‹ Dieu, l'homme et la béatitudeChapitre 48 sur 96 · Seconde intention, notion abstraite. ',P. J · texte numérisé non relu

Seconde intention, notion abstraite. ',P. J

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dehors de Tentendement humain. En outre, comme je le vois encore par ton exemple, tu confonds le tout avec la cause ; car, comme je le dis, le tout n'existe que par et dans ses parties : or, la substance pensante se présente à ton esprit comme quelque chose dont dépendent Tintelligence, l'amour, etc. ; tu ne peux donc pas la nommer un tout, mais une cause dont tous ces effets dépendent.

La Raison. — Je vois bien que tu appelles contre moi tous tes amis ; et ce que tu ne peux faire par tes fausses raisons, tu ressayes par l'ambiguïté des mots, selon la coutume de ceux qui s'opposent à la vérité. Mais tu ne parviendras pas par ce moyen à tirer l'Amour de ton côté. Tu dis donc que la cause, en tant qu'elle est cause de ses effets, doit être en dehors d'eux. Tu parles ainsi parce que tu ne connais que la cause transitive, et non la cause immanente, qui ne produit rien en dehors d'elle-même ; par exemple, c'est ainsi que l'intelligence est cause de ses idées. C'est pourquoi, en tant que ses idées dépendent d'elle, je rappelle cause; en tant qu'elle se compose de ses idées, je l'appelle tout ; il en est de même de Dieu, qui par rapport à ses effets, c'est-àdire aux créatures, n*est autre chose qu'une cause immanente, et qui, au second point de vue, peut être appelé tout.

Dialogue second se rapportant d'une part a ce qui précède, et de l'autre a ce qui suit, entre Érasme et Théophile.

Érasme. — Je t'ai entendu dire, ô Théophile, que Dieu est la cause de toutes choses^ et que pour cette raison il ne peut être qu'une cause immanente. Mais, étant cause immanente de toutes choses , comment

peut-il être cause éloignée * ? car c'est ce qui paraît en contradiction avec une cause immanente.

Théophile. — En disant que Dieu est une cause éloignée, je n'entends pas parler ' de ces choses que Dieu produit sans aucun autre moyen que sa propre existence : je n'ai pas voulu entendre ce terme dans un sens absolu ; ce que tu aurais pu facilement comprendre par mes propres paroles lorsque j'ai dit que l'on ne peut le nommer cause éloignée qu'à un certain point de vue ^.

Érasme. — Je comprends assez ce que tu veux me dire ; mais tu as dit en même temps, je m'en souviens, que Tefifet d'une cause intérieure (immanente) demeure tellement uni avec sa cause qu'il ne fait qu'un tout avec elle. S'il en est ainsi, il me semble que Dieu ne peut pas être cause immanente ; si, en effet, Dieu et ce qui est produit par Dieu ne font qu'un seul tout tu attribues à Dieu plus d'essence à un moment qu'à un autre. Délivre-moi de ce doute, je te prie.

Théophile. — Pour échapper à cet embarras, écoute bien ce que j'ai à te dire. L'essence d'une chose n'est

1. Un des deux manuscrits porte : eerder (cause première prtor); Tautre vorder (cause éloignée, ulterior ou remota, en opposition à la cause prochaine, proxima). Nous préférons, avec le traducteur aUemand celte dernière leçon, où paraît, en effet, plus clairement une sorte d'opposition apparente avec la cause inunanente. (P. J.)

2. La négation n'est ni dans Tun, ni dans l'autre des deux manuscrits; mais nous admettons comme vraisemblable la correction proposée par M. Sigwart, le texte littéral donnant un sens qui paraît contradictoire. « En disant que Dieu est une cause éloignée, je n'entends parler que des choses que Dieu produit immédiatement. > Au lieu de niet als, ne que, il y aurait simple nict, c'est-à-dire la particule négative pure et simple. (P. J.)

3. Ce passage prouve manifestement que ce dialogue n'est qu'une suite, et suppose quelque chose d'antérieur : car Th. n'a rien dit de semblable dans ce qui précède. (P. J.)

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pas augmentée par Tunion avec une autre chose qui fait un tout avec elle ; mais, au contraire, elle demeure inaltérable dans cette union même. Pour me faire mieux comprendre, prenons l'exemple suivant : Un statuaire tire du bois plusieurs figures à Timitation de la figure humaine, il prend l'une d'elles qui a la forme d'une poitrine humaine, et il la joint à une autre qui a la forme d'une tète humaine, et de ces deux réunies il fait un tout qui représente la partie supérieure du corps humain. Direz- vous que l'essence de cette tête a été augmentée par l'union avec la poitrine? Nullement, car elle est la même qu'auparavant. Pour plus de clarté, prenons un autre exemple. J'ai ridée d'un triangle, et en même temps j'ai une autre idée, celle d'une figure qui provient du prolongement du côté de l'un des trois angles, prolongement donnant naissance à un angle nouveau égal aux deux angles internes opposés. Je dis donc que cette idée (l'idée du triangle) en a produit une nouvelle, à savoir celle de l'égalité des trois angles du triangle à deux angles droits : or, cette nouvelle idée est jointe à la première, de façon qu'elle ne peut ni exister ni être conçue sans celle-ci. De même de toutes les idées que l'on peut avoir, nous faisons un tout, ou, ce qui est la même chose, un être de raison que nous appelons entendement *. Ne voyez-vous pas que quoique cette nouvelle idée soit liée à la précédente, cependant il ne se fera aucun changement dans l'essence de celle-ci, et qu'au contraire elle demeure de même sans aucune altération? C'est ce qu'il est facile de voir dans toute idée qui produit l'amour : car l'amour n'accroît en rien l'essence de l'idée. Mais pourquoi chercher tant

1. Cette pensée ne se lie pas clairement à ce qui précède. Il y a encore là sans doute quelque interversion, ou quelque interpolation. (P. J.)

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d'exemples, lorsque toi-même tu le vois clairement dans le suj|^ dont il s'agit : je te l'ai dit clairement, tous les attributs qui ne dépendent pas d'une cause antérieure, et qui ne se définissent pas à l'aide d'an genre plus élevé, appartiennent à Tessence de Dieu ; et comme les choses créées ne peuvent pas constituer d'attributs, elles n'accroissent pas l'essence de Dieu, quoique liées très-étroitement avec cette essence. Ajoutez que le tout est un être de raison, et qu'il ne diffère de l'universel que par cette circonstance, à savoir : que l'universel se forme des divers individus non unis du même genre, tandis que le tout se forme des divers individus unis, soit du même genre, soit d*un autre genre.

Erasme. — Quant à ce point, je me réconnais satisfait. Mais, en outre, tu as encore dit * que le produit d'une cause immanente ne peut pas périr tant que la cause persiste : ce qui me semble être vrai; mais alors s'il en est ainsi, comment Dieu peut- il être la cause immanente de toutes choses, puisque tant de choses périssent? Tu diras sans doute, selon ta distinction précédente, que Dieu n'est proprement la cause que des effets qu'il produit sans autre moyen que ses seuls attributs, et que ceux-là par conséquent, tant que leur cause persiste, ne peuvent pas périr; mais que tu ne reconnais pas Dieu pour cause immanente des effets dont l'existence ne dépend pas immédiatement de lui, mais qui proviennent d'autres choses quelconques (sauf cependant que ces choses ellesmêmes n'agissent et ne peuvent agir sans Dieu et en dehors de Dieu) : d'où il suit que, n'étant pas produites immédiatement par Dieu, elles peuvent périr. Cependant cela ne me satisfait pas, car je vois que tu conclus que l'entendement humain est immortel, parce

1. Nouvelle allusion à quelque chose qui nous manque. (P. J.)

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qu'il est un effet que Dieu a produit en lui-môme. Maintenant, il est impossible que pour la production d'un tel entendement il ait été besoin d'autre chose que des attributs de Dieu, car une essence d'aussi grande perfection doit précisément, comme toutes les autres choses qui dépendent immédiatement de Dieu, avoir été créée de toute éternité; et si je ne me trompe pas, je t'ai entendu dire cela à toi-même, et, s'il en est ainsi, comment peux-tu te dégager de toute difficulté * ?

Théophile. — Il est vrai, Erasme, que les choses qui n'ont besoin, pour leur propre existence, de rien autre que des attributs de Dieu, ont été créées immédiatement par lui de toute éternité ; mais il importe de remarquer que, quoiqu'il puisse être nécessaire qu'une modification particulière (et par conséquent quelque chose d'autre que les attributs de Dieu) soit exigée pour l'existence d'une chose, cependant Dieu ne cesse pas pour cela de pouvoir produire immédiatement une telle chose. Car, entre les conditions diverses qui sont exigées pour faire qu'une chose soit, les unes sont nécessaires pour produire la chose

1. On ne voit pas bien la dif Acuité, car il semble, au contraire, que la doctrine de Spinoza sur l'iinmortalitè de l'entendement se lie parfaitement à ce qui précède : c'est parce que l'entendement humain a été créé immédiatement par Dieu qu'il est immortel, puisque TefTet immédiat d'une cause immanente ne peut pas périr tant que la cause subsiste. Il y a donc ici sans doute quelque chose qui manque; c'est ce qui résulte encore de la réponse de Théophile, puisqu'il y est fait allusion à l'intervention du corps, nécessaire pour la production de l'idée de Dieu. L'objection devait être que l'entendement n'est pas complètement un effet immédiat de Dieu, puisqu'il a besoin de l'intervention du corps; à quoi Théophile répond que le corps n'intervient que d'une manière accidentelle, et comme cause occasionnelle, ce qui n'empêche pas l'entendement humain de faire partie des choses qui sont produites immédiatement par Dieu. (P. J.)

elle-même, les autres pour qu'elle soit possible *. Je yeux, par exemple, avoir de la lumière dans une certaine chambre; j'allume cette lumière, et aussitôt cette lumière par elle-même éclaire la chambre; j'ouvre une fenêtre, ce qui par soi-même ne fait pas la lumière; mais cela fait que la lumière puisse pénétrer dans la chambre. C'est ainsi encore que, pour le mouvement d'un corps, un autre corps est nécessaire, lequel doit avoir tout le mouvement qui doit passer dans le premier. Mais, pour produire en nous une idée de Dieu, il n'est pas besoin d'aucune chose singulière qui ait déjà en elle ce qui se produit en nous ; il est seulement besoin d'un corps, dont Tidée est nécessaire pour nous montrer Dieu immédiatement : ce que tu aurais pu conclure immédiatement de mes paroles, lorsque j'ai dit que Dieu est connu par lui-même et non par aucune autre chose. Cependant, je te le dis, aussi longtemps que nous n'avons pas de Dieu une idée claire, qui nous unisse à lui de manière à nous rendre impossible d'aimer rien en dehors de lui, nous ne pouvons pas dire que nous soyons en réalité unis à Dieu et que nous dépendions immédiatement de lui. Si tu as encore quelque chose à me demander , ce sera pour un autre temps; quant à présent, je suis appelé pour d'autres affaires. Adieu.

Erasme. — Je n'ai rien de plus à te dire pour le présent : je réfléchirai à ce que tu viens de me dire jusqu'à une autre occasion, et je te recommande à Dieu.

1. C'est la célèbre distinction entre les causes et les con^ ditions. (P. J.)

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