LES ABERRATIONS PSYCHIQUES
A. — Le spiritisme devant la science.
A la fin d’une étude consacrée à la différenciation des fonctions psychiques, et notamment à la délimitation plus précise du domaine de l’esprit, il me parait nécessaire d’ajouter ici quelques mots au sujet de certaines aberrations psychiques, telles que le spiritisme, l’hypnotisme et autres phénomènes attribués à l'esprit, — ou aux esprits. Ces phénomènes, autrefois exploités exclusivement par les charlatans, les aventuriers et les prestidigitateurs, ont commencé, dès la seconde moitié du siècle dernier, à préoccuper certains milieux scientifiques et même à leur servir d’objets d’étude.
Sous prétexte de combattre des superstitions séculaires, on a entr’ouvert à ces recherches quelques laboratoires et salles de clinique, où l’on n’a pas hésité à exposer de malheureux malades atteints de folie à la curiosité malsaine de la foule.
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Une promiscuité fâcheuse s’est établie entre savants et cliniciens, d'une part, professionnels hypnotiseurs, spirites et médium, d’autre part, promiscuité qui eut pour résultat d’élargir considérablement le cercle d'action de ces derniers, d’accorder à leurs pratiques charlatanesques une estampille de science reconnue, et de donner ainsi un essor inattendu à la propagation des superstitions les plus ineptes, sous des dénominations soi-disant scientifiques.
L’hypnotisme s’étant séparé en apparence du spiritisme, celui-ci, pour conserver des dehors respectables, a pris le nom de psychisme. Il n’en est devenu que plus compromettant pour la psychologie sérieuse et menace de créer une confusion déplorable à tous les points de vue.
Loin de moi l’intention de discuter ici à fond les phénomènes de psychisme ou d’hypnotime, et d’en dévoiler les illusions et les dangers. Ce n’est pas que les matériaux nécessaires me fassent défaut pour une pareille démonstration ; ce serait plutôt l'abondance des documents dont je dispose qui pourrait me gêner. En effet, plusieurs fois, dans l’intérêt de la vérité scientifique, je fus amené à démasquer en public, ou devant des commissions réunies ad hoc, les manœuvres de spirites, fameux par leurs exploits miraculeux dans le monde entier. Ayant, d’autre part, assisté, non sans tristesse, à l’éclosion de la superstition hypnotique dans plusieurs cliniques parisiennes, j’ai pu également étudier de près ces phénomènes et reconnaître les erreurs et les supercheries, souvent enfantines, sur lesquelles la plupart d’entre eux reposaient.
Je me bornerai à citer ici deux exemples suffisamment démonstratifs. Le premier cas concerne le fameux Douglas Home, l’inventeur des tables tournantes et l’évocateur des esprits frappeurs, qui, au début de la seconde moitié du siècle passé, affola, par son habileté et par le caractère étrange des phénomènes qu'il savait produire, les principales capitales de l'Europe. Home fut en réalité le créateur
et l’initiateur du spiritisme actuel, sous ses formes les plus diverses.
A Compiègne, comme à Windsor et au Palais d’Hiver, il dominait en maitre l’esprit des souverains, des courtisans et de la haute société. En 1853, l’affolement suscité par Home en Angleterre était arrivé à un tel degré que celui-ci osa mettre au défi les savants anglais d’assister à ses séances, d’examiner les phénomènes qu’il provoquait, et de prouver qu’ils étaient explicables par l’intervention des forces physiques connues. L’émotion devint si vive que la presse anglaise, presque unanimement, engagea Faraday, le plus illustre physicien de l’époque, à relever le défi. Il s'y refusa ; mais, après avoir exécuté dans son laboratoire quelques expériences, il déclara dans le Times que Home n’était qu’un habile prestidigitateur et que les miracles des tables tournantes étaient simplement provoqués par les mouvements, volontaires ou inconscients, des mains placées dessus.
La déclaration de Faraday souleva une vive indignation dans la presse. De violentes attaques, des accusations calomnieuses furent dirigées contre le savant qui, à juste titre, jouissait de la plus haute autorité en physique.
Dans l’hiver de 187 1, Home, après une très longue absence, reparu1- à Saint-Pétersbourg. Il y retrouva ses anciennes relations et, grâce au souvenir encore vivace de ses exploits passés, il ne tarda pas à redevenir l’oracle du grand monde. Ses mystérieuses séances au Palais d'Hiver, en tête à tête
x. Voici l’extrait d’une lettre privée que Faraday indigné adressait alors à ce sujet au professeur Schonbein, son ami : « Quelle chose superstitieuse, incrédule, dénuée de foi, audacieuse, lâche et ridicule est notre monde, quand il s'agit de l’esprit de l'homme ! Quel ramassis de contradictions et de bêtise humaine I Je reconnais qu'en prenant la valeur moyenne de beaucoup de personnes que je rencontre et que je tiens pour normales, je préfère le chien en tout ce qui concerne l’obéissance, l’attachement et l'instinct... Mais ne trahissez ceci à personne. » Cité d'après les études psychographiques sur Faraday de Ostwad dans les Annules de Philosophie naturelle, vol. VIII, 1909.
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avec Alexandre II, faisaient l’objet de toutes les conversations et préoccupaient sérieusement les rares patriotes russes initiés aux secrets de la haute politique.
Le 24 février 1871, Douglas Home, au cours d'une conférence privée, renouvela, devant un public nombreux, le défi lancé vingt ans auparavant en Angleterre. Un professeur de chimie à la Faculté des sciences, Boutlerof, qui assistait à la séance, appuya ce défi, en se portant garant de la réalité des phénomènes inexplicables que Home affirmait avoir provoqués. Ce témoignage fit scandale et souleva une vive émotion dans le monde académique. A l’occasion d’une réunion de la Faculté, Boutlerof fut vivement interpellé à ce sujet. Dans l'espoir de clore cet incident pénible et aussi de dessiller les yeux de notre collègue, je proposai d'accepter le défi de Home, me déclarant prêt à en assumer toute la responsabilité, si quelques savants voulaient bien se joindre à moi pour constituer une commission d'examen. Tchebyschef, professeur de mathématiques, menbre associé de l’Académie des sciences de Paris, le professeur de physique Petrouschewky et le professeur Owsianikof m’offrirent leur concours. Je décidai en outre le Dr Pelikan, directeur du département médical au ministère de l’intérieur, à faire partie de notre commission.
Une réunion préalable fut décidée chez ce dernier pour discuter avec les représentants de Home, le baron Nicolas Meyendorf et Alexandre Aksakof, les conditions dans lesquelles on procéderait à l’examen des phénomènes spirites. Home insistait pour que la commission se composât seulement de huit membres, y compris ses deux témoins. Boutlerof pouvant être déjà considéré comme un adepte du spiritisme, la commission aurait compté quatre spirites. Les autres conditions réclamées n'étaient pas moins scabreuses : « toutes les personnes présentes devaient rester assises autour d’une table et y poser les mains ; les portes seraient fermées, et la séance ne serait troublée par aucun appel du dehors ; l’air de la
chambre devait être frais, la température ne dépassant pas 140 Réaumur, etc. ». Petrouschêwsky se retira en protestant contre la présence des témoins de Home et contre sa prétention d'imposer ses exigences, Ce n'est qu’après une longue discussion que je parvins enfin à établir un accord, et cela pour avoir obtenu le droit de ligoter Home, dans le cas où la nature des phénomènes l’exigerait.
Voici le procès-verbal de la première séance : Présents : MM. Pelikan, directeur du département médical ; Tchebyschef, Owsianikof et Boutlerof, membres de l’Académie impériale des sciences, Cyon, professeur à la Faculté des sciences de Saint-Pétersbourg, Home et ses témoins, Aksakof et le baron de Meyendorf. La séance a été ouverte le io mars 1871, à 9 h. 30 du soir, dans une salle du laboratoire de physique de l’Université de Saint-Pétersbourg; la température de la pièce était de 14-150 Réaumur. Au milieu de la chambre se trouvait une table recouverte d’un drap vert.
Cyon ayant demandé si la matière dont la table était faite pouvait avoir de l’influence sur la production des phénomènes à examiner, Home a répondu que la matière de l’objet lui était parfaitement indifférente. Toutes les personnes présentes ont alors pris place autour de la table d’expériences, dont le tapis vert a été enlevé. Elle était constituée par une devanture de glace, posée librement sur les quatre pieds d’une table en bois ; elle avait plus de deux mètres de long et environ un mètre de large ; un drap blanc était étendu dessous ; la lumière de deux bougies placées sur cette table en verre éclairait vivement l'espace inférieur, de façon que les pieds des personnes présentes étaient vus de tous. La disposition des assistants autour de la table était la suivante : Home, assis entre Tchebyschef et Cyon, avait en face de lui Owsianikof; à droite de ce dernier était assis Pelikan et à sa gauche Boutlerof ; Aksakof et de Meyendorf occupaient les deux extrémités.
A la requête de Home, les personnes présentes ont placé
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leurs mains sur la table. Pendant la durée entière de la séance elles ont obtempéré à toutes les observations de Home sur la position de leurs mains, sur la nécessité de distraire leur attention par des conversations étrangères à l'objet de la réunion, etc., etc.
Quinze ou vingt minutes après l'ouverture de la séance, Home a appelé l’attention des assistants sur une oscillation visible de la table, qui se communiquait à la flamme des bougies placées dessus. Cyon a expliqué cette oscillation par le tremblement des mains appuyées sur la table ; et il a déclaré qu’il sentait lui-même de légères contractions dans les muscles du doigt médium et du petit doigt. Home n’a pas accepté l’explication ; il a considéré au contraire cette oscillation comme le symptôme précurseur des phénomènes qui allaient se produire.
L’oscillation de la table a cessé au bout de quelque temps, comme l’a reconnu Home. Peu après, il a appelé l’attention sur l’accélération de son pouls. D’après le calcul de Pelikan, le pouls de Home battait en effet 100 pulsations à la minute. Mais au même moment, chez plusieurs des personnes présentes, pour une raison facile à comprendre (la température s’était élevée), le poulsaugmentaitde fréquence, Pelikan constata que celui de Cyon donnait aussi jusqu’à 100 etcelui de Owsianikof jusqu'à 95 battements par minute.
Trente ou quarante minutes après. Home a déclaré qu'il sentait un courant d’air qui, selon lui, avait la même signification que l’oscillation de la table. Attribuant ce courant d’air à un tuyau de cheminée qui était ouvert, Cyon l'a simplement fermé.
Home a ensuite affirmé entendre de faibles coups dans la table ; les autres personnes présentes n’ont rien entendu.
Une heure après l'ouverture de la séance, aucun phénomène ne s’était manifesté, ni dans la table, ni dans la chambre. Home a conseillé alors d’essayer de changer le poids de la table par l’effet de la volonté des assistants. Cyon
a suspendu la table au moyen d’un dynamomètre emprunté au cabinet de physique ; ce mode de pesage offrait une grande précision. Le poids du meuble, avec les mains posées dessus, était d’environ soixante-quinze livres ; malgré la volonté de Home et des personnesprésentes, ce poids n’a pas augmenté. Un autre pesage semblable, exécuté par Boutlerof, est demeuré également sans succès. Les commissaires sont encore restés assis autour de la table jusqu’à 11 heures 20, mais aucun des phénomènes qui, dit-on, se produisent d’ordinaire dans les séances de ce genre, ne s’est manifesté. En conséquence, les persones présentes se sont retirées, après être convenues que la réunion suivante aurait lieu le 11 mars, à 8 heures du soir.
Tous les préparatifs de la séance du io avaient été, à la demande de la commission, exécutés par Cyon. Le choix du local, l’aménagement de la table et des appareils de pesage, etc., avaient été réglés par lui, de sorte que ni Home, ni ses témoins ne savaient rien des conditions de détail. Toutes les chambres attenant à celle où devait avoir lieu la séance avaient été, dès le matin du io, fermées et mises sous scellés par Cyon, qui en gardait les clefs. Ce protocole fut signé par Pelikan, Owsianikof, Tchebyschef, Cyon, Boutlerof.
L'émotion que produisit cette pièce, publiée par Aksakof et Meyendorf sans l’autorisation de la commission, fut très vive et provoqua dans la presse une polémique rendue pénible par l'intervention d'un très haut personnage. En ma qualité de membre de la commission, je jugeai pourtant nécessaire d’ajouter à ce procès-verbal quelques explications, qui parurent dans la Galette de Saint-Pétersbourg . J ’en reproduirai ici de courts extraits.
« Il était désirable pour beaucoup de raisons que les phénomènes produits par Home fussent soumis à l’examen d’hommes compétents, ayant l’habitude des observations scientifiques et capables d’analyser et de comprendre des faits
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nouveaux. Tout phénomène qui sort du cadre habituel et qui semble même en contradiction avec les lois physiques doit attirer l'attention du naturaliste. Le seul soupçon que le phénomène en question soit le produit de l'habileté d'un jongleur ne suffit pas à dispenser le savant du devoir de l’examiner. Celui-ci, en dévoilant la supercherie et en détruisant des erreurs répandues, ne sort pas de son rôle qui consiste à rechercher les vraies causes des phénomènes naturels ou artificiellement provoqués.
« L'examen des phénomènes du spiritisme présentait en outre cet intérêt qu’il rendait possible l'étude des facteurs psychiques, à l’aide desquels les charlatans ont pu, de tout temps, éblouir le public et inspirer confiance en leur puissance miraculeuse même aux personnes intelligentes.
« La commission de savants que Home réclamait tant s’est donc réunie à Saint-Pétersbourg et lui a offert le moyen de soumettre les phénomènes qu'il affirme provoquer à un contrôle sévère... »
« Après l'insuccès de la première séance, la commision a décidé, sur le désir exprimé par Home, de se réunir de nouveau le 11 mars. Le soir du même jour. Home fit savoir qu’étant malade il ne pouvait se présenter ; le lendemain, il nous pria de fixer la séance au 14 mars ; mais cette fois encore il s'excusa, étant tombé subitement malade. Le 15 au soir, je rencontrai Home au théâtre : il avait l’air de se porter à merveille, mais il me dit ne plus pouvoir donner de séance, car il sentait ses facultés spirites faiblir sous l'influence du temps. Le 16 mars, il parfit subitement pour Londres. On le voit, l'échec était complet.
« Au cours de la polémique qui s'engagea après la publication du protocole, les témoins de Home s’efforcèrent de mettre son échec sur le compte de la table en verre, qui n’était pas propice à la manifestation des forces psychiques. Cela est vrai en ce sens qu'une table en verre, permettant de voir tout ce qui se passe dessous, est en effet très peu
propice aux tours d’adresse qui doivent être produits principalement avec l’aide des pieds. D'ailleurs, Home lui-même avait commencé à déclarer que peu lui importait la substance dont était faite la table... La commission décida néanmoins d’employer, pour la séance suivante, une table en bois; mais Home préféra ne plus se présenter.
« Quant à l'échec de l'expérience relative à l'augmentation du poids de la table, Home prétendait que sa suspension au dynamomètre était trop compliquée ; c’était pourtant la seule façon d'éviter les erreurs qui se seraient certainement produites si l’on avait tenu le dynamomètre à la main. Bref, toutes les mesures suseptibles d’entraver la production des tours de force ordinaires se sont montrées de nature à •empêcher la manifestation des phénomènes dont Home se targuait. Cela suffit à démontrer que les phénomènes en question n’étaient en effet que des tours de force.
« Devant cet échec lamentable, on se demande comment Home a pu, pendant trente ans, tromper impunément tout le monde, alors qu’il a suffi d’une simple précaution, telle que l'usage d'une table en verre, pour lui ôter toute possibilité de répéter ses jongleries.
« Les phénomènes produits par les spirites et constatés par des témoins dignes de foi se réduisent à ceci : dans la table, presque toujours recouverte d’un long tapis et autour de laquelle tout le monde est assis, on entend de temps à autre de faibles coups : les assistants éprouvent des contacts subits au niveau des genoux, les dames sentent tirailler leurs robes, la table se penche, se soulève un peu, ou commence à tourner. La jonglerie la plus compliquée de Home consiste en ceci que le poids de la table, sur laquelle sont posées les mains des assistants, peut augmenter ou diminuer à sa volonté. Avec un peu d’habileté, le premier venu pourra reproduire ces tours de passe-passe. Les coups s’obtiennent avec les pieds ou, ce qui est plus simple, par la pression d’un mécanisme quelconque caché dans la poche. Quanta De Cyon. 18
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l’endroit d’où proviennent les sons, l'illusion est très facile à expliquer : chacun connaît les effets réalisés sur une scène de théâtre, lorsqu'on veut rendre un écho ou des voix lointaines. Les attouchements au milieu des genoux, les tiraillements des robes et les mouvements de la table peuvent être facilement produits par des mouvements imperceptibles des pieds et des mains, sans qu’il soit nécessaire d’employer un outil quelconque. Les changements de poids de la table sont dus à l’augmentation ou à la diminution de la pression exercée par les mains posées dessus, ou à ce fait que le meuble est maintenu avec les genoux. On peut facilement en augmenter le poids d'une façon notable par une pression plus intense des doigts, et cela sans même que les assistants aient conscience que la tension de leurs doigts soit plus forte...
« Mais, pour que ces phénomènes réussissent, il est nécessaire de distraire l’attention des assistants par des conversations quelconques, par des précautions inutiles, destinées à donner le change, et surtout il faut savoir, à l’aide de récits ayant pour sujet les miracles du spiritisme, frapper l’imagination des personnes présentes, de façon à ce que les phénomènes les plus simples les fassent frissonner. Toutes ces qualités, Home les possède au plus haut degré, et c’est là sa puissance. Jongleur médiocre, il se montre psychologue très sagace. Il parle avec une telle assurance des choses les plus impossibles ; en racontant les soi-disant miracles accomplis par lui, il a si peu l’air de vouloir convaincre ses auditeurs, que les plus méfiants pensent tout d'abord avoir affaire à un maniaque plutôt qu’à un charlatan. Quant à la faculté évocatrice qu’il prétend posséder, Home en parle à regret, comme s’il avait honte d'une pareille infirmité.
« Jusqu’où peuvent aller les manœuvres des spirites pour provoquer parmi leur public un état d’âme tout particulier, de nature à lui faire prendre pour des miracles les tours d'adresse les plus faciles et les plus vulgaires, c’est ce qu’ont
montré les frères Davenport, émules de Home en spiritisme. Tout l’art des Davenport reposait sur ce calcul bien simple qu'un homme, se trouvant pour la première fois en scènedevant une foule nombreuse, se sentnaturellement très troublé. On l’ahurit tellement en lui faisant inspecter l’armoire mystérieuse, le plancher, la solidité de la corde, etc., que pour mettre fin à sa gêne, il est amené, en liant les prestidigitateurs, à faire les nœuds que ceux-ci lui indiquent comme au hasard et sans avoir l’air d’y tenir. Me trouvant à Leipzig, en 1867, j’ai eu l’occasion de lier l'un des Davenport ; sans tenir compte de ses indications, je lui passai un nœud coulant autour du cou et je fixai ensuite la corde en attachant ses mains et ses pieds au banc de telle façon qu’il se fût étrenglé au moindre geste. Pâle comme la mort, Davenport resta pendant une demi-heure immobile dans l’armoire jusqu’à ce que son frère vînt le délivrer.
« Ni l’échec de Home, ni l’explication de ses tours de force ne feront sans doute changer d’avis ses partisans convaincus. Mais j’espère que ceux qui auront l’occasion de frayer dans des cercles spirites trouveront dans mon exposé des indications suffisantes pour leur permettre de démasquer les jongleurs. S’il n’est pas facile de guérir quelqu’un du spiritisme, on peut au moins empêcher cette contagion de se répandre en faisant connaitre au public les mesures préventives à prendre lorsqu’on est en contact avec des spirites. Aussi me paraît-il opportun de dire encore quelques mots des préparatifs qui furent faitsen vue d’une deuxième séance de Home. J’avais choisi cette fois mon amphithéâtre d’anatomie. La table de dissection, qui devait servir pour les expériences, était en bois, mais tellement élevée qu'on pouvait très bien surveiller les pieds des assistants, tout en restant assis sur une chaise. Home ayant dit que peu lui importait que les mains, au lieu de toucher la table directement, fussent posées sur des coussins élastiques, j'avais préparé, pour les mains, des vessies en caoutchouc avec dessifflets cachés à l’intérieur :
la moindre pression exercée sur ces vessies aurait provoqué des sifflements épouvantables.
« Si tous ceux qui participent à des séances du spiritisme s'entouraient de précautions analogues, on peut être sûr que ni Home ni ses semblables ne seraient en état de réussir le moindre tour de force. Mais la précaution la plus importante, dans un pareil milieu, consiste à n'avoir confiance en personne, et à se méfier le plus possible, même de ses propres organes. Le plaisir de se moquer du voisin et de l'induire en erreur suffit souvent pour devenir complice de l'opérateur. 11 ne faut pas oublier non plus que les gens animés des meilleures intentions, mais croyant aveuglément aux miracles du spiritisme, n’hésitent pas à prêter aide au médium, à seule fin de convaincre les sceptiques. La présence des femmes contribue beaucoup aussi au succès des séances de ce genre, qui seraient bien vite abandonnées, sles spirites des deux sexes cessaient de se réunir ensemble.
« En terminant, je me permets d’adresser aux fervents du spiritisme un avis charitable. Les médiums ont pris depuis quelque temps l’habitude de laisser des mémoires posthumes, dans lesquels ils raillent impitoyablement leurs adeptes et décrivent les moyens très simples dont ils se servaient pour produire leurs effets les plus merveilleux. La pensée de passer à la postérité par la voie des mémoires d’un Home suffira peut-être à refroidir l'enthousiasme d’un bon nombre de néophytes.»
La publication du protocle et de mon étude, Le spiritisme devant la science , dans les journaux de Saint-Pétersbourg1, produisit une certaine sensation en Russie et une véritable émotion en Angleterre, où le spiritisme, sous toutes les a formes, conservé le plus de fidèles.
La presse anglaise m'attaqua vivement. Quelques organes
1. L' Illustration universelle russe décrivit en détail la séance du 10 mars 1871, en y joignant un dessin très exact, représentant les huit personnes autour delà table en verre.
qui, comme le Standard , avaient compris la vraie portée de l’échec subi par Home, déclarèrent que, pour sauver sa réputation, celui-ci devait se soumettre à l'examen d’une commission de savants anglais, afin de se disculper des accusations portées par Cyon, devenu a thorn in the sida of the spirits. Harcelé de tous côtés, Home y consentit. Une commission se réunit, dont faisaient partie, entre autres, l’astronome Higgins, le chimiste Crookes, et, je crois, Alfred Walace, le célèbre zoologiste. Autant que je sache, aucun protocole ne parut alors ; j’ignore donc les détails de la séance. Mais, dans une lettre publiée par le Times , Higgins se déclarait incapable de donner l'explication des phénomènes étranges dont il avait été témoin.
C'est Crookes, on le sait, qui introduisit le premier la photographie dans l'évocation des esprits. Alfred Walace, l’évolutionniste rival de Darwin, fut aussi un des propagateurs les plus zélés du spiritisme. Dans son volume, Les miracles et le moderne spiritualisme, dont une grande partie est consacrée aux exploits accomplis par Home, Wallace passe complètement sous silence la mésaventure de ce dernier devant la commission scientifique de Saint-Pétersbourg. Je n’y trouve pas non plus d’allusion à la séance qui eut lieu a Londres en 1871. Par contre, à la page 223 de l'ouvrage, s’étale cette audacieuse affirmation : La vie de Llome a été publique dans une large mesure... Durant vingt ans, il a été exposé à l’âpre examen et à la suspicion, jamais calmée, d’enquêteurs innombrables ; cependant nulle preuve de tricherie n'a jamais été donnée, et nul fragment de machinerie ou d'appareil jamais découvert1. »
Dans les innombrables écrits des spirites où je fus violemment pris à part, on a toujours soigneusement évité de mentionner les détails de notre séance. Evidemment, on craignait d'attirer l’attention sur la table en verre et les autres
1. Traduction française. Paris, librairie des Sciences psychologiques.
moyens imaginés par moi pour rendre impossibles les fraudes des médiums. Dans ses Incidents of my life , Home, à ce qu’on m’a assuré, ne fait aucune allusion au plus grave « incident » de sa vie.
Deux ans après, en 1873, Douglas Home revint à Pétersbourg. Tchebyschef, l’ayant rencontré, lui proposa de donner à l'ancienne commission les deux séances qu’il était resté lui devoir. Home accepta avec empressement, mais à la condition expresse que Cyon n’y assisterait pas. « Cyon est antipathique aux esprits, qui jamais ne paraîtront en sa présence », expliqua-t-il. Dès lors, Tchebyschef et les autres membres de la commission préférèrent s'abstenir. Cette ridicule échappatoire n’empêcha pas Home de gagner à la cause spirite un autre savant, M. Wagner, professeur de zoologie à la Faculté des sciences, évolutionniste passionné comme Walace.
Je dois reconnaître que je n’ai pas été le premier à démasquer Home. Aussitôt après la publication de mon article sur la séance du 10 mars 1871, le général comte Fleury, ancien ambassadeur à Pétersbourg, me fit communiquer par le Dr Pelikan les détails d'une séance à Compïègne, où il avait réussi à prendre Home sur le fait. A cette séance assistaient l’empereur, l’impératrice, la princesse de Metternich et quelques autres intimes de la cour. Autour de la table, Home avait à sa gauche l’impératrice Eugénie, et à gauche de celle-ci se trouvait Napoléon III. Le comte Fleury, assis en face de Home, fut frappé de l’insistance avec laquelle ce dernier dirigeait la conversation de manière à ce que l’impératrice fût obligée de rester constamment tournée vers l’empereur, pour lui poser des questions.
Soupçonnant quelque tour de passe-passe, le général Fleury demanda la permission de se retirer ; il sortit par la porte située à droite de la table, mais il rentra inaperçu par une autre porte, qui se trouvait derrière Home. Il vit alors celui-ci entr'ouvrir la semelle de sa bottine droite, laisser
quelques instants son pied nu sur le marbre du sol, puis subitement, par un mouvement rapide et d’une agilité extraordinaire, toucher avec ses doigts de pied la main de l’impératrice qui sursauta en criant : « La main d’un enfant mort vient de me toucher I » Le général Fleury, s’avançant alors, dévoila ce qu'il avait vu. Le lendemain, Home fut embarqué à Calais, sous la conduite de deux agents : la consigne était de tenir l’incident secret.1
Par hasard, je rencontrai Home pendant l’été de 1876 dans une pension à Clarens, où la malice d’une Américaine de ses amies en fit mon voisin de table. Malgré son pouvoir surnaturel, il ne me reconnut pas et m’adressa quelques paroles banales. Quand, après le dîner, son amie vint à prononcer mon nom, il faillit s’évanouir et se plaignit qu’elle lui eût présenté « son pire ennemi, qui avait cherché à le déshonorer publiquement ».
Home mourut dans l’oubli six ou sept ans plus tard.
En somme, la retentissante façon dont la commission de Pétersbourg réussit à démasquer les supercheries du créateur des pratiques spirites n’a nullement empêché le spiritisme de faire des ravages jusque dans le monde de la science, etde gagner des adeptes de la valeur scientifique d’un Crookes et d’un Wallace.
Quoi d’étonnant alors que les fameuses séances, où tant de savants professionnels en Italie et en France se sont laissé duper par un vulgaire médium comme Eusapia Paladino sans parvenir à dévoiler ses artifices, aient tant contribué à propager la superstition spirite dans les milieux intellectuels, même parmi les professeurs de Facultés et les académiciens? Il aurait suffi pourtant d’avoir recours une
1. On a attiré mon attention sur un récit de cette aventure fait il y a quelques années par la princesse Metternich et publié dans une petite Revue hebdomadaire « Die Woche » paraissant à Vienne. La princesse assista à la séance de Compiègne ; son récit, sauf quelques détails sans importance, est identique à celui que m’a fait le général Fleury.
seule fois à une table en verre pour réduire Eusapia à l'impuissance.
B. — Une séance d'hypnotisme à Moscou.
Malgré leur différence apparente, le spiritisme et l'hypnotisme reposent sur le même principe psychologique, la suggestion ; principe vieux comme le monde, puisque Eve en fit jadis la première applicatton. C'est toujours le même jeu : les plus malins et les plus roués, sinon les plus intelligents, suggestionnent les naïfs et les crédules, au moyea de subterfuges divers.
Au début du mouvement, lorsque l'hypnotisme s'introduisit dans quelques cliniques, le plus souvent ce n'étaient pas les médecins qui hypnotisaient les malades, c'étaient plutôt les malades qui se moquaient des médecins.
Je ne veux pas insister ici sur les pénibles épisodes qui marquèrent la naissance de l’hypnotisme médical. Je raconterai seulement une curieuse séance d'hypnotisme, donnée à Moscou devant une assemblée de médecins et de professeurs
de la Faculté par un M, F . qui, pendant l'hiver de 1 886-
1887, faisait sensation en cette ville par ses prétendues cures merveilleuses. C'est sur la demande de mon ami, le célèbre publiciste Katkof, que je me rendis à cette réunion, dont j’écrivis le lendemain un compterendu dans la Galette de Moscou.
« Hier soir a eu lieu au musée polytechnique, en présencede professeurs de l’Université, de médecinsetde représentants de la presse, une séance au cours de laquelle M F.. . .11 devait exécuter diverses expériences d’hypnotisme et de mentévisme (?), et guérir une malade atteinte de cécité complète d'un œil et de daltonisme de l’œil opposé.
« En ouvrant la séance, le président annonça que la commission de cinq membres, élue précédemment pour étudier ^es phénomènes produits par M. F. . . .n, s'était acquittée cons-
ciencieusement de sa mission. Il présenta ensuite l'hypnotiseur à l'assemblée, tout en exprimant le regret que plusieurs savants n'eussent pas répondu à l'invitation .
«M. F....n, un homme de trente-cinq ans environ, d’une physionomie insignifiante, porte des lunettes foncées, qui cachent complètement ses yeux. On sait que le regard joue un grand rôle dans l’évocation des phénomènes dits hypnotiques ; aussi le port de ces lunettes nous a-t-il surpris.
« La malade dont on nous avait promis la guérison ne s’est pas présentée. Mais F....n déclara impertubablement qu'elle serait guérie vendredi prochain, avant sept heures du soir. Il fit savoir ensuite qu’il avait suggéré la veille à un étudiant de se rendre à 7 heures 1/4 au musée polytechnique, d’y demander le Dr P., et de le prier d’être son introducteur dans la salle où se tenait la réunion. A l’heure dite, oh, miracle l l’étudiant arrive effectivement et est introduit dans la salle. M. F....11 avait suggéré de plus au même étudiant de se présenter devant lui une heure après son arrivée, de le prendre par la main, de le conduire auprès du professeur Ch., et de demander à ce dernier des explications sur les phénomènes d'hypnotisme. L'heure fixée ayant été dépassée depuis un quart d'heure et l’étudiant, absorbé par une conversation avec ses voisins, ayant probablement oublié la suggestion, F....n reproduisit le miracle bien connu de Mahomet, qui ne pouvait, malgré ses efforts, faire venir la montagne à lui : il alla lui-même chercher l’étudiant, le prit par la main, et le fit asseoir à son côté dans la chaire.
« Quelques minutes après, l'étudiant, accompagné de F ...n, descendit de la chaire, s’approcha du professeur Ch. et lui dit la phrase qui lui avait été suggérée la veille. F....n fit ensuite asseoir l’étudiant dans un fauteuil, et alors commença la véritable séance qui se prolongea pendantplusd’une heure. Séance de quoi? Nous serions bien embarrassé de le dire. N’assistant à la réunion qu’en qualité de simple représentants de la presse, nous ne pouvons que transmettre
CORPS, AME ET ESPRIT
fidèlementce que nousavons vu et faire partde notre impression. Et cette impression est que toute la séance se réduisait à habituer l'étudiant à l’obéissance. Sous ce rapport le succès fut complet et, quoique nous n'approuvions pas le ton cassant sur lequel le pédagogue F.. . .n donnait ses ordres, nous devons reconnaître que l’étudiant y obéissait ponctuellement.
« Vous dormez. Dites que vous dormez ! Vous entendez? « Dites que vous dormez ! » lui criait F ...n. — « Je dors », répétait l’étudiant. — «Levez le bras droitetbaissezle gauche ! « V ous entendez ? Exécutez immédiatement mon ordre ! » Et l'étudiant exécutait. Les professeurs, les médecinsetles représentants de la presse, les premiers surtout, étaient en extase devant ce prodige.
« Nous n’allons pas énumérer ici tous les ordres de F....n auxquels le sujet obéissait avec une docilité à rendre jaloux tous les inspecteurs des étudiants. Citons-en seulement quelques-uns, parmi les plus curieux : « Comment vous appelez- « vous ? Quel âge avez-vous? Je vousordonne de vousappeler « Stépanoff ; vous avez cinq ans ! M’entendez- vous ? Vous « vous appelez Stépanoff et vous avez cinq ans ! — J’ai cinq « ans et je m'appelle Stépanoff», balbutie l’étudiant. «Jouez « avec cette poupée (lui offrant un crayon). Entendez-vous ? « C’est une poupée ! — Oui c’est une poupée ! — Riez ! » L'étudiant sourit. « Pleurez ! » L'étudiant fait une mine triste. Des miracles !
« Vous avez neuf ans, vous savez écrire ; écrivez votre « nom, en gros caractères ! » L’étudiant écrit. « A présent, « vous avez vingt ans ; écrivez votre nom.» Voilà qui est fait. « A présent, vous avez soixante ans, vos mains tremblent ; « écrivez votre nom. » Les mains de l’étudiant se mettent à trembler et il écrit son nom. « Vous avez cent ans, vous « avez cent vingt ans ; écrivez votre nom. » L’étudiant écrit encore son nom, et tous les assistants, professeurs, médecins. représentants de la presse, de reconnaître aussitôt les écritures d’un vieillard de cent, puis de cent vingt ans, et de
tomber en extase devant la puissance étonnante de F....n.
« Vous avez froid, vous tremblez, relevez donc votre col ! » L’étudiant relève son col et dit qu’il a froid. « Vous êtes « dans un jardin, il y a près de vous des fleurs, des roses ; « sentez une rose ! Dites que c'est une rose », crie F.... n en offrant un flacon d’ammoniaque à l'étudiant. Celui-ci renifle, fait la grimace et manifeste pour la première fois de la désobéissance : « C’est de l’alcool », dit-il et il éternue fortement.
« F....11 n’insiste pas et lui présente un morceau de citron. « C’est une pomme; n’est-ce pas quelle est bonne? « Dites que c’est une pomme. Mangez-là I » L’étudiant commence à mâcher le citron et le crache aussitôt ; il est plus obéissant en paroles qu’en action.
« Sur l'invitation d’un des assistants, F.. ..n ordonne ensuite au sujet de répéter le vers grec qu’il lui avait suggéré la veille. Cette fois, soit par mépris des classiques, soit parce qu’il n'aimait pas la poésie, l’étudiant refuse carrément d'exécuter l'ordre. F....n applique l’aimant à la partie du crâne où devait, à son avis, se cacher la phrase grecque, mais en vain. Alors il récite le vers lentement à haute voix, et, oh ! miracle ! l’étudiant redit les mots tant bien que mal.
« Invité à répéter une phrase géorgienne, l’étudiant ne veut plus obéir du tout, et cela malgré l'application de l’aimant sur l’occiput, qui sert probablement d'enveloppe à la case renfermant les langues orientales, et malgré la sage précaution de F....n, qui a lui-même récité la phrase à haute voix. L’épreuve fut plus heureuse avec l'arménien : sur un ordre donné par F....n, l’étudiant balbutia quelque chose qui me parut être d’un pur« volapuk » ; mais, d’après l’affirmation de l’habile pédagogue, c’était bien le dialecte des rusés habitants de l’Asie Mineure.
« F....n ordonna encore à l’étudiant de le repousser du fauteuil et de s’y asseoir lui-même, ce que l’étudiant fit aussitôt avec un plaisir visible. « Et maintenant, réveillez-vous
« et ne ressentez aucune trace de cette séance, dit « pour terminer. Ne m’en veuillez pas, et, si vous me ren- « contrez, ne me frappez pas ! »
« L’étudiant se leva, « sans ressentir aucune trace », et, ce qu'il y a de plus étonnant, ne frappa personne, lls’approcha très tranquillement de ses amis et cette fois ce fut de sa propre initiative qu’il alluma une cigarette et se mit à boire une tasse de thé. »
On voit par ce compte rendu combien il était aisé au premier farceur venu, s’intitulant hypnotiseur, de se moquer d'une réunion de savants au moyen de supercheries enfantines, plus niaises que les pratiques habituelles des médiums professionnels.
Le succès obtenu par F....n lui permit de parcourir la Russie et d’y faire partout des conférences et des cures soidisant miraculeuses. A plusieurs reprises, les autorités furent obligées d'intervenir et d'interdire les séances, de nombreux cas de folie s'étant manifestés au cours des représentations. Ces incidents n’ont pas empêché le personnage de poursuivre ses exploits en Amérique et. malgré plusieurs accidents mortels, d'y conquérir la réputation d'un hynoptiseur guérissant toutes les maladies.
Dans l'hiver de 1892-93, je fus invité par le Dr Ernest Hart, alors éditeur du British Medical Journal , à assister comme témoin à une série d'expériences d’hypnotisme qu'il avait entrepris de faire sur les sujets les plus connus des cliniques parisiennes. Y assistaient M. Louis Olivier, l’éminent et regretté fondateur de la Revue générale des sciences , le colonel Rochas, et plusieurs médecins. A l’occasion de ces séances, le Dr Hart écrivit dans son journal une série d’articles, The New Mesmer ism , qui firent grande sensation en Angleterre et même aux États-Unis.
Voici le témoignage que je lui adressai sur sa demande et qu’il publia : « Je certifie que les expériences auxquelles j'ai assisté se sont passées exactement comme vous les avez
décrites. Les méthodes employées par vous pour démasquer les supercheries des sujets, surtout les changements des poupées et la subtitution des verres d’eau et des aimants, sont d'une telle simplicité qu’on a quelque peine à admettre que les médecins qui se font les apôtres de cette nouvelle superstition soient de bonne foi. Moi-même j'ai procédé à plusieurs expériences sur les sujets du Dr Luys, et je n'ai jamais rencontré la moindre difficulté à dévoiler leurs artifices, qiq vraiment ne sauraient tromper que ceux qui veulent bien être trompés. Dupes ou complices, telle paraît être l’alternative pour les adeptes de doctrines qui ne peuvent que discréditer la médecine et la rejeter plusieurs siècles en arrière... Je suis entièrement d’accord avec vous sur la moralité des sujets qui se prêtent à ces grotesques grimaces, etc... »
Entraîné par le succès, le Dr Ernest Hart entreprit une série de conférences à Chigago, pendant l'Exposition, pour combatre le spiritisme et l’hypnotisme. Mal lui en prit ; car, pendant une séance où il démasquait les procédés et les fraudes des médiums et des hypnotiseurs, il faillit être écharpé par un auditoire de spirites fanatiques.
Mundus vult decipi !