‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 3 sur 125 · MAISONS FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES · texte numérisé non relu

MAISONS FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES

I O 8 , BOULEVARD SAINT-GERMAIN. Io8

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PREFACE

« Le plus souvent, les disciples ou imitateurs des philosophes athées. ne suivent pas leur exemple; se croyant déchargés de la crainte d’une Providence surveillante et d’un avenir menaçant, ils lâchent la bride à leurs passions brutales et ne cherchent qu’à séduire et corrompre les autres. S’ils ont de l’ambition et possèdent un cœur peu sensible, ils sont capables, pour leur seul plaisir, ou dans l’intérêt de leur seul avancement, de mettre le feu aux quatre coins de la terre... Des opinions et des tendances pareilles s'insinuent peu à peu dans l’esprit des hommes du grand monde et même de ceux qui gouvernent les sociétés et dont dépend la marche des affaires publiques. Exposées dans les ouvrages à la mode, ces opinions préparent systématiquement la révolution générale dont r Europe est menacée et achèvent de détruire ce qui reste encore dans le monde de sentiments généreux, comme l’amour de la patrie et du bien public, le soin de le postérité et le besoin de sacrifier sa vie dans l’intérêt public. Ces public spirits, comme les appellent les Anglais, disparaîtront complètement, quand ils ne

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seront plus soutenus par la morale et par la vraie religion... Et si, par ambition ou par caprice, quelqu’un versait des torrents de sang, s’il renversait tout sens dessus dessous, on compterait cela pour peu de chose; un Érostrate passerait pour un héros... On se moque ouvertement de l’amour de la patrie, on tourne en ridicule ceux qui ont souci du bien public ; et, si un homme bien intentionné s’inquiète de l’avenir de nos descendants, on lui répond : advienne que pourra. Mais il pourra arriver à ces personnes d'éprouver ellesmêmes les maux qu elles croient réservés à d’autres, Si l'on se corrige à temps de cette maladie de l’esprit, dont les mauvais effets commencent à être visibles, ces maux peut-être seront prévenus ; mais, si cette maladie va croissant, la Providence corrigera les hommes par la révolution qui en doit naître. »

Ces lignes ne datent pas d’hier, elles ne s’adressent pas aux puissants du jour ; c’est Leibniz qui les écrivait en 1705. Avec une lucidité vraiment prophétique il prévoyait que la grande fermentation des esprits, conséquence inévitable du complet bouleversement de nos connaissances traditionnelles qui suivit la renaissance de l’astronomie, de la physique et des sciences mathématiques, aux XVIe et XVIIe siècles, conduirait fatalement l'Europe à une révolution générale. Cette renaissance, œuvre de Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Newton et Leibniz, devait nécessairement exercer une influence profonde sur les conceptions cosmogoniques de l'époque. La lumière éclatante, qui se dégageait de leurs grandioses découvertes et créa-

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tions scientifiques, éclairait les esprits supérieurs, capables d’en comprendre la véritable portée ; mais elle ne pouvait qu’éblouir les philosophes et les savants de second ordre, et aveug'ler la foule des profanes et des ignorants.

La connaissance des lois immuables, qui régissent avec un ordre parfait le monde physique, relevait, chez les premiers, le culte du Créateur de l’univers, raffermissait leur foi en Dieu, et approfondissait leurs croyances religieuses, tandis que, de toutes les conséquences de cette merveilleuse renaissance, le renversement des doctrines cosmogoniques des grands philosophes de l’antiquité, approuvées par les scolastiques du moyen âge, fit seul impression sur les esprits de seconde catégorie. Incapables de saisir l’immense porté de la révolution scientifique qui venait de s’accomplir, ceux-ci ne s’attachèrent qu’à ses résultats négatifs ; ils crurent y trouver des prétextes suffisants pour renier l’autorité divine et s’affranchir de tout devoir et de toute obligation envers le Créateur. La vanité aidant, ils proclamèrent l’homme l’unique maître du monde.

Telle fut l’origine psychologique du scepticisme et de l’athéisme au début du XVIIIe siècle ; leur ascendant sur les esprits permit à Leibniz de prédire la révolution qui éclata quatre-vingts ans après. Les philosophes du temps ont largement contribué à la réalisation de sa prédiction. Penseurs trop superficiels pour succéder dignement aux Descartes et aux Leibniz, et pour pouvoir suivre avec profit la marche

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triomphale des sciences de leur époque, ils se complaisaient dans la construction des systèmes matérialistes. L’athéisme et le scepticisme étaient alors seuls bien portés dans le beau monde, vers lequel ils se sentaient attirés. Aussi une profonde scission s’étaitelle peu à peu opérée entre la philosophie et les sciences exactes; scission qui, au XIXe siècle, aboutit à une séparation complète, quand la merveilleuse croissance de ces sciences eût atteint son apogée.

L'introduction générale de ces Essais de psychologie des Sciences traite longuement des funestes conséquences de cette séparation, aussi bien pour la philosophie elle-même que pour le développement de l’esprit public au cours des deux derniers siècles. Les trois premiers chapitres sont consacrés à l’exposé des plus récentes conquêtes de la physiologie de l'homme, qui pourraient servir de point de départ pour rapprocher ces deux branches fondamentales de la connaissance humaine sur le terrain d’une psychologie vraiment scientifique. La solution que la physiologie expérimentale, après des recherches poursuivies pendant plus d’une centaine d'années, est parvenue à donner au problème millénaire de l'origine de nos concepts de l’espace, du temps et du nombre, démontre suffisamment les avantages, pour la philosophie, d’une entente entre elle et la science moderne.

Lout autre est la portée des questions qui forment l’objet des chapitres suivants de cet ouvrage. La séparation entre la philosophie et les sciences a donné naissance à un phénomène paradoxal en apparence,

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mais nullement fortuit, et qui repose en réalité sur une connexité causale d'une haute valeur psychologique. Par cette séparation, la philosophie s’était éloignée encore davantage de Dieu et de la religion, tandis que la science, reconnaissant la vanité d'une métaphysique sans base, et éclairée par l’immensité des horizons que ses quotidiennes découvertes lui ouvraient sur l’infini de l’univers et sur la grandeur

des lois immuables qui le régissent, se rapprochait de plus en plus de la religion révélée.

Un exemple célèbre expliquera aisément la psychologie de ce phénomène. L’athée Voltaire, après un long séjour en Angleterre, où lui fut révélée, dans toute son ampleur, la théorie de Newton, ainsi que sa haute portée pour les conceptions du monde physique, devint un adversaire implacable de l’athéisme ; bien plus, déiste, il se montrait partisan convaincu de la morale religieuse, qu’il reconnaissait comme la seule efficace : « Un catéchisme de paroisse dit à des enfants qu’il y a un Dieu, mais Newton le prouve à des sages1... » « Une fausse science fait des athées ; une vraie science prosterne l’homme devant la divinité2 », proclamait Voltaire en paraphrasant la célèbre thèse de Bacon.

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que les grands

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