PAR HAECKEL
Nous n'avons eu affaire jusqu’ici, en fait de preuves de la prétendue loi biogénétique et de la généalogie humaine •dont elle est le fondement, qu’à des arguments de fortune, auxquels, on peut le dire, Haeckel recourt faute de mieux et sans s'illusionner beaucoup sur leur valeur. Il nous reste maintenant à parler d’un autre genre de démonstration, qui prend une importance capitale aux yeux des darwinistes fanatiques : les preuves tirées de la ressemblance qu'offrent entre elles les formes morphologiques des différents animaux.
Aux diverses phases de la vie embryonnaire, les fœtus de plusieurs mammifères présentent extérieurement des traits communs. Sous quelques rapports, le corps développé d’un homme rappelle, par sa structure, celui de certains singes. Bien plus, avec une imagination un peu complaisante, on peut découvrir une ressemblance lointaine entre les formes embryonnaires des animaux supérieurs et de certains animaux inférieurs développés Suivant Heckel, les ressemblances de ce genre prouvent incontestablement qu’il existe un lien de parenté entre tous ces animaux; par suite, les fœtus des animaux supérieurs doivent, dans la vie intra-utérine, parcourir toutes les formes intermédiaires de ces espèces. Ainsi, dans le sein maternel, le fœtus humain doit être tour à tour une monère, un amibe, une gastrula, un ver, un amphioxus, un poisson, pour se transformer ensuite en un singe sans queue et devenir enfin un homme.
Laissant de côté pour le moment la question de savoir
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jusqu'à quel point de telles ressemblances existent en réalité, nous ferons remarquer, quant au principe même du raisonnement, qu’on n’a nullement le droit de conclure, d’une ressemblance morphologique apparente, à la parenté réelle des formes correspondantes. Supposons qu’en effet l’œuf fécondé du lapin ou du chien soit en apparence si semblable à celui de l'homme que l’observation la plus attentive ne puisse les distinguer l’un de l’autre. Comme nous savons, d’autre part, que ces œufs dérivent d'organismes infiniment différents l’un de l’autre, et aboutissent à la formation d’espèces très différentes, nous ne sommes autorisés à tirer de la ressemblance apparente qu’une seule conclusion, à savoir que ladite ressemblance est purement extérieure et que nos méthodes dé observation sont insuffisantes pour découvrir les différences profondes qui sont déjà données dans l'œuf . Le professeur Gegenbaur, une des premières autorités en embryologie, a vainement essayé de faire comprendre à son ami Haeckel ces simples vérités.
Considérons que cet œuf, d’une dimension microscopique renferme déjà les éléments pour la future élaboration de tout l’organisme ; que plusieurs particularités du père et de la mère y sont déjà contenues à l’état latent, ou, pour mieux dire, que dans l’œuf se trouvent déjà toutes les conditions vitales en vertu desquelles plus tard, dans l’organisme développé, nous pourrons reconnaître certaines particularités des parents ; qu’en un mot, dans l’œuf sont déjà données toutesles conditions pour la vie future du nouvel organisme, au dedans et au dehors du sein maternel. En regard de ces considérations, il suffit de placer le peu que généralement nous voyons dans l'œuf pour conclure que nous sommes encore infiniment loin de pouvoir juger des ressemblances ou des différences réelles des germes d’après ce qui en est visible à l’œil nu ou avec le secours du microscope.
En conséquence, nous avons seulement le droit d'apprécier les ressemblances ou les différences qu’offre le résultat
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final du développement de l'œuf ; quant à l'œuf lui-mêmey nous en savons encore trop peu pour qu’il puisse être sérieusement question de comparaisons entre les divers animaux.
Prenons deux œufs fécondés d’une seule et même espèce, ou même provenant du même couple. Peut-on se figurer deux objets plus semblables l'un à l’autre en apparence? Pourtant, ils contiennent déjà tous les principes morphologiques des différences flagrantes par lesquelles se distingueront, extérieurement et intérieurement, les individus sortis de ces œufs.
Le fait est que la millionnième partie d'un œuf ou d'un fœtus a parfois la même importance que la centième partie d'un corps développé . Si, par exemple, à un certain degré de la vie embryonnaire, les tètes de deux fœtus diffèrent seulement par une protubérance du front insignifiante en apparence, et qu’en même temps nous sachions que, quand ces fœtus auront atteint leur plein développement, une de ces têtes aura l’aspect d’une tête humaine, et l’autre d’une tète de lapin, — cela prouve on ne peut mieux que la petite protubérance du fœtus avait une importance capitale. Mais, de cette différence, insignifiante en apparence , il est complètement faux de conclure à l’indentité des têtes chez l’homme et chez le lapin à certains stades du développement.
En un mot, si les œufs et les fœtus de tous les animaux étaient tellement semblables les uns aux autres qu’il fût impossible, nonobstant l'observation la plus minutieuse, d’y découvrir aucune différence, si même ces ressemblances persistaient durant plusieurs stades du développement, il en faudrait seulement conclure que nos moyens d’observation nous renseignent très imparfaitement sur l’importance des formes embryonnaires. La différence infinie des résultats définitifs prouve incontestablement qu'il existe des différences non moins considérables dans les principes premiers des organismes .
D'ailleurs, dans cette question, Haeckel se place à un point
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de vue absolument faux. En cherchant, coûte que coûte, à découvrir des analogies entre les fœtus des différents animaux, il s'imagime qu’il facilite considérablement par là l’intelligence du développement organique. Et pourtant, il est clair que si l’on parvenait effectivement à démontrer la complète indentité des différents fœtus, nous nous heurterions au mystère le plus inpénétrable de la création. Pourrait-il, en effet, y avoir rien de plus extraordinaire que ce fait : deux fœtus, tout pareils, aboutissant l’un à l’amphioxus, l'autre à l’homme ?
Mais la vérité est que ces ressemblances n'existent nullement. Chaque fois que Haeckel s’efforce de les signaler, il est facile de voir que c’est en violentant les faits.
Citons d’abord un exemple de la légèreté extraordinaire avec laquelle, de la ressemblance la plus lointaine, notre auteur conclut aussitôt à la parenté des formes animales différentes. Après avoir exposé le fond de sa loi biogénétique, il dit : « De cette circonstance que l’œuf humain est une simple cellule, nous pouvons immédiatement tirer la conclusion que, dans les temps les plus anciens, l’ancêtre du genre humain a été une forme monocellulaire, semblable à l’amibe. De même aussi, de ce fait que le fœtus humain se compose primitivement de deux feuillets germinatifs, on peut immédiatement tirer la conclusion certaine que, parmi ses ancêtres, a figuré la gastrula bifoliée. La forme embryonnaire postérieure dénote positivement des ancêtres ayant l’aspect de vers, parents des ascidies actuelles. Quels animaux ont rempli l’intervalle entre l’amibe monocellulaire et la gastrula, entre la gastrula et l'ascidie? C’est ce qu’on ne peut déterminer qu'indirectement et avec une exactitude approximative, à l’aide de l’anatomie comparée et de l’ontologie. »
Ainsi, de ce que l’œuf de l’homme consiste en une cellule, ou de ce que le fœtus, à un certain stade de son développement, se compose de deux feuillets, Haeckel se croit
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en droit de conclure positivement et immédiatement que l'amibe et l’hypotétique gastrula ont été nos ancêtres! Ses conclusions sur les autres formes imaginaires d’animaux, introduites dans notre généalogie, pour n’être qu’ indirectes, n’en sont pas moins fantaisistes.
En effet, objectera-t-on, de ce que l’homme, pour arriver à l'âge de quatre-vingts ans, doit nécessairement avoir eu d’abord, un, deux, trois, quatre, cinq ans, etc., s’ensuit-il que touslesanimaux qui ne vivent qu’un, deux, trois, quatre, cinq ans, soient ses ancêtres? La « conclusion immédiate » de Haeckel n’est pas mieux fondée que celle-là. A supposer même que la théorie de l'évolution fût vraie en principe, il ne serait pas permis d’en tirer des conséquences aussi absurdes. De la forme monocellulaire de l’œuf, nous n’avons nullement le droit de conclure que nos ancêtres ont dû absolument être des animaux monocellulaires, et, encore moins, de considérer une pareille conclusion comme une confirmation éclatante de la doctrine évolutionniste ellemême.
On voit combien est fragile la base sur laquelle repose le système de Haeckel. Toute sa généalogie n’a d’autre fondement rationnel que celui-ci : d’une ressemblance morphologique superficielle, il conclut à la parenté des différentes formes et à leur dérivation les unes des autres. En examinant ensuite les faits sur lesquels il s'appuie, on se convaincra facilement que cette soi-disant ressemblance n’existe même pas en réalité.
Commençons par le Bathybius, la prétendue souche de tout le règne végétal et animal. Cette masse informe et mucilagineuse, qui se trouve au fond de la mer, est, suivant Haeckel, le premier corps organique formé par génération spontanée. Des parcellesdétachées du Bathybius ont produit les monères qui, le lecteur se le rappelle, sont données pour la forme ancestrale primitive de l’homme. Voici, d’après Haeckel, l’histoire du Bathybius : « Quand, pour la pre-
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mière fois, les corps vivants sont apparus sur notre planète, jusqu’alors inanimée, tout d’abord a dû se former chimiquement, aux dépens des composés carbonés inorganiques, cette substance très complexe, contenant à la fois de l'azote et du carbone, que nous appelons protaplasme ou mucilage primitif. Au fond de la mer, à d’énormes profondeurs, vit encore de nos jours un plasme homogène et informe, aussi simple que possible : c’est le Bathybius. Nous donnons le nom de monère à chacune des particules individuelles de cette masse amorphe. Les plus anciennes monères sont nées par génération spontanée dans la mer, de même que les cristaux salins naissent dans les eaux-mères (p. 400). »
Comme on le voit, ce Bathybius, qui joue un rôle si important dans notre généalogie, est effectivement une création très remarquable. Par malheur, à l'instar du fameux cheval de Roland, qui possédait aussi toutes les vertus possibles, le Bathybius a un défaut capital : il n’existe pas! Les observations, faites depuis par les naturalistes à bord du Challenger , ont incontestablement prouvé que le Bathybius de Haeckel n'est autre chose qu’un dépôt de gypse, se formant dans l’eau de mer sous l’influence de l’alcool. Le pauvre Bathybius est par conséquent un simple produit inorganique, et il commettait tout bonnement une usurpation de titre quand il prétendait être l’ancêtre premier de tout le règne organique. Karl Vogt l’a nommé avec une justesse parfaite : Suif as Calcis Haecheli.
Non moins décevante est la comparaison instituée entre l’œuf et l’amibe. De ce rapprochement, auquel notre auteur consacre une leçon entière, il tire la preuve fondamentale que tous les organismes animaux descendent des amibes. Après avoir décrit les principales propriétés de ces organismes monocellulaires, qui sont capables de changer de place, qui allongent leurs appendices afin de saisir la nourriture, etc., Haeckel entreprend de démontrer pour quelle raison l’amibe doit être considéré comme notre ancêtre.
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«Chez nombre d’animaux inférieurs, dit-il, l’ovule reste à l’état primitif de cellule nue jusqu’au moment de la fécondation ; on n’y voit pas trace d’enveloppe, et il est souvent très difficile de le distinguer d’un amibe. » Des ovules semblables, selon Haeckel, se trouvent chez les éponges1 et les méduses. « Si donc, continue-t-il, nous regardons l’amibe comme l’organisme monocellulaire le plus capable de nous donneruneidée approximative desantiquesformes monocellulaires, qui ont été les ancêtres communs de tous les organismes polycellulaires, nous ne faisons pas une hypothèse hardie, nous nous bornons à tirer des faits une conclusion tout à fait légitime. L’amibe nu a un caractère plus indifférent et plus immédiat que toutes les autres cellules. Il faut encore ajouter que des recherches récentes ont fait découvrir des formations amibiformes dans le corps adulte de tous les animaux polycellulaires. On en trouve, par exemple, dans le sang de l’homme, à côté des globules rouges ; on les y a nommés globules blancs. Il en existe aussi chez beaucoup d’autres vertébrés (p. 1 1 8) . »
En d’autres termes, de ce que les ovules (ou les parasites) des éponges et des méduses « se distinguent difficilement des amibes », Haeckel tire la « conclusion légitime » que l’amibe est l’ancêtre de l’homme et de tous les organismes animaux! Et il voit la confirmation de sa « légitime conclusion » dans ce fait que le sang de l’homme et des animaux vertébrés contient des millions de globules blancs, aptes à produire des mouvements amibimiformes. Pourtant, il est clair que, si de ce dernier fait on peut, d’une façon générale, tirer des conclusions se rapportant à la question présente, la première doit être que les ovules de ces animaux n’ont rien de commun avec les amibes. Autrement, il faudrait admettre que le sang de l’homme, chez un individu mâle, renferme des millions d’œufs : le processus compliqué de
x. D’autres naturalistes regardent ces cellules, non comme des ovules de l'éponge, mais comme des parasites qui vivent sur elle.
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la préparation des œufs dans l’ovaire, ainsi que la femme elle-même, deviendrait inutile pour la conservation de l’espèce.
Puis, se fondant encore sur une ressemblance chimérique, Haeckel rabaisse l’œuf fécondé au rang de monère. Notons ici au passage une contradiction curieuse : la monère, comme organisme, est au-dessous de l’amibe et le précède dans la généalogie de l’homme; cependant la monère est identifiée par Haeckel à l’œuf fécondé, et l’amibe à l’œuf non fécondé. Il se trouve donc, de parla loi biogénétique, ou que l'ancêtre (la monère) est apparu après le descendant (l’amibe), ou que, dans le développement de l’œuf, l’état fécondé précède l'état de non fécondation !
Quoi qu’il en soit, l’œuf fécondé doit, suivant Haeckel, ressembler à un informe petit fragment de protoplasme, à une monère; faute de quoi, la monère ne peut avoir l’honneur d’être la souche de notre espèce.
Les premiers processus qui s’opèrent dans l’œuf mûr après la fécondation sont, comme l'on sait, la disparition de la vésicule germinative et la segmentation du jaune. Cette segmentation consiste dans la division du jaune en deux parties, dont chacune se scinde en deux autres, et ainsi de suite. Un seul jaune se subdivise de la sorte en une multitude de globules qui se composent d’un protoplasme granuleux et qui ont une petite tache germinative, dite noyau.
L’œuf a donc une structure assez complexe, et ne peut à coup sûr être comparé à la monère. Mais, pour Haeckel, il n’y a rien d'impossible. Tout d'abord, il propose d’appeler cytode ( Stamm^elle ) l’œuf avec un noyau avant la segmentation du jaune, et de donner au noyau même le nom de cytococus ( Stammkern ). La proposition est inoffensive et, pour faire plaisir à Haeckel, on peut admettre ces dénominations barbares. Mais, sans aucune preuve, et à l’encontre de toutes les observations, il affirme qu'avant de passer à l’état de
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cytode l’œuf fécondé, privé de la vésicule germinative, reste quelque temps encore sans noyau! A ce stade (qui n’existe pas), Haeckel appelle l’œuf monécüle. Ensuite, frappé de l’extraordinaire analogie qui existe entre les noms de monécule etde monère , et décidé à nousconvaincre définitivement, il met sous nos yeux, à la page 146, la représentation de cette monécüle (fig. 19), et, à la page suivante, une figure de la monère (fig. 20). Où a-t-il pris sa représentation de la monécule? Il a bien soin de ne pas nous le dire et se contente d’assurer que c’est la molécule d’un lapin. Au fond, ce dessin représente un œuf fécondé ordinaire avec ses enveloppes, mais dans le jaune on a omis le noyau.
Même sous cet aspect, la monécüle ne ressemble en rien à la monère. Le lecteur qui n’a pas sous la main Y Anthropogénie de Haeckel pourra s'en faire une idée s'il compare un disque découpé dans une orange avec une portion analogue de quelque pomme de terre difforme.
Après avoir inventé cette ressemblance frappante entre l’œuffécondé et la monère, Haeckel s'écrie : « A notre avis, c’est un fait du plus haut intérêt que l'homme (la figure inventée de la monécüle appartient, suivant Haeckel luimême, h un lapin !), comme tout autre animal, présente, au premier stade de son existence individuelle, une sphère de protoplasme privé de noyau, un véritable cytode, un corps homogène, n’ayant ni structure, ni parties constitutives. »
« Dans cet état de monécüle, le corps de l’animal et celui de l’homme ont la forme la plus simple qu’en général nous puissions nous représenter. Les plus simples des organismes que nous connaissions et même que nous puissions connaître sont les monères... Ces monères sont extrêmement intéressantes, car elles marquent sûrement le début de la vie à la surface de notre globe... »
Suivez bien le raisonnement : L’œuf fécondé a « la forme la plus simple que nous puissions nous représenter » ; or, la monère est « l’organisme le plus simple que nous puis-
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sions connaître » ; donc la monère est la souche de notre espèce. Cette logique rappelle involontairement la boutade lancée aux sophistes par le célèbre mathématicien Bernouilli : « Les ânes ont des oreilles, vous avez des oreilles, donc vous êtes des ânes! »
Convaincu par son argumentation fallacieuse, Haeckel continue : « Nous ne devons plus trouver étrange que l’enfant, formé de Stamm^elle , possède les particularités individuelles du père et de la mère. » Haeckel simplifie en paroles, comme on le voit, les phénomènes les plus complexes et les plus obscurs du monde organique. Ce qui apparaît encore aux autres naturalistes comme un mystère impénétrable est très facile à comprendre pour lui. L’acte même de la fécondation est « fort simple et n’a rien de mystérieux; il consiste dans la rencontre de deux cellules différentes et dans la fusion de ces cellules ».
Notre auteur abuse vraiment de ce sophisme de langage, ■qui prétend expliquer un fait par un changement de mots. Après avoir, tant bien que mal, décrit le sillonnement de l’œuf, il termine en disant : « Les lignes de séparation des cellules qui se forment par suite du partage de l’œuf ressemblent à des sillons ; c’est pouquoi toute cette opération a été appelée sillonnement. En réalité, ce prétendu sillonnement ;, que l’on considérait autrefois comme un phénomène des plus extraordinaires, n’est autre chose que la bipartition souvent répétée des cellules. »
Le lecteur peu au courant de la question pourrait inférer de ce passage que Haeckel est parvenu à donner l’explication d’un phénomène énigmatique en le ramenant à une opération parfaitement compréhensible. En réalité, lescauses intimes de la bipartition des cellules sont aussi peu connues que celles du sillonnement de l’œuf. Le remplacement d’un mot par un autre ne contribue en rien à rendre plus claire l’opération même.
Mais revenons au fond de la question. Les exemples pré-
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•cédents ont déjà suffisamment montré combien sont fantaisistes les rapprochements institués par Haeckel entre les premières formes de la vie embryonnaire et les formes des animaux inférieurs. En fait , il ri existe pas de ressemblance, même lointaine, entre ces formes.
Nous devrions maintenant poursuivre l’examen parallèle des formes embryonnaires et des types correspondants de la généalogie dont on veut nous doter. Mais, hélas! nous rencontrons ici un obstacle insurmontable : comme presque tous nos prétendus aïeux s’en sont allés dans l’éternité bien avant l’invention de la photographie et n’ont pas songé à nous laisser des portraits de famille, nous ne pouvons pas vérifier jusqu’à quel point sont justes les comparaisons de Haeckel. Celui-ci, il est vrai, pour parer à cette petite difficulté, nous donne les figures de nos ancêtres en prenant pour modèles les formes embryonnaires ! Après quoi, lui-même est saisi de l’extraordinaire ressemblance que nos ancêtres ainsi figurés présentent avec les formes du fœtus, et il voit dans cette similitude la confirmation la plus éclatante de sa loi biogénétique ! Au fond, le procédé de Haeckel revient au suivant: Nous désirons, je suppose, avoir le portrait d’un de nos aïeux qui vivait, par exemple, au x° siècle, et, présumant qu’il devait nous ressembler, nous nous faisons peindre dans le costume du xe siècle. Quand l’artiste a terminé son œuvre, noustrouvons si frappante la ressemblance de notre aïeul avec nous que nous nous faisons illusion sur l’authenticité du portrait : nous ne doutons plus qu’il soit réellement celui d'un de nos ancêtres et que les ressemblances de famille puissent se transmettre à travers dix siècles ! Bien plus, ayant demandé à l’artiste de nous peindre en costume de roi, nous inférons de la ressemblance du portrait avec nous cette conséquence que nous descendons réellement d’une famille royale !
Au fond, les conclusions de Haeckel sont encore plus fantaisistes. Nous, dumoins, nous pouvonsêtre sûrsquenous
Du Cyon.
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avons eu un ancêtre humain quelconque au xe siècle. Mais la gastrula, les planéades, les protamniotes, etc., où les prendre? Tous ces prétendus aïeux de l’homme n’ont laissé après eux aucune trace, quoique nous ayons pu trouver jusqu’à présent bien des restes fossiles d’espèces datant des mêmes époques. Haeckel n'est pas embarrassé pour si peu : « Si ces animaux n’ont pas laissé de traces, c'est parce qu’ils se composaient d’une masse molle. » Et pourquoi les corps mous ne peuvent-ils laisser ni traces, ni empreintes? Karl Vogt notamment fait remarquer que nous avons des spécimens de fossiles appartenant à des animaux mous, les astéries par exemple.
Voici enfin une série défaits qui montrera on ne peut plus clairement quelle confiance méritent ces comparaisons entre les formes embryonnaires et les formes animales, dont il ne subsiste aucun vestige. La théorie de Haeckel exige que les fœtus des différents animaux vertébrés, à un certain moment de la vie embryonnaire, offrent entre eux une ressemblance complète. C’est une nécessité absolue, en effet, s’ils descendent tous d’un commun type vertébré et si la loi biogénétique est exacte. Sentant très bien cette nécessité, Haeckel, dans la première édition de son Histoire de la création , met en regard (p. 242) trois figures qui sont censées représenter l’œuf de l’homme, celui du singe et celui du chien, tous trois, cent fois plus grands que nature ; plus loin (p. 248), il donne encore trois dessins, grossis dans la même proportion, et représentant les fœtus du chien, de la poule et de la tortue.
Il serait difficile en effet d’imaginer une ressemblance plus frappante que celle qui existe entre les diverses figures de chaque groupe. C’est au point que toutes les dimensions des sujets, uniformément grossis , sont absolument égales entre elles : la tortue et le chien, à certains stades de la vie embryonnaire, nous apparaissent exactement de la même grandeur. Une égalité pareille, chez des fœtus d’un seul et
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même animal, serait déjà assez étrange ; chez des animaux si divers, elle est positivement merveilleuse et devrait être une des plus éclatantes confirmations de la théorie haeckélienne. Mais cette fois le miracle s'explique d'une façon très simple : Haeckel s'est permis de faire servir trois fois le même cliché , en mettant sous chaque figure le nom d'un a ni m al d ifféren t !
« La concordance des deux séries de figures, dit His, est parfaite, et il est difficile de se représenter quelque chose de plus convaincant que cette complète identité de formes chez des êtres différents. Cette concordance semble même s'étendre à des détails secondaires ; là où les noyaux sont un peu plus gros dans l’œuf du chien, il en est de même dans les œufs de l’homme et du singe ; si, dans un œuf, la zone est quelque part un peu plus claire, elle l’est aussi dans les deux autres, au même endroit. Les fœtus du chien, de la poule et de la tortue ont chacun dix vertèbres primitives de chaque côté et, chez tous, la première vertèbre du côté droit est un peu plus arrondie, tandis que la neuvième est un peu plus étroite. On doit considérer comme un hasard extraordinairement heureux pour la science que Haeckel ait rencontré trois fœtus si conformes les uns aux autres et qu’il ait de la sorte trouvé un fait si concluant à l’appui de ses démonstrations. La concordance apparait plus remarquable encore quand on étudie avec soin les figures. L’identité absolue ne se limite pas aux œufs d'un groupe et aux fœtus de l'autre ; elle s’étend aussi à la place et à la forme des lettres qui servent à désigner les différentes parties, elle se retrouve jusque dans le nombre et la longueur des petits traits qui relient ces lettres aux figures. En d’autres termes : Haechel nous a donne trois clichés du même dessin , sous trois dénominations différentes l. » Un pareil procédé méritait d’être sévèrement blâmé comme contraire à l’honnêteté