Revue scientifique, 1877, n
ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME
les animaux fossiles, occupe dans les sciences naturelles une place particulière. Les restes plus ou moins heureusement conservés des espèces éteintes, qu’on découvre en fouillant les différentes couches de la croûte terrestre, peuvent à coup sûr fournir de précieuses indications sur la structure de ces plantes et de ces animaux disparus. Ce sont des matériaux susceptibles d’acquérir une grande importance quand ils sont mis en œuvre par un homme profondément versé dans l'anatomie comparée. Il suffit de se rappeler les cas où, avec quelques petits os recueillis, on a reconstitué le squelette entier d’un animal fossile (Cuvier et autres).
Mais il ne faut attribuer qu'une valeur très relative aux conclusions ultérieures déduites de semblables trouvailles et concernant l’ancienneté des fossiles, la détermination précise de l'époque géologique où se sont montrés tout d'abord ces animaux, de leur genre de vie, des particularités de la nature qui les entourait, etc. De telles conjectures sont plus ou moins vraisemblables suivant la richesse des matériaux sur lesquels on les appuie, suivant aussi l’intelligence et l’esprit scientifique du naturaliste qui utilise ces éléments d’information. Sous ce rapport, les végétaux et animaux fossiles peuvent être comparés aux documents archéologiques dont se sert l’historien pour étudier une époque quelconque.
Malheureusement, les paléontologistes sont trop souvent
portésà compenser la pauvreté des pièces dont ils disposent
par la richesse des conclusions qu'ils en tirent. Quelques
fragments d'os, trouvés dans des cavernes d’Ecosse ou de Suisse, à côté de certains instruments primitifs en pierre, suffisent pour leur faireadmettre que ces cavernes servaient de salles de festin à nos ancêtres. Ont-ils cru remarquer des traces de dents sur les ossements, ils en infèrent volontiers que nos aïeux étaient anthropophages. Peu s’en faut qu’ils ne reconstituent le menu même de leurs banquets et n’assurent qu’on y mangeait surtout la moelle des os humains.
Que penser du naturaliste qui, pour appuyer des conclu-
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sions problématiques tirées de la paléontologie, s'arroge le droit d’user des mêmes libertés avec d’autres sciences, comme l'anatomie comparée et l’embryologie, dont l’exactitude n’admet pas une pareille élasticité d’interprétation? « On commet une erreur énorme, dit Haeckel danssa préface (p. xxiv), si l’on veut considérer et étudier telle ou telle science naturelle historique comme une science exacte » ; et il ajoute dans le même passage que l'embryologie est «au fond une science naturelle historique ». N’est-ce pass’autoriser par avance à en prendre à son aise avec les faits de l’embryologie, toutes les fois que leur précision viendra démentir ses romans anthropogéniques?
Il est faux en effet de considérer l’embryologie comme une science historique. L’embryologiste prend un germe fécondé et, à l’aide des méthodes rigoureuses d’observation, il en suit pas à pas l’évolution progressive. D’un grand nombre d'observations, il induit certaines règles du développement, qu’il peut vérifier à son gré, soit dans les mêmes conditions, soit dans des conditions modifiées. Rien de semblable, évidemment, n'est possible à l'histoire, dont les règles ou les lois offrent toujours le caractère de vues subjectives.
Dans tous les vcdumineux ouvrages de Haeckel, on chercherait en vain une page où l'auteur essaie de donner des preuves quelconques qui permettraient d’attribuer quelque vraisemblance à sa prétendue loi biogénétique. Partout il la prend pour axiome, et tous ses efforts ne tendent qu’à faire plier les données de l’embryologie et de l’anatomie comparée aux exigence de cette loi imaginaire. Presque à chaque chapitre de son Anthropogénie , Haeckel se trouve mis en demeure de -fournir des explications à l’appui de sa proposition fondamentale ; mais, chaque fois qu’il semble sur le point de répondre, il se dérobe brusquement par une échappatoire.
Ici, il suppose quela théorie de l’évolution est incontesta-
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blement prouvée par voie d'induction, et il présente sa loi biogénétique comme un corollaire obligé du transformisme. Là, au contraire, de l’exactitude de sa loi il conclut à la justesse de la théorie darwinienne. Parfois même, il appuie son exposé sur de simples analogies : tantôt la loi biogénétique rappelle d'une façon extraordinaire quelque chimé-
rique loi de formation des Etats ; tantôt c’est d’une comparaison avec certains alphabets que découle à ses yeux la certitude de sa généalogie.
Il en est de même de la théorieévolutionniste engénéral, dont les preuves, souvent promises et toujours éludées, sont attendues en vain par le lecteur. Haeckel finit pourtant par mettre en avant un argument admirable, après lequel tout autre pourra paraître superflu.
«Tout récemment, écrit-il, la grande question théorique de l’espèce, qui est la pierre angulaire de toutes les polémiques sur la théorie de la descendance, a été définitivement résolue. Depuis plus d’un demi-siècle, cette question avait été abordée à tous les points de vue, sans aucun résultat satisfaisant. Pendant ce laps de temps, des milliers de zoologistes et de botanistes se sont occupés chaque jour à classer et à décrire systématiquement les espèces, sans parvenir à se faire de l'espèce une idée précise. Des centaines de milliers d’espèces animales et végétales ont été décrites. Mais enfin, depuis qu’en 1873 est descendu dans la tombe le dernier représentant spirituel de la théorie de la fixité des espèces et de la création surnaturelle, Louis Agassiz, le dogme de la fixité des espèces et de la création surnaturelle est ruiné (ces mots sont soulignés dans l'original), et l’opinion contraire, qui fait descendre d’ancêtres communs les différentes espèces, ne rencontre plus de difficultés (pp. 93-94). »
Après cela il faut tirer l’échelle ! La doctrine de la fixité des espèces a vécu parce que le « spirituel » Agassiz est mort ! Seulement, de quel droit Haeckel appelle-t-il Agassiz le dernier représentant de la fixité des espèces? Pour qui donc
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•compte-t-il Karl Ernst von Baer, qui vivait encore lorsque parut Y Anthropogénie, et Quatrefages, et Milne-Edwards, et Claude Bernard, et cent autres illustres adversaires de la théorie évolutionniste?
| 5. — Les falsifications de la nature