‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 39 sur 125 · Voir plus bas · texte numérisé non relu

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2. Cité d'après Weismann : N eue Gedanken \ur Ver erbungsf rage. Iéna, l895-

système scientifique, comme font voulu Lamarck et Darwin, la réponse ne saurait être que négative. « Un pareil système, appuyé sur de pareilles bases, peut amuser l'imagination d’un poète, a dit Cuvier, en parlant de l’œuvre de Lamarck; un métaphysicien peut en dériver toute une génération de systèmes, mais il ne peut soutenir l’examen de quiconque a jamais disséqué une main, un viscère ou simplement une plume. »

Comme on le verra plus bas, les paroles de Cuvier peuvent s'appliquer avec autant de justesse aux systèmes de Lamarck et de Darwin qu'à toutes les théories transformistes présentes et à venir. Quelle que soit la valeur individuelle de leurs auteurs, ces théories ne seront jamais autre chose que les produits plus ou moins heureux de l'imagination, ou de la spéculation pure.

Pour pouvoir soutenir ses prétentions scientifiques, l’évolution devrait se baser sur des preuves tirées de notre connaissance sensorielle. La connaissance spirituelle, même aidée par l’intuition géniale, ne saurait donner naissance à une science exacte, quand ses données initiales, ou au moins ses déductions ne peuvent être soumises à l’épreuve expérimentale des sens. C’est une pure aberration psychique que de vouloir fonder une science naturelle sur des arguments et non sur des preuves sensibles. La dialectique pure peut suffire au métaphysicien; elle ne suffit pas au naturaliste. Or, Lamarck et Darwin, dans leurs tentatives de fournir une explication naturelle de l'origine du monde organique, n'ont pu accumuler, l’un et l’autre, que des arguments plus ou moins ingénieux, sans jamais apporter de preuves. Devant l'immensité du problème à résoudre, les observations recueillies sur des plantes et des animaux existants, de même que toutes les découvertes paléontologiques et anthropologiques, ne sauraient constituer l’ombre d’une preuve rigoureusement scientifique, même si ces découvertes ne témoignaient pas contre la thèse qu’on veut

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démontrer, comme cela n'arrive que trop souvent. Les évolutionnistes, qui jonglent avec des milliers et même des centaines de milliers d'années, comme des enfants avec des boules de neige, ne se rendent pas compte que, par ces exagérations mêmes, ils rendent leurs problèmes à jamais insolubles.

Le Iransformisme et la descendance engagés, dans la voie sur laquelle Darwin a déraillé, par la faute de ses aiguilleurs, les métaphisiciens allemands, depuis Büchner jusqu'à Haeckel, ne pourront jamais prétendre même au titre de simple hypothèse scientifique. En effet, pour être valable, une pareille hypothèse doit remplir trois conditions : i° Pouvoir expliquer un très grand nombre de faits incontestablement établis; i° Ne pas se trouver en contradiction flagrante avec des faits généralement reconnus; et enfin 30 par sa nature même pouvoir être développée et démontrée dans un avenir plus ou moins rapproché. Est-il encore nécessaire d'insister sur ce point que la doctrine transformiste de Darwin ne réalise aucune de ces trois conditions essentielles? Avec cette sincérité naïve qui fut sa principale séduction, l’auteur de YOrigin of Species le reconnaît luimême, quand il déclare, dans le dernier chapitre de son ouvrage : « Tout homme qui, d’après ses dispositions intellectuelles, attribue une plus grande portée aux difficultés inexplicables qu’à l’explication d'un certain nombre de faits repoussera ma théorie. » Autrement dit, Darwin considère que ses contradicteurs sont mal fondés à exiger d’une théorie l'explication de tous les phénomènes auxquels elle doit s'appliquer. Une théorie ne s’appliquant qu’à un certain nombre de faits, « a certain niimber of facts », lui paraît déjà être suffisamment scientifique.

Faute de s’appuyer sur la connaissance sensorielle, les doctrines de l’évolution et du transformisme peuvent-elles espérer de reprendre essor au moyen de la connaissance purement spirituelle? Le système darwinien se réduit en

réalité à l'hypothèse de la sélection naturelle. C'est à l'aide de cette sélection que Darwin et ses successeurs essaient d’expliquer, par la voie naturelle, la formation du monde organique sur notre planète Or, la. sévère logique est l'outil le plus indispensable de la connaissance spirituelle, et la doctrine de la sélection naturelle, dans la forme que Darwin et ses disciples lui ont donnée, pèche contre les règles les plus élémentaires de la logique.

C’est de la théorie économique malthusienne, basée sur le principe mal compris de la lutte pour l’existence, que Darwin s’est inspiré dans son hypothèse de la sélection naturelle. Alfred Wallace, qui construisit en même temps que Darwin une théorie de l’évolution à peu près identique, également fondée sur la sélection naturelle, raconte qu’il eut la vision de cette sélection dans un accès de fièvre chaude, après avoir lu l’ouvrage de Malthus. Les résultats que les horticulteurs et les éleveurs obtiennent par la sélection artificielle parurent suffisants aux deux évolutionnistes pour justifier l’application d'un semblable principe à la transformation du monde organique tout entier. L’idée était d'une hardiesse extrême, étant données les limites très étroites dans lesquelles on peut obtenir des variétés de plantes et de fleurs et celles, bien plus restreintes encore, où se trouve enserré l’élevage, à cause de la stérilité des croisements hybrides.

Qu’un métaphysicien, qui fait abstraction des réalités et pour lequel une idée générale peut suffire pour construire tout un sytème mondial, s’avise d’appliquer la sélection naturelle à la création de toutes les formes organiques, en s’appuyant sur des analogies avec la sélection artificielle, il constatera vite que, dans cette dernière, la direction intelligente de l'horticulteur ou de l’éleveur intervient comme facteur décisif. Il se verra donc obligé, par la logique même de recourir à une intervention d’ordre supérieur, à une direction imposée par Dieu, par le Créateur, ou au moins

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par l'inconnaissable de Herbert Spencer. Cette direction, il en verra la preuve dans la finalité des phénomènes et dans les lois inéluctables de la croissance organique et de la génération. Jamais l'idée ne viendrait à un philosophe d'attribuer les merveilleuses opérations qu'impliquent une transformation des diverses espèces, une filiation de l'homme avec les vertébrés inférieurs et même avec les invertébrés, uniquement aux hasards de la lutte pour la nourriture ou pour la procréation. Il serait d'ailleurs préservé d'une telle erreur par le souvenir d'Empédocle qui, lui aussi, avait imaginé un système basé sur le hasard. Les rencontres fortuites d'une tête sans corps avec un corps sans tête, d’un tronc sans extrémités avec une jambe qui se promenait sans tronc ou avec un bras allongé tout seul, lui suffisaient pour expliquer la création du monde organique. Encore avait-il l’excuse d'ignorer complètement l’anatomie de l’homme. Les philosophes, eux, connaissent bien la cruelle satire d'Aristote sur la fantaisie d'Empédocle.

« L'Evolution créatrice » de Bergson rappelle par certains côtés la fantaisie d’Empédocle. Son «évolution » aussi se passe sans l’intervention d’un Créateur, d'une intelligence supérieure ou des lois scientifiques quelconques. Ni l’esprit ni même la raison n'interviennent dans les phénomènes de la création. Ce système du « Tout Coule » d'Héraclite. un peu modernisé et développé dans un langage très beau, mais trop souvent manquant complètement de précision et de clarté.

Platon a déjà raillé très spirituellement la fantaisie de Héraclite et désignait les adeptes de Héraclite tou? Çéoixaç et déclarait qu’aucune discussion sérieuse n'est possible avec eux ; mais Héroclite considérait le feu comme l’esprit divin ou comme la raison et il admettait la réalité des phénomènes et des choses. Chez Bergson, par contre, les faits et les choses ne sont que les produits de nos illusions des sens; même les murs des maisons coulent , c’est-à-dire

changent constamment, ou plutôt lui font l’illusion de changer. Le beau style de Bergson coule également avec une aisance admirable et produit une impression esthétique considérable. On peut les comprendre à volonté dans les sens les plus opposés ou plutôt avoir l’illusion de les comprendre, tout en n’y comprenant rien. Ceci explique le succès de cet ouvrage : c'est là de la métaphysique dans le vrai sens donné par Voltaire à ce mot.

Au début, Charles Darwin était très éloigné de concevoir la sélection naturelle comme due aux hasards de la lutte pour l'existence. Sa théorie de l'évolution, il la tenait presque en entier de son grand-père, Érasme Darwin, qui, nous le racontons plus loin, l’avait développée dans plusieurs ouvrages. S’il garde le silence sur cette source familiale, c’est sans doute à cause de la forme ridicule de poème

en vers médiocres donnée par Erasme Darwin à son système. Or, ce dernier était un croyant et un finaliste convaincu. Certes,' la lutte pour l’existence ne lui était pas inconnue en principe, et au besoin il y avait recours, comme on le verra plus loin. Mais, avant tout, il cherchait le but et la fin des différents changements qu'il décrivait.

Lorsqu’il publia le récit de son voyage d’études sur le Beagle: Charles Darwin, lui aussi, raisonnait en vrai finaliste, bien que le mot téléologie lui fût inconnu. Dans la première édition de Y Origine des Espèces , il n’hésite même pas à admettre l’intervention du créateur. Ce n’est que dans les éditions suivantes qu’il y renonce après le succès imprévu que son ouvrage avait rencontré auprès d'un certain nombre de matérialistes allemands, qu’il considérait à tort comme de grands naturalistes.

Sans causes finales, nulle évolution dans le sens du perfectionnement des espèces ne saurait être imaginée. Au contraire, une dégénérescence, c’est-à-dire une régression, et l’anéantissement définitif seraient inévitables. Aucun calcul des probabilités n’est applicable aux mouvements chaoti-

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ques. On ne doit pas oublier, d’ailleurs, que les influences nuisibles, comme les maladies, sont contagieuses, tandis que l’état de santé prospère ne l’est pas.

Et puis, comment Darwin etses partisans peuvent-ils concilier le transformisme par le hasard avec leur conception mécanique de la vie? Les phénomènes purement physiques et chimiques obéissent à des lois immuables. Toute suppression de ces lois amènerait également le chaos et la destruction même du monde inorganique.

Dans les sciences biologiques, aucune recherche féconde ne serait possible sans la constatation de la finalité. Quand le physiologiste entreprend d’élucider les fonctions d’un organe quelquonque, il part forcément de la supposition que cet organe a une destination déterminée. L’embryologiste, qui suit pas à pas le développement d’un embryon, voit à chaque instant le but , le pourquoi du changement qu’il observe ; par contre, la cause , le comment lui échappe le plus souvent. Pas un instant il n'envisagera la possibilité de 1 intervention du hasard dans le dédoublement de l’ovule, par exemple, ou dans ses transformations subséquentes. S’il observe une déviation dans le processus de la formation ou de l’évolution de l’embryon, il sait d'avance que la mort ou quelque monstruosité en sera la conséquence fatale. Jamais l’étrange pensée ne lui viendra qu’un perfectionnement des variétés puisse être le résultat d’une pareille dérogation aux lois du développement.

Un perfectionnement de ce genre pourrait provenir d’une hybridation volontairement produite ; mais, par son essence même, la sélection naturelle devait exclure l'hybridation comme moyen d'évolution. Là encore, les darwinistes voyaient et pensaient faux. Aussi les événements leur ont-ils infligé une cruelle leçon. Six ans à peine après la publication de Y Origine des Espèces, un moine Augustin, Georg Mendel, eut, en 1865, l’heureuse idée d’introduire l'expérimentation dans l'étude de l'hybridation des plantes. Son

succès fut éclatant : il réussit à produire plusieurs variétés et à déduire desrèglesconstantes, presque des lois de la transmission héréditaire. L'affolement général provoqué par le darwinisme était alors si grand que les belles découvertes de Mendel passèrent inaperçues. Ce n'est que quarante ans plus tard, en 1905, que M. Correns attira l'attention sur les travaux de Mendel, destinés à dominer dorénavant toutes les études sur l'hérédité. M. de Vries a repris avec succès les expériences d'hybridation artificielle. Les darwinistes aux abois, reconnaissant 1 impossibilité de sauver l'origine simienne qui leur est chère, à l'aide des théories de Darwin, se rejettentà présent sur lesdécouvertesde Mendel. L'hybridation des plantesleur permettra, espèrent-ils, de sauvegarder la doctrine qui fait descendre l'espèce humaine des vers rampants, des insectes puants et des protozoaires, auxquels M. Metchnikoff attribue une âme immortelle, qu'il refuse obstinément à l'homme.

Heureusement, les vrais savants, les seuls qui comptent pour le progrès de la science, sont à jamais guéris de l'entrainement transformiste, de la sélection par le hasard, de la peur de se compromettre avec la finalité, et surtout de l'angoisse devant celui que Lamarck désignait avec tant de dignité comme 1 auteur sublime de toutes choses. C est en effet pour éviter l'intervention du surnaturel que les fanatiques de l'évolutionnisme ont amené Darwin à biffer le Créateur dans son Origine des Espèces. Or, rien n'aurait pu être plus surnaturel, plus miraculeux que la transformation, par une série de hasards se répétant pendantdesmilliers d'années, d'un protozoaire en un Newton ou en un Corneille. Par contre, aucune des manifestations ou des productions de l'esprit de Celui qui a créé les lois immuables de la nature ne doit et ne peut jamais être considérée comme surnaturelle. « Les miracles, a déjà dit saint Augustin, ne sont pas en contradiction avec les lois de la nature, mais avec ce que nous savons de ces lois. »

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La conception qui hante l'esprit de certains naturalistes, ceux surtout que nous classons dans la seconde catégorie (p. 207), se résume ainsi : Dieu, une fois l'univers créé, ne peut que contempler, en spectateur impuissant et désintéressé, les évolutions du monde. C’est bien la conception la plus enfantine qu’on puisse imaginer1.

Les créations successives sont encore plus logiques, et même beaucoup plus accessibles à notre entendement. Il est possible de construire d'emblée une locomotive, mais l’esprit se refuse absolument à concevoir comment, par exemple, un simple cadenas pourrait se transformer spontanément, au cours de millions d'années, en une locomotive, ou bien un cadran solaire en un chronomètre de Bréguet. On peut en dire autant de la transformation d'une ascidie en homme ou même en vertébré quelconque.

Nous ne saurions mieux conclure cette introduction à la psychologie des évolutionnistes qu'en rappelant quelle accablante et décisive réfutation de leurs doctrines fut donnée par K. E. von Baer. L’illustre savant avait longtemps résisté aux sollicitations des naturalistes qui le pressaient d’émettre son opinion autorisée sur le darwinisme. C'est seulement en 1876, au déclin de sa vie mais encore en pleine possession de ses merveilleuses facultés intellectuelles, qu’il se décida à soumettre ce système à une critique minutieuse et à démontrer la complète inanité des prétendus principes scientifiques qui lui servent de bases2. Pour prononcer un

1. M. Ladenburg, professeur de chimie à Breslau, s’est fait récemment le protagoniste d'une pareille conception et, au Congrès des naturalistes à Cassel, en 1903, il soutenait sa thèse aux applaudissements de l’assemblée. Il est vrai que, le lendemain, la même assemblée applaudissait avec autant d’entrain aux paroles du chimiste Sir William Ramsay :

« nous savons que nous ne savons rien », qu'il prononça comme conclusion d'une très lucide conférence sur le problème des atomes. Ramsay, en rentrant à Londres, a découveit la transformation du radium en hélium ; Ladenburg, de retour à Breslau, dut recourir à des palinodies humiliantes pour apaiser l'indignation que sa conception de Dieu avait provoquée à l’Université.

2. Vers la mi-juillet 1870, introduit par une lettre de Claude Bernard,

jugement définitif sur l’évolution, personne n’était mieux qualifié que le créateur de l’embryologie moderne, qui a su découvrir et mettre en lumière l’existence des ovules dans les follicules de Graaf des mammifères. Son ouvrage de début, « l'Histoire du développement des animaux» ( U cher die Entwickelungsgeschichte der Thiere , 2 vol. 1828-1837), indique déjà, par son titre seul, à quel point ses conceptions biologiques différaient des idées transformistes; le premier volume fut couronné par l’Académie des sciences de Paris, sur le rapport de Cuvier, en 1831. Pendant plus de soixante ans, de 1814 à 1876, K. E. von Baer, par ses admirables recherches, a grandement enrichi presque toutes les branches de l’histoire naturelle. Ses innombrables travaux zoologiques, embryologiques, anthropologiques, paléontologiques, géologiques, géographiques, ainsi que ses études philosophiques, ont considérablement élargi et confirmé les conceptions biologiques de ses premières œuvres.

Si tardive qu’elle fût, la réfutation de von Baer n’en était pas moins complète et décisive ; elle ne manqua pas d’exercer sur les véritables naturalistes une profonde influence. 11 faut nous borner à citer la conclusion de l’ouvrage, malheureusement peu connu en France : « Je ne puis que déclarer aux hommes de science qu'une hypothèse n'a de valeur et de raison d’être que quand nous la traitons en hypothèse, c’est-à-dire quand nous nous en servons comme d’un point de départ pour des recherches spéciales ; mais qu’il est funeste et déshonorant de considérer comme le dernier

j'ai eu l'honneur d’être à Dorpat l'hôte de K. E. von Baer. Pendant une de ses réceptions intimes du mercredi, à propos de très intéressantes observations sur la vie des abeilles, racontées par le comte Czapsky, apiculteur passionné, la conversation fut amenée sur la théorie transformiste. Von Baer déclara alors que, vu son grand âge, il préférait s'épargner les émotions d’une campagne contre une théorie qui ne tenait pas debout, et qui était destinée à s’écrouler d’elle-mème tôt ou tard, quand l'engouement du public profane aurait passé.

De Cyon.

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mot de la science une hypothèse qui manque entièrement des moyens de se prouver ( Beweismittel ). Notre savoir est fait de pièces et de morceaux ( miser Wisscn ist Stücliwerk) . Compléter ces pièces par des suppositions peut procurer des satisfactions personnelles ; ce n’est pas la science1 . » Ces paroles devraient être méditées par les biologistes qui seraient tentés de prêcher la résurection des doctrines darwiniennes.

« Suivant notre profonde conviction, écrivais-je en 1886, le darwinisme, au sens strictement scientifique du terme, c’est-à-dire l'explication de la constante transformation des espèces organiques par la sélection naturelle, ne survivra pas au siècle présent. » D'après toutes les considérations qui précèdent, pareille prédiction n’était pas difficile à faire. Elle ne s’est réalisée pourtant qu'en partie. Pour le monde savant proprement dit, les théories tranformistes de Darwin ont perdu toute valeur, on pourrait même dire tout intérêt. 11 n'en est malheureusement pas ainsi pour le grand public. La séduction particulière que \ Origine des Espèces avait exercée sur la vie intellectuelle au siècle passé a laissé des traces trop profondes pour qu'on puisse espérer d’en voir disparaître de sitôt les conséquences funestes.

La puissance de l'erreur repose sur une loi naturelle générale, dont on a pu constater les effets à propos des erreurs myogènes, qui, pendant la fin du xvme siècle, ont tant déconsidéré la physiologie et tant nui à la médecine et aux malades : la folie est contagieuse ainsi que la maladie ; la raison ne l'est pas plus que la santé. De même pour le vice et la vertu : un élève vicieux peut infecter toute une classe, la vertu d’un seul n'aurait pas le pouvoir de l’assainir. Le mensonge, la calomnie se propagent avec une rapidité vertigineuse et restent souvent indéracinables pendant des siècles ; le rétablissement de la vérité se fait très

1. Ueber Darwin’s Lehre, pp. 235-473 du deuxième volume des Discours et Etudes scientifiques. Braunschweig, 1886.

lentement et nécessite de longues luttes. A la même loi se rattache cet étrange phénomène de la psychologie des peuples, d’une portée si considérable : les habitants des provinces frontières contractent aisément les défauts intellectuels et moraux des deux pays limitrophes, et ne s’assimilent que très rarement leurs qualités.

Il serait donc imprudent de déposer les armes devant les pernicieuses doctrines transformistes, dans le fallacieux espoir que leur réfutation purement scientifique sera suffisante. En France, le monde savant a le plus longtemps résisté à l’entraînement vers les fantaisies évolutionnistes. Mais, pour y avoir pénétré plus tard, ces idées erronées y ont poussé des racines d’autant plus profondes. Nous voyons se répéter le même fait que nous avons relevé plus haut, à propos des théories kantiennes : le darwinisme n’a commencé à grandir en France qu’au moment où sa décadence se dessinait en Allemagne. Le moyen le plus sûr de combattre l’évolutionnisme tranformiste, dans son état actuel, c’est d’étudier l’histoire psychologique de sa naissance et de son développement. Or. la psychologie des sciences n’est, en réalité, que la psychologie des savants qui les ont créées. Ceci est encore plus vrai quand il s’agit d’erreurs scientifiques. Nous cherchons donc à donner ici successivement la psychologie d’Érasme Darwin, celle de Lamàrck et celle de Charles Darwin, afin de faire mieux ressortir l’origine et la fausseté de leurs systèmes.

I 2 . — La psychologie d’érasme darwin.

II n’y a pas plus de soudaineté dans les grandes révolutions du monde intellectuel que dans celles du monde politique. L’homme en qui se personnifie l’une d’elles n’est nullement le premier qui en ait eu la pensée. D’ordinaire, le terrain lui a été préparé par toute une série de faits antérieurs ; cer-

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taines idées, depuis longtemps en fermentation dans les esprits de ses prédécesseurs et de ses contemporains, lui ont tracé le courant dont il sera appelé à prendre la direction. En outre, la masse, toujours passivement soumise à l'impulsion de quelques initiateurs hardis, doit aussi se trouver. dans des dispositions qui la rendent plus favorable aux tendances nouvelles.

Nulle part la réunion de ces circonstances n’apparaît plus manifeste que dans la révolution à laquelle Charles Darwin attacha son nom. Il surgit avec son fameux cuvrage, On the Origin of Species, au moment où, depuis un siècle déjà, les idées évolutionnistes, germaient dans la tête de plusieurs savants célèbres, quand de différents côtés et tout à fait indépendamment les uns des autres, zoologistes, poètes et philosophes étaient entraînés vers cette nouvelle conception de l’origine du monde organique, quand entre partisans et adversaires de ces théories se livrait une lutte ardente, acharnée, aussi bien dans l'enceinte des académies et dans les traités scientifiques que dans les colonnes des journaux. Faut-il rappeler le duel fameux dans l’histoire des sciences naturelles, qui eut lieu en 1830, à l'Académie des sciences de Paris, entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, duel dont l’issue fut l'écrasement de Saint-Hilaire qui s’était fait le champion de l’hypothèse évolutionniste? Avec quel intérêt l’Europe pensante suivait de loin cette lutte, l’épisode suivant, raconté par un ami de Goethe, nous le fait saisir sur le vif.

« 2 août. Les nouvelles au sujet de la révolution qui vient de commencer à Paris sont arrivées aujourd'hui à Weimar et ont mis tout en émoi. Dans le courant de l’après-midi, je me suis rendu auprès de Goethe. « Eh bien ! « s’est-il écrié en me voyant, que pensez-vous de ce grand

1. L'idée de l’évolution est aussi ancienne que la philosophie. Les grands philosophes arabes du Xe siècle considéraient déjà le singe comme un intermédiaire entre les animaux et l’homme.

« événement? Le volcan a éclaté enfin ; tout est en flammes. « et ce ne sera plus une affaire qu'on puisse traiter à huis « clos. — Terrible affaire ! ai-je repris. Mais à quoi pou- « vait-on s’attendre dans une telle situation et avec un pareil « ministère, sinon à voir expulser la branche royale qui a « occupé le trône jusqu’à présent? — Mon cher ami, « riposta Goethe, il paraît que nous ne nous entendons pas. « Je ne parle pas de ces gens-là ; il s'agit pour moi de bien « autre chose. Je vous parle de cette manifestation publique « au sein de l’Académie, de cette discussion, si importante « pour la science, entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. La « chose est de plus haute valeur, et vous ne pouvez vous faire « aucune idée de ce que j'éprouve depuis la nouvelle de la « séance du 19 juillet. Maintenant, nous avons dans Geoffroy « Saint-Hilaire un allié pour de longues années. Ce qui « montre combien grande est la part que le monde savant « en France prend à ce débat, c'est que, malgré la terrible « agitation politique actuelle, la séance du 19 juillet aeu lieu « devant une salle comble. Mais ce qu’il y a de plus heureux, «c’est que le système qui consiste à traiter la nature comme « synthèse et que Geoffroy Saint-Hilaire a introduit en France « ne saurait plus désormais être relégué dans l’ombre. L'af- « faire est aujourd’hui devenue publique, grâce aux libres dis- « eussions ouvertes au sein de l’Académie en présence d’un « public nombreux. On 11e peut plus la renvoyer aux « commissions secrètes, la juger et l'étouffer entre quatre « portes. »

Gœthe avait raison : le public était loin de se montrer indifférent à cette question scientifique. La fermentation révolutionnaire, qui agitait les esprits depuis la fin du xvme siècle, les rendait d’ailleurs éminemmentaccessiblesà toute doctrine en opposition avec celles du passé. Dans le cas donné, le public était d’autant plus sympathique à la théorie de l’évolution que partisans et adversaires s’accordaient à la représenter comme devant ruiner les croyances traditionnelles,

3io

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auxquelles la révolution triomphante faisait une guerre acharnée.

Jusque-là et depuis un temps immémorial, dans le monde savant et dans le public, régnait la conviction que chaque espèce d’animaux et de végétaux avait été créée séparément et s’était maintenue presque avec la même forme qu’elle présentait à l’origine. Les changements survenant dans le cours des âges n'avaient pas altéré le type primitif. La doctrine de la fixité et de l'invariabilité des espèces était encore admise à la fin du xvme siècle par tout le monde civilisé.

Le créateur de la biologie actuelle, l’illustre Linné, s'en tenait strictement à cette conception. En définissant l’espèce comme un ensemble de plantes ou d’animaux tellement pareils entre eux qu'involontairement on pouvait les supposer issus de parents communs, il donnait par cela même une nouvelle sanction à la théorie de la permanence des espèces organiques. Chacunes d’elles, suivant lui, dérivait d’un couple particulier d’ancêtres, créés au commencement du monde. Toutefois, malgré la grande autorité du savant, dès la fin du xvme siècle, certains esprits commençaient à laisser percer des doutes sur la permanence absolue des espèces animales et végétales. Ils les manifestaient encore avec beaucoup de réserve et les enveloppaient de formules plutôt obscures; mais on se mettait à discuter, d'une façon plus ou moins franche, l’idée que les espèces sortaient les unes des autres, grâce à la modification graduelle des formes primitives. Dans sa célèbre Histoire naturelle , dont la publication complète dura quarante ans- (1749-1788), Buffon a plusieurs fois donné à entendre, sous forme de possibilité douteuse, il est vrai, que les plantes et les animaux n'étaient peut-être pas complètement liés par la permanence de leurs formes et qu’ils avaient pu s’écarter peu à peu de certains types primitifs, sous l’influence de causes naturelles. Il basait ses conjectures sur les grandes similitudes de conformation.

En décrivant les vertébrés, il signale l’analogie de structure que présentent tous ces animaux, si conformes à un type commun qu'ils semblent tous être les différentes branches d’une seule et même famille, issue d’une souche unique. On pourrait croire que, parmi les membres de cette famille, les uns, par l'effet d’une dégénérescence et d'autres circonstances défavorables, se sont déformés pour devenir des types inférieurs, tandis que les autres, grâce au développement plus parfait de leurs formes, ont donné les types supérieurs.

A la vérité, Buffon s’empresse d’ajouter que, si l'on suppose une telle possibilité pour une classe d'animaux, il n’y a aucune raison pour ne pas élargir cette hypothèse et pour ne pas admettre que toutes les classes, par voie de transformations graduelles, descendent d’une seule forme primitive : or cela n'est pas possible, observe le prudent naturaliste, car la révélation nous enseigne que chaque classe a été créée séparément.

Buffon était-il sincère ou non en formulant cette réserve? Il est difficile de le dire. Mais l’idée émise par lui ne resta pas sans écho et, dans différents pays, presque simultanément, en Allemagne, en France et en Angleterre, trois penseurs se prononcèrent, avec plus ou moins de netteté, en faveur de la théorie qui fait dériver progressivement toutes les espèces de formes plus simples. Voici comment, en 179e), Goethe s’exprimait sur cette question : « Nous pouvons dire sans hésiter que toutes les formes plus parfaites, comme les poissons, les amphibies, les oiseaux, les mammifères, à commencer par l’homme, ont été organisées primitivement sur un seul type commun qui, maintenant encore, se modifie et se transforme chaque jour à mesure qu’il se propage. »

Les darwinistes citent toujours cette phrase du grand poète comme la preuve irréfutable qu'il était évolutionniste dans le sens actuel du mot. Plus tard, évidemment,

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après l’apparition des ouvrages de Lamarck, Goethe inclina vers cette manière de voir. Mais il faut vraiment faire violence aux mots pour trouver, dans ses paroles de 1795, quelque chose de plus que la simple constatation d'un fait, à savoir que tous les vertébrés sont créés sur un seul type commun et que ce type subit des modifications avec le temps. Cela, il n’est pas un adversaire de l’évolution qui ne l’admette ; car autre chose est la création d'après un type commun , autre chose la descendance d'un commun ancêtre.

Plusieurs années avant Goethe, un autre poète, fort médiocre, celui-là, s’était prononcé beaucoup plus catégoriquement ne faveur du développement du monde organique par la transformation graduelle des espèces les plus

simples en espèces plus parfaites : nous voulons parler du

grand-père de Charles Darwin, le docteur Erasme Darwin, dont les ouvrages contiennent tous les fondements de la théorie évolutionniste darwinienne, y compris la sélection. Si nous avons donné le nom de poète à Érasme, c’est qu’il avait la fâcheuse manie d’exprimer ses idées philosophiques en mauvais vers. Cette forme malheureuse fut même la principale cause qui fit accueillir ses conceptions scientifiques avec le même dédain que ses ridicules rapsodies.

Son Botanic Gard en , paru en 1781, son Temple op Nature, et ses autres pseudo-poèmes renferment déjà presque toutes les vues des évolutionnistes modernes, et non pas seulement à l’état de simples ébauches, mais très nettement formulées. Il n'est d'ailleurs pas difficile de se convaincre, à la lecture, que, pour démontrer la justesse de sa théorie, Érasme Darwin recourait absolument aux mêmes arguments qu'employa, quelque soixante années plus tard, son célèbre petit-fils. Les observations qu’il a consignées dansla Zoonomia , son œuvre principale, n’offrent pas, à beaucoup près, le même caractère méthodique. Mais, ce qui surtout empêcha la doctrine d’Erasme de devenir

populaire, c’est que le terrain n’était pas encore préparé pour une révolution intellectuelle aussi considérable. La meilleure preuve en est que les ouvrages de Lamarck, publiés quelques années après, ne produisirent pas plus d'impression sur le public, en dépit de leur caractère plus scientifique et de l’esprit philosophique très élevé de leur auteur, bien supérieur sous ce rapport à Charles Darwin lui-même.

Dans son Jardin botanique , Erasme exprime l’opinion très nette que le monde organique tout entier subit une transformation constante dans le sens de l’amélioration, du perfectionnement. Il estimait cette «conception du monde beaucoup plus digne du créateur de toutes choses » qu'aucune autre. Il cite comme preuve la disparition complète des formes organiques que nous trouvons chez les fossiles et, ce qui est plus intéressant encore, la présence d’organes rudimentaires dans les plantes et les animaux actuels. « Plusieurs animaux, dit-il, portent les traces de changements effectués sur leur corps, grâce auxquels ils ont pu s’adapter à de nouveaux moyens de se procurer la nourriture.»

Au cours du même ouvrage, il conjecture que les piquants et les épines des plantes, ainsi que leurs odeurs fortes et leurs poisons, sont des acquisitions par lesquelles elles, peuvent se défendre contre la voracité des insectes et des mammifères. Il va jusqu’à supposer que certaines orchidées prennent l'aspect de fleurs couvertes d’insectes pour éloigner les insectes réels.

Le lecteur voit que le grand-père avait déjà les idées essentielles qu’a soutenues plus tard son petit-fils et les appuyait des mêmes exemples. Mais ce n’est pas seulement une pure ressemblance de fait qu’il y a lieu de constater ici. Partout, en effet. Érasme Darwdn cherche la fin des modifications morphologiques ou organiques qu’il signale ; autrement dit, dans ses spéculations sur la nature, il se place

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toujours au point de vue téléologique. Or, nous avons fait remarquer plus haut qu'à cet égard encore Charles Darwin, dans les premiers temps, ne différait guère de son aïeul; lui aussi, eu toute circonstance, désignait le but pour lequel un animal ou une plante acquiert tel ou tel organe, ou simplement une particularité quelconque .

En Allemagne, il est vrai, les darwinistes se sont efforcés de prouver que les paroles de leur idole avaient été mal comprises, que, s'il parle du but des phénomènes, c'est uniquement pour donner plus de relief à l'expression de sa pensée fondamentale. Mais tout lecteur impartial des travaux de Darwin (et non seulement de son Origin of Species , mais même de plusieurs ouvrages postérieurs) se convaincra sans peine que, jusqu’à la fin de sa vie, il a conservé dans sa manière de penser une nuance de téléologisme. On peut affirmer d’ailleurs que la sélection sexuelle et naturelle n’a absolument aucune portée, si elle ne signifie pas que, chez les animaux et dans les plantes, certains appareils se sont développés à certaines fins.

Comme nous l'avons déjà dit, le grand-père de Darwin ne cachait nullement cette disposition d’esprit. Suivant lui, les oiseaux et les poissons ont d’ordinai're le dos plus foncé que le ventre afin d'échapper plus facilement aux ennemis qui se trouvent au-dessus d'eux ; ils prennent la couleur du milieu qui les entourent afin d'être moins visibles. Les animaux subissent des changements sous l’influence de trois impulsions: la faim, la tendance à la propagation de l'espèce, et enfin le sentiment de la conservation. La faim les pousse à chercher de nouveaux moyens de se nourrir, la tendance à la propagation de l’espèce fait que les mâles luttent entre eux pour la possession de la femelle, et le sentiment de la conservation détermine les modifications dans la couleur du corps. Le groin du porc s’est durci pour fouiller plus facilement dans la terre où l'animal cherche des racines et des insectes. L’éléphant a le nez allongé en trompe pour pouvoir coucher

les branches dont il convoite les fruits et boire de l’eau sans avoir besoin de fléchir les genoux. Les carnassiers ont reçu

des griffes pour déchirer leur proie. « Toutes les appropria-

tions de ce genre, dit Erasme Darwin, se sont développées dans le cours de plusieurs générations par suite de la propension des animaux à satisfaire leur besoin de manger, et elles se sont transmises comme un héritage à leurs descendants en s’améliorant toujours pour rendre des services plus complets. »

Il ne s’est pas expliqué moins catégoriquement sur l’im-

portance de la sélection sexuelle: <c Chez plusieurs animaux

existait le besoin de la possession exclusive d'une femelle ».

C’est pourquoi les mâles ont acquis des armes particulières

pour lutter entre eux. Erasme Darwin cite comme exemples les bois des cerfs et les éperons des coqs. « Le but final de cette lutte entre les mâles semble être que seul l’animal le plus fort et le plus adroit propage l’espèce, qui s’améliore par ce moyen. » «■

Dans son Temple de la Science , il parle tout aussi clairement, quoiqu en vers fort mauvais, de la lutte pour l'existence. « L’air, la terre, la mer, dit-il, ne sont, à y regarder de près, qu’un cimetière, un champ de bataille. La faim lutte, des flèches meurtrières volent dans l’abattoir universel, où tous les êtres se font la guerre.

Ainsi, nous trouvons déjà chez Érasme Darwin la doctrine évolutionniste présentée avec les mêmes arguments et construite sur les mêmes fondements que chez son petitfils. Appropriation des organes à certaines fins, sélection sexuelle, lutte pour l’existence, et par conséquent aussi sélection naturelle, transmission héréditaire des perfectionnements acquis, en un mot, tout ce qui fait le fond de la théorie évolutionniste se rencontre déjà, sinon quant aux expressions, du moins quant aux idées, dans les ouvrages en vers d'Érasme Darwin publiés à la fin du xvme siècle. Non seulement Darwin hérita de lui sa passion pour les

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recherches d'histoire naturelle, mais il trouva dans les écrits de son grand-père les idées fondamentales qui, par la suite, lui permirent de donner à son hypothèse transformiste le caractère d'une théorie achevée.

Chose digne de remarque, c'est seulement en 1880 à la veille du décès de Darwin, que, grâce au zoologiste allemand Ernst Krause, les services d'Erasme Darwin furent appréciés selon leur mérite. Son petit-fils n’a mentionné nulle part le nom de celui qui fut pourtant le véritable initiateur de sa théorie évolutionniste.

| 3. — Les conceptions de lamarck.

Lamarck, évidemment, 11e connaissait pas les tentatives de son prédécesseur anglais, lorsqu’il entreprit les travaux qui ont fait époque dans les annales de l'histoire naturelle au xixe siècle. C’est seulement avec la publication de ses ouvrages que la théorie de l’évolution est, pour ainsi dire, sortie des langes et, sans obtenir droit de cité dans la science, a du moins mérité d’attirer l’attention. C’est à partir de ce moment que l’influence du transformisme commence à se refléter sur les principales recherches en botanique, en zoologie et en géologie, qui remplissent la première moitié du siècle. Les adversaires passionnés de Lamarck sont euxmêmes forçés de s’occuper de ses vues, de les discuter. Du reste, si Lamarck eut des ennemis nombreux et acharnés, il compta aussi de zélés partisans. Parmi ces derniers, il faut placer en première ligne Geoffroy Saint-Hilaire qui, dès 1795, c’est-cà-dire avant l’apparition des premiers écrits de Lamarck, avait émis des opinions sur l’unité de conformation des espèces.

Penseur profond et des plus subtils, Lamarck n’était pourtant pas exempt d’idées préconçues. Dans sa Philosophie 1 oologique il développe rigoureusement et logiquement son système évolutionniste, sans reculer devant l’in-

suffisance des preuves scientifiques. Vivant presque dans la misère, aveugle, ne rencontrant dans le monde officiel qu'hostilité, il n’en poursuivit pas moins courageusememt ses recherches. Voici en quels termes Charles Darwin a reconnu ses mérites : « Il (Lamarck) rendit le premier un grand service en appelant l’attention sur la probabilité des changements continuels dans le monde organique comme dans le monde inorganique, changements qui résultent de lois naturelles et non d’une intervention surnaturelle. Lamarck fut amené à admettre la modification progressive des espèces, vu surtout la difficulté de distinguer le genre et l'espèce, prenant en considération la progression accomplie des formes dans certains groupes et se fondant sur l'analogie avec l’élevage domestique. Quant aux moyens par lesquels s'obtiennent les modifications, il les voyait en partie dans l’action directe des conditions physiques de la vie, en partie dans le croisement des formes existantes, et surtout dans l’influence de l’habitude, de l’exercice ou de l’inertie de certains organes. Il attribue à cette dernière cause toutes les appropriations éclatantes qu’on remarque dans la nature, telles, par exemple, le long cou de la girafe, qui lui permet d’atteindre sa nourriture sur les arbres. »

Effectivement, Lamarck estimait que les animaux s’étaient développés surtout par suite de l’effort fonctionnel qui, progressivement, les avait amenés à accroître et à élargir leurs aptitudes.

Tandis que le grand Cuvier, qui rendit à la géologie d'immenses services par ses travaux sur les fossiles, restait fidèle à la théorie des cataclysmes et des renaissances périodiques de la vie organique, Lamarck admettait, même pour la nature inorganique, la transformation graduelle de la croûte terrestre sous l’action de causes naturelles, A cet égard, il peut être considéré comme le précurseur de Charles Lyell, le rénovateur de la géologie. L’influence des idées de Lamarck sur cet illustre géologue fut si considé-

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râble qu'en 1831 Lyell soutenait l'ininterruption de la vie organique durant les modifications lentes de la croûte terrestre. « Beaucoup de géologues oublient, écrit Lyell, que, dans l’intervalle de temps compris entre Lamarck et l’apparition de VOrigin of Specics de Darwin, quelque chose avait déjà été publié par d’autres. Sans me rallier à la théorie de la transmutation de Lamarck, j’ai, dès 1831, défendu l'ininterruption de la vie organique... J’ai même soutenu que, maintenant encore, s’opère le développement successif des espèces; que comme l'a prouvé de Candolle, il se livre une lutte continuelle pour l’existence et que, dans cette lutte, certaines espèces se multiplient aux dépens des autres, que les unes font des progrès, tandis que les autres disparaissent. » Ajoutons que la théorie évolutionniste de Lamarck avait ce grand avantage sur celle de Darwin et de plusieurs de ses disciples que Lamarck, malgré certaines hésitations dans l'expression de ses pensées, était en réalité un finaliste convaincu. Dans la discussion de ses nombreuses observations il n’oublie presque jamais de prendre en considération le but immédiat ou lointain de phénomènes d évolution et de variation. Il ne le fait pas toujours avec la netteté d’une conviction bien établie; on voit qu'il hésite maintes fois devant des affirmations catégoriques parce qu’il craint de rencontrer des objections ou des contradictions du côté des savants obsédés à l'époque par la fameuse hypothèse de Laplace très en vogue, alors. Mais son bon sens, ou plutôt la précision de son esprit, très scientifique dans le fond, prend presque toujours le dessus et Lamarck a recours à la finalité pour expliquer les phénomènes de l’évolution.

C'est surtout grâce au maintien du principeMe la finalité dans l’analyse des phénomènes que la théorie de Lamarck s’est préservé de l'erreur d’une sélection naturelle sans création qui fut si funeste au darwinisme, en introduisant tant de fausses conceptions dans les études embryologiques.

Il faudra des dizaines d'années d’études laborieuses et de recherches fondamentales pour en débarrasser définitivement cette branche capitale de l'embryologie.

Ainsi, quand Darwin commença à s’sccuper d’histoire naturelle, la doctrine évolutionniste était déjà suffisamment répandue parmi les gens adonnés à l'étude de la nature. Nous n’avons cité que les hommes les plus éminents dans cette science, ceux qui jouissent d'une notoriété universelle. Mais combien, parmi les savants de moindre importance, s’étaient dès cette époque, prononcés catégoriquement, en faveur de l’évolution progressive des espèces ! Pour n’en citer qu’un exemple, le professeur d’Édimbourg, Edmond Grant, dont Charles Darwin fut l’élève, affirma nettement, dans un travail sur les éponges d’eau douce publié en 1826, que les espèces tiraient leur origine les unes des autres.

§ 4. — -La psychologie de Charles darwin

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