I. Voir plus bas, g
3. Cité d'après Weismann : N^fite Gedankcti ^ur Vererhungsfrage. léna,
système scientifique, comme l'ont voulu Lamarck et Darwin, la réponse ne saurait être que négative. '< Un pareil système, appuyé sur de pareilles bases, peut amuser l'imagination d'un poète, a dit Cuvier, en parlant de l'œuvre de Lamarck; un métaphysicien peut en dériver toute une génération de systèmes, mais il ne peut soutenir l'examen de quiconque a jamais disséqué une main, un viscère ou simplement une plume. >/
Comme on le verra plus bas, les paroles de Cuvier peuvent s'appliquer avec autant de justesse aux systèmes de Lamarck et de Darwin l]h j toutes les théories traus/nrjfiistes présentes et à venir. Quelle que soit la valeur individuelle de leurs auteurs, ces théories ne seront jamais autre chose que les produits plus ou moins heureux de l'imagination, ou de la spéculation pure.
Pour pouvoir soutenir ses prétentions scientifiques, l'évolution devrait se baser surdes preuves tirées de notre connaissance sensorielle. La connaissance spirituelle, même aidée par l'intuition géniale, ne saurait donner naissance à une science exacte, quand ses données initiales, ou au moins ses déductions ne peuvent être soumises à l'épreuve expérimentale des sens. C'est une pure aberration psychique que de vouloir fonder une science naturelle sur des arguments et non sur des preuves sensibles. La dialectique pure peut suftire au métaphysicien; elle ne suffit pas au naturaliste. Or. Lamarck et Darwin, dans leurs tentatives de tburnir une explication naturelle de l'origine du monde organique, n'ont pu accumuler, lun et l'autre, que des arguments plus ou moins ingénieux, sans jamais apporter de preuves Devant limniensité du problème à résoudre, les observations recueillies sur dos plantes et des animaux existants, de même i|ue toutes les découvertes paléontologiques et anthropologiques, ne sauraient constituer l'ombre d'une preuve rigoureusement scientifique, mémo si ces découvertes iK' témoignaient pas contre la thèse iju'<in \eut
2i)S ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME
démontrer, comme cela n"arri\e que trop souvent. Les évolutionnistes, qui jonglent avec des milliers et même des centaines de milliers liannées, comme des enfants avec des boules de neige, ne se rendent pas compte que, par ces exagérations mêmes, ils rendent leurs problèmes à jamais insolubles
Le iransformisme et la descendance engagés, dans la voie sur laquelle Darwin a déraillé, par la faute de ses aiguilleurs, les métaphisiciens allemands, depuis Bùchner jusqu'à Haeckel, ne pourront jamais prétendre même au titre de simple hypothèse scientifique. En effet, pour être valable, une pareille hypothèse doit remplir trois conditions : i" Pouvoir expliquer un très grand nombre de faits incontestablement établis; 2° Xe pas se trouver en contradiction flagrante avec des faits généralement reconnus; et enfin 3'^ par sa nature même pouvoir être développée et démontrée dans un avenir plus ou moins rapproché. Est-il encore nécessaire d'insister sur ce point que la doctrine transformiste de Darwin ne réalise aucune de ces trois conditions essentielles? Avec cette sincérité naïve qui fut sa principale séduction, l'auteur de l'Origin of Spccies le reconnaît luimême, quand il déclare, dans le dernier chapitre de son ouvrage : ^r Tout homme qui, d'après ses dispositions intellectuelles, attribue une plus grande portée aux difficultés inexplicables qu'à l'explication d un certain nombre de faits repoussera ma théorie, w Autrement dit, Darwin considère que ses contradicteurs sont mal fondés à exiger d une théorie l'explication de tous les phénomènes auxquels elle doit s'appliquer. Une théorie ne s'appliquant qu'à un certain nombre de faits, « a certain iiitmbcr of facts //, lui parait déjà être suffisamment scientifique.
Faute de s'appuyer sur la connaissance sensorielle, les doctrines de l'évolution et du transformisme peuvent-elles espérer de reprendre essor au moven de la connaissance purement spirituelle ? Le système darwinien se réduit en
réalité à l'hypothèse de la sélection naturelle. C'est à laide de cette sélection que Darwin et ses successeurs essaient d'expliquer, par la voie naturelle, la formation du monde organique sur notre planète Or, la. sévère logique est l'outil le plus indispensable de la connaissance spirituelle, et la doctrine de la sélection naturelle, dans la forme que Darwin et ses disciples lui ont donnée, pèche contre les règles les plus élémentaires de la logique.
C'est de la théorie économique malthusienne, basée sur le principe mal compris de la lutte pour l'existence, que Darwin s'est inspiré dans son hypothèse de la sélection naturelle. Alfred W'allace, qui construisit en même temps que Darwin une théorie de l'évolution à peu près identique, également fondée sur la sélection naturelle, raconte qu'il eut la vision de cette sélection dans un accès de lièvre chaude, après
iv(jir lu l'ouvrage de Malthus. Les résultats que les horticulteurs et les éleveurs obtiennent par la sélection artificielle parurent suffisants aux deux évolutionnistes pour lustitier l'application d'un semblable principe à la transfijrmation du monde organique tout entier. L'idée était d une hardiesse extrême, étant données les limites très étroites dans lesquelles on peut obtenir des variétés de plantes et de tlcurs et celles, bien plus restreintes encore,
-ù se trouve enserré l'élevage, à cause de la stérilité des croisements hybrides.
Qu'un métaphysicien, qui fait abstraction des rcahlcs et p'.ur lequel une idée générale peut suftirc pour construire tout un sytème m >ndial. s avise d'appliquer lu sélectitm naturelle à la création de toutes les formes organiques, en s appuyant sur des analogies avec la sélection artificielle, il constatera vite que, dans cette dernière, la direction intelligente de 1 horticulteur ou de l'éleveur intervient comme t.icteur décisif. Il se verra donc obligé, par la logique même
ie recourir a une intervention d'ordre supérieur, à une
lirectioii imposée par Dieu, par le Créateur, ou au moins
par r Inconnaissable de Herbert Spencer. Cette direction, il en verra la preuve dans la finalité des phénomènes et dans les lois inéluctables delà croissance organique et de la génération lamais l'idée ne viendrait à un philosophe d'attribuer les merveilleuses opérations qu'impliquent une transformation des diverses espèces, une filiation de l'homme avec les vertébrés inférieurs et même avec les invertébrés, nniqucmcnî aux hasards de la lutte pour la nourriture ou pour la procréation. Il serait d'ailleurs préservé d'une telle erreur par le souvenir d'Empédocle qui, lui aussi, avait imaginé un système basé sur le hasard. Les rencontres fortuites d'une tête sans corps avec un corps sans tète, d'un tronc sans extrémités avec une jambe qui se promenait sans tronc ou avec un bras allongé tout seul, lui suffisaient pour expliquer la création du monde organique. Encore avait-il l'excuse d'ignorer complètement l'anatomie de l'homme. Les philosophes, eux, connaissent bien la cruelle satire d'Aristote sur la fantaisie d'Empédocle.
'^ L'Evolution créatrice » de Bergson rappelle par certains côtés la fantaisie d'Empédocle. Son « évolution »aussi se passe sans l'intervention d'un Créateur, d'une intelligence supérieure ou des lois scientifiques quelconques. Ni l'esprit ni même la raison n'interviennent dans les phénomènes de la création. Ce système du « Tout Coule » d'Heraclite, un peu modernisé et développé dans un langage très beau, mais trop souvent manquant complètement de précision et de clarté
Platon a déjà raillé très spirituellement la fantaisie de Heraclite et désignait les adeptes de Heraclite tou; X.i^vz'x^ et déclarait qu'aucune discussion sérieuse n'est possible avec eux; mais Héroclite considérait le feu comme l'esprit divin ou comme la raison et il admettait la rrjli/t' des phénomènes et des choses. Chez Bergson, par contre, les faits et les choses ne sont que les produits de nos illusions des sen>^•. même les murs des maisons coulent, c'est-à-dire
changent constamment, ou plutôt lui font l'illusion de changer. Le beau style de Bergson coule également avec une aisance admirable et produit une impression esthétique considérable. On peut les comprendre à volonté dans les sens les plus opposés ou plutôt avoir l'illusion de les comprendre, tout en n'y comprenant rien. Ceci explique le succès de cet ouvrage : c'est là de la métaphysique dans le vrai sens donné par Voltaire à ce mot.
Au début. Charles Darwin était très éloigné de concevoir la sélection naturelle comme due aux hasards de la lutte pour l'existence. Sa théorie de l'évolution, il la tenait presque en- entier de son grand-père. Erasme Darwin, qui, nous le racontons plus loin, l'avait développée dans plusieurs ouvrages. S'il garde le silence sur cette source familiale, c'est sans doute à cause de la forme ridicule de poème en vers médiocres donnée par Erasme Darwin à son système Or. ce dernier était un croyant et un finaliste convaincu. Certes, la lutte pour l'existence ne lui était pas inconnue en principe, et au besoin il y avait recours, comme on le verra plus loin Mais, avant tout, il cherchait le hnf et la tin des différents changements qu'il décrivait
Lorsqu'il publia le récit de son voyage d'études sur le Beagle: Charles Darwin, lui aussi, raisonnait en vrai finaliste, bien que le mot téléologie lui fût inconnu Dans la première édition de \ Origine Jes Espèces, il n'hésite même pas à admettre l'intervention du créateur Ce n'est que dans les éditions suivantes qu'il y renonce après le succès imprévu que son ouvrage avait rencontré auprès d'un certain nombre de matérialistes allemands, qu'il considérait à tort comme de grands naturalistes
Sans causes finales, nulle évolution dans le sens du perfectionnement des espèces ne saurait être imaginée. Au contraire, une dégénérescence, c'est-i-dire une régression, et l'anéantissement définitif seraient inévitables. Aucun calcul des probabilités n'est applicable aux mouvements chaoti-
qiies On iic dt)it pas oublier, d'ailleurs, que les iniluences nuisibles, comme les maladies, sont contagieuses, tandis que l'état de santé prospère ne lest pas.
Mtpuis. comment Darwin et ses partisans peu\ent-ils concilier le transformisme par le hasard avec leur conception mécanique de la vie? Les phénomènes purement physiques et chimiques obéissent à des lois immuables. Toute suppression de ces lois amènerait également le chaos et la destruction rnéme du monde inorganique.
Dans les sciences biologiques, aucune recherche féconde ne serait possible sans la constatation de la finalité. Quand le physiologiste entreprend d'élucider les fonctions d'un organe quelquoncjue, il part forcément de la supposition que cet organe a une destination déterminée. Lembryologiste, qui suit pas à pas le développement d'un embryon, voit à chaque instant le but. le pourquoi du changement qu'il observe ; par contre, la cause, le comment lui échappe le plus souvent. Pas un instant il n'envisagera la possibilité de l'intervention du hasard dans le dédoublement de l'ovule, par exemple, ou dans ses transformations subséquentes. S'il observe une déviation dans le processus de la formation ou de l'évolution de l'embryon, il sait d'avance que la mort ou quelque monstruosité en sera la conséquence fatale. Jamais l'étrange pensée ne lui viendra qu'un perfectionnement des variétés puisse être le résultat d'une pareille dérogation aux lois du développement
Un perfectionnement de ce genre pourrait provenir d'une hybridation volontairement produite ; mais, par son essence même, la sélection naturelle devait exclure l'hybridation comme moyen d'évolution. Là encore, les darwinistes voyaient et pensaient faux Aussi les événements leur ont-ils infligé une cruelle leçon. Six ans à peine après la publication de VOritriuc des Espèces, un moine Augustin. Georg Mendel, eut. en iS6^, l'heureuse idée d'introduire l'expérimentation dans 1 étude de Ihybridation des plantes. Son
succès fut éclatant : il réussit à produire plusieurs variétés et à déduire desrèglesconstantes, presque des lois de la transmission héréditaire. L affolement général provoqué par le darwinisme était alors si grand que les belles découvertes de Mendel passèrent inaperçues Ce n est que quarante ans plus tard, en 190=», que M. Correns attira l'attention sur les travaux de Mendel, destinés à dominer dorénavant toutes les études sur 1 hérédité. M. de \'ries a repris avec succès les expériences d hybridation artificielle- Les darwinistes aux abois, reconnaissant 1 impossibilité de sauver 1 origine simienne qui leur est chère, à 1 aide des théories de Darwin, se rejettent à présent sur les découvertes de Mendel. L hybridation des plantesleur permettra, espèrent-ils, desauvegarder la doctrine qui fait descendre lespèce humaine des vers rampants, des insectes puants et des protozoaires, auxquels M. Metchnikoff attribue une âme immortelle, qu il refuse obstinément à 1 homme.
Heureusement, les vrais savants, les seuls qui comptent pour le progrès de la science, sont à jamais guéris de 1 entrainement transformiste, de la sélection par le hasard, de la peur de se compromettre avec la finalité, et surtout de langoisse devant celui que Lamarck désignait avec tant de dignité comme \ auteur sublime Jr toutes ehoscs. C est en effet pour éviter 1 intervention du surnaturel que les fanatiques de lévolutionnisme ont amené Darwin à bitïer le Créateur dans son Origine des Espèees Or. rien n aurait pu être plus surnaturel, plus miraculeux que la transformation, par une série de hasards se répétant pendant desmilliers d'années, d un protozoaire en un Newton ou en un Corneille Par contre, aucune des manifestations ou des productions de lesprit de Celui qui a crée les lois immuables de la nature ne doit et ne peut jamais être considérée comme surnaturelle '^ Les miracles, a déjà dit saint Augustin, ne sont pas en contradiction avecles lois de la nature, mais avec ce que nous savons de ces lois. *
La conception qui hante l'esprit de certains naturalistes, ceux surtout que nous classons dans la seconde catégorie (p. 207), se résume ainsi : Dieu, une lois lunivers créé, ne peut que contempler, en spectateur impuissant et désintéressé, les évolutions du monde. C'est bien la conception la plus enfantine qu'on puisse imaginera
Les créations successives sont encore plus logiques, et même beaucoup plus accessibles à notre entendement. 11 est possible de construire d'emblée une locomotive, mais l'esprit se refuse absolument à concevoir comment, par exemple, un simple cadenas pourrait se transformer spontanément, au cours de millions d'années, en une locomotive, ou bien un cadran solaire en un chronomètre de Bréguet. On peut en dire autant de la transformation d'une ascidie en homme ou même en vertébré quelconque.
Nous ne saurions mieux conclure cette introduction à la psychologie des évolutionnistes qu'en rappelant quelle accablante et décisive réfutation de leurs doctrines fut donnée par K. E. von Baer. L'illustre savant avait longtemps résisté aux sollicitations des naturalistes qui le pressaient démettre son opinion autorisée sur le darwinisme. C'est seulement en 1876, au déclin de sa vie mais encore en pleine possession de ses merveilleuses facultés intellectuelles, qu'il se décida à soumettre ce système à une critique minutieuse et à démontrer la complète inanité des prétendus principes scientifiques qui lui servent de bases-. Pour prononcer un
I. M. LaJenburg. professeur de chimie à Breslau, s'est fait récemment le protagoniste d'une pareille conception et, au Ct>ngrès des naturalistes à Cassel, en nt^î. il soutenait sa thèse aux applaudissements de l'assemblée. Il est vrai que. le lendemain, la même assemblée applaudissait avec autant d'entrain aux paroles du chimiste Sir William Ramsay : « nous savons que nous ne savons rien », qu'il prononça comme conclusion d'une très lucide conférence sur le problème des atomes. Ramsay, en rentrant à Londres, a découveit la transformation du radium en hélium : Ladcnburg, de retour à Breslau, dut recourir à des palinodies humiliantes pour apaiser l'indignation que sa conception de Dieu avait provoquée .1 l'Université.
a. Vers la mi-juillet 1870, introduit par une lettre de Claude Bernard.
jugement définitif sur révolution, personne n'était mieux qualifié que le créateur de 1 embryologie moderne, qui a su découvrir et mettre en lumière l'existence des ovules dans les follicules de Graaf des mammifères. Son ouvrage de début, « l'Histoire du développement des animaux// {Ucbcr die Entwickcluii^sfrcschichtc Jcr T/iicrc, 2 vol. 1 828-1837], indique déjà, par son titre seul, à quel point ses conceptions biologiques différaient des idées transformistes; le premier volume fut couronné par l'Académie des sciences de Paris. sur le rapport de Cuvier. en 183 1. Pendant plus de soixante ans. de 18 14 à 1876, K. E. von Baer, par ses admirables recherches,- a grandement enrichi presque toutes les branches de l'histoire naturelle. Ses innombrables travaux zoologiques, embryologiques, anthropologiques, paléontologiques, géologiques, géographiques, ainsi que ses études philosophiques, ont considérablement élargi et confirmé les conceptions biologiques de ses premières œuvres.
Si tardive cju elle fût, la réfutation de von Baer n'en était pas moins complète et décisive ; elle ne manqua pas d'exercer sur les véritables naturalistes une profonde influence. 11 faut nous borner à citer la conclusion de l'ouvrage, malheureusement peu connu en France : -r Je ne puis que déclarer aux hommes de science qu'une hypothèse n'a de valeur et de raison d'être que viuaiul nous la traitt)ns en hypothèse, c'est-à-dire quand nous nous en servons comme d un point de départ pour des recherches spéciales ; mais qu'il est funeste et déshonorant de considérer comme le dernier
j ,11 eu 1 honneur d ctrc .1 Dorp.it I lu'lc vie K.. h. vu;i liacr 1 du »c» réceptions intiinc> du mercredi, J propos de très 1 observations sur la vie de« abeilles, racontées par le comte Cxapsky. apiculteur passionné, la conversation fut amenée sur la théorie transforniisic. Von Baer déclara alors que. vu son grand ige. il préférait s'épar» gncr les ùmt>tions d'un»- "ntrc une théorie qui ne tenait pas
debout, et qui était desi; iler d'elle-ménie ti>l ou tard, quand
l'engouement du public profane aurait passé.
Db Cyon. ao
^o6 ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME
mot de la science une hypothèse i\u'\ manque entièrement des moyens de se prouver {Bt'Wi'ismittr/). Notre savoir est fait de pièces etde morceaux (uiisrr W'/ssm ist Stiickwerk). Compléter ces pièces par des suppositions peut procurer des satisfactions personnelles ; ce n'est pas la science^ . >/ Ces paroles devraient être méditées par les biologistes qui seraient tentés de prêcher la résurection des doctrines darwiniennes.
« Suivant notre profonde conviction, écrivais-je en 1886. le darvs'inisme, au sens strictement scientifique du terme, c'est-à-dire l'explication de la constante transformation des espèces organiques par la sélection naturelle, ne survivra pas au siècle présent. » D'après toutes les considérations qui précèdent, pareille prédiction n'était pas difficile à faire. Elle ne s'est réalisée pourtant qu'en partie. Pour le monde savant proprement dit, les théories tranformistes de Darwin ont perdu toute valeur, on pourrait même dire tout intérêt. Il n'en est malheureusement pas ainsi pour le grand public. La séduction particulière que l'Origine des Espèces avait exercée sur la vie intellectuelle au siècle passé a laissé des traces trop profondes pour qu'on puisse espérer d'en voir disparaître de sitôt les conséquences funestes.
La puissance de l'erreur repose sur une loi naturelle générale, dont on a pu constater les effets à propos des erreurs myogènes, qui, pendant la fin du xviiT siècle, ont tant déconsidéré la physiologie et tant nui à la médecine et aux malades : la folie est contagieuse ainsi que la maladie ; la raison ne l'est pas plus que la santé. De même pour le vice et la vertu : un élève vicieux peut infecter toute une classe, la vertu d'un seul n'aurait pas le pouvoir de l'assainir. Le mensonge, la calomnie se propagent avec une rapidité vertigineuse et restent souvent indéracinables pendant des siècles; le rétablissement de la vérité se fait très
I. Uebcr Darwin's Lehrc, pp. 2;^-.i73 du deuxième volume dus Discours et Etudfs scientifiques. Braunschweig. 1886.
lentement et nécessite de longues luttes. A la même loi se rattache cet étrange phénomène de la psychologie des peuples, d'une portée si considérable : les habitants des provinces frontières contractent aisément les défauts intellectuels et moraux des deux pays limitrophes, et ne s'assimilent que très rarement leurs qualités.
Il serait donc imprudent de déposer les armes devant les pernicieuses doctrines transformistes, dans le fallacieux espoir que leur réfutation purement scientifique sera suffisante. En France, le monde savant a le plus longtemps résisté à l'entraînement vers les fantaisies évolutionnistes. Mais, pour-y avoir pénétré plus tard, ces idées erronées y ont poussé des racines d'autant plus profondes. Nous voyons se répéter le même fait que nous avons relevé plus haut, à propos des théories kantiennes : le darwinisme n'a commencé à grandir en France qu'au moment où sa décadence se dessinait en Allemagne. Le moyen le plus sûr de combattre l'évolutiônnisme tranformiste. dans son état actuel, c'est d'étudier l'histoire psychologique de sa naissance et de son développement Or. la psychologie des sciences n'est, en réalité, que la psychologie des savants qui les ont créées. Ceci est encore plus vrai quand il s'agit d'erreurs scientifiques. Nous cherchons donc à donner ici successivement la psychologie d'Krasme Darwin, celle de Lamàrck et celle de Charles Darwin, afin de t.iirc mieux ressortir l'origine et la fausseté de leurs systèmes.
^ 2 . - La l'.svciKH.or.iF o'krasmi-: parwin.
Il n y a pas plus de soudainci»; dans les grandes révolutions du monde intellectuel que dans celles du monde politique I. homme en qui se personnifie l'une d'elles n'est nullement le premier qui en ait eu la pensée D'ordinaire, le terrain lui a été préparé par toute une série de faits antérieurs; cer-
;o8 KVOLUTION ET TKANSFORMISMF
laines idccs. depuis longtemps en lernientation dans les esprits de ses prédécesseurs et de ses contemporains, lui ont tracé le courant dont il sera appelé à prendre la direction. En outre, la masse, toujours passivement soumise à l'impulsion de quelques initiateurs hardis, doit aussi se trouver dans des dispositions qui la rendent plus favorable aux tendances nouvelles.
Nulle part la réunion de ces circonstances n'apparait plus manifeste que dans la révolution à laquelle Charles Darwin attacha son nom. 11 surgit avec son fameux cuvrage. On tlic OrifTin of Spccics, au moment où, depuis un siècle déjà, les idées évolutionnistes . germaient dans la tête de plusieurs savants célèbres, quand de différents cotés et tout à fait indépendamment les uns des autres, zoologistes, poètes et philosophes étaient entraînés vers cette nouvelle conception de l'origine du monde organique, quand entre partisans et adversaires de ces théories se livrait une lutte ardente, acharnée, aussi bien dans l'enceinte des académies et dans les traités scientifiques que dans les colonnes des journaux. Faut-il rappeler le duel fameux dans l'histoire des sciences naturelles, qui eut lieu en 1830, à l'Académie des sciences de Paris, entre Cuvier et GeofïroySaint-Hilaire, duel dont l'issue fut l'écrasement de Saint-Hilaire qui s'était fait le champion de l'hypothèse évolutionniste? Avec quel intérêt l'Europe pensante suivait de loin cette lutte, l'épisode suivant, raconté par un ami de Goethe, nous le fait saisir sur le vif.
'' 2 août. Les nouvelles au sujet de la révolution qui vient de commencer à Paris sont arrivées aujourd'hui à Weimar et ont mis tout en émoi. Dans le courant de l'après-midi, je me suis rendu auprès deGœthe. « Eh bien! "• s'est-il écrié en me voyant, que pensez-vous de ce grand
I. L'idée de l'évolution est aussi ancienne que la philosophie. Les grands philosophes arabes du x* siècle considéraient déjà le singe comme un intermédiaire entre les animaux et Thommc.
« événement? Le volcan a éclaté enfin ; tout est en flammes. « et ce ne sera plus une affaire qu'<jn puisse traiter à huis « clos. — Terrible affaire 1 ai-je repris. Mais à quoi pou- « vait-on s'attendre dans une telle situation et avec un pareil « ministère, sinon à voir expulser la branche royale qui a « occupé le trône jusqu à présent? — Mon cher ami. « riposta Goethe, il parait que nous ne nous entendons pas. « Je ne parle pas de ces gens-là ; il s'agit pour moi de bien « autre chose. Je vous parle de cette manifestation publique '< au sein de l'Académie, de cette discussion, si importante ^f pour la science, entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilnire. La *f chose est de plus haute valeur, et vous ne pouvez vous faire « aucune idée de ce que j'éprouve depuis la nouvelle de la *< séance du 19 juillet. Maintenant, nous avons dans Geoffroy '< Saint-Hilaire un allié pour de longues années. Ce qui ^f montre combien grande est la part que le monde savant '•-' en France prend à ce débat, c'est que. malgré la terrible '' agitation politique actuelle, la séance du 19 juillet aeu lieu '"' devant une salle comble. Mais ce qu ily a de plus heureux, «c'est que le système qui consiste à traiter la nature comme '< synthèse etqueGeoffroy Saint-Hilaire a introduit en France '' ne saurait plus désormais être relégué dans l'ombre. L af- '' faire est aujourd'hui devenue publique, grâce aux libres dis- « eussions ouvertes au sein de lAcadémie en présence d'un « public nombreux. On ne peut plus la renvoyer aux «f commissions secrètes, la juger et l'étouffer entre quatre « portes />
( jcethe avait raison : le public était loin de se montrer indifférent à cette question scientifique. La fermentation révolutionnaire, qui agitait les esprits depuis la tin du xvur siècle, les rendait d'ailleurs éminemmentaccessiblesà toute doctrine en opposition avec celles du passé Dans le cas donné, le jMiblic était d'autant plus sympathique à la théorie de l'évolutioij i|ue partisans et adversaires s'accordaient à la représenter comnie devant ruiner les crovances traditionnelles.
";iO EVOLUTION ET TRANSFORMISME
auxquelles la révolulion triomphante faisait une guerre acharnée.
Jusque-là et depuis un temps immémorial, dans le monde savant et dans le public, régnait la conviction que chaque espèce d'animaux et de végétaux avait été créée séparément et s'était maintenue presque avec la même forme qu'elle présentait à l'origine. Les changements survenant dans le cours des âges n'avaient pas altéré le type primitif. La doctrine de la fixité et de l'invariabilité des espèces était encore admise à la fin du xviir siècle par tout le monde civilisé.
Le créateur de la biologie actuelle, l'illustre Linné, s'en tenait strictement à cette conception. En définissant l'espèce comme un ensemble de plantes ou d'animaux tellement pareils entre eux qu'involontairement on pouvait les supposer issus de parents communs, il donnait par cela même une nouvelle sanction à la théorie de la permanence des espèces organiques. Chacunes d'elles, suivant lui, dérivait d'un couple particulier d'ancêtres, créés au commencement du monde. Toutefois, malgré la grande autorité du savant, dès la fin du xviii^ siècle, certains esprits commençaient à laisser percer des doutes sur la permanence absolue des espèces animales et végétales. Ils les manifestaient encore avec beaucoup de réserve et les enveloppaient de formules plutôt obscures; mais on se mettait à discuter, d'une façon plus ou moins franche, l'idée que les espèces sortaient les unes des autres, grâce à la modification graduelle des formes primitives. Dans sa célèbre Histoire iuitiirclh\ dont la publication complète dura quarante ans (1749-1788), Buffon a plusieurs fois donné à entendre, sous forme de possibilité douteuse, il est vrai, que les plantes et les animaux n'étaient peut-être pas complètement liés par la permanence de leurs formes et qu'ils avaient pu s'écarter peu à peu de certains types primitifs, sous l'influence de causes naturelles. 11 basait ses conjectures sur les grandes similitudes de conformation.
En décrivant les vertébrés, il signale l'analogie de structure que présentent tous ces animaux, si conformes à un type commun qu'ils semblent tous être les différentes branches d'une seule et même famille, issue dune souche unique. On pourrait croire que, parmi les membres de cette famille, les uns, par l'effet d'une dégénérescence et d'autres circonstances défavorables, se sont déformés pour devenir des types inférieurs, tandis que les autres, grâce au développement plus parfait de leurs formes, ont donné les types supérieurs.
A la vérité, Buffon s'empresse d'ajouter que, si l'on suppose une telle possibilité pour une classe d'animaux, il n'y a aucune raison pour ne pas élargir cette hypothèse et pour ne pas admettre que toutes les classes, par voie de transformations graduelles, descendent d'une seule forme primitive : or cela n'est pas possible, observe le prudent naturaliste, car la révélation nous enseigne que chaque classe a été créée séparément.
Buffon était-il sincère ou non en formulant cette réserve? Il est difficile de le dire. Mais l'idée émise par lui ne resta pas sans écho et, dans différents pays, presque simultanément, en Allemagne, en France et en Angleterre, trois penseurs se prononcèrent, avec plus ou moins de netteté, en faveur de la théorie cjui fait dériver progressivement toutes les espèces de formes plus simples. Voici comment, en 179s, Goethe s'exprimait sur cette question : ** Nous pouvons dire sans hésiter que toutes les formes plus parfaites, comme les poissons, les amphibies, les oiseaux, les mammifères, à commencer par l homme, ont été organisées primitivement sur un sDul type commun qui, maintenant encore, se modifie et se transforme chaque jour à mesure qu'il se propage, m
Les darwinistes citent toujours cette phrase du grand poète comme la preuve irréfutable qu'il était évolutionniste dans le sens actuel du mot. Plus tard, évidemment.
■; l 2 EVOLUTION ET TRANSFORMISME
:iprès lapparition des ouvrages de Lamarck. Gœthe inclina vers cette manière de Noir. Mais il faut vraiment faire violence aux mots pour trouver, dans ses paroles de 179^, quelque chose de plus que la simple constatation d'un fait, à savoir que tous les vertébrés sont créés sur un seul type commun et que ce tvpe subit des modifications avec le temps Cela, il nest pas un adversaire de l'évolution qui ne ladmette ; car autre chose est la crcatiou d après un ivpc iomnniti, autre chose la dcscoidcDicc d un connnitn an cet fi'.
Plusieurs années avant Gœthe, un autre poète, fort médiocre, celui-là, sétait prononcé beaucoup plus catégoriquement ne faveur du développement du monde organique par la transformation graduelle des espèces les plus simples en espèces plus parfaites : nous voulons parler du grand-père de Charles Darvs'in, le docteur Erasme Darv^'in, dont les ouvrages contiennent tous les fondements de la théorie évolutionniste darwinienne, y compris la sélection. Si nous avons donné le nom de poète à Erasme, c'est qu'il avait la fâcheuse manie d'exprimer ses idées philosophiques en mauvais vers. Cette forme malheureuse fut même la principale cause qui lit accueillir ses conceptions scientifiques avec le même dédain que ses ridicules rapsodies.
Son Botanic Gardcu, paru en 1781, son Ton pic of Nature, et ses autres pseudo-poèmes renferment déjà presque tcnites les vues des évolutionnistes modernes, et non pas seulement à l'état de simples ébauches, mais très nettement formulées. 11 n'est d'ailleurs pas difficile de se convaincre, à la lecture, que. pour démontrer la justesse de sa théorie, Érasme Darwin recourait absolument aux mêmes arguments qu"emplo\a, quelque soixante années plus tard, son célèbre petit-fils. Les observations qu'il a consignées dansla Zoononiia, son œuvre principale, n'ofifrent pas, à beaucoup près, le même caractère méthodique. Mais, ce qui surtout empêcha la doctrine d'Erasme de devenir
GRANDEUR ET DECADENCE DU DARWINISME "î i ^
populaire, c'est que le terrain n'était pas encore préparé pour une révolution intellectuelle aussi considérable. La meilleure preuve en est que les ouvrages de Lamarck. publiés quelques années après, ne produisirent pas plus d'impression sur le public, en dépit de leur caractère plus scientifique et de l'esprit philosophique très élevé de leur auteur, bien supérieur sous ce rapport à Charles Darwin lui-même.
Dans son Jardin botj/iitjnc', Erasme exprime l'opinion très nette que le monde organique tout entier subit une transformation constante dans le sens de l'amélioration, du perfectionnement. Il estimait cette «conception du monde beaucoup plus digne du créateur de toutes choses // qu'aucune autre. Il cite comme preuve la disparition complète des formes organiques que nous trouvons chez les fossiles et, ce qui est plus intéressant encore, la présence d'organes rudimentaires dans les plantes et les animaux actuels. « Plusieurs animaux, dit-il, portent les traces de changements effectués sur leur corps, grâce auxquels ils ont pu s'adapter à de nouveaux movens de se procurer la nourriture.x»
Au cours du même ouvrage, il conjecture que les piquants et les épines des plantes, ainsi que leurs odeurs fortes et leurs poisons, sont des acquisitions par lesquelles elles peuvent se défendre contre la voracité des insectes et des mammifères II va jusqu'à supposer que certaines orchidées prennent l'aspect de tleurs couvertes d'insectes pour éloigner les insectes réels.
Le lecteur voit (|ue le grand-jK-re avait déjà les idées essentielles qu a soutenues plus tard son petit-tîls et les appuyait des mêmes exemples .Niais ce n'est pas seulement une pure ressemblance de fait qu il v a lieu de constater ici. Partout, en effet. Erasme Darwin cherche la //;/ des modifications morphologiques ou organiquesquil signale : autrement dit. dans SCS spéculations sur la nature, ii s^ place
toujours iiu point Je vue télcologiquc. Or, nous avons fait remarquer plus haut qu'à cet égard encore Charles Darwin, ii.Dis /('S prt'niicTS temps, )ie di (ferait guère Je sou aïeul:; lui aussi, eu touli- eireoustauee, Jésiguaii le but pour lequel un animal ou uni' plante acquiert tel ou tel organe, ou simplement une particularité quelconque .
En Allemagne, il est vrai, les darvvinistes se sont efforcés de prouver que les paroles de leur idole avaient été mal comprises, que, s'il parle du but des phénomènes, c'est uniquement pour donner plus de relief à l'expression de sa pensée fondamentale. Mais tout lecteur impartial des travaux de Darwin (et non seulement de son Origin of Spccies, mais même de plusieurs ouvrages postérieurs) se convaincra sans peine que, jusqu'à la fin de sa vie, il a conservé dans sa manière de penser une nuance de téléologisme. On peut affirmer d'ailleurs que la sélection sexuelle et naturelle n'a absolument aucune portée, si elle ne signifie pas que, chez les animaux et dans les plantes, certains appareils se sont développés à certaines fins.
Comme nous l'avons déjà dit, le grand-père de Darwin ne cachait nullement cette disposition d'esprit. Suivant lui, les oiseaux et les poissons ont d'ordinaire le dos plus foncé que le ventre afin d'échapper plus facilement aux ennemis qui se trouvent au-dessus d'eux ; ils prennent la couleur du milieu qui les entourent afin d'être moins visibles. Les animaux subissent des changements sous l'influence de trois impulsions: la faim, la tendance à la propagation de l'espèce, et enfin le sentiment de la conservation. La faim les pousse à chercher de nouveaux moyens de se nourrir, la tendance à la propagation de l'espèce fait que les mâles luttent entre eux pour la possession de la femelle, et le sentiment de la conservation détermine les modifications dans la couleur du corps. Le groin du porc s'est durci pour foui lier plus facilement dans la terre où l'animal cherche des racines et des insectes. L'éléphant a le nez allongé en trompe pour pouvoir coucher
GRANDEUR ET DECADENCE DU DARWINISME }l^
les branches dont il convoite les fruits et boire de l'eau sans avoir besoin de fléchir les genoux. Les carnassiers ont reçu des griffes pour déchirer leur proie. « Toutes les appropriations de ce genre, dit Érasme Darwin, se sont développées dans le cours de plusieurs générations par suite de la propension des animaux à satisfaire leur besoin de manger, et elles se sont transmises comme un héritage à leurs descendants en s'améliorant toujours pour rendre des services plus complets. »
Il ne s'est pas explique moins catégoriquement sur limportance de la sclcctfou sexuelle : ^r Chez plusieurs animaux existait le besoin de la possession exclusive d'une femelle » C'est pourquoi les mâles ont acquis des armes particulières pour lutter entre eux. Erasme Darwin cite comme exemples les bois des cerfs et les éperons des coqs. « Le but final de cette lutte entre les mâles semble être que seul l'animal le plus fort et le plus adroit propage l'espèce, qui s'améli(^re par ce moyen. />
Dans son Tonplc de la Science, il parle tout aussi clairement, quoiqu'en vers fort mauvais, de la lutte pour /existence. '< L'air, la terre, la mer, dit-il, ne sont, à y regarder de près, qu'un cimetière, un champ de bataille. La faim lutte, des flèches meurtrières volent dans l'abattuir universel, où tous les rires se /ont ia }ruerre
Ainsi, nous trouNons déjà chez Erasme Darwin la dc>ctrine évolutionniste présentée avec les mêmes arguments et construite sur les mêmes fondements que chez son petitfils Appropriation des organes à certaines tins, sélection sexuelle, lutte pour l'existence, et par conséquent aussi sélection naturelle, transmission héréditaire des perfectionnements acquis, en un mut, tout ce qui f.iil le fond de la théorie évolutionniste se rencontre déjà, sinon quant aux expressions, viu moins quant aux idées, dans les ouvrages en vers d Erasme Darwin piibliés à la (in du xviif siècle. Non seulement Daru in iiérita de lui sa passion pour les
3l6 KVOLUTION ET TRANSFORMISME
recherches d'histoire naturelle mais il trouva dans les écrits de son grand-père les idées fondamentales qui, par la suite, lui permirent de donner à son hypothèse transformiste le caractère d une tliéorie achevée.
Chose digne de remarque, c'est seulement en 181S0 a la veille du décès de Darwin, que, grâce au zoologiste allemand Krnst Krause, les services d'Érasme Darwin furent appréciés selon leur mérite. Son petit-fils n'a mentionné nulle part le nom de celui qui fut pourtant le véritable initiateur de sa théorie évolutionniste.
I 3. — Les conxeptions de lamarck.
Lamarck, évidemment, ne connaissait pas les tentatives de son prédécesseur anglais, lorsqu'il entreprit les travaux qui ont fait époque dans les annales de l'histoire naturelle au xix*" siècle. C'est seulement avec la publication de ses ouvrages que la théorie de l'évolution est, pour ainsi dire, sortie des langes et, sans obtenir droit de cité dans la science, a du moins mérité d'attirer l'attention, (^est à partir de ce moment que l'influence du transformisme commence à se refléter sur les principales recherches en botanique, en zoologie et en géologie, qui remplissent la première moitié du siècle. Les adversaires passionnés de Lamarck sont euxmêmes forcés de s'occuper de ses vues, de les discuter. Du reste, si Lamarck eut des ennemis nombreux et acharnés, il compta aussi de zélés partisans. Parmi ces derniers, il faut placer en première ligne GeoftVoy Saint-Hilaire qui, dès 179^, c'est-à-dire avant l'apparition des premiers écrits de Lamarck, avait émis des opinions sur l'unité de conformation des espèces.
Penseur profond et des plus subtils, Lamarck n'était pourtant pas exempt d'idées préconçues. Dans sa Philosophie ^oolo^iqiir il développe rigoureusement et logiquement son système évolutionniste, sans reculer devant lin-
suffisance des preuves scientifiques. Vivant presque dans la misère, aveugle, ne rencontrant dans le monde officiel qu'hostilité, il n'en poursuivit pas moins courageusememt ses recherches. Voici en quels termes Charles Darwin a reconnu ses mérites : » 11 (Lamarck) rendit le premier un grand service en appelant l'attention sur la prc^babilité des changements continuels dans le monde organique comme dans le monde inorganique, changements qui résultent de lois naturelles et non d'une intervention surnaturelle. Lamarck. fut amené à admettre la modificaticjn progressive des espèces, vu surtout la difficulté de distinguer le genre et l'espèce; prenant en considération la progression accomplie des formes dans certains groupes et se fondant sur l'analogie avec l'élevage domestique. Quant aux moyens par lesquels s'obtiennent les modifications, il les voyait en partie dans l'action directe des conditions physiques de la vie, en partie dans le croisement des formes existantes, et surtout dans l'influence de l'habitude, de l'exercice ou de l'inertie de certains organes. Il attribue à cette dernière cause toutes les appropriations éclatantes qu On remarque dans la nature, telles, par exemple, le long cou de la girafe, cjui lui permet d'atteindre sa nourriture sur les arbres //
litTectivement, Lamarck estimait que les animaux s'étaient développés surtout par suite de l'ctTort fonctionnel qui, progressivement, les avait amenés à accroître et à élargir leurs aptitudes.
Tandis cjuc le L;raiul (Vivier, qui rendit à la géologie d immenses services par ses travaux sur les fossiles, restait fidèle à la théorie des cataclysmes et des renaissances périodiques de la vie organique, Lamarck admettait, même pour la nature inorganique, la transformati(»n graduelle de la croûte terrestre sous l'action de causes naturelles. A cet égard, il peut être considéré comme le précurseur de (.harlcs Lvell. le rénovateur de la géolt)gie. L intluence des idées de Lamarck sur cet illustre géologue fut si considé-
■Îl8 ÉVOLUTION ET TRANSFORMISME
rablc qu en 1831 Lyell soutenait riniiiterruplion de la vie organique durant les modifications lentes de la croûte terrestre. " Beaucoup de géologues oublient, écrit Lyell, que, dans l'intervalle de temps compris entre Lamarck et l'apparition de rOriirin of Spccics de Darwin, quelque chose avait déjà été publié par d'autres. Sans me rallier à la théorie de la transmutation de Lamarck, j'ai, dès 1831, défendu lininterruption de la vie organique... J'ai même soutenu que, maintenant encore, s'opère le développement successif des espèces; que comme l'a prouvé de Candolle, il se livre une lutte continuelle pour l'existence et que, dans cette lutte, certaines espèces se multiplient aux dépens des autres, que les unes font des progrès, tandis que les autres disparaissent. » Ajoutons que la théorie évolutionniste de Lamarck avait ce grand avantage sur celle de Darwin et de plusieurs de ses disciples que Lamarck, malgré certaines hésitations dans l'expression de ses pensées, était en réalité un finaliste convaincu. Dans la discussion de ses nombreuses observations il n'oublie presque jamais de prendre en considération le but immédiat ou lointain de phénomènes d'évolution et de variation. Il ne le fait pas toujours avec la netteté d une conviction bien établie ; on voit qu'il hésite maintes fois devant des affirmations catégoriques parce qu il craint de rencontrer des objections ou des contradictions du côté des savants obsédés à l'époque par la fameuse hypothèse de Laplace très en vogue alors. Mais son bon sens, ou plutôt la précision de son esprit, très scientifique dans le fond, prend presque toujours le dessus et Lamarck a recours à la finalité pour expliquer les phénomènes de l'évolution.
C'est surtout grâce au maintien du principe de la finalité dans l'analyse des phénomènes que la théorie de Lamarck s'est préservé de l'erreur d une sélection naturelle sans création qui fut si funeste au darwinisme, en introduisant tant de fausses conceptions dans les études embryologiques.
Il faudra des dizaines d'années d'études laborieuses et de recherches fondamentales pour en débarrasser définitivement cette branche capitale de l'embryologie.
Ainsi, quand Darwin commença à s'sccuper d'histoire naturelle, la doctrine évolutionniste était déjà suffisamment répandue parmi les gens adonnés à l'étude de la nature. Nous n'avons cité que les hommes les plus éminents dans cette science, ceux qui jouissent dune notoriété universelle. Mais combien, parmi les savants de moindre importance, s'étaient dès cette époque, prononcés catégoriquement, en faveur de l'évolution progressive des espèces ! Pour n'en citer qu'un exemple, le professeur d'Edimbourg, Edmond Grant, dont Charles Darwin fut l'élève, affirma nettement, dans un travail sur les éponges d'eau douce publié en 1826, que les espèces tiraient leur origine les unes des autres.
§ 4 — La p.svchologie de Charles darwix
ktudiant.
Le lecteur vient de voir que le grand-père de Darwin. Erasme, aimait passionnément les observations et les déductions d'histoire naturelle. La tournure poétique de son imagination prêtait à ses idées une apparence fantastique qui nuisit grandement à son crédit comme savant. Néanmoins, il est incontestable que la plupart de ses dons se rencontrèrent chez son petit-fils, lequel y joignait, heureusement, une faculté d'observation bcaucmip plus fine et plus exacte Cette dernière qualité, il la tenait évidemment des parents de sa mère, les W'edgwood L aïeul maternel de Darwin était un potier renommé, passé maitrc dans sa profession, doué d une grande énergie, d'une rare persévérance et d un tLiir artistique peu commun, notamment en ce qui concernait le mélange des tons et les diverses nuances des couleurs Nous rctrouvi)ns toutes ces aptitudes chez
(-harlcs Darwin, et elles dctcrmincrciU certainement, pour une large part, le caractère de 'noii activité scientifique.
Son père, Robert Darwin, était le second (ils d Hrasme. 11 exerçait aussi la médecine, jouissait d une réputation brillante, et avait une clientèle énorme Le plus clair héritage qu'il laissa à Darwin lut une grande fortune; elle permit au jeune naturaliste de consacrer sa vie entière à la science, en latTranchissant de toute préoccupation matérielle et lui assurant, en outre, des ressurces considérables pour ses voyages, ses recherches et ses collections.
Charles Darwin naquit, le 12 février 1809, à Shrewsbury. 11 reçut les premiers éléments d'instruction dans sa ville natale, à l'école du docteur Butler, qui fut plus tard évéque de Leagfield. Comme écolier, Darwin ne se distinguait pas par une extrême application ; il préférait faire de longues et fatigantes excursions, durant lesquelles il recueillait divers minéraux et végétaux. A seize ans, il alla suivre les cours de la Faculté de médecine à Edimbourg. Mais un insurmontable dégoût pour les dissections anatomiques, l'impossibilité même d'assister aux autopsies le convainquirent bientôt qu il n avait pas la vocation médicale. Il continua donc à réunir des collections d'histoire naturelle et à s'occuper de zoologie sous la direction du professeur Grant. mais plutôt en dilettante, et sans se sentir un entraînement particulier vers ces études.
En 1828, il se rendit à l'Université de Cambridge et entra au Christ Collège, dans l'intention de s'adonner à la théologie. Là, il devint l'ami du professeur Harlow, qui enseignait la minéralogie et la botanique. Leur liaison se forma à la faveur d'excursions scientifiques. Darwin avait conservé sa passion pour les promenades et il aimait à recueillir tout ce (jui lui tombait sous la main. Le professeur Harlow sut l'intéresser plus assidûment aux choses de la nature. Ayant remarqué ijue l'étudiant joignait à un esprit réfléchi une rare faculté d'observation, il s'attacha a lui et peu à peu
il lui inspira le goût profond de Thistoire naturelle.
L'influence de Harlow sur son élève ne se borna pas à la direction scientifique ; son action morale sur le caractère du jeune savant parait avoir été plus grande encore. Quelques extraits d'une lettre de Darwin au révérend Janvns sont très significatifs à cet égard. En même temps qu'il décrit les principaux traits du caractère de son maitre. Darwin semble se peindre lui-même : '^ Avant que je ne l'eusse vu, j'entendis un jeune homme résumer les qualités morales du professeur Harlow en disant simplement qu'il savait tout. Lorsque je réfléchis à la facilité avec laquelle nous nous sommes sentis à l'aise avec lui.* bien qu'il fût plus âgé et que sa supériorité fût très haute, je crois que la transparente sincérité de ses sentiments et de sa bonté en furent la cause, et plus encore peut-être la remarquable abstraction qu'il faisait de lui-même. On s'apercevait qu il ne pensait jamais à son savoir étendu, à la clarté de son intelligence, mais que le sujet en question l'occupait seul. Ce qui doit encore avoir frappé chacun et ce qui ajoutait un grand charme à sa société, c'était son égale courtoisie avec tous, avec les personnes âgées et distinguées comme avec les plus jeunes étudiants. Son esprit n'était atteint d'aucun sentiment de vanité, d'envie ou de jalousie Cette égalité d'humeur, cette remarquable bienveillance ne faisaient pourtant pas de lui un caractère insipide. >/ Au C(jurs de ce chapitre, un lecteur aura plus d une occasion de se convaincre tjue ce jugement peut tout aussi bien s'appliquer à l'élève qu'au maitre.
Darwin pendant ce temps lisait les voyages de Humboldt et rêvait lui aussi de faire le tour du nKMuie, «m un moins d'explorer les contrées tr(»picales. Il essayait même de former parmi ses camarades une société pour visiter les iles (Canaries. Telles étaient les dispositions dans lesquelles il se trouvait lorsque le professeur Harlow l'informa que le capitaine Fitz-Roy. revenu depuis peu d'un voyage autour
l)l ("".YON. ai
du monde, organisait une nouvelle expédition dans le but de prendre des mesures géographiques et désirait emmener avec lui un ieune homme s'occupant de sciences naturelles. Darwin saisit l'occasion aux cheveux, et. en dépit de tousles obstacles, obtint l'autorisation d'accompagner l'expédition en qualité de naturaliste. 11 dut se passer de tout traitement et se contenter dun hamac dans la cabine du capitaine. En revanche, il se réserva la propriété exclusive de toutes les collections qu'il réunirait. Son père s'était opposé longtemps à ce voyage aventureux, craignant qu'au retour il ne renonçât à la carrière ecclésiastique, comme il avait*déjà renoncé à la médecine. L'événement justifia ces craintes; mais, quoique le père de Darwin soit mort en 1849, dix ans avant l'apparition du fameux livre qui plaça d'emblée son fils au rang des grands naturalistes du siècle» néanmoins il put se convaincre que le voyage n'avait pas nui à Charles et que ce dernier ne parcourait pas sans éclat la carrière choisie par lui. Kn fait, outre que cette navigation de cinq ans, commencée à bord du Beaglc^ le 27 décembre 18^ i, donna une orientation définitive à l'activité du jeune savant, elle lui fournit encore une grande partie des riches matériaux d'histoire naturelle, mis en œuvre dans la plupart de ses livres.
Il est intéressant de noter avec quel léger bagage scientifique Darwin entreprit le voyage qui lui permit de faire un si grand nombre d'observations et de découvertes dans plusieurs régions des sciences naturelles descriptives.
Voici comment, dans la correspondance avec le professeur Preyer, lui même dresse le bilan des connaissances qu'il possédait alors. Le ton de la lettre est caractéristique ; elle est datée de 1870. « Je n'ai rien d'intéressant à raconter sur moi; mais, puisque vous le désirez, je vais jeter sur le papier ce qui me viendra à l'esprit Je n'ai tiré aucun profit des leçons d'Edimbourg ; elles étaient d'une pauvreté extraordinaire et, durant trois ans, elles m'ont oté toute espèce
de goût pour la géologie. Le docteur Grant n'était pas professeur, il travaillait pour lui, mais sa société a été un grand stimulant pour moi... L'anatomie me répugnait, et je n'ai pu assister qu'à trois leçons ; plus tard, cela m'a fait beaucoup de tort. Lorsque j'arrivais à Cambridge, jetais un passionné collectionneur de scarabées, mais uniquement pour mon plaisir. Lorsqu'on m'avait dit le nom d un scarabée quelconque, je croyais tout savoir, et l'idée ne me venait pas d'examiner de plus près sa structure... De tous les livres, ce sont les voyages de Humboldt qui ont exercé sur moi le plus d'influence... Je suppose que jamais personne n'a entrepris une pareille expédition avec moins d'instruction préparatoire, car j'étais un simple collectionneur. Je n'avais aucune idée de l'anatomie et n'avais jamais encore lu un manuel systématique de zoologie. Je n'avais jamais encore touché un microscope, et c est seulement quelques mois avant mon départ que je me mis à étudier la géologie. J'emportai une énorme quantité d'ouvrages et je travaillai beaucoup à bord; je dessinai notamment bon nombre d'animaux marins d'ordre inférieur. Mais le défaut complet de connaissances me gêna fort. Je ne commençai réellement à m'instruire que sur le Bi\i^lr... La passion de collectionner différents objets développa probablement en moi le don de l'observation... Je n'ai jamais autant écrit sur ma propre vie, mais j'espère que cela vous intéressera. »
Dans un autre passage, Darwin dit que jeune il avait la passion de la chasse, ce qui le rendait très paresseux ..
§ 5. — La i\sychol()GIE de d.\r\vin pendant son voyage aitoir dl' monde
Si Darv^in passe pour le fondateur de la théorie évolutionniste, alors que plus d'un demi-siècle avant lui elle avait déjà été développée et soutenue par d'autres, par son aïeul Erasme et par Lamarck. il doit presque exclusivement cet
avantage à son voyage de circumnavigation à bord du Bcaglc. Tandis que ses prédécesseurs n'avaient été que des savants de cabinet, réduits à spéculer sur le monde sans l'avoir vu, Darwin vit de ses propres yeux une grande partie du globe terrestre et des créatures qui Ihabitent. La flore et la faune du Nord, ces pauvres et misérables restes des vastes plaines de glace qui ont couvert notre zone, nous donnent le spectacle d'un monde organique relativement indigent en espèces vivantes. Ce monde n'est rien en à côté de la riche et luxuriante nature des tropiques, qui nous présente le tableau des temps antérieurs à l'apparition de l'homme. L'étude des contrées tropicales a donc une importance capitale pour le naturaliste, et en particulier pour celui qui recherche l'histoire de la vie organique sur notre planète.
Sous ce rapport, le voyage du Bcjglc s'efi"ectua dans des conditions particulièrement favorables à Darwin. Ce vaisseau visita précisément des régions où l'esprit du sagace observateur devait être forcément attiré sur diff"érents problèmes de botanique, de zoologie et de géologie, qui réclamaient une solution.
Le Cap \tr\. et les autres îles de l'Océan Atlantique lui offrirent des échantillons de plantes et d'animaux, jetés sur leurs rochers nus par les tempêtes ou les courants sous-marins. Au Brésil, il connut dans toute sa variété la luxuriante flore des tropiques; dans les pampas de l'Amérique du Sud, il vit les restes grandioses d'espèces éteintes, les ancêtres géologiques des aïs et des tatous qui habitent encore aujourd'hui ces déserts. Sous le climat polaire de la Terre de Feu. il rencontra les types humains les plus dégradés; les Andes et les Cordillères lui montrèrent leurs volcans; l'Australie, ce débris d'un monde disparu, lui révéla sa faune archaïque, image de celle qui existait en l'Europe dans l'antiquité la plus reculée. Tout ce panorama varié, passant sous les yeux de Darwin, eut bientôt compensé au centuple l'insuffisance de son éducation universitaire.
Le but de cette étude ne nous permet pas de nous arrêter aux différentes étapes du voyage et de signaler, ne fût-ce que sommairement, les résultats des observations de Darwin. Les vastes collections quil réunit au cours de cette expédition scientifique furent coordonnées, sous sa surveillance, par cinq zoologistes célébrés : P. Owen (mammifères fossiles;, Waterhouse (mammifères encore existants), Gould (oiseaux , Bell (reptiles , et Jenyns (poissons-. En outre, Darwin publia, dès 1839, ^^ Jotinul de son vovage, auquel se rapportent aussi quantité de communications contenues dans tous ses ouvrages ultérieurs. Tout cela prouve que, durant ces^cinq ans, Darwin déploya une activité tout à fait exceptionnelle.
Cependant, il fut fort éprouvé par le mal de mer et, suivant le témoignage de l'amiral Stokes. qui travaillait à bord à la même table que lui, il était obligé, pour résister à ce mal, d'interrompre son travail d'heure en heure et de garder pendantuncertaintempsla position horizontale Jusqu'alors. Darwin avait joui d'une constitution très robuste : le tangage, la nourriture souvent mauvaise, le séjour dans des régions insalubres altérèrent gravement sa santé, et il se ressentit toute sa vie des suites de son voyage autour du monde
Si nous ne pouvons pas indiquer, même d'un trait rapide, les nombreux travaux de Darwin au cours de ces cinq années, nous citerons du moins cjuelques exemples qui caractérisent sa métiiode de travail et le tour particulier de son esprit observateur. Que de fois, en lisant le journal de son voyage, on rencontre des passages d'où il ressort clairement que les théories évolutionnistes lui étaient connues dès cette époque, .\lais il évite toute conclusion générale et s'en tient strictement à la constatation des faits.
Avant même que le Ih-jj^/r eût atteint le Cap Vert, sa première station, Darwin avait déjà réussi à trouver, dans la poussière tombée sur le pont du navire, soixante-sept
formes organiques diverses, appartenant à des espèces de l'Amérique méridionale. '^ je recueillis dans cette poussière des parcelles de pierre avant la grandeur d'un millième de pouce carré Peut-on après cela s'étonner que cette poussière abonde en spores de plantes cryptogames, lesquels sont beaucoup plus légers?»
Près des rochers de Saint-Paul, il voit une masse de sommets volcaniques, faisant saillie hors de l'Océan Atlantique , et aussitôt il remarque que les araignées et les insectes parasites sont les premiers habitants dune île, récemment formée. L'histoire du peuplement des îles nouvelles, si étroitement liée à la question de l'évolution des nouvelles espèces, occupait constamment le jeune savant. Dans les îles des Tortues (Galapagos), la flore et la faune, issues«d'individus accidentellement importés des rivages voisins, produisirent sur lui une impression profonde. Le 28 février 1832 le Beugle jeta l'ancre à Bahia,, et Darwin eut pour la première fois l'occasion de faire connaissance avec la végétation tropicale. « L'extase, écrit-il, est un mot trop faible pour exprimer les sensations éprouvées par le naturaliste qui se promène pour la première fois dans une forêt du Brésil. L'élégance des herbes, la nouveauté des plantes parasites, la beauté des fleurs et la verdure lustrée des feuilles, mais surtout la richesse de la végétation me ravissaient et m'étonnaienten même temps. »
Là, Darwin s'occupa principalement de collectionner des insectes et donna une attention particulière aux divers moyens emplovés par les mâles pour séduire leurs compagnes C'est en grande partie sur ces observastions qu'il fonda sa théorie de la sélection sexuelle. « Lorsque plus d une fois, écrit-il, deux papillons, apparemment de sexe difl"érent, volaient à côté de moi, se poursuivant l'un l'autre, je perçus distinctement un petit bruit sec, analogue à celui que produit une roue dentée lorsqu en tournant elle vient à toucher un ressort //
Dans l'Uruguay, labsence d arbres sous un humide climat tropical le frappa, et il se posa la question de savoir d'où pouvait dépendre un phénomène si étrange. C est là aussi qu'il vit pour la première fois le tuco-tiico, rongeur qui a le même genre de vie que la taupe et qui est aveugle. ^ Étant données les habitudes souterraines de cet animal, écrit-il, la cécité ne peut pas être pour lui un grand inconvénient; mais, en thèse générale, il est étrange qu'un animal soit doué d'un organe si souvent malade Lamarck aurait été ravi s'il avait connu ce fait quand il raisonnait (probablement avec plus de justesse que de coutume) sur le développement graduel de la cécité chez l'aspalace, rongeur qui habite sous terre, et chez le protée, reptile qui vit dans des ca vernes rem plies d'eau. Ce"^ deux animaux ont 1 œil à l'état rudimentaire et couvert d'une pellicule. Celui de la taupe ordinaire est fort petit mais achevé, quoique certains naturalistes doutent qu'il soit en rapport avec le nerf optique ; son usage est probablement limité, bien que, selon toute apparence, il rende service à la taupe quand elle quitte son gîte. Chez le tuco-tuco c[ui, je suppose, ne sort jamais de sa demeure souterraine, l'œil est plus large, mais il est souvent atteint de cécité et il devient inutile, sans que l'animal paraisse en éprouver aucun dommage : il n'y a pas de doute que Lamarck n'eût dit ^\\\c le tuco-tuco passe à l'état d'aspalace et de protee. //
Ce passage est fort intéressant. D'abord, il montre que, dès lors, Darwin connaissait les ouvrages de Lamarck et de plus qu'il n en acceptait pas les théories. Ensuite la citation caractérise aussi le procédé intellectuel de Darwin Pas un fait, fût-il le plus mesquin et le plus insignifiant, n'échappe à ce minutieux observateur. Dès qu'un phénomène la frappé, il en recherche immédiatement la raison ou, pour mieu.v dire, le sens. Ici se ti'vtHc Ji^jd Li ti'fidjitcc ti^làologiquc </(• son ispril, i/tw si's fiassions nient si L^nergiqucmcnt, mais i/iu\ ionnne nous Ir irm^ns f^lns d'une fois^ constitue Ij par-
tintLiriti- Ji' sa spct iiLition , et qui se Diaïufcstr surtout lorSipiH LûNstruit <>on hypcUhèse de la sélection naturelle. Toujours et Ji\iut tout, njriL'in eJierelie Li tin du pJiéiiotncue i^u'il a observe. Il ne se demande pas quelle est la ijuse de la cécité du tuco-tuco, ce qui provoque sa maladie d'yeux, mais /)r>//r(y//^;/ l'animal possède un organe qui chez lui est si souvent malade.
La manière d'écrire un peu primitive de Darwin ne met que mieux en évidence ce procédé caractéristique de spéculation. Il écrit aussi spontanément qu'il pense et ne cherche pas du tout les tours de phrase qui lui permettraient de concilier ses idées avec telle ou telle théorie
Prises en elles-mêmes, beaucoup des observations particulières de Darwin paraissent au lecteur fort mesquines et à peine dignes dune attention sérieuse. Mais en se groupant, en sajoutant les unes aux autres, toutes ces minuties finissent par former une suite d'arguments visiblement favorables à la conjecture ou à l'hypoth-èse qu'il émet. Quand nous lisons dans son/r^z/r/zj/ tous ces détails souvent fastidieux, nous assistons en quelque sorte à l'opération psychologique qui, avec une extrême lenteur, pas à pas, presque insensiblement, a conduit Darwin aux vues qu'il a formulées après un intervalle de trente années
Le mode d'argumentation qu'il emploie couramment dans Y Origine des Espèces n'a pas peu contribué à l'impression produite par ses théories. L'ouvrage est écrit d'une façon très monotone, et les plus ardents admirateurs de Darwin, parmi ses biographes, le reconnaissent franchement. C'est à ce style fatigant, nous le croyons sincèrement, c[u'il doit en majeure partie sa puissance de conviction sur la plupart des lecteurs profanes. Ceux-ci sentent l'entière bonne foi de Charles Darwin ; ils sont frappés de l'extraordinaire circonspection qu il apporte dans ses conclusions et de la patience, plus extraordinaire encore, avec laquelle, durant des chapitres entiers, il accumule les menus faits des-
tinés à étayer sa théorie. Ils ne se défient pas de 1 auteur: en présence dun exposé plus brillant, d'une argumentation plus passionnée, ils se tiendraient sur leurs gardes et se donneraient la peine de passer au crible de la critique toutes lesobservations qui leursont présentées. Mais, fatigués par la lecture d'un livre incontestablement ennuyeux et pleinement persuadés par la droiture de l'écrivain, presque tous les lecteurs de VOn'^i/i of Spccics sautent les neuf dixièmes du volume, et en acceptent les idées comme des articles de foi.
En groupant ces mêmes observations d'une façon moins systématique, en soumettant la plupart des arguments à un examen personnel et impartial, le lecteur attentif résiste mieux à l'impression première, subit moins facilement la séduction de cet esprit loyal, profondément sincère. Si la lecture de l'ouvrage lui laisse une haute estime pour l'auteur, souvent aussi il reste fort sceptique à l'égard des doctrines.
Quand on lit le Journal de Voyaçrc de Darwin, on s'aperçoit à chaque instant que le même fait, examiné dans un autre esprit, donne lieu aune interprétation tout opposée. Nous citerons le premier exemple venu: ce n est peut-être pas le plus topique en lui-même, mais il est frappant par sa simplicité En Patagonie, Darwin trouve une foule de débris d'animaux disparus, dont les congénères vivants se rencontrentaujourd'hui dans l'Amérique méridionale. Ces derniers sont de vrais nains en comparaison des fossiles gigantesques découverts par Darwin La première idée qui nous vient à l'esprit, c'est que ce fait prouve contre l'évolution par voie de sélection naturelle, attendu que. suivant cette théorie, seuls les individus les plus parfaits, les mieux armés pour la concurrence vitale auraient dû être épargnés. Cependant Darwin, bien qu à cette époque il se moquai encore de Lamarck. voit dans ce fait 1 indice que les espèces actuelles descendent des espèces éteintes.
Mais, même sur les points où ses théories ont été réfutées
par les naturalistes venus après lui, les faits qu'il a recueillis, les observations qu'il a enregistrées conservent leur valeur, et ses mérites d'observateur subsistent. Ainsi, par exemple, pendant ce même vovage. à Tahiti et dans d'autres îles de 1 Océan Pacitique, Darwin tit, sur les récifs de corail, une foule d'observations du plus haut intérêt, qui lui servirent pour son ouvrage. De la construction et de la multiplication <lcs récifs, publié en 1S42. La théorie qu'il donne de la formation des récifs a été complètement renversée depuis par les recherches de John Muray à bord du Challcncrcr, en premier lieu, et, plus tard, par celles d'Archibald Geikie. Néanmoins, les observations de Darwin gardent leur intérêt, et Geikie lui-même, adversaire de ses théories, a dit il y a une quarantaine dannées : « Aucun exemple plusadmirable de la méthode scientifique ne fut jamais donné au monde, et Darwin n"eùt-il rien écrit d'autre, ce traité seul aurait suffi à le placer au premier rang des investigateurs de la nature. //
Pour l'histoire psychologique des théories subséquentes de Darwin, nous devons noter, comme tout particulièrement instructives ses observations dans l'archipel des Tortues. On a déjà dit que ces iles volcaniques, qui n'ont jamais fait partie d'aucun continent, possèdent une faune très curieuse, dont le spectacle amena involontairement Darwin à s'occuper de l'origine des espèces. 11 n'y trouva ni grenouilles, ni mammifères, à l'exception de la souris, évidemment importée là par quelque vaisseau. Des serpents, des tortues et des lézards, c'est à cela que se réduisent en ces lieux les espèces vivant sur le sol. Par contre, Darv. in put y compter plus de cinquante-cinq espèces d'oiseaux.
Voici ses rétlexions au sujet de ces faits. '" La plupart des productions organiques (de l'archipel des Galapagos) sont essentiellement indigènes, et on ne les rencontre nulle part ailleurs; on remarque même des différences entre les habitants de ces diverses iles. Tous ces organismes cependant
ont un degré de parenté plus ou moins marqué avec ceux de l'Amérique, bien que l'archipel soit séparé du continent par 500 ou 600 milles d'Océan... On est encore plus surpris du nombre des êtres aborigènes que nourrissent ces iles, si l'on considère leur petite étendue. On est porté à croire, en voyant chaque colline couronnée de son cratère, qu'à une époque géologiquement récente l'Océan occupait la place qu'elles occupent aujourd'hui. Ainsi donc, et dans le temps et dans l'espace, nous nous trouvons face à face avec ce grand fait, ce mystère des mystères, la première apparition de nouveaux êtres sur la terre. ..On reste étonné de l'intensité de la force créatrice, si l'on peut employer une telle expression, qui s'est manifestée sur ces petites iles stériles et rocailleuses; on est encore plus étonné de l'action différente, tout en restant cependant analogue, de cette force créatrice sur des points si rapprochés les uns des autres. »
Il est iiors de doute que Darwin, dès cette époque, connaissait la théorie évolutionniste de Lamarck. Néanmoins, en rélléchissant sur les questions qui l'ont successivement amené aux conclusions du transformisme, il reste étranger à cette doctrine et il continue, sans hésitation aucune, à parler de \^ force créai rii,c pour expliquer les phénomènes c[ui le frappent. Evidemment, son esprit était encore éloigné des vues qu'il émit trente ans plus lard, en s'appuyant pourtant sur ces mêmes phénomènes.
Exempt de toute tendance métaphysique, Darwin ne pouvait arriver à des conclusions générales que par une induction lente et graduelle. La masse des laits et des observations devait en quelque sorte faire violence à son intelligence pour l'obliger îi conclure.
Dans les lignes suivantes, écrites à l'ùge de cinquante ans, il met pleinement en lumière ce pli tout particulier de ses facultés intellectuelles. < A mon retour en iS-;^, lisons nous dans la [préface de VOrij^in <>/ Specîes, il me vint à l'esprit cju'oii pourrait peut-être faire avancer celte question eu
accuiiuilant, pour les méditer, les observations de toute sorte qui auraient quelque rapport à sa solution. Après cinq années de travail, je me permis plusieurs inductions et rédigeai de courtes notes. Ce ne fut qu'en 1844 que j'esquissai les conclusions qui me semblaient les plus probables. Depuis ce moment jusqu'à aujourd'hui ( i^v;), j'ai constamment poursuivi le même objet. On excusera ces détails persofiue/s, dans lesquels je n\'nlre qu^afin de montrer que je n\ii pas été trop prompt a trancher les questions »
A la différence des premiers transformistes, Erasme Darwin et Lamarcic, qui avaient entrepris d'édifier la théorie de l'évolution à l'aide d'arguments audacieux et en partie métaphysiques, Charles Darwin, au début, mit au service de ses idées une méthode prudente jusqu'à la timidité. Son argumentation s'appuyait sur des faits. Sans doute ces faits n'étaient pas bien probants; mais les raisonnements par lesquels il essayait de les faire passer pour des preuves étaient si simples, souvent même si naïfs, qu'on y ajoutait foi sans trop insister sur leur faiblesse.
I 6. — La psychologie dk l'auteur
DE l'origine des ESPÈCES.
Le 2 octobre 18 56, Darwin débarqua à Falmouth et, des lors, il ne quitta plus son pays. Peu après son retour, il eut l'heureuse idée d'entrer en relations avec le célèbre géologue Charles Lyell, et cette circonstance exerça évidemment une influence décisive sur tout le cours ultérieur de sa vie. Voici, entre autres choses, ce qu écrivait Lyell au jeune naturaliste, en réponse à un article que celui-ci lui avait envoyé : « Si vous pouvez l'éviter, n'acceptez aucune position scientifique officielle et ne dites à personne que je vous ai donné ce conseil, autrement on criera contre moi en m'accusant d'antipatriotisme. j'ai lutté autant que je l'ai pu contre le malheur d'être président de la société de géo-
logie. Tout a bien fini, et je n'ai pas perdu plus de temps que je ne le craignais, mais je doute que le temps qu'on gaspille dans les sociétés savantes (en besognes administratives; soit compensé par un avantage quelconque. Quelle folie d'avoir voulu transformer le Herschel du cap de Bonne-Espérance en un Herschel président de la Société royale! Il n"a pas échappé sans peine à ce danger. Et dire que j avais voté pour lui ! J'espère que cela me sera pardonné. Pour conclure, travaillez pendant de longues années, comme je l'ai tait, et n'assumez pas prématurément l'honneur et le fardeau des distinctions officielles. 11 y a des gens qui sont faits pour de pareilles occupations, attendu qu'ils ne sont capables de rien d'autre. //
Comme plusieurs grands savants anglais, Darwin possédait assez de fortune pour pouvoir mettre en pratique le conseil de Lyell Revenu en Angleterre, il procéda à la mise en ordre de ses collections et publia une relation de son voyage, ainsi qu'un important ouvrage sur les acquisitions zoologiques faites à bord du Bcaglc, travail dans lequel il fut aidé par les savants mentionnés plus haut.
Nous avons indiqué à larges traits où en étaient les théories évolutionnistes au commencement du siècle passé Ainsi que le lecteur l'a pu voir, bien que Darwin connut ces théories, du moins celle de Lamarck. et que. durant son vovage, il rencontrât à chaque pas des phénomènes qui semblaient se prêter on ne peut mieux à leur application, cependant il n'adhérait point encore à la nouvelle conception de 1 origine du monde organique. Il se contentait de poser les questions et de consigner minutieusement ses observations dans son Journal, mais il évitait tout ce qui pouvait ressembler à une réponse C^e n'est guère qu'en passant, et non sans ironie, qu'il mentionne les vues de Lamarck Nous ne rencontrons nulle part dans son Journal le mot évolution : en revanche, nous voyons que Darwin ne dédaignait pas le wmA crcaiion Si donc il inclinait alors vers l'une des deux
334 tVOLlTlOK ET TRANSFORMISME
manières de voir concernant la production des phénomènes organiques, c'était évidemment vers celle de Cuvier.
Après son retour en Angleterre, lorsqu'il se fut mis à grouper et à élaborer les matériaux rapportés de son vovage, ses idées commencèrent à prendre une direction tout autre. Comme nous l'apprennent les propres paroles de Darwin citées plus haut, cette évolution intellectuelle fut très lente. Sous quelles influences se produisit-elle ? ("est à peine si lui-même s'en rendait compte, car il n'aimait guère à analyser son moi. Modeste au plus haut degré, il estimait perdre le temps consacré à sa personnalité et, en général, s'inquiétait infiniment plus de réunir des preuves à l'appui de la théorie que d'établir sur elle ses droits d'auteur. Néanmoins, pour satisfaire la curiosité de ses admirateurs, force lui fut parfois de donner divers renseignements sur luimême, comme le montre la lettre à Preyer. précédemment citée. Dans un cas de cegenre, écrivantà Haeckel, il raconte que la première idée de la sélection naturelle lui vint à la lecture du livre de Malthus, ^55J)' r»// tJic Principles of Population^ publié en 179^. Malthus mourut un an avant que Darwin fût revenu de voyage, et il est fort probable que quelque article nécrologique avait attiré l'attention du jeune savant sur le principal ouvrage du célèbre économiste.
En outre, des entretiens intimes avec plusieurs naturalistes éminents, tels que Lyell, Hooker et autres, devaient, à coup sûr, laisser des traces profondes dans l'esprit de Darwin. Grande fut certainement sur lui l'influence de Lyell. le créateur de la géologie moderne, l'homme qui bannit de cette science la foi aux catastrophes périodiques et y substitua la théorie de la transformation lente de la croûte terrestre.
Quoi cju'il en soit, en 1839. Darwin rédigea une première note, exposant sa manière d'envisager l'origine des espèces ; mais ce ne fut qu'en 1S44 qu'il jugea ses idées suflisamment mûres pour montrer ce travail à son ami Lyell.
En voici le fond. Malthus avait basé son s\stème écon<> mique sur la proposition suivante : la population s'accroit plus vite que les denrées alimentaires dont elle a besoin pour son entretien ; il se produit alors parmi les hommes une concurrence vitale, dont seuls les mieux doués sortent vainqueurs. Des sociétés humaines, Darwin transporta la proposition de Malthus dans le domaine animal et végétal ; en appliquant ce principe au développement des espèces, il imagina la sélection naturelle^ c'est-à dire la disparition des espèces, moinsaptesà la lutte pour l'existence et le développement de celles qui s'y trouvent mieux préparées De même que 1-homme produit certaines variétés d animaux et de végétaux à l'aide de la sélection artificielle, de même, dans la nature, la sélection naturelle sert à former de nouvellesespèces.
La première note de Darwin sur la sélection naturelle, communiquée à Hooker, ne fut pas livrée à la publicité, ce qui peut-être valut mieux pour le succès futur dû darwinisme. Sous la forme quelle avait alors, sans l'accompagnement de nombreux documents réunis pour en montrer la justesse, l'hypothèse de Darwin aurait été probablement aussi peu remarquée que le furent les hypothèses semblables de ses prédécesseurs. C'est ainsi que Wells et Patrick Mathew, dès i8i«), avaient communiqué à la Royal Society des mémoires sur la sélection naturelle. La théorie évulutionniste ne fit pourtant aucun progrès dans l'opinion des savants et du public, malgré l'apparition de différents traités qui la défendaient au point de vue scientifique ou purement métaphysique. De 1S46 à 1849, furent publiés dans cet ordre d'idées bon nombre d'ouvrages remarquables ; mais ils ne trouvèrent pas d'écho. Bornons nous à signaler les travaux des paléontologistesl'ngeret de Halloy. du morphologiste (.arus, des botanistes Naudin et Lecoq. et enfin du célèbre philosophe Herbert Spencer.
Toutefois, deux livres qui virent le jour durant cette
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période eurent à coup sur une grande intluence sur les travaux de Darwin. Il le décidèrent à hâter la publication de ses propres recherches en lui montrant que le terrain était suftîsamment préparé dans le monde savant pour recevoir les théories nouvelles et qu'il pouvait produire ses vues.
V.n 1841. parut à Edimbourg, sans nom d'auteur, un ouvrage intitulé : W'sfigcs of tlw Xjtitral H istory of Crcatiou, qui lit fureur et obtint très vite un nombre énorme d'éditions. Il fut plus tard attribué à Robert Chambers, un des éditeurs de V Ediiibiirirli Rcvicw. Au fond, c'était une tentative pour concilier la théorie de Lamarck avec les traditions religieuses. L'évolution des espèces organiques y était présentée comme résultant d'une impulsion donnée par le créateur, qui poussait les formes primitives à se perfectionner en vertu de la force vitale, inhérente à l'individu ; cette force permettait à chacun de s'adapter aux circonstances extérieures et de modifier sa structure conformément aux exigences de l'acclimatation, de la nature ambiante, et des influences météorologiques. Le livre dut son immense succès d'abord à sa brillante forme littéraire, ensuite à ce fait qu'il tentait d'accorder entre elles des doctrines cosmogoniques jugées incompatibles Cette publication décida Darwin à lire sa première note sur la sélection naturelle à Hooker et à quelques amis intimes. La conception du phénomène de l'évolution développé par Chambers est infiniment supérieure à celles de Darwin et de ses adeptes. Ln se rattachant à Lamarck au point de vue de la finalité de ces phénomènes, due à l'impulsion venant du Créateur, Chambers a évité la faute grossière commise par Darwin sous l'influence de quelques vulgarisateurs allemands, faute qui. comme nous le verrons plus loin, a dès le début condamné sa théorie à une déchéance fatale.
Bien plus décisif et plus tranchant était le succès d'un second livre, œuvre d'un naturaliste très renommé, Alfred Russel Wallace. Ce jeune savant avait entrepris, en 11^47,
3vec son camarade Bâtes, un voyage dans les pays tropicaux ^r pour recueillir des faits en vue de résoudre la question de l'origine des espèces >/. Pendant son expédition, W'allace fit une quantité de belles observations concernant le transport naturel des animaux et des plantes. Doué d'une imagination riche et inépuisable, il tâche d'expliquer la distribution géographique des espèces organiques par ditïérents changements dans la configuration des continents, par le détachement des îles et autres événements géologiques semblables. Pendant ce temps, Darwin publiait des observations sur les formes existantes et passait des années en recherches sur quelque petite question spéciale (comme par exemple celle de savoir combien de jours les graines pouvaient rester dans l'eau de mer sans perdre leur faculté germinative), afin de résoudre le même problème que W'allace, savoir : comment les végétaux ont été transportés <iu continent dans les iles.
Étant donné l'esprit audacieux de W'allace, on comprend que, l'idée de la sélection naturelle une fois entrée dans sa tète, il ne s'attarda pas à chercher, durant de longues années, toutes les preuves possibles à réunir. Immédiatement il la développa dans un brillant article qu'il envoya de file de Fernat, où il se trouvait alors, à son ami Darwin, pour que celui-ci le lût à I.yell. (tétait en février iS^S ; [\ cette époque, Darwin lui-même n'avait encore rien publié de ses vues personnelles sur l'origine des espèces.
Ajoutons que W'allace, d'après ses propres récits, connut l'idée de la sélection naturelle pendant qu'il était en proie au délire de la lièvre: revenu à la santé, il s'empressa dexposer par écrit cette hypothèse (^omme Darwin. W'allace avait lu Mallhus et connaissait la doctrine de cet économiste sur la lutte pour l'existence parmi les hommes.
L'article qu'il envoya à Darwin avait pour titre : On thc TiiuLiii y oj Viirit'tu'S to Jcpart infînitivclv from thc orientai Type: la théorie dç la sélection naturelle y était développée Dm C.yon. ai
^^8 EVOLUTION HT TR ANSJ ORMISMF.
crime façon très étendue et très complète. Darwin remit aussitôt à I.vell le manuscrit de Wallace en le priant de le publier et en laissant ainsi à son confrère l'honneur de la priorité Mais L\ell et Hooker refusèrent de prêter la main à un tel acte d'abnégation et, se faisant forts d'obtenir le consentement de Wallace. ils adressèrent, le -^o juillet i8=,S, au secrétaire de la Liinican Society à Londres, une lettre où ils expliquaient comment les deux savants étaient arrivés parallèlement, et tout à fait indépendamment l'un de l'autre, à la même conclusion sur l'origine des espèces. A cette lettre, ils joignirent : i° la note mentionnée plus haut, que Darwin avait écrite en 1839 et lue à Hooker en 1844 ; 2*^ une lettre envoyée par Darwin, en octobre 18^7, au célèbre naturaliste américain A. deGrey, dans laquelle était exposée en détail toute la théorie de la sélection naturelle, et enfin 3'' l'article de Wallace. Tous ces documents furent immédiatement livrés à l'impression, et les droits respectifs des deux naturalistes se trouvèrent ainsi garantis.
Voici en quels termes W^allace apprécie lui-même les mérites de son émule : « Je me suis sincèrement réjoui toute ma vie, et je me réjouis maintenant encore de ce que Darwin se soit mis à l'œuvre avant moi et qu'il ait eu dans sa destinée d'écrire ïOri^ijie des Espèces. J'ai depuis longtemps mesuré mes forces, et je sais que je n'en aurais pas eu assez pour une pareille tâche. Des hommes dont les facultés sont de beaucoup supérieures aux miennes avouent qu'ils ne possèdent ni l'infatigable patience à recueillir un grand nombre de faits variés, ni le merveilleux talent de les utiliser, ni les vastes et précieuses connaissances physiologiques, ni l'ingéniosité pour inventer des expériences et l'adresse pour les exécuter, ni le style admirable, aussi clair et persuasif que rigoureusement critique ; en un mot, qu'ils n'ont aucune des qualités dont l'harmonieux mélange rendait Darw in plus apte qu'aucun de ses contemporains à entreprendre et à parfaire la grande œuvre ! /*
Ces lignes se trouvent dans la préface du CompieDiciii delà théorie de la sélection naturelle, ouvrage publié par Wallace en 1870, c'est-à-dire au moment où, entre les deux créateurs de cette théorie, régnait déjà un profond di>«.entiment sur son application à l'origine de l'homme.
On sait que devenu spiritualiste, Wallace ne négligea rien dans la suite pour modérer l'ardeur fanatique des partisans de sa doctrine ; Darwin, au contraire, poussé à bout par les attaques passionnées et souvent odieuses de ses adversaires, se laissa entraîner par l'enthousiasme déraisonnable de plusieurs adeptes allemands, et il alla dans ses conclusions beaucoup plus loin qu'il ne se l'était proposé au début.
Nous avons déjà dit qu'il s'en fallait de beaucoup que Darwin fût doué d'un profond esprit philosophique. Son intelligence simple et droite semblait avoir été créée pour les sciences purement descriptives. Toute tentative de recourir à la déduction lui était pénible et même lui répugnait; il s'égarait et. sentant le terrain vaciller sous ses pieds, il s'efforçait de le quitter au plus vite. Ses aventureux disciples ne se distinguaient point par une conscience aussi scrupuleuse. Ils se jetèrent Icte baissée dans le tourbillon du raisonnement déductif, remplaçant par le zèle du néophyte ce qui leur manquait quant à la rigueur et à l'exactitude méthodique de la pensée.
Darwin essaya en vain, plus d'une fois, de contenir ces débordements d'une spéculation sans frein. Il était trop doux, trop magnanime pour prononcer un veto énergique. Aussi sa bonté rentraina-t-ellc beaucoup plus k»in qu'il n'eût été utile non seulement pour ses partisans, mais pour sa j-iropre doctrine. Plus modeste dans son triomphe, le darwinisme aurait rencontré chez les critiques scientifiques beaucoup plus d'indulgence pour ses lacunes La réserve dont Darwin lui même ne se départait pas avant sa malheureuse publication sur l'origine de l'hoiiunc. le ch.irme de sa
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personnalité svmpatliique et la sincérité de ses convictions avaient d'abord désarmé un grand nombre de savants. La première tentative pourexpliquer mécaniquement l'origine des espèces, en dépit de tous ses défauts, n'avait pas laissé d'être accueillie avec assez de bienveillance par les naturalistes. Ils durent changer d'attitude en présence du tanatisme et des exagérations de la nouvelle école. "Voilà pourquoi le darwinisme a reçu par ricochet tant de coups, qui d'abord ne visaient que Haeckel et autres.
Nous arrêtons l'analyse de la psychologie de Darwin à la publication de VOrigiih' des Espcccs. De nior/nis aitt inhil aiit boic... Darwin mérite hautement qu'on applique cette règle à sa personne. Nous avons rendu pleine justice à son génie d'observateur hors ligne, à sa probité de chercheur infatigable, dont la parfaite bonne foi était incontestable, même dans ses erreurs évidentes, à l'impulsion jjuissante et féconde que plusieurs de ses travaux ont donnée à presque toutes les branches de la botanique et de l'anatomie comparée. Nous avons dit de ses premières œuvres tout le bien quelles méritent, grâce à ses nombreuses découvertes. Aussi préférons-nous passer sous silence sa Descendance de r Homme.
Le lecteur attentif des pages précédentes a certainement remporté l'impression que. depuis son retour en Angleterre, Darwin dut subir une forte pression de la part de son nouvel entourage, avant de vaincre sa grande timidité naturelle et de se résoudre à rendre publiques les merveilleuses observations recueillies pendant son voyage autour du monde. Son instruction, déjà limitée dans les sciences strictement descriptives, resta presque nulle dans les parties plus exactes de la biologie II était donc obligé, au début, de recourir aux conseils des éminents savants anglais qui lui portaient intérêt. En somme, la grande sensation provoquée par la publication de l'Origine des Espèces, n'a surpris personne plus que l'auteur lui-même. Les folles exagérations
auxquelles se livrèrent les vulgarisateurs allemands, plus métaphysiciens que savants, empressés d'exploiter celte gloire naissante pour s'en créer un tremplin de réputation personnelle, ont dû forcément troubler le jugement de Darwin. Aussi est-il toujours resté impassible devant la sévérité des reproches que de vrais savants adressaient à son argumentation souvent faible et à l'insuffisance de preuves en faveur de sa thèse. Avec sa mentalité un peu féminine, il ne se rendait pas compte de la différence entre la valeur d'un simple argument et celle d'une preuve scientifique. Soutenir que l'abondance des arguments ne peut pas compenser dans la science l'absence de preuves, cela lui paraissait une marque de malveillante partialité. Dans le même ordre d'idées, l'analogie lui semblait trop souvent signifier l'équivalent de l'identité. Les nombreuses erreursde logique dans ses raisonnements, autre trait de l'esprit féminin, lui échappaient entièrement.
Il est donc tout naturel que les enthousiastes hommages de ses admirateurs lui aient inspiré assez de confiance pour qu'il renonçât à sa timidité primitive et qu'il se décidât à écrire, en 1871, sa Dcsccndaïuc de l'Homme. Son devoir n'était-il pas d'aller au-devant des exigences de l'opinion publique, en fournissant des preuves décisives que, grâce à la sélection naturelle, l'homme devait, lui aussi, descendre plus ou moins directement des vertébrés supérieurs?
Pour sauvegarder la mémoire de Darwin, il vaut donc mieux ne pas insister sur les défauts de cet ouvrage. (Contentons-nous de rappeler qu'entièrement étranger aux notions fondamentales de la psychologie, Darwin avait néanmoins entrepris de démontrer que les animaux possédaient une puissance mentale et un sens moral de la même nature cjuc l'homme, et cela à l'aide de banals récits recueillis de-ci et de-là sans examen ni méthode. Clomme exemple de son mode d'argumentation ne citons qu'une seule phrase. Kn parlant do la croyance en Dieu il s'exprime en ces termes :
« (^ette question est. cela va sans dire, distincte de celle d'ordre plus élevé, s'il existe un Oéatcur, inaitre de l'univers, question à laquelle les plus hautes intelligences de tous les temps ont répondu affirmativement, w
Avec la franchise qui fait le charme de ses écrits, Darwin disait dans ses lettres de sa propre mentalité : « My povver to follow a long and surely abstract train of throught is very limited; and therefore I could never hâve succeeded with metaphvsics or mathematics ^ » Malgré son intelligence si peu disposée à la synthèse, Darwin affirme dans son autobiographie que son ^f esprit était devenu une sorte de machine pour déduire les lois générales des grandes accumulations de faits observés ».
Voici d'ailleurs comment il apprécie la valeur de son œuvre dans une lettre adressée à M Hyat. '< Permettez-moi d'ajouter que je n'ai jamais été si insensé [so foolish) pour imaginer que j'ai réussi à faire autre chose que dessiner quelques larges contours de l'origine des Espèces (/o Liy doivn sonic of thc hroad outliih's of thc Oriirin of Spccit's) -. »
Au point de vue de la pensée philosophique, quel contraste avec Lamarck ! Toute la tragédie de sa vie celui-ci l'a résumée dans ces quelques lignes : « Les hommes qui s'efforcent, par leurs travaux, de reculer les limites des connaissances humaines savent assez qu'il ne suffit pas de découvrir et de démontrer une vérité, mais qu'il faut encore la répandre et la faire reconnaitre. Or, la raison individuelle et la raison publique qui se trouvent dans le cas d'en éprouver quelque changement y mettent en général un obstacle tel qu'il est souvent plus difficile de faire reconnaître une vérité que de la découvrir. »
En dehors de plusieurs hypothèses, excessivement risquées qui ne tenaient pas debout au moment de leur émis-
I. Life atiJ Letters of Charles Darwin. Vol. i. î. Mnre Letters of Charles Darwin, \^(t^.
sion, Lamarck avait raison d'attribuer dans l'évolution une large part aux forces psycho-nerveuses. Ces forces jouent nécessairement un rôle considérable dans le développement des individus, et par conséquent dans celui de l'espèce. ^ La cellule germinative de Shakespeare, écrivais-je dans les Nerfs du Cœur, contenait déjà les éléments nerveux qui déterminèrent les prédispositions de son puissant cerveau de psychologue. >/ Les biologistes concentrent actuellement toute leur attention sur Tintîuence que la vie et le développement des cellules et surtout de leurs noyaux exercent sur la naissance ei la vie de l'organisme entier. L'influence réciproque, celle que l'organisme entier exerce sur la vie et la croissance des cellules, est à peine prise en considération. Pourtant, celle-ci est décisive ; elle opère en grande partie directement par l'action du système nerveux, ou indirectement par la voie des organes de circulation et de sécrétion, et des échanges organiques. Lamark a eu l'intuition de pareilles influences, et c'est lui rendre*) ustice que d'en relever la portée.
De la théorie de Darwin, ne survivront que les nombreuses et admirables observations sur la vie des plantes et des animaux, qu'il avait si laborieusement accumulées. Son idée générale, l'évolution par la sélection naturelle, fut une grave erreur La suppression même du moi évolution et son remplacement par le mot dJvc!opl>cnu'Ht s'imposera tôt ou tard à tous les esprits non prévenus. Il ressort en effet de toutes les recherches récentes, inspirées par les expériences de(j. Mendel. qu'il ne peut plus être question dune transformation continue des formes organiques. C'est par brusques sauts que les nouvelles variétés paraissent se former.
Le mot mutation, que les continuateurs de l'œuvre de Mendel, comme >L de V'ries, cherchentà introduire dans la biologie à la place d'évolution, est trcsancien. Saint Thomas d'Aquin la déjà fréquemment employé dans le sens qu'on lui attribue actuellement. K Y. von Haer recommandait les
344 FVOIITION M TRANSFORMISME
termes mi'/jmorpJiosc <>u trjusniuLiiioit Pour lesproductions expérimentales, obtenues à l'aide de l'hybridation, le mot mutation convient parfaitement, mais il vaudrait mieux, en l'employant, éviter les généralisations métaphysiques, qur ont été si funestes aux sciences naturelles.
Des siècles d'innombrables expériences et d'observations sur les conditions de la vie des cellules et sur leur croissance, ainsi que sur les transmissions héréditaires et sur la nature des variations possibles à produire, passeront avant qu'une histoire du développement des espèces puisse être entreprise dans une direction strictement scientifique.
§ 7. — Les causes morphologiques
DE l'hérédité KT LA.DÉCADENXE du DAKWIXISME.
De tous les mystères de la nature, le développement de l'embryon est, sans contredit, le plus obscur, celui qui s'est le plus obstinément dérbbé aux recherches des naturalistes. Dans le courant du xix' siècle, depuis les premiers travaux classiques de K. E. von Baer, un grand nombre de savants se sont consacrésaux études embryologiques. En étendant le champ d'investigation à presque tout le règne animal et er^ observant, surtout, la marche de la croissance chez les animaux inférieurs, ils nous ont, en même temps, donné de nombreuses indications sur les diverses phases du développement des organismes supérieurs. Actuellement, la: littérature embryologique est si vaste que les spécialistes euxmêmes arrivent difficilement à se rendre maîtres de tous lesdocuments mis à leur disposition.
Mais ces documents sont surtout d'ordre purement descriptif, et c'est tout au plus s'ils peuvent fournir un point de départ à la tentative d'expliquer des phénomènes si scrupuleusement observés.
L'embryologiste prend la cellule germinative au moment où elle se détache de 1 organisme des parents, et la suit dans
toutes les phases du développement qu'elle traverse, depuis la fécondation jusqu'àlareproduction complète de l'individu. A partir de la segmentation, toutes les modifications ultérieures de forme que subit l'œuf pendant son évolution sont étudiées, observées et décrites avec autant d'ampleur que de précision. Deux questions essentielles, concernant la reproduction de l'individu, intéressent le penseur : i** Quelles sont les forces, inhérentes à la cellule germinative, qui dirigent son développement et lui font parcourir fatalement tout le cycle des modifications régulières? 2^ Comment cette cellule parvient-elle à transmettre, à travers des centaines de générations du règne végétal ou animal, les particularités caractéristiques de structure et de forme?
Le premier problème concerne les loisdu développement et de la croissance : le second se rapporte à cellesde la transmission héréditaire. Lorsqu'ilétudie lesphénomènesembryologiques, le naturaliste est souvent forcé de confondre, de combiner ces deux problèmes, puisque, pendant ses recherches, la même observation peut également contribuer à la solution de l'un ou de l'autre. Mais le philosophe doit les distinguer rigoureusement. La solution du premier problème nous donnera vraisemblablement la clé du second. Lorsque nous connaîtrons les forces ijui président au développement du f(etus et les lois en vertu desquelles s'opère sacroissance, nousserons, sans doute, en mesure d'expliquer aussi les causes de la transmission héréditaire. Mais, par contre, ces causes mêmes pourraient nt>us être connues jusque dans leurs moindresdétails, sans que la réponse à la première question en devint plus facile
Ayons le courage de l'avouer, nous n'avons pas. iusqu'à présent, avancé d'un seul pas vers la solution du premier problème, ni même fait une tentative sérieuse pour le résoudre. Quelques hypotlièses qui. pour la plupart, ne méritent pas une analyse approfondie, voilà à quoi se
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réduisent tous les etTortsscientitiques tentés dans cette voie, depuis Hippocrate et Aristote jusqu'à nos jours II y a bien des années que Haeckel, qui supporte avec peine tout aveu dimpuissance des sciences naturelles et c^ui nourrit la modeste ambition de résoudre, à lui seul, toutes les questions dont l'humanité s'est occupée pendant des milliers dannées, afin que la postérité puisse rester les bras croisés dans l'admiration contemplative de ses œuvres, Haeckel, disons-nous, avait enrichi sinon la science, du moins la littérature zoologique, de quelques théories du développement ondulatoire des particules vitales par la transmission de la force reproductive, etc., etc. Tne seule théorie suffirait pour satisfaire notre curiosité, à condition qu'elle fût sérieuse ; mais ce luxe de mots ne sert, en réalité, qu'à masquer la pauvreté des doctrines darwiniennes.
Nous sommes plus heureux par rapport au problème de la transmission héréditaire. Essayons tout d'abord de le formuler avec netteté. Comment toutes les particularités d'un organisme supérieur, y compris les moindres détails de structure, comment toutes les capacités physiques et intellectuelles se transmettent-elles de génération en génération, parfois sans subir aucune modification durant toute une période géologique ? Cette question devient encore plus énigmatique lorsque nous voyons que, parmi des milliers de cellules organiques diverses, une seule sert à la transmission héréditaire, une seule possède la propriété de reproduire, dans un nouvel individu, toutes les particularités de structure de l'organisme dont elle s'est détachée. De quelle manière cette cellule unique reconstruit-elle, parsa division et sa multiplication perpétuelles, l'image exacte de cet organisme ?
Plusieurs solutions du problème ont été proposées ; nous n'en signalerons que celle qui, grâce au nom de son auteur bien plus qu à sa valeur intrinsèque, a joui d'une certaine faveur : nous voulons parler de la pangenèse de Darwin.
D'après cette hypothèse, chaque cellule détache ^^ de petits germes // qui sont toujours présents dans l'organisme, et qui peuvent s'accumuler dans la cellule destinée à la reproduction de l'espèce ; ces germes ont. en outre, la capacité permanente de nouvellescellules, destinées à reproduire de nouveaux organismes semblables à celui du générateur dans les points essentiels.
N'était le nom justement estimé de Darwin, la naïveté de cette hypothèse eût frappé dès le début. Elle est surtout inacceptable au point de vue morphologique. Lesingénieux efforts (le Broocks pour la défendre sont également basés sur des hypothèses inadmissibles. Il y a plus; M. Galton. parent et admirateur ardent de Darwin, a prouvé, par des expériences irréfutables, que les « petits germes //darwiniens n'existent pas dans la réalité.
M. Weismann fut le premier à donner de la transmission héréditaire une explication, qui, dans ses traits généraux, peut encore être considérée comme assez vraisemblable. .\Ialgré son audace apparente, cette théorie des plus simples ne repose que sur des observations et des données incontestables ; aussi a-t-elle d'abord facilement triomphé de la plupart des objections qu'elle avait soulevées. Pour l'adopter, nul besoin de recourir à de nouvelles hypothèses; enfin, elle éclaire d'un jour nouveau plusieurs problèmes fondamentaux des sciences naturelles. C^est la théorie de M. Weismann qui porta le coup le plus sensible aux doctrines évolutionnistes, en pleine vogue.
Voici le fond de cette théorie, que son auteur appelle -r la théorie de la perpétuité du plasme germinatif {Cttntinuit'jt des Kcimplastnjs //. Htant donné que l'hypothèse de Darwin, considérant la cellule germinative comme un extrait Je tontes les icllulcs Je notre enrpSy'esX devenue insoutenable, il ne reste plus que deux manières d'expliquer physiologi-
t Dif Cimttiiiitt.it Jcs Knmpl.t\nijs j/i GrunJlj^f etner Thforie der \'r/ rrhu/ijrr Piofcssur A. \Vci*nunM. Irna. 18S5.
ijucnictit la transmission héréditaire : ou bien la substance de la cellule germinative possède la propriété de traverser tout le cvcle des modifications qui aboutissent à la reproduction de rorgani^nic individuel et ensuite à la reproduction de cellules oerniinjtives identiques ; ou bien la cellule germinative ne provient nullement du corps de V individUy mais directement de la cellule aerminativeancestrale.
Le professeur Weismann s'est prononcé en faveur de cette dernière supposition, qui constitue ainsi la base de sa théorie. Il admet que la substance germinative, douée de certaines propriétés chimiques et physiques, ayant une structure moléculaire déterminée, se transmet directement de génération en génération. La cellule germinative qui forme notre postérité contient donc des molécules de cette substance, lesquelles proviennent directement de la substance des cellules germinatives de nos ancêtres les plus reculés. Le professeur Weismann appelle cette substance le '< plasme germinatif (das Kcimplasma) •/.
Conséquemment, ce plasme spécifique, contenu dans la cellule germinative, ne participe pas en totalité à la production du nouvel organisme : une partie de ce plasme constitue une sorte de réserve dans cet organisme même, et sert à former la cellule germinative de la génération subséquente.
Cette théorie a paru d'abord très audacieuse, et en même temps très simple. En réalité, l'idée qui en est la base ne parait hardie que parce tju'elle est neuve et que notre esprit n'y est pas habitué. Mais elle présente un tel caractère de probalité que nous pourrions l'adopter sans faire la moindre violence à aucune vérité établie. Elle explique aussi la transmission héréditaire de la façon la plus simple, parce qu'elle la réduit à un phénomène de développement continu, qui est le phénomène le plus constant de la vie. Si le plasme générateur n'est, en réalité, qu'une partie du plasme qui se trouvait dans toutes les cellules germinatives des gêné-
rations précédentes, il doit posséder les mêmes propriétés de reproduction, et, après avoir parcouru tous les degrés du développement, aboutir fatalement au même résultat tînal. Le plasme germinatif constituerait ainsi la partie immortelle de notre organisme.
Où se trouve ce plasme?
Les brillantes recherches embryologiques, faites depuis par MM. Hertwig, Strassburger et Van Beneden, ne permettent pas de douter que la f(7////(' germinative ne joue cju'un rôle secondaire dans la fécondation, celle-ci s'opérant. en réalité, parla copulation des deux ;/rM'j//A- contenus dans les cellules germinatives mâle et femelle. Cet accouplement a lieu, ainsi que M. Van Beneden l'avait observé chez YAscaris meoraloccpliala, par la réunion du noyau du spermatozoïde avec le noyau de Tœuf, lesquels se confondent en un noyau unique, — le noyau segmentaire, celui qui se développe pour former un organisme entier. Ce fut ensuite Th. Boveri qui approfondit particulièrement le rôle du noyau. La cellule germinative qui le contient lui transmet simplement les substances nécessaires à sa nutrition. Est plasme germinatif uniquement celui qui est enfermé dans le noyau même ; le plasme cellulaire qui l'entoure ne sert que de substance nutritive. Cette conception de l'odioplasme (N;egeli du noyau domine actuellement toute lembryologie.
Htant donnés l'état actuel de la question et la grande importance de la transmission héréditaire, par rapport à la conception de l'origine du monde organique, on comprend aisément qu'à l'aide de la '' perpétuité du plasme germinatif//, nous expliquons sans peine la transmission héréditaire de toutes les particularités /;///t'(*y des parents. Mais celte théorie est difficilement conciliable avec la transmission des particularités anjiiises, hvpothcse qui, précisément, est la base de toutes les doctrines évolutionnistes. lîn d'autres termes, la théorie de Weismaitit exclut eette possibilité Je transniissi()n sur la^jnelle repose le transformisme Le fait
est autant plussignificatif que M. W'eismann a été lui-même un des plus ardents propagateurs du darwinisme en Allemagne.
D'ailleurs, il ne s'est nullement dissimulé que sa thèse portait un rude coup à celle de Darwin sur l'origine des espèces. Dans un travail consacré spécialement à \ Hcréditc. il cherche de son mieux à guérir la blessure cju'il a faite. '^ S'il n'existe aucune preuve sérieuse, dit-il, de la transmission héréditaire des particularités acquises, il n'est pas prouvé non plus que la théorie des transformations ne puisse être défendue qu'cà laide de ce mode de transmission. » Et il tente l'impossible pour sauver cette théorie, mais, hélas 1 force lui est de se borner à quelques suppositions vagues. Il n'est pas difilcile de voir que l'auteur est très porté à défendre sa propre doctrine, mais qu'il désespère lui-même de sauver la théorie de l'évolution, une fois écarté le principe de la transmission des qualités acquises ; il est vrai que la première tâche est plus facile que la seconde. M Weismann n'a pas de peine à prouver que, jusqu'à présent, ^r il n'existe pas une seule observation, pas un seul fait prouvant l'hérédité des particularités acquises ». Le célèbre physiologique Pflùger était du même avis : « J'ai étudié de près, dit-il, tous les faits cités en faveur de la transmission héréditaire des qualités acquises, c'est-à-dire des qualités qui ne dérivent pas de l'organisation primitive de l'ctuf et du spermatozoïde, mais que l'organisme s'est appropriées plus tard sous l'influence des causes extérieures. Ahl loi de CCS pliénonicjics nr prouve riiàréditc des qualités et des partieuLirités acquises. » Du Bois-Reymond n'est pas moins catégorique à ce sujet : '^ Si nous voulions être sincères, nous devrions avouer que l'hérédité des particularités acquises a été nuiquemeiit inventée pour des faits qié il s'agissait ^expliquer, et qu'elle est elle-même une hypothèse obscure. >/
En produisant les divers arguments qui infirment ce
GRANDEUR ET DECADENCE DU DARWINIsSfp -; -. l
mode d'hérédité, M. W'eismann cite également les expériences de Niegeli sur les plantes, qui démontrent la non transmissibilité des particularités acquises II aurait pu signaler aussi un fait bien probant contre leur transmission héréditaire chez les hommes. Tout le monde sait, en effet, que, pour des motifs religieux, les peuples de l'Orient pratiquent, depuis un temps immémorial, la circoncision, et pourtant il n'y a pas eu jusqu'à présent, parmi eux, un seul nouveau-né dont la particularité innée ait rendu inutile cette opération. Il en est de même avec l'hymen : on n'a jamais encore constaté son absence cougcnitale. Pour défendre autant que possible la théorie darwinienne de r '' Origine des espèces //, M. Weismann commence par sacrifier l'idée fondamentale de Lamarck, à savoir que lorgane se développe ou s'affaiblit selon qu'on l'exerce ou non ; la somme de toutes ces modifications graduelles, transmises par l'hérédité, devant provoquer la transformation des espèces. Il est, en effet, évident que l'idée de Lamarck est inconciliable avec la théorie Je la perpétuité du plasme germinatif.
Le professeur Weismann, par contre, recourt à un autre argument, bien forcé il est vrai, afin de parer le coup que sa théorie porte au darwinisme : pendant la vie. les intluences extérieures pourraient avoir une action de nature à modifier directement le plasme germinatif qui sert à la transmission des particularités héréditaires de l'individu, et ce sont ces modifications cjui se transmettraient de génération en génération Cela n est pas impossible et nous expliquerait parfaitement l.i transmission de certaines maladies constitntiinuielh's. >Lais les modifications des organes, provoquées par des causes qui n'agissent pas sur le plasme germinatif ict le transformisme se fonde justement ^ur la possibilité de semblables modifications), comment les expliquera l'aide de cette théorie, sans faire intervenir la transmission héréditaire des qualités acijuises?
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Tout transformiste sincère reconnaitra que la difficulté est insurmontable.
De ces deux questions capitales : quelles sont les forces qui transforment le germe en un organisme humain, et comment les particularités individuelles se transmettent-elles de génération en génération, — seule la seconde vient de recevoir un commencement de réponse scientilique satisfaisante.
Nous trouvons inutile de suivre M. Weismann dans ses nombreuses tentatives de modifier ou de compléter sa théorie, qui n'ont fait que l'obscurcir. Ce qui importe ici, c'est de constater que l'ancienne croyance dans la transmission héréditaire des propriétés acquises est définitivement détruite. La simple proclamation de la inutc-puissaiicc <iQ la sélection naturelle, à laquelle M. Weismann a recours, ne suffit pas pour ressusciter le darwinisme. 11 a été montré plus haut qu'admettre la sélection naturelle sans le principe de finalité, c'est-à-dire sans la préexistence dans l'organisme primitif des éléments qui déterminent toutes ses transformations successives en formes organiques supérieures', équivaut à déclarer que l'évolution transformiste ne repose que sur le hasard.
L'éminent biologiste Oscar Hertwig qui, dans ses recherches d'embryologie et d'anatomie. se rattache aux belles conceptions de la nature de K. I{. von Baer, caractérise justement l'ultradarwinisme de y\ Weismann en ces termes : '•' La variabilité des cellules germinatives qui s'accomplit au hasard et sans direction, grâce à des causes inconnues et ijui échappent à l'investigation directe, devient pour Weismann la source qu'offre la sélection naturelle pour la f<jrmation des espèces'. >/ En etTet. M. Weismann fait lui-même cet aveu : '< La survivance des plus aptes est certaine, mais nous ignorons dans chaque
I (Jsc.ir Ht-Tlwig. Dtc hiitoti. kelunf^ der Biologie nti ii,'" J.ihrhuudert. p. 38, 3» cUition léna. 1908.
cas spécial ce qui est plus apte, et combien de fois dans chaque génération cela survit ou doit survivre pour aboutir à la victoire. Nous ne pouvons donc pas fournir la preuve c[u'une adaptation donnée soit provoquée par la sélection naturelle. //
Les affirmations en lair, même publiées sous un titre retentissant', ne sauraient remplacer l'absence complète de preuves. Le hasard, élevé au rang dunique facteur de l'évolution transformiste du monde organique, exclut de l'univers non seulement le principe de la finalité, si évident dans toutes les transformations de l'embryon, mais aussi celui de la causalité, uniquement saisissable dans ses effets. C'est bien la conception la plus absurdement surnaturelle qui ait été émise depuis Empédocle.
'< Pour pouvoir acquérir une valeur scientifique, écrivait voii Bacr en 1866, dans une de ses admirables études sur la finalité. Thypothèse de Darwin devra se soumettre aux principes de la finalité ; si elle n v parvient pas, elle sera certainement abandonnée Cette prédiction s'est réalisée cîitiùrcmctii plutôt tjuon ne pouvait lattendre Ernest Haeckel. lui. prévoyait bien aussi ce danger capital cjui menaçait la théorie de Darwin ; il chercha à l'écarter en essayant de remplacer la finalité par les inéluctables nécessités mécaniques. '' lîien d'autres finalistes avaient déjà relevé cette objection capitale contre le darwinisme, écrivait-il dans sa Morplutlttair gcnérjL- ; selon nous, celte objection tombe d'elle-même et toute la téléologie avec elle II n'existe dans la nature ni liasard, ni fin ou but. et encore moins un soi-disant libre arbitre. Bien au contraire, tout ctTet est provoqué nécessairement par les causes précédentes et toute cause doit forcément être suivie par certains effets Nous mettons donc à la place du hasard, de la fin et de la volonté libre, la nécessité absolue et forcée, m
I W'ciMii.Jiin. Die AllnUilit iiff \.it:i>,(i>>iiii'ir, y «>») jSq';.
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llacckel, chez lequel nous aurons, dans le chapitre suivant, maintes occasions à constater l'absence complète d'esprit scientifique et philosophique en même temps qu'une profonde ignorance des données les plus élémentaires de la physique, est certes parfaitement sincère en s'imaginant que le jeu des forces mécaniques exclut la nécessité d'une lin ou d un but, autrement dit d une volonté créatrice. Le simple bons sens indique pourtant que tout mécanisme apte à fonctionner remplit un but quelconque, prévu par celui qui l'a construit. Une horloge marque la marche du temps, un moteur mis en marche est destiné à soulever des poids, à déplacer des corps et en général à provoquer des mouvements quelconques. L'intervention d'une volonté agissante est non moins indispensable pour cntrctoiir le fonctionnement normal du tout mécanisme.
Nous avons cité plus haut quelques pages de Leibnitz dans • lequel ce créateur de la formule exacte des manifestations de l'énergie cite justement le fonctionnement des mécanismes comme preuve éclatante de la linalité. Quand il s'agit des mécanismes organiques des êtres vivants, le rôle de la finalité dans leur structure et leur fonctionnement se manifeste encore d'une manière plus évidente. Tout naturaliste qui cherche à élucider le fonctionnement d'un organe quelconque part déjà de la proposition que cet organe remplit forcément une destination fonctionnelle déterminée. Ce n'est qu'avec un tel point de départ t[u'il peut espérer de découvrir les lois de la nature. En tâtonnant au hasard pendant son expérimentation, ou en construisant des hypothèses sans aucune base sérieuse, le physiologiste peut être certain de n'aboutir jamais à rien. Cela arrivait quotidiennement aux anatomistes avant l'introduction des méthodes expérimentales par la physiologie.
" Un esprit philosophique nouveau, disait Flourens dans son bel éloge de Magendie. né de la science et supérieur à la science même, se pose dans toutes les grandes
questions de la vie, non plus dans chaque en particulier, mais comme un élément constitutif, et. je puis ainsi dire avec Montaigne comme une pièce de lUnivers : Son apparition, son ancienneté, ses productions, ses variations successives, il ose démêler, il ose suivre l'histoire du globe : il voit le globe et la vie se développer d'une évolution commune ; les propres concertes lui révèlent Inimité Jes desseins: et pour rappeler une parole éloquente d'un orateur romain. '^ // saisit presque Celui qui ré^it et modère tout... // C'est à cette reconnaissance de l'intervention d'un Créateur que Flourens doit en grande partie la richesse de ses merveilleuses découvertes dans les parties les plus complexes de la physiologie du système nerveux.
Le problème fondamental du finalisme s'impose au phvsiologiste plus encore qu'aux autres naturalistes. Le physiologiste le plus fécond du xix'' siècle est sans conteste, Hdouard Pflii(rer qui a consacré soixante années de sa vie à l'élucidatious dans tous les domaines de la physiologie, des liens qui existent entre la fin du mécanisme organique et les causes qui le mettent en jeu. Dès le début de ses recherches en 1862, encore étudiant à ITniversité, il écrivait dans la préface aux '^ Fonctions sensorielles de la moelle épinière //. il insista sur la finalité dans les formes organiques. La forme orfranique n'est pas conforme èi sa fin parce qu'elle existe, mais elle existe, parce quelle est conforme à sa fin.
Dans une étude sur ce génie inépuisable mort dans sa quatre-vingtième année en plein travail productif, j'ai montré que les nombreuses découvertes dont il a enrichi la science, il les devait en partie à la fidélité constante dans toutes ses recherches expérimentales aux principes développés dans sa Mécanique ti'lc'olo/riqne de la nature vivante^ paru dansson .1 rchivc vol. XV. en 1877. Nous ne résistonspas
I. H. von Cyon : lùiouara Pfhig<i\ Nochruf. Archiv fur dio Gcrurointe.
Physiologis Vol, i; t.
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à l'envie dcn citer les passages suivants : " Des éternelles variations du travail accompli par les forces créatrices de la vie, une seule loi générale se détache d'une manière régulière mais absolue Seules se manifestent les causes qui favorisent/<• /'/V/z-e/rf des animaux Cette loi se vérifie même dans les cas où des nouvelles conditions sont artificiellement imposées à l'c^rganisme vivant. //
C'est surtout dans l'examen des fonctions des appareils auto-régulateurs de l'organisme animal, comme par exemple les nerfs du cœur, surtout les dépresseurs et les accélérateurs, l'hypophyse et la glande pinéale que toute la vraie partie de la finalité dans le jeu des mécanismes organiques éclate avec merveilleuse évidence. Karl von Baer, en jugeant très sévèrement le passage cité de Haeckel, ajoute avec raison : (« Haeckel ne peut pas se trouver blessé par cette sévérité, puisqu'en niant son libre arbitre il se déclare lui-même irresponsable. »)
C'est la fécondité d'une doctrine qui détermine sa valeur. Or, aussi bien en physiologie que dans toutes les autres branches de la biologie, seules les recherches exécutées par des naturalistes profondément imbus de la finalité des phénomènes de la nature, ont de tout temps réellement enrichi la science et ont laissé dans leurs domaines l'empreinte de leurgénie créateur. Prenons encore pour exemple r embryologie.
Dans la neuvième édition de son classique Entwickeluu^s-Geschtchtc, Oscar Hcriwiv a eu l'heureuse pensée dinsérer un court mais très substantiel résumé de tous les progrès de l'embryologie, accomplis pendant les quatre •^iècles précédents ^ Or, de son exposé très lumineux accompagné presque toujours d'une brève indication de la psychologie des savants, il ressort avec un éclat éblouissant toujours la même ccmclusion : seuls les biologistes
I. Dans la Revue scientifique de lanncc H)U>. j'ai public un résume historique d'Oit.ir Hertuig.
finalistes et vitalistes ont accompli des fécondes découvertes et ont créé des doctrines qui avaient largement contribué à la création de l'embryologie moderne.
L'enseignement de cette conclusion met encore plus en lumière la véritable cause de la décadence du darwinisme.