Doutêrom)inc. ch. xxvm et xxix
.|=»S DIEU HT l'homme
la révélation pleine et entière de la vérité qui était destinée au genre humain tout entier. '< A Jésus-Christ furent révélés ininiédiatenient, sans paroles et sans visions, ces secrets de Dieu qui mènent l'homme au salut. Dieu se manifeste donc aux apôtres par lame de Jésus-(>hrist .. C'est d'âme à âme que Jésus-Christ communiquait avec Dieu. // Ainsi s'exprime Spinosa ', que des commentateurs comme Schelling et Hegel ont transformé à tort en panthéiste, travestissant en hymne à la nature le sens de son Ethique où, à chaque page, il ne parle que de Dieu. C'est la vérité divine qui impose à l'homme ses devoirs envers Dieu et ses obligations de charité et de pitié envers ses semblables, et avant tout, envers les malheureux déshérités de la fortune ou les pauvres desprit. Jésus avait prédit à l'apôtre Pierre que désormais il serait le pécheur d'hommes vivants, et à tous ses disciples qu'ils devaient, pour remplir leur mission divine, conquérir le monde. L'expérience de deux mille ans ne nous enseignet-elle pas qu'après avoir conquis Rome, saint Pierre et ses successeurs ont dominé le monde depuis la chute de l'empire romain et le dominent spirituellement encore de nos jours? Quoi de plus sublime, comme psychologie expérimentale, que les épîtres que saint Paul adressait aux divers peuples, parlant à chacun le langage approprié à son entendement, à son état dame, à ses goûts et à ses passions, mais toujours destiné à faire pénétrer les sublimes vérités de TÉvangile dans les esprits et dans les cœurs? Les etïets de ces épitres subsistent encore. C'est leur apparente improbabilité des révélations à leur début qui rend invraisemblables les révé-
I. Texte cité d'après la roniarquablc étude "^ur Spinosa de l'éminent philosophe Brochant, publiée après sa mort dans la Revue de métaphysique et de morale (1901)). Il résulte de cette analyse lumineuse et d'une psychologie très fine du Traité de théologie et de politique que Spinosa avait la foi en Dieu et adorait Jésus-Christ. Il admettait même, dans un certain sens, la vérité historique de sa résurrection. Telle a toujours été mon impression personnelle à la lecture de l'Ethique de Spinosa. La troisième source de la connaissance, pour Spinosa (s* chapitre), ne peut signifier autre chose que l'intuition dans le sens de l'inspiration divine.
lalions religieuses. Miiis n'est-il pas de même avec les grandes et inattendues découvertes et inventions scientifiques? Nous avons démontré plus haut dans le paragraphe 9 du chapitre m que ce sont justement les intuitions invraisemblables au moment de leurs apparitions qui, aprcs un délai de temps plus ou moins grand, deviennent des vérités scientifiques incontestables; le plus souvent, une fois, passées les épreuves du feu de l'expérimentation, elles entrent dans le trésor de connaissances humaines comme les plus bienfaisantes et fécondes de la science. 11 en est de même avec les véritables intuitions religieuses.
« La Sainte Écriture nous avertit, écrivait déjà Leibniz, que la sagesse de Dieu est une folie devant les hommes, et quand saint Paul a dit que les Évangiles de Jésus-Christ paraissent une folie aux Grecs, aussi bien qu'un scandale aux Juifs // on devrait s'attendre qu'elles deviendront les plus précieuses vérités, auxquelles l'humanité un jour devra sa plus belle civilisation (Voir *^ La logique du probable et le problème religieux >/ dans la Tlicodiccc, ^ Disc, prélim , 28-32, traducti(>n de Baruzi.)
Quelle vérité psychologique ou quel fait historique ont jamais été démontrés par des épreuves expérimentales approchant, même de loin, celles qui prouvent l'origine divine des révélations de lÉvangile? La culture du monde civilisé tout entière et l histoire des milliards d'hommes, tirés de l'ignorance et de la sauvagerie et conduits vers la lumière de la foi et de la science, répondent : Arcrs
Des milliers de martvrs témoignent du caractère sublime de ces vérités. Les grands penseurs et profonds psychologues inspirés, comme les Pères de IHglise, saint Anselme et saint Augustin, ont éclairé leur i^rigine et précisé leur véritable pcirtée. Les maitres de la philosophie, depuis saint Thomas d'Aquin et Albert le (irand jusqu à Descartes. Pascal et Leibniz, surtout ce dernier, qui était, en même temps vju'un théologit'ii il'iMio l'-rudititMi presque s.ms cx'einnlc parmi les
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contemporains, un savant génial d'une rare fécondité, les développèrent encore davantage Les créateurs de la science moderne, depuis Pristley et Lavoisier jusqu'à Ampère, Berzélius, Faraday et Pasteur, en confirment la réalité naturelle.
La science moderne découvre ces vérités et les enseigne pour instruire les masses et pour améliorer les conditions matérielles de leur vie; les religions enseignent les vérités éternelles, révélées par les prophètes, et remplissent ainsi leur haute mission d'éducatrices morales des peuples.
En enseignant à l'humanité l'amour du prochain, aux riches leurs devoirs envers les pauvres à ces derniers leurs droits, la pitié pour les faibles et le pardon à ses ennemis comme les plus belles qualités de l'âme humaine, en plaçant la lutte pour la vérité au sommet des sublimes aspirations de l'esprit de l'homme proclamé immortel, Jésus-Christ a ainsi créé une harmonie parfaite entre la religion et la science. La civilisation chrétienne est née de cette harmonie. Toute atteinte portée à l'union ébranle les fondements même de la culture moderne, qui a permis à l'homme blanc de conquérir la domination sur notre globe. La rupture de l'union entre la religion et la science amènerait infailliblement la fin de la suprématie du monde chrétien. C'est pourquoi il ne saurait exister aucun antagonisme, aucune incompatibilité entre ces deux sublimes fruits de la révélation divine.
§2. — La guerre a Dieu et la moraee laïque.
Sous ce titre, j'ai publié, le 21 septembre 1881, dans le Gaulois, dont j'étais alors le directeur ', une lettre ouverte à Paul Bcrt sur les questions capitales qui nous occupent ici, Au moment de sa publication, cette lettre ne fut pas sans
I. Je n'avais accepté la direction d'un journal politique qu'à titre provisoire, et dans le seul hut de combattre la politique antireligieuse, alors en pleine vogue en France.
produire quelque émotion ; mais c'est dans les circonstances actuelles qu elle acquiert toute sa portée, comme document démontrant les funestes conséquences de l'enseignement sans Dieu.
A la veille d'être nommé ministre de l'instruction publique et des cultes dans le cabinet Gambetta, Paul Bert avait fait une conférence, dans une réunion publique, sur l'instruction religieuse donnée dans les écoles congréganistes ; cette conférence pouvait être considérée comme l'exposé' de son futur programme ministériel. Ce programme était une véritable déclaration de guerre à Dieu et à toutes les religions. La morale religieuse y était sévèrement condamnée ; elle devait être dorénavant remplacée par une morale laïque, basée uniquement sur la science, dont Paul Bert, alors professeur de physiologie à la Sorbonne, invoquait l'autorité pour proclamer la déchéance de Dieu et de la religion.
Je connaissais Paul Bert comme physiologiste de valeur médiocre depuis iS()9. I{n 187S, j'exécutai, dans son laboratoire de physiologie à la Sorbonne, des recherches personnelles avec des appareils qui lui a\aient servi auparavant pour ses travaux sur la pression barométrique. A cette occasion, je dus examinera fond la valeur exacte de ces appareils et je constatai alors leur complète insuffisance, ainsi que lesdéfectuosités des méthodes d'expérimentation employées par Paul Bert. En outre, les résultats des expériences, exposés dans son ouvrage, La pression haromctriqur, étaient diamétralement opposés aux conclusions' que l'auteur en avait tirées, ils réfutaient entièrement sa thèse étrange, soutenant que l'oxygène était un j-toison mortel pour les animaux V.w réalité, les animaux soumis à ses expériences succombaient
1 1 Puisse. Jil-il. cotte sobriété il.nns le résume (^ pjgcs Je cunclusiunsi me faire p.irdoimer les i.iso pages qui m'ont paru nécessaires pour V conduire te lecteur. » Il laisse .^ d'autres «i le soin délicat de décider si cette .intithese prête .'« l.i critique ou ^ l'éloge h. La décision est .lisèc : les 4 s de l'ouvr.ige n'ont .nuun rapport avec la science et ne sont destinés qu'.'i f.iligucr 1' ntiMit i,.ii .In I,-. r.-nr
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à l'asphyxie par l'acide carbonique, dont les quantités dans le sang des animaux avaient triplé et même quadruplé, ou par suite de dépressions trop brusques. Les quantités d'oxygène dans le sang n'avaient presque pas varié; ce gaz était, par conséquent, innocent de la mort des animaux.
Si je rappelle ces faits, c'est afin de montrer que le fanatisme antireligieux de Paul Bert n'est nullement en contradiction avec mes démonstrations du paragraphe précédent : l'instigateur de la guerre à Dieu n'était pas un savant naturaliste, mais un simple politicien sectaire.
La conférence de Paul Bert me donnait une excellente occasion d'entamer la campagne projetée par une lettre portant le titre de ce paragraphe. Le lendemain de son entrée comme ministre de l'instruction publique et des cultes dans le cabinetGambetta, je fis appel au concours de Jules Simon, que j'invitais à prendre la direction politique du Gaulois, me réservant les fonctions de rédacteur en chef.
Je reproduis ici les passages essentiels de ma lettre, qui traite longuement des rapports entre l'homme et Dieu et de la grande portée sociale de la morale religieuse.
Mon cher confrère.
Vous avez fait dimanche, au Cirque d'hiver, une conférence qui a eu un grand retentissement; vous avez obtenu un succès digne de votre talent de parole. Me permettrezvous de vous faire connaitre les réflexions que cette conférence m'a inspirées? Oui, n'est-ce pas? D'autant plusqueje ne me propose pas de discuter la portée politique des idées que vous y avez exprimées. Je ne veux même pas m'attarder à contester l'opportunité de ce réquisitoire violent qui serait,
I. Voir, pour les détails, l.i note sur \' Action t/rs hdutes pressions, etc.. que, sur les instances de Vulpian, alors secrétaire perpétuel, j*ai lue ."< l'Académie des sciences, en octobre i)<8i. et mon travail portant le même titre et publié en français dans Anliiv fur Physiologie de du Hois-Rcymond. tsSi.
dit-on, voire profession de foi et comme votre programme de futur ministre de l'instruction publique.
Ce que je désire ici, c'est vous répondre sans passion, sans emportement, en me plaçant sur le terrain scieniifique. Et tout d'abord, afin de bien préciser la question qui nous divise, laissez-moi citer de votre dis«:ours le passage qui m'a principalement frappé. Après avoir exposé les raisons invoquées par vos adversaires pour défendre l'instruction religieuse, vous avez poursuivi :
*' ... Ah 1 il n'était pas bien difficile de lépondre à ces arguments, et il n'y a pas eu grand mérite à cela. D'ailleurs, les réponses sont arrivées de tous les côtés de l'horizon : les philophes spiritualistes d'abord se sont indignés, ils ont dit qu'ils n'avaient pas besoin de la grâce et qu'ils avaient^ eux, la preuve suffisante de l'existence de Dieu et de l'existence de l'âme. Et puis un bon nombre d'entre eux, escortés de la foule, trop nombreuse, hélas! des indifférents en matière de métaphysique, ont dit que ce n'était pas la peine de croire à Dieu, à l'âme, pour avoir une morale ; ils ont dit quece n'était pas créerune morale que de dire que telacie sera récompensé et que tel acte sera puni : que ce n'était pas distinguer le bien du mal que de dire qu'il était défendu de faire ce qui déplais;iit à Dieu et ordonné de faire ce qui lui plaisait... //
'r Vx puis, il s'en est trouvé d'autres, et je suis obligé de dire que je suis de ceux-là et de me livrer à votre jugement, qui ont dit que la religion n'avait pas qualité pour parler de morale, qu'elle repose sur des bases fausses, sur des hypothèses injuslitiables, sur des conceptions erronées de la nature de Ihomme, de s«»n rôle dans la société ctdans le monde physique, et que. lorsqu'il arrivait qu'elle parlât juste de morale, c'est parce qu'elle en avait emprunte les sublimes et éternels préceptes à la conscience universelle de tt)us les temps et de tous les peuples **
je pourrais, certes. — ce serait bien mon droit. — l.iire
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ressortir combien il est étrange de voir un savant, investi de hautes fonctions universitaires, traiter avec aussi peu de gravité, avec autant de sans-gène et de fantaisie, des sujets de cette importance Mais je passe Je me contente de prendre acte de ces deux déclarations, à savoir : I.a religion étant condamnée à disparaître, n'a pas le droit d'enseigner la morale ; la morale de l'avenir, la vraie, la seule digne de ce nom, doit avoir pour base unique l'enseignement des sciences.
Entre nous, il fallait vraiment que vous eussiez votre auditoire de l'autre jouren bien médiocre estime pourlui débiter sans rire de telles monstruosités! Comment! vous en êtes encore à considérer la religion comme un long tissu de mensonges, imposés à l'humanité par quelques prêtres imposteurs ! Comment ! vous, professeur en Sorbonne, vous ignorez' à ce point l'histoire de la civilisation ! ^'ous vous imaginez qu'en recherchant et en publiant les imbéciles grivoiseries qui se glissent dans les ouvrages mystiques, qu en persécutant la religion par ces petits moyens on peut parvenir à l'arracher du cœur d'un peuple !
11 n'y a pasque lesgens qui pensent comme vous qui aient des idées fausses, sur ce qu'est la religion. Pour bien d'autres, même pour certains défenseurs de l'Eglise, la religion n'est qu'un instrunicnium rc^iii, quelque chose comme une annexe de la police ou de la Sûreté générale. Aux yeux de ceux-là, toutes les religionssont bonnes, pourvu qu elles servent les intérêts de l'Etat qui a leurs préférences. Enfin, pour vous et vos amis, la religion est une lèpre hideuse : de là cette idée que tous ceux qui s'efforcent de la supprimer travaillent à l'émancipation du genre humain.
Autant d'opinions, autant d'erreurs.
Quanta moi, je comprends la religion d'une tout autre façon. Je la regarde simplement comme la plus magnifique manifestation de la pensée humaine, comme le suprême élan de l'âme vers l'idéal, comme l'expression dernière de ce besoin vague, mais irrésistible, qu'éprouve notre être de se
•détacher de la vie matérielle pour s'envoler à tire-d'aile vers les régions éthérées du rêve, découvertes par notre imagination. De même que la musique, la poésie et les beauxarts, la religion élève et ravit l'esprit, elle communique au cœur l'enthousiasme qui le fortifie. Voyez ces chefs-d'œuvre dont s'enorgueillit 1 humanité pensante : ils ont été inspirés, conçus par la foi, par une foi ardente, par une sublime aspiration du génie vers Dieu.
Bien avant de créer, bien avant de chanter, l'homme a prié. Et, le jour où il a murmuré sa première prière, le jour ou le sentiment lui est venu de l'immortalité de son âme, ce jour-là, il s'est élevé au-dessus de toutes les créatures vivantes : ce jour-là, il a creusé entre lui et le reste du règne organique un abime qu'aucun matérialisme ne saurait combler.
, Quelle est celle des sciences, je vous prie, qui est la négation de la foi en Dieu, la négation de l'idée religieuse? Je vous délie bien de m'en indiquer une seule. Je vais plus loin : quelle science, même poussée jusqu'au.x dernières limites du savoir humain, pourra jamais étancher cette soif d'infini qui dévore notre esprit avide ? Quelle science sera jamais capable de nous faire connaître, je ne dis pas la cause finale et générale des choses et des êtres, mais seulement l'enchaînement complet des choses particulières?
Kst-ce l'astronomie? — Mais n*aura-t-elle pas atteint son but suprême lorsqu'elle aura déc(juvert tous les secrets de notre système planétaire, lorsqu'elle aura divulgue, dans tous ses détails, à l'aide des instruments les plus puissants et des calculs les plus compliqués, les mouvements merveilleux de la sphère céleste qui entoure notre misérable globe? Mlle aura beau accomplit des prodiges d'analyse, il restera toujours une inuliitude de mondes inaccessibles à ses laborieuses investigations.
Est-ce la cosmogonie ? — .Niais son pouvoir est aussi liniilé dans le temps que celui de l'astronomie est limite
I)i Cvos. )o
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dans l'espace. Admettez, par exemple, comme prouvée la généalogie fantaisiste du règne animal, donnée par Haeckel, depuis le Bathybius (qui n'a jamais existé) jusqu'à l'homme ; admettez que la géologie, étendant davantage ses recherches, fasse la lumière sur des époques préhistoriques encore plus reculées que celles dont nous connaissons aujourd'hui les évolutions ; vous ferez-vous fort, même après tout cela, de soulever le voile qui dérobe à nos regards la naissance mystérieuse du monde P
Est ce la physique? Est-ce la chimie? — Mais ces deux sciences, quels que soient leurs progrès, ne pourront pas créer autre chose qu'une mécanique des atomes. Jamais elles ne nous fourniront une définition précise de la force, jamais une définition de la matière I... Enfin, est-ce la physiologie, notre science à tous deux? — Mais, si, un jour, au prix d'etïorts incroyables, elle arrive à posséder une mécanique parfaite des fonctions cérébrales, si même elle parvient à faire toucher du doigt les mouvements moléculaires qui ont lieu dans l'encéphale pendant la création des plus hauts produits intellectuels, pourra-t-elle jamais se flatter de comprendre ce qu'est la conscience, et comment des combinaisons de molécules chimiques peuvent engendrer une pensée ou une sensation ?
L'étonnante hardiesse de vos négations vous fait tomber dans une contradiction manifeste. Vous avez la prétention de tout créer, de tout expliquer. Soit ! Or, sur quoi comptezvous pour accomplir ces merveilles? Sur le cerveau, sur cette masse de substance nerveuse, enchâssée dans notre crâne. Mais ne croyez-vous pas que, si grande que soit la perfection de noscellulesganglionnaires, leur puissance, comme celle de tout autre mécanisme, doit avoir des bornes ? Je vous trouve, en ce point, bien inférieur aux spiritualistes. Eux, du moins, qui considèrent l'âme comme une émanalion de Dieu même, sont logiques lorsqu'ils émettent la prétention de pénétrer ce c\u\ est impénétrable.
Votre erreur, c'est de confondre les enseignements des diverses églises avec la religion elle-même. Les églises, en voulant codifier — si je puis me servir de ce mot — les aspirations idéales de 1 homme, peuvent se tromper quand elles s'ingénient à les formuler dans des dogmes immuables. Quant au sentiment religieux, il est et restera l'une des forces vives de l'homme, à moins qu'une évolution — impossible, d'ailleurs, selon moi — ne vienne transformer son cerveau et son système nerveux. Jusqu'à cette évolution, — que ne hâteront certainement pas vos conférences, soyez-en sur, — l'humanité deviendra croyante, et toute la science humaine n'y changera rien, par cette simple raison que la religion nest pas de son domaine La science augmente la somme de nos connaissances, elle étend les horizons de notre pensée, elle élargit nos vues, mais elle n'a le pouvoir de modifier ni nos sentiments, ni nos sensations. Or, chez la plupart des hommes, c'est à nos sentiments et à nos sensations que la religion s'adresse.
Le malheur est qu'il existe des savants — des savants de profession — qui abusent de l'autorité que leur confère une position officielle pour persuader aux badauds que la science, chez ceux qui la possèdent (ou pensent la posséder), détruit nécessairement la foi religieuse. Ce préjugé court aujourd'hui les rues. Il a été accepté non seulement par la société laïque, mais encore par la société ecclésiastique, qui, affolée par la peur, jugeait le savoir moderne incapable de vivre tranquillement à côté de la religion. Elle espérait tuer la science par ses anathèmes ; vous, mon cher confrère» vous voulez tuer la religion par la science. Rêves insensés! Les deux systèmes méconnaissent également l'essence de la religion et le véritable esprit de la science. Ahl si, en 1S70, les docteurs de l'Eglise catholique, se conformant aux saines traditions de leurs devanciers, eussent suivi pas à pas les progrès de la science, que de luttes, qae de catastrophes eussent été conjurées I... Des luttes, des catastrophes,
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voulez VOUS donc en provoquer à votre tour, vous qui vous vante/ de pouvoir déraciner la religion ? La religion, sache/.-le bien, est indestructible. Malgré ce que les fanatiques de tous les temps ont fait pour la faire paraître ridicule, malgré les excès sanguinaires que le fanatisme a engendrés et dont elle a liorreur, elle survivra, je vous le jure, comme survivra la musique, malgré les extravagances de Wagner, comme survivra la peinture, malgré les impressionnistes, comme survivra la poésie, malgré les réalistes.
Quand vous méditez d'anéantir la religion, vous faites preuve de naïveté, — j'ai essayé de vous le démontrer : un tel dessein, en effet, ne repose que sur des illusions et des chimères. Mais, lorque vous ne parlerez de rien moins que d'imposer au pays une certaine morale, prenez garde ; car l'application de vos idées constituerait positivement un danger public. La morale de vos rêves serait une morale laïque ou civile, — peu importe le terme. — autrement dit, une morale fondée sur tout autre chose que la notion de Dieu \'ous en convenez hautement : cest une justice à vous rendre. Maintes fois, vous l'avez déclaré à la Chambre, dans cette assemblée où, étant le seul naturaliste, vous n'aviez pas à redouter la contradiction, et vous Lavez encore déclaré non moins franchement, dimanche dernier, devantles auditeurs que vous ne connaissiez nullement. Quel courage !
Q.u'eussiez-vous répondu, mon cher confrère, si, l'autre jour, un savant, un vrai savant, vous eût interpellé en ces termes : Pardon 1 monsieur le conférencier, sur quel principe scientifique, dites-moi, sur quelle donnée physiologique faites-vous donc reposer cette morale que vous préconisez? Vous eussiez été fort embarrassé de donner satisfaction à votre interrupteur. Eh bien I c'est précisément cette question que je prends la liberté de vous adresser. Allons! de grâce, répondez-moi nettement, sans détours, sans fauxfuyant, sans plus de cérémonie que si nous étions ensemble
dans un laboratoire de physiologie, je n'appréhende point de vous voir rétorquer l'argument. \'ous savez, en effet, aussi bien que moi, que la science est et sera toujours incapable de fournir les bases dune éthique. Mais alors, si vous le savez, pourquoi avez-vous été raconter toutes vos calembredaines à ces auciteurs inconscients, dont un grand nombre peut-être, à l'issue de votre conférence, <jnt été faire leurs dévotions dans la première église venue ?
11 n'y a pas de morale sans sanction, vous le confessez vous-même. Or, où la prendrez-vous, cette sanction, si vous rejetez l'idée de Dieu?
Voici un enfant à qui un instituteur prêche le patriotisme. Supposez que le bambin fasse cette objection : — Quoi ! vous voulez que je sacrifie mon bien-être et ma vie pour voler au secours du pays en danger, pour protéger des hommes que je ne connais pas, pour défendre des provinces envahies où je n'ai aucun intérêt! Pourquoi cela? — Quelle réponse lui donnera le maître, s'il lui est défendu de parler de Dieu à son élève?
Peut-on comprendre la vertu — la vertu qui implique le sacrifice — sans la conscience du devoir? lit peut-on comprendre le sentiment du devoir sans des obligations contractées — par le fait seul de notre existence — envers le sublime Créateur? Peut-on le comprendre sans l'espoir d'une récompense à obtenir dans un monde meilleur? — Non, et il n'est aucun esprit sensé qui puisse réprouver cet espoir et cette récompense.
Croyez-vous, par exemple, que les malheureux soldats turcs enfermés dans Plewna. sans nourriture, sans espérance de vaincre, qui couchaient dans des trous à moitié remplis de glace et de neige, auraient jamais consenti à se faire tuer sans gloire, — pour eux personnellement, s'entend, — s'ils n'avaient pas été soutenus par cette pensée qu'après leur mort ils seraient reçus dans le paradis de .^lahomei, où ils goûteraient d'éternelles jouissances?
Vous me direz qu'on peut avoir perdu la foi et néanmoins brûler d'un ardent patriotisme et se prévaloir d'une honnêteté à toute épreuve. J'ai moi-même, dans ma première jeunesse, pensé comme vous, que la foi, que la religion, que la croyance à l'immortalité de l'âme, que tout cela importait peu.
— Que me fait toute cette métaphysique? me disai-je à vingt ans Je ne l'accepte plus, et cependant je ne me sens pas pire. Quoique sceptique, je place l'honneur au-dessus de tout, je m'enthousiasme de toutes les choses grandes et belles ; prêt à me sacrifier pour toute cause juste, je méprise tout ce qui est vil. Tel était le raisonnement que je me tenais. Mais, à force de réfléchir et de vivre, j'ai trouvé le mot de l'énigme, et, ce mot, je veux vous l'apprendre : Cela vii-nt uniijnrnicnl Je ce que nous avons Jicrité de la morale de nos ancêtres, de cette morale qui leur avait été enseignée par la reli(rion.
Vous connaissez les loi de l'hérédité et leur influence fatale. Eh bien, mon cher confrère, si aujourd'hui vous donnez l'exemple des vertus privées, si vous aimez votre patrie, si vous êtes animé du désir de faire du bien à vos contemporains, c'est assurément parce que, pendant des siècles, la religion a imprégné le cerveau de vos aïeux de cette morale que vous voulez proscrire à présent. Cela est si vrai que les monstres de perversité et de méchanceté qui se rencontrent parmi nous ne sont que des produits ataviques de cette époque préhistorique où l'homme, à l'état sauvage, se passait de religion. Est-ce à cet état sauvage que vousdésirez nous ramener'?
V^oyons, mon cher confrère, avouez-le : si, au lieu de choisir l'arène du Cirque d'Hiver pour théâtre de vos exploits,
I. Je rappelais ici à Paul Bcrt l'incident Haockcl-Virchow au Congres de Munich, en 1878, raconté plus haut, p. 332, et je finissais en citant l'affaire de Lebiez qui, deux jours après avoir fait une conférence sur le darwinisme, assassinait une laitière pour lui voler son argent.
VOUS aviez essayé d'exposer votre théorie de la morale fondée sur la science dans une réunion de savants, — de ces savants devant lesquels nous nous inclinons tous deux avec respect, de ces savants comme M. Helmholtz, sir William Thomson, MM. Pasteur, Kirchhoff, Milne-Edw^ards, J.-B. Dumas, du Bois-Reymond, comme notre regretté maître et ami Claude Bernard, — croyez-vous que vous eussiez obtenu le même succès? Non, en leur présence, vous n'auriez pas osé hasarder les mêmes affirmations, vous n'auriez pas fait preuve de cette audace que vous avez montrée. \'ous auriez craint, nest-ce pas, de voir ces auditeurs d'élite hausser les épaules; pas un d'eux n'eût même daigné discuter vos assertions gratuites.
Pourquoi donc alors avoir abusé de l'ignorance de cette foule naïve ? Pourquoi vous être efforcé de déchaîner encore davantagecette haine antireligieuse que vous ne pouvez plus maîtriser?
Laissez-moi, en terminant, appeler votTe attention sur une expérience instructive à laquelle j'ai assisté et qui eut le résultat que j'avais prévu. C'était en 1873. J'occupais alors une chaire de physiologie et j'avais été chargé de prononcer, à l'Académie de médecine de Saint-Pétersbourg, un discours d ouverture. Je choisis pour thème : Le cœur et le ci'nwiu. Ce discours, vous le savez, parut, la même année, dans la Ri-vur scicntifiijuc.
Mon sujet avait effarouché le haut clergé, à ce point que, contrairement à lusage. il s'était fait excuser de no pas assister à la solennité. Par contre, dans une des tribunes de la salle, se pressait cette partie de la jeunesse qu'avait empoisonnée l'enseignement de mon prédécesseur, le grand-prétre du nihilisme, le héros du roman de Tchernichewsky : ^//(' t\iirc? Setschenow qui se faisait Ibrt de montrer lame humaine sous le microscope et de communiquer aux lapins l'intelligence de l'homme en leur faisant manger du phosphore. C'cs auditeurs empresses, au milieu
desquels se trouvaient des jeunes tilles, espéraietit sans douteque j'abonderais dans le sens de leurancien professeur, et que je profiterais de mon sujet pour tlatter ce matérialisme grossier, qu'une littérature pseudo-scientifique n'a que trop encouragé. Leur illusion fut courte. Tant que je ne parlais science que pure, ils m'écoutèrent avec une attention très sympathique. Quelques allusions aux services rendus à la musique, à la poésie et à la peinture par la physiologie m'attirèrent seulement tout d'abord, de leur part, des murmures désapprobateurs.
Mais quand, arrivant à la fin de mon discours, je tombai d'accord avec les maîtres de notre science pour déclarer que le savt)ir humain a des limites, au delà desquelles tout reste et restera éternellement obscur, un véritable orage éclata. Il redoubla de violence lorsque je prononçai ces paroles : « La création de la mécanique des fonctions intellectuelles est, dans l'étude de la psychique, la limite extrême que ni les sciences naturelles ni aucune autre science ne dépasseront jamais. >/
Tout en parlant, je portais les yeux vers la tribune d'où s'échappaient les protestations, et je lisais sur le visage de mes interrupteurs, en même temps que la colère, l'étonnement et la consternation. Ainsi cette jeunesse avait l'intelligence faussée à ce degré que non seulement elle poussait, comme vous, les hauts cris au seul nom de Dieu, maisqu'elle ne pouvait même pas entendre développer cette pensée, pourtant bien simple, que la science a des limites. Bien plus : une allusion à la musique, à la peinture, à la poésie, à toutes ces grandes choses qui d'ordinaire transportent les âmes jeunes et généreuses, lui paraissait une trahison 1
Je descendis de la chaire, plein de sombres pressentiments sur l'avenir qu'une génération aussi troublée préparait à sa patrie. Pendant un entretien que j'eus à cette occasion avec le ministre de la guerre, lecomte Milioutine, un des leaders du parti avancé russe, je ne luicachai pas mesappréhensions.
C'est à lui surtout qu'on doit cette direction matérialiste, imprimée à l'instruction secondaire en Russie^ Il se donnait alors comme le défenseur juré de la jeunesse des écoles. Il poussait même la complaisance jusqu'à excuser ses moins excusables écarts.
— Monsieur le ministre, lui dis-je, avez-vous remarqué quel effet ont produit sur ces jeunes gens certains passages de mon discours? Pour moi. je suis profondément navré. Je ne me flatte pas d'être prophète, mais je vous prédis que, si vous nenrayez pas le plus tôt possible la démoralisation de cette jeunesse en transformant du tout au tout son instruction, -vous aurez, dans quinze ou vingt ans, une décomposition sociale complète en Russie.
Le ministre sourit d'un air incrédule.
— Vous exagérez, me répondit-il, et cela, parce que vous n'avez pas confiance dans la puissance moralisatrice des sciences naturelles. •
— Oh 1 de confiance, repris-je, je n'en ai aucune. — L'histoire de la Russie, pendant les trente dernières années prouve, hélas, que je ne me trompais pas...
Paul Bert s'est bien gardé, et pour cause, de répondre à ma demande catégorique d'indiquer les bases de la morale scientifique qu'il se proposait d'introduire dans renseignement public. Quelques semaines après la publication de nu lettre, il présidait un banquet d'instituteurs et d'institutrices; c'était là, semblait-il, une excellente occasion de faire con-
I. Les lycées milit.iires, qu'il organisa en Russie — à la place des anciens corps Je cadets, — étaient devenus de véritables pépinières de propagande nihiliste. Il en était de même, hélas, pour rAcadèmie Nicolas, l'Académio d'artillerie et celle de médecine (militaire) dont j'étais un des professeurs, (^est au comte Milioutine et ;\ ses disciples que la Russie doit les défaites subies au début de la guerre russo-turque et les désastres san» exemple de la guerre russo-japonaise. Voir mon étude n Z.i gucrr* russoturtfue 0 (Nouvelle Revue. i88«)), écrite en collaboration avec le ^rand-diic Nicolas Nicolaievitch. chef de l'armée en 187- ; Le\ Runff lirv.int Conslitnlinof>If (Revue de Pans. 181)7! ; et ma brochure « Comment la Russie doit-flU être tt\ins formée en Èt^tt conititutionnel ? «, publiée en russe et en alloni.nul. mioi-j. Paris Librairie Eichlcr,
naître ciilin les principes de la morale nouvelle et d'initier ses auditeurs à la manière de l'imposer à la jeunesse des écoles. Il s en abstint soigneusement Dans un discours prononcé au dessert, il fit bien allusion à ma demande, qu'il trouvait indiscrète; mais, au lieu d'y répondre, il se contenta de renouveler ses attaques grossières contre la religion et la philosophie. -"' Il faut, avant tout, enseigner la morale dans les écoles primaires. Le reste importe peu. Les principes de cette morale découlerontde l'enseignement même. » Voilà la seule indication qu'il daigna donner dans son discours aux instituteurs. (Jetait avouer clairement qu'il ignorait ces principes, et qu'il comptait sur les instituteurs primaires pour les découvrir. Je relevai, dans le Gaulois du 21 septembre, cet aveu comme il le méritait ; '^ Comment un professeur de la Sorbonne peut-il confondre deux choses aussi essentiellement différentes : la recherche des vérités scientifiques et l'enseignement de ces vérités? »
D'ailleurs, au moment où l'enseignement obligatoire et gratuit fut introduit en France, il ne s'agissait nullement de découvrir les principes de la morale à enseigner ; ces principes sont aussi vieux que la philosophie et la religion. Les dix commandementsde Moïse en formentles fondements ; les Évangiles les ont élevés à une hauteur sublime, en plaçant la vérité au sommet de la perfection idéale à atteindre par l'humanité. Alors, comme aujourd'hui, le véritable problème moral à résoudre était tout autre : l'enseignement des principes éternels delà morale suffit-il pour les imposer à la conscience humaine, sans la reconnaissance de leur origine divine, sansl'invocation des obligations que l'homme a contractées envers son Créateur, par le seul fait de son existence, en un mot. sans les sanction de la religion?
Paul Bert eut l'audace de répondre, au nom de la science à laquelle il était étranger, que le simple enseignement des principes moraux suffisait. Dès lors, il n'était pas difficile de prédire qu'il s'engageait dans une voie pleine de périls pour
le pays. L'expérience a promptement décidé contre son affirmation: les résultats de la guerre à Dieu, dont il était l'instigateur et qu'il n'a pas hésité à déchaîner jusque dans les écoles primaires, ont été désastreux. De ces résultats, il suffit de rappeler ici le plus funeste : l'antipatriotisme et l'antimilitarisme ont pris racine parmi les instituteurs de ces écoles, et cela, non à cause du caractère laïque de l'instruction donnée par l'Etat, mais parce que Paul Bert leur a i mposé renseignement J une morale antireligieuse et hostile à Dieu. La leçon de choses, que l'expérience inexorable lui a infligée, est d'autant plus instructive que Paul Bert était patriote et même chauvin. La douleur d'assister à ces résultats, dont il aurait cruellement souffert, lui fut épargnée, grâce à la miséricorde de Dieu.
^n somme, l'expérience faite par Paul Bert sur la conscience de millions d'enfants portait le même caractère de légèreté et dignorance que ses expériences sur la pression barométrique En parlant d'une morale scientifique à enseigner dans les écoles, il affirmait s'appuyer sur la philosophie d Auguste Comte. Une allusion, que je fis à ce sujet dans ma lettre, provoqua la protestation énergique d'un Comliste autorisé, qui repoussait toute solidarité entre la ^ morale prétendue scientifique de Paul Bert // et celle qu'enseignait le maitre et que son disciple. Pierre Latitte, avait développée dans de nombreux volumes. Je déclinai alors toute discussion à ce sujet, déclarant que je ne trouvais pas plus de bases, pouvant servir à la morale laïque, dans les doctrines extravagantes et mystiques d'Auguste Comte, que dans les discours de Paul Bert. En effet, si ce dernier réussit à imposer, au nom de la science, la guerre à Dieu, c'est que la philosophie positiviste lui avait déjà largement préparé le terrain. La décadence de cette philosophie, survenue depuis. présente ainsi, relativement au problème de la morale s.ins religion, un intérêt considérable.
47^ ^lEL' i;t l'homme
^3. — La l'uiLuburiiiE i'Ositiviste.
Conclusions gknkrales.
L'influence dominante, que le système d'Auguste Comte a exercée sur les tendances philosophiques de la seconde moitié du mx*" siècle, est un des phénomènes les plus instructifs à étudier pour le psychologue. L'illustre mathématicien Joseph Bertrand, après avoir soumis à une analyse minutieuse la psychologie d'Auguste Comte, terminait un de ses articles, parus dans la Revue des Deux Mondes, par ces mots: « Les pensionnaires de Charenton sont nombreux, presque tous sont plus fous qu'Auguste Comte; mais j'en ai connu qui l'étaient moins. >/ Un aliéniste professionnel le connaissant n'aurait pas hésité à contresigner ce diagnostic ; l'incohérence de la pensée, les innombrables erreurs de logique et les contradictions perpétuelles, qui se rencontrent presque à chaque page des ouvrages de Comte, le justifient. Les récentes études sur la psychologie <X Auguste Comte ne laissent aucun doute au sujet de son aliénation mentale. Le professeur Grasset, de Montpellier, vient de publier dans VEscuîapc du 11 septembre 191 1, une analyse très lumineuse des actes de la vie du fondateur du positivisme, qui le démontre d'une manière éclatante. Interné dans la maison de santé du célèbre aliéniste Esquirol en 1826, il la quitte une première fois avec un billet de sortie, non guéri. Depuis on a été obligé de l'enfermer encore plusieurs fois dans les années 1830-184's. Comte est mort en 18S7. ^^ propos d'un procès engagé après son décès, ses amis et adeptes connus, Littré, Stuart Mill, Bertrand et Alfred Fouillée appelés en témoignage devant le tribunal ont dû reconnaitre qu'Auguste Comte était atteint de folie même pendant les dernières années de sa vie.
Donnons tjuelques exemples. La sociologie, cette nouvelle science, Comte désire la fonder sur les propriétés
de la nature humaine ; mais il méconnait entièrement les traits les plus caractéristiques de celle-ci, ceux notamment qui distinguent l'homme de l'animal. Les facultés intellectuelles, il lessurbordonne aux facultés affectives, ce qui équivaut à considérer l'instinct de l'homme comme le facteur dominant de l'organisation politique et sociale. Comte n'est pas un intellectualiste; la raison, ouplutôtle raisonnement lui sert de guide principal dans lédification de son système philosophique Or. il reconnaît lui-même que la raison n'est que trop souvent l'esclave des sentiments et des sensations.
D'après sa loi des trois états, la croyance en Dieu, l'ancienne religion révélée, c'est-à-dire le premier état est déjà dépassé à notre époque; il remplace néanmoins Dieu par un Ktre suprême métaphysique, et il crée une religion humaine, qui aboutit au culte de Clotide de Vaux, une femme très médiocre, pour laquelle il conçut un amour mystique.
Auguste C(3mte prétend que son système de philosophie positiviste est l'expression des sciences exactes, arrivées au plus haut degré de leur développement actuel ; mais, en même temps, il veut les renfermer dans la limite du réel et de l'utile. Effectivement, il transforme la philosophie positive en une métaphysique sans aucune base réelle et sans utilité aucune. Après avoir intercalé d'abord cette philosophie entre la science et la politique, il change subitement sa classification; son roman avec Clotilde de \'aux le décide à placer sa religion humaine, devenue le culte de son idole, entre la philosophie et la politique, et il ne se doute pas qu'il bouleverse ainsi sa fameuse loi des trois états et que sa classification nouvelle jure aussi bien avec la plus évidente réalité qu'avec le plus élémentaire bon sens
On chercherait en vain, dans la philosophie d'Auguste (-omte. une base saisissable pour la morale qui doit être imposée à l'homme. Il repousse la sanction religieuse et n'admci j\as non plus les devoirs et les obligations envers
47^ DIEU ET l'homme
Dieu comme créateur de lunivers. Une fois que les facultés affectives sont considérées comme les moteurs prépondérants des actions humainees, la volonté libre n'existe plus, et la barrière entre l'homme et l'animal disparait. 11 est impossible d'établir les fondements efficaces d'une morale dans un système où l'instinct domine l'intelligence et où ne se rencontre nulle trace d'une intervention de l'esprit. La raison seule est un bien faible rempart contre les entraînements des passions ou contre les séductions des intérêts immédiats, quand c'est le cœur qui commande en maître. « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas >/; la justesse de ces paroles de Pascal, l'œuvre d'Auguste Comte ne la démontre que trop souvent. Les défauts principaux de son système proviennent justement de ce qu'il ignorait les éléments les plus essentiels de la psychologie humaine.
Puisque Paul Bert dans son discours dont nous venons de parler, se proclamait partisan de la morale d'Auguste Comte, il est indispensable de consacrer quelques lignes à l'examen de la morale personnelle du créateur du positivisme. Les révélations récentes sur la vie de Comte démontrent clairement qu'il était aussi irresponsable au point de vue de la morale qu'au point de vue intellectuel. Ayant épousé une fille publique il vivait ouvertement du produit de sa prostitution I Bien plus, il s'en vantait souvent devant ses amis et adeptes. Ses sentiments filiaux étaient d'une égale amoralité. 11 suffit de lire les quelques épisodes de sa cruauté féroce envers sa pauvre mère toujours pleine de dévouement et toujours prête à se sacrifier pour lui, épisodes racontés par le professeur Grasset dans son étude.
Comment expliquer l'influence exercée par Auguste Comte sur tant de philosophes contemporains, qui comme Littré, Herbert Spencer, Stuart Mill, Taine, le dépassaient, et de beaucoup, aussi bien par l'ordonnance et l'équilibre de leurs pensées que par leur puissance intellectuelle? La séduction du mot positivistHc y fut certainement pour une
large part; j'essaierai dindiquer plusieurs autres raisons bien plus essentielles de ce phénomène psychologique.
La philosophie spiritualiste du xix' siècle, aiguillée dès le début par Kant sur une voie fausse et sans issue, égarée ensuite par les folies métaphysiques de Hegel, de Schelling et d'autres, était, en outre, complètement désorientée par le merveilleux développement des sciences naturelles, dont elle se sentait impuissante à suivre la marche vertigineuse. Dans son affolement, elle renonça à Dieu, sans ostentation il est vrai, et rompit ouvertement avec la religion révélée. Pour justifier quand même son droit à l'existence, elle s'arrogea le rôle d'arbitre suprême, appelé à décider de la valeur des sciences exactes. C'est ainsi que la philosophie perdit peu à peu toute action sur les intellectuels profanes et se déconsidéra, en outre, aux yeux des savants ; nous en avons fourni plusieurs preuvesdans le précédent paragraphe. La supériorité des grands scolastiques et des philosophes du xvii*" siècle sur leurs successeurs modernes tient justement à ce fait que. maitres de la science de leur temps, ils trouvaient, dans leur croyance en un Dieu créateur de l'univers, un base solide pour leurs systèmes philosophiques, en même temps qu'un puissant frein pour modérer les entrainemenls de leur rhétorique et pour empêcher leurs conceptions du inonde de sombrer dans le néant.
Dans celte situation critique, le positivisme apparut aux philosophes du xix^ siècle comme la bonne parole d'un sauveur; il leur évitait l'humiliation d'un retour à Dieu, qu'ils avaient abandonné, et en même temps il leur inspirait l'espoir de pouvoir se réconcilier avec les sciences naturelles, sans avoir à s'imposer le rude labeur de les apprendre.
Ils tirent donc bon accueil à la religion de l'humaniié, si aisée à pratiquer, sans culte sérieux, sans devoirs, sans obligations morales. La sociologie, cette nouvelle branche de dialectique subtile, mais stérile, créée par Auguste Comte,
.-jSo Dij-r i;t i.'hommi-:
ouvrait, en outre, un champ illimité à leur besoin d'exercices do rhctoriquc. De leur côté, les naturalistes étaient satisfaits de pouvoir, grâce au système positiviste, se poser en philosophes, et cela sans déroger et sans avoir besoin de s'empêtrer dans les broussailles de la métapiiysique. La qualité de mathématicien appartenant de droit à l'auteur servait, aux uns et aux autres, de certificat d'origine, garantissant l'infaillible exactitude du système.
A quoi le mouvement positiviste a-t-ilabouti en réalité'? Herbert Spencer, dans Aclsaïul Coniuwuis, 1902, a fini par désavouer l'œuvre philosophique de sa vie, par abandonner son Inconnaissable nébuleux et par reconnaître le néant de la sociologie; il s'est incliné respectueusement devant la valeur et la haute mission morale de la religion révélée. De son œuvre grandiose, il ne restera que le souvenir de sa vaste intelligence et de son talent de dialecticien hors ligne; on y ajoutera volontiers le mérite d'avoir porté un coup mortel au darwinisme, en démontrant V inadcquacv àQ la sélection naturelle. Apres avoir mené une vie de chrétien, dans le sens le plus élevé de ce mot, sans jamais vouloir reconnaître la valeur de la religion, Littré mourut en vrai chrétien; l'œuvre capitale de son érudition universelle, son admirable dictionnaire, lui survivra, comme survivra la logique de Mill et l'œuvre de critique historique de Taine.
Par contre, il incombera toujours à la philosophie positiviste une large part de la responsabilité qui revient aux
i. « Oix en est la philosophie spiritualislc en cette tin de siècle? écrivais-je en i8qi. Les aberrations théosophiques. le charlatanisme des spirites et les superstitions de l'hypnotisme absorbent les intelligences, qui n'ont pas le courage de revenir franchement à la religion révélée, et que révolte à bon droit le plat matérialisme. Il y a plus de soixante ans que Jouffroy expliquait fièrement comment les dogmes finissent. Nous avons assisté depuis à la naissance de quelques dogmes nouveaux et les anciens n'ont pas l'air de se porter trop mal. tandis que le spiritualisme (sans iJieu) de Jouflfroy et d'autres est mort et bien mort. •> Aj Russie contemporaine. Paris. Calmann Lcvy, p. 21.
philosophes du siècle dernier dans le développement de l'anarchie intellectuelle, produit direct de l'athéisme , et dans l'ébranlement des traditions séculaires, sur lesquelles repose la civilisation moderne. Dans le magistral ouvrage, Science et Religion d'un maître de la philosophie française contemporaine, M. Boutroux, cette responsabilité de la philosophie, surtout de celle qui prétendait s'appuyer sur la science, ressort avec évidence, malgré toutes les atténuations d'une minutieuse mais trop indulgente critique.
Au cours de ce chapitre, je crois avoir suffisamment établi que les sciences exactes modernes et leurs véritables créateurs sont restés entièrement étrangers à la guerre engagée contre Dieu et contre la morale religieuse. Je ne saurais mieux le terminer qu'en reproduisant quelques paroles d'un des plus illustres savants du siècle dernier, qui fut, en même temps, un philosophe de génie. Ampère, dont nous avons cité plus haut Y Essai sur Li pJiilosopliie des Sciences, a formulé une nouvelle classification de toutes les branches du savoir humain, qui témoigne d'une étendue d'érudition, d'une profondeur d'esprit analytique et d'une élévation de pensée vraiment merveilleuses. Malheureusement, Ampère est mort avant d'avoir pu achever son œuvre; mais, même inachevée, et malgré une terminologie nouvelle par trop compliquée, elle restera le plus beau monument de philosophie scientifique, depuis les œuvres de Descartes et de Leibniz. Nous ne citerons de son ouvrage que quelques passages qui, en dehors de leur grande valeur pour le fond même des problèmes discutés ici, présentent encore cet intérêt qu'ils font connaître sa méthode si lucide et si précise de classer les sciences. Le contraste avec les tentatives analogues faites depuis Ampère, ne peut qu'augmenter le
I. Doj,i Robespierre, d.tns son discours enflammé contre les .ithèc« et les persécuteurs fanatiques de la religion, prononcé le aa novembre 179^. décl.irait que l'anarcluc était le corollaire politique de l'athéiyme. L. Blanc. I/ist(nrf </<•/./ Rèvo/utioN /"/-.i/itMisr*, t. II, p. ^78.
De Cyon. 31
482 DIEU ET l'homme
regret que son œuvre n'ait pas été prise pour modèle et ne trouve pas de continuateurs dignes de la mener à bonne fin.
Sur la classification de la théologie et de la philosophie, il écrit, entFe autres : '' On a dit que. Dieu étant la première cause de tout ce qui existe, les sciences religieuses devraient êtres placées les premières. Mais l'homme peut-il connaître Dieu avant de connaitre le monde et sa propre pensée, qui se manifeste d'abord à lui par la sensibilité, l'activité et la conscience? N'est-ce pas l'ordre admirable de l'univers qui lui révèle l'intelligence et la puissance infinies ? Deux routes le mènent à Dieu; d'abord, cet ordre même, où tout est prévu, et que n'ont pu prévoir les êtres qui lui doivent leur propre conservation ; la nécessité d'une cause à tout ce qui existe, et d'une cause intelligente à l'existence d'un monde où l'intelligence est partout manifeste. Mais cette route ne pouvait conduire l'homme qu'à une connaissance bien imparfaite des attributs de son Créateur, des devoirs qu'il exigeait de lui et de la fin pour laquelle il l'avait créé. Il a donc fallu que Dieu suppléât à la faiblesse de l'esprit humain, en lui ouvrant, par la révélation, une seconde route qui le conduisit à lui. De là, deux objets d'étude tout à fait indépendants l'un de l'autre, et quil me parait impossible de rapprocher dans l'ordre naturel des sciences. La théologie naturelle et la théodicée font évidemment partie des sciences philosophiques proprement dites. Que serait un cours ou un traité de philosophie, où il ne serait pas question de Dieu?... La révélation, au contraire, comme l'étude de toutes les religions qui l'ont méconnue, appartient aux sciences historiques'. >/
A propos de l'exposé des rapports de la religion avec la politique, Ampère conclut : '^ Le législateur peut changer les lois, les constitutions des États; il ne dépend pas de lui
1. A. -M. Ampère. Essji sur la philosophie des sciences. Seconde partie, 184;, p. 1 s^.
que celui qui croit cesse de croire, ou croie autrement C'est en vain que les empereurs romains, qui pouvaient, à leur gré, disposer des armées et changer les lois, ont employé toute leur puissance à anéantir la religion que prêchaient les apôtres. La religion d'un peuple, quand elle est profondément gravée dans les cœurs, est un fait au-dessus de la puissance qui décide du sort des Etats. J'aurais cru avilir ce qu'il y a de plus respectable sur la terre, si, en le plaçant dans l'embranchement des sciences politiques, je l'avais considéré comme un simple moyen d'ordre public*. //