Dictionnaire philosophique ; article Athée
2. Dialogues et entretiens philosophiques ; dialogue 24, entretien 10. Pris, en Angleterre, d’une passion pour la physique, Voltaire, à son retour, s'était retiré à Cirey, où, avec Mme du Châtelet, il se livra à des expériences sur la conservation des forces et la propagation de la chaleur. L Académie des sciences a même récompensé un de ses travaux par une mention honorable et par l'insertion dans ses Mémoires.
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savants de l'époque soient restés fidèles aux nobles traditions de leurs illustres prédécesseurs des XVIe et XVIIe siècles. Les liens entre la science et la religion s'étaient même fortifiés, et cela en dehors de la philosophie et en opposition avec elle. x\ussi, quand la prédiction de Leibniz se réalisa et que la révolution éclata au nom de la philosophie athée, la science et la religion se trouvèrent-elles être l’objet des mêmes persécutions haineuses. Le plus illustre parmi ces - savants, le créateur de la chimie moderne, Lavoisier, fut victime de cette haine ; Monge et bien d’autres n’échappèrent qu’avec peine à la guillotine ; « la République n’a pas besoin de savants », proclamait le médicastre raté Marat. Un décret de la Convention supprimait l’Académie et en dispersait les membres. « Ces hommes dont le nom remplissait l’Europe, dit Cuvier, furent heureux d’être restés inconnus aux farouches dominateurs de leur patrie. Il coururent chercher, dans les asiles les plus obscurs, quelque abri contre ce glaive épouvantable, continuellement suspendu sur tout ce qui avait eu de l’éclat, et qui n’aurait peut-être épargné aucun d’eux, si les ministres de ses fureurs n’eussent été aussi ignorants qu’ils étaient cruels b »
La communauté dans la persécution n’a fait que resserrer, au XIXe siècle, les liens entre les sciences et la religion. Tandis que les philosophes, égarés dans les broussailles métaphysiques de Kant, persistaient
i. G. Cuvier. Eloges historiques, p. 158.
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dans le culte d'une raison-déesse ou sombraient dans les ténèbres de Hegel et d’autres, les savants créateurs élargissaient leurs conceptions de l’univers, qu'ils basaient sur la connaissance spirituelle, contrôlée par l’expérimentation et par le calcul mathémathique. Aussi la véritable philosophie scientifique du XIXe siècle ne se rencontre -t-elle que dans les Dis-
cours et Eloges, prononcés dans les Académies des sciences, et dans les ouvrages où plusieurs grands penseurs parmi les savants, comme sir John Herschel, Ampère, K. E. von Baer et autres, exposaient d’une manière systématique leurs conceptions philosophiques.
C’est seulement dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’éclosion des théories évolutionnistes, de Darwin à Haeckel, mit en péril pendant un instant l’harmonie qui régnait entre les sciences naturelles et la religion. Le contre-coup des immenses progrès des sciences exactes commençait à se manifester, tout comme à la fin du XVIIe siècle. On vit ainsi un certain nombre de philosophes et même de savants de seconde catégorie1, aux tendances métaphysiques, retourner au grossier matérialisme ; quelques-uns allèrent même jusqu’à communier ensemble dans l’adoration des protozoaires et des singes, devenus, suivant eux, les aïeux de l’homme. Tandis que les athées et les sceptiques d’autrefois se contentaient de nier l’existence d’un Dieu planant au-dessus de l’homme, qu’ils préfé-
i. Voir la classification des savants au chapitre in, § 9.
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raient considérer comme seul maître du monde, les partisans fanatiques des doctrines transformistes prétendaient ramener l'homme à la bestialité la plus inférieure.
Point n'était besoin d'être un Leibniz pour prévoir vers quels abîmes de pareilles doctrines, devenues dominantes dans l’enseignement public, prêchées par d’innombrables ouvrages de vulgarisation soit disant scientifique, et accueillies avec trop de légèreté comme l'expression du progrès de la science, devaient conduire le monde civilisé. La lutte pour l’existence, ce faux principe économique, présenté comme l’unique moteur des actions de l’homme, comme Yultinia ratio de ses sentiments et de ses aspirations, devait fatalement aboutir à la dégradation et à l’affolement des masses inconscientes. L’idée générale de la lutte pour l’existence, entrée dans des cervelles vides et bornées, Se transformait forcément en une lutte contre l'existence d’autrui. L’invention nihiliste de l’action directe par la dynamite comme moyen efficace du progrès humain, les horreurs des sauvages destructions pendant la révolution russe en 1905-1906, ainsi que l’explosion récente de la folie destructrice à Barcelone, toutes ces manifestations de l’anarchie intellectuelle, qui a envahi l'esprit de la société moderne, eurent comme point de départ les doctrines de l’évolution transformiste par la lutte pour l’existence. Seule la vie des anarchistes, auteurs ou instigateurs responsables d’attentats destructeurs, reste encore sacrée et intangible aux yeux de la génération
PRÉFACE IX
actuelle, complètement désemparée par l'abandon de la morale religieuse et de la foi en Dieu.
Comme professeur à la Faculté des sciences et à l'Académie médico-chirurgicale de Saint-Pétersbourg, je me trouvais, pour ainsi dire, aux premières loges, pour observer les débuts de cette anarchie dans les milieux universitaires et, dès l'anné 1873, dans un discours académique, j’en ai signalé les périls. Dans de nombreux écrits publiés depuis, j’ai mené campagne contre le darwinisme et surtout contre les théories de la descendance simienne de l'homme; je prévoyais la force irrésistible qu’elles prêteraient au développement des idées destructrices et de l’anarchie naissante. Après avoir eu la douleur d’assister à la réalisation tragique de mes plus sinistres prévisions, je crois devoir tirer de l’expérience acquise des enseignements philosophiques. Or, renseignement le plus instructif qu’un savant naturaliste doit tirer, en étudiant de près la terrible tourmente révolutionnaire déchaînée en Russie en 1905, c’est que le peuple russe a pu la surmonter uniquement grâce aux indéracinables sentiments de piété chrétienne qu’il porte chevillés dans son âme. Cela aussi, je n'ai pas cessé de le prédire depuis une quarantaine d’années.
Pour faire ressortir cet enseignement j’ai consacré la troisième partie de mon ouvrage à l’analyse psychologique des erreurs scientifiques qui constituent les bases des théories de l’évolution et du transformisme. La décadence du darwinisme et l’écroulement scandaleux du haeckélisme, que j’avais annoncé il y a
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une trentaine d'années pour la fin du XIXe siècle, sont * actuellement des faits accomplis au regard de la science. Mais leurs partisans désemparés cherchent à cacher au public toute l’étendue de leur défaite. L’intérêt suprême de mettre fin à l’anarchie intellectuelle, provoquée par leur triomphe passager, exige donc impérieusement que l’on fasse éclater tout entière la nullité scientifique de ces doctrines, afin de préserver l’humanité du naufrage dans la barbarie la plus sauvage. Ce n’est même pas aux cavernes que l'anarchie actuelle menace de ramener l’homme,- comme le proclament déjà avec résignation des philosophes plus lettrés que savants, mais aux tanières et aux marais ; car les habitants des cavernes, ainsi que le montrent les découvertes paléontologiques les plus récentes, possédaient un culte des morts, inspiré par l’espoir d’un au delà et par la crainte des esprits supérieurs qui dominent l’homme. (Voir ch. v, § 7 et ch. vi, § 1.)
Les philosophes spiritualistes, mieux éclairés, commencent à entrevoir les périls dont l’anarchie universelle des esprits, plus encore que la formidable organisation de l’anarchie agissante, menace le monde civilisé, et, presque instinctivement, ils cherchent le salut dans le retour à Dieu et à la religion. La haine vouée par les anarchistes du monde entier à la religion chrétienne et surtout à l’église catholique, indique clairement aux philosophes le plus sûr moyen de les combattre.
Par une heureuse intuition, les philosophes spiritualistes ont compris qu’un rapprochement avec la
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science doit précéder toute réconciliation avec la religion. Rappelons les récents ouvrages de MM. Boutroux, Ludwig Stein et Rudolph Eucken, qui ont franchement pris l’initiative de cette nouvelle orientation du spiritualisme. Malheureusement ces éminents philosophes ne se reconnaissent pas, — et non sans raison — assez d’autorité dans les sciences naturelles pour combattre catégoriquement certains errements scientifiques, qui au milieu du siècle dernier avaient momentanément créé un désarroi funeste dans plusieurs branches de la Biologie. Aussi se sont-ils
contentés d’atténuer certaines conséquences trop audacieuses du darwinisme au lieu de le rejeter intégralement comme l’on fait, dès l’éclosion de ces errements, tant d’illutres représentants de la physiologie et de l’embryologie (voir ch. IV et v).
Bien d’autres philosophes, en manifestant leur désir de se réconcilier avec la science, poursuivent le même but ; mais, encore sous l’influence de cette erreur capitale que la science moderne est incompatible avec la religion, ils tâtonnent. On dirait qu’ils n’arborent les couleurs de la science que pour se mettre à l’abri du reproche d’entrer en conflit avec elle, quand ils évoluent vers la religion.
Le chapitre « Dieu et l'Homme » est justement destiné à démontrer que, loin d’être en contradiction avec l’idée religieuse, la science moderne, aussi bien dans son origine que dans ses fins, se trouve avec elle en parfaite harmonie. Désireux de ne pas abandonner
dans cet ouvrage le terrain solide de la science exacte,
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j’ai choisi, comme point de départ pour ma démonstration, ce fait capital que la plupart des plus illustres créateurs des sciences physiques et biologiques des deux derniers siècles avaient de profondes convictions religieuses, croyaient à l’immortalité de l’âme et adoraient Dieu. Les autres étaient spiritualistes et déistes, respectueux de la religion, même quand ils ne la pratiquaient pas. La grandeur de leur œuvre scientifique leur faisait reconnaître l’existence d’un créateur de l’univers, l'origine divine de leurs intuitions, et l’immortalité de leur esprit. Convaincus de l'impossibilité de comprendre Dieu et ses fins, beaucoup, parmi les plus grands savants, s’inclinaient respectueusement devant les sublimes révélations de Jésus- Christ et admettaient la haute valeur morale et histo-
rique de l’Evangile.
C’est une erreur, commune aux théologiens et aux philosophes, d’affirmer que les savants naturalistes sont conduits vers Dieu par la reconnaissance des limites de la science. L’enquête sur la psychologie des savants du siècle passé, dont les résultats authentiques sont exposés au cours du chapitre VI, démontre le contraire. Les grands créateurs des sciences exactes qui ont fait reculer le plus loin les limites du savoir humain, se trouvent justement être des croyants sincères. Ils considèrent la science comme illimitée dans ses progrès et infinie dans sa tâche, tout en reconnaissant qu’elle est inaccessible en ses fins.
Une analyse minutieuse du mécanisme des sensations et des perceptions m’a récemment permis de
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montrer que ce qu'on désigne comme limite de notre entendement n’est, en réalité, que la limite de nos organes des sens et de nos centres cérébraux. L’entendement, par lui-même, est illimité comme l'esprit. Rien ne s’oppose à la croyance que le savoir de notre conscience spirituelle sera illimité, une fois qu’elle sera séparée par la mort de notre conscience psychique (Voir ch. III, | 10 et 1 1 .)
Le célèbre Galien, enthousiasmé par ce qu'il devinait de la destination fonctionnelle des organes, avait déclaré qu’expliquer leurs fonctions c’est chanter des hymnes à l'honneur de la divinité. J’ai souvent souhaité, en conclut Leibniz, qu’un habile médecin entreprît d’écrire un ouvrage spécial dont le titre ou du moins le but pourrait être Hyninus Galeni Quoi de surprenant qu’un physiologiste, après avoir consacré quarante-cinq ans de sa vie à des recherches expérimentales, destinées à élucider les fonctions des organes les plus mystérieux du corps humain, la termine en réalisant deux siècles plus tard ce vœu? Dieu et Science est justement l'hymne souhaité par Leibniz. La découverte des deux sens mathématiques, qui a permis la solution du problème de l'origine de nos notions de l’espace, du temps, du nombre, et de l’infini, est le dernier échelon qui m’a conduit au problème de Dieu.