I — AYANT LE COMBAT
De grandes disputes se sont élevées, dans ces derniers temps, entre les partisans de la Révolution et ceux de l'ancien régime, sur la situation politique et sociale de la France avant 1789.
Les uns soutenaient que la grandeur de la France date de la Révolution; que nous n'étions jusque-là qu'une nation d'ignorants et d'esclaves opprimés par une aristocratie peu capable et peu estimable, et par un clergé dissolu et gorgé de richesses; que nos rois vivaient danâ Fenivrement d'un pouvoir sans limite et sans contrôle, ne son-
s DIEU, PATRIE, LIBERTÉ. -
géant qu'à leur propre splendeur et à leurs plaisirs, et condamnant leurs sujets à mourir de feiim et de rage.
Les autres étalaient, au contraire, toute une série de grands rois et de bons rois : Charlemagne, saint Louis, Louis XI, Louis XII, Fran» çois I", Henri IV, Louis XIV, et même l'infortuné Louis XVI, constamment occupé des affaires de l'État, ne négligeant aucune branche de l'administration, assistant à tous les conseils, et y apportant, sinon la capacité politique des Henri IV et des Louis XIV, du moins des études approfondies et une constante sollicitude pour le bonheur de ses peuples. Ils rappelaient Sully rétablissant notre armée et nos finances, Richelieu fondant notre politique européenne, Mazarin luttant contre tous les partis pour affermir l'autorité royale et donner à notre organisation politique de l'unité et de la force ; Golbert créant l'industrie française ; Turgot, par ses sages réformes, lui donnant une vie nouvelle ; ce peuple d'ignorants et d'opprimés, produisant, au XVI* siècle, au xvii*, une génération de poètes, d'orateurs, d'historiens, de savants, d'architectes, d'ingénieurs qui imposent leur domination à toute l'Europe, et conservent le
même empire sur la postérité; au xvm* siècle, les revendications hardies et tontes^puissantes de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de d'AIembert, de Beaumarchais ; cette noblesse apprenant dès l'enfance le métier des armes, combattant partout au premier rang, entraînant les soldats, étonnant l'ennemi par sa inravoure, féconde en grands capitaines, en véritables chefs d'armées, tandis que les généraux du cycle de Napoléon n'ont été que d'admirables lieutenants; les parlements tout remplis de magistrats intègres, de jurisconsultes qu'aujourd'hui même on étudie avec respect, surveillant avec zèle les juridictions inférieures, rendant des arrêts qui formaient jurisprudence, attentifs à la police générale, intervenant avec fermeté et courage dans la politique du gouverne^ ment, par les refus d'enregistrement et les remontrances; maintenant les traditions qui remplaçaient les constitutions écrites, et n'étaient nî moins précises ni moins respectées* Ils exaltaient la grandeur d'un clergé qui compte dans son sein les Vincent de Paul, les Fénelon, les Belzunce, qui a été gouverné par Bossuet, qui a donné à la France les Bérulle, les Malebranche, les Bourdaloue, les Mabillon, l'école entière de Port-
Royal; et, prenant Thistoire de la Révolution ellemême, ils montraient ce clergé du xviir siècle, qu'on accuse de n'avoir ni foi, ni caractère, accueillant avec désinléressement les premières et sages réformes, les provoquant, résistant au schisme avec une énergie indomptable, bravant la misère, Texil, et la mort sous toutes ses faces, pour rester fidèle à TÉglise. Ils représentaient, avec un légitime orgueil, que nous nous étions rendus redoutables sur tous les champs de bataille de Tancien et du nouveau monde avant les guerres de la République et de l'Empire ; et ils demandaient s'il était juste, s'il était patriotique d'oublier toute cette gloire militaire, toute cette sagesse politique, tant de chefs-d'œuvre en tout genre, nos grandes et traditionnelles vertus d'hospitalité, de générosité, de bravoure, et de commencer notre histoire avec ce siècle troublé, qu'ils appelaient à juste titre le siècle de la Révolution, puisque la révolution n'est achevée ni dans les institutions, ni dans les mœurs, ni dans les idées.
Comme il arrive toujours dans ces luttes passionnées, on n'avait complètement raison ni d'un côté ni de l'autre. Il est vrai, il est éclatant que la France, en 4789, était déjà la France, notre France,
et qu'on ne peut sans impiété rejeter un tel héritage; et il est vrai aussi que le progrès des institutions n'avait pas suivi celui des lumières ; qu'une révolution était nécessaire pour émanciper définitivement la raison et la justice, et que la Constituante de 1789, très discutable dans sa politique, est, dans sa législation, admirable, et, presque de tous points, inattaquable.
On ne peut se dissimuler qu'il existait entre les citoyens une inégalité très cruelle. M. de Bonald a fait de vains efforts pour pallier cette iniquité. Quand même il serait parvenu à prouver qu'une aristocratie est nécessaire à la prospérité et à la gloire d'un peuple, au moins faudrait-il que l'aristocratie fût protectrice, et non oppressive. La noblesse avait exercé, dans les temps reculés, une souveraineté presque absolue, car l'appel au suzerain ou aux cours de justice était impossible ou inutile. Les rois parvinrent à imposer quelques limites à cette toute-puissance, mais ils ne l'ôtèrent aux seigneurs que pour se la réserver à euxmêmes : le maître fut plus éloigné ; ce fut là tout le bénéfice.
II faut avouer que cette révolution était à la fois considérsd)le et insuffisante. Ce roi absolu fit
exercer son autorité par des délégués qui eurent une responsabilité, devant le roi d'abord, devant Topinion ensuite ; les parlements, chargés de r^ofdre la justice, se firent une jurisprudence; la tradition et les usages prirent la place du caprice : ce fut le progrès. On n'en vivait pas moins sous le régime du privilège, qui est Topposé de la justice. Ce qui retarda pendant trois siècles Favènement de la justice, c'est que^ avant de comprendre Tiniquité da privilège et de l'attaquer dans son principe, an ne songea qu'à se l'approprier. Le nombre des privilégiés s'augmenta. On obtint, ou on adieta la noblesse. Au-dessous des privilèges de la noblesse^ il y eut ceux de la bourgeoisie ; les ouvriers eux-mêmes eurent les leurs, ens'agrégeant à certains corps de métiers. Le peuple des campagnes resta serf, soumis à son seigneur par droit de naissance, et i toutes les personnes constituées en dignité. Sa liberté, son travail, son avoir furent à la merci de ceux qui étaient au-dessus de lui. A lui seul, avec le rebut des ouvriers des villes, il constitua les armées. Toute cette plèbe des campagnes et des villes n'entra jamais dans l'armée que pour obéir et mourir; le commandement appartenait i d'autres. C'est à peine si elle avait
ridée de réclamer contre une injustice; et, quand elle réclamait, elle ne faisait que s'exposer à des sévices plus cruels. On dit que les seigneurs étaient quelquefois des pères pour leurs vassaux; il est impossible d^en douter. Les esclaves aussi ont très souvent des maîtres doux et bienfaisants ; et ils ne sont jamais plus à plaindre que quand, ^our cette raison, ils se consolent de Tesclavage*
La bourgeoisie, la noblesse avaient le tort et le malheur de se consoler. La douceur d'exercer tous les jours des privilèges, qu'elles appelaient des droits, les consolait du danger lointain de subir à leur tour le caprice des privilégiés plus voisins du roi, qui était comme l'incarnation du privilège. Le roi pouvait tout. Il pouvait dépouiller, exiler, emprisonner, et même tuer impunément, il était rare qu'il substituât des commissaires aux juges; mais il le faisait en certaines occasions. Il gouvernait, il jugeait, il légiférait. Plus on était grand, et par conséquent rapproché de lui, plus on était exposé à d'illustres ou à d'éclatants revers. Les plus petits, affranchis des caprices royaux, n'échappaient ni aux seigneurs grands et petits, ni aux délégués et subdélégués, ni aux traitants. Même sous les rois les plus obéis, il ûillut plus
d'une fois, et dans plus d'une province, recourir à ce qu'on appelait les Grands jours, c'est-à-dire à une justice d'exception, pour réprimer les brigandages de la noblesse. Plus tard, l'administration et les cours de justice devinrent tolérantes jusqu'à la mollesse et à l'impuissance, sans pourtant qu*on fût garanti contre des retours soudains de férocité, ou contre l'exhumation de vieilles ordonnances publiées, non abrogées, qui tout à coup portaient la terreur dans cette société civilisée et rafûnëe. Quelques-uns considèrent comme une grande atténuation des inconvénients de l'ancien régime € la faculté de monter » qui existait certainement. Mais il ne faut pas faire d'équivoque. Ce n'était que la faculté d'entrer en partage du privilège, soit par la faveur, soit à prix d'argent. Cette ascension • ainsi octroyée aggravait la misère des exclus, et
I dépravait les admis en les désintéressant de la
! justice, par la participation aux bénéfices du pri-
[ vilège. On ne t montait » pas, ou on montait bien
I rarement par le mérite éclatant, par un effori
i personnel. Pour un qui, à force de travail ei
!: de mérite, et à la faveur de circonstances très
\ exceptionnelles, parvenait à monter d'un degré
ou deux, il n'est pas permis d'ignorer que, du
haut do la société jusqu'en bas, on était attaché à sa condition. On ne trouvait de sécurité, et même de dignité, qu'en restant dans sa classe. L'éclat même de la renommée n'affranchissait pas les hommes de génie. Un duc et pair les faisait bâtonner, ou obtenait de les faire jeter dans un cul de basse-fosse. Prenez les hommes qui ont laissé un nom dans les sciences, dans les lettres ; plusieurs, dit-on, viennent d'en bas : sans doute ; ils viennent de la bourgeoisie ou de la petite noblesse. Boileau et Racine étaient nobles de naissance, et ils en fournirent la preuve devant commissaires.
Il semble, à entendre certains historiens, que Catinat ait été du peuple : il était fils du doyen du Parlement; il avait été avocat. Fabert était le ûls d'un imprimeur célèbre, d'un écrivain érudit, anobli par Charles III, duc de Lorraine. Il faut bien convenir qu'on s'enrichissait quelquefois par le commerce; que des laquais devinrent de grands tripoteurs et parvinrent à jouer un rôle dans la finance. Mais que prouvent ces très rares exceptions? Les grandes terres sui* valent les grands noms. Quand la terre échappait à ses maîtres séculaires, elle passait à l'Église,
aux traitants quelquefois, aux paysans presque
jamais. Des érudits ont voulu prouver que la propriété était très divisée avant 1789. Oui, ce qui était en roture était divisé; mais il y avait les majorats, et la mainmorte qui couvrait une partie du sol. Si le bourgeois et le traitant prenaient qaelque chose, et si le paysan même, quoique à grand'peine et bien rarement, arrivait à posséder, c'est que le noble administrait mal, ne travaillait pas, ne pouvait travailler sans dérogeance, se ruinait par le jeu et le luxe, et vendait pour se libérer, quand il ne parvenait pas à obtenir une pension.
Les pensions étaient prodiguées avec une légèreté vraiment criminelle. Les vieux serviteurs de l'État, des officiers utiles mais obscurs, obtenaient â peine une pension de quelques centaines d'écus, «t ne parvenaient pas i se la faire payer; mais les courtisans, les titulaires des grandes et petites places de cour, les représentants ruinés des grandes familles recevaient en pensions, bénéfices et emplois, des libéralités énormes. Le plîis clair des- impôts aboutissait là, après avoir enrichi les traitants de haut et de bas étage. La disproportion du sort entre les grands et les petits était surtout choquante dans le clergé. Il y avait des évêques'
LA RÉVOLUTIOK. 11
€l des abbés à 200 000 et 300 000 livres de revenu, et des curés congruistes, chargés de tout le fardeau du ministère spirituel, recevant, par année, 500 livres. Ce haut clergé, si richement rente, n'était guère édifiant par ses mœurs. Il chassait, il jouait, il avait publiquement des maîtresses. Il ne se souvenait de son état que pour étaler son luxe dans les grandes cérémonies, c Je ne connais pas, disait Grégoire, de spectacle plus pompeux et plus honteux qu'une messe royale. > Pendant ce temps-là, on manquait de pain dans les presbytères de campagne.
Une des questions les plus controversées a été celle de l'éducation. < Nous avions vingt-quatre universités, disait-on un jour à la tribune, nous n'en avons plus qu'une seule. > Cest un jeu de mots bien puéril, si ce n'est pas une ineptie. On a compté aussi, en grand étalage, le nombre des collèges; mais on n'a pas dit, parmi ces collèges, •ceux qui n'avaient pas de professeurs, et ceux qui n'avaient pas d'élèves. De même pour les écoles : on en trouve partout; reste à savoir ce qu'on y enseignait, et si on y enseignait quelque chose. Fonder une école, c^étak quelquefois fonder tout £implement une prébende. Au lieu de compter
les écoles, et même les élèves, il aurait fallu pou* voir compter les lettrés. Il y en avait, dit-on, en 1789, plus qu'en 1810. C'est possible, et, même, c'est probable ; et cela prouve seulement que, pendant la période tourmentée qui s'étend de 1790 à 1809, la plupart des écoles étaient fermées. La vérité est qu'il y avait autrefois de grandes et bonnes écoles pour les riches, où on enseignait moins de choses qu'à présent, mais où on apprenait mieux ; où l'on chargeait moins la mémoire, mais où Ton développait plus le talent; et qu*à côté de ces collèges célèbres (c'était leur nom officiel), il n'y avait que des écoles mal tenues, peu fréquentées, et même des écoles vides. On pouvait définir ainsi la iKition française : une élite très éclairée, dans une population très arriérée.
Il en était du monde des idées comme de celui des faits : en droit, le despotisme le plus absolu ; en fait, la licence la plus effrénée. Un Louis XIY avait pu maintenir la toute-puissance de l'autorité royale; après lui, les progrès de la pensée, ses aspirations vers la liberté, avaient produit la licence comme leur fruit nécessaire, parce que l'autorité n'avait abandonné aucune de ses positions. Ne pouvant plus faire exécuter des lois qui auraient été
LÀ RÉVOLUTION. It
monstrueuses, elle était réduite à tout souffrir. Là encore, là plus que partout ailleurs, elle avait comme des soubresauts. Le roi avait été à confesse, ou les évèques avaient crié très fort. Le parlement mettait quelque libraire inconnu au carcan, condamnait un blasphémateur à la mort, ou quelque écrivailleur de bas étage, au fouet et -au bannissement. Il faisait brûler tous les jours, au bas du grand escalier, des livres que les conseillers achetaient, au sortir de Taudience, dans Tarrière* boutique des éditeurs. Le jour où ils se prépa- ' raient à condamner Rousseau, ils prirent soin do . Tavertir pour qu'il se mît à l'abri. Ce xvm* siècle ' était le siècle des lumières et le siècle des abus tout ensemble. Les idées, les mœurs allaient d'un côté; les institutions et les lois allaient de l'autre. Quand on l'étudié avec soin, on comprend la coexistence des deux éléments qui ont gouverné tour à tour la révolution. Les uns pensaient; les autres souffraient. Il y avait, en haut, un grand essor vers la justice ; en bas, un grand appétit de la vengeance. C'est pourquoi la révolution a oscillé si longtemps et oscille encore entre la philosophie et la haine.