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CHAPITRE III

DE l'origine des PASSIONS DANS L' OPINION.

Voyons d'abord comment les passions, comme nous l'avons dit, naissent de l'opinion. Pour le bien faire comprendre, choisissons quelques passions, comme exemples, pour prouver ce que nous disons.

Uadmiration est une passion qui naît du premier mode de connaissance, car, lorsque de plusieurs exemples on s'est fait une règle générale, et qu'il se présente un cas contraire à cette règle^ on est surpris ^ Par exemple, celui qui est habitué à ne voir que des brebis à queue courte sera étonné en voyant celles du Maroc, qui ont la queue longue. De même

1. Il ne faut pas entendre cela comme si l'admiration dût être toujours précédée d'une conclusion formeUe ; il suffit qu'eUe existe tacitement, lorsque nous pensons que la chose ne peut être autrement que nous n'avons coutume de le croire par expérience, ou par ouï-dire. Ainsi Aristote, disant que le chien est un animal aboyant, concluait de là que tout ce qui aboie est un chien ; mais^ lorsqu'un paysan nomme un chien, il entend tacitement la méïne chose qu'Aristote par sa définition ; de telle sorte que lorsqu'il entend aboyer, il dit : C'est un chien. Par conséquent, le paysan, quoiqu'il n'ait fait aucun raisonnement, cependant, s'il rencontrait un animal aboyant qui ne fût pas un chien, ne serait pas moins étonné qu'Aristote qui a fait un raisonnement exprès. C'est ce qui arrive encore, lorsque nous remarquons un objet auquel nous n'avons pas encore pensé : ce qui serait impossible si nous n'avions préalablement connu quelque chose de semblable en tout ou en partie, mais non assez semblable pour que nous soyons afiTectés at>8olument de la môme manière. (MS)

S8 mfiU, l4*Q0MMB fiT LA BÉATITUDE!

en est-il de ce paysan qui, raconte-t on, s'était figuré qu'il n'y avait pas de campagne au delà de celle qu'il était habitué à voir, et qui, ^yant perdu sa vache et s'étant mis à sa poursuite, était stupéfait de voir qu'au delà de son petit champ il y en avait encore tant d'autres, d'une si vaste éitendue. On peut qr dire encore autant de ces philosophes qui se figurent qu'au delà de ce petit coin, ou globe de terre qu'ils habitent, il n'y a pas d'autres mondes, parce qu'ils n^ea ont jamais contemplé d'autres. Aussi Tétonnement (admi^ ration) ne se rencontFe«t«il jamais dans eeux qui tirent de vraies conclusions. Voilà quant au premier point.

La seconde passion, à savoir l'amatir, peut naître :

1" Soit du ouï-dire ;

2" Soit de Popinion ;

3* Soit des vraies idées.

Par exemple, le premier se fait voir âana les rap« ports de l'enfant à son père, car il suffit que le père ait dit que quelque chose était bon pour que Tenfant, sans plus ample information, prenne de l'inclination pour cet objet ; il en est de même de ceu^ gui sacrifient leur vie p$tr ^mour pour l» patrie, et da taua ceux qui prennent de l'amour pour une ehose par le seul fait d'en avoir entendu parler.

Quant au second cas, il est certain que l'homme, lorsqu'il voit ou croit voir quelque chose de bon, tend à s'unir à cet objet; et, en raison du bien qu'il y remarque, il le choisit comme le meilleur de tous, et en dehors de lui il ne voit rien de préférable ni de plus séduisant. Mais s'il arrive, Qomme cela est firéquent, qu'il rencontre un autre bien qui lui paraisse meilleur que le précédent, alors son amour se tourne §ur l'heure du pren^ier vers le seçopd : ce que nouil ferons voir plus clairamont dwi notr^ chapitra aur la liberté de l'homme.

DE l'oriç^inp pes PASSiqiig PANS ^'opinion 69

Qus^nt h la traisièjfne espè^ei d'^^mour, çQlui qui naît des» idée^ vraies, comnaa ce n'est pas ipi le lieu 4*en traiter^, nous ajournerons cette questipn quant ^

présent*

l^a haine j qui &%% Voppoaé absQlu dei Vamour, naît de Terreur, qui i «on tour vient de Topinion ; par exemple, lorsque quelqu'un s'est persuadé que tel objet est bon et qu'un autre entreprend de le lui faire perdre, alors ii s'élève dans le preipier de la haine contre le second, ee qui n'aurait jamais lieu dans celui qui connut le vrai bien, comme nous le montrerons plus loin. Car tout ce qui existe ou est pensé n'est que miâère par rapport au bien véritable. Celui qui aime de telles misères ne mérite -t-il pas plus la compassion que la haine? En outre, la haine vient encore du ouï-dire, comme nous le voyons chez les Turcs contre les chrétiens et les juifs, et chez les chrétiens contre les Turcs et les juifs. Car combien ces différentes sectes sont-elles réciproquement ignorantes de leurs religions et de leurs mœurs ?

Quant au désir ^ soit qu'il consiste, selon les uns, à chercher à obtenir ce que nous n'avons pas, ou, selon les autres, à conservep oe que nous avons', il est certain qu'il ne peut jamais naître ni se rencontrer chez personne que provoqué par la forme du bien. D'où il est évident que le désir (comme l'amour) naît aussi du premier mode de connaissance. Car l'homme qui entend dire d'une chose qu'elle est bonne éprouve pour elle du désir ; par exemple, le malade qui en-

1. Nous ne parlons pas ici de l'amour, né des idées vraies, ou de la connaissance claire, parce qu'il ne doit rien à l'opinion. (Vûy. plus loin, ehap. xxii.) (MS)

â. La première définition est la meilleure, car, aussitôt qu'on jouit d'une chose, le désir cesse } et la passion de conserver la obose n'est pas un désir, mais plutôt une crainte de perdre la chose aimée. (IfS)

tend dire par son médecin que tel remède est bon pour son mal, se porte aussitôt vers ce remède et le désire. Le désir naît aussi de Texpérience, comme cela se voit encore dans la pratique des médecins, qui, ayant éprouvé un certain nombre de fois la bonté d'un certain remède, s'y attachent comme s'il était infaillible.

Il est clair que ce que nous venons de dire de ces passions peut s'appliquer également à toutes les autres ; et, comme nous allons chercher dans les chapitres suivants quelles sont celles de nos passions qui sont raisonnables et celles qui ne le sont pas, nous n'en dirons pas plus de celles qui naissent de Topinion.

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