions de l’âme. Beaucoup d’émotions agissent en même temps sur les centres vaso-moteurs et produisent dans les vaisseaux, par leur intermédiaire, des changements correspondants, toujours les mêmes. Ainsi, la pâleur du visage pendant l’effroi résulte d’une contraction

des petites artères faciales ; la rougeur du visage, par suite de joie subite ou d'un sentiment de honte, résulte d’une paralysie des nerfs vaso-moteurs, paralysie qui, dans le cas de joie subite, provient non pas d'une action directe sur ces nerfs, mais d’une action indirecte exercée sur ces vaisseaux par le cœur et les nerfs dépresseurs.

L'intensité de l’action des émotions de l’âme sur le cœur dépend avant tout du degré d’excitabilité des nerfs. Plus cette excitabilité est grande, plus les changements provoqués par les émotions dans les battements du cœur seront forts, et plus aussi la sensation que nous y éprouverons sera vive. Chez les femmes et les enfants l’excitabilité de ces nerfs est bien plus grande que chez l'homme adulte : aussi chez eux les battements du cœur expriment-ils les dispositions de l’âme avec bien plus de force et de facilité. L’opinion populaire que les femmes et les enfants ont le cœur plus doux et plus tendre, est donc parfaitement fondée en ce sens au point de vue physiologique.

Le parallélisme intéressant qui existe entre l'action sur le cœur de certains excitants physiques et chimiques et l’action des excitations psychiques mérite une attention particulière. L’oxygène et la chaleur agissent sur le cœur dans le même sens que les émotions agréables et joyeuses, en excitant les nerfs accélérateurs. L'acide carbonique et le froid, ainsi que les émotions déprimantes et tristes excitent les fibres des nerfs pneumogastriques, qui ralentissent le cœur.

En d’autres termes, les facteurs utiles et nécessaires à la vie, qu’ils soient physiques ou psychiques, agissent d’une manière uniforme sur un groupe des nerfs cardiaques ; les facteurs nuisibles sur un autre groupe.

Dans la vie ordinaire, on a l’habitude d’attribuer un cœur chaud à l’homme bon, qui s’intéresse vivement au sort de son prochain ; un cœur froid et dur à l’égoïste. Ici encore, le rapport établi entre les qualités morales et l’action du cœur a été parfaitement saisi : chez l'homme qui assiste en

spectateur indifférent aux joies ou aux souffrances des autres, les battements sont lents et tranquilles, comme sous l'influence du froid. Les contractions, au contraire, sont fréquentes, comme sous l'influence de la chaleur, chez l’homme qui prend à cœur les joies de son prochain.

Si le rapport qui existe entre les dispositions de l’âme et l’état du cœur a pu être si bien compris et si justement exprimé par le peuple, à plus forte raison les poètes ont-ils pu saisir et rendre avec une exactitude encore plus grande les innombrables influences réciproques du cœur et du cerveau. Rien de plus frappant que la ressemblance parfaite des descriptions des sensations cardiaques faites par les poètes des temps les plus différents et des peuples les plus divers : Amarou en sanscrit, Pétrarque en italien, Horace et Heine, rendent, dans des termes presque identiques, toutes les ivresses et les souffrances provoquées par l’amour. Les exigences du style élevé étant tout à fait différentes dans ces langues, la similitude des expressions ne peut provenir que de la similitude des sensations, ce qui prouve la justesse des fictions poétiques.

Les poètes devraient renoncer pourtant une fois pour toutes à faire mourir leurs héros de ruptures du cœur causées par une douleur subite ; grâce à l’action préventive des nerfs dépresseurs, un cœur sain ne saurait se déchirer. Des émotions longtemps prolongées, surtout si elles sont de caractères différents et deviennent la cause de revirements brusques dans les battements du cœur, peuvent seules amener la mort, mais lentement, par le développement graduel de maladies de cœur accompagnées de toutes les altérations pathologiques de -l'organisme qui leur sont propres. 11 est tout aussi inexact de dire qu’on peut faire taire son cœur ou ne pas rougir de honte. Tous les nerfs qui vont au cœur et aux vaisseaux sont involontaires. Il ne se peut donc pas que notre volonté intervienne dans leur action.

L'homme n'a jamais pu faire taire son cœur que dans deux cas : ou bien il n'éprouvait plus les émotions psychiques capables de faire parler son cœur, ou bien il avait éprouvé ces émotions avec tant de force et si fréquemment, que l'excitation de ces nerfs cardiaques est usée jusqu’à insensibilité complète. La volonté n'y joue aucun rôle. Grâce à ce caractère involontaire des changements effectués dans le cœur et les vaisseaux sous l’influence des émotions psychiques, ces changements sont le seul témoignage exact de la sincérité de nos sentiments. On peut arriver, à force d'exercices, à exprimer par la voix, par les muscles faciaux, par l'expression des yeux et même par des larmes hypocrites, des sentiments qu'on n’éprouve pas le moins du monde. Mais le plus grand des comédiens ne saurait pâlir à volonté, ni forcer son cœur à battre de la manière exigée par le sentiment qu'il exprime. Si même auparavant il a souvent éprouvé ce sentiment, il ne pourra provoquer dans son cœur des changements correspondants, qu’en rappelant ce sentiment à son souvenir.

La psychologie physiologique elle-même n’a pas toujours su éviter des erreurs de ce genre dans ses études des sentiments et des états affectifs. On pouvait s’attendre à ce que l’accessibilité de certaines méthodes objectives, employées par les physiologistes dans l’étude du cœur chez l’homme, comme par exemple la pléthysmographie de Mosso, préservât d’erreurs souvent capitales les psychologues ayant recours à l’expérimentation. S’il n’en a pas été ainsi, et si, même chez Wundt, on peut lire que la raison pour laquelle il a négligé de prendre en considération les pulsations cardiaques dans l'étude des mouvements rythmiques, était que les mouvements du cœur, « de même que les oscillations d’autres processus vitaux internes, ne faisaient naître aucune donnée de la conscience et par conséquent ni sensations ni sentiments », on est bien forcé de conclure que les fonctions psychiques, exercées par le système nerveux et cérébral,

11e peuvent être expérimentalement étudiées avec profit que par le véritable physiologiste.

Contrairement à l’opinion de Wundtque le physiologiste « considérait les sentiments et les affections comme faisant à peine partie du monde des événements objectifs » (Phys. Psychol., vol. III, Ÿ éd., p. 766), les données de la physiologie du cœur nous apprennent que, même dans ce domaine, la recherche subjective doit forcément rester stérile, si celui qui s’y livre ne possède pas une connaissance approfondie de la physiologie du cœur et n'a pas eu l'occasion d'observer objectivement des milliers de cœurs en pleine activité et d'analyser quelques kilomètres de courbes cardiaques.

Possédant un cœur très excitable (ce que les médecins anglais appellent an irritable heurt), j’ai eu plus d’une fois, au cours de ma vie mouvementée, l’occasion de le soumettre à l'observation rigoureuse. Pour cherchera résoudre les problèmes physiologiques traités ici, je n’ai d’ailleurs jamais hésité, à titré purement expérimental, à imposer à mon cœur des efforts physiques et psychiques pénibles et même dangereux. Quoique le volume de mon cœur fût plutôt petit en proportion avec ma constitution robuste, je l’ai maintes fois soumis au surmenage pendant des ascensions, des exercices d’escrime ou d’équitation, et cela afin d’éprouver sa résistance fonctionnelle ; de même pour l’étude des réactions que mes nerfs cardiaques exerçaient sur le cerveau et des états émotionnels secondaires qui en étaient la conséquence. Les résultats des expériences faites à l’aide de la provocation artificielle d’émotions variées furent non moins instructifs. L’interprétation des données obtenues au moyen de ces essais et de ces observations offrait rarement de grandes difficultés, et cela grâce à l’expérience acquise durant de longues années d'études sur des cœurs soit isolés du reste du corps, soit laissés in situ après l’ouverture de la cage thoracique, la circulation artificielle y étant maintenue pendant des heures et même des jour-

nées entières. Rarement je fus obligé de recourir, pour l’interprétation de mes observations subjectives, aux reproductions graphiques à l’aide du sphygmographe ou du pléthysmographe ; si vives étaient dans ma mémoire les images des courbes cardiaques correspondant aux formes même anormales des mouvements du cœur.

L’interprétation exacte des graphiques obtenus à l'aide du pléthysmographe de Mosso ou d’instruments analogues présente, pour le non initié, des difficultés souvent insurmontables. La confusion se produit dans l'interprétation des oscillations des courbes occasionnées par un grand nombre de facteurs, tels que la pression sanguine, les pulsations cardiaques, les mouvements respiratoires, les ondes artificielles de Traube, ou les ondes spontanées de Cyon, etc. Ces variations dans les contractions cardiaques présentent des nuances à peine saisissables, même quand elles ont pour origine des influences physiques naturelles ou artificielles provoquées par l'expérimentateur. Les variations dues aux émotions psychiques sont encore infiniment plus complexes. Aussi l’expérimentation subjective et objective, simultanée, peutelle seule permettre d’en saisir la véritable portée. Mais, dans ce domaine comme dans bien d’autres, l'expérimentation ne peut être entreprise avec des chances de succès que par des savants, versés dans la physiologie du cœur.

Un autre problème, intimement lié au sujet que nous traitons et dont la solution est d’une grande importance pour la psychologie des sentiments et des émotions, peut être formulé ainsi : les terminaisons des fibres nerveuses sensibles, situées dans le cœur, et surtout les cellules ganglionnaires peuvent-elles provoquer directement des sentiments et des émotions sous des influences provenant d’autres sources que le cerveau ? Les pulsations cardiaques dépendent, en ce qui concerne leur nombre, leur durée et leur intensité, de l’état d’excitation du système intracardiaque, et les sentiments et émotions d’origine centrale ne modifient

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ces pulsations que par la voie de ce système. On pourrait donc admettre que des modifications identiques, produites par les excitations internes du cœur, provoqueraient à leur tour dans notre conscience des sentiments et émotions correspondants. Très nombreuses sont en effet les causes d’excitation d’ordre chimique et physique ou d'origine interne l, capables de modifier les pulsations cardiaques avec ou sans l’intermédiaire des centres ganglionnaires du cerveau ou du grand sympathique. Beaucoup de ces facteurs, tels que, par exemple, les variations de la température ou de la composition des gaz du sang qui arrose le cœur, excitent les terminaisons nerveuses du cœur de la même façon que le font les mouvements psychiques d’origine centrale. Ainsi, les sentiments de joie ou de plaisir exercent, sur les terminaisons nerveuses accélératrices, la même action que les accroissements de la température ou de la quantité d'oxygène ; les sentiments de déplaisir ou de douleur agissent, au contraire, sur les terminaisons nerveuses inhibitrices, dans le même sens que les abaissements de la température du sang ou l’augmentation de la quantité d'acide carbonique2.

Conformément à mes lois (deuxième et troisième) de l'excitation ganglionnaire, les excitations psychiques devraient exercer sur les ganglions et sur les terminaisons périphériques du cœur la même action que sur leurs centres cérébraux. Il semblerait donc qu’à la question que nous venons de poser on pourrait répondre d'une façon affirmative. En réalité, la réponse est loin d’être aussi aisée qu'on serait tenté de le croire. La réponse affirmative ferait forcément surgir cette question nouvelle : Pourquoi les excitations internes, normales ou morbides, ne provoquent-elles pas, occasionnellement et de temps à autre, des émotions aussi compli-

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