DE LA PHILOSOPHIE SCIENTIFIQUE
Après l'achèvement d'un grand ouvrage destiné à exposer les résultats de longues recherches scientifiques qui ont permis de résoudre des problèmes séculaires, le savant consciencieux se voit obligé de reconnaître qu'il pourrait en doubler l'étendue, s'il voulait indiquer seulement tous les points de ces problèmes restés énigmatiques et répondre aux nouvelles questions surgies dans le courant de ses études. Toute connaissance nouvelle, acquise par voix expérimentale, ouvre à notre esprit de nouveaux domaines d'investigation et lui révèle de nouvelles méthodes pour remplir les inévitables lacunes de ses précédentes recherches. Aussi toute extension de notre savoir nous tait mieux entrevoir l'immensité de ce qm nous reste encore à apprendre. Loin d'amoindrir la valeur des conquêtes réalisées et des solutions acquises, la découverte de nouveaux problèmes et l'invention de méthodes inédites pour en aborder la solution sont un sur garant de la fécondité du travail accompli. Seuls les naturalistes stériles ou les penseurs étrangers aux sciences exactes peuvent voir dans ce fait une preuve de la relativité de nos coiiiiaiisances scientifiques et mettre en doute leurs loisdétiiiiii\ement acquises. Le relativisme dans les sciences I)h Cyos. i
DIF.U ET SCIENCE
nest qu'une des furnics du scepticisme en mctaplnsique ou du criticisme improductif de Kant et ne peut conduire qu au tout ccuilc de Heraclite. Le naturaliste, dont la vie a pour but de dévoiler les lois mystérieuses de la création, ne se laisse pas décourager par les difficultés et les obstacles nouveaux qui se dressent devant lui. Au contraire, cela lui rappelle que '* la science est éternelle en sa source, illimitée dans le temps et dans l'espace, incommensurable en son étendue, infinie dans ses problèmes, mais inaccessible en ses tins » ( K. I>. von Baen. Et c'est, heureux, parce qu'autrement l'atteinte du but final de ses recherches équivaudrait pour le naturaliste à son arrêt de mort.
Tout opposées sont les méthodes et les conceptions de travail du métaphysicien. Dans la conviction de pouvoir résoudre les problèmes les plus ardus par de pures opérations d'esprit, le métaphysicien n'est satisfait de son œuvre que quand il a édifié un système complet qui semble en efïet résoudre tous les problèmes ayant jamais agité l'esprit humain, et dévoiler tous les mystères de l'univers. Peu lui importe que son système manque entièrement de bases, que les concepts et les définitions servant de point de départ à ses spéculations soient arbitraires, et que les prétendues solutions ne soient que le produit d une dialectique plus ou moins sophistiquée et volontairement obscure.
Il s'imagine avoir pénétré l'essence et la nature de toutes les choses visibles ou invisibles, et considère son œuvre comme heureusement achevée. Ils pressent vaguement que le temps emportera ses solutions et explications, et que son système sera tôt ou tard renversé par ses successeurs en métaphysique. Mais il se console à la pensée que leurs systèmes subiront à leur tour le même sort.
Pareille consolation échappe aux métaphvsiciens, lorsqu'un de ces problèmes vient de recevoir, à l'aide de méthodes expérimentales impeccables, une solution purement scientifique, et par cela même définitive.
Le succès de la science leur apparaît comme un crime de lèse-impuissance. Le vrai naturaliste, qui se contente de découvrir les lois qui régissent les phénomènes du monde physique, seul accessible à nos sens, est considéré par les métaphysiciens comme un outsider, un intrus dans le domaine des univers imaginaires, créés par leur fantaisie et qu'ils explorent depuis des milliers d'années, on sait avec quel succès.
Je parle des métaphysiciens purs et non des philosophes, ceux-ci se rapportant à ceux-là comme les astronomes aux astrologues, selon la comparaison heureuse de Helmholtz Les nuances entre eux ne sont pas toujours aussi tranchées que l'exige T-intérét de la véritable philosophie. Néanmoins on distingue le philosophe du métaphysicien par son attitude en face de la marche triomphale des sciences naturelles ; s'il ne s en réjouit pas, il en reconnaît au moins la grande portée pour la connaissance humaine et admet la nécessité pour la philosophie de profiter de leurs succès. 11 cherche à rattacher la philosophie à la science et espère la voir reprendre ainsi la place qui lui revient dans le développement de la culture* humaine. Le métaphysicien, au contraire, jaloux de sa superbe ignorance des réalités du monde, à chaque nouvelle conquête des sciences exactes, préfère fermer les veux et se boucher les oreilles ; il s'accroche avec plus d'acharnement encore aux systèmes vermoulus de ses prédécesseurs. Kant, Fichtc. Hegel et autres, dans le vain espoir d'échapper à la marée montante des sciences exactes qui menace de submerger la philosophie spéculative tout entière ils se doutent à peine c|ue le Kantisme mène forcément à la négation de l'existence du monde extérieur et à celle de leur propre existence. Q.uoi d'étonnant qu'ils hésitent à reconiiaitre lexistence d un Oéateur de ce monde. L'éminent physicien anglais Sir Oliver Lodge désigne comme simplement grotesque la conception Kantienne qui cherche à réduire la ré;ilité à lU-»^ simples sensation»^. Li^*' di\initt->
dit-il, si elles possèdent les sentiments du II iiinoiir doivent rire en vovant leur créature, l'homme, se métier justement des outils, qui lui rendent possible d'être ce qu'il est...
l'n éclatant exemple de ces triomphes do la science exacte sur la métaphysique éternellement stérile nous est donné par la découverte, dans le labyrinthe de l'oreille, de deux sens mathématiques : le sens géométrique, dont le fonctionnement nous sert à former notre concept d'espace à trois dimensions; et le sens arithmétique, auquel nous devons l'origine de notre connaissance du nombre, ainsi que le concept de temps. Cette découverte qui a permis à la phvsiologie, après plus d'un siècle de recherches expérimentales, de résoudre des problèmes contre lesquels s'était brisé l'effort des métaphysiens pendant des milliers d'années, ouvre en même temps au philosophe et au naturaliste les plus larges voies pour pénétrer les mystères de la vie psychique'.
L'introduction à la première partie de mon ouvrage a pour but d'indiquer aux philosophes le seul moyen possible de rattacher la philosophie aux sciences naturelles, ce qui. de l'avis unanime des maitres de la philosophie moderne, même des Xéo-Kantiens allemands comme Riehl, est son unique salut dans la grave crise qu'elle traverse depuis un siècle.
L'apriorisme de Kant était le principal obstacle qui s'opposaità un pareil attachement. La réfutation scientique de cet apriorisme par la démonstration de l'origine sensorielle des idées d'espace, de temps et de nombre écarte définitivement cet obstacle.
Les naturalistes et les mathématiciens qui attaquaient jusqu'ici la théorie de Kant étaient dans l'impossibilité d in-
1. t vun Cyon. Das OhrLihvrintlt als Or^rjn dcr tnAthcntatischen Siinie fur Rjitm utid Zeit, 1908. Berlin, chez Julius Springer. — Du même : L'Orfille organe d( l'oi-ienl.ïtio)i dans Fcipaif et le temps, lui 2. PariM. Félix Alcan.
INTRODUCTION j
diquer, même approximativement, l'organe sensoriel dont les perceptions nous donnent par abstraction les concepts de temps et d'espace. Aussi tous les efforts laits pour opposer une théorie nativiste ou empirique valable à l'hypothèse ^ /)r/6>/'/ de Kant ont-ils échoué devant cette impossibilité.
Kant n'eut d'ailleurs recours à l'apriorisme qu'après s'être vainement efforcé, pendant de longues années, d'expliquer nos représentations de temps et d'espace à l'aide des cinq sens connus. « Au moyen de notre sens externe qui est une qualité de notre esprit [Gcmiith), nous nous représentons les objets comme hors de nous et réunis dans l'espace. C'est là que leur figure, leur grandeur et leurs rapports sont déterminés ou déterminables. >/ Telles sont les paroles par lequelles Kant commence la partie de son ouvrage consacrée à l'espace. Plus loin, parmi les conclusions, nous relevons : '' L'espace n'est autre chose que la seule forme de tous les phénomènesdessens externes, c'est à-dire qu'il est la condition subjective de la sensibilité qui seule permet l'aperception {Anschaiiituo) extérieure. Mais comme hi réceptivité du sujet (ou la capacité d'être impressionné par les objets) doit nécessairement précéder toute aperceptionde cesobjets, on peut comprendre comment la forme de tous les phénomènes serait donnée j priori dans l'esprit antérieurement à toute perception réelle. >/ Chacune des aftirmations précédentes prouve abondamment que Kant pensait à un sens extérieur ,comme cause de notre représentation d'espace. On dirait que ce sens il le concevait comme un sensgénéral, auquel se rapportent toutes les sensations des autres sens. ( W'eber et Vierordt i. C^e n'est que l'ignorance où l'on était à son époque du mode de fonctionnement des organes des sens et des véritables rapports entre l'excitation, la sensation et la perception, qui le porta à considérer le sens extérieur comme r phénomène de notre esprit a», et à se raccroclicràla supposition formulée conditionnellementque ** les
6 1>IEU ET SCIENCK
formes de tous les phénomènes sont donnés j priori dans l'esprit// De nicnie, le temps est pour Kant '-' la l'orme du sens interne, c'est-à-dire de l'intuition de nous-mêmes et de nos états intérieurs/^. Ici encore, ignorance de la signification physiologique des fonctions sensorielles ! Comment pourrait il être question d'une intuition intérieure du temps quand nous vovous la vitesse des mouvements et que nous iiitcndons la durée et le rythme des sons ?
Kant n'a d ailleurs jamais désavoué franchement l'importance initialede l'expérience. « Il n'y a aucun doute que toute notre connaissance commence par lexpérience » ; tel est le début du premier paragraphe de la Critique de la raison pure. . . '' Nulle connaissance en nous ne précède l'expérience dans le temps, et par elle tout commence // ; ainsi se termine le passage en question. ^^ Dès lors, nos affirmations nous apprennent la réalité empirique du temps, c'est à-dire sa valeur objective à l'égard de tous les objets qui peuvent jamais tomber sous nos sens. Kt comme notre aperception est toujours sensorielle, nous ne pouvons jamais rencontrer dans l'expérience un objet qui ne soit pas conditionné par le temps. >/ Dans ses '< Explications », il déclare : « Cette réalité de l'espace et du temps laisse d'ailleurs intacte la certitude de la connaissance par l'expérience. >/ Kant, en écrivant ces lignes, se rapprochait, pour ne pas dire adoptait la conception d'Aristote et de Saint-Thomas d'Aquin.
Les citations qui précèdent ont pour objet de rappeler ce fait, trop souvent négligé par les Kantiens, que Kant luimême n'a considéré son hypothèse de l'apriorisme que comme un expédient nécessaire, la physiologie des sens, encore dans l'enfance à l'époque, ne pouvant lui fournir aacune explication viable du temps et de l'espace. ^^ Si toute notre connaissance commence avec l'expérience, il ne s'ensuit pas qu'elle procède tout entière de l'expérience. Car il pourrait bien se faire que même la connaissance acquise par l'expérience fût un composé de ce qui nous vient des
impressions et de ce que produit notre propre faculté de connaître (simplement stimulée par les impressions sensorielles), élément ajouté que nous ne discernons de l'élément fondamental que lorsqu'une longue pratique nous y a rendus attentifs et nous a appris à faire la distinction, /y
D'ailleurs Kant n'a-t-il pas déclaré autrefois : '^ Toute connaissance des objets procédant uniquement de la raison pure ou de l'intelligence pure n'est autre chose qu'apparence illusoire, et c'est dans l'expérienee seule que réside la vérité. >/
C'est seulement quand il cherche à formuler les concepts <J'espace et de temps que les contradictions éclatent et que la confusion commence :
« L'espace est représenté comme une grandeur infinie donnée. Or, tout concept doit être pensé comme une représentation contenue dans un nombre infini de différentes représentations possibles (dont elle constitue le signe commum), qu'elle contient par conséquent en elle; mais aucun concept, comme tel, ne peut être pensé comme contenant un nombre infini de représentations. C'est pourtant ainsi que l'espace est pensé icar toutes les parties de l'espace à 1 infini sont en même temps;. Donc la représentation originaire de l'espace est une intuition j priori et non un concept. // L'incorrection logique de tout ce raisonnement, et plus particulièrement de la conclusion, saute au.\ yeux. La citation suivante, également empruntée à la Critique Je la raison pure, est de nature à montrer quel chaos sont susceptibles de produire des concepts dépourvus de toute basesen- >ible ou positive : *^ L'œuvre de notre raison consiste en grande partie, pour ne pas dire principalement, à analyser les concepts que nous possédons déjà des objets. Il en résulte une foule de connaissances qui, tout en n'étant pas autre chose que des explications et des éclaircissements de ce qui était déjà contenu quoique dune façon confuse) dans nos concepts, n'en sont pas moins appréciées comme des con-
s DIEU KT SCIENCE
naissances nouvelles, et cela d'après leur forme, quoique, en ce qui concerne leur matière et leur contenu, elles ne fassent qu'expliquer nos concepts, sans les élargir. Ce procédé fournissant une véritable connaissance a priori , dune application sure et utile, la raison dupe de cette illusion, se laisse aller sans s'en apercevoir, à des assertions d'une tout autre espèce ; et elle ajoute ainsi aux concepts donnés des notions étrangèi*es et a priori, sans qu'on sache comment elle y est parvenue et sans qu'on songe même à se poser cette question '. »
Combien ditïérente sera désormais la notion de l'espace basée, non sur des « assertions furtives //, '^ complètement étrangères aux notions auxquelles elles sont ajoutées a priori >/, mais sur des expériences sensibles et sur des perceptions précises I (Combien sont artificielles, confuses, peu sincères même, toutesces explications à l'aide desquelles Kant s efforce d'éditierune hypothèse sur du sable mouvant, et dont personne n'aurait dû mieux voir l'inanité que le logicien Kant. Schopenhauer parlait même ouvertement de « l'hypocrisie h de Kant. Ce jugement est trop injuste. Mais, après avoir longtemps balancé entre Hobbes et Hume pour aboutir finalement, après un bref séjour chez Svedenborg, à l'idéalisme de Berkeley, Kant était forcé de recourir trop souvent à des artifices de dialectique pour masquer ses évolutions.
On ne peut prétendre à une parfaite sincérité des convictions quand, dans la même étude, on débute par glorifier ''< la toute-puissance de Dieu >/ et qu'on proclame ensuite avec orgueil : '< Donnez-moi de la matière et je vous montrerai comment nait un univers-. 7/ Le manque de franchise
1. Immanuel Kanl. Kntik Jcr ni/un \'tintinft. (r cJil. Lcip/ig, iSi8 ; r '/•
a. « Je pense beaucoup de choses avec une conviclion très claire, que je n'aurai jamais le courage de déclarer ; mais je ne dirai jamais ce que je ne pense pas », écrivait K.int à Moses Mcndelssohn en 17OO, à la veille de l.i publication de sa Critique.
INTRODUCTION y
dans la construction des concepts d'espace et de temps ressort déjà avec évidence de la seule comparaison des préfacesde la première et de la seconde édition de la Critique de la raison pure. L'accueil plutôt froid fait à la première édition, surtout à cause des jugements sévères portés sur la métaphysique, déconcerta Kant et le décida à écrire une nouvelle préface pour les éditions suivantes. Nous lisons dans celle-ci : '•^ Essayons un peu si, en admettant que les objets doivent se diriger selon notre connaissance, nous n'avancerons pas davantage avec les problèmes de la métaphysique // ; et encore : '< Je suppose que les objets ou, ce qui revient au même, l'expérience qui seule nous fait connaître les objets donnés, s'adapteront à nos concepts /, Ainsi les objets réels dans le monde objectif doivent s'adapter aux concepts tels que le métaphysicien se plait à les formuler I Voilà qui rappelle trop les fameuses paroles de Hegel : « Cela ne concorde pas avec les faits? Tant pis pour les faits I // Quel monde extravagant, quels objets bizarres nous donnerait leur création selon les concepts de Kant que nous venons de citer 1
L'apriorisme de Kant est d'ailleurs aussi vieux que la philosophie elle-même. Il n'est pas bien éloigné, au fond, de ce cjue les scolastiques avaient l'habitude de désigner par l'expression iiiiiversalia antc rcni, au sens qu'Aristute attribuait à Platon. Seulement les uiiivcrsaiix s'appliquaient à des notions générales Inliiiiinenl plus nombreuses que chez K;int qui, lui. ne les applique qu :uix notions de temps, d espace et de causalité. Suivant en cela l'exemple de son compatriote \ le scolastique Jean Duns Scott, Kant avait cherché, lui aussi, à concilier l'apriorisme avec Ic^nniirrsalia pos/ rcnt^ t[ui se rapproche de l'empirisme. I.cs passages que nous venons de citer montrent avec quel succès!
On ne détruit que ce qu'on peut remplacer. Cela est aussi
1. On s.iit nue K.mt ct.iit le fjl> d'un Hcoss.iis èt.jbli .\ KOnignhcrj: ci qui s'appel.iil Canl.
vrai pour les systèmes philosophiques que pour les religions et les institutions La démonstration du fonctionnement phvsiologique du labyrinthe comme organe de deux sens mathématiques, auxquels nous devons nos concepts de temps, d'espace et de nombre, sape détinitivement les bases principales sur lesquelles repose la Cn'tic/iw de la raison
pllf l' .
Dans ces conditions, que peut-il subsister de l'œuvre capitale de Kant et de toute sa théorie de la connaissance ? A cette question, le savant, comme le philosophe au courant des progrès de la science, doit répondre : rien que le souvenir de l'anarchie de la pensée humaine, créée par sa Critique de la raison pure. Les tentatives des Néo-Kantiens pour réconcilier la science avec la philosophie sur la base de la Critique de la raison pure ont dorénavant perdu toute raison d'être. Ils devaient plutôt prof iter de la réfutation scientifique de l'aprioris/ne de Kant pour rompre à jamais avec la métaphysique, qui fut si funeste à la philo- Sophie en forçant les plus grands mathématiciens et j/aturalistes du siècle dernier à prendre position contre elle et à combattre une doctrine qui. par son essence même, rendait tout protrrès des sciences positives irréalisable. En etîet, à la question capitale de sa Critique, les jugements svnthétiques a priori sont-ils posibles, Kant a répondu affirmativement En appuyant son augmentation sur la prétendue certitude apodictique des axiomes d'Euclide, il ne sest pas contenté d'aftirmerla possibilité des jugements svnthéliques a priori dans la métaphysique, mais également dans les sciences naturelles. En soutenant, d'autre part, l'inadmissibilité d'autres jugements analytiques que ceux a priori, Kant partait de la proposition, plus erronée encore, qu'il était impossil)le de déduire des idées générales de l'expérience. Les jugements a posteriori étaient pour lui sans valeur 11 rendait ainsi toute science positive exacte impossible La théorie de la connaissance, développée par
lui dans la Critique Je la raison pure, péchait ainsi par les deux bases, dont l'égale fragilité est démontrée actuellement.
Ces quelques citationsont suffisamment montré combien peu sincère était Kant en défendant sa proposition de l'impossibilité des jugements a posteriori. Il connaissait trop bien la grande évolution, provoquée dans les sciences exactes par (Copernic, Galilée et Newton, pour douter sérieusement de la réalité complète des phénomènes de la nature et de la portée décisive de l'observation et de l'expérience, aussi bien en astronomie qu'en physique et dans les sciences naturelles. Le remplacement de la réalité des objets existant par la cliose en elle-même [Jas Dino an sieli) n'était qu'un artifice de dialectique, destiné à rendre plus plausible une argumentation très serrée et très précise en apparence, mais où les sophismes éblouissants simulaient les syllogismes. Ses célèbres antinomies sont, en effet, devrais chefs-d'œuvre dans ce genre de dialectique.
En fait de sophismes, Kant arrive presque à la hauteur de Zenon. Tout en citant sur ce subtil dialecticien le jugement sévère de Platon, '< sophiste téméraire qui, pour prouver son art, démontre par des arguments factices une proposition qu'il cherche ensuite à réfuter par des arguments aussi décisifs //. Kant n'a pas hésité à l'imiter par ses antinomies'. Mais cet art de défendre avec autant de virtuosité la thèse et l'antithèse, Kant était loin de le manier avec la même maestria que Zenon. La souplesse, la précision et Li finesse du langage, en général l'art d'écrire lui faisaient complètement défaut. Ses phrases entortillées, embrouillées souvent à dessein, gênées par la pensée tortueuse et imprécise, évitaient soigneusement les mots qui auraient pu trahir ses idées de derrière la tête.
Zenon, comme la phipart des penseurs grecs, se souciait fort peu de la recherche delà vérité. l'our lui, la philosophie
1. D.nllciii«> IM.ilDti, lui .IU-.-.I, ^'-.t. lU.til >«.>uveiit cuire le rcspccl pour la prccisiou nuillicni.ttiqae Je Pythagorc cl l'admiralion pour Socralc.
13 DIFA' I-T SCIENCE
était plustôtun art de jouer avec des sophismes habiles, de plaider le pour et le contre avec la même maîtrise, avec l'esprit d'un sceptique indilTérent aux conclusions finales, dont il sait d'avance ne pas pouvoir garantir la justesse. Tout autre fut la psychologie de Kant. Torturé par le désir ardent de saisir la vérité absolue, il évoluait, ccjmme je l'ai dit plus haut, entre Hobbes et Berkeley, nayant pour guide que la raison.
Or, la raison seule constitue pour la recherche de la vérité un guide illusoire, assez apte à orienter le penseur vers le but de ses idées préconçues, de ses sentiments, et même de ses appétits et intérêts, plutôt que vers les cimes inaccessibles où trône la vérité voilée. Une bien mince cloison sépare la raison de la déraison. Raisonner n'est pas toujours svnonyme de /)(7;75t'/'///5/^. Le raisonnement échoue aisément dans l'ergotage quand la discussion manque de base réelle, saisissable et démontable. Le méta-mathématicien, comme le métaphvsicien, quant il part d'une proposition fausse, aboutit fatalement à des conclusions absurdes et cela d'autant plus sûrement que son raisonnement était plus logique. Lorsqu'il s'agit de défendre la thèse et l'antithèse par le pur raisonnement, on oublie d'habitude en les formulant qu'en réalité elles peuvent être également fausses l'une et l'autre. C'est ce qui est arrivé trop souvent dans les antinomies de Kant. 11 ne prévoyait jamais une troisième possibilité, qui était pourtant la vraie, comme par exemple pour l'apodicticité des axiomes d Euclide.
Kant était plutôt un philosophe de raison cju'un philosophe intellectuel. Or, l'entendement iiler Verstand) seul est d'essence purement spirituelle. Tandis que la raison se laisse dominer dans ses jugements par les sentiments, les désirs et les passions, et s'inspire trop souvent des pures subtilités de la dialectique, l'entendement, au contraire, ne choisit pour le travail intellectuel que des propositions effectivement démontrées ou démontrables par des faits
réels ou logiquement induits par la voie expérimentale. C'est en effet le désaccord entre la raison et l'entendement qui sert de véritable point de départ pour la plupart des antinomies de Kant et nullement, comme il le déclare, une lutte de la raison contre elle-même. C'est tout arbitrairement que le plus souvent il se prononce en faveur de la raison. Entre l'entendement et la raison la victoire devrait, en principe, revenir toujours à l'entendement.
Les actes des animau.x conduits par 1 instinct sont presque toujours raisonnables, même quand ils nesont pas purement réflexes, mais guidés par le choix. Ce qui manque aux animaux, c'est l'entendement, qui est une pure manifestation de l'esprit, et non la faculté de raisonner. Le charbonnier du coin peut souvent agir plus raisonnablement qu'un professeur de métaphysique: il peut même avoir raison contre lui dans certaines questions de la vie pratique. C'est pourquoi Kant a bien fait d'écrire une Critique de la raison pratique : mais la '' Critique de l'entendement /);/r// tKritik Jes reiiioi Versiaudes) était plus indiquée que la Critique de la raison /)wrr, qui n'existe pas en réalité
La vérité ne ressort ni de la lutte entre la raison et 1 intelligence, ni des antinomies de la raison. Seul l'accord entre l'entendement et la raison conduit à la connaissance de la vérité, parce qu'un tel accord doit forcément résulter de la prédominance de l'intelligence sur les entraînements de la vie affective et du triomphe de la logique pure sur la sophistique
Pour expliquer, ou plutôt pour excuser l'anarchie des systèmes innombrables et contradictoires de la philosophie actuelle, anarchie si nuisible à la considération et à l'influence légitime qui lui reviennent dans le développement de la pensée humaine, les philosophes modernes essavenl, depuis quelque temps, de classer en catégories les créateurs de ces systèmes, selon la diversité de leurs facultés ou de leurs caractères. La plus récente de ces classifications appar-
tient à William James C-e pragmaliste, — ou plutôt ce matérialiste pluraliste — divise les philosophes en deux catégories (on dirait presque en deux trus/s) : les esprits tendres {h'/ii/rr-niif/JcJ), et les esprits endurcis {toiiohniindcd). Cette division M. James la motive par la diversité des tempéraments des philosophes.
(>'est pourtant une entreprise bien téméraire que de vouloir juger la valeur des grands créateurs d'écoles philosophiques qui, depuis des siècles, ont laissé leur empreinte sur la vie intellectuelle des hommes, par les seules propriétés phvsiologiques ou pathologiques de leur système nerveux, dont 1 ensemble constitue le fond du tempérament.
Il serait infiniment plus logique de les classer, selon leurs qualités d'esprit, en intellectualistes {Vcrsta)idespJulosophcii) et rationalistes {VcrniDifspJiilosoplicn ). Aristote, Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Locke. Descartes et Leibniz sont les plus brillants représentants des intellectualistes. Leurs systèmes reconnaissent la réalité du monde existant et la valeur de l'expérience dans la connaissance ; leurs doctrines se laissent aisément concilier avec les conquêtes les plus récentes des sciences naturelles. Comme rationalistes, on peut citer Platon, Duns Scott, Berkeley, Pascal et Kant. Leurs systèmes reposent sur des idées innées ou j /ir/V?/-/ et se rapprochent en partie de Viu/ivrrsjlij j)itc rein, des scolastiques Ils méconnaissent la valeur de l'expérience sensible et nient la réalité des objets extérieurs qui nous entourent, souvent même celle de leur propre personnalité. Leurs doctrines sont presque toujours inconciliables avec les données de la science ; tout progrès scientifique fait crouler leurs chcâteaux de cartes, érigés en systèmes philosophiques par la pure spéculation.
I . Mort d'ailleurs en vulgaire spirite, comme une autre célcbrité matéliste, Lombroso, le fondateur de la CrimificUc antliropulooie ; tous les deux ont promis à leurs amis de leur apparaître .i date fixe quelque temps après leur décès.
Tel est, dès maintenant, le sort inévitable du Kantisme et même du Néo-Kantisme.
C'est la philosophie, et non la science, qui traverse actuellement une crise périlleuse. La tendance des philosophes à chercher leur salut dans un rattachement aux sciences naturelles est légitime, mais elle ne peut aboutir qu'à la condition d'une rupture complète avec l'apriorisme de Kant. C^est à la physiologie triomphatrice, qui a démontré le néant de l'apriorisme de Kant, de faire le premier pas vers un rapprochement avec la philosophie ; mais c'est aussi à elle qu'appartient le choix du icrraiii sur lequel doit s'opérer la réconciliation entre les deux plus hautes brnnches et la connaissance humaine.
En Allemagne, les plus éminents représentants de la philosophie moderne commencent à se rendre compte de la nécessité de déblayer entièrement le terrain des derniers vestiges du Kantisme. Seuls, quelques Xéo-Kantiens impénitents et quelques dilettantes en métaphvsique résistent encore. Ils prétendent même au.\ hautes fonctions de juges suprêmes de toute science, qui leur appartiendraient de droit, comme théoriciens de la connaissance par la grâce de Kant ! Aussi se targuent-ils à tort de leur prétendue victoire sur le physiologiste Helmholtz dans la polémique relative à l'origine de la géométrie euclidienne. J'ai déjà faii observer ailleurs' que, dans cette polémique, ce n'est pas le phvsiologiste, mais le mathématicien Helmholtz qui cherchait à acquérir pour la géométrie non euclidienne les mêmes droits d'origine que ceu.K qu'on attribue à la géométrie d'Kuclide. Il se trouvait ainsi dans la fausse position d'avoir refusé la certitude apodiclique aux axiomes d'Huclide. tout en étant dans l'impossibilité de prouver l'origine empirique de nos roprésentations d'un espace à trois dimensions. Dans cette lutte entre la métaphysique de Kant et la géomét'i' un igi-
I. Voir la prcf.icc de mon ouvr.igc, A/v OhrUhvrÏHth : *. La ti:i Je 1 iipriorismc Je Kunl ».
l6 DIEL* ET SCIEN'CE
nairc non euclidienne, les deux partis se trouvaient être dans leur tort. La démonstration de l'origine sensorielle de ces axiomes, comme nous le verrons dans les chapitres suivants, clôt d'une manière définitive le débat au prolit de la physiologie.
Ce n'étaient pas d'ailleurs les méthématiciens et les naturalistes seuls qui, dès le début et durant tout le siècle passé, combattaient avee acharnement les erreurs du Kantisme ; c'étaient encore nombre de philosophes, comme Herbart, Schopenhauer, Benecke et surtout Ueberweg, dont nous exposons plus loiniij s, ch. i) l'essai génial d'une construction svnthétique de la géométrie euclidienne à l'aide des lois du mouvement des corps solides. Il y a quelques années à peine, le Nestor de la philosophie allemande, le professeur Julius Baumann, àGuttingue, a reproduit presque intégralement, dans son Auli-Kjiit , la réfutation complète des principales doctrines de ce dernier, donnée à la fin du xvni'' siècle par le célèbre Tiedemann, dans son traité de psychologie. Cette réfutation, Baumann la renforce considérablement par ses propres objections et la met ainsi en accord avec les données nouvelles des sciences naturelles et mathématiques. Tout l'édifice vermoulu de Kant se trouve ainsi démoli presque pierre par pierre ^ Récemment, Baumann a complété pour ainsi dire son « Anti-Kant >/ par une analvse détaillée et très exacte de ma théorie des sens de l'espace et du temps ^ Le cri de Riehl, '< Retour à Kant », qui retentit encore de temps en temps en Allemagne, ne trouve plus que des échos atiaiblis.
Ce n'est pas seulement avec la science moderne que le Kantisme est inconciliable. En proclamant la raison comme l'infaillible critérium de la connaissance moderne, en attribuant aux jugements synthétiques a priori une valeur déci-