BRAN
nous sommes devenus sceptiques ; à présent, nous ▼oilà neutres. Bon courage ! Demain, nous serons nihilistes.
Nous disons que ce remède, c'est Félimination du remède. Oui, c'est Tâme de la France qu'il faut sauver, qu'il faut reconstituer. Oui, c'est la morale et le patriotisme qu'il faut répandre. Oui, c'est sur la vertu que repose une république, selon Fimmortelle définition de Montesquieu. Oui, notre pre* mier besoin et notre premier devoir, c'est de sub* stituer le dévouement à la convoitise et à la haine. Hais n'en appelez pas à la neutralité, c'est-à-dire au nihilisme, pour cette grande œuvre. Le moment où vous biffez Dieu, est celui où vous ne pouvez, renaître, où vous ne pouvez vivre que par lui I
Qui parle de biffer Dieu, s'écrie-t-on , avec une indignation sincère? Ce n'est pas vous qui en parlez : ce sont vos maîtres. Pour vous, vous n'en vouliez, dans les commencements, qu'aux congre* gâtions non autorisées. On vous a bien vite prouvé que, si le mal venait, suivant la formule célèbre^ du cléricalisme, ce n'était pas avec une refonte da baccalauréat (système Marcou) ou la fermeture d'une centaine de couvents (système Jules Ferry) qu*on viendrait à bout de le guérir. Il n*y a pas
A\t DIEU, PATRIE, LIBERTfi.
si grande différence, c'est M. Challemel-Lacour qui le démontre, entre un catholique et un autre catholique. Peu importe, en vérité, que celui-ci n'ait promis obéissance qu'à son évêque et au pape infaillible, et que celui-là soit obligé, par surcroît, d'obéir à son supérieur, qui lui-même obéit passivement au pape. Il peut y avoir différence de force, il n'y a pas diversité de tendance. Ce n'est donc pas aux congréganistes non autorisés, c'est à tous les congréganistes et à tout le clergé séculier qu'il faut s'en prendre. Les évéques et les curés, voire même les succursalistes et les sacristains, sont des cléricaux, tout autant que les jésuites, les dominicains et les capucins. Il ne suffit pas de les exclure tous de la politique; il faut les exclure de l'enseignement et de l'administration charitable ; leur retirer les énormes richesses qu'ils ont accumulées, le plantureux budget qu'on leur paie, les édifices qu'on leur a abandonnés par connivence ou par faiblesse ; bannir de la loi et des lieux publics , les mots, les actes, les symboles qui rappellent leurs croyances ; rejeter leurs cérémonies, les repousser, les cacher dans des édifices clos, dont les façades soient sans caractère, dont les bruits ne s'entendent pas au dehors, et où ils puissent prier leur
Dieu à leur guise, sans danger ni scandale pour les incrédules. Il faut imiter ce préfet de la Seine qui, ayant à reconstruire un c monument de souvenir > au cimetière Montmartre, au lieu d'y replacer une croix, c voulut lui donner un caractère plus grand, en y mettant une colonne tronquée entourée d'une grille pour recevoir des couronnes* >. Il faut supprimer, dans les tribunaux, le serment, dans les assises, le nom de Dieu ; supprimer aussi ce nom dans la loi, dans toutes les lois; avoir dans chaque commune et jusque dans le dernier hameau, des écoles neutres, dont aucun prêtre, de quelque reli* gion qu'il soit, n'ait le droit de franchir le seuil, et où l'œil ne découvre, ni, sur les murs, un christ, une image de piété ; ni, sur les rayons de la bibliothèque, une Bible. Il faut enseigner l'histoire, dans les écoles, de manière à rendre odieux tout ce qui précède 1789, innocent et glorieux tout ce qui le suit ; confondre la patrie avec un parti ; confondre la liberté, en politique, avec la domination du
1. Gonieil municipal de Parii. Séance du 8 décembre 1882. Discours de M. Georges Martin. C'est dans ce même discours que M. Georges Martin demanda la suppression des croix placées sur les portes des cimetières, c Les cimetières étant ouverts à toutes les croyances, il ne faut aucun emblème religieux sur les portes communales. »
nombre, en philosophie, avec la négation obstinée et farouche. A ce prix, dit-on, le cléricalisme, qui est l'ennemi, sera vaincu, et Tftme de la France sera sauvée.
Mais ce prix, dont vous voulez payer votre victoirCi c'est la liberté. Cette liberté, que vous prétendez établir, c'est Toppression. Cette neutralité que vous prêchez, c'est le cœur et la conscience de l'humanité anéantis. Ce cléricalisme, que vous appelez le seul ennemi, et qui, quand on vous pousse, est le christianisme ; ce cléricalisme que vous combattez, que vous exterminez, est-ce lui qui prosterne vos ministres devant vos députés et vos députés devant les électeurs? Est-ce lui qui ameute les ouvriers contre le capital ? Est-ce lui qui prêche et alimente les grèves? Est-ce lui qui fabrique de la dynamite et qui fait sauter les , maisons ? Est-ce lui qui transforme la littérature en grivoiseries et les théâtres en lupanars? Est-ce lui qui ferme des écoles ? Est-ce lui qui réduit toutes les actions de la vie à un contrat et à un calcul ? Croyez-vous que le christianisme, à supposer qu'il soit un ennemi, soit un ennemi aussi terrible que le nihilisme? Et connaissez-vous une autre conclusion que le nihilisme à vos écoles neutres^
BILAN. as
et à vos lois athées ? Déjà le seul mot de devoirs envers Dieu vous fait peur. Vous le trouvez dangereux, vous le trouvez équivoque. Vous ne savez même plus qu^en reculant devant le nom de Dieu, vous abandonnez les traditions de la France, et non seulement de la France monarchique, mais de la France républicain .
Vous oubliez le premier mot de toutes les constitutions républicaines, une seule exceptée, celle de 1793. Vous ne voulez pas non plus des devoirs envers la patrie. C^est un autre danger, une autre équivoque I Vous aimez mieux écrire dans votre programme les devoirs civiques, parce qu'en enseignant ceux-là on n'a pas à craindre de confondre la France monarchique d'avant 4789, à laquelle on ne doit que de la haine, avec la France républicaine, qu'il faut aimer et admirer ^ I On parlera de
1. Séance du Sénat, 4 juillet 1681. U Rapporteur (après aToir expliqué que la commission repousse les devoirs envers Dieu.> • Notre honorable collègue (H. Jules Simon) propose de faire en* seigner par le maître d*école les devoirs envers la patrie. Nous •ommes tous d'accord sur oe point.
Jf. Mayran. C'est heureux!
Jf. Le rapporteur. Les devoirs envers la patrie, qui est-ce qui s» refuse à cet enseignement?... Mais lorsque vous demandez à l'iiH stitttteur de professer, d'enseigner les devoirs envers la patrie, ▼008 lai demandez d'enseigner les deivoirs envers la patrie» iiuelle que soit l'époque, quel que soit le temps. Il y a des devoirs
liberté sans doute, dans les écoles, dans les profesfessions de foi, à la tribune, dans la loi. Le mot n'est pas proscrit, quoiqu'on en ait étrangement changé la définition. Il y a la liberté des vrais libéraux, c'est celle qui écrase le cléricalisme, et la liberté des dupes, c'est celle qui reconnaît les droits de tous les citoyens et de tous les partis. Il y a l'école qui restreint la liberté pour mieux la dé* fendre, et l'école qui ne veut défendre la liberté qu'avec les armes de la liberté, c'est-à-dire par la discussion et la persuasion.
enTcrs la patrie qui sont de tous les temps et de tous les pays; U y a le devoir du dévouement, il y a le devoir essentiel que nous aurons grand soin d'enseigner à nos petits-enfants, celui d^obéissance aux lois. {Très bien, très bien ! à gauche,)
• Voilà des devoirs envers la patrie mais il y en a d'autres, messieurs ; les devoirs envers la patrie, dans un pays de monarchie, ne sont pas précisément les devoirs qui s'imposent.. (Exclamations et bruit à droite)... dans un pays... {Interruption sur les mêmes bancs.)
M. le baron de Lareinty. U n'y a pas deux France!
Un sénateur. Il n'y a qu'une sorte de devoirs !
M. le rapporteur... qoi s'imposent dans un pays de suffrage universel.
• ... Nous demandons l'enseignement civique, et l'enseignement civique, c'est plus que les devoirs envers la patrie... Le mot est plus compréhensif, plus complet et aussi patriotique. U a autant de grandeur que le mot t devoirs envers la patrie • ; il a les avantages de ce mot sans en avoir les inconvénients, par cela même qu'il dit davantage.
M. Buffet. Les inconvénients des devoirs envers la patrie?
C'est en vérité un beau spectacle que nous donnent à toutes les époques ces libéraux à qui la liberté fait peur. Ils sont libéraux jusqu'à la témérité, quand ils marchent à la conquête du pouvoir. L'assaillant crie : liberté I et l'assailli : ; sécurité I autorité I jusqu'à ce que TassalUant, ayant conquis la forteresse, s'établisse derrière les murailles de Tennemi, sur les remparts de l'ennemi, s'empare des canons et de tous les engins de l'ennemi, applique ses maximes, imite sa tactique et rivalise avec lui de tyrannie. Les deux armées font des marches forcées, supportent la fatigue et la saison, affrontent la mort, pour que ; Paul succède à Pierre sans autre changement dans l'État, et sans autre profit pour les soldats qui ont été au feu. C'est pour le profit de Paul, et sans aucun profit pour l'humanité, que ceux-ci ont peiné, et que ces autres sont morls!
On demande à M. Ferry quelle morale on enseignera dans l'école. Il répond en honnête homme : c C'est la vieille morale de nos pères. > On enseignera donc l'existence et la bonté de Dieu, car la morale sans Dieu n'a jamais été enseignée avant le xviii^ siècle. Lui-même, délibérant avec son con- .seil supérieur, écrit les devoirs envers Dieu dans
41S PIEU, PATiriS, LIBERTÉ.
le programme de toutes les écoles. Il ne dit pas, là, en présence de professeurs de philosophie : c Quel Dieu? » Ces mots de devoirs envers Dieu ne lui semblent plus ni dangereux ni équivoc[ues. Il se souvient qu'ils étaient écrits dans 4e programme du cours de philosophie qu'il a suivi au collège, et dans le programme du baccalauréat sur lequel il a été interrogé. Ce n'est pas une innovation, ce n'est pas une découverte. M. Jules Simon ne les a pas inventés. Il a voulu tout simplement les laisser où ils étaient. Aussi loin qu'on remonte dans l'histoire de l'enseignement, on les retrouve. On n'enseignait guère que Dieu pendant le moyen âge. On rapporte tout à lui depuis Descartes. Spinoza, et c'est là son tort, absorbait tout en lui. Quand on a parlé, même en France, de morale indépendante, c'était pour défendre la philosophie contre M. de Gavardie; ce n'était pas pour la défendre contre M. Littré, qui était un philosophe. La morale indépendante, c'est la morale indépendante de la révélation ; ce n'est pas la morale indépendante de Dieu. La morale athée a été soutenue de loin en loin, dans les siècles, par quelques théoriciens; elle n'a été imposée qu'en France, pendant quinze jours, par Hébert et Chaumette. Robespierre
en était irrité et révolté. Les c géants de la Convention, » accoutumés à tout subir, ne l'ont pas subie. L'école neutre, en Hollande et ailleurs, n'a jamais été que l'école non confessionnelle. Neutre entre Luther et Calvin, mais non pas neutre entre Dieu et le néant. Indépendamment de la vérité^ qui est éclatante et triomphante, l'homme a besoin de Dieu pour se défendre contre lui-même, et la société eu a besoin contre les hommes.
La question de savoir si une société d'athées pourrait subsister, était une matière de déclamation il y a un siècle. A présent, pour faire plaisir à quelques athées, on voudrait en faire Texpérience. Ce ne sera pas chose facile, puisque les inventeurs eux-mêmes reculent dès le premier jour dans l'application. Ils ne veulent pas d'écoles sans Dieu, non seulement parce qu'elles seraient funestes, mais parce qu'elles seraient désertes. Ils ôtent Dieu de la loi, pour obéir à une majorité éphémère de la Chambre des députés ; ils le mettent dans le règlement pour obéir à l'immense majorité^ ou plutôt à l'unanimité du pays, et à leur conscience.
Nous pourrions nous consoler des divagations et des contradictions qu'on entend quelquefois dans les réunions populaires et même dans le par-
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lementy en nous disant qu'elles ne remporteront pas sur la vérité. Sans doute la croyance en Dieu triomphera de tous ces efforts; mais ces elîorts peuvent tuer la République, ils peuvent tuer la France. Nous savons, par de cruelles expériences, qu'il y a, dans l'histoire de tous les peuples, de longues périodes de folie, et que les majorités se courbent quelquefois devant des minorités audacieuses. La Terreur : tout le monde la maudissait, et tout le monde l'a subie. Même parmi ceux qui faisaient mouvoir le couteau de la guillotine, il y avait plus de lâches que de sanguinaires. On commence par trembler pour son emploi ou pour son mandat, et puis, les événements se précipitant, on tremble pour sa tète : alors, pour la sauver, on fait tomber celle des autres. Un ami particulier de Fouguier- Tinville apprend sa nomination au poste de commissaire près le tribunal révolutionnaire. Il court chez lui pour le féliciter. Il lui serre les deux mains, c Vous voilà en état de sauver la vie à bien des honnêtes gens! — Oui, mon ami, répond Fouquier-Tinville avec émotion; et, pour commencer, asseyez-vous là. Voilà les premières listes. Nous allons travailler ensemble à en élaguer tout ce qui est innocent et honnête. » Personne « ce
jour-là, ne lui paraissait coupable^ ni même suspect.
Il y avait sans doute dans TÉglise française, avant 1789, de mauvais prêtres : si la Révolution n'était pas survenue, aucun d'eux n'aurait apostasie. Quelques-uns auraient causé du scandale. La plupart auraient fini par prendre les vertus de leur état. Tout au moins, ils auraient gardé les bienséances. Un jour TÀssemblée nationale décrète la constitution civile. Le clergé se divise aussitôt en insermentés et en jureurs. La plupart, parmi ces jureurs, trouvaient la réforme sensée, et la croyaient urgente. En peu de temps, ils devinrent suspects, tout comme les insermentés. Quelquesuns bravèrent les injured, les persécutions, la mort même, pour rester fidèles à leur religion et à leur vocation. Les autres multiplièrent les bassesses. Ils parlèrent en jacobins dans leurs églises ; ils se marièrent, ils apostasièrent ; ils firent trophée de leur apostasie. Leurs lettres à la Con- , vention devinrent tellement cyniques et tellement nombreuses, que Danton en fut dégoûté. Ces apostats, au fond, étaient des hommes qui avaient peur. Il n'y a pas d'autre secret de cette lamentable comédie.
4tl DIEU, PràTRIK, LIIXRTË.
Toute la plaine de la Gonvontioo avait peur ; cette plaine que Robespierre invoqua vainement le jour de la mort« La France avait peur. Plus d'un proconral, qui se vantait à la Convention d'avoir exterminé les prêtres, sous la Restauration allait à confesse. Ces gens n'étaient pas convertis, ils n'étaient pas changés. Ils étaient, en 1815, ce qu'ils avaient été en 1793: des lâches. Est-ce que tous les hommes enfermés dans Paris, en 1871, sous la Commune, étaient pour la Commune? Ne parlons pas de ceux qui étaient enfermés dans Paris, puisque la plupart y étaient malgré eux : est-ce que tous ceux qui servaient la Commune, et qui tiraient le fusil pour elle, étaient, dans leur cœur, pour la "Commune? Ils tiraient, c'est-à-dire, ils assassinaient pour ne pas aller en prison, et pour gagner leurs trente sous. Est-ce que la majorité des Pari« siens approuvait le massacre des dominicains, le massacre des otages, la fusillade de la rue de la Paix, l'incendie des édifices publics et des maisons de particuliers? Même parmi ceux qui applaudissaient, il y en avait qui, dans leur fond, maudissaient. Prenez garde à la contagion de la peur; Et prenez garde aussi aux Erostrate I
Nous, que vous appelez les dupes, nous croyons
que les remèdes dont vous vous servez pour guérir la France ne font qu'approfondir son mal. Vous ôtez Dieu de nos tribunaux^ de la loi, de nos écoles, nous voulons Ty replacer; vous supprimez la patrie au profit de la République ; nous voulons^ aimer la République et la patrie, et la patrie pour elle-même. Vous ne voulez voir dans la liberté que votre liberté; et la liberté que nous voulons, que nous aimons, c'est la liberté de nos ennemis I
Nous autres philosophes, nous autres libéraux,, calmes, modérés, indépendants des partis, qui ne cherchons ni les applaudissements ni le scandale, et qui voulons la paix dans l'âme de nos enfants comme dans la rue, nous n'entendons pas l'école neutre comme ceux qui viennent de la créer : nous croyons qu'une école est assez neutre si elle permet à un athée qui s'y trouvera par hasard, sur cent élèves croyants, de sortir pendant qu'on explique leur croyance aux quatre-vingt-dix-neuf autres.
Nous n'entendons pas comme eux la liberté de conscience : nous croyons qu'elle consiste à tout permettre, et non pas à tout supprimer.
Nous n'entendons pas comme eux le rôle de rËtat; nous croyons qu'il ne peut garantir les droits et punir les crimes sans admettre une justice éter*-
4f4 DIEU, PATRIE, LIBERTfi.
nelle, et par conséquent un Dieu qui en est la source.
Nous n^entendons pas comme eux l'intérêt de la Société ; nous croyons que le pain et le soleil ne sont pas plus nécessaires à nos corps, que l'amour et la doctrine ne le sont à nos âmes. Épris comme nous le sommes de la liberté, nous ne voulons pas qu'on nous impose une foi : nous voulons encore moins qu'on nous impose une négation. Dans la lutte que nous avons entreprise contre une tendance funeste, nous ne nous laisserons ni pousser, ni entraver.
Vous en appelez à l'uniformité dans la négation : nous aimons mieux la différence, qui est la liberté, et la croyance, qui est l'homme.
fin