CHAPITRE IV
I I. — La psychologie des kvolutioxnistes.
Au Muséum d'histoire naturelle, la France vient d'élever un monument à Lamarck, auteur de la PliilosopJiic ^oolngiqnc. Presque en même temps, l'Angleterre célébrait à Cambridge le centenaire de la naissance de Darwin, qui coïncidait avec le cinquantenaire de la publication de son Origin nf Spccics. Le monde savant officiel a pris une part large, bien qu'inégale, à ces deux fêtes de la science. Des discours élogieux, enthousiastes même, ont été prononcés, à Paris et à Cambridge, pour glorifier les deux créateurs des théories modernes de l'évolution et du transformisme.
Le public profane, qui suit d'un œil distrait les événements scientifiques et ne les juge guère que sur les apparences, ne se doutait pas que ces fêtes retentissantes, tout en rendant un hommage mérité à deux nobles savants, qui ont consacré toute une vie de travail et de lutte au triomphe de ce qu'ils croyaient sincèrement être la vérité, n'étaient en réalité que des funérailles solennelles faites à leurs doctrines expirantes. Pour les initiés, ces pompeux discours, qui ghiritiaicnt si éloquemment Lamarck et Darwin, sonnaient comme le glas funèbre des théories de la descendance Ils n'ignoraient pas que ces honneurs tardifs, Lamarck ne les devait qu'à l'écroulement des dcfctrines darwiniennes. Les évolutionnistes aux abois l'élevaicnt
maintenant au pinncle parce que l'idole créé par eux s'était brisée en morceaux sous les coups de ses adorateurs
Dès le début, en elTet, la doctrine de Lamarck. dans laquelle la pauvreté des preuves scientifiques ne répondait pas, même de loin, à U prot'ondeur d.- la pensée et aux envolées de l'imagination, fut vivement combattue par Cuvier. le maître génial, qui, comme son illustre prédécesseur Linné, était un partisan convaincu de la constance des espèces. Malgré l'appui de Geotlroy Saint-Hilaire, et après une série de discussions mémorables à l'Académie des sciences, elle succomba sous le poids des preuves accablantes de ses erreurs.
Tout autre fut le sort de la théorie évolutionniste de Darwin. Après un triomphe sans pareil, dès l'apparition de VOri^in of Spccics, cette théorie a dominé, pendant un quart de siècle, le mouvement intellectuel du monde civilisé. L'opposition qu'elle a rencontré de la part des grands biologistes de l'époque, von Baer, Flourens, Agassiz, Milne-Edwards, Claude Bernard, Quatrefages, et beaucoup d'autres, à cause de la faiblesse de ses conceptions fondamentales et de l'absence complète de preuves scientifiques tangibles, fut tantôt trop tardive, tantôt trop timide ou trop dédaigneuse pour être efficace. La tâche n'était d'ailleurs pas aisée de lutter contre l'engouement de la foule, affolée par les hardis vulgarisateurs allemands, surtout par le fameux trio Bùchner, Karl Vogt et Moleschott, qui prêchait iirhi (7 orhi qu'une nouvelle révélation scientifique venait d'éclairer le monde et de dévoiler enfin les mystères de la création. Habitué depuis l'aurore du xix^ siècle au |)r(jdigieux développement des sciences exactes, ébloui par les grandioses découvertes qui bouleversaient de fond en comble les conditions matérielles de la vie, le public n'était que trop porté à accueillir avec enthousiasme une théorie scientifique paraissant expliquer, dans une forme accessible même aux esprits peu cultivés.
GRANDEUR ET DECADENCE DU DARWINISME 29s
1 éternel problème de la formation du monde organique. La perspective de voir le créateur de l'univers détrôné, la joie d'être délivré de la religion et de la contrainte morale qu'elle impose à la libre manifestation des convoitises et des passions humaines, devaient forcément entraîner l'adhésion du vulgaire ignorant, auquel on octroyait d'emblée une lignée d'ancêtres, peu séduisants peut-être, mais remontant à des milliers de siècles.
Après avoir résisté pendant une vingtaine d'années aux attaques justifiées de ses adversaires, la doctrine darwinienne eut l'étrange destinée de succomber sous les coups de ses plus zélés partisans. Deux hypothèses, la sélection naturelle des plus aptes et la transmission héréditaire des propriétés acquises pendant la lutte pour l'existence, formaient les principales assises sur lesquelles était édifiée la théorie de l'évolution transformiste. Herbert Spencer, le grand métaphysicien anglais, l'apôtre le plus enthousiaste de la nouvelle conception mondiale de Darwin, s'est chargé de détruire le premier de ces fondements et de démontrer la complète impossibilité d'une évolution des organismes supérieursà l'aide de la sélection naturelle ^ In autre darwiniste non moins passionné, lembryologiste W'eismann, soumit à une analyse critique détaillée les faits essentiels sur lesquels on s appuyait pour soutenir la possibilité d'une transmission héréditaire des propriétés et des particularités acquises pendant la vie des organismes. Il parvint ainsi à démontrer que ces prétendus faits ne reposaient que sur des récits inventés de l(jutes pièces, ayant à peu près la valeur scienlitique des contes de nourrices
L'écroulement d'une seule de ces bases du darwinisme était suffisant pour renverser l'hypothèse de la descen dance des formes organiijues Hn elTet. sans transmission
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héréditaire des propriétés acquises par la sélection naturelle, cette hypothèse perdait toute valeur comme moyen d'expliquer l'évolution. Aussi M. W'eismann a-t-il insisté avec raison sur ce point que sa démonstration ruinait également la doctrine de Lamarck, basée sur la survivance des mieux adaptés au milieu ambiant. Bien plus, M. Weismann a édifié une nouvelle théorie de l'hérédité par la voie de cellules germinatives iKcim{clL'n) se transmettant de génération en génération : cette théorie, qui rappelle un peu celle de l'emboîtement, imaginée par Bonnet, exclut dune manière absolue toute possibilité de transmission des propriétés acquises pendant la vie ^ D'autre part, la disparition de la sélection naturelle prive la thèse darwinienne de son principal facteur d'évolution, et cela même si l'on admettait la possibilité d'une transmission héréditaire des propriétés acquises.
Comme si les etîbrts de ces deux partisans déterminés de Darwin n'eussent pas été suffisants pour démontrer le néant des doctrines du transformisme et de la descendance, Haeckel, leur plus fanatique champion, a employé sa longue vie de labeur à faire sombrer l'évolutionnisme dans le ridicule, en poussant avec une ardeur sans pareille ses conséquences jusqu'à l'absurde (voir ch. v).
L'illustre zoologiste Huxley, dont la haute autorité a tant contribué au succès du darwinisme, déclarait un jour : « If tilt' Jjruiniiin Jiypothcsis was swcpt away, cToliitioii woulJ still stand wJwrc it wjs '-. >> L'éventualité prévue par Huxley s'est réalisée avant la fin du siècle dernier. L'évolution reste-t-elle encore debout?
La réponse dépend du sens que l'on veut attribuer à ce mot. Si l'évolution, impliquant la transformation des espèces d'homme inclusi, prétend à l honneur d'être un