‹ Dieu, patrie, libertéChapitre 60 sur 61 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Demandons-nous à présent ce que nous ayons fait dans ces trois dernières années.

Nous n'avons fait que des ruines.

Nous avons abaissé les intelligents en les soumettant aux foules, et les foules en leur ôtant leurs croyances. Voilà, en deux mots, notre histoire.

Yoyons d* abord ce que nous avons fait des élections, puisque c'est là, dans une république, et dans un état à qui il ne suffit plus d'être laïque, et qui aspire à être athée, l'unique fondement de l'autorité.

Nous nous sommes débarrassés des scandales de la candidature officielle : c'est un mal que la république aura contribué à extirper, non seulement parce qu'il est plus opposé à son principe qu'à celui des gouvernements absolus, mais parce que le pouvoir étant moins fort, il lui est devenu plus difficile

de braver Topinion ou de la séduire. Il y a encore, mais en dehors du gouvernement, des abus d*influence. La dernière majorité n'a voulu voir que r influence cléricale; la minorité se plaigpiait de l'influence exagérée des comités républicains, et principalement des comités de Paris. Il y avait quelque exagération des deux côtés. Les inventeurs et les directeurs de la guerre au cléricalisme avaient leurs raisons pour faire croire que tout le clergé s'était jeté dans la lutte au profit des candidats réactionnaires ; et ils avaient des raisons d'un autre genre pour accréditer les accusations de dictature qu'on leur adressait à eux-mêmes. On est bien près d'être dictateur, quand on passe pour l'être. Nous ne voyons rien, dans ces discussions qui ont été si ardentes au moment de la vérification des pouvoirs, qui ne se soit produit dans tous les temps et sous tous les régimes. Il en est de même de la question d'argent. L'argent jouait son rôle dans les élections de l'Empire. Si l'on essayait une comparaison, il faudrait dire que la candidature par les sacs d'écus était plus générale et plus puissante sous /Empire, et qu'elle est plus prodigue aujourd'hui dans les collèges où elle s'exerce. Les enchères ont monté ; le nombre des salles de venta

a diminué. On trouverait peut-être autant de joueurs, mais il y a moins de tripots, et TÉtat ne ponte plu8< C'est un grand et sérieux progrès, que Ton doit à la République.

En revanohe, nous avons à signaler un mal, sans doule fort ancien, mais qui a pris depuis ces dernières années une extension formidable ; o'est le mal de l'abstention. On ne peut le mettre à la eharge des violents : ceux-là votent tous, toujours, avec discipline, comme un seul homme. De là leurs succès dans des collèges où, si on comptait tout le monde, ils seraient loin d*avoir la majorité. Les modérés, se croyant vaincus d'avance, ne se réunissent pas avant le vote, ne votent pas, ne tentent aucun effort.

C'est couardise. Même quand ils ont raison de croire le succès impossible, ils sont coupables en s'abstenant. Ils rendent le succès deleurs adversaires plus facile ; ils le rendent plus éclatant ; ils préparent, pour l'avenir, leur propre défaite, car on s'habitue à la défaite ou à la victoire. Ils ne com* prennent pas la force d'une minorité résolue, p6^ sistante, militante. Ils manquent de courage moral. Ils manquent même de probité ; car ils désertent la défense d'intérêts sacrés. 11 se forme, grâce à eux,

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une Bwté dô préjugé contre la vie et les devoirs politiques, en faveur de ce qu^on appelle les afflaires, et qui est mortel aux affaires et à la politique. On met toute son flme dans sa caisse ou ses magasins, on Ty enferme, on Ty use, sous le prétexte que la politique est livrée aux braillards et aux intrigants ^ avec qui on ne daigne pas se compromettre. On dé* clare que M. Ferry, M. Clemenceau et M. de Preycinet peuvent se renverser et se succéder à leur aise, et qu'on s'en soucie comme d'un château de cartes, pourvu que le marché des fonds soit bien tenu. On oublie qu'il y a d'autres affaires que les affaires d'argent, et que les affaires d'argent dépendent des affaires politiques plus que de toute autre chose; non seulement parce qu'une mauvaise politique supprime le crédit et le travail, mais parce que chaque homme politique est doublé d'un homme d'affaires bon ou mauvais. Celui-ci rachètera les chemins de fer; celui-là émettra des emprunts pour la caisse des travaux publics; un autre n'attend que d'avoir mis la main sur un ministère pour procéder à la conversion; quelque autre rêvera une guerre du Mexique ou des bords du Rhin. L'aveugle, pendant ce temps-là, tout gonflé de son importance comme capitaliste, ou de son habileté comme in<

re DIEU, PATRIE. LIBERTÉ.

dustriel) ne daigne pas regarder par-dessus le mur de son jardin. Il attend que la guerre civile ou la guerre étrangère le réveille. Il fera son devoir alorSy car il est brave et patriote; il ne se dira pas qu'il a, par son abstention, sa part, sa très grande part, dans la responsabilité des malheurs publics. Il ne se dira pas que la majorité qui laisse faire le mal est aussi coupable que la minorité qui le fait. Il faudrait, pour bien étudier notre époque, et pour bien comprendre le monde politique qui, en ce moment, nous gouverne, connaître, dans leur fond, les candidats à la députation. Il ne suffît pas de connaître les députés. Il y a deux ou trois c hommes politiques » pour chaque siège : celui qui est député, celui qui Tétait, et un ou deux autres qui aspirent à le devenir. C'est comme pour les ministères : nous avons M. Ferry, M. de Freycinet, M. Waddington, M. Duclerc; nous aurons sans doute bientôt M. Clemenceau, M. Lockroy, M. Floquet : chaque grand homme aura son tour. Les discussions interminables de la vérification des pouvoirs, et les innombrables procès-verbaux des commissions d'enquête, nous renseignent sur le nombre des candidats y et un peu sur leurs chances d'avenir. Ce qu'il nous faudrait, ce serait la lumière

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8ar rftme des candidats, qui ont été, sont ou seront nos . souverains maîtres : non pas sur leur parti, puisqu'ils le portent nécessairement sur leur chapeau, maie sur leur capacité, sur leur préparation à la vie politique, sur le but qu'ils se proposent en y entrant, sur les résolutions qu'ils 'y apportent. Nous attendions, en ce genre, beaucoup de lumières de M. Barodet.

Mais en faisant sa proposition, M. Barodet avait surtout en vue d'obliger les députés i se souvenir des promesses qu'ils ont faites comme candidats. Ce côté de la question nous intéresse fort peu. Les députés ne sont que trop fidèles à leurs promesses. Us ne pensent que trop à leurs électeurs. Nous aurions voulu le dossier complet des élections. Le recueil aurait été fastidieux, il aurait été immense ; mais qu'il aurait été instructif! Avec ce que nous avons lu sur les murailles, et les morceaux de choix que certains répertoires ont sauvés de l'oubli S nous pouvons affirmer que la plupart des candidats se soucient moins de dire ce qu'ils pensent, que de dire ce que pensent leurs électeurs.

Ils devraient être au service d'une doctrine; mais

1. Voyei partieulièrement le Répertoire général de poUtique et iFhUtoire contemporaine, de M. Laffineur

ils sont au service 4e leurs intérêts, ce qui est presque le contraire. Tous mendient; aucun ne professe. Quand on était engoué de M< Gambelta, ils étaient gambettistes ; puis ils ont cherché le succès en l'attaquante A présent que la mort hii fait un regain de popularité, ils s'apprôteni à jurer qu'ils lui ont toigours été fidèles. Peu leur inapcurte ce qui pend au bout de leur hameçon, pôunu que le poisson s'y prenne. Que ne donnerîons-noua pas pour trouver quelque harangue électorale dans et goût-toi : i Électeurs, vous voulea le service de trote ans, parce que vous ne pensez qu^i vous; mais je voterai le service de cinq ans, parce que je ne pens^ qu'à la patrie, i» Qui sait? Ce serait peut-^tre habile. Les électeurs se diraient : c Voilà un homme I » Nous n'aurons pas cette joie. Tous serviles.

En revanche, les élus exercent sur les ministres le despotisme que les électeurs exercent sur eux. Les ministres obéissent aux députés, les députés aux électeurs, les électeurs aux démagogues... Et le résultat? C'est qu'au dedans il n^ a plus de gouvernement, et qu'au dehors, il n'y a plus de France.

Mais, citoyens, comment seriez-vous riches en

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ministief , ne Tétant pas en sénateur^ et en députés? Après tout, vou^ êtes fous-inêines responsables de votre détresse* Vous ne demandez 4 UA homme» pour en faire un ministre, que d'avoir quelques chances de plaire à la majorité; qu'il soit ou non capable de gouverner, peu vous importe. Quand une fois vous l'avez campé en tète du navire, qu'exigez^vous de lui? De vous conduire & bon port? Pas du tout; d'être agréable & l'équipage. Toute la question pour vous est de savoir s'il est un tribun ou un malicieux, capable de jouer ^n bon tour à l'interpellateur, Le talent d'un ministre est celui de feu Mangin, ou celui de feu Robert Houdin; ilne s'agit guère d'être un Richelieu. C'est vous qui le voulez. Vous avez grand tort de vous en prendre aux gouvernants.

Vous avez renversé M. Gambettaau bout de quelques semaines, et, par parenthèse, le jour où il est tombé, il avait raison contre vous. Comment I vous jugez votre premier acteur sur un bout de rôle ? Sachez que la première condition pour être grand ministre, c'est de durer. Fleury a duré, et n'est pas grand ministre; mais si Richelieu n'avait pas duré, il ne serait ni plus connu, ni plus digne de mémoire que ses mandements,qu'on vient d'exhumer*

Obéir 1 voilà le mot de la situation. Nous ne sommes que des enfants, dans les mains d'un ou deux enfants terribles. Il serait grand temps de retrouver des hommes, ou d'en faire. Que vous en semble?

La Chambre de 4875 avait voté contre Tamnistie.

Le vent soufflait contre la Commune dans ce temps-là. Les professions de foi de 1876 furent violentes contre l'amnistie ; les députés élus ne furent pas moins décidés. Victor Hugo la proposa : elle fut rejetée dédaigneusement sans scrutin S Cette amnistie plénière, si maltraitée en 1876, a été votée à une grande majorité parla Chambre de 1880*. Et de qui était composée la Chambre de 1880 '? Des

t. Proposition àéfOêie le 81 mars 1876; discutée et repoussée le 82 mai.

8. Le 13 février 1880. Votonti 480, mijorité absolue tl6. Pour l'amnistie pleine et entière : 316. Contre 114.

3. Dans nn discours prononcé au Sénat, le 13 juillet 1880, M. Tribert rappela le manifeste ndretsé par 1« bureau du centre gauche aux électeurs de la Seine et qui porte les signatures de M. Ricard, de M. Krants, de M. Scbérer, de M. Féray, de M. G»simir-Périer, de M. Pernolet et de M. Lanfrey.

• Ne donnes vos voix, disaient-ils, ni à ces incorrigibles seetaires qui n'invoquent la clémence que pour réhabiliter le cnme... i

M. Tribert rappela aussi le passage suivant, à*un discours de M. Le Royer, alors garde des sceaux :

1 Quaad nous en serons arrivés à n'avoir exclu de cette mesure

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députés de 1876. Sans doute, on peut voter pour et contre l'amnistie pléniëre à cinq ans de distance, s'il s'est produit une modification profonde dans rétat de la société politique, ou dans l'état mental et moral des condamnés. Mais ce n'est pas cela qu'on invoquait dans la discussion de 1880; c'est le mouvement de l'opinion publique, dont on se proclamait les serviteurs. Les orateurs le disaient sans façon à la tribune, c Bonne ou mauvaise, il faut la voter, parce que les électeurs le veulent, i Ce parce que est toute leur raison; et... c'est toute notre démonstration. Notez bien que, parmi les députés et sénateurs qui votaient pour l'amnistie, un grand nombre ne la voulaient pas, et qu'aucun des abstenants ne la voulait.

de clémence que ceux qui ont trempé leun maint dans le sang pour Yoler, ceux qui se sont faits incendiaires sans autre but que de faire le mal pour le mal, les assassins des otages; quand nous aurons limité le châtiment à ceux dont je viens de parler, et à ceux qui persistent à exhaler leur fureur et à revendiquer leur œuvre de 1871 comme un honneur, je vous le demande, quel est le patriote, parmi les dix-huit signataires du projet d'amnistie pleine et entière, qui pourrait dire : • Je vais renouveler Tagitation, je jvais revenir sur ee projet d'amnistie, je le propose... » Non, non, messieurs! Ohl il pourra y avoir sans doute, passes-moi l'expression, quelques amnistieurs de profession qui tâcheront de ranimer 'dans la presse cette question irritante, mais soyez bien lArs qu'il» subiront le dédain public; ils ne trouveront pas d'échol... »

9f» DIEU, PATRIE, LIBERTE.

Il est étrange d'entendre des législateurs dire très haut : les ministres sont là pour nous obéir; et, tout aussi haut : nous sommes là pour obéir aui électeurs. Mais qui sera là, citoyens, pour éclairer les électeurs et les gouverner?

Dans un discours prononcé à Paris en novembre 1883, un des membres les plus éminents de la Chambre des députés a prononcé ces paroles :

t Tou^, mandants, vous ordonnez. Le mandataire n'a qu'à obéir. 11 n'est plus lui-même. Par son mandat, il sUdentifie avec les mandants. Il est vous. » — Perinde ac cadaver. — Nous préférons cent fois : c Tas de gueulards t » C'est de mauvais ton; mais c'est juste et fier. Et puis, c'est vrai.

Voici encore un exemple, et des plus regrettables, de l'obéissance passive : c'est le budget.

De 1815 à 1827 inclusivement, les dépenses effectuées n'avaient jamais atteint un milliard, si oe n'est en 4818, où elles dépassèrent 1400 millions, et en 1823 où elles furent de 4116 millions. Les dépenses de l'Empire étaient d'un milliard et demi en 1858 (1547597000). Elles mardièrent asseï rapidement, puisqu'elles atteignirent 2 milliards 400000 francs en 1855. Depuis 1877, elles dépassent trois milliards. La France se saignait^ eii

1877, cinq fois et demi plus qu'en 1789, trois fois et quart plus qu'en 1815, trois fois plus qu'en 1888, deux fois plus qu'en 1852 ^

Parmi les dépenses ïioUYelles, il y eâ â qui ne s'expliquent que trop. Demandez à Vàrus! D'autres n'étaient ni urgentes, ni nécessaires, ni tnême utiles. Sous le coup de hos malheurs, dans les premières années de la République, on avait fait partout des économies : après lé résultat des emprunts et la reprise des affaires, on n'a plus songé qu'à des dégrèvetnents et à des prodigalités. La France s*e8t persuadée que son trésor était inépuisable. C'est une infatuation qui ne s'empare jamais d'un peuple sans lui coûter cher.

Quoi! ces obéissants seraient dés enfauts prodigues? N'en croyez rien. îls obéissent encore au pays eu le ruinant. Le pays prescrit en gros les économie^ et il prescrit en détail les dépenses. Chaque électeur exige deux choses : d'abord la dépense doUt il a besoin, et ensuite des économies sur les besoins des autres. Un bassin, un

1. Leroy-Beaulieu. Traité de la êCienee des finances, t. II, p. 82. A cette môme pag^, M. Leroy-Beaulieu établit dans une note que le chiffre det dépenses publiques de la France, en y rattachant toutes celles des communes et le produit des empruxiis, est plut Yoisin de quatre milliards que de trois.

quai, une mairie, quelques kilomètres de chemin de fer, qu'est-ce que cela, sur un budget de trois milliards? Et puis, survient une inondation, une disette. Les députés du département sont obligés de demander; s'ils sont influents, la majorité est obligée de les appuyer, et, si la majorité les appuie, le ministre des finances est obligé de céder. € On fera de nouveaux emprunts, dit le député. — Ce n'est pas le tout que de faire un emprunt, répond le ministre, il faut le classer. Le milliard de Tannée dernière a été facilement couvert; il a été facilement dépensé; il n'est pas encore classé, i Le ministre sait cela, le député le soupçonne. Télecteur, qui a son port ou son canal, est satisfait, et les laisse rêver au moyen de combler le déficit. Ce système de gouvernement qui consiste à obéir aux gouvernés, semble ce qu'il y a de plus facile. 11 n'en est rien. Les gouvernés ne savent pas toujours, ou, plutôt, ils savent rarement ce qu'ils veulent. Il leur arrive de parler par oracles, et d'exiger à la fois deux réformes contradictoires. Si les électeurs avaient une idée nette sur la réforme de la magistrature, il y a déjà longtemps que nous n'aurions plus de magistrature. L'électeur (le meneur des électeurs) n'a dit qu'un mot : — réformer. —

On réformera donc. Mais réformer» on ne sait ce que c*est. C'est un oracle ; l'interprétation est aussi diflicile pour l'électeur que pour le député et le ministre. Il n'y a pas trop de juges dans chaque tribunaly mais il y a trop de tribunaux; cependant on ne supprimera pas de tribunaux, et on supprimera des juges. C'est que chaque électeur tient à c son tribunal ». Pour le reste de la réforme, il assure qu'il laissera faire. Il n'en veut sérieusement qu'à rinamoyibilité. L'élection, le choix par le gouvernement, les catégories, il n'a pas de parti pris sur tout cela. Il attend qu'une loi soit proposée : à ce moment-là, il sera contre elle. C'est ce qui rend si difficile la situation du législateur, et ce qui peut faire durer notre magistrature qui, depuis trou; ans, se survit. Que l'électeur se fasse une opinion demain matin; demain au soir, la majorité en aura une.

L'électeur n'est pas moins passionné pour la réforme militaire que pour la réforme judiciaire. Mais ici, par exception, il sait ce qu'il veut, et il formule sa volonté en trois termes parfaitement clairs : réduction du service militaire à trois ans, suppression du volontariat, suppression de toute

exemption accordée en raison de la carrière. On

as

fera donc la loi, it elle sera telle. Les futurs curés appreadroBt pendant trois ans & tirer des coups de fusil; après quoi on sera librv3 de leur montrera dire la messe, k côté de la loi sur le i^crutement, il y a la loi sur ravancement dans l'armée. h% lecteur n'a pas donné d'ordres précis sur cette loi. Il s'en rapporte, pour Tavancement, à l'expérieûce des généraux. Pour le recrutement, il n'a que faire de leur avis.

Ils en ont un cependant. Frênes le général que tous voudrez, qu'il serve dans Tarmée ou dans le parlement; et, si vous le prenez dans le parlémettl, peu importe que ce soit dans la droite ou dans la gauche : vous reconnaîtrez du premier mot qu'il est pour le service de sept ans, et, par concession, pour le service de cinq ans. Nous allons voir prochainement si ces braves, qui affrontent les boulets sans sourciller, seront aussi lâches que les pékins devant les électeurs. Ce serait pourtant le cas de tenter un peu de résistance, ou tout au moms de faire des remontrances. Le pays se mettrait peutêtre à les écouter. Il a fait, en 1870, une expérience assez rude pour ne plus se payer de fariboles.

Sous l'Empire, nous ne voulions pas de guerre; et, ce qui prouve bien notre sincérité^ c'est qu'à ce

même moment, personne de nous ne regard»!

comme possible une défaite. Malgré eela, nous ne voulions pas de guerre, ce qui youlait dire^ étant donnée notre infatuation, que nous ne Toulions pas de victoire. Chaque fois qu'on nous demandait une augmentation d'effectif, nous disions : c C'est la dynastie qui veut guerroyer. Elle pense i elle, pensons à la France. > Tous nos efforts tendaient à remplacer Tarmée d'agression par l'armée de défense ^ Nous avions d'ailleurs une illusion. Nous pensions qu'un bon soldat est celui qui fait bien tous ses exercices, qui tire bien, qui manie bien l'arme blanche, qui marche et court bien, ou qui monte bien à cheval. Nous ignorions qu'il faut autre chose à un soldat que cette habileté et cette force, à savoir, l'âme du soldat, qui se forge par l'habitude. Préoccupés de oes idées, nous aurions volontiers remplacé l'armée permanente par des bataillons scolaires et une garde nationale renforcée. Nous n'aimions pas alors qu'il y eût un esprit militaire distinct de l'esprit national, parce

i. Il faut confesser ses erreurs; il ne faut pas cependant les exagérer. On a dit que l'opposition avait diminué l'armée en 1870, Cela n*est pas vrai. L'opposition n'a fait que voter une réduction d'effectif proposée par le fi[ouvernement.

que nous étions préoccupés, non sans raison, de la crainte des prétoriens. Aujourd'hui, nous tou- Ions surtout, contre les ennemis du dehors, et contre ceux du dedans, s'il s'en produisait, des soldats qui soient des soldats. Nous voulons mettre au service de la patrie et de la loi une force infranchissable. Le malheur a fait notre éducation. Ce que nous voyons , nous , avocats, médecins, négociants ou artistes, avec évidence, les généraux, apparemment, le savent ; il faut croire qu'ils vont le dire, et que nous ne sommes pas destinés à voir déposer sur le bureau de la Chambre une proposition de réduire le service à trois ans signéa par un général ministre de la guerre.

Pour toutes les questions de religion et d'éducation, nous n'oserions pas dire que le parlement subit malgré lui ropinion du dehors. Hélas 1 non. Il est plein de fanatiques, qui croient de bonne foi servir la liberté en combattant la liberté religieuse. 11 y a cependant, surtout au Sénat, un nombre important de membres qui votent avec les iconoclastes et pensent avec les libéraux. Us disent aux libéraux: € Je voudrais voter avec vous, mais mes électeurs ne me le pardonneraient pas. > L'un d'eux écrivait, il y a trois ans, à un ami : c Toutes vos opinions

sont les miennes; mais vous ôtes en dissidence avec notre commun parti; je ne veux pas être un dissident, je regarderais une dissidence comme une désertion. > Désertion de quoi ? Il aime mieux faire le mal avec ses amis que le bien contre eux. C'est une variété du genre. Assez nombreux, ces législateurs qui, les uns par intérêt électoral, et les autres par obéissance i des chefs dont le nom révélé ne ferait pas grand honneur au troupeau, votent à la journée contre Fintérèt du pays, les droits de la liberté et leur propre conscience. A côté d'eux, il y a, dans les deux Chambres, des ennemis prononcés du cléricalisme qui pensent que Ton marche trop vite et trop inconsidérément dans cette guerre. Parfois ils suivent le gros bataillon,

par faiblesse plutôt que par aveuglement, et parfois, quand l'expédition est décidément trop absurde

ils refusent d'avancer, non pas au nom des principes, mais au nom de la prudence et d'une tactique habile. Ceux-là mômes, peu à peu, se laisseront entraîner, à moins qu'il ne se produise dans les espirits une révolution heureuse. Ils abandonneront successivement toutes leurs lignes de défense. Ils auront peur d'être accusés de modérantisme.

n faut qu'un pays, pour sa sécurité et son corn*

390 DIEtr, PATRIE, LIBERTE.

merce, ait de bonnes relations au dehors. La France, blessée et malade, est obligée à une olrconspection particulière. De bons esprits pensent qu'ayant besoin de refaire son armée» sa marine, ses finances, sa police intérieure, elle doit sMm< poser, pour première règle, la pak. C'est d'ailleurs le vœu de tout gouvernement républicain. Les républiques ne doivent pas être agressives, il leur suffit d'être inviolables. La France, même mutilée, a en elle des ressources incomparables que la paix peut développer. Quelques années d'attention vigi* lante dans la manutention de ses trésors et le développement de ses forces agricoles et indus« trielles peuvent en faire de nouveau une des premières, sinon la première nation du monde. Voilà ce que l'histoire et les événements contemporains nous démontrent. Avons-nous complètement suivi cette ligne de conduite prudente et fortifiante?

Nous reconnaissons que la France a été depuis douze ans, et qu'elle est encore, à l'heure qu'il est, essentiellement pacifique. Elle vient d'en donner une grande preuve, en refusant, non pas de faire la campagne d'Egypte, mais de s'associer à l'Angleterre pour faire cette campagne. 11 était assurément très grave 1 e laisser une autre nation rétablir

le bon ordre eu Egypte» où nous avions une prépondérance acquise, la majorité incontestée des résidents, et l'initiative du canal de Suez, un des grands services rendus au monde par la France. II ne l'était pas moins de nous montrer primés, effacés, réduits au rôle de spectateurs, dans une question toute française, aux yeux des populations orientales, qui nous regardaient, depuis des siècles, comme un peuple très fort, et des chrétiens épars sur les rives orientales de la Méditerranée, qui jus* qu'ici voyaient en nous les premiers protecteurs des intérêts chrétiens. Cependant la Chambre n'a pas hésité. Ce qu'elle a ordonné, ce n'est pas d'aller sur le champ de bataille, nous y étions; c'est d'en sortir. Elle a ordonné de reculer; le fait est certain et douloureux : douloureux même pour ceux qui se sont associés à cette résolution. L'a-t-elle ftiit par une volonté obstinée de consacrer tous ses soins et tout son argent à reconstituer son armée de terre et de mer ? Ou par fidélité aux principes cosmo» polites d'un État républicain? Ou par une certaine diminution de cet esprit belliqueux, qui nous animait à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci? Il y a de tout cela. Le dernier motif est peut-être celui qui a eu le plus d'action sur les

S9t BIEU, PATRIE, LIBERTÉ.

masses; il ne faut pas trop s'en affliger. Celle défsdl* lance» si c'en est une, était, par hasard, en concordance avec la raison ; elle ne sera pas durable. Nous sommes le même peuple; la France peu»

subir un moment de faiblesse, elle est bien sûre de se retrouver. Il faut constater ce symptôme, ne pas le négliger, ne pas en exagérer Timportance. Tous les grands peuples ont eu de ces intervalles enite deux héroîsmes. Nous sommes plutôt tentés de reprocher aux divers gouvernements que nous avons eus de n'avoir pas su ce qu'ils voulaient. Un seul voulait la guerre. Il avait tort. Il avait le tort de se tromper; de ne pas bien mesurer nos forces, de ne pas connaître les inimitiés et les convoitises dont nous sommes l'objet. Enûn, s'il avait une mauvaise politique, une dangereuse politique, il en avait une au moins, et il faut lui en tenir compte. Mais les autres, qu'étaient-ils? Guerriers ou pacifiques? Guerriers sans contredit dans leurs premiers mouvements, témoins Dulcigno, Thomassin, Tunis et le Caire ; pacifiques,et même pacifiques à l'excès, dans leurs secondes pensées, puisqu'ils n'ont pas fait partir Thomassin, puisqu'ils ont encloué nos canons à Dulcigno, puisqu'ils ont fui du champ de bataille au Caire. S'avancer av^c la se-

crête pensée de reculer, ce c'est ni hardiesse ni prudence : c'est lâcheté et incapacité. On nous a dit un jour qu'on était, en somme, pacifique, qu'on l'était pour les grandes choses, mais qu'on voulait se faire la main dans les petites. Théorie admirable, dont toute la force consiste à croire qu'il y a de petites choses dans un conflit avec la Turquie, et que Berlin, Londres, Saint-Pétershourg, Vienne, Rome, nous laisseront toucher à un point quelconque du littoral méditerranéen sans y prendre garde. Nous pouvions être audacieux jusqu'à la témérité, ou prudents, et disons sur-le-champ qu'il valait mieux être prudents ; nous n'avons été ni l'un lû l'autre. Nous nous sommes montrés provocants mal à propos, nous n'avons pas su être fermes. Nous sommes deux fois battus ; une fois par la faute de notre situation, une fois par la faute de nos rodomontades. Nos gouvernants ont fait comme les gens qui trouvent le service de trois ans trop lourd, et ne perdent pas une occasion de brailler la Marseillaise. Résultat général : notre situation matérielle perdue en Egypte, notre situation morale perdue en Orient, notre force amoindrie en Algérie, nos relations avec Rome et Londres plus que compromises. Joignez-y le ridicule de quelques pas faits

m DIEU, PATRIE, LIBERTÉ.

en avant, ooimne ai nous tenions à faire ressortir notre faiblesse matérielle et morale. Voilà notre rôle dans. le monde pour ees dernières années.

C'est dans le gouvernement que les hésitations ont eu lieu. La Chambre et le pays n'ont jamais . voulu que la paix. Est*ce par sagesse?

Le pays n'est pas clairvoyant. Il n'est pas non plus, pour le quart d'heure, très vaillant. En 1870, il y a eu beaucoup de héros ; il y a eu aussi beau* coup de résignés. Il n'y en avait pas autant en 1792! La situation est cruelle, et appelle un prompt remède. La France a moins d'esprit militaire que par le passé; elle n'a pas de véritable esprit politique. Jamais on n'a plus parlé de poli* tique qu'aujourd'hui : nous avons des réunions publiques de tous les côtés; les journaux politiques pullulent; il y en a plus de quatre-vingts à Paris, et il y en a deux ou trois dans les plus petites villes^ Mais ces journaux et oes réunions ne font pas que les politiciens aient une idée nette sur ce qu'il y a à faire, soit au dedans, soit au dehors. A part les trois ou quatre grands journaux qui représentent les partis sérieux, tout cela est alimenté par des colères, ou soldé par des ambitions. D'idées, il n^ en a pas.

Ce qui le prouverait au besoin , c'est la multiplicité des partis. Il en nait un tous les matins. M. ThierS) il y a dix ans, répétait plaisamment que ce qui faisait la force de la République, c'est qu'il ne pouvait y avoir qu'un trône, et que trois prétendants voulaient s'y asseoir. On a vu, depuis ce temps-lâ, des monarchies se dédoubler. Mais, si nous avons cinq ou six monarchies au lieu de trois, combien avons-nous de républiques? Nous avons la république anarchiste, la république communiste, la république fédérative, la république jacobine, la république opporlunisle^ la république libérale; la liste de nos républiques serait si longue à dresser, qu'on est contraint d*y renoncer, de la laisser là* Même dans la Chambre, Ténumération des partis serait longue. Il y a quelques années, on divisait la gauche en centre gauche, gauche et extrême gauche: division trèsprécise et très intelligible. M. Gambetla, dans ce temps-là, paraissait un exagéré; un parti est venu, qui l'a traité de réactionnaire, et ce parti, au bout de quelques mois, a été réactionnaire par rapport à un parti nouveau. Cela veut dire, en bon français, qu'il n'y a plus de parti. Chaque grand homme veut être tm chef, ce qui paraît assez naturel, et nous n'avons plus, à ce qu'il paraît, que

S96 DIEU, PATRIE, LIBERtt.

des grands hommes. En tout cas, tous nos homme! sont de même taille.

Nous ne citerons qu'une preuve de cette dîJsémination des partis. M. Jeoffrin, conseiller municipal de Paris (il a -eu 1 500 voix ; il y avait 6000 éleeleurs inscrits), semblerait avoir tous les titres possibles à passer pour un avancé et un violent. Ea effet, c'est un déporté amnistié, et un ouvrier mécanicien, représentant du parti ouvrier. U est salarié par ses électeurs, ce qui est curieux et nouveau. Le Révolté, organe socialiste, qui se pnblw à Genève, et qui pourrait aussi bien s'appeler organe nihiliste, ne fit pas grand accueil à cette élection, dans son numéro du 43 mai i882. ApwJ avoir reconnu que M. Jeoffrin est t un des champions les plus intelligents et les plus remuants de la faction Broussiste », il le raille sur le P«l* nombre de voix qu'il a obtenu, t Les candidats, quel que soit leur drapeau, n'y regardent p»

si près. Pourvu qu'ils décrochent la timbale, le reste, ma foi! leur est superlativement égal) M. Jeoffrin ne fait pas exception. > Le grand gn^ du Révolté contre le citoyen Jeoffrin, c'est ce rao malheureux prononcé par lui dans une réunio • € Le but poursuivi par le parti ouvrier (corai» '

munisme libertaire) n'est pas immédiatement réalisable, » Ce mot lâché, M. Jeofifrin n'a plus le droit, suivant le Révolté, de se considérer comme révolutionnaire. € Ainsi donc, s'écrie ce journal, ce n'est qu'à titre d'idéal, de théorie spéculative, que ces messieurs font de la propagande socialiste ! 1 1 On va vite quand on est une fois sur la planche savonnée des contradictions, des réticences et des accommodements. »

Ailleurs, comme le même citoyen Jeofifrin s'était publiquement félicité de l'adhésion récente d'un grand nombre de députés et de conseillers municipaux à son programme : < Quels députés, dit aussitôt le RévoUé? Le poète Clovis Hugues? Celuici en efifet s'est déclaré, en plein parlement, le représentant du collectivisme, mais il aurait aussi bien déclaré n'importe quoi pour poser au rouge, à l'homme avancé. Un jour qu'un groupe de nos amis l'avait convié à une conférence contradictoire. Il a bien répondu, — en déclinant l'invitation, naturellement, — que, lui aussi, il était un anarchiste scientifique! Il S' agil-n de Tony Révillon ? mais il a prolesté naguère, je ne sais plus où, contre l'emploi des moyens révolutionnaires. Ne parlons pas des autres I >

Voir aussi dans le Révolté du 10 juin, UR mticle sur t Garibaldi et le garibaldisme >.

Il faut bien que l'on sache que si M. Gambette est un modéré pour M. Tony Révillon, M. Tony RéVillon est un modéré pour M. Jeoffrin, etîl. Jeoffrin un modéré pour le RévolU. Et le RévoUé Immême est suspect au DroU social. Les simples communards sont des modérés pour les anarchistes. Les anarchistes ne veulent plus de lois, ils ne veulent plus d'autorité, t Si l'on envisage les miUioM de lois qui régissent l'humanité , on s'aperçoit aisément qu'elles peuvent être divisées en trois grandes catégories : protection de la propriété, protection des personnes, protection du gouvernement; et en analysant ces trois catégories, on en arrive à Vi^ dé chacune d'elles à cette conclusion logi(I»« « nécessaire : inutilité et nuisibiliU de la Jo»qui maintient la crime (outre l'oisiveté), c'est loi et l'autorité... Plus de lois, plus de juges'^^^ liberté, l'égalité et la pratique de la soUdanté so^^ la seule digue efficace que nous puissions oppos«^ au crime*. » Toute cette suppression de lois e

1. Con^èi de la fédération jumMônne de PAnooa ^^^ tionale dea travaiUenrs. Séance du dimandie 4 juin 1» • da compagnon Rechis.

juges n^aboutit pas à un nouveau baiser Lamou«

relte. Au contrairei le cri des anarchistes scievH"

pjues est : t Mort aux bourgeois I > Il est vrai qu'ils

ne veulent pas les juger ; ils ne veulent que les tuer.

On lit dans le journal le DroU socialj n"" du

mars 1882 : c II n'est pas mauvais que de temps

temps il surgisse des conQits douloureux comme

ux de Yillefranchey de la Graod'Combe et de

essëges. Mieux que toutes les propagandes écrites

ou verbales, ces escarmouches réveillent les colères

latentes, remuent partout les germes de révolte,

resserrent les liens de solidarité qui unissent les

pauvres, et aiguisent en même temps pour des actes

plus décisifs leur expérience et leur énergie. »

Fournière se signale par c un acte décisif » : il tire un coup de revolver sur un patron, c Un fait de ce genre, éclatant dans des circonstances pareilles, dit aussitôt le Drott Social, les ouvriers en arrivent d'abord à se demander pourquoi le ou les auteurs de cet acte ont agi ainsi ; puis, de raisonnement en raisonnement, surtout si ces faits, au lieu d*être désapprouvés, sont soutenus par une propagande fictive, ils finissent par se dire que, si tous les tra- Tailleurs agissaient ainsi, c'en serait bien vite fait de l'exploitation et des exploiteurs, et ils auraient

alors Toreille ouverte aux questions sociales. > Si un simple coup de revolver a de telles conséquences, que ne doit-on pas attendre, comme effet salutaire sur l'opinion, d'un emploi judicieux de la dynamite? Les nihilistes russes nous ont devancés i cet égard, il faut le reconnaître ; mais nous avons Montceau-les-Mines. c Montceau-les-Mines, dit V Étendard révolutionnaire (journal qui a succédé au Droit social), a eu la gloire d'inaugurer l'emploi de la dynamite en France S >

Tous ces journaux, le Droit social, YÉtendard révolutionnairCy publiés l'un et l'autre à Genève, le Droit naturel de Cette, le Tocsin, de Narbonne, le Flambeau, de Paris, le Paysan révoUé, ^^ Bouches-du-Rhône, la Tenaille, du Creusol, ont peu d'abonnés et peu de ressources. Quelques-uns sont

morts après huit ou dix numéros. Puissent-ils avoir autant d'effet sur les gens de bon sens, que I^ revolver de Fournière en a eu, selon le Dfo^ social , sur les anarchistes I Le Droit social publiait chaque jour à sa quatrième page les adhésions que lui envoyaient les groupes anarchistes, et < 1^^ citoyens partisans de l'action contre la propriété >•

f. Correspondance adressée de Lyon le 20 octobre 1^^> Journal le Tmnpê.

De même que les journaux ont peu d'abonnés, les groupes ont sans doute peu de membres; mais, en revanche^ il y a beaucoup de groupes. Il y en a partout, de Perpignan à Roubaix et de Lyon à Libourne. Un correspondant lyonnais du journal le TempSy à qui nous empruntons ces détails, en énumère 52. Puis il ajoute : « Nous ne mentionnons pas les groupes de Paris ; cela nous mènerait trop loin. > Il publie quelques extraits des adhésions envoyées par ces groupes au Droit social. Il faudrait les reproduire tous. Nous n'en donnerons que deux ou trois, pour indiquer seulement le ton. c Le prolétaire devra se servir de tous les moyens qu'il a à sa disposition, disent les révolutionnaires de Vienne : le feu, le fer, la poudre, la guerre, sans trêve ni merci, à ces capitalistes qu'on appelle propriétaires, magistrature, armée, calotte, gouvernement, ï La Trique y de Narbonne, n'accepte ni statuts, ni règlement, ni présidence. Les TravaiU leurs de Cette voudraient que la nation n'eût qu'une lète pour pouvoir Tabattre d'un seul coup. Les Révolutionnaires de Fontaine (Isère) assurent que le jour de la révolution, Fontaine se lèvera terrible et ira détruire tout ce qui est autorité, c Alors repus et oisifs passeront par la justice populaire,

qui ne leur fera grâce que quand ils seront tous exterminés. > One grâce bien tardive!

Et, pour hâter la venue de cet heureux jour, Fontaine envoie 8 fr. 50.

Le groupe révolutionnaire de Liboume ne veut plus de députés; il ne traite pas mieux les députés radicaux que les simples opportunistes : « Vous fondez à Lyon un organe de l'émeute contre le banditisme social, bravo! Le faux radicalisme, voilà l'ennemi ! Il ne faut plus des Andrieux, des Floquet, des Ranc, des Naquet, des Lockroy, des Challemel- Lacour et autres Lanessan, Delattre etMaretdece genre, >

Pour que la ressemblance avec la Russie soitpto complète, il y a aussi des groupes de femmes : les femmes socialistes révolutionnaires de Villefrancne, le groupe Louise Michel^ à Lyon.

Le Droit social^ en sa qualité de journal de lémeute, avait fondé une caisse pour distribuer des bouledogues à six coups. Il ne comptait pas beaucoup, pour la remplir, sur les épargnes des affilés. Il conseillait plutôt de frapper à la porte des coUte» forts bondés d'or et de billets de banque, < «piW à la briser >, disait-il ; et résumant tout son e leignement dans une formule brève et préd^^

il ajoutait : c Foin des scrupules imbéciles I > Le groupe la Torche de Belleville, n'a pas de scrupules. Il a nommé, dit-il, un comité de cinq membres chargé de dresser la liste des huissiers, notaires, avoués, etc., et de se renseigner sur tous les dépôts d'armes et de matières explosibles.

Nous ne regardons pas comme vérités démontrées les déclarations des correspondants du Droit social. Nous savons qu'une des règles des révolutionnaires, et peut-être une de leurs joies, est de faire peur. C'est pour eux un commencement de vengeance.

Ils croient aussi que c'est quelquefois une richesse et une force que de passer pour être riches et pour être forts. Qu'on fasse aussi large que l'on voudra la part de l'exagération; il en restera assez pour donner à penser. Quand même il y aurait beaucoup de mensonges dans cet étalage de desseins sinistres, il ne faudrait pas fermer les yeux sur un monde où Ton remue de pareilles idées. Il faut songer qu'il y a, parmi les anarchistes, des hommes d'esprit et des savants. M. Elisée Reclus est, de tous, le plus remarquable. C'est aussi le plus décidé. Décidé en théorie, car nous craignons fort pour lui qu'il ait des scrupules imbéciles dans la pratique. Celui-là ne veut d'autorité d'aucune sorte, pa3

même de celle de la Commune. Voilà le vrai, le pur anarchiste, c Gardons-nous bien, dit-il, de Fautorité : nous finirions » en nous réclamant de rÉtat et delà Commune, par nous réveiller députés. > Les violents que nous détestons ne sont pas ceux que leur ignorance rend incapables, ou que leurs besoins et leur malheur rendent passionnés et aveugles. Nous pardonnerions presque à ceux-là le mal qu'ils nous font. Nous sommes plus enclins à les plaindre et à les secourir qu'à les punir, sans que pourtant notre indulgence s'éteude jusqu'aux chourineurs, aux pétroleurs et aux dynamiteurs. Nous croyons aussi qu'il peut se rencontrer çà et lày perdu dans la foule immense, un illuminé. A nos yeux, l'ennemi public, c'est le quêteur de députation ou de popularité , qui choisit une opinion uniquement parce qu'elle rapporte des votes ou des acclamations ; qui est démagogue à Paris, à Lyon, à Marseille, et serait conservateur et même légitimiste dans le Morbihan, s'il croyait y avoir des chances. Malheureusement pour la République, c'est elle, ordinaire ment, qui tient des réunions publiques ; c'est chez elle qu'on chemine par les clubs, et que les déclarations les plus sottes ont des chances de popularité. Un jour, dans une réunion

éleetorale de la rue Mouffetard à Paris (il y a de cela deux ou trois révolutions), les ouvrieris avaient entendu des revendications redoutables, quand un homme qu'il ne faut pas nommer, puisqu'il se repent, s'élança à la tribune, et les dépassa tous par ses théories anarchiques et antisociales. Chose moins rare qu'on ne pense, dans une assemblée où les vrais misérables, les souffrants, étaient en ma* jorité, les sifflets se mêlèrent aux acclamations* !1 se donnait pour ouvrier cambreur. c Est-ce à tirer sur le cuir que tu as gagné le paletot que tu as sur le dos? > lui criait-on. L'imbécile était vêtu en gentleman. S'il avait mieux su son métier, il aurait endossé une blouse. Quelquefois les ouvriers se laissent faire. Celui qui a débité pendant une heure des calomnies et des anathèmes contre les riches, et qu'ils ont salué de leurs bravos les plus enthousiastes, se faufile derrière les banquettes après avoir débité son discours, et part du club dans sa voiture.

Ce ne sont pas seulement des quêteurs de dépu« tation et de popularité; ce sont quelquefois de véritables malfaiteurs qui s'efforcent d'amener des troubles, dont ils profiteraient pour commettre leurs crimes; ou des fanatiques étrangers, proscrits

dans leur pays, et qui nous paient de notre hospitalité par des prédications sinistres ; ou même des agents provocateurs dont le but est de ruiner Tindustrie française au profit de nos concurrents do dehors. Tout à coup, au milieu du calme profond, une grève formidable se déclare; les fabricant? sont livrés à la mine et au déshonneur, la place est atterrée par des désastres inopinés ; Touvrier est condamné à Toisiveté, et par conséquent à la paresse s'il reçoit des subsides, ou à la misère s'il est abandonné. De tous côtés, circulent des menaces de mort et d'incendie. Des patrons sont assassinés, des maisons brûlées, des églises pillées, dévastées. Les pauvres dupes, qui croyaient à une révolution sociale, n^onl travaillé qu'à leur propre ruine et à celle de leur pays.

Ces désordres n'éclatent jusquMci que dans les grandes agglomérations d'hommes. Ils commencent parle scepticisme, et vont rapidement du scepticisme au nihilisme, et du nihilisme à la guerre sociale. L'ouvrier des champs a encore des croyances; il a des espérances d'une autre vie; il n'a pas encore désappris à prononcer le nom de Dieu. S jamais il devient nihiliste, nous aurons la Commune dans les villes, et, hors des villes, la Jacquerie.

est impossible que Fautorité ne voie pas cela ; mais l'autorité obéit au député, le député obéit à Télecteur, et l'électeur au meneur.

De quelque côté que nous tournions les yeux, nous trouvons la même situation : les gouvernements prosternés devant ceux qu'ils sont censés gouverner, et par conséquent l'intelligence opprimée par le nombre, le droit opprimé par la force» Il n'y aura bientôt plus que deux partis en France, celui de la dynamite et celui des bras croisés. Les modérés qui restent encore se convertiront ou à la violence ou à l'indifférence. Est-ce la France seulement qui est frappée? C'est le monde. Les communistes et les fenians ne sont pas nés sur notre sol. La France ne les produit pas, mais elle les attire.

Chez nous, on a commencé par nier le mal ; on finira, n'en doutez pas, par l'exagérer. Qn en est aujourd'hui à le flairer, à le soupçonner, et à se demander languissamment ce qu'il faut faire. Les chercheurs de remèdes n'ont encore trouvé que des palliatifs dérisoires. Quelques-uns de ces prétendus remèdes seraient des poisou.

Pendant un an on n'a vécu que sur la révision . Dans tous les clubs, y compris la Chambre des

députés, on invoquait la revision comme le remède suprême, comme la fin de tous nos maux« Était-ce un remède? Non; c'était un mal, une aggravation de mal. C'était une menace contre le Sénat qui avait refusé l'Article 7 et l'amnistie, et se montrait mal disposé pour le scrutin de liste, le divorce, la suspension de l'inamovibilité des magistrats. Les habiles, les forts ne voulaient pas supprimer le Sénat ; ils ne voulaient que l'attaquer pour en disposer. Ils lui appliquaient la maxime des stoïciens : transformer l'obstacle en instrument. Les dupes croyaient, de bonne foi, qu'on allait leur livrer en proie le Sénat et la présidence, qu'ils en auraient raison en un tour de scrutin, qu'ils nous ramèneraient alors, avec leur revision, au beau temps de la Convention nationale, où l'avenir et la sécurité de la France et de chacun de ses citoyens dépendaient, à chaque quart d'heure, du nombre des membres présents à la séance et de la couleur des boules jetées dans l'urne. Singulier progrès, singulier remède. Reculer de cent ans. Supprimer ce qui reste d'autorité.

D'autres attendaient tout du scrutin de liste. € Si vous gardez le scrutin d'arrondissement, B*écriaient-ils, vous aurez les mêmes députés I > La

conséquence serait terrible : reste à savoir si elle est contenue dans les prémisses. Ce n'est pas d'ailleurs un argument qui puisse passionner une majorité. En outre, il repose sur une erreur colossale. On n'aurait peut-être pas les mêmes personnes, mais on aurait, avec d'autres hommes, une aggravation des mêmes folies. C'est bien la peine de changer 1 Le scrutin de liste, pour ceux qui le demandaient si haut, c'était le moyen de soumettre les électeurs aux comités, les comités locaux au oomité central, et le comité central à l'impulsion qu'ils voudraient bien lui donner.

On parlait aussi de refaire l'autorité, c'est-à-dire d'affranchir l'autorité executive de la toute-puissance des députés. Mais comment y parvenir? Ce n'est pas par la naïve circulaire de M. Waldeck- Rousseau, qui mettait les députés à la porte de ses antichambres. Ce n'est pas en restaurant la candidature officielle pour donner leur revanche à MM. les préfets. Ce n'est pas en soumettant l'éleo* lion du député à la toute-puissance de quelque comité de la rue de Suresnes.

Il restait un autre moyen : celui-là moins ridiculement inefficace. C'est le procédé de Le Pelletier-. Saint-Fargeau, que Robespierre s'était approprié.

Il consiste à n'avoir pour toute la France qu'une immense école, dont on aura soin d'éliminer toutes les croyances I

MaiSi entendons-nous. Ceux qui, en ce moment, prônent ce remède et empruntent i Le Pelletier- Saint-Fargeau et à Robespierre leur principe, sans aller jusqu'à s'approprier toutes ses conséquences, ne songent pas à nous préserver de la Commune. Ils ne voient pas la Commune, ou ils ne la yoient un instant que pour lui accorder amnistie plénière. Le péril, pour eux, est la sacristie. C'est de ce côté-là qu'ils r^rdent ; et cette préoccupation explique que la Commune puisse grandir sans être inquiétée, et même sans être aperçue. Certes, les nihilistes n'auraient pas manqué de faire l'école neutre, s'ils avaient été les maîtres : c'est leur école, leur atelier intellectuel; c'est leur propagande, leur espoir. On leur en épargne la besogne. On se charge, pour eux, d'effacer dans notre histoire tout ce qui est antérieur au xix* siècle ; ils n'auront plus, pour faire leur table rase, qu'un siècle à biffer. On leur supprime toutes les religions. On ôte Dieu de la loi. Il leur sera facile de l'ôCer des écoles : ce ne sera que de la l(^que ; une nmfk application des lois existantes. Nous étions croyants,

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