Paradis est le n^jm du parc de la ville Jléii.i
si vive en Allemagne que le Dr Brass, embryologiste expcrimenté, eut l'idée d'examiner de plus près le Mensclwii- Prohlcm, appelé à devenir lévangile délinitif de la nouvelle religion. L'examen ne fut pas heureux pour son apôtre. Le Dr Brass' constata que plusieurs planches qui ornent le livre, et qui, selon l'affirmation de l'auteur, sont '^ des reproductions très fidèles» daprès les ouvrages de naturalistes connus, avaient subi de véritables maquillages, destinés à démontrer que, dans certaines phases de leurdéveloppement, les embryons de Ihomme sont identiques à ceux des chauves-souris, des poissons et des singes anthropoïdes. Ainsi l'on y voit l'embryon d'un macaque à queue [cercoccbus cynomolgiis), présenté comme étant celui dun gibbon [hylobatcs). l'anthropoïde sans queue. Dansle dessin de l'embryon emprunté au professeur Selenka, Haeckel supprime une partie du ventre et modifie les contours delà tête. A l'embrvon d'une chauve-souris de van Beneden, il enlève une partie des entrailles, donne une tournure plus élégante à la queue, et fait passer la figure pour celle d'un rhinolophus iHnfciscuuasc). Le dessin d'un embryon d'homme d'après His est modifié de manière à rappeler celui d'un gibbon, etc.
(>es révélations du Dr Brass firent naturellement sensation. La presse allemande tout entière s'occupa du scandale des falsifications signalées, et une polémique violente s'engagea, dont le retentissement dure encore.
Maeckel essaya d'abord de se défendre par de grossières injuresà l'adresse de son contradicteur, .\lais comme il avait déjà répondu sur le mcine tt)n aux naturalistes les plus illustres, tels que K. L. von iiaer, N'irchow. Knllikcr, Menscn. lli^. Semper et bien d autres, le l^r Brass ne pouvait qu'être flatté de se trouver en aussi illustre compagnie Le public, blasé par ses violences, réclamait d'autres
i. D' Br.iss /9.I.V A f/rn-Pioh/cni . Pro/essor Emit Uatckels neutilt
l68 ÉVOLUTION ET TK ANSIOKMISME
arguments Haeckel rejeta alors la responsabilité des falsifications commises sur des ^'r/r/zr-v de son dessinateur. Mnfin. mis au pied du mur, il fut contraint de faire des aveux et de plaider les circonstances atténuantes. Dans la Volks{ciliin<r de Berlin, du 2() décembre 1908, il publia une déclaration dont voici un extrait : « Pour mettre fin à la violente querelle, je commence par un aveu de repentir : une petite partie de mes nombreuses figures d'embryons. 4 à 8 sur 100, ont été vraiment falsifiées (dans le sens du Dr Brass), notamment toutes celles, où les observations dont je disposais étaient incomplètes ou trop insuffisantes pour établir une chaîne ininterrompue de développement ; on est forcé, en pareil cas, de remplir des lacunes par des hypothèses. » Haeckel racontait ensuite quelles difficultés il avait eu à vaincre pour exécuter ses falsifications. « On doit me considérer, après cet aveu accablant, ajoutait-il, comme écrasé et condamné, je m'en consolerai en voyant sur le banc des accusés, à mes côtés, des centaines de complicesdans la personne de biologistes renommés et dignes de confiance, t[ui ont usé des mêmes procédés. // Cette insinuation finale est la riposte habituelle de Haeckel à des accusations qu'il ne peut pas réfuter ; elle importe peu dans l'occasion. L'aveu seul est à retenir.
Au début de l'année 191 1 , Haeckel avait surpris le monde en sortant avec éclat de l'église protestante ! Xous avons vu plus haut qu'au début de sa campagne destinée à détruire les religions chrétiennes, il n'avouait que sa haine contre l'église catholique. 11 vient à présent de jeter le masque. Dans une déclaration publiée par plusieurs journaux allemands, Haeckel explique son étrange résolution par les attaques et l'accusation dont il est l'objet, d'avoir commis des faux dans ses ouvrages scientifiques. Haeckel se reconnaîtrait ainsi indigne d'appartenir à une église chrétienne pour avoir sciemment faussé des faits dans le but de discréditer son enseignement. Cet aveu de Haeckel ne
manque pas d'une certaine logique. Mais les accusations capitales dont Haeckel fut l'objet provenaient des professeurs des Universités, elles portaient surtoutsur le fait d'avoir compromis la Science et l'Université : il aurait donc été bien plus logique de sa part d'abandonner sa chaire à l'Université d'Iéna, afin de nepas continuera donner le mauvais exemple à la jeune génération des savants! Il est. en effet notoire, que même en Allemagne où avant Haeckel la i'c'>.7c/7t' scientifique était considérée comme la première qualité exigée d'un aspirant à une chaire dans l'enseignement supérieure, il n'en est pas toujours ainsi actuellement. Son exemple était trop mauvais pour ne pas devenir contagieux.
La psychologie de l'auteur étant suffisamment établie, reste à donner la réfutation de l'œuvre, au moins dans ses lignes principales. Xous l'essaierons en multipliant autant que possible les citations empruntées à l'original. Xuus aurons soin aussi de corroborer nos objections par les jugements des spécialistes autorisés dont le nom est connu de tout homme instruit. C'est aux philosophes et aux savants peu familiarisés avec les sciences biologiques que s'adressent surtout ces pages. Le caractère par trop fantaisiste d^s doctrines de Haeckel ne permet pas t(jujours de garder dans la critique le ton sérieux dune discussion scientifique. Aussi la plupart des naturalistes qui les ont combattues, comme His, Virchow, Semper, Karl \'ogt et autres, ont ils eu souvent recours à l'ironie et à la satire. Ce procédé était d'ailleurs tout indiiiué. dans l'examen de l'argumentation si fastidieuse de Haeckel, afin de maintenir en éveil l'attention du lecteur.
§ 2. — L.\ CLASSIl It A I 1» t.N I>I lIAl-.t KICL IVV SA LOI Hl(Kil-:NÊTl^>ri:.
Les idées de ILieckel sur l'iiriginc de l'homme furent d'abord brièvement exposée^ il.niss.» ,\fnr^fi, >',),> ir irr'n.'r.i!,- :
KVOIUTION i:r TRANSOKMISME
mais il les a développées avec plus d'ampleur, en même temps que sous une forme populaire, dans deux livres volumineux : Y Histoire de la crcation q\.Y Anthropogênii'. Le premier se rapporte spécialement à la création des mondes organique et inorganique ; le second est exclusivement consacré à lorigine de Thomme. L'un et l'autre sont la reproduction des cours que l'auteur fit à différentes époques à l'Université d'Iéna.
Haeckel prend soin de nous expliquer lui-même comment la défaveur que sa doctrine rencontra auprès des savants la engagé à composer ces deux ouvrages. « Alors que la plupart des spécialistes, pour qui j'avais écrit la Morphologie générale, la négligeaient purement et simplement, les autres la bafouaient comme un recueil de rêveries de philosophie naturelle, ou la prenaient en pitié comme une erreur digne de compassion. On l'aurait tuée par le silence [todtgeschwiegen), ainsi qu il est arrivé à d'autres tentatives de réforme, si, en exposant sous une forme populaire, dans Y Histoire de la création et plus tard dans Y Anthropogénic, quelques-unes des idées nouvelles émises dans la Morphologie générale, je ne les avais pas rendues accessibles à une partie plus considérable du public cultivé. L'intérêt éveillé par ces publications dans un cercle plus étendu força les spécialistes, directement atteints, a porter leur attention sur ma manière de comprendre l'histoire du développement. //
Cette attention s'est manifestée d'une façon peu flatteuse pour la doctrine haeckélienne : le ton même sur lequel celle-ci était prêchée par son fanatique apôtre eût suffi, d'ailleurs, à la discréditer auprès des gens compétents.
Les déductions les plus risquées de la théorie darwinienne sont présentées par Haeckel, non comme de simples conjectures ou des hypothèses, mais comme des lois rigoureuses. Ses ouvrages sont remplis de sarcasmes, d'un goût médiocre, contre l'infaillibilité du pape, le néocatholicisme, et mille autres choses dont le naturaliste n'a nullement à s'occuper.
Mais il ne doute pas une minute de rinfaillibilité de Darwin , ni de sa science propre. Q.ue l'homme descende de l.i monère ou du légendaire Bathybius, c'est pour lui un article de foi. A chaque instant il invente des espèces imaginaires, dont il a besoin pour combler les innombrables vides de sa généalogie fabuleuse, et il est aussi affirmatif en parlant de ces êtres problématiques que s'il venait de les conduire au cimetière. Bien plus, en maintes pages de ses livres il intercale dans le texte des figures, minutieusement dessinées, de ces animaux fantastiques, comme si, avant, de disparaitre, ils lui avaient légué leur photographie.
Lauthro'poïdc, ce singe sans queue qui serait lancétre immédiat de Thomme, n'a pas de secret pour notre auteur, lequel nous décrit ses habitudes et son genre de vie avec autant d'assurance que s'il s'agissait d'un ancien camarade de collège. Le respect du gentilhomme pour la mémoire de ses aïeux qui ont accompagné Godefrov de Bouillon en Palestine n'approche pas de celui que Haeckel témoigne au « vénérable amphioxus //, quoic[ue lui-même, du reste, ne lait jamais vu de ses propres yeux et v|u'il ne le connaisse que par les descriptions de Kowalewsky.
Ce dogmatisme présomptueux de l'initié pour lequel la nature n'a pas de secret, l'apparence de rigueur scientifique que l'écrivain sait donner à son système, les innombrables illustrations dont il remplit ses ouvrages, l'abondante et barbare terminologie qu'il emprunte au dictionnaire grec, tous ces artifices, usités de temps immémorial pour jeter de la poudre aux veux, devaient nécessairement en imposer aux lecteurs profanes.
Tout autre fut l'etTet produit dans le monde savant par CCS exagérations de sectaire : personnellement. Haeckel perdit la situation honorable que ses premiers travaux lui avaient faite dans la science; en même temps, il porta au darwinisme un coup dont celui-ci ne s'est pas relevé.
Haeckel ramène toutes les formes animales .à une seule
forme primitive, consistant en une cellule unicjue. Suivre par l;i pensée les différentes modifications que le monde organique a censément subies durant des millions d'années, déterminer quelles espèces d'animaux existaient aux diverses époques géologiques de notre globe, en vertu de quelles lois et sous l'intluence de quels facteurs elles auraient changé d'aspect, pour arriver de l'être monocellulaire à l'homme, créer, en un mot, la généalogie complète de toutes les espèces animales actuellement vivantes, telle est la tâche gigantesque qu'il a entreprise.
Durant les trois premières périodes géologiques ^laurentienne, cambrienne et silurienne), qui comprennent près de la moitié du temps écoulé depuis la naissance de la vie organique sur la terre, tous les animaux et toutes les plantes, suivant Haeckel, ont vécu dans l'eau. Les organismes fossiles otïrant les premières traces d'habitat terrestre n'apparaissentqu'au commencement de la période dite dévonienne. Comptant, depuis la monère jusqu'à l'homme, vingt et une formes ancestrales différentes, Haeckel estime que la moitié environ de ces espèces vivait dans la mer. Parmi elles, les huit premières étaient des animaux invertébrés ; les quatorze dernières, des vertébrés.
Tous les animaux sont partagés en deux vastes groupes : \es protozoaires et les animaux à intestin. Le premier groupe ( Urthicrc, Protozoa) comprend deux divisions : les plastides et les organismes polycellulaires. La première forme des plastides est la monère, qui consiste en un petit globule de substance albumineuse, dite protoplasme ; la seconde est l'amibe, qui possède la structure d'une cellule, c'est-à-dire qu'elle se compose d'un protoplasme et d'un noyau cellulaire. Les organismes polycellulaires se subdivisent en deux sections : les synamibes et lesplanéades.
Le second groupe, les animaux à intestin (Metazoai, comprend les invertébrés et les vertébrés. Parmi les premiers, citons la ^astrœa, leur antique souche, qui est constituée
uniquement par un tube intestinal ayant un orifice, et les chordoniens^ qui se présentent d'abord sous l'aspect de vers dépourvus de cavité et de sang; ils acquièrent ensuite la cavité viscérale, le sang et la corde, et, sous cette dernière forme, se rapprochent des ascidies.
Les vertébrés ne comptaient primitivement que des acéphales, comme Tamphioxus. Puisapparurentlesraonorhinie. ayant des mâchoires analogues à celles de la lamproie, les ichthyodcT, et entin les amniotes, c'est-à-dire les animaux dont le germe est enveloppé de l'amnios. Ces derniers furent d'abord des protamniotes, et, après eux. des promammalia, geare des monotremata. Les promammalia donnèrent naissance aux animaux à besace (marsupiaux) ; ceux-ci se transformèrent successivement en demi-singes (prosimia*'. puis en singes (simiie). Les aïeux immédiats de l'homme furent, en premier lieu, les singes de l'ancien continent (simiie catarhinre, pourvus d'une queue, ensuite le singe acaude, que notre auteur appelle anthropoïde.
Telle est, dans ses grandes lignes, la filiation généalogique de l'homme. Ajoutons que, non content de signaler les traits caractéristiques généraux de tous ces prétendus ancêtres de l'humanité, riaeckel décrit minutieusement leurs particularités anatomiques et physiologiques, sans oublier aucune forme transitoire, tixe l'époque géologique où ils ont vécu, et, de plus, joint à ses descriptions des dessins anatomiques très détaillés.
Voyons maintenant quelles preuves sont inv(»quées en faveur de cette généalogie si complète. Hvidemment. il aurait fallu, avant tout, établir l'existence réelle de ces différents animaux aux époques géologiques désignées. Une pareille démonstration ne pourrait être faite que si l'on découvrait leurs débris dans les couches correspondantes de la croûte terrestre. Encore les fossiles mêmes de ces animaux ne seraient-ils pas une preuve que les uns descendent d('s autres l\»ur rendre probable le lien de parente entre
les diverses espèces, il faudrait en outre trouver des traces de formes marquant le passage d'une espèce à une autre. Et surtout, pour avoir le droit den parler comme de nos ancêtres, il serait indispensable de découvrir les restes d'un véritable jnlliropoiJc et de quelques formes intermédiaires entre lui et Ihomme.
Disons tout de suite que non seulement rien de semblable à ces formes de transition n'a été découvert jusqu'ici, mais que la plupart des animaux, dont Haeckel prétend faire nos arrière-grands-pères, ont disparu sans songer à nous léguer aucun vestige de leur existence terrestre. Haeci<el lui-même reconnaît l'absence de documents paléontologiques qui pourraientconfirmer l'exactitude de son arbre généalogique : '< Pour une espèce que nous trouvons, dit-il, il y en a cent ou mille qui n'ont pas laissé la moindre trace'. •>
Aussi est-il forcé d'avouer que les espèces animales, créées par lui sur de simples conjectures, ne peuvent prétendre à une bien grande autorité scientifique. Il croit, néanmoins, qu'elles méritent d'être prises en considération ; car, dit-il, la linguistique n'a pas non plus d'autres preuves de la réalité des idiomes éteints que les traces laissées pnr eux dans les langues encore parlées aujourd'hui, et cependant elle admet l'existence dune forme commune de langagC; souche primitive de tous les idiomes connus.
(.'est méconnaître étrangement la véritable nature des sciences naturelles exactes que de vouloir se contenter ici des preuves approximatives qui peuvent suffire aux philologues. Du reste, Haeckel a beau faire une application abusive de la paléontologie, il sent lui-même que cette science ne fournit aucun point d'appui solide à son système. Nous verrons, à la fin de ce chapitre, (^u'au contraire les découvertes paléontologiques les plus récentes témoignent clairement contre la descendance simienne de l'homme.
1. Anthropogénie, 5* édit., p. 522. Toutes nos citations de l'ouvrage de Haeckel sont empruntées à la cinquième édition allemande.
Haeckel s'efforce donc de construire sa thèse sur les données de l'embryologie. Il s'autorise d'un prétendu principe d'histoire naturelle, adopté par lui, suivant lequel le développement des germes des diverses espèces devrait reproduire les principaux traits des changements que l espèce même aurait subis dans son développement à partir de sa forme la plus simple Jusqu'à sa forme actuelle. Cette loi biogénétique, comme il l'appelle, constitue tout le fondement de son anthropogénie : Vontogénie, ou développement de l'individu, ne serait que la répétition abrégée de la phylogénie, c'est-à-dire du développement de l'espèce. En conséquence, durant les neuf mois de la vie utérine nous passerions rapidement par les vingt et une formes principales que nos ancêtres, à commencer par la monère, auraient parcourues durant les millions d'années qui leur étaient censément nécessaires pour se transformer enfin en organisme humain.
Le lecteur comprend maintenant ce qui a guidé Haeckel dans la construction de son échelle généalogique. Prenant son hypothèse biogénétique pour l'expression incontestablement vraie de la loi qui ré^'it la formation du monde organique, il a choisi une vingtaine de formes par où passe le germe humain dans les premières phases de son développement, et il nous a créé une génération d'ancêtres correspondant à chacune d'elles. Réciproquement, quand les êtres existants lui ont paru de nature à constituer les chainonsde sa généalogie fictive, il leur a attribué des ressemblances avec telle ou telle forme du fcvtus humain.
De même que le germe passe d'une forme plus simple à une forme plus complexe, de même aussi les prétendus ancêtres de l'homme, à partir de la primitive et informe monère imaginaire, auraient toujours été en se perfectionnant, jusiiu'à ce i|u'ils fussent arrivés à l'anthropoïde problématique L'd'uf humain, avant sa fécondation, ne serait, suivant Haeckel. qu'un globule à peine ébauché de protoplasme :
■:,-jb i:VOLUTION KT TRANSFORMISME
par conséquent, noire premier ancclre serait la moncre. L'œuf fécondé correspondrait à l'amibe. Après la segmentation, l'œuf se compose d'une couche de cellules, et Haeckel nous crée un nouvel ancêtre, descendant immédiat de l'amibe, qu il appelle synamibe. A la cavité segmentée correspond la plan:ea. Notre généalogie arrive ainsi à la gastra-a, intéressant animal qui ctmsiste en un tube digestif. Ce cinquième ancêtre nous est assigné lorsque le germe est parvenu à ce stade du développement où se forment en lui deux feuillets germinatifs : le feuillet intestino-glandulaire, source des principaux organes de la vie végétative, et le feuillet neuro-corné, d'où procèdent tous nos autres organes.
Nous avons déjà signalé l'importance considérable que présente, dans le système de Haeckel, cette gastr:ea comme souche des divers animaux. Conformément à sa biogénétique, tous ceux-ci, au cours de leur développement, devraient passer par la forme de la gastrasa ou, pour employer l'expression de Haeckel, consister en une gastrula, c'est-à-dire en un canal intestinal ayant une seule orifice, pour recevoir la nourriture et aussi pour l'expulsera Notons d'ailleurs que cette théorie gastréenne est repoussée par la presque totalité des zoologistes et des embryologistes, comme étant en désaccord avec les faits les plus incontestables. Notre auteur n'obéit donc qu'à un caprice de sa fantaisie personnelle, quand il suppose cju'un animal semblable, composé seulement d'un canal intestinal, aurait existé il y a quelques millions d'années.
Dans son développement ultérieur, la gastrula de Haeckel se transformerait en ver et deviendrait une ascidie. Par conséquent, à un certain stade de notre développement, nous devons aussi être un ver. Ensuite, nous passons à létat d'amphioxus, animal c[ui comme on le verra, n'a ni crâne,
1. La théorie dite gaslrccnnc sest fait jour pour la premicrc fois d.ins une monographie Je Haeckel «. Sur les éponges calcaires ».
ni cœur, ni extrémités. Cet amphioxus, soi-disant descendant direct des ascidies, serait en même temps l'origine de tous les animaux vertébrés. Les métamorphoses subséquentes, qu'en l'honneur de nos ancêtres Haeckel nous fait accomplir dans le sein maternel, ne sont que des jeux d'enfant en comparaison des difficultés que présente la transformation de la monère en amphioxus.
Au huitième stade, nous sommes une lamproie de mer; au neuvième, un vulgaire poisson ; au dixième, nous devenons d emblée un animal vertébré supérieur, pourvu d'une enveloppe embryonnaire, un amniote. Comme on vient de le voir, nous devons nous transformer tour à tour en monotrème, en mammifère d'une espèce disparue, en animal du genre des marsupiaux, en demi singe, en véritable singe pourvu d une queue, en singe acaude, jusqu à ce que nous ayons enfin l'honneur de devenir homme
Le lecteur me dispensera d'exposer avec plus de détails cette promotion hiérarchique du germe. Pour notre but, il suffit de retenir que nous devons, d'après Haeckel. passer par toutes ces transformations successives, car son inflexible loi biogénétique nous oblige à suivre exactement le bon exemple qui nous a été donné, il y a quelques millions d'années, par notre premier ancêtre, la monère.
D'ailleurs, s'il en faut croire l'auteur, ce n'est pas une ambition frivole qui a décidé la monère à échanger sa modeste, mais insouciante existence au fond de la mer contre la vie humaine, si remplie d'agitations. Elle y a été amenée par des raisons bien plus respectables et tout à fait indépendantes de sa volonté. Parmi ces causes, figurent en première ligne la lutte pour l'existence et la sélection ; viennent ensuite l'adaptation au milieu extérieur et la transmission héréditaire. Ajoutons y les catastrophes géologiques, telles que les déplacements des blocs de glace, le dessèchement du sol, les tremblements de terre, les inondations, etc.. et le misanthrope le plus endurci devra reconnaître qu'il était
37^ ÉVOLUTION lîT TRANSFORMISME
difficile à la pauvre inonère de tenir contre tontes ces calamités et de ne passe transformer en gastraea, en ascidie, en amphioxus. en lamproie et en homme î Dans ces conditions, évidemment, elle n a\ait pas le choix. Ilaeckel en est si convaincu iju'il juge parfaitement inutile de nous expliquer la relation existant entre les prétendues catastrophes géologicjues ou météorologic]ues et les changements produits dans l'organisme des animaux et des plantes. Ici nous devons tout accepter comme article de foi; tant pis pour nous si notre curiosité exige des éclaircissements etsi le lien, dont on nous parle, reste énigmatique à nos yeux.
^3. — LE.S l'ROCKDÉS MÉTHODIQUES DE HAECKEL.
Dans les lignes précédentes, nous avons cherché, autant que possible, à présenter le squelette nu de la doctrine haeckélienne qui, au dire de ses partisans, doit faire époque dans l'histoire des conceptions cosmogoniques. L'auteur de V Aiithropo^ciiic ne s'applique, dans le reste de son volumineux ouvrage, c[U à masquer, sans le moindre succès d'ailleurs, tout ce que son système a de forcé et de choquant pour un esprit logique. Revêtir d'apparences pseudo-scientitiques des idées dont l'inconsistance saute aux yeux, voilà surtout ce à quoi s'ingénie Haeckel. Il développe d'autant plus abondamment son argumentation que les preuves lui font entièrement défaut. Sa théorie manquant de bases, il s'efiforce d'y suppléer par la fatigante prolixité des descriptions.
Après avoir lu avec quek^ue attention VA n/Iiropogcnie, un esprit non prévenu emporte nécessairement de cette lecture la conviction que, quand Haeckel se met de but en blanc à prodiguer l'injure et le sarcasme à ses adversaires, autant dire au monde savant tout entier, c'est qu'il ne leur pardc)nne pas des critiques (|ui robligciit à chercher des preuves la où il se contenterait bien plus volontiers d'une
simple affirmation. Parfois pourtant, la faiblesse du raisonnement de Haeckel ne résulte pas du seul désir de donner le change au lecteur; elle révèle chez l'auteur le manque absolu de cette intelligence sévèrement scientifique, sans laquelle aucun naturaliste ne peut servir utilement la science.
Et d'abord, quelles sont les vues générales de Haeckel sur 1 importance des questions qu'il traite et sur les méthodes qu'il juge les plus utiles pour ses travaux? Dans cet examen, nous rencontrerons des hérésies scientifiques si criantes, que les citations textuelles deviennent plus que jamais nécessaires. Elles auront aussi l'avantage de faire connaître au lecteur l'écrivain. Le mot connu « le style c'est l'homme >/ n'a jamais été plus juste que dans son application à Haeckel.
Le but direct que poursuit celui-ci par ses travaux scientifiques est avoué hautement dans la préface de Y Anthropologie (r* édit.). écrite en plein KiiUurkampf. •r Dans cette guerre intellectuelle qui agite toute l'humanité pensante, dit-il, on voit d'un côté, sous l'éclatante bannière de la science, laffranchissement de l'esprit et la vérité. 'la raison. la civilisation, le développement et le progrès; de l'autre, >ous le noir drapeau de la hiérarchie, se rangent la servitude imtellectuelle et l'erreur, l'illogisme et la grossièreté, la superstition et la réaction .. Dans cette grande lutte historique pour la culture, à laquelle nous avons le bonheur de prendre part personnellement, nous ne pouvons désirer une illiée meilleure que \ Authro^ofrcnic. m Comme toute cette phraséologie parait ridicule vingt ans après que le malencontreux Kulturkampf s'est terminé par un voyage à Canossa ! Ainsi, d après Haeckel. son -l/////r<>/>f)^<'w/<* devrait être une irme dans la lutte contre la hiérarchie catholipue La recherche impartiale de la vérité qui, jusqu'à présent, avait été considérée comme le principal objet de la science, est par conséquent reléguée à l'arrière-plan. Si la vérité ne peut
nous Servir d'arme de combat, il faut la courber ou lui faire violence. Malheur au savant qui ose formuler une proposition pouvant obtenir l'approbation de 1' Ecclesia n/ili- /jns. Haeckel. en pareil cas, recourt immédiatement à ses procédés habituels : il accable ce savant d'injures.
Les objections, d'ailleurs., ne l'arrêtent pas : il s'y dérobe par une pirouette. \'oici, par exemple, comment, dans la préface citée plus haut, il croit répondre à l' Ifruorahinius de du Bois-Reymond. « Si, durant l'antique époque laurentienne, nous avions voulu faire comprendre aux amibes, nos aïeux monocellulaires, qu'un jour, pendant la période cambrienne. leur postérité deviendrait un ver polycellulaire, pourvu d'une peau et d'un intestin, de muscles et de nerfs, de reins et de vaisseaux sanguins, ils ne l'auraient pas pu croire. A leur tour, les vers n'auraient jamais admis que leurs descendants pussent devenir des vertébrés acrâniotes, de même que ces derniers ne se seraient jamais attendus à ce que leurs lointains épigones devinssent des cràniotes, etc. Tous se seraient écriés àl'envi : Nous ne changerons jamais ; jamais nous ne connaîtrons 1 histoire de notre dévelop pement. Nuiiqtuui niutabinnir ! Souper i^norabinius ! »
Les partisans de Haeckel citent triomphalement ces phrases boursouflées comme une éclatante réfutation de ceux qui admettent des limites à notre entendement. Et pourtant, quoi de plus vide que cette argumentation? Si les amibes, les vers et les amphioxus avaient pu comprendre les paroles de Haeckel et y répondre, ils auraient été bien plus fondés à lui dire que, si flatteuses que fussent pour eux ses assertions, elles étaient malheureusement fausses. L'amibe aurait assuré à Haeckel qu'il serait encore amibe dans la seconde moitié du xix'^ siècle, le ver en aurait dit autant pour ce qui le concerne, et l'amphioxus aurait ajouté que jamais il ne serait aussi dépourvu de tcte que dans le siècle de Haeckel. Va\ admettant même l'exactitude de la généalogie haeckélienme, est-ce que tous ces animaux n'auraient pas
été pleinement autorisés à déclarer : Jamais nous ne connaîtrons l'histoire de notre développement? En effet, à moins de supposer que V Aiithropogcnie de Haeckel constitue la lecture favorite de l'amphioxus après déjeuner, comment pourrait-il savoir aujourd'hui que parmi ses parents honnêtes mais pauvres se trouvaient la gastrula et l'ascidie, et qu'il a l'honneur de compter au nombre de ses descendants un professeur de l'Université d'Iéna?
Nous avons déjà dit que tout le système de riaeckel repose sur deux bases principales : la prétendue loi biogénétique, en vertu de laquelle le développement du germe d'un animal n'est que la répétition abrégée du développement de toute l'espèce, et la théorie dite des (rjstra\is, d'après laquelle les six types supérieurs d'animaux, à un certain stade de leurdéveloppement, doivent tous se composer d'un canal intestinal, muni dune ouverture.
Dans un ouvrage capital, Histoire du développement des animaux et des hommes, Koelliker examine en détail la loi biogénétique, aussi bien que l'hypothèse des gastr:fas, et, se fondant sur une multitude de faits d'embryologie et d'anatomie comparée, il prouve sans peine qu'elles sont l'une et l'autre en opposition évidente avec la vérité scientifique. Nous aurons plus loin l'occasion de sigfialer plusieurs de ces faits; bornons-nous pour le moment à un seul : chez les mammifères et les oiseaux, il n'existe rien de semblable à la gastrula haeckéliennc. \'u l'importance de ces deux classes d'animaux, ce fait est plus que suffisant pour renverser t(nis les châteaux de cartes édifiés par Haeckel. Koelliker a donc parfaite nie lU le droit de terminer sn démonstration en disant ijue la phylogénie haeckélienne ne peut être admise par la science, attendu qu'elle ne répond pas à la réalité. A ces objections si fortes, fondées sur l'absence de la gastrula chez les mammifères et chez les oiseaux, Haeckel réplique : ^ Cela est en contradiction avec les recherches récentes de \'an Heneden et de Reuter : ils ont
-^S^ ÉVOLUTION ET TKANSl-ORMISME
trouvé, le premier chez le lapin, le second chez le poulet, une forme cénogénétique de la gastrula, qui, en vertu de la théorie des gastr:eas, peut facilement être ramenée à la gastrula palingénétique de l'amphioxus. //
A première vue, la réponse a l'air, en elïet d'un argument : Heackel invoque le nom autorisé de \'an Beneden ; il se sert d'expressions scientifiques comme '< cénogénétique// et « palingénétique ?/. Que peut-on désirer de mieux ? Au fond, pourtant, il se trouve que les observations de ^'an Beneden ne réfutent nullement Koelliker. Tout se réduit aux deux expressions citées et au sens qu'y attache Haeckel. On va voir sur quelle base fragile il s'efforce d'étayer l'une des propositions les plus fondamentales de son système.
^4. — Les falsifications de la nature
SELON haeckel.
Parlant de sa loi biogénétique et s'aidant de données empruntées à l'histoire du développement du germe, Haeckel s'efforce de créer les vingt et un types d'animaux qui auraient servi de degrés intermédiaires depuis la monère jusqu'à l'homme. La plupart de ces types n'ont laissé après eux aucune trace, par cette simple raison qu'ils n'ont jamais existé que dans l'imagination de l'auteur.
Pour les décrire, il utilise d'une part les traits saillants des germes aux différents stades de leur développement, d'autre part il met à contribution l'anatomie comparée des animaux, contemporains ou fossiles, qui lui paraissent se rapprocher le plus de nos prétendus a'ieux. Dans l'accomplissement de cette double tâche, il lui faut sans cesse, d'abord effacer le plus possible les évidentes dijjcrenccs qui existait entre les (rennes des divers aninniux, ensuite trouver de grandes analogies dans la structure, ou du moins dans l'aspect extérieur de ces germes et des types d'animaux correspondants. Malgré l'extrême adresse avec laquelle il sait découvrir des
ressemblances là où il ne sen rencontre aucune, malgré les libertés dont il use à légard des données les plus incontestables de l'embryologie, à chaque pas néanmoins Haeckel se heurte à des faits qui, en dépit de tous ses efforts, refusent absolument de se plier à sa loi biogénétique.
Or, ces faits concernent, sans exception, toutes les plus îjnportantcs particularitcs morphologiques : ils constituent donc, en réalité, la meilleure preuve de la fausseté de la loi. Mais Haeckel ne l'entend pas ainsi. Pour lui, ces faits s'expliquent par les falsifications (Fdlschungcn) que la nature s'est permis iVintroduire peu à peu durant des millions d'années; elle a de la sorte effacé les traces de parenté entre les différentes espèces. En un mot, c'est la nature elle-même qui a constamment falsifié sa loi biogénétiquel Une fois admise cette étrange mais commode explication, Haeckel v recourt, dans le développement ultérieur de son sytème, chaque fois que les faits osent s'insurger ouvertement contre ses théories.
'< Naturellement, dit-il, étant donnée l'interprétation phylogénétique des processus ontogénétiques, il importe, avant tout, de distinguer avec netteté et précision les processus de développement primitifs et palingénétiques de ceux qui sont postérieurs etcénogénétiques. Nous appelons processus palingénétiques les phénomènes qui, dans l'histoire du développement de l'individu, se transmettent, par hérédité conservatrice, degénération en génération, et qui, par suite, permettent de conclure directement à des processus correspondant dans l'histoire du développement des ancêtres. Nous appelons processus cénogénétiques, ou falsifications des processusdu développement , les phénomènesqui. dansl'évolution du germe, ne peuvent pas être considérés comme un legs de l'ancienne forme originelle (Stammform) , mais ont pour cause l'adaptation des rudiments des germes ou des jeunes formes à certaines conditions du dcvcloppemcnt des germes Ces phénomènes cénogénétiques sont des
;S4 îvoirrioN- vj tr \nshokmismk
additions cirangcrcs, qui ne permettent, en aucun cas, de conclure directement à des processus correspondants dans la série généalogique, mais qui, au contraire, dércjbent ou faussent l'intelligence de ces derniers... »
«A proprement parler, cette distinction entre la palingénèse et la cénogénèse, ou développement avec falsifications {Fàlschunfrscnticickchingr)^ n'a encore été honorée d'aucune attention de la part des naturalistes. Je la considère pourtant comme la première condition pour bien comprendre l'histoire du développement, et j'estime en conséquence qu'il y a lieu de distinguer, dans l'histoire du développement la palingénèse et la cénogénèse... //
Après avoir énuméré plusieurs processus de développement chez l'homme et les vertébrés supérieurs. Haeckel ajoute : « Tous ces importants phénomènes et beaucoup d'autres sont cv idem nient un héritage transmis par leurs antiques aïeux mammifères et doivent être rapportés à des phénomènesde développements palingénétiques correspondants dans l'histoire de leur race. Mais il ne peut en être ainsi pour les processus de développements suivants, qui doivent être considérés comme des processuscénogénétiques: la formation de la vésicule vitellaire {Dottersack), de Tallantoïde, dessecondines, de lamnios et du chorion, en général celle des diverses enveloppes de l'œuf et des ramitîcations correspondantes des vaisseaux sanguins, la séparation momentanée des lamelles vertébrales primitives et des lamelles latérales, l'occlusion successive des parois ventrales et des intestins, la formation du cordon ombilical, etc.. Tous ces phénomènes résultent plutôt des conditions particulières de la vie du germe dans l'œuf (en dedans des enveloppes de l'œufj. Les falsifications cénogénétiques, qui altèrent le cours primitif et palingénétique du développement, sont dues pour la plupart à une perturbation constante des phénomènes, perturbation occasionnée par l'adaptation, durantdesmillionsd'années,àde nouvelles conditions
LA LUTTE DE LA SCIENCE "îS^
d'existence embryonnaire. Cette perturbation peut modifier le lieu ou le temps du phénomène. Nous appelons la première hétérotopie ; la seconde, hétérochronie (pp. 9-1 1).»
11 faut noter cette manière naive d'expliquerle développement des enveloppes de l'œuf par ce fait que le germe s'adapte à la vie '^ en dedans des enveloppes » Plus curieuse encore est cette cénogénèse qui, durantdes millionsd'années, modifie les conditions de temps et de lieu, donne naissance tantôt à l'allantoide, tantôt à l'amnios ou aux secondines (sans doute elle en produit un petit morceau tous les mille ans), sépare les lamelles vertébrales, ferme les parois intestinales, etc. -Qui plus est, tousces phénomènes sont présentés comme parfaitement « naturels » ou « évidents », et, pour mieux éblouir le lecteur, on crée, à l'aide du dictionnaire grec, des dénominations barbares qui n'ont aucun sens. Où les concepts manquent, on les remplace par des mots, a dit Gœthe. Personne ne recourt aussi souvent que Haeckel à ce procédé.
C'est un zoologiste allemand, Fritz Millier, qui émit le premier, en termes généraux, la pensée que le développement historique d'une espèce devait se refléter dans l'histoire du développementde chaque individu de l'espèce; que, par suite, l'évolution des descendants reproduisait en abrégé celle de leurs ancêtres successifs. MuUer émet cette idée comme une simple conjecture qui, dit-il, ne prtit pas t'tri' maintriiiiut vcrificr Jiins le Jcvcloppcmcnt Jcs inJiviJus ilistiiiits. 11 a soin, d'ailleurs, do limiter son hvpothèse en ajoutant : « Les documents historiques, conserves dans l'évolution individuelle, s'altèrent peu à peu à mesure que le développement suit une voie de plus en plus directe, de l'œuf à l'animal complet. C.'est ainsi que ces documents sont arrivés jusqu'à nous notablement modifiés et. pour ainsi dire, falsifiés ' y/
I l'in Darwin, p. ^7. Lcip/i>: !*»■•■)
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■îS() EVOLUTION i;t transi okmismk
Au fond, cette réserve n'a pour but que d'expliquer pourquoi il est actuellement impossible de vérifier la conjecture suivant laquelle l'ontogénie serait seulement la répétition de la phvlogénie C'est donc l'aveu que la loi biogénétique, même présentée sous forme de simple hypothèse, manque totalement de preuves.
Haeckel s'est approprié à la fois la supposition de Fritz Millier et la réserve qui l'accompagne : de la première, il a fait la loi fondamentale de la formation du monde organique, et, de la seconde, une exception très importante, qui fournit la meilleure confirmation de cette loi. Pour tout naturaliste de sens rassis, dès qu'on est forcé d'admettre que la nature falsifie constamment ses lois, c'est déjà la preuve que ces prétendues lois n'existent pas. Et les dites falsifications se rencontrent, en effet, dans le système de Haeckel, non pas une fois ou deux, mais presque à chaque page de son Afîthropogénic et à propos des processus les plus importants dans le développement du germe, «r Tous ces phénomènes et bien d'autres, observe l'auteur, doivent être considérés comme des contrefaçons. >/Si l'on compte toutes les« contrefaçons » semblables qui se trouvent indiquées dans son livre, on verra que les trois quarts des formes de développement du germe sont des falsifications, en d'autres termes, contredisent formellement la fameuse loi biogénétique.
Citons un exemple. Après avoir décrit la segmentation de lœuf chez certains animaux et expliqué, vaille que vaille, la prétendue similitude du phénomène dansdiverses espèces, Haeckel conclut (p. 163) que le mode de segmentation désigné est la forme palingénétique de ce processus. Mais il ajoute : « Chc{ la plupart ih\s animaux pourtant la chose ne se passe pas ainsi. Au cours de plusieurs millions d'années, la marche primitive de l'évolution s'est peu à peu modifiée et a subi des transformations par l'adaptation aux nouvelles conditions du développement. De même que la segmentation de l'cvuf, la formation de la gastrula (gastrulation) a pris.
LA Lurrr de la science 387
par suite de cela, un aspect tout autre. Ces dijjcreuces, avec le temps, sont Jeveuues si cotisidcrables que, chez la plupart des animaux, la segmentation a été inexactement interprétée, et que la gastrula n'a pas été reconnue. »
'•^ Dès qu'un phénomène quelconque ne cadre pas avec les tracés préconçus, dit très justement Karl Vogt\ on l'accuse d'être falsifié et passe outre. C'est ainsi que le développement ontogénique de Ihomme, des mammifères en général, enfin de tous les animaux qui ne veulent pas se plier à la théorie de la gastrula, ou qui s'obstinent à user de l'orifice primitif de 1 invagination intestinale comme d'anus, au Ireu d'en faire la bouche, ne peut être que falsifié, dévié de sa direction normale par une cause inconnue. C'est très commode, mais ce n'est pas plus clair pour cela. // Haeckel lui-même sent très bien que sa méthode d'argumentation n'a rien de commun avec la science. Plus dune fois, lorsqu'il expose des résultats par trop fantaisistes, il croit nécessaire de prévenir le lecteur que ses preuves n'ont pas un caractère scientifique. Il s'empresse d'ajouter, d'ailleurs, que dans l'anthropologie et l'embryologie une trop grande exactitude est non seulement impossible, mais même superflue.
Le fait est que les sciences sur lesquelles r.-l;////r.'/'('^'c/;/c est fondée, telles que la paléontologie, la géologie, l'embryologie et l'anatomie comparée, n'ont pas atteint, à beaucoup près, un développement identique ; elles diff'èrent profondément les unes des autres, aussi bien par les méthodes de recherches que par le degré d'exactitude où elles peuvent prétendre. L'erreur capitale de Haeckel, dans la construction de son système, tient précisément à ce qu'il n'a pas compris la valeur relative des conclusions puisées dans des sciences aussi différentes.
La paléontologie, qui ciudic spcciaicmciu les [.^;anics et
iSS ÉVOLUTION' ET TRANSFORMISME
les animaux fossiles, occupe dans les sciences naturelles une place particulière. Les restes plus ou moins heureusement conservés des espèces éteintes, qu'on découvre en fouillant les différentes couches de la croûte terrestre, peuvent à coup sur fournir de précieuses indications sur la structure de ces plantes et de ces animaux disparus. Ce sont des matériaux susceptibles d'acquérir une grande importance quand ils sont mis en œuvre par un homme profondément versé dans l'anatomie comparée. Il suffit de se rappeler les cas où, avec quelques petits os recueillis, on a reconstitué le squelette entier d'un animal fossile iCuvier et autres).
Mais il ne faut attribuer qu'une valeur très relative aux conclusionsultérieures déduites de semblables trouvailles et concernant l'ancienneté des fossiles, la détermination précise de l'époque géologique où se sont montrés tout d'abord ces animaux, de leur genre de vie, des particularités de la nature qui les entourait, etc. De telles conjectures sont plus ou moins vraisemblables suivant la richesse des matériaux sur lesquels on les appuie, suivant aussi l'intelligence et l'esprit scientifique du naturaliste qui utilise ces éléments d'information. Sous ce rapport, les végétaux et animaux fossiles peuvent être comparés aux documents archéologiques dont se sert l'historien pour étudier une époque quelconque.
Malheureusement, les paléontologistes sont trop souvent portésà compenser la pauvreté des pièces dont ils disposent par la richesse des conclusions qu'ils en tirent. Quelques fragments d'os, trouvés dans des cavernes d'Ecosse ou de Suisse, à côté de certains instruments primitifs en pierre, suffisent pour leur faire admettre que ces cavernes servaient de salles de festin à nos ancêtres. Ont-ils cru remarquer des traces de dents sur les ossements, ils en infèrent volontiers que nos aïeux étaient anthropophages. Peu s'en faut qu'ils ne reconstituent le menu même de leurs banquets et n'assurent qu'on y mangeait surtout la moelle des os humains
Que penser du naturaliste qui, pour appuyer des conclu-
sions problématiques tirées de la palétjntologie. s'arroge le droit d'user des mêmes- libertés avec d'autres sciences, comme Tanatomie comparée et l'embryologie, dont l'exactitude n'admet pas une pareille élasticité d'interprétation? (( On commet une erreur énorme, dit Haeckel danssa préface (p. xxiv), si l'on veut considérer et étudier telle ou telle science naturelle historique comme une science exacte » ; et il ajoute dans le même passage que l'embryologie est «au fond une science naturelle historique >/. N'est-ce pass'autoriser par avance à en prendre à son aise avec les faits de l'embryologie, toutes les fois que leur précision viendra démentir ses romans anthropogéniques?
11 est faux en effet de considérer l'embryologie comme une science historique. L'embryologiste prend un germe fécondé et, à laide des méthodes rigoureuses d'observation, il en suit pas à pas l'évolution progressive, b un grand nombre d'observations, il induit certaines règles du développement, qu'il peut vérifier à son gré, soit dans les mêmes conditions, soit dans des conditions modifiées. Rien de semblable, évidemment, n'est possible à l'histoire, dont les règles ou les lois offrent toujours le caractère de vues subjectives.
Dans tous les volumineux ouvrages de Haeckel. on chercherait en vain une page où l'auteur essaie de donner des preuves quelconques qui permettraient d'attribuer quelque vraisemblance à sa prétendue loi biogénétique. Partout il la prend pour axiome, et tous ses etïorts ne tendent qu'à faire plier les données de l'embryologie et de l'anatomie comparée aux exigence de cette loi imaginaire. Presque à chaque chapitre de son Anthropogcnic, Haeckel se trouve mis en demeure de fournir des explications à l'appui de sa proposition fondamentale ; mais, chaque fois qu'il semble sur le point de répondre, il se dérobe brusquement par une échappatoire
Ici, il suppose quela théorie de l'évolution est inconlesta-
;gO EVOLUTION ET TRANSFORMISME
blemcnt prouvée par voie d'induction, et il présente sa loi biogénétique comme un corollaire obligé du transformisme. Là, au contraire, de l'exactitude de sa loi il conclut à la justesse de la théorie darwinienne. Parfois même, il appuie son exposé sur de simples analogies : tantôt la loi biogénétique rappelle d'une façon extraordinaire quelque chimérique loi de formation des Etats ; tantôt c'est d'une comparaison avec certains alphabets que découle à ses yeux la certitude de sa généalogie.
Il en est de même de la théorieévolutionniste engénéral, dont les preuves, souvent promises et toujours éludées, sont attendues en vain par le lecteur. Haeckel finit pourtant par mettre en avant un argument admirable, après lequel tout autre pourra paraître superflu.
«Tout récemment, écrit-il, la grande question théorique de l'espèce, qui est la pierre angulaire de toutes les polémiques sur la théorie de la descendance, a été définitivement résolue. Depuis plus d'un demi-siècle, cette question avait été abordée à tous les points de vue, sans aucun résultat satisfaisant. Pendant ce laps de temps, desmilliers de zoologistes et de botanistes se sont occupés chaque jour à classer et à décrire systématiquement les espèces, sans parvenir à se faire de l'espèce une idée précise. Des centaines de milliers d'espèces animales et végétales ont été décrites. Mais enfin, depuis qu'en 1873 est descendu dans la tombe le dernier représentant spirituel de la théorie de la fixité des espèces et de la création surnaturelle, Louis Agassiz, le dogme de la fixité des espèces et de Li création siir/utiirelle est ruiné (ces mots sont soulignés dans l'original), et l'opinion contraire, qui fait descendre d'ancêtres communs les différentes espèces, ne rencontre plus de difficultés (pp. 93-94)- >'
Après cela il faut tirer l'échelle I La doctrine de la fixité des espèces a vécu parce que le '^ spirituel >/ Agassiz est mort ! Seulement, de quel droit Haeckel appelle-t-il Agassiz le dernier représentant de la fixité des espèces? Pour qui donc
compte-t-il Karl Ernst von Baer, qui vivait encore lorsque parut YAtithropogénie, et Quatrefages, et Milne-Edwards, €t Claude Bernard, et cent autres illustres adversaires de la théorie évolutionniste?
^5. — Les falsifications de la nature par haeckel.
Nous navons eu atïaire jusqu'ici, en fait de preuves de la prétendue loi biogénétique et de la généalogie humaine dont elle est le fondement, qu'à des arguments de fortune, auxquels, on peut le dire, Haeckel recourt faute de mieux €t sans s'illusionner beaucoup sur leur valeur. Il nous reste maintenant à parler d'un autre genre de démonstration, qui prend une importance capitale aux yeux des darwinistes fanatiques : les preuves tirées de la ressemblance qu offrent entre elles les formes morphologiques Jes différents animaux
Aux diverses phases de la vie embryonnaire, les fœtus de plusieurs mammifères présentent extérieurement des traits communs. Sous quelques rapports, le corps développé d'un homme rappelle, par sa structure, celui de certains singes. Bien plus, avec une imagination un peu complaisante, on peut découvrir une ressemblance lointaine entre les formes embryonnaires des animaux supérieurs et de certains animaux inférieurs développés Suivant Heckel. les ressemblances de ce genre prouvent incontestablement qu'il existe un lien Je parente entre tous ces animaux; par suite, les fœtus des animaux supérieurs doivent, dans la vie intra-utérine, parcourir toutes les formes intermédiaires de ces espèces Ainsi, dans le sein maternel, le fœtus humain doit être tour à tour une monère, un amibe, une gastrula. un ver, un amphioxus, un poisson, pour se transformer ensuite en un singe sans queue et devenir entin un homme
Laissant de côté pour le moment la question de savoir
-,<)2 KVOLUTION ET TRANSFORMISME
jusqu à quel point de telles ressemblances existent en réalité, nous ferons remarquer, cjuant au principe même du raisonnement, qu'on n'a nullement le droit de conclure, d'une ressemblance morphologique apparente, à la parenté réelle des formes correspondantes. Supposons qu'en effet l'œuf fécondé du lapin ou du chien soit en apparence si semblable à celui de l'homme que l'observation la plus attentive ne puisse les distinguer l'un de l'autre. Comme nous savons, d'autre part, que ces œufs dérivent d'organismes infiniment différents l'un de l'autre, et aboutissent à la formation d'espèces très différentes, nous ne sommes autorisés à tirer de la ressemblance apparente qu'une seule conclusion, à savoir que ladite ressemblance est purement extérieure et que nos méthodes d'observation sont i/isuffîsantes pour découvrir /es différences profondes qui sont déjà données dans l'œuf. Le professeur Gegenbaur, une des premières autorités en embryologie, a vainement essayé de faire comprendre à son ami Haeckel ces simples vérités.
Considérons que cet œuf, d'une dimension microscopique renferme déjà les éléments pour la future élaboration de tout l'organisme ; que plusieurs particularités du père et de la mère y sont déjà contenues à l'état latent, ou, pour mieux dire, que dans l'œuf se trouvent déjà toutes les conditions vitales en vertu desquelles plus tard, dans l'organisme développé, nous pourrons reconnaître certaines particularités des parents ; qu'en un mot, dans l'œuf sont déjà données toutesles conditions pour la vie future du nouvel organisme, au dedans et au dehors du sein maternel. En regard de ces considérations, il suffit de placer le peu cjuc généralement nous voyons dans l'œuf pour conclure que nous sommes encore infiniment loin de pouvoir juger des ressemblances ou des différences réelles des germes d'après ce qui en est visible à l'œil nu ou avec le secours du microscope.
Kn conséquence, nous avons seulement le droit d'apprécier les ressemblances ou les différences qu'otfre le résultat
final du dcvcloppcmcnt de Vœuf : quant à l'œuf lui-même» nous en savons encore trop peu pour qu'il puisse être sérieusement question de comparaisons entre les divers animaux.
Prenons deux œufs fécondés d'une seule et même espèce, ou même provenant du même couple. Peut-on se figurer deux objets plus semblables l'un à l'autre ea apparence? Pourtant, ils contiennent déjà tous les principes morphologiques des différences flagrantes par lesquelles se distingueront, extérieurement et intérieurement, les individus sortis de ces œufs.
Le fait est que la millionïiicnic partie d^iin œuf ou d Un fœtus a parfois la même importance que la centième partie d'un corps développé. Si, par exemple, à un certain degré de la vie embryonnaire, les têtes de deux fœtus diffèrent seulement par une protubérance du front insignifiante en apparence, et qu'en même temps nous sachions que, quand ces fœtus auront atteint leur plein développement, une de ces têtes aura l'aspect d'une tête humaine, et l'autre d'une tête de lapin, — cela prouve on ne peut mieux que la petite protubérance du fœtus avait une importance capitale Mais, de cette différence, insignifiante en apparence, il est complètement faux de conclure à l'indentité des têtes chez l'homme et chez le lapin à certains stades du dévoloppement
En un mot, si les œufs et les fœtus de tous les animaux étaient tellement semblables les uns aux autres qu'il fût impossible, nonobstant l'observation la plus minutieuse, d'y découvrir aucune différence, si même ces ressemblances persistaient durant plusieurs stades du développement, il en faudrait seulement conclure que nos moyens d'observatioh nous renseignent très imparfaitement sur l'importance des formes embryonnaires. La différence infinie des résultats définitifs prouve incontestablement qu'il existe des différences non moins <()//</./.•/.?/'/<•> ././//>• les principes premiers des orfranismes
D'ailleurs, dans cette question, Hacckel se place à un point
<Je vue absolument faux. En cherchant, coûte que coûte, à découvrir des analogies entre les fœtus des ditïérents animaux, il s'imagime qu'il facilite considérablement par là l'intelligence du déveh^ppement organique. Et pourtant, il est clair que si l'on parvenait etïectivement à démontrer la complète indentité des ditïérents fœtus, nous nous heurterions au mystère le plus inpénétrable de la création. Pourrait-il, en etïet, y avoir rien de plus extraordinaire que ce fait : deux fœtus, tout pareils, aboutissant l'un à l'amphioxus, l'autre à l'homme ?
Mais la vérité est que ces ressemblances n'existent nullement. Chaque fois que Haeckel s'efforce de les signaler, il est facile de voir que c'est en violentant les faits.
Citons d'abord un exemple de la légèreté extraordinaire avec laquelle, de la ressemblance la plus lointaine, notre auteur conclut aussitôt à la parenté des formes animales différentes. A près avoir exposé le fond de sa loi biogénétique, il dit : « De cette circonstance que l'œuf humain est une simple cellule, nous pouvons immédiatement tirer la conclusion que, dans les temps les plus anciens, l'ancêtre du genre humain a été une forme monocellulaire, semblable à l'amibe. De même aussi, de ce fait que le fœtus humain se compose primitivement de deux feuillets germinatifs, on peut immédiatement tirer la conclusion certaine que. parmi ses ancêtres, a figuré la gastrula bifoliée. La forme embryonnaire postérieure dénote positivement des ancêtres ayant l'aspect de vers, parents des ascidies actuelles. Quels animaux ont rempli l'intervalle entre l'amibe monocellulaire et la gastrula, entre la gastrula et l'ascidie ? C'est ce qu'ofi ne peut déterminer qu'indirectement et avec une exactitude approximative, à l'aide de l'anatomie comparée et de l'ontologie, /y
Ainsi, de ce que l'œuf de l'homme consiste en une cellule, ou de ce que le fœtus, à un certain stade de son développement, se compose de deux feuillets, Haeckel se croit
en droit de conclure positivement et immédiatenunit que l'amibe et l'hypotétique gastrula ont été nos ancêtres! Ses conclusions sur les autres formes imaginaires d'animaux, introduites dans notre généalogie, pour n'être (\\i indirectes y n'en sont pas moins fantaisistes.
En effet, objectera-ton, de ce que l'homme, pour arriver à l'âge de quatre-vingts ans, doit nécessairement avoir eu d'abord, un, deux, trois, quatre, cinq ans, et&., s'ensuit-il quetouslesanimaux qui ne vivent qu'un, deux, trois, quatre, cinq ans, soient ses ancêtres? La '< conclusion immédiate m de Haeckel n'est pas mieux fondée que celle-là. A supposer même que- la théorie de l'évolution fût vraie en principe, il ne serait pas permis d'en tirer des conséquences aussi absurdes. De la forme monocellulaire de l'œuf, nous n'avons nullement le droit de conclure que nos ancêtres ont dû absolument être des animaux monocellulaires, et, encore moins, de considérer une pareille conclusion comme une confirmation éclatante de la doctrine évolutionniste ellemême.
On voit combien est fragile la base sur laquelle repose le système de Haeckel. Toute sa généalogie n'a d'autre fondement rationnel c|ue celui-ci : d'une ressemblance morphologique superficielle, il conclut à la parenté des différentes formes et à leur dérivation les unes des autres. En examinant ensuite les faitssur lesquels il s'appuie, on se convaincra facilement que cette soi-disant ressemblance n'existe même pas en réalité.
Commençons par le li.jtliyhins, l.i prétendue souche de tout le règne végétal et animal, (-ette masse informe et niucilagineuse. qui se trouve au fond de la mer, est, suivant Haeckel, le premier corps organique formé par génération spontanée. Des parcellesdélachéesdu Bathybius ont produit les monèresqui, le lecteur se le rappelle, sont données pour la forme ancestrale primitive de l'homme. Voici, d'après Haeckel, l'histoire du Bathybius : * Quand, pour la pre-
^\.)b l'iVOLUTION ET TRANSFORMISME
mière fois, les corps vivants sont apparus sur notre planète, jusqu'alors inanimée, tout d'abord Jt/z/se former chimiquement, aux dépens des composés carbonés inorganiques, cette substance très complexe, contenant à la fois de lazote et du carbone, que n^.us appelons protaplasme ou mucilage primitif. Au fond de la mer, à d'énormes profondeurs, vit encore de nos jours un plasme homogène et informe, aussi simple que possible : c'est le Bathybius. Nous donnons le nom de monère à chacune des particules individuelles de cette masse amorphe. Les plus anciennes monères sont nées par génération spontanée dans la mer, de même que les cristaux salins naissent dans les eaux-mères (p. 400). //
Comme on le voit, ce Balhybius, qui joue un rôle si important dans notre généalogie, est effectivement une création très remarquable. Par malheur, à l'instar du fameux cheval de Roland, qui possédait aussi toutes les vertus possibles, le Bathybius a un défaut capital : il n'existe pas! Les observations, faites depuis par les naturalistes à bord du Challenger, ont. incontestablement prouvé que le Bathybius de Haeckel n'est autre chose qu'un dépôt de gypse, se formant dans l'eau de mer sous l'influence de l'alcool. Le pauvre Bathybius est par conséquent un simple produit inorganique, et il commettait tout bonnement une usurpation de titre quand il prétendait être l'ancêtre premier de tout le règne organique. Karl Vogt l'a nommé avec une justesse parfaite : SiiZ/js CaU is Hacckcli.
Non moins décevante est la comparaison instituée entre l'œuf et l'amibe. De ce rapprochement, auquel notre auteur consacre une leçon entière, il tire la preuve fondamentale (jue tous les organismes animaux descendent des amibes. Après avoir décrit les principales propriétés de ces organismes monocellulaires, qui sont capables de changer de place, qui allongent leurs appendices afin de saisir la nourriture, etc., Haeckel entreprend de démontrer pour quelle raison l'amibe doit être considéré comme notre ancêtre.
«Chez nombre d'animaux inférieurs, dit-il. l'ovule reste à l'état primitif de cellule nue jusqu'au moment de la fécondation : on n'y voit pas trace d'enveloppe, et il est souvent très difficile de le distinguer d'un amibe. » Des ovules semblables, selon Haeckel, se trouvent chez les éponges' et les méduses. » Si donc, continue-t-il, nous regardons l'amibe comme l'organisme monocellulaire le plus capable de nous donneruneidéeapproximative desantiquesformes monocellulaires, qui ont été les ancêtres communs de tous les organismes polycellulaires, nous ne faisons pas une hypothèse hardie, nous nous bornons à tirer des faits une conclusion tout à fait légitime. L'amibe nu a un caractère plus indiflérent et plus immédiat que toutes les autres cellules. 11 faut encore ajouter que des recherches récentes ont fait découvrir des formations amibiformes dans le corpsadulte de tous les animaux polycellulaires. f)n en trouve, par exemple, dans le sang de l'homme, à côté des globules rouges: on les v a nommés globules blancs. Il en existe aussi chez beaucoup d'autres vertébrés (p. iiS).>/
En d'autres termes, de ce que les ovules (ou les parasites) des éponges et des méduses '^ se distinguent difticilement des amibes >>, Haeckel tire la '< conclusion légitime » que l'amibe est 1 ancêtre de 1 homme et de tous les organismes animaux! Et il voit la confirmation de sa ^. légitime conclusion >/ dans ce fait que le sang de l'homme et des animaux vertébrés contient des millions de globules blancs, aptes à produire des mouvements amibimiformes. Pourtant, il est clair que, si de ce dernier fait on peut, d'une façon générale, tirer des conclusions se rapp»>rtant à la ipiestion présente, la première doit être que les ovules de ces animaux ï\ot\\ rien de commun avec les amibes. Autrement, il faudrait admettre que le sang de Ihomme, cliez un individu mâle, renferme des millions d'œufs : le processus compliqué de
I. 1) autres n.iliualisto!» ro^.irJcnt tc>i ccIIuIch. non comme Uc» ovules do l'épitiigc. unis cotniuc des pjr.isites qui vivent «ur elle.
la préparation des œutsdans l'ovaire, ainsi que la femme elle-même, deviendrait inutile pour la conservation de l'espèce.
Puis, se fondant encore sur une ressemblance chimérique, Haeckel rabaisse l'œuf fécondé au rang de moncre. Notons ici au passage une contradiction curieuse : la moncre, comme organisme, est iiit-Jrssoiis de l'amibe et le précède dans la généalogie de l'homme; cependant la monère est identifiée par Haeckel à l'œuf fccoïhic, et l'amibe à l'œuf nonfccoudc. Il se trouve donc, de par la loi biogénétique, ou que l'ancêtre (la monère) est apparu jprcs le descendant (l'amibe), ou que, dans le développement de l'œuf, l'état fécondé précède Vé\2ii de non fécondation!
Quoi qu'il en soit, l'œuf fécondé doit, suivant Haeckel, ressemblera un informe petit fragment de protoplasme, à une monère; faute de quoi, la monère ne peut avoir l'honneur d'être la souche de notre espèce.
Les premiers processus qui s'opèrent dans l'œuf mûraprès la fécondation sont, comme l'on sait, la disparition de La vésicule germinative et la segmentation du jaune. Cette segmentation consiste dans la division du jaune en deux parties, dont chacune se scinde en deux autres, et ainsi de suite. Un seul jaune se subdivise de la sorte en une multitude de globules qui se composent d'un protoplasme granuleux et qui ont une petite tache germinative, dite noyau
L'œuf a donc une structure assez complexe, et ne peut à coup sûr être comparé à la monère. Mais, pour Haeckel, il n'y arien d'impossible. Tout d'abord, il propose d'appeler cytode (Stanmiycllc) l'œuf avec un noyau avant la segmentation du jaune, et de donner au noyau même le nom de cytococus {SljfHtnkcDi). La proposition est inotïensive et, pour faire plaisir à Haeckel, on peut admettre ces dénominations barbares. xMais, sans aucune preuve, et à rencontre de toutes les observations, il affirme qu'avant de passer a l'état de
cytode l'œuf fécondé, privé de la vésicule germinalive, reste quelque temps encore sans noyau! A ce stade (qui n'existe pas), Haeckel appelle Tœuf moncculc. Ensuite, frappé de l'extraordinaire analogie qui existe entre les noms de moncculc etdemoncre, etdécidéànousconvaincre définitivement, il metsousnosyeux, à la page 146, la représentation decette monécule (fig. 19), et, à la page suivante, une figure de la monère (fig. 20). Où a-t-il pris sa représentation de la monécule? Il a bien soin de ne pas nous le dire et se contente d'assurer que c'est la molécule d'un lapin. Au fond, ce dessin représente un œuf fécondé ordinaire avec ses enveloppes, 7uais dans le jaune on a omis le noyau.
Même sous cet aspect, la monécule ne ressemble en rien à la monère. Le lecteur qui n'a pas sous la main Winthropogcnic de Haeckel pourra s'en faire une idée s'il compare un disque découpé dans une orange avec une portion analogue de quelque pomme de terre diflorme.
Après avoir inventé cette ressemblance frappante entre l'œuf fécondé et la monère, Haeckel sécrie : « A notre avis, c'est un fait du plus haut intérêt que l'/iommc (la figure inventée de la monécule appartient, suivant Haeckel luimême, à un lapin !), comme tout autre animal, présente, au premier stade de son existence individuelle, une sphère de protoplasme privé de noyau, un vcrilahlt' cyiodCy un corps homogène, n'ayant ni structure, ni parties constitutives, j»
«: Dans cet état de monécule, le corps de l'animal et celui de l'homme ont la forme la plus simple t^u'en général nous puissions nous représenter. Les plus simples des organismes que nous connaissions et même que nous puissions connaître sont les monères... Ces monères sont extrêmement intéressantes, car elles marquent sûrement le début de la vie à la surface de notre globe... m
Suivez bien le raisonnement : L'œuf féconde a '^ la forme la plus simple que nous puissions nous représenter ^ ; or, la monère est *r l'organisme le plus simple que nous nuis-
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siens connaître // ; donc la moncre est 1 espèce. Cette logique rappelle involontai lancée aux sophistes par le célèbre m nouilli : <f. Les ânes ont des oreilles, vou: donc vous êtes des ànesl »
Convaincu par son argumentation ta continue : <' Nous ne devons plustrouvei lant, formé de Sl.inini^cllc, possède les viduelles du père et de la mère. // Ha( paroles, comme on le voit, les phénonn plexes et les plus obscurs du monde ( apparait encore aux autres naturalistes c impénétrable est très facile à comprend même de la fécondation est « fort sin mystérieux; il consiste dans la renconti différentes et dans la fusion de ces cellul
Notre auteur abuse vraiment de ce so qui prétend expliquer un fait par un chi Après avoir, tant bien que mal, décrit l'œuf, il termine en disant : « Les ligne* cellules qui se forment par suite du parta| blent à des sillons ; c'est pouquoi toute -été appelée silloniicnicut. En réalité, ce nient, que l'on considérait autrefois com des plus extraordinaires, n'est autre chos souvent répétée des cellules. »
Le lecteur peu au courant de la questi de ce passage que Haeckel est parvenu tion d'un phénomène énigmatique en opération parfaitement compréhensible.
•cédents ont déjà suffisamment montré combien sont fan sistes les rapprochements institués par Haeckel entre premières formes de la vie embryonnaire et les formes animaux inférieurs. En fait, il n'existe pas de ressemblai même lointaine, entre ces formes.
Nous devrions maintenant poursuivre l'examen parai des formes embryonnaires et des types correspondants la généalogie dont on veut nous doter. Mais, hélas! n rencontrons ici un obstacle insurmontable : comme près tous nos prétendus aïeux s'en sont allés dans l'éternité b avant l'invention de la photographie et n'ont pas son^ nous laisser des portraits de famille, nous ne pouvons vérifier jusqu'à quel point sont justes les comparaison: Haeckel. Celui-ci, il est vrai, pour parer à cette petite d culte, nous donne les figures de nos ancêtres tv/ prenant / modcleslcs formes embryonnaires! Après quoi, lui-même saisi de l'extraordinaire ressemblance que nos ancêtres a figurés présentent avec les formes du fœtus, et il voit c cette similitude la confirmation la plus éclatante de sa biogénétique I Au fond, le procédé de Haeckel revient suivant : Nous désirons, je suppose, avoir le portrait c de nos aïeux qui vivait, par exemple, au x*" siècle, et, prt wj/// qu'il devait nous ressembler, nous ;/o//5 faisons peir dans le costume du x" siècle. Q.uand l'artiste a terminé (inivre, noustrouvons si frappante la ressemblance de n< aïeul avec nous que n(^us nous faisons illusion sur l'autl ticité du portrait : nous ne doutons plus qu'il soit réellen celui dun de nos ancêtres et que les ressemblances de fan fuissent se transmettre à travers dix siècles ! Bien plus, a;
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avons eu un ancêtre humain quelconque au x" siècle. Mais la gastrula, les planéades, les protamniotes. etc , où les prendre? Tous ces prétendus aïeux de l'homme n'ont laissé après eux aucune trace, quoique nous ayons pu trouver jusqu'à présent bien des restes fossiles d'espèces datant des mêmes époques. Haeckel n'est pas embarrassé pour si peu : « Si ces animaux n'ont pas laissé de traces, c'est parce qu'ils se composaient d'une masse molle >/ Et pourquoi les corps mous ne peuvent-ils laisser ni traces, ni empreintes? Karl Vogt notamment fait remarquer que nous avons des spécimens de fossiles appartenant à des animaux mous, les astéries par exemple.
Voici enfin une série de faits qui montrera on ne peut plus clairement quelle confiance méritent cescomparaisonsentre les formes embryonnaires et les formes animales, dont il ne subsiste aucun vestige. La théorie de Haeckel exige que les fœtus des différents animaux vertébrés, à un certain moment de la vie embryonnaire, offrent entre eux une ressemblance complète. C'est une nécessité absolue, en effet, s'ils descendent tous d'un commun type vertébré et si la loi biogénétique est exacte. Sentant très bien cette nécessité^ Haeckel, dans la première édition de son Histoire Je la création, met en regard (p. 2421 trois figures qui sont censées représenter l'œuf de l'homme, celui du singe et celui du chien, tous trois, cent fois plus grands que nature ; plus loin (p. 248;, il donne encore trois dessins, grossis dans la mérhe proportion, et représentant les fœtus du chien, de la poule et de la tortue.
Il serait difficile en effet d'imaginer une ressemblance plus frappante que celle qui existe entre les diverses figures de chaque groupe. C'est au point que toutes les dimensions des sujets, iiniformcmcfit grossis, sont absolument égales entre elles : la tortue et le chien, à certains stades de la vie embryonnaire, nous apparaissent exactement de la même grandeur Une égalité pareille, chez des fœtus dun seul et
même animal, serait déjà assez étrange : chez des animaux si divers, elle est positivement merveilleuse et devrait être une des plus éclatantes confirmations de la théorie haeckélienne. Mais cette fois le miracle s'explique d'une façon très simple : Haeckel s'est permis àQ faire servir trois fois le même cliché, en mettatit sous chaque figure le twm d'un a nimal d i ffêrc n t !
*r La concordance des deux séries de figures, dit His, est parfaite, et il est difficile de se représenter quelque chose de plus convaincant que tetle complète identité de formes chez des êtres ditïérents. Cette concordance semble même s'étendre à des détails secondaires : là où les novaux sont un peu plus gros dans l'œuf du chien, il en est de même dans les œufs de l'homme et du singe ; si, dans un œuf, la zone est quelque part un peu plus claire, elle l'est aussi dans les deux autres, au même endroit. Les fœtus du chien, de la poule et de la tortue ont chacun dix vertèbres primitives de chaque côté et. chez tous, la première vertèbre du côté droit est un peu plus arrondie, tandis que la neuvième est un peu plus étroite. On doit considérer comme un hasard extraordinairement heureux pour la science que Haeckel ait rencontré trois fœtus si conformes les uns aux autres et qu'il ait de la sorte trouvé un fait si concluant à l'appui de ses démonstrations La concordance apparait plus remarquable encore quand on étudie avec soin les figures. L'identité absolue ne se limite pas aux œufs d un groupe et aux fœtus de l'autre ; elle s'étend aussi à la place et à la forme des lettres qui servent à désigner les différentes parties, elle se retrouve jusque dans le nombre et la longueur des petits traits qui relient ces lettres aux figures. Kn d'autres termes : Haeckel nous a donné trois clichés du même dessin, sous trois dénominations différentes *. > Un pareil procédé méritait d'être sévèrement blâmé comme contraire à l'honnêteté