‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 53 sur 125 · His. Op. cit., p · texte numérisé non relu

His. Op. cit., p

LA LUTTE DE LA SCIENCE

l’amphioxus, dont la prétendue parenté avec les vertébrés constitue la pierre angulaire du système haeckélien. D’après notre auteur, en effet, c’est entre l’amphioxus, du côté des vertébrés, et l’ascidie, du côté des invertébrés, qu’existerait la seule transition possible entre les deux grandes divisions zoologiques, « le seul pont capable de les relier ». Le débat sur cette question fut poursuivi de part et d’autre avec un acharnement dont il n'y avait pas eu encore d’exemple dans une science aussi paisible que la zoologie. Particularité caractéristique à noter : Haeckel n’avait jamais fait lui-même aucune observation sur le développement de l’amphioxus et s'appuyait uniquement, dans sa polémique, sur les remarquables travaux de Kowalewsky, dont il reproduisait les dessins tout en les modifiant avec son sans-gêne accoutumé. Par contre, le professeur Semper, son principal antagoniste, avait fait à ce sujet les recherches personnelles les plus minutieuses. Dans de pareilles conditions, la victoire ne pouvait être douteuse. Aujourd’hui, l’impossibilité de rattacher l’amphioxus à l’ascidie demeure hors de tout conteste. L’amphioxus, que Haeckel voudrait à toutes forces avoir pour ancêtre, afin de remonter ainsi à l’illustre famille des ascidies, reste donc jusqu'à nouvel ordre un orphelin sans postérité.

Pour quiconque, d’ailleurs, désire se faire une idée de la solidité du « seul pont capable de relier les deux grandes divisions zoologiques », il est instructif de comparer entre elles les diverses colonnes du dixième tableau de Haeckel.

Dans la seconde colonne sont dénombrés tous les caractères anatomiques de l’amphioxus; la troisième et la quatrième renferment ceux du poisson et de l’homme. Or, sur les vingt organes cités comme appartenant à ces derniers, quatorze font totalement défaut à l’amphioxus, et, parmi eux : le crâne, le cerveau, le cœur, les reins, la colonne vertébrale, les mâchoires, les extrémités, la rate, etc. Les six attributs restant diffèrent entièrement chez l’amphioxus et

ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME

ses prétendus descendants. Ainsi, par exemple, le poissonet l’homme ont le sang rouge, l’amphioxus l’a incolore ; chez ce dernier, l’épithélium du canal intestinal est cilié, chez les premiers il ne l'est pas. etc. Haeckel attribue à son favori des yeux« rudimentaires », quoique, en mettant les choses au mieux, on ne puisse parler ici que d'un seul œil, Mais, en réalité, l'amphioxus n’a pas d'yeux du tout, et ce à quoi notre auteur donne ce nom n’est autre chose qu'une accumulation de pigment noir, sans aucun rapport avec l’organe de la vue. En somme, la ressemblance n’existe que dans la disposition de l'organe respiratoire ; pour tout le reste, ces animaux présentent des différences essentielles.

Vouloir nous faire accepter un système aussi incohérent comme le dernier mot de la science historico-naturelle, c’est vraiment pousser l’audace du paradoxe un peu loin.

Karl Vogt a dit quelque part qu’après avoir lu Haeckel pendant un certain temps il éprouvait le besoin irrésistible de prendre, sur un rayon poudreux de sa bibliothèque, la Logique de Stuart Mill et d’en lire un chapitre. Le fait est qu’il n’y a pas de meilleur antidote contre Y Anthropogénie qu'un manuel de logique.

| 6. — L’état actuel du problème de la descendance de l’homme. Conclusion générale.

« L’idée que le genre humain descend d'une espècesimienne quelconque est certainement la plus folle qui fut émise par un homme sur l’histoire des hommes. Elle mérite de passer à la postérité dans une nouvelle édition du Mémorial des bêtises humaines. Jamais aucune preuve de cette idée baroque ne pourra être donnée à l’aide des découvertes fossiles L » Un siècle s'est écoulé depuis que la paléon-

1. Fraas, dont nous citons les paroles, a consacré sa longue vie àl'étude des animaux fossiles. La citation est empruntée à K. E. von Baer„ « Ueber Darwin’s Lehre », dans Reden, etc., 1886, 20 édition, p. 413.

LA LUTTE DE LA SCIENCE

tologie a été créée par le génie de Cuvier, et ces paroles de Fraas sont tous les jours justifiées par les observations des savants et par les découvertes fossiles.

Dans son grand discours de 1878, que nous avons eu l'occasion de citer précédemment, le plus haut représentant, de l’anthropologie en Allemagne, l’illustre Virchow, soumettait à une critique impitoyable la doctrine qui assigne à notre espèce une origine simienne. Il affirmait sur ce point l’entière conformité de ses vues avec celles du célèbre anthropologiste de Quatrefages, exposées dans l 'Espèce humaine, en 1877.

« Je dois déclarer, ajoutait-il, que tous les progrès positifs, accomplis dans le domaine de. l'anthropologie préhistorique rendent de plus en plus improbable la prétendue parenté de l'homme avec le singe... En étudiant l'homme fossile de l’époque quaternaire, qui devrait le plus nous rapprocher de notre ancêtre, nous trouvons un homme absolument pareil à nous. Le crâne de tous les hommes fossiles démontre incontestablement qu’ils formaient une société très respectable. La grandeur de la tête est telle que beaucoup de nos contemporains s'estimeraient heureux d'en avoir une semblable... Et même si nouscomparonsl’ensemble des hommes fossiles que nous connaissons jusqu'ici avec ce que nous voyons de nos jours, nous pouvons affirmer hardiment que les individus peu développés sont beaucoup plus nombreux relativement parmi les hommesactuels que parmi ces fossiles. Je n’ose supposer que, dans nos découvertes, nous ayons rencontré exclusivement les génies de l'époque quaternaire. Ordinairement, de l'organisation d'un fossile on infère celle de la majorité de ses congénères vivant à la même époque. . . Quoi qu’il en soit, je dois dire qu'on n'a pas trouvé un seul crâne de singe qui se rapprochât réellement du crâne humain... Entre les hommes et les singes, il existe encore une ligne de démarcation tranchée. Non seulement nous ne pouvons pas enseigner , mais nous ne pouvons même pas

4io

ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME

considérer comme un fait scientifique que l'homme descend du singe ou de quelque autre animal. »

Les découvertes récentes de la Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, et du Moustiers, en Dordogne, viennent d’apporter une confirmation nouvelle à ce témoignage. Il n’est pas douteux que les restes fossiles trouvés par trois paléontologistes, les abbés I. et A. Bouyssonié et L. Bardon, dans les fouilles d’une grotte en Corrèze, appartenaient bien à un homme de l'époque quaternaire moyenne. L’étude de ces restes, faite par M. Boule, montre que le crâne présente tous les caractères des boîtes crâniennes de Neanderthal et de Spy, qui datent de la même époque. N'oublions pas à ce propos que les anthropologistes compétents étaient d’accord pour affirmer que le crâne de Neanderthal, malgré quelques traits rappelant l’espèce simienne, provient certainement d'une tête humaine. Mais, tandis que de Quatrefages le rapportait à un type de race d'hommes inférieurs, Virchow et Karl Vogt étaient plutôt d’avis qu’il s’agissait de la tête d'un monstre ou d’un idiot.

Dans sa communication à l’Académie des sciences, M. Boule écrit, il est vrai : « Le crâne de la Chapelle-aux-Saints, ainsi que celui de Neanderthal et de Spy, représente un type inférieur, se rapprochant morphologiquement plus des singes anthropoïdes qu’aucun autre groupe humain ; il pourrait se placer entre le Pithécanthrope de Java et les races actuelles les plus inférieures, ce qui, je me hâte de le dire, n’implique pas dans mon esprit l’existence de liens génétiques directs1. » Mais, des renseignements complémentaires communiqués ensuite à l'Académie par MM. I. et A. Bouyssonié et L. Bardon2, il résulte clairement que ce sont bien les restes d’un homme, qui ne pouvait avoir aucun lien génétique, ni direct , ni indirect , avec les singes.

Plus caractéristique encore à ce point de vue est l’homme

1. Comptes rendus de l' Académie des sciences, du 14 décembre 1908.

Page 1