‹ Dieu et science; essais de psychologie des sciences. Avec deux planches hors textes et le port. de l'auteurChapitre 6 sur 125 · Julius Baumajm. Anti-Kant ; Gotha · texte numérisé non relu

Julius Baumajm. Anti-Kant ; Gotha

2. Du même : « Von Cyon's neuere Grundlegung der Mathematik. » Annalen der N atur philosophie v. Ostwald. Vol. VII ; 1908.

INTRODUCTION

sive dans la solution des problèmes les plus ardus de la pensée humaine, Kant porta en même temps un coup fatal à la religion. « Dans l’intérêt de la morale ( der Gesittung) et de la religion, je sacrifierais, par exception, ma passion pour la vérité », déclarait Kant h Par ces paroles mêmes il créa une opposition entre sa philosophie et la religion révélée , mise ainsi en contradiction avec la vérité.

En outre, Kant, par ses innombrables et contradictoires définitions des mots, Dieu, religion, par ses raisonnements entortillés, ses arguties volontairement obscures, destinées à justifier ses définitions, il dérobait au spiritualisme contemporain ses plus solides assises. Privée de ses deux bases, Dieu et la science, la philosophie du xixe siècle s’est débattue en vain parmi les ruines des systèmes érigés, pendant des milliers d’années, parles esprits les plus élevésde tous les peuples.

C’est en vain que Kant essaya ensuite de préserver de son œuvre destructrice la morale, en débaptisant les commandements de la Bible par la formule barbare de l’impératif catégorique2. Le jargon abstrus, prolixe et stérile, dans lequel il emmaillottait son argumentation, ne pouvait remplacer la haute autorité des commandements de Dieu, qu’il cherchait à détruire au nom d’une prétendue raison. « Vouloir rattachera ces formules abstraites, donc idéales, la preuve d'une . existence dans l'ordre réel, c’est vouloir, disait Taine, accrocher son chapeau à un clou peint au mur. »

Le cardinal D. Mercier, en citant ces paroles de Taine, ajoute avec raison : « De plus, Kant a eu tort d’identifier le fait de l’obligation morale avec un énoncé abstrait des conditions de la moralité. »

x. Voir la note dans ma préface à Ohrlabyi'inth, p. xiv.

2. Dans son célèbre mémoire sur la morale, présenté à l’Académie de Copenhague, Schopenhauer a déchiré en loques ce déguisement des commandements de Moïse et démontré, avec sa logique impitoyable, toute l'inanité de la phraséologie obscure qui entortille l’impératif catégorique. Aussi l’Académie s’est-elle empressée de refuser à Schopenhauer le prix mérité, pour manque de respect envers Kant !

En France, le mouvement philosophique étranger arrive toujours avec un retard d’une quarantaine d'années. Aussi le Kantisme a-t-il commencé à envahir la pensée française au moment où, en Allemagne, se dessinait déjà nettement sa décadence. Le terrain était d’ailleurs admirablement préparé pour cette invasion. Rassasiée des extraits à l’eau de rose de la philosophie édulcorée, dontCousin et les autres éclectiques la saturaient depuis tant d’années, la pensée française était avide d’une nourriture plus substantielle et plus relevée. La Critique de la raison pure de Kant, rien que par son titre, fut prise pour la manne céleste tombée à point. Elle parlait de Dieu, de la morale, de la religion, mais en même temps elle préconisait la science, tout cela en des termes ambigus et obscurs, qui simulaient la profondeur de la pensée ; enfin elle glorifiait la raison en se basant sur sa critique. La dialectique de l’ouvrage était un peu trop embroussaillée, trop brumeuse pour l'esprit clair et précis du Français. Mais il s’agissait d’un plat exotique, dont la sauce pimentée empêchait de distinguer les éléments hétérogènes et déjà légèrement avariés qui le composaient.

La doctrine de Kant fut introduite en France par le distingué philosophe Lachelier, il y a plus de quarante années. Mais ce sont surtout les admirables et lucides leçons de M. Boutroux qui, en enveloppant du charme de la langue française les obscurités et les aspérités de l’allemand rébarbatif de Kant, ont rendu accessible aux philosophes français la Critique de ta raison pure.

La contagion kantienne agit peu à peu sur la mentalité des philosophes français et même des savants appartenant aux écoles les plus diverses et les plus hostiles entre elles. Les multiples variations des doctrines de Kant, dont nous avons parlé plus haut, ne pouvaient que contribuer à la facilité de leur pénétration. Les spiritualistes goûtaient chez Kant l’idéalisme de Berkeley, les phénoménistes, comme Renouvier, s'accrochaient à la Critique de la raison pratique.

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de Kant, en cherchant d’y trouver les bases d'une morale très élevée ; tandis que les matérialistes anti-cléricaux savouraient tout particulièrement chez Kant la glorification de la matière dans des phrases semblables à celle que nous avons citée plus haut (p. 8), ainsi que la concordance de ses idées sur la création du monde avec la célèbre hypothèse de Laplace. Certains philosophes catholiques, de leur côté, se laissaient séduire par l’encens que Kant se croyait obligé d’offrir à la religion ; ils ignoraient que, malgré la noblesse de sa vie et la grande élévation de sa pensée, Kant n’a pas trouvé grâce devant l’église protestante; ce n’est qu'en dehors de la cathédrale, sous les colonnes, que ses dépouilles furent admises!

En vain Taine et d'autres positivistes, ses disciples, avaient entrepris la lutte contre les ravages que le Kantisme exerçait jusque dans les rangs des savants naturalistes français. Ainsi, Berthelot1, l’athée déclaré, était engoué de l'apriorisme de Kant. Je m'en étais aperçu au moment de lui remettre ma dernière note sur le sens de l’espace, parue dans les Comptes Rendus, en 1899. Mais je pouvais à peine croire à la justesse d’une impression qui jurait avec les convictions que Berthelot affichait avec tant d’ostentation. Ce n'est qu’en parcourant le quatrième volume de la Vie et Correspondance de Taine, que j’ai trouvé une lettre de 1876 confirmant cette impression. Taine, s’adressant à Renan, lui écrivait en termes pressants : « Tâchez que Berrhelot J, lorsqu'il se sentira trop las de souffler ses fourneaux, nous donne son De natura rernm, sa science idéale, comme il l’appelle, l’ensemble de ses conjectures sur le monde physique ; mais, pour Dieu, qu’il laisse là son Kant, un philosophe surfait, dont pas une théorie n’est debout aujourd’hui, et qu’Herbert Spencer, Stuart Mill, toute la psychologie positive ont relégué à l'ar-

1. La préface des Dialogues et Fragments philosophiques de Renan est adressée à M. Marcelin Berthelot.

rière-plan derrière Hume, Condilac, et même Spinoza. »

Recourir à Spencer ou à Mill pour combattre le Kantisme, c'était se vouer à l’insuccès. Tous les deux étaient des philosophes de haute valeur, mais l’adjectif positive , par lequel Taine qualifiait leur psychologie, ne la rendait pas plus scientifique que ne l’était, d'ailleurs, la sienne propre. Les mots positif et positiviste, qu'à l’exemple d’Auguste Comte on attribue à certaines écoles philosophiques, ne leur enlèvent nullement leur caractère de spéculation pure. Spéculations pour spéculations, celles de Hume, de Spinoza, de Condillac et de Kant sont bien supérieures à celles de Spencer, de Mill, et surtout à celles de Taine, aprioriste sans s’en douter. Les premiers avaient au moins l’excuse de ne recourir qu’à la spéculation pure, la physiologie de nos organes des sens n’étant à leur époque que dans les langes. Il en est autrement de Spencer, de Mill, de Taine, qui vivaient après Jean xMüller, qui étaient contemporains de Helmholtz, Hering, Hensen, Donders et d’autres.

Seule la physiologie psychologique, créée par Wundt, introduite en France par M. Ribot et ses élèves, pouvait prétendre à donner la réfutation de l'apriorisme de Kant, c’est-à-dire à fournir des preuves expérimentales de l’origine empirique de nos concepts de temps et d’espace. Malheureusement, tous les efforts de Wundt, dans cette direction, ont échoué, comme on aura l’occasion de s’en convaincre dans le courant des deux chapitres suivants. Cet échec est dû à la raison très simple que la fusion de deux sciences, aussi différentes dans leur méthode et dans leur but que la physiologie et la philosophie, était prématurée. Comme toutes les créations hybrides, elle fut, dès son origine, condamnée à la stérilité.

L’échec subi par la psychologie physiologique ne doit pas rejaillir sur la physiologie elle-même. La solution du problème de l'espace et du temps est une preuve éclatante que les méthodes de la physiologie pure peuvent être appliquées

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avec succès à l’élucidation des problèmes les plus ardus de la philosophie et de la psychologie. On trouvera dans les chapitres suivants l’exposé des méthodes de travail parallèle de la physiologie et de la philosophie, après une délimitation précise de leur domaine respectif.

Le Kantisme n’étant plus soutenable en face d 1 développement actuel des sciences exactes, il s'agit de faire le choix du système philosophique qui faciliterait plus que tout autre le rattachement de la philosophie aux sciences naturelles exactes, en première ligne à la physiologie. Le choix ne peut porter que sur les représentants d’un système philosophique intellectualiste, et naturellement sur le plus grand et le plus moderne d’entre eux, sur Leibni L’appel, « Retour à Leibniz », fut lancé pour la première fois par Ludwig Stein, un des philosophes modernes vraiment au courant de la véritable portée de l’évolution nouvelle des sciences naturelles. Le retour cà Leibniz sera salutaire pour la philosophie à un autre point de vue encore : il signifiera la rupture définitive avec la métaphysique de Kant, aussi bien sur le terrain scientifique que sur celui de la religion. Avec sa glorification de la raison comme critérium infaillible de la connaissance humaine et avec ses jugements synthétiques a priori, Kant a creusé un abîme entre la philosophie et la science d'une part, et la religion révélée d'autre part. Les systèmes philosophiques du xixe siècle, ainsi privés de leurs bases fondamentales, sont restés suspendus dans le vide. Aussi, au dibut du xxe siècle, voiton la pensée philosophique osciller au-dessus des ruines des anciens systèmes et chercher en vain un point d’arrêt : il n’est plus même question de systèmes, mais de courants philosophiques. On peut se rendre compte par les titres des deux principaux ouvrages philosophiques parus récemment : « Courants de l’esprit » ( Geistige Strômungen), de R. Eucken, et « Courants philosophiques » ( Philosopluschc Strômungen'), de L. Stein.

Le retour à Leibniz permettra à la philosophie de retrouver ses deux bases perdues et de reprendre la position prépondérante qui lui revient dans le développement spirituel de l’humanité.

Les mathématiciens et les naturalistes n’ont jamais perdu contact avec Leibniz; les premiers, grâce au calcul différentiel créé par lui; les physiologistes et les physiciens, grâce à ses intuitions géniales dans les domaines de leurs recherches, intuitions qui furent peu à peu brillamment confirmées par voie expérimentale. Rappelons seulement les trois points principaux qui rattachent les doctrines de Leibniz à la science moderne. L’harmonie préétablie a de nouveau rendu aux « entéléchies » d’Aristote la place d’honneur dans l'étude du monde physique. La téléologie, ou plutôt la tendance vers la finalité (die Ziclstrcbiglieit, de K. E. von Baer) a fait ses preuves comme puissant levier de travaux féconds en biologie et surtout en physiologie. La découverte de la cellule végétale et animale, comme élément autonome des organismes vivants, paraissait au début pouvoir être rapprochée de la théorie des monades de Leibniz; les découvertes de la bactériologie devaient faciliter un pareil rapprochement. Mais la monadologie est une théorie trop complexe pour pouvoir être sérieusement utilisée pour l’étude scientifique des infiniment petits, tels que la science moderne les conçoit actuellement. Par contre l’énergétique moderne doit à Leibniz le concept de l’énergie, qui bouleverse actuellement les bases des sciences physiques et chimiques, et commence à envahir les domaines de la biologie. Mais le terrain par excellence sur lequel les sciences exactes peuvent et doivent se rencontrer avec la philosophie de Leibniz est le terrain religieux.

Leibniz, le génie le plus universel parmi tons les philosophes du xvne siècle, était en même temps un savant créateur d'une grande envergure, qui explorait avec succès

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presque tous les domaines des sciences physiques et naturelles. Son œuvre dans les sciences physiques était bien supérieure à celle de Descartes, parce que Leibniz, tout en admettant la part considérable qui revient dans la connaissance humaine à l’intuition de la pensée, reconnaissait l'absolue nécessité de l'expérience sensorielle pour déterminer la valeur de pareilles intuitions. « J’aime mieux un Leuvenhoek qui me dit ce qu’il voit, qu’un cartésien qui me dit ce qu’il pense1 », disait-il.

D'autre part, Leibniz dépassait considérablement Locke comme penseur, par ses larges connaissances physiques et cosmogoniques, qui lui permirent d’élargir et de préciser bien davantage la véritable valeur de l’expérience (die Erfâhrung ) sensorielle, en y ajoutant la nécessité de l’expérimentation ( das Experimentireii) .

Son érudition universelle en philosophie et en théologie, en sciences exactes et en mathématiques, lui assurait des avantages considérables dans ses célèbres controverses, aussi bien avec Descartes qu’avec Locke qu'avec des théologiens illustres, parmi lesquels figurait en première ligne Bossuet.

Possédant dès sa première jeunesse de profondes connaissances dans la philosophie grecque, Leibniz a étudié avec la même ardeur les grands philosophes scolastiques et. en première ligne, Thomas d'Aquin, dont il citait souvent les œuvres et partageait la plupart des conceptions philosophiques et religieuses. Comme tous les grands penseurs et savants, qui avaient amené la renaissance des sciences exactes aux xvie et xvne siècles, Leibniz était un chrétien sincère et, quoique né protestant, il plaçait l'église catholique en tête des confessions chrétiennes. On sait avec quelle ardeur il luttait toute sa vie en faveur de l’unité des églises et de la formation d’une église universelle, ayant le Pape à sa tête.

i. Gebhardt. Le recueil des œuvres mathématiques de Leibniz, vol. n,

Leibniz était un grand savant créateur et un profond croyant dans la haute conception du mot. Il considérait que les découvertes scientifiques devaient être faites « par un principe de piété, lequel serait le fruit d'une science bien entendue, au lieu d’y être contraire ». Plus on connaît la nature et les vérités solides des sciences réelles, plus on est capable d'aimer Dieu véritablement. « Un esprit qui s’accoutume de n'envisager les biens de la terre et les merveilles des ouvrages de Dieu que comme des moyens propres à connaître et à aimer Dieu et à le faire connaître et aimer par d’autres, n'aura point besoin... de se servir du secours d’une retraite entière contre les charmes des choses extérieures l. »

Et comme toujours il démontrait la vérité de son dire avec la même rigueur, qu’il employait dans ses admirables, œuvres de physique et de mathématique.

Les sciences biologiques sont particulièrement- redevables à Leibniz, d’avoir, comme Aristote et saint Thomas d'Aquin, précisé et placé haut le principe de la finalité dans ces sciences. « La finalité explique le mécanisme. » Or^ aucune science n’a autant besoin d'expliquer des mécanismes compliqués, que la biologie et, surtout, la physiologie, destinée à découvrir le merveilleux fonctionnement des organes des êtres complexes...

De toutes les sciences biologiques, la physiologie expérimentale est la plus exacte ; elle seule, jusqu’à présent, a pu recourir avec profit à la haute analyse mathématique ; c’est, donc elle qui se prête le plus facilement à un travail parallèle avec la philosophie de Leibniz sur le terrain de la conception du monde. Grâce à la division des domaines de leur travail, développée plus loin dans le chapitre ni, ce travail sera certainement fécond dans la poursuite du but principal celui de créer une philosophie naturelle. Je m’étais servi.

i. Toutes ces citations sont empruntées à l'ouvrage de Jean Baruzs « Leibniz », paru en 1909. Librairie Bloud et C°, Paris.

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de cette expression dans le sens que lui donna Newton, dans ses « Philosophiez naturalis principia mathematica », pour les sciences physiques, et par K. E. von Baer pour la biologie. Nonobstant les vives polémiques entre Leibniz et Newton à propos de la priorité de la création du calcul différentiel, leurs conceptions mondiales coïncident parfaitement dans leurs lignes principales1.

Dans la marche vers la création d'une philosophie scientifique, la prééminence doit appartenir à la physiologie de l’homme. Au cours de cet ouvrage, de nombreuses preuves sont données de son droit à cette prééminence. Les problèmes fondamentaux d’une conception du monde ne peuvent être résolus qu’à l’aide de la connaissance humaine, dont les premiers éléments nous sont fournis par les expériences de nos organes des sens.

« Si l’on pouvait faire dater une science du moment où l'homme expérimenta pour la première fois les phénomènes qui en constituent le domaine, la physiologie pourrait revendiquer hardiment le titre de la plus ancienne des sciences A l'origine, ce ne furent pas les phénomènes environnants, tels que le lever et le coucher du soleil, la succession des jours et des nuits, la signification des astres, etc., qui excitèrent la curiosité de l'homme; il dut se demander en premier lieu quelle pouvait bien être la cause de ces sensations douloureuses que nous appelons la soif et la faim, et quels étaient les moyens de les calmer. Ainsi, la première question que l’homme se posa, le pre-

i. Je ne résiste pas à la tentation de citer, de cet ouvrage capital de Newton, à titre de preuve de la puissance de l'intuition géniale, sa façon de concevoir l’espace infini. Newton le considère comme un véritable sensorium, par lequel Dieu perçoit les existences dans leur intime et profonde réalité. Il suffirait de remplacer, dans ces paroles de Newton, Dieu parl'esprit, pour reconnaître dans le système des canaux semi-circulaires le sensorium dont, il y a plus de trente ans, j’ai établi expérimentalement le rôle dans la perception des objets réels de l’espace infini. A ce propos, les Béotiens reprochaient à Newton son mysticisme, comme si le véritable savant naturaliste, qui cherche à pénétrer les mystères du monde réel, pouvait ne pas être mystique.

mier problème qu'il résolut, avaient un caractère nettement physiologique. C’est à ces mêmes questions que les physiologistes modernes cherchent à répondre aujourd’hui. »

Cette citation est empruntée à un discours académique1 que j'ai prononcé en 1873, et où j'indiquais la marche et le développement des sciences. J'en ai trouvé récemment la pleine confirmation dans les admirables recherches du regretté Paul Tannery. Voici en quels termes l’éminent professeur Zeuthen résume les résultats de ces recherches : « Jusqu’à Platon, les penseurs hellènes ont été non pas des philosophes, dans le sens actuel de ce mot, mais des physiologues, comme on disait, c’est-à-dire des savants ; malgré toutes les erreurs et les hypothèses inconsistantes par où commence le chemin de l’ignorance à la vérité, le noyau des systèmes des anciens physiologues n'a jamais été une idée métaphysique; c'est de leurs conceptions concrètes qu'ils ont pu s’élever à des abstractions encore insolites. Alors seulement ces conceptions ont pris un caractère métaphysique. » On voit jusqu'à quel point l’histoire des sciences justifie la prééminence de la physiologie dans le travail parallèle avec la philosophie. La fin à atteindre ne vise pas les conceptions de la métaphysique, mais les conceptions d'une philosophie scientifique.

Si la philosophie dite naturelle de Schelling, Ockèn et Oerstedt a subi un échec si lamentable, c'est justement parce que, dès le début, les naturalistes et les philosophes qui se trouvaient à la tête du mouvement n’étaient au fond que des métaphysiciens. Au lieu de délimiter tout d’abord

1. Ce discours, « Le Cœur et le Cerveau », paru en français dans la Revue scientifique de la même année, reproduit presque intégralement par M. Henri de Parville dans le Journal des Débats, et analysé par M. Papillon dans la Revue des Deux Mondes, a obtenu un grand succès en France. Il produisit en Russie un effet tout opposé. L’esprit philosophique qui l’anime fut le point de départ des attaques violentes de la presse révolutionnaire, qui aboutirent, en 1874, à la première révolte des ncoles Supérieures dans la rue.

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les domaines de recherches et les méthodes qui conviennent le mieux à un travail productif, naturalistes et philosophes se sont laissé entraîner vers la spéculation métaphysique sans base et sans frein. L'œuvre commencée devait fatalement aboutir à la faillite et au discrédit de la philosophie naturelle. Aussi est-il préférable, afin d’éviter toute confusion, de renoncer à la désignation « naturelle » et la remplacer par celle de scientifique.

11 faut remarquer à l’honneur de la physiologie exacte, créée par Jean Millier, qu’elle est restée complètement étrangère à ce mouvement. Plusieurs de ses disciples, comme Virchow, Helmholtz, du Bois-Reymond et bien d’autres, n’ont pas hésité à combattre l'invasion de la métaphysique biologique dans les sciences naturelles. La physiologie moderne fut ainsi préservée de toute compromission avec les exagérations lantaisistes de certains naturalistes, qui ont leur part de responsabilité dans l’anarchie intellectuelle des demi-savants et des dilettantes en métaphysique, anarchie qui a si puissamment contribué à l’égarement des masses. Si plusieurs de ces derniers, comme Büchner, Moleschott et autres, complètement étrangers à la physiologie, se permirent de parler en son nom, ce ne fut -que par abus L

Deux causes empêchent la philosophie naturelle de renaître de ses cendres, malgré les efforts de tant d’esprits éminents, aussi bien en philosophie qu’en science, qui s’étaient attachés à cette résurrection : la participation de trop de métaphysiciens et l’abstention regrettable des véritables physiologistes. 11 s’est produit ainsi, dès le début, Une scission entre les chefs du mouvement de la philosophie naturelle par l'antagonisme de leurs conceptions

1. Les deux ou trois physiologistes par profession qui ont pris une part peu glorieuse, mais hélas ! avec succès, à cette œuvre destructrice, comme Setschenow et Paul Bert, n'étaient pas des physiologistes savants, au vrai sens du terme.

des problèmes fondamentaux de la connaissance, qui en réalité ne peuvent être résolus que par la physiologie expérimentale des organes sensoriels. Ainsi, par exemple, le Kantien Th. Lipps est encore partisan de V apriorisme et de la chose en elle-même\ il ne reconnaît que les méthodes déductives comme valables dans les sciences naturelles, si celles-ci prétendent à l'exactitude et à l'idéalisme des recherches. Le célèbre chimiste Wilhelm Ostwald n’admet comme source de notre connaissance que les résultats des recherches obtenus par les voies inductives; encore n'accorde-t-il à ces résultats qu’une valeur relative. Il est difficile de déterminer qui, dans cet antagonisme de principes, est plus métaphysicien, le philosophe idéaliste, ou le naturaliste-relativiste.

En réalité, l’expérience scientifique, même dans la physiologie expérimentale, a maintes fois démontré qu’il n’existe pas d’antagonisme inconciliable les entre deux méthodes, inductive et déductive ; l'une et l’autre peuvent aboutir à des résultats également valables. Dans toutes les recherches qui admettent un contrôle expérimental, les deux méthodes peuvent se compléter et augmenter la valeur des propositions obtenues, jusqu'à la certitude. « Les conclusions tirées par la méthode inductive d’une expérimentation, d’une précision incontestable, écrivais-je dernièrement1, donnent au savant naturaliste la garantie de la valeur de ses hypothèses ou théories; mais cette valeur s’accroît considérablement quand les bases de ces théories sont confirmées à nouveau à l’aide de déductions par voie mathématique ou de l'expérimentation secondaire. » C’est justement parce que trois déductions de ma théorie du sens de l'espace, construite par voie expérimentale à l’aide de la méthode inductive, furent ensuite pleinement con-

i.Voir Das Ohrlabyrinth, etc., chapitre iv, § I, p. 167 et YOreille organe d orientation dans le temps et dans Vespace. Librairie Félix Alcan, 191 1.

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firmées1, et par mes recherches personnelles et par celles d autres expérimentateurs, que je me crois autorisé à attribuer aux bases de ma théorie la certitude complète. J'insiste sur les mots expérimentale et expérimentation afin de prévenir une confusion regrettable qui se produit trop souvent chez les philosophes anglais et français qui emploient pour les mots Erfahrung ou Erlebnis la même expression expérience , que pour Expériment ou Versuch. L’introduction du mot expériment qui indique une expérience volontairement provoquée par un expérimentateur dans des conditions voulues, préviendra bien des erreurs fâcheuses.

La différenciation des fonctions psychiques, développée dans le troisième chapitre, démontrera, je l’espère, même aux philosophes idéalistes qui voudront se donner la peine d’étudier à fond les bases de ma théorie de l’espace et du temps, que dorénavant ils n’auront plus besoin de s’attacher à l’apriorisme et à la chose en elle-même , définitivement écartés : ils pourront reconnaître la réalité de choses existantes , sans compromettre le moins du monde l’idéalité de l’esprit. « Le concept d'une chose existante implique la certitude que, dans les circonstances appropriées de

x. Première déduction ; Les sourds-muets de naissance ne peuvent connaître le vertige visuel, ni pendant la rotation de leur corps autour de l’axe vertical (par exemple dans la valse), ni pendant le mal de mer: confirmée par les expériences de William James, Strehl, et beaucoup d’autres.

Seconde déduction : Si les animaux possédant trois paires de canaux semi-circulaires se déplacent librement dans les trois directions cardinales de l’espace, les animaux avec deux paires de canaux ne devraient pouvoir se déplacer que dans deux directions : démontrée sur les lamproies par moi et sur certaines souris dansantes par le professeur Ravitz, moi et Rôthig. Les animaux avec une seule paire de canaux ne se meuvent que dans une seule direction : démontrée par M. Ravitz et moi sur des souris dansantes qui ne possédaient qu’une paire de canaux intacte, et observée par M. Edinger sur les myxines .

Troisième déduction : Chez les invertébrés, qui ne possèdent pas de canaux semi-circulaires, les otocystes remplacent ces canaux pour l’orientation dans l’espace : confirmée expérimentalement par M. Yves Delage, par Victor Hensen et par d’autres.

l’observation, je saurai toujours recevoir les mêmes impressions sensibles », disait avec raison Helmholtz. Cette certitude est encore plus grande quand il ne s'agit pas d'une simple observation, mais de faits expérimentaux. Quand le savant parvient à dominer à tel point les phénomènes de la nature, qu’à l’aide de lois déjà reconnues, il peut avec certitude prédire les résultats de nouvelles expériences, il est autorisé à considérer sa tâche de recherches comme « définitivement terminée ».

Le naturaliste a dès lors le droit de regarder comme sans portée les controverses avec les philosophes et les mathématiciens, dont les hypothèses et les objections éventuelles contre les acquisitions de la science ne reposent que sur des doctrines traditionnelles d'anciens métaphysiciens, doctrines depuis longtemps réfutées, ou sur leur expérience intérieure qui est toute subjective. L ' expériment seul donne des résultats objectifs, pouvant prétendre à la certitude absolue.

Philosophes et naturalistes feront bien d'étudier l'admirable ouvrage du cardinal D. Mercier : Critériologie générale ou Théorie générale de la Certitude ils discerneront les véritables raisons pour lesquelles la métaphysique théologique se concilie si aisément avec les sciences exactes tandis que la métaphysique des philosophes modernes se montre impuissante à faire des progrès réels et tombe de plusen plus en anarchie. Le salut pour la philosophie exige en premier lieu la reconnaissance de la réalité du monde extérieur et intérieur et la grande et réelle valeur des méthodes scientifiques exactes pour la connaissance humaine.

Le xixe siècle fut l’époque du crépuscule de la métaphysique et de l’aurore des sciences expérimentales. A moins que la civilisation chrétienne ne s'écroule sous les coups des

i. Le cardinal D. Mercier : Bibliothèque de V Institut supérieur de philosophie. Critériologie générale, 6e édition. Paris, Félix Alcan, éditeur,

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barbares de l'intérieur et de l'extérieur, le xxe siècle assistera à la renaissance d’une philosophie strictement scientifique. Les esprits transcendants, qui ne se contentent pas de l'étude du monde accessible à nos sens, mais qui veulent à tout prix approfondir les mystères de l'univers entier et même de plusieurs univers, purement imaginaires, n'ont qu’à se tourner vers la métaphysique religieuse, la seule encore admissible, basée sur la révélation et dont la fécondité a été démontrée par l'expérience de milliers d'années.

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