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DIFFERENf:lATION DES FONCTIONS PSYCHIQUES I^J

voquons a volonté au cours des expériences physiologiques dans nos laboratoires.

L'impossibilité pour l'esprit de modifier dans les centres cérébraux nos sensations erronées doit être attribuée à la striicliirc i't aux facilites fonctioinicllcs de ces centres eiiAniénies, et fiullement aux défauts de l enteiidi'uient . En etïet, puisque nous pensons juste, ce sont les facultés limitées de nos cellules ganglionnaires qui ne peuvent pas s'adapter à nos pensées.

Nous avons indiqué plus haut qu'il en est de même pour les centres ganglionnaires auxquels nous devons nos émotions. Notre esprit est impuissant à modifier nos sentiments, même quand ils sont provoqués par des causes fictives et connues pour telles par notre intelligence: une scène de mort, bien jouée par un grand artiste, nous arrache plus facilement des larmes qu'une mort naturelle à l'hôpital. Il en est de même à la lecture d'une oeuvre de pure imagination.

Tous ces faits nous imposent deux conclusions générales : T' Les sensations ne sont pas des signes ou des symbolesque l'entendement nous impose a priori ou nous explique a posteriori, mais plutôt de véritables images du nio)ide extérieur, images qui peuvent rester ineffaçables pendant toute la vie. 2" Les prétendues limites de notre entendement ne sont en réalité que les limites des centres cérébraux, organes de notre vie psychique. Cette dernière conclusion justifie encore la nécessité d'éliminer l'esprit des fonctionscérébrales et témoigne en faveur des conceptions dualistes de l'esprit et du corps dans le sens de Descartes et de Leibniz

11 n'y a pas lieu ici d'exposer les nombreuses expériences et observations, accumulées jur la physiologie des sens supérieurs, qui montrent la concordance ou la similitude de nos sensations cl des objets extérieurs, (jtons seulement l'organe des sens auquel nous devons nos trois sensations de direction Mes études sur le fonctionnement des canaux semi circuhures, dont les plans sont perpendiculaires les uns

aux autres cl auxquels nous devons les sensations imagées des trois directions cardinales de l'espace, avaient, dès l'an 187S. tixé mon attention sur le rôle d'une pareille concordance. Le développement de ma ihéorie na lait que confirmer ces vues, jusqu'à ce que la représentation du système des coordonnées de Descartes dans notre conscience en eût donné une démonstration évidente.

Des rapports analogues entre la nature des excitants extérieurs et celle de nos sensations auditives existent également dans l'organe du sens du temps et du nombre, situé dans le limaçon de l'oreille. La diversité du nombre de vibrations des ondes sonores qui excitent les fibres nerveuses de l'organe de Corti, accordées pour des sons différents, nous fournit les sensations des différentes hauteurs dessons. C'est à cette diversité que nous devons la connaissance des nombres et du temps (voir ch. n, ï; 7).

Pour l'organe de la vue, rappelons la découverte des substances colorantes dans les cellules de la rétine (Bohl), celle du pourpre rétineux (Kùhne), et les études sur les processus photochimiques et électriques dans la rétine pendant la vision. Les optogrammes, obtenus par Kùhne sur des rétines de grenouilles et de lapins, représentaient en réalité des épreuves photographiques. Non moins instructives à cet égard sont les substances rouges ou roses, extraites de la rétine, lesquelles blanchissent à la lumière et ne se régénèrent que dans l'œil, alors que la rétine repose sur les cellules pigmentaires.

L'extrême vitesse avec laquelle s'opèrent les changements d'images sur la rétine exige naturellement que les processus chimiques s'y accomplissent avec une rapidité vertigineuse. La même plaque photographique, qui a reçu l'image et l'a renvoyée aux centres nerveux, doit en etTet se régénérer automatiquement et cela en un instant, afin de pouNoir recueillir une nouvelle image. On se rend aisément compte des difficultés extrêmes que présente l'étude objective de ces images

sur la rétine et des processus chimiques de sa régénération. Qu'on se figure un cinématographe automatique et autorégulateur, reproduisant, avec une précision merveilleuse, les images qui passent devant son oculaire et renouvelant constamment lui-même les plaques sensibles, après les avoir déposées en bon ordre dans les archives du cerveau.

Les images fixées sur la rétine se transmettent-elles sous la même forme aux centres ganglionnaires du nerf optique, pour y produire la sensation destinée à être perçue, ou bien la sensation se produit-elle déjà dans la rétine par le fait de l'impression de l'image, et est-ce cette sensation qui se transmet ensuite aux centres percepteurs et que nous sommes obligés de projeter sur la rétine chaque fois que nous désirons nous représenter l'image première? Le fait que nous pouvons, même après la destruction de la rétine, évoquer les images une fois perçues, n'est en contradiction absolue avec aucune de ces deux alternatives. La représentation de ces sensations, étant conservée dans notre mémoire, peut à l'occasion être invoquée. La première alternative, qui est la plus simple, devrait être considérée comme la plus acceptable ; elle s'harmonise plusaisément avec nos connaissances de la physiologie des sens.

Si l'on hésitait autrefois à admettre la possibiliic d une transmission directe des images des objets extérieurs par les fibres nerveuses, il n'en est plus ainsi aujourd'hui que nous connaissons le téléphone, le phonographe, la photographie des couleurs \Lippmann), le cinématographe (Mareyi, la transmission par fil électrique des images et des dessins, etc. Après tant de merveilleuses découvertes, qui ont considérablement élargi nos conceptions des phénomènes physiques, la photographie des objets extérieurs sur la rétine et la transmission directe de nos sensations-images à nos centres ganglionnaires par les fibres nerveuses ne présentent plus rien d'invraisemblable ou dinaccessible à notre entendement Iv Hcring, qui a toujours défendu l uniformité, ou

2(m) corps, ami: ht esprit

plutôt l'unilé des processus physico-psychiques dans la rétine ainsi que dans les centres cérébraux, a plusieurs fois cherché si aux ditTérences qualitatives des centres nerveux ne corres- - ^^ondaitpas une diversité des fibres nerveuses qui les relient, l'nc pareille diversité des conducteurs nerveux ne nous apparaît plus d'une grande utilité depuis que nous voyons les mêmes fils métalliques transmettre, avec une précision mathématique, à des plaques élastiques préparéescit/ hoc, ow à des appareils plus complexes, savamment appropriés, le jeu d"un orchestre, la parole humaine, ou les formes exactes des dessins et des images.

On enseigne encore en physiologie cjuil suffirait de joindre le bout central du nerf optique sectionné avec le bout périphérique du nerf acoustique, et vice versa, pour qu'on :•// le tonnerre et qu'on entendit l'éclair. Il est parfaitement exact que, si une pareille jonction croisée du nerf optique avec le nerf acoustique devenait réalisable, le bruit qui frappe notre tympan pourrait provoquer une violente sensation lumineuse, comme le fait toute excitation mécanique du nerf optique ; mais certainement cette sensation ressemblerait aussi peu à l'éclair que la sensation auditive, provoquée par l'excitation de la rétine, ressemblerait au bruit du tonnerre. Les imciircs rctiiiirinics ne peuvent pas plus être senties on perçues par les centres ganglionnaires de la sphère auditive que les Jijittritrs des sons par les centres de la sphère visuelle. Le succès de pareils croisements entre des nerfs aboutissants à des fibres musculaires de fonctionnement divers ne préjuge rien sur la manière dont se comporteraient les organes des sens en cas de croisements analogues.

(Comment doit se dérouler dans notre conscience la succession des perceptions et des représentations, si les sensations fournissent réellement les images plus ou moins exactes des excitants externes ? Leibniz qui, contrairement à ses prédécesseurs, reculait les limites de notre entendement plus loin

que la sensation, notamment jusqu'à la perception, posait le problème dn ces termes : '< On est obligé de confesser que la perception et ce qui en dépend est inexpliquable par des raisons mécaniques, c'est à-dire par les figures et par les mouvements. Et, feignant qu'il y ait une machine dont la structure fasse penser, sentir, avoir perecption. on pourra la concevoir agrandie en conservant les mêmes proportions, en sorte qu'on y puisse entrer comme dans un moulin. Et, cela posé, on ne trouvera en la visitant au dedans que des pièces qui se poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une perception » (Monadologie».

Supposons qu'un physiologiste, au courant des progrès faits par la physiologie des sens, ainsi que des découvertes Tes plus récentes de la technique et de la mécanique, pénètre dans la machinerie de notre cerveau comme dans un moulin, et se mette à étudier la marche des phénomènes psychiques, depuis l'excitation de la rétine jusqu'à la perception des sensations visuelles par la conscience. 11 verra d'abord apparaître sur la rétine l'image renversée de 1 objet lumineux extérieur, exacte au moins dans ses contours principaux. L'image se transmettra ensuite par la voie des fibres nerveuses aux centres ganglionnaires correspondants, situés dans la sphère visuelle. Avant d'être perçue, l'image rétinienne sera projetée sur le système de coordonnées du au fonctionnement du labvrinthc, où ses formes seront précisées et locasées, et l'image entière se trouvera redressée. La localisation et le redressement des images plus compliquées nécessiteront souvent leur projection préalable sur l'objet extérieur, accompagnée de quelques mouvements des globes oculaires, dirigés par l'appareil des canaux semi-circulaires La perception de l'image rectifiée aura lieu au point O du système de coordonnées Ce point, d'après ma théorie, correspond au siège de la conscience du moi.

Si l'objet extérieur se trouve être en mouvement au moment d'être per<;u, ce mouvement sera reconnu pendant

1:1 projection des images sur le système do coordonnées. « Sur ce système, écrivais-je en 187S, nous transportons le dessin qui représente l'espace vu, c'est-à-dire l'image de notre champ visuel (Chaque fois que ce dessin changera de position p:ir rappt)rt à ce système de coordonnées, nous éprouverons une sensation de mouvement ; que le changement soit pro'iuit par un mouvement réel des objets extérieurs ou seulement par un déplacement de la rétine, l'efl'et sera le même : nous verrons l'objet se mouvoir. /> Le mouvement de limage sera fixé dans notre mémoire comme dans un cinématographe. Les nombreux phénomènes de vertige visuel, provoqués par les moyens les plus divers, ont entièrement confirmé la justesse de cette explication'.

Le déroulement de lous ces processus psvchiques rap*pellera à l'observateur les manipulations qu'un savant photographe, très habile, exécute dans son laboratoire muni de tous les appareils perfectionnés, même de ceux qui sont destinés à la transmission électrique des dessins, à la cinématographie, etc. Le redressement de l'image renversée lui rappellera la mainière dout ce phénomène s'accomplit à l'aide d'un simple prisme dans la chambre noire du photographe. Il admirera la marche parfaite des diverses parties de la machine, il reconnaîtra la supériorité infinie des merveilleux mécanismes cérébraux, la finesse et la complexité incomparable de leur fonctionnement. Les créations les plus achevées de la mécanique moderne lui paraîtront, par comparaison, n'être que des jouets d'enfants. Mais, dans cette admirable machinerie, il ne rencontrera rien qui dépasse son entendement.

Ce n'est qu'au moment où l'esprit humain commence à utiliser, pour la formation des concepts, des idées générales et des jugements, les perceptions et représentations accumulées, que le physiologiste, après avoir approfondi le

I. Voir mes Recherches expérimentales sur les fonctions des canaux semicirculaires. Paris, 1878 ; Ohrlahyrinth, ch. ii et L'Oreille.

fonctionnement de la machinerie du cerveau, vient se heurter aux limites de sa connaissance sensorielle. La puissauce de ses facultés Je Jisccrueuient pure meut psychique s arrête quaud il essaie de pénétrer daiis le domaine de l'esprit. De mécanique qu'il était, le problème devient transcendental, et ne relève plus que de notre connaissance intellectuelle. L'esprit humain n'est pas soumis aux lois mécaniques, et la compréhension de nos sens limités n'est pas à même d'atteindre l'esprit, infini dans ses capacités et ses virtualités.

Les manifestations et les créations diverses de l'esprit, comme leur enchaînement, restent seules à la portée de nos organes des sens et de leurs centres cérébraux Mais, pour léduire les lois de la pensée, ainsi que pour découvrir leur harmonie avec les lois du monde physique accessible à nos sens, la collaboration des deux connaissances, spirituelle et et sensorielle, est indispensable. Ce sont les trésors de l'expérience sensorielle, accumulés dans notre cerveau, qui fournissent à notre intelligence des bases solides pour la déduction des lois et pour la vérification éventuelle de leur exactitude Les lois de la logique ne peuvent prétendre à la justesse absolue qu'à la condition que l'expérience sensible en ait contrôlé la vérité. La géométrie d'Euclide doit être considérée comme la création la plus parfaite de la logique, justement parce c[ue ses lois ont été, pendant des milliers d'années, pleinement confirmées par toutes lesobservationistronomiques et toutes les expériences physiques et mécaniques. Nous avons vu plus haut ich n qu'elle doit ce privilèk-e à l'origine sen>^orielle de ses définitions et de ses ixiomes

La concocdance harmonieuse des deux sources de notre connaissance, l'expérience sensorielle et les opérations de l'esprit, qui fui de tout temps l'objet de discussions, de contestations et de spéculations philosophiques sans tin, trouve son explication toute naturelle dans la théorie des

sensations et des perceptions du monde extérieur, telle que je viens de la développer ici. Dès l'instant que ces éléments fondamentaux de notre connaissance sensorielle nous donnent les images du monde réel et les phénomènes qui s'y accomplissent, les lois que notre esprit déduit des données de nos sens doivent être en harmonie parfaite avec les lois, dune précision mathématique, qui ont présidé à la création et qui régissent les phénomènes de la nature.

Une autre conséquence heureuse de la conception des sensations comme reproductions fidèles des objets extérieurs est de rendre vaines les éternelles spéculations sur la réalité du monde, qui. depuis des siècles, entravent le développement de la psychologie. Prendra fni en même temps l'hypothèse bizarre que la lumière, les sons, les odeurs et les autres excitants des organes sensoriels périphériques n'existent pas en réalité, et ne sont que les produits de nos sensations. Déjà au temps de Galilée, cette idée répondait plus aux besoins de la vanité humaine qu'aux exigences de la stricte logique. L'argument que les rayons lumineux agissent autrement sur la peau que sur la rétine, ou que les excitations mécaniques et électriques de la rétine nous font également éprouver une vague sensation lumineuse, était déjà caduc, bien avant les découvertes de Maxwel-Hertz. Le soleil continuera d'éclairer la terre, même quand toute trace d'êtres vivants aura disparu, comme il éclaire à présent ses autres satellites non habités En plaçant la création de la lumière avant celle des plantes, des animaux et de l'homme, Moïse avait donc raison. Sans la lumière du soleil, aucune vie n'était et n'est possible sur la terre. La rétine subit et voit la lumière ; elle ne la produit pas. Il en est de même pour les autres organes des sens.

Dans l'état présent de nos connaissances, il ne saurait être question d'identité entre l'esprit et la substance, quelle que soit la définition qu'on donne à celle-ci. .Nléme la conception de Leibniz, que l'énergie est l'essence île la

substance, ne saurait être appliquée à l'esprit, le mot énergie fût-il interprété dans le sens actuel.

Fidèle au principe de la division du travail entre physiologistes et philosophes, que j'ai prôné au cours de ce chapitre dans un intérêt méthodologique, je m'abstiens de toute discussion sur l'essence de l'esprit : liypothcscs non fingo. Cette quatrième règle de Newton est obligatoire pour le physiologiste ; il ne peut juger lesprit que par SCS ftiani/i'staiions ri si's proJiictions. Sur ce terrain, je crois avoir touchéà l'extrême limite de nosconnaissancesactuelles dans mes efforts pour une définition de l'esprit. Ma conception peut se résumer en cette formule, empruntée à une de mes études physiologiques : '< Le Créateur règne et son esprit gouverne. »

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