‹ DieuChapitre 1 sur 14 · Dieu · texte numérisé non relu

Dieu

nme on voit une mouche au plafond se mouvoir, point allait, venait, et Tombre était sublime.

Et, riiomme quand il pense étant ailé, l'abîme M'attirant dans sa nuit toujours de plus en plus Comme une algue qu'entraîne un ténébreux reflux, Vers ce point noir planant dans la profondeur blême Je me sentais déjà m'envoler de moi-même Quand je fus arrêté par quelqu'un qui me dit :

— Demeure.

En même temps une main s*étendit.

rétais déjà très haut dans la nuée obscure.

Et je vis apparaître une étrange figure; Un être tout semé de bouches, d'ailes, d'yeux. Vivant, presque lugubre et presque radieux; "Vaste, il volait; plusieurs des ailes étaient chauves. En s'agitant, les cils de ses prunelles fauves Jetaient plus de rumeur qu'une troupe d'oiseaux. Et ses plumes faisaient un bruit de grandes eaux. Cauchemar de la chair ou vision d'apôtre, Selon qu'il se montrait d'une face ou de l'autre, 11 semblait une bête ou semblait un esprit. Il paraissait, dans l'air où mon vol le surprit, Faire de la lumière et faire des ténèbres.

Calme, il me regardait dans les brouillards funèbres.

Et je sentais en lui quelque chose d'humain.

— Qu'es-tu donc, toi qui viens me barrer le chemin, Être obscur, frissonnant au souffle de ces brumes? Lui dis-je.

Il répondit :

— Je suis une des plumes

,. De la nuit, sombre oiseau d'ombres et de rayons, Il Noir paon épanoui des constellations.

— Ton nom? dis-je.

II reprit :

^K flottant et ne peux voir qu'un côté des choses, ^■suis TEsprit humain.

' Mon nom est Légion.

Je suis l'essaim des bruits et la contagion Des mots vivants allant et venant d'âme en âme.

: Je suis souffle. Je suis cendre, fumée et flamme.

' Tantôt l'instinct brutal, tantôt l'élan divin.

suis ce grand passant, vaste, invincible et vain, yu'on nomme vent; et j'ai l'étoile et l'étincelle Dans ma parole, étant l'haleine universelle ; L'haleine et non la bouche ; un zéphir me grandit Et m'abat ; et, quand j'ai respiré, j'ai tout dit. Je suis géant et nain, faux, vrai, sourd et sonore, Populace dans l'ombre et peuple dans l'aurore; Je dis moi, je dis nous; j'affirme, nous nions. Je suis le flux des voix et des opinions, Le fantôme de l'an, du mois, de la semaine, Fait du groupe fuyant de la nuée humaine.

Homme, toujours en moi la contradiction

Tourne sa roue obscure et j'en suis l'Ixion.

Démos, c'est moi. C'est moi ce qui marche, attend, roule,

Pleure et rit, nie et croit; je suis le démon Foule.

Je suis comme la trombe, ouragan et pilier.

En même temps je vis dans l'âtre familier. Oui, j'arrache au tison la soudaine étincelle Qui heurte un germe obscur que le crâne recèle, Et qui, des fronts courbés perçant les épaisseurs. Fait faire explosion à l'esprit des penseurs. Je vis près d'eux, veilleur intime ; je combine Le vieux houblon de Flandre et la vigne sabine, La franche joie attique et le rire gaulois; L'antique insouciance avec ses douces lois, Paix, liberté, gaîté, bon sens, est mon breuvage ; J'en grise Érasme et Sterne, et même mon sauvage Diderot ; et j'en fais couler quelques filets De l'amphore d'Horace au broc de Rabelais.

Que suis-je encor?

Je crie à quiconque commence :

Assez! finis! Je suis le médiocre immense, Toutes les fois qu'on parle et qu'on dit : mitoyen. Mode, médiateur, méridien, moyen, Par chacun de ces mots on m'évoque, on m'adjure, Et tantôt c'est louange, et tantôt c'est injure. Je suis l'esprit Milieu : l'être neutre, qui va Bas sans trouver Iblis, haut sans voir Jéhovah ;

Dans le nombre, je suis Multitude; dans Têtre,

Home. Je m'oppose, homme, à l'excès de connaître,

De chercher, de trouver, d'errer, d'aller au bout ;

Je suis Tous, l'ennemi mystérieux de Tout.

Je suis la loi d'arrêt, d'enceinte, de ceinture

Et d'horizon, qui sort de toute la nature;

L'éther irrespirable et bleu sur la hauteur,

Dans le gouffre implacable et sourd la pesanteur.

C'est moi qui dis : « Voici ta sphère. Attends, arrête.

Tout être a sa frontière, homme ou pierre, ange ou bête,

Et doit, sans dilater sa forme d'aujourd'hui,

Subir le nœud des lois qui se croisent en lui.

Je me nomme Limite et je me nomme Centre.

Je garde tous les seuils de tous les mondes. Rentre. »

Tout est par moi saisi, pris, circonscrit, dompté.

Je me défie, ayant peur de Textrémité,

De la folie un peu, beaucoup de la sagesse.

Je tiens l'enthousiasme et l'appétit en laisse;

Pour qu'il aille au réel sans s'écarter du bien.

J'attelle au genre humain ce lion et ce chien.

Et, comme je suis souffle et poids, nul ne m'évite.

Car tout, comme esprit, flotte et, comme corps, gravite.

Et l'explication, je te l'ai dit, vivant. C'est que je suis l'esprit matériel, le vent. Et je suis la matière impalpable, la force.

le contrains toute sève à couler sous Técorce.

Tout miroir, étant piège, à mon souffle est terni.

Contre Tenivrement du splendide infini

Je garde les penseurs, ces pauvres mouches frêles.

Je tiens les pieds de ceux dont Tazur prend les ailes.

Je suis parfum, poison, bien, mal, silence, bruit;

Je suis en haut midi, je suis en bas minuit;

Je vais, je viens, je suis Taiternative sombre ;

Je suis l'heure qui fait sortir, en frappant l'ombre.

Douze apôtres le jour, la nuit douze césars.

Du beau donnant sa forme au grand je fais les arts.

Dans les milieux humains, dans les brumes charnelles,

J'erre et je vois ; je suis le troupeau des prunelles.

Je suis l'universel, je suis le partiel.

Je nais de la vapeur ainsi que l'eau du ciel,

Et j'éclos du rocher comme le saxifrage.

Je sors du sentier vert, du foyer, du naufrage,

Du pavé du chemin, de la borne du champ.

Des haillons du noyé sur la grève séchant.

Du flambeau qui s'éteint, de la fleur qui se fane.

ie me suis appelé Pyrrhon, Aristophane, Démocrite, Aristote, Ésope, Lucien, Diogène, Timon, Plante, Pline l'Ancien, Cervantes, Bacon, Swift, Locke, Rousseau, Voltaire. Je suis la résultante énorme de la terre : La raison. —

tt

J'étais là, pensif, troublé, muet.

Pendant que j'écoutais, Têtre continuait :

— Homme, à nous le mystère est ouvert. Nous en sommes. Pour Tabîme, je suis un spectre; pour vous, hommes, Je suis la voix qui dit : Allez, mais sachez où. J'erre près du néant le long du garde-fou. J'avertis. —

Il reprit :

— Écoute, esprit qui trembles Et qui ne peux pas même entrevoir les ensembles :

Hommes, vous m'ignorez, mais je vous connais tous; Et je suis encor vous, même en dehors de vous.

L litre les brutes, foule, et les anges, élite, 11 est, sur chaque terre et chaque satellite, Un être à part, pensée et chair, matière, esprit, Page mixte du livre où la nature écrit, Dernier feuillet du Monstre et premier du Génie! Créature où la fange et l'or font l'harmonie; Dans la bête à moitié, dans l'idée à demi,

Flamme accouplée avec le corps son ennemi, Double rayon tordu d'ombre et d'aube ravie; Mystère; ayant un pied, dans l'échelle de vie, Sur une fin, un pied sur un commencement.

Cet être, comparant, sentant, voyant, aimant, C'est l'homme.

Que la mort conserve, accroisse ou fauche Cet à peu près sublime et ce chef-d'œuvre ébauche, Qu'il ait ce qu'il appelle une âme, en ce moment Je ne t'en parle pas, je te dis seulement Que partout l'homme existe, étant un milieu d'êtres. Il vit près des soleils, foyers, astres, ancêtres. Sur des terres, qui sont plus ou moins loin du feu, Il vit, domptant son globe. Il est grand, il est peu; Par la forme divers, mais un par sa nature; Il a l'hydre animal et plante pour ceinture; Il est sur le sommet de son visible à lui Et, larve où deux lueurs se croisent, point d'appui De tout un phénomène identique à lui-même, Marque partout le même étage du problème. Entre l'aile et le ventre il est l'être debout ; Il est partout le roi planétaire; partout Il possède et régit l'astre intermédiaire Entre l'ombre et le grand soleil incendiaire ; Car tout globe qui tourne autour d'une clarté Est planète de loin, de près humanité.

Or, — puisque jusqu'à moi ton œil plonge et pénètre, —

L'ESPRIT HUMAIN. it

C'est moi qui suis Tesprit collectif de cet être, Partout, sous toute forme, et dans l'immensité. Tu n'es qu'Iiomme, ô passant; je suis humanité.

L'être effrayant, planant dans l'ombre inaccessible, Ajouta :

— Nul ne doit sortir de son possible; Nul ne doit transgresser son réel. Cependant le veux, puisque tu viens dans cette ombre, imprudent, Faire une exception pour toi que je rencontre. Quel que soit ton dessein, je ne ferai rien contre; Homme, je consens môme à contenter tes vœux. Étant de l'infloi, je peux ce que je veux; Ma main peut ouvrir tout puisqu'elle peut tout clore; Qui puise de la nuit peut puiser de l'aurore, Et ce que tu voudras, je te l'accorderai. Que demandes-tu? parle. —

Et dans l'effroi sacré Je me taisais, roseau ployant, vil brin de chaume.

— Tu n'es pas jusqu'ici venu, dit le fantôme. Pour ne pas demander quelque chose. Voyons^ Parle, ^eux-tu des feux, des nimbes, des rayons? Que veux-tu de ce gouffre où, lorsque je me penche, La colombe nuée accourt, farouche et blanche? Veux-tu savoir le fond du serpent, ou du ver?

Veux-tu que je t'emporte avec moi dans l'éther?

Je t'obéirai. Parle. Ou faut-il qu'on te montre

Comment l'aurore arrive et vient à la rencontre

Du parfum de la fleur et du chant des oiseaux?

Veux-tu que nous prenions la tempête aux naseaux

Et que nous nous roulions tous deux dans la tourmente

Quand la meute du vent court sur l'onde écumante

Et quand Tarclier tonnerre et le chasseur éclair

Percent de traits la peau d'écaillés de la mer?

Veux-tu qu'à pleines mains, tous deux, dans l'invisible,

0 passant, nous puisions l'illusion terrible?

Veux-tu que nous penchions nos yeux sur les secrets,

Et que nous regardions la nature de près

Pendant qu'elle produit dans l'immense pénombre?

Serais-tu curieux de l'accouchement sombre?

Veux-tu voir dans le germe, et voir comment éclôt

Le songe ou le rocher, le sommeil ou le flot.

Et prendre sur le fait la création, mère

De la réalité comme de la chimère?

Veux-tu d'une naissance entendre la rumeur,

Regarder un éden poindre, avoir la primeur

D'une sphère, d'un globe en fleur, d'une lumière?

Ou voir surgir l'idée, éblouissante, fière.

Cherchant l'époux génie au fond du ciel lointain?

Dis, veux-tu dans la nuit, veux-tu dans le destin

Voir quelque lueur d'astre ou quelque lever d'âme?

Tu peux choisir. Demande, interroge, réclame.

Parle. J'attends. Faut-il ressaisir, je le puis,

Une étoile aux cheveux dans la fuite des nuits,

Et te la rapporter splendide et frémissante?

Que veux-tu? Veux-tu voir dix soleils, vingt, soixante

Se lever à la fois dans soixante univers?

Veux-tu voir, sur le seuil des cieux tout grands ouverts,

Le matin dételant les sept chevaux de TOurse?

Ou veux-tu que, dans l'ombre où le jour a sa source,

Homme, pour te donner le temps d'examiner,

Les mondes, qu'un prodige éternel fait tourner,

S'arrêtent un moment et reprennent haleine?

Parle.

L'esprit baissa ses ailes de phalène, Et se tut.

L'air tremblait sous mes pieds hasardeux. Et l'âpre obscurité, qui nous voyait tous deux Et s'étoilait au loin de vagues auréoles. Put entendre ce sombre échange de paroles Entre l'esprit étrange et moi, l'homme ébloui :

— Non, rien de tout cela.

— Que demandes-tu?

-LUL

îi ASCENSION DANS LES TÉNÈBRES.

— Ilein? dit Tesprit.

Et tout disparut, et l'espèce De jour qui blêmissait dans la nuée épaisse Sombra dans l'air plus noir qu'un ciel cimmérien.

J'entendis un éclat de rire, et ne vis rien.

Hélas! n'étant qu'un homme, une chair misérable, Dans cette obscurité fauve, âpre, impénétrable, Dans ces brumes sans fond, sans bords, sous ce linceul, Je songeai qu'il était horrible d'être seul. Puis mon esprit revint à son but : — voir, connaître. Savoir! — pendant que l'ombre afifreuse, louche, traître, Roulant dans ses échos ce noir rire moqueur, Grandissait dans l'espace ainsi que dans mon cœur.

Alors il me sembla qu'en un sombre mirage, Comme des tourbillons que chasse un vent d'orage, Je voyais devant moi pêle-mêle passer

Et croître et frissonner et fuir et s'elTacer Ces cryptes du vertige et ces villes du rôve, Rome, sur ses frontons changeant en croix son glaive, Tlièbe?, Jérusalem, Mecque, Médine, Hébron; Des figures tenant à la main un clairon, Et des arbres hagards, des cavernes, des baumes Où priaient, barbe au vent, de ténébreux Jérômes, Et, parmi des babcls, des tours, des temples grecs, •D*horribles fronts d'écueils aux cheveux de varechs; Et tout cela, Ninive, Éphèse, Delphe, Abdère, Tombeau de saint Grégoire où veille un lampadaire, Marches de Bénarès, pagodes de Ceylan, Monts d'où l'aigle de mer le soir prend son élan, Minarets, parthénons, wigwams, temple d'Aglaure Où l'on voit l'aube, fleur vertigineuse, éclore, Et grotte de Calvin, et chambre de Luther, Passages d'anges bleus dans le liquide éther, Trépieds où flamboyaient des âmes, yeux de braise De la chienne Scylla sur la mer calabraise, Dodone, Iloreb, rochers effarés, bois troublants. Couvent d'Eschmiadzin aux quatre clochers blancs. Noir cromlech de Bretagne, affreux cruack d'Irlande, Pœstum où les rosiers suspendent leur guirlande, Temples des fils de Cham, temples des fils de Seth, Tout lentement flottait et s'évanouissait Dans une sorte d'âpre et vague perspective; Et ce n'était, devant ma prunelle attentive. Que de la vision qui ne fait pas de bruit Et de la forme obscure éparse dans la nuit.

Et pâle et frissonnant je fis cet appel sombre,

Sans oser élever la voix, de peur de Tombre :

— Êtres I lieux! choses! nuit! nuit froide qui te tais!

Cèdres de Salomon, chênes de Tentâtes;

0 plongeurs de nuée, ô rapporteurs de tables,

Devins, mages, voyants, hommes épouvantables;

Thébaïdes, forêts, solitudes; ombos

Où les docteurs, vivant dans des creux de tombeaux.

S'emplissent d'infini comme d'eau les éponges;

0 croisements obscurs des gouffres et des songes,

Sommeil, blanc soupirail des apparitions;

Germes, avatars, nuit des incarnations

Où l'archange s'envole, où le monstre se vautre;

Mort, noir pont naturel entre une étoile et l'autre,

Communication entre l'homme et le ciel;

Colosse de Min-erve Aptère, aux pieds duquel

Le vent respectueux fait tomber ceux qui passent;

Flots revenant toujours que les rocs toujours chassent;

Chauve Apollonius, vieux rêveur sidéral ;

0 scribes, qui du bout du bâton augurai

Tracez de l'alphabet les ténébreux jambages;

Époptes grecs, fakirs, voghis, bonzes, cubages;

Isthme de Suez fermant l'Inde comme un verrou ;

0 voûtes d'Ellora, croupes du mont Mérou;

Jean, interlocuteur de l'oiseau Chéroubime;

Et vous, poètes; Dante, homme effrayant d'abîme,

Grand front tragique ombré de feuilles de laurier,

Qui t'en reviens, laissant l'obscurité crier,

Rapportant sous tes cils la lueur des avernes;

Dompteurs qui sans pâlir allez dans les cavernes

Forcer le hurlement jusque dans son chenil;

Pilotes nubiens qui remontez \e Nil ;

0 prodigieux cerf aux rameaux noirs qui brames

Dans la forêt des djinns, des pandits et des brames;

Hommes enterrés vifs, songeant dans vos cercueils;

0 pâtres accoudés, ô bruyères; écueils

Dû rêve au crépuscule une forme sinistre;

' liie assise au front du hideux cap Canistre ; Angle de lasyringe où les songeurs entrés Distinguent vaguement des satrapes mitres; Vous que la lune enivre et trouble, sélénites; Vous, bénitiers sanglants des seules eaux bénites, Yeux en pleurs des martyrs; vous, savants indécis; Merlin, sous Tescarboucle inexprimable assis; Job, qui contemples; toi, Jérôme, qui médites; Est-ce qu'on ne peut pas voir un peu de jour, dites?

On éclata de rire une seconde fois.

Et ce rire était plus un rictus qu'une voix; 11 remua longtemps l'ombre visionnaire Et, s'évanouissant, roula comme un tonnerre, De nuage en nuage, au fond du ciel grondant.

Et je restai muet, grave, et me demandant

18 ASCENSION DANS LES TÉiNÈBHES.

Ce que ma question avait de si risible.

Cependant par degrés PjDmbre devint visible;

Et l'être qui m'avait parlé précédemment

Reparut, mais grandi jusqu'à l'effarement;

Il remplissait du haut en bas le sombre dôme

Gomme si l'infini dilatait ce fantôme;

De sorte que l'espace effrayant n'offrait plus

Que des visages, flux vivant, vivant reflux,

Un sourd fourmillement d'hydres, d'hommes, de bêtes,

Et que le fond du ciel me semblait plein de têtes.

Ces têtes par moments semblaient se quereller. Je voyais tous ces yeux dans l'ombre étinceler. Le monstre grandissait et grandissait sans cesse, Et je ne savais plus ce que c'était. Était-ce Une montagne, une hydre, un gouffre, une cité, Un nuage, un amas d'ombre, l'immensité?

Je sentais tous les yeux sur moi fixés ensemble.

Tout à coup frissonnant comme un arbre qui tremble,

Le fantôme géant se répandit en voix

Qui sous ses flancs confus murmuraient à la fois.

i;t, comme d'un brasier tombent des étincelles, Ck)mme on voit des oiseaux épars, pigeons, sarcelles, D'un grand essaim passant s'écarter quelquefois, Comme un vert tourbillon de feuilles sort d'un bois, Comme, dans les hauteurs par les vents remuées, En avant d'un orage il vole des nuées, I Toutes ces voix, mêlant le cri, l'appel, le chant, ! De l'immense être informe et noir se détachant, I Me montrant vaguement des masques et des bouches,

Vinrent sur moi bruire avec des bruits farouches, I Parfois en même temps et souvent tour à tour, Comme des monts, à l'heure où se lève le jour, I L'un après l'autre au fond de l'horizon s'éclairent.

Et des formes, sortant du monstre, me parlèrent.

- De tout temps, les douteurs, les incroyants, les forts, Ont appelé Quelqu'un, quoique restés dehors. Us ont bravé l'odeur que le sépulcre exhale ; Le front haut, ils parlaient à l'ombre colossale, Bt, prêts à tout subir, sans peur, prêts à tout voir, Calmes, ils regardaient en face le ciel noir Et le sourd firmament que l'obscurité voile, I irouches, attendant quelque chute d'étoile.

Certes, ces curieux, ces hardis ignorants,

Ces lutteurs, ces esprits, ces hommes étaient grands,

Et c'étaient des penseurs à Pâme ferme et fière Qui jetaient à la nuit ce défi de lumière.

Chercheur, trouveras-tu ce qu'ils n'ont pas trouvé ? Songeur, rêveras-tu plus loin qu'ils n'ont rêvé?

^^■es monts sont vieux ; cent fois et cent fois séculaires,

^Buets, drapés de nuit sous leurs manteaux polaires, Leur âge monstrueux épouvante Tesprit; Sur leur front ténébreux tout un monde est écrit; L'àpre neige des jours a neigé sur leur tête; Le temps est un morceau de leur masse; leur faîte,

j De loin morne profit qui s'efiface de près, Livre au vent une barbe épaisse de forêts; Ils ont vu tous les deuils, toutes les défaillances, Toutes les morts passer autour de leurs silences; Ils ont vu s'écrouler les astres dans le puits De l'horreur infinie et sourde; ils ont, depuis

I Bien des milliers d'ans, la lassitude d'être.

Eh bien, sur leurs noirs flancs décrépits, le vent traître,

L'orage furieux, l'éclair fauve, le ver

Qui serpente dans l'ombre immense de l'hiver,

L'ouragan qui, farouche, aux grands sommets essuie

Sa chevelure d'air, de tempête et de pluie,

L'aquilon qui revient quand on croit qu'il s'enfuit,

La grêle, et l'avalanche, et la trombe, et le bruit, Toutes les visions des affreuses nuées, La tourmente et ses chocs, la bise et ses huées, S'acharnent, et ne font sous leurs dais de brouillards Pas même remuer ces effrayants vieillards.

Sois comme eux. Si tu vas dans l'espace terrible.

Ne chancelle pas, homme, et garde un calme horrible.

UNE AUTRE VOIX

Les rudes bûcherons sont venus dans le bois.

— Si tu ne vois pas nie, et doute si tu vois, A dit Gratès. — Zenon, Gorgias, Pythagore, l'iaute et Sénèque ont dit : Si tu vois, nie encore. Bacon a dit : — Voici l'objet, Têtre, le corps.

Le fait. N'en sortez pas; car tout tremble dehors,

— Quel est ce monde? a dit Thaïes. Apollodore A dit : C'est de la nuit que de la cendre adore. Ht Demonax de Chypre, Épicharme de Cos, Pyrrhon, le grand errant des monts et des échos, Ont répondu : Tout est fantôme. Pas de type. Tout est larve. — Et fumée, a repris Aristippe.

— Rêve! a dit Sergius, le fatal syrien.

— Rencontre de l'atome et de l'atome, et rieni Ces mots noirs ont été jetés par Démocrite. Ésope a dit : A bas, monde! masque hypocrite! — Épicure qui naît'au mois Gamélion,

Et Job qui parle au ver, Dan qui parle au lion, Amos, et Jean troublé par les apocalypses, Ont dit : On ne le voit qu'à travers les éclipses.

— L'être est le premier texte et l'homme est le second; Lisible dans la fleur et dans l'arbre fécond

Et dans le calme éther des cieux que rien n'irrite,

La nature est dans l'homme obscure et mal transcrite, —

Voilà ce qu'Alchindé l'arabe a proclamé.

Cardan a dit : Ce monde est un cercueil fermé I

Philotadès a dit : Miracle, autel, croyance,

Dogme, religion, fondent sous la science;

Dieu soûs l'esprit humain, tas de neige au dégel! —

Et Kant au vaste front, Montaigne, Fichte, Hegel,

Se sont penchés, pendant que le grand rieur maître,

Rabelais, chuchotait sur l'abîme : Peut-être.

Diogène a crié : — Des flambeaux! des flambeaux!

Shakspeare a murmuré, courbé sur les tombeaux :

— Fossoyeur, combien Dieu pèse-t-il dans ta pelle? Et Jean-Paul a repris : — Ce qu'ainsi l'homme appelle, C'est la vague lueur qui tremble sur le sort ;

C'est la phosphorescence impalpable qui sort De l'incommensurable et lugubre matière; Dieu, c'est le feu follet du monde cimetière. — Dante a levé les bras en s'écriant : Pourquoi?

— 0 nuit, j'attends que Pan s'affirme et dise : Moi. Quel est le sens des mots : foi, conscience humaine. Raison, devoir? a dit le pâle Anaximène.

Locke a dit : — On voit mal avec ces appareils. Reuchlin a demandé : — Qu'est-ce que les soleils? Sont-ce des piloris ou des apothéoses? — Lucrèce a dit : — Quelle est la nature des choses? 11 a dit : Tout est sourd, faux, muet, décevant.

Sous cette immense mort quelqu'un est-il vivant? Sent-on une âme au fond de la substance, et l'être N'est-il pas tout entier dans ce mot : apparaître? L'ombre engendre la nuit. De quoi l'homme est-il sûr? —

£t le ciel, le destin, l'obscurité, l'azur. Le mystère et la vie et la tombe indignée Retentissent encor de ces coups de cognée.

ONE AUTRE VOIX

As tu vu les penseurs s'en aller dans les cieux? ^es as-tu vus partir, hautains, séditieux, it dans rinconnu leur voix terrifiante, )érant abuser de la nuit confiante, Witant des larcins prodigieux, rêvant lier toujours plus loin et toujours plus avant, proposant d'atteindre à la source première.

Au centre, au but, de prendre ou l'ombre ou la lumière

Ou l'être et de saisir le météore au vol,

' "raportés comme Élie, ailés comme saint Paul,

, L de trouver le fond, dût-on faire le vide.

Dût-on escalader le mystère livide,

L'obscurité, les cieux brumeux, les cieux vermeils,

Avec efiraction d'azurs et de soleils?

Les as-tu vus, fuyant, blanche robe du prêtre,

Bras levés du devin, décroître et disparaître

Dans la profondeur sourde où tout s'évanouit?

Parle! et les as-tu vus devenir de la nuit?

Es-tu resté tremblant, cherchant leur trace vague?

Puis, regardant Téthcr, les ténèbres, le vague, Passant les jours, les nuits, seul debout sur ta tour, 0 songeur, as-tu vu ces hommes au retour? Les as-tu vus de l'ombre énorme redescendre?

Et toi, l'obscur veilleur vêtu du sac de cendre, Te dressant au-devant de leur vol éperdu, Leur as-tu dit : Eh bien? — Et qu'ont-ils répondu. Ces noirs navigateurs sans navire et sans voiles? Et qu'ont-ils rapporté, ces oiseleurs d'étoiles?

Ils n'ont rien rapporté que des fronts sans couleur, Où rien n'avait grandi, si ce n'est la pâleur.

Tous sont hagards après cette aventure étrange, Songeur ! tous ont, empreints au front, des ongles d'ange, Tous ont dans le regard comme un songe qui fuit. Tous ont l'air monstrueux en sortant de la nuit!

UNE AUTRE VOIX

Et d'abord de quel Dieu veux-tu parler? Précise. Quel est celui qui tient ta pensée indécise?

>i, est-ce du Dieu peint en jaune, en rouge, en bleu, bitant d'un triangle où flambe un mot hébreu; ce dorée au fond d'une nuée épaisse ; Portant couronne, étole, épée et sceptre, espèce D'empereur, habillé d'un manteau de soleil, Ayant au poing le globe et Satan sous l'orteil, Assis dans une chaire, et dictant la sentence D'Arius à Nicée et de Huss à Constance; Niant le genre humain, concile universel ; Servant de majuscule aux versets du missel; Dieu qui met Galilée en prison, et de Maistre En sentinelle au seuil du paradis terrestre; Dieu qu'une vieille, en rêve, au bruit qu'en se choquant Font dans l'immensité des foudres de clinquant, Sous un grand dais d'azur que l'astre damasquine,

Aperçoit lui montrant les numéros d'un quine; Dieu gothique, Irritable, intolérant, tueur, Noir vitrail effrayant qu'empourpre la lueur Du bûcher qui flamboie et pétille derrière?

Est-ce du Dieu qui veut la chanson pour prière, Qu'on invoque en trinquant, Dieu bon vivant, qui rit, Comprend, sait que la chair est faible, a de l'esprit; Dieu point fâcheux, qui vit en bonne intelligence Avec les passions de votre pauvre engeance. Excusant le péché, l'expliquant au besoin, Clignant de l'œil avec le diable dans un coin. Flânant, regardant l'homme en sa fainéantise, Mais jamais du côté qui lait une sottise. Et pas très slir au fond lui-même d'exister?

Est-ce du Dieu qu'on voit à Versailles monter Aux carrosses du roi, bien né, suivant les modes. Rendant aux Montespans les Bossuets commodes. Dieu de cour. Dieu de ville, avec soin expurgé De toute humeur brutale et de tout préjugé; Complaisant; paternel aux morales mondaines ; Avec les Massillons émoussant les Bridaines; Dieu que Dubois coudoie avec tranquillité; Dieu par la politique et le siècle accepté; Lâchant son ciel ; disant : Paris vaut une messe ; Souple et doux, dispensant les rois de leur promesse, Point janséniste, point pédant, point monacal; Permettant à Sanchez d'effaroucher Pascal, Au banquier d'encoffrer cent pour cent, à la femme

LES VOIX. 2i

Laide, d'être méchante, et, belle, d*être infâme;

Passant l'épice au juge, au marchand le faux poids;

Habile; à Notre-Dame accouplant Quincampoix;

Sévère seulement aux tètes raisonnantes.

Tuant un peu Ramus, biffant Tédit de Nantes,

Mais qui, pourvu qu'on soit, dans les grands jours, pilier

A l'église, et qu'on soit cousin d'un marguillier,

Et qu'on veuille que Rome en tout règne et s'accroisse

Et qu'on rende le pain bénit à sa paroisse,

Vous prend en amitié, vous soutient chaudement,

Vous épouse, travaille à votre avancement,

Parle à son excellence, et vous pousse et procure

Un grade aux fils aînés, aux cadets une cure.

En attendant la mitre ou les canonicats ;

Dieu facile, simple, humble, aimable, utile en-cas

Qui se contente, ayant d'indulgence boutique,'

D'un peu d'hypocrisie et d'un peu de pratique;

Dogme et religion des dévots positifs

Qui font de temps en temps des voyages furtifs,

Courts, dans l'éternité, l'abîme, le mystère

Et l'insondable, avec ce Dieu pour pied-à-terre?

Ou parlons-nous du Dieu militaire, sanglant. Qui s'inquiète peu que vous mangiez du gland Ou du pain, mais qui veut pour rites et pour cultes Glaives, piques, corbeaux, scorpions, catapultes. Grappin horrible où pend un vaisseau tout entier, Tortue avec sa claie enduite de mortier. Béliers fixes, heurtant les murs comme des proues, Telenos enlevant des soldats, tours à roues Recouvertes de mousse et de crin de cheval;

Zi ASCENSION DANS T.ES TK^ÈBUES.

Plus tard, pierriers broyant quelque donjon rival Jusqu'à ce qu'il s'en aille en cendre et se dissoude ; Mangonneaux, fauconneaux, bat-murs, pièces à coude Renversant les cités dans leur fossé bourbeux, Volcans grégeois traînés par trente jougs de bœufs. Canons vénitiens, serpentines lombardes; Dieu qui dit à Coglione : Attelle les lombardes; Qui rit, pauvre blessé, du grabat où tu geins, Que la bataille enivre avec tous ses engins. Chaudrons à poix bouillante et fours à boulets rouges ; Qui chasse les manants éperdus de leurs bouges; Qui rêve te-deums; qui s'endort aux accents De l'obusier Lancastre et du mortier Paixhans ; Qui prête, quand la mine est laite sous la brèche, Son tonnerre au besoin pour allumer la mèche, Et, quand la terre s'ouvre avec un large éclair, S'épanouit de voir les gens sauter en l'air? Vision du passé par le présent subie!

Ou parles-tu du Dieu jugeur? rare lubie I

Dieu chancelier, portant perruque in-folio.

Vidant le procès homme et l'Être imbroglio !

Dieu président, siégeant dans l'univers grand'chambre,

Jugeant l'âme, et bâillant, sous un ciel de décembre,

Entre l'avocat ange et l'avocat démon?

Dis, est-ce le Dieu guèbre, est-ce le Dieu mormon Qu'il te faut? Ou le Dieu qui fit rouer Labarre? Vois, choisis. Ou le Dieu qui donne au turc barbare Des femmes plein la tombe et plein le firmament?

Ou bien est-ce le Dieu qui fait lugubrement Chanter, sous les rideaux de vôpre ou de matines, L'homme qui n'est plus homme aux chapelles sixtines, Kt qui, lui, créateur, se plaît à l'écouter?

Ou parles-tu du Dieu qu'il faudrait inventer,

Que dans l'ombre la peur concède au phénomène,

Par les sages bâti sur la sagesse humaine,

Utile à ton valet, bon pour ton cuisinier,

Modérateur des sauts de l'anse du panier,

Dieu de raison qu'au fond de son spectre solaire,

Le bourgeois bienveillant raille, exile et tolère.

Dieu consenti par Locke et que Grimm refusa,

Très-Haut à qui d'Holbach a donné son visa,

Éternel maçonné par le vivant qui passe,

Entre-colonnement du temps et de l'espace,

Pièce d'architecture ajoutée après coup

A la vie, au destin, au bien, au mal, à tout,

Tour tremblante du vide et hors-d'œuvre de l'homme?

Tous ces Dieux, quel que soit le nom dont on les nomme, Sont tout, excepté Dieu.

L'homme abject a besoin, Étant méchant, d'un juge, et, hideux, d'un témoin; Il veut un Dieu. C'est bien, l'homme prend de la brique De la pierre, du plomb, du bois, et le fabrique. Chaque peuple a le sien ; et la religion

A Tunité pour masque et pour nom Légion.

Un temple voit la nuit où l'autre voit Tauroro; Chéos adore Ammon que Jagernat ignore; Pour DelpheOdin n'est pas; la soliraanieh Affirme Mahomet par le dolmen lié.

La terre crée un monstre et se met sous sa garde; Et c'est avec stupeur que le grand ciel regarde Croître sur vos fumiers ce misérable Dieu.

Nous ne nous mettons pas en peine de si peu, Nous autres les esprits errant dans l'étendue; Et, sans nous acharner à la lueur perdue, Sans poursuivre l'obscure et pâle vision, Sans exiger de l'ombre une solution, Nous raillons dans la nuit votre Brahma fétiche, Dieu qui mêle à sa barbe un infini postiche, Dieu singe pour le nègre et Dieu peste au Thibet, Bourreau dressant sur l'homme un colossal gibet, Bœuf à Memphis, dragon à Tyr, hydre en Chaldée, Chimère et non raison, idole et non idée.

Ton globe, vieil enfant, joue avec ce hochet. Homme, esprit fou qu'en vain Diogène cherchait, Homme, tu fais pitié même aux êtres du gouffre. Même à l'obscurité qui frissonne et qui souffre; Car ton monde étroit rêve un rêve limité; Il se compose un Dieu de son infirmité, Et, dans l'abjection de ses passions vaines,

Instinct, science, amour, colère, guerres, haines,

11 pétrit de la terre avec l'éternité

Et se fait de sa fange une divinité I

Et quand, dans sa furie ou bien dans sa débauche,

Inepte, il a forgé cette effroyable ébauche.

Ce géant muet, sourd, aveugle, dur, fatal,

Ce spectre d'ombre ayant l'horreur pour piédestal,

11 achève ce Dieu de laideur, d'imposture,

De nuit, avec la peur qu'il a de la nature.

0 toi qui passes là, que veux-tu dono?

Et moi :

— Je veux le nom du vrai, criai-je plein d'effroi. Pour que je le redise à la terre inquiète.

UiNE AUTRE VOIX

Est-ce que tu serais par hasard un poëte? Qui te rend si hardi? réponds, questionneur. Viens-tu comme Shakspeare à la tour d'EIseneur? Pour entrer dans la brume où s'éteint la science, Pour tenter le mystère, aurais-tu confiance. Homme dont Pombre fuit les pas trop approchants, Dans le pouvoir suave et sinistre des chants?

Oui, c'est vrai, le poëte est puissant. Qui Pignore? L'esprit, force et clarté, sort de sa voix sonore. Trophonius est seul dans son caveau divin ; L'homme lui dit: poëte! et l'abîme: devin! Amphion chante et met en mouvement les pierres; Linus errant du tigre éblouit les paupières; Homère est dans la tombe, et son âme, à travers. Pousse au Gange Alexandre enivré de ses vers; Prenant forme au plus noir de l'antre, les fantômes Blanchissent à l'appel des blêmes Chr3'sostomes; Isaïe en criant: Dieu! malheur! fait hennir

L'affreux Sennachérib qui dit: je vais venir! Euripide, Sophocle, Eschyle qu'un dieu mine. Sont comme le trépied d'où jaillit Salamine; Élie à son gré vide et lance au peuple hébreu Les flèches de la pluie ou le carquois du feu; L'âpre Archiloque avec le marteau de l'ïambe Enfonce le clou sombre où se pendra Lycambe; Dante dit, l'œil fixé sur un homme passant : — Je t'ai vu dans l'enfer! — L'homme, pâle, y descend. La Marseillaise énorme est un bruit de mêlée; Tyrtée est une lyre effrayante, envolée Au-devant des combats et des drapeaux mouvants, Et traînant après e'de un peuple dans les vents.

Les poètes profonds, hommes de la stature

Des éléments, du bien, du mal, de la nature,

Vivaient jadis, géants, en familiarité

Avec le jour, la nuit, l'ombre et l'éternité;

Ils méditaient, ayant, dans l'horreur solennelle.

Toujours devant leur âme et devant leur prunelle

La contemplation, ce mur veriigineux;

Ils avaient la science et l'ignorance en eux;

Épars, ils blanchissaient le fond des solitudes;

Us rêvaient; ils avaient diverses attitudes.

Les uns, calmes, restaient, leur, menton dans leur main.

Du côté des vivants, sur le rivage humain ;

Ils regardaient passer les foules pêle-mêle,

Homme, femme, vieillard, enfant à la mamelle,

Chocs de glaives, pavois, codes, mœurs, échaïauds,

Les cintres pleins d'azur des grands arcs triomphaux.

Le trône a-^ec son roi, le prêtre avec son livre;

Et, devant tout ce flot, forcené, bruyant, ivre, Triste, joyeux, confus, violent, inclément, Sourd, ignorant la chute et Tàpre escarpement, Ils contemplaient de loin la mort, sombre barrage. Les autres se tenaient hors du terrestre orage, Comme s'ils étaient morts, et de l'autre côté; Ils regardaient, roulant vers eux, l'humanité S'engouffrer sous leurs pieds, race à race engloutie; De ce faîte, ils étaient présents à la sortie Des empires, des faits, des grands événements, Des princes, de puissance et de guerre écumants, Et voyaient peuples, rois, tout ce qu'en la nuit noire Dégorge le sépulcre, immense vomitoire ;

rayonnaient; leurs yeux sereins étincelaient; devenaient eux-même ombre et souffle, et semblaient

Lu genre humain, perdu dans ses mornes délires, îs fantômes chantants passant avec des lyres.

fuelques-uns, murés, sourds, n'avalent plus de regard

^ue l'œil intérieur lumineux et hagard,

ît ces hommes sacrés, semblables à des mânes,

ïors du monde, habitaient dans l'antre de leurs crânes.

Tautres vivaient aux bois, et leurs esprits songeaient,

U, laissant là leurs corps, éblouis, voyageaient ;

Is erraient d'être en être, et, du fait à la cause,

Voyaient s'épanouir l'arbre en apothéose: allaient, pénétrant au delà du réel, la racine au gouffre et par la fleur au ciel, ms la création entraient le plus possible,

Tordaient l'insaisissable avec l'inaccessible. Étudiaient comment se forment les métaux Dans la forge invisible aux ténébreux marteaux, Et la sève, et le feu des volcans, et les haltes

Des laves sous Técorce affreuse des basaltes;

Le vent chantait pour eux un sublime paoan;

Us observaient l'hiver, l'ouragan, l'océan,

L'avalanche, l'écueil, les grêles épaissies,

Les vagues, effarés de ces épilepsies;

Et pensifs, saisissant, jusqu'aux plus hauts zéniths,

Les intersections de tous les infinis,

L'endroit où le bien nuit, l'endroit où le mal aime,

[Is tâchaient de trouver le point fatal, suprême,

Terrible, surprenant, caché sous le linceul,

Sombre, où tous les secrets se fondent en un seul.

Dans les grottes de* l'Inde ou dans les rocs d'Eubée, Lieux où l'on croît toujours être à la nuit tombée, A Claris où la fleur mandragore chanta, A Delphe, à Sunium, dans l'île Éléphanta, Ou dans la Bactriane, ou dans la Sogdiane, Ou dans les monts qu'emplit la funeste Diane, Dans des déserts où l'être a l'air de se mouvoir En dégageant un sombre et lugubre pouvoir. Les pâtres rencontraient un homme dont la face Semblait une lueur étrange de l'espace.

Dont la bouche parlait, et dont l'égarement Attirait tout à lui comme un farouche aimant; Et tout craignait cet homme, et les brutes fuyantes S'en allaient de son ombre encor plus effrayantes; Et toute chose douce à ses pieds triomphait, L'agneau, l'aube, — et c'était le poëte en effet.

Et de quoi vivait-il? Nul ne le sait. Son âme Aspirait l'inconnu comme un puissant dictame;

Sa chair s'oubliait; l'homme était en lui dissous;

Du splendide univers il tâtait le dessous;

Il assistait par l'àme aux blancheurs idéales,

Aux détonations d'aurores boréales,

\ux déluges roulant dans leurs vastes limons

Des hydres qui semblaient des gouffres et des monts,

Aux chaos combattant la vie, aux héroïsmes

Des globes aff'rontant les rudes cataclysmes,

Au miracle, à l'atome; et son regard voyait

Des naissances d'édens dans l'abîme inquiet.

Des jets d'étoiles d'or, des chutes de décombres,

Et des explosions de créations sombres.

Kt pendant qu'il rêvait, immobile, voyant

K 'inouï, l'ignoré, le troublé) l'ondoyant, es visions, l'azur indicible, feux, nimbes, lasques crispés d'enfants sanglotant dans les limbes, t la torche de l'asire allant mettre le feu des mondes perdus au fond de l'éther ble-u, * Et la larve, à travers les brumes décuplantes, Entre les doigts des pieds il lui poussait des plantes, Et les feuilles, qui font leur ouvrage sans bruit. Couvraient cet homme ainsi qu'un chêne dans la nuit.

Et cette intimité formidable avec l'être Faisait de ce songeur farouche plus qu'un prêtiô, Plus qu'un augure, plus qu'un pontife; un esprit; Un spectre à qui la mort radieuse sourit. Et c'est de là que vient cette auguste puissance Faite d'immensité, d'épouvante, d'essence, Qu'a le poëte saint et qu'on sent dans ses vers. Les prodiges au fond du mystère entr'ouverts

4i ASCENSION DANS LES TÉNÈBRES.

Mêlent leur rayon fauve à son âme élargie Presque jusqu'à l'horreur et jusqu'à la magie; Et parfois il côtoie, ainsi qu'un noir plongeur, Le cercle où de l'enfer commence la rougeur.

Oui, le poëte peut ce qu'il veut; le poète

Arrête en lui parlant l'jmmense gypaëte;

11 domine la ville et le désert; il peut

Unir la terre au ciel, et dans le même nœud .

L'idéal au réel, et tisser une toile

Avec des fils de chanvre et des rayons d*étoiIc;

Il dégage de tout, du fait, vaste ou petit,

De tout ce qu'on apprend, de tout ce qu'on bâtit.

Du progrès, du tombeau, de la matière même,

Une grande Uranie azurée et suprême;

Il met sur la science un plafond sidéral;

II fait tomber la haine et l'épine et le mal

De la ronce hideuse et de l'âme méchante;

Tendre, il plane au-dessus du cirque horrible, et chante

Pour les martyrs un chant qui fait honte aux lions;

A la guerre civile il fait dire : oublions!

Il prend les cœurs lointains des peuples et les mêle,

Accouple à la raison la foi, sa sœur jumelle.

Calme la foule, endort le flot, dompte le feu,

Change l'homme. 11 peut tout !

Hors ceci : nommer Dieu.

Nommer Dieu de façon que l'abîme comprenne. Il peut tout, hors ceci : laire à l'aube sereine, Au lys, à l'astre, à l'hydre, à l'éclair enflammé, Dire dans l'étendue obscure : Il l'a nommé l

UNE AUTRE VOIX

Tais-toi! Ce aom déborde, inouï, réfractaîrc, Quelque êtrs que ce soit, au ciel et sur la terre I

0 passant, entends-tu bégayer à la fois

Par toutes les rumeurs et par toutes les voix

Ue la création ténébreuse et murée,

Par toute l'étendue et toute la durée,

Ce nom mystérieux, énorme, illimité?

Le printemps et l'automne et Thiver et Tété

Sont quatre accents divers de ce grand nom qui gronde ;

La syllabe du vent n'est pas celle de Tonde ;

Chaque être dit la sienne et la murmure à part;

L'antilope en a peur quand c'est le léopard

Qui le proclame au fond de la forêt sonore,

Et la nuit le prononce autrement que l'aurore.

L'homme à saisir ce mot s'est parfois occupé.

Mais en vain ; car ce nom ineffable est coupé

En autant de tronçons qu'il est de créatures;

Il est épars au loin dans les autres natures;

Personne n'a l'alpha, personne l'oméga.

Ce nom, qu'en expirant le passé nous légua,

Sera continué par ceux qui sont à naître;

Et tout l'univers n'a qu'un objet : nommer l'être!

Et des soleils sont morts et des soleils mourront;

Et l'espace où l'étoile éclôt, la flamme au front,

A vu naître et pâlir dans ses profondeurs fauves

Des feux qui ne sont plus que de vieux astres chauves;

L'heure apporte et reprend les jours, les mois, les ans,

Et la mémoire avorte à compter ces passants,

Et l'ombre épouvantable en ses aveugles ondes

Roule des millions de millions de mondes,

Et le sillon engendre et la fosse enfouit,

Et tout se développe et tout s'évanouit,

Et tout brille et s'éteint, ma lueur et la vôtre.

Et les êtres confus tombent l'un après l'autre...

Et toujours, à jamais, sans qu'il cesse un moment

D'emplir le jour, la nuit, Téther, le firmament,

Sans qu'aucun bruit jamais l'interrompe et s'y mêle,

Le nom infini sort de la bouche éternelle!

UNE AUTRE VOIX

Tu veux savoir ce nom? — Sache, qui que tu sois,

Qu'un voyage en cette ombre est un terrible clioix;

Le vertige saisit les noirs plongeurs tenaces

Qui du grand ciel farouche affrontent les menaces;

L'immobile infini fait un nain du géant.

x\vant d'aller plus loin, regarde ton néant!

av tu ne pourras pas, quelle que soit ta course, Aborder l'inconnu, l'origine, la source, Le lieu suprême où tout s'explique et se rejoint; Car tu n'entreras point, car tu n'atteindras point; Car, l'océan de nuit, de bitume et de soufre, Jamats tu ne pourras le franchir; car, le gouffre, Tu ne le vaincras pas! Quand même tu serais Une espèce d'esprit des monts et des lorêts, Un cœur sentant en soi la nature bruire. Un homme traversé par une énorme lyre l Quand même tu serais une âme aux yeux ardents

Dont la fauve pensée a pris le mors aux dents,

Et qui, dans la caverne où le trépas seul entre,

Fuit, terrible, aspirant tous les souffles de l'antre!

Quand même tu serais un de ces mages fiers

Que nous voyons parfois, blêmes passants des airs,

Se ruer dans le goufire où, comme eux, tu te plonges,

Pâles, les poings crispés aux rênes de leurs songes,

Se penchant, se dressant, lâchant et retenant

On ne sait quoi d'obscur, d'envolé, de tonnant.

Regardant, dispersant leurs prunelles livides.

Comme s'ils conduisaient dans l'ombre à grandes guides,

A travers l'éther vague et le tourbillon fou.

Dans la brume, au hasard, devant eux, n'importe où.

Peut-être vers la nuit, peut-être vers la cime.

Un char que traîneraient, avec un bruit d'abîme,

Croupes sombres, fuyant, s'abaissant, s'élevant,

Six cents chevaux d'éclair, de nuée et de ventl

UNE AUTRE VOIX

Te figures-tu donc ôtre, par aventure,

Autre chose qu'un point dans Taveugle nature?

Toi, riiomme, cendre et chair, te persuades-tu

Que d'une fonction l'ombre t'a revêtu?

Quel droit te crois-tu donc à chercher, à poursuivre,

A saisir ce qui peut exister, durer, vivre,

A surprendre, à connaître, à savoir, toi qui n'es

Qu'une larve, et qui meurs aussitôt que tu nais?

J'admire ton néant inouï s'il suppose

Qu'il est par l'infini compté pour quelque chose!

Quelle idée, ô songeur du songe humanité,

As-tu de ton cerveau pour croire, en vérité,

Qu'il peut prendre ou laisser une empreinte à l'abîme?

Ta pensée est abjecte, étroite, folle, infime;

L'homme est de la fumée obscure qui descend.

T'imagines-tu donc laisser trace, ô passant?

Rêves-lu l'absolu comme ton fleuve Seine, Coulant entre les quais de ta ville malsaine, Recueillant les égouts de toutes tes maisons, Doctrines, volontés, illusions, raisons, Ayant dans son courant, si quelqu'un te réclame, Quelque pont de Saint-Cloud où Ton repêche l'ûme? Crois-tu que cette eau vaste et sourde, Immensité, Ne t'enveloppe pas d'oubli, de cécité, De silence, et sanglote à ta chute, et soit triste? Crois-tu que ta chimère en ce gouffre persiste, Qu'elle y garde sa forme, espoir, rêve, action. Et qu'on retrouve, après ta disparition, Quelque chose de toi, ton cadavre ou ton ombre. Aux noirs filets flottants de l'éternité sombre?

UNE AUTRE VOIX

Remonte aux premiers jours de ton globe.

Voilà

Une muraille; elle est prodigieuse; elle a

Dix mille pieds de haut, et de largeur dix lieues.

Falaise, alluvion, dans les profondeurs bleues,

Ce haut boulevard monte, altier, froid, surprenant,

El d'une mer à l'autre il barre un continent.

Vaste géométrie, on dirait que Téquerre,

Assise par assise, a fait le mont calcaire.

Et que, forgeant l'espace, on ne sait quels marteaux

L'un sur Tautre ont cloué ses plans horizontaux.

L'escarpement à pic montre en bandes étroites

Ses couches s'allongeant fermes, égales, droites.

Rides profondes, plis de ce front de la nuit.

Coritre ce mur se heurte et flotte et roule et fuit

Ce que chaque saison pêle-mêle charrie.

Ce massit colossal de la maçonnerie

Terrible que construit et détruit l'élément Semble un coffre de pierre immense, renfermant Les archives d'une âpre et sombre catastrophe Et tout un monde mort, ployé comme une étoffe, Avec ses fleurs, ses champs, ses rocs brisés ou nus, Et ses fourmillements de monstres inconni^s.

Dans des milliers d'ans, ces pierres ruinées. Ces moellons croulants, seront les Pyrénées.

En attendant, vois : large, auguste, encombrant l'air,

Il est encor tout neuf, comme bâti d'hier ;

Rien n'ébrèche sa ligne entière et régulière;

Et son sommet correct semble une seule pierre

Plate comme le toit d'un palais d'orient ;

Le matin et le soir, en se contrariant.

Font de cette muraille épouvantable et sombre

Tantôt un banc d'aurore et tantôt un banc d'ombre.

Et fais attention à présent: L'air s'émeut; Voici que sur le haut du mur géant il pleut.

La pluie erre et s'en va, par lèvent emportée; Mais une goutte d'eau sur le faîte est restée. Le lendemain, la brume, humide et blanc rideau, Revient. Il pleut encore. Une autre goutte d'eau S'ajoute à la première. Et, sous cette rosée, Une vasque s'ébauche, et la pierre est creusée.

r.ES VOIX. 53

Désormais sur ce point l'eau va s'obstiner. Vois, 11 pleut; et l'on entend comme une triste voix; Peut-être est-ce un démon sous la roche, qui grince De sentir l'eau plus forte et la pierre plus mince. Il pleut, il pleut, il pleut. Janvier, livide et mort, Passe avec l'ombre, il pleut; la goutte tombe, mord Et creuse; avril arrive et rapporte la nue, Il pleut. La goutte d'eau, féroce, continue. Ht la première assise est percée; et déjà La deuxième, qu'en vain le granit protégea, Kst atteinte; et la goutte, implacable, acharnée, Qui dépense le siècle aussi bien que l'année, Revient, et plonge, et troue, et mine, dur foret. Et le dedans du mont, formidable, apparaît. Zone à zone, et voilà que là-haut, l'aube éclaire, La goutte étant sphérique, un bassin circulaire.

Un étang, que le ciel dore, azuré, rougit. Sur le plateau désert s'étale et s'élargit.

La goutte d'eau revient, revient, revient encore,

Et tombe opiniâtre, et se fait, dès l'aurore,

Rapporter par le vent qui, la nuit, l'enleva.

Et fait ses volontés dans la montagne, et va,

Vient, soumettant le marbre à ses lois triomphantes,.

Et passe entre deux plans, et glisse entre deux fentes,.

Et démolit et sculpte, infatigable main.

5i ASCENSION DANS LES TÉNÈBRES.

L'œuvre augmente et s'enfonce, et l'œil qui veut la suivre

Croit voir un trou qu'un ver fait aux pages d'un livre.

Penche-toi. Devant nous, comme si nous rêvions,

Forant ce monstrueux monceau d'alluvions,

D'une lame percée allant à l'autre lame,

Obéissant au poids qui d'en bas la réclame.

Hydre, outil, vilbrequin, pioche, trompe, suçoir,

Commençant le matin, recommençant le soir.

Descendant l'escalier de l'épaisseur des couches,

Polissant leurs largeurs en murailles farouches.

Élargissant le haut, baissant l'âpre fond noir,

Évasant et fouillant sans cesse l'entonnoir.

Cognant, partout, toujours, hiver, printemps, automne.

Son petit marteau sombre, effrayant, monotone,

Usant le mont, coupant le roc, sciant le grès,

Complétant la ruine et faisant son progrès.

Et profitant d'un creux pour creuser davantage,

Et d'une argile à l'autre, et d'étage en étage,

Du haut en bas, de bloc en bloc, de banc en banc,

Errant, roulant, brisant, sapant, taillant, courbant,

La goutte d'eau travaille et, terrible ouvrière,

ïord en cercles profonds l'énorme fondrière»

Le vaste mont, battu des aquilons sifflants, Frémit de voir creuser dans ses ténébreux flancs^ Ce puits prodigieux par cette vrille infime, lit de sentir l'atome en lui créer l'abîme.

fur ce qui s'édifie et ce qui se détruit, lissons rouler du temps, du gouflfre et de la nuit.

maintenant regarde

Un cirque! un liippodromel théâtre où Stamboul, Tyr, Memphis, Londres, Rome, Lvec leurs millions d'hommes pourraient s'asseoir, \ù Paris flotterait comme un essaim du soirl ivarnie! — un miracle! un rêve!

Architectures ms constructeurs connus, sans noms, sans signatures. Qui dans l'obscurité gardez votre secret, Arches, temples qu'Aaron ou Moïse sacrait, 0 champ clos de Tarquin où trois cent mille têtes Fourmillaient, où l'Atlas hideux vidait ses bêtes, Casbahs, at-meïdans, tours, kremlins, rhamseïons, Où nous, spectres, venons, où nous nous asseyons, Panthéons, parthénons, cathédrales qu'ont faites De pauvres charpentiers aux âmes de prophètes, Monts creusés en pagode où vivent des airains Aux plafonds monstrueux, sombres ciels souterrains,

Cirques, stades, Élis, Thèb^, arène de Nîmes, Noirs monuments, géants témoins, grands anonymes, Vous n'êtes rien, palais, dômes, temples, tombeaux. Devant ce colisée inouï du chaos!

Vois; rhomme fait ici le bruit de l'éphémère.

C'est l'apparition, l'énigme, la chimère

Taillée à pans coupés et tirée au cordeau.

L'aube est sur le fronton comme un sacré bandeau.

Et cette énormité songe, auguste et tranquille.

Morceau d'Olympe; reste étrange d'une ville

De l'infini, qu'un être inconnu démembra;

Cour des lions d'un vague et sinistre Alhambra;

Gageure de Dédale et de Titan; démence

Du compas ivre et roi dans la montagne immense,

Stupeur du voyageur qui suspend son chemin;

Exagération du monument humain

Jusqu'à la vision, jusqu'à l'apothéose;

Monde qui n'est pas l'homme et qui n'est plus la chose;

Entrée inexprimable et sombre du granit

Dans le rêve, où la pierre en prodige finit ;

Problème; précipice édifice; sculpture

Du mystère; œuvre d'art de la fauve nature;

Construction que nie et que voit la raison,

Et qu'achève, au delà du terrestre horizon,

Sur le mur de la nuit, la fresque de l'abîme.

C'est Vignole à la base et l'éclair sur la cime; .

C'est le spectre de tout ce que l'homme bâtit,

Terrible, raillant l'homme, et le faisant petit.

LES VQIX.

grande Pyramide, ici, serait la borne [Où le taureau courbé vient aiguiser sa corne, \Bi tu demanderais : quel est donc ce caillou? >lante dans le pavé du cirque d'Arle un clou, ît ce clou jettera dans l'herbe qui se fane [La même ombre qu'ici la colonne Trajano» fuel joueur gigantesque a laissé là ce dé ?

fn mont dort dans un angle; un autre est accoudé, ît la brume à son cou s'enfle et pend comme un goitre. fols croître vers la cime et vers le bas décroître, jcaillant de lichens leurs lourds granits vermeils, îs grands cercles de bancs superposés, pareils des boas roulés Tun au-dessus de l'autre. Lvec on ne sait quelle attitude d'apôtre, [Un rocher rêve au seuil ; et, le long des degrés, D'autres blocs stupéfait?, voilés, désespérés, ^Semblent des Niobés, des Rachels, des Hécubcs. iVois ces pavés; le moindre a dix mille pieds cubes I

iLa forme est simple, c'est le cirque; mais ce mur,

,A force de grandeur et de vie est obscur.

[Qu'est-ce que c'est qu'un mur vertical, rouillé, fruste,

iOù comme un bas-relief le glacier blanc s'incruste?

■Des albâtres, des gneiss, des porphyres caducs

jMêlent à ses créneaux des arches d'aqueducs,

■Et là-bas la vapeur sous des frontons estompe

Des éléphants portant des blocs, baissant leur trompe.

îCes tours sont les piliers angulaires, de quoi?

î)8 ASCENSION DANS LES TÉNÈBRES.

Du vide, de Téther, du souffle, de l'effroi. L'impossible est ici debout; l'aigle seul brave Cette incommensurable et farouche architrave. Comme, lorsque la terre a tremblé, sont confus Dans l'herbe les claveaux, les chapiteaux, les fûts, Tout se mêle, l'art grec avec l'art syriaque. 5ous les portes croupit l'ombre hypocondriaque. Vois : tours où Ton dirait que chante Beethoven^ Pylône, imposte, cippe, obélisque, peulven, Tout en foule apparaît; soubassements, balustres •Où l'eau nacrée étale au jour ses vagues lustres; Crevasses où pourraient tenir des bataillons; > Sur les parois, des creux pareils à ces sillons Qu'aux temps diluviens laissaient aux seuils des antres Et dans les grands roseaux des passages de ventres; •Là, des courbes, des arcs, des dômes; par endroits. Des murs carrés, des plans égaux, des angles droits; Partout la symétrie inconcevable et sûre; Des gradins dont on semble avoir pris la mesure Aux angles des genoux des archanges assis. Des pinacles géants portent des oasis.

Ordre et gouffre. Que sont les pins sous les arcades? De l'herbe. Et rarc-ea-cicl s'envole des cascades I

Tout est cyclopéen, vaste, stupéfiant ; Le bord fait reculer le chamois défiant ; L'édifice, étageant ses marches que l'œil compte. Blanchit de plus en plus à mesure qu'il monte. Et, de tous les reflets de l'heure s'empourprant, ;Passe du roc calcaire au marbre pur, et prend, •Comme pour consacrer sa forme solennelle,

dernière corniche à la neige éternelle, ►mbien a-t-il de haut? demande au ciel profond, LU vent, à Tavalanche, aux vols d'oiseaux qui vont, LUX douces chutes d'eau ^e l'ombre entend se plaindre )ans cet épouvantable et tournoyant cylindre, LUX gaves épuisés d'écume et de combats fui s'écroulent, torrent en haut, fumée en bas!

Iranèse effaré, maçon d'apocalypses,

!ul comprendrait ce nœud d*angles, d'orbes, d'ellipses.

Pourtant l'œil peut encore en mesurer, le jour, forme inexprimable et l'efîrayant contour;

lais, sitôt qu'effaçant le bord, le fond, le centre, soir dans l'édifice ainsi qu'un brouillard entre, forme disparaît. C'est sous le firmament

toe espèce d'étrange et morne entassement brèches, de frontons, de cavernes, de porches,

lu les astres hagards tremblent comme des torches,

Et, dans on ne sait quel cintre démesuré, rétoilé qui flotte avec de l'azaVé.

itre encor plus avant dans la chose géante.

cirque, ce bassin, embouchure béante, [mprime un mouvement de roue à l'aquilon ît fait de tout le vent qui passe un tourbillon.

bise habite là, traître et battant de l'aile,

60 ASCENSION DANS LES Ti-NÈBUES.

Et la trombe y tournoie en spirale éternelle,

Embûche formidable à prendre l'ouragan.

Le précipice s'ouvre en gueule de volcan.

Et malheur au nuage errant qui se hasarde

A venir regarder par quelque âpre lézarde!

Sitôt qu'il y pénètre, il ne peut plus sortir;

Il a beau reculer, trembler, se repentir,

Le tourbillon le tient. C'est fini. Le nuage

Lutte, et bat le courant comme un homme qui naj^c.

Il roule. Il est saisi ! Vois, entends-le gronder.

Il fait de vains efforts, il cherche à s'évader;

On dirait que le gouffre implacable le raille;

Il monte, il redescend ; le long de la muraille,

Fauve, il quête une issue, un soupirail, un trou;

Étreint par la rafale, égaré, fuyant, fou,

Il vomit ses grêlons, crache sa pluie, et crible

D'aveugles coups d'éclair l'escarpement terrible.

Et le vieux mont s'émeut; car les rocs convulsifs

Tremblent quand, s'accrochant aux pitons, aux récifs,

Du haut de l'azur vaste où toujours elle rôde

Libre et sans soupçonner l'immensité de fraude,

A ce sombre entonnoir trébuchant brusquement

Et de son épouvante et de son hurlement

Ébranlant la paroi, les tours, la plate-forme,

La tempête, ce loup, tombe en ce piège énorme.

Voisinage effrayant pour les arbres, tordus Par le vent ou roulés dans l'abîme, éperdus!

Du brin d'herbe au rocher, du chêne à la broussaille,

Tout rhorizou autour du cirque noir tressaille; Le gave a peur; le pic, par Torage mouillé,, A le frisson dans rorabre, et le pâtre éveillé, Pâle, écoute, parmi les sapins centenaires, Ruffir toute la nuit cette fosse aux tonnerres.

Et ce cirque qui met, au lieu de loups et d'ours, ,es ouragans aux fers dans ses cabanons sourds, )e large amphithéâtre au mur inaccessible, ;et édifice fou, redoutable, impossible, 'ait à Tesprit, et même au delà des titans, lever de tels combats et de tels combattants, fu'on le croirait bâti, qui sait? pour la mêlée [Des h3^dres que d'en bas la terre humble et troublée [Entrevoit dans l'horreur du taillis sidéral; (Qu'il semble, en ce champ clos étrange et sépulcral, Que sous cette splendide et sublime falaise [Les constellations pourraient se tordre à l'aise;

it que, dans cette arène inouïe, on a peur ; Parfois d'y voir descendre à travers la vapeur, S Pour s'entre-dévorer, les bêtes des étoiles,. Et d'entendre lutter là, sous de sombres voiles, ît hurler et rugir le taureau, monstre ailé. L'effrayant capricorne aux nuages mêlé, Le lion flamboyant j tout semé d'yeux funèbres, Bâillant de la lumière et mâchant des ténèbres, ; Le scorpion tenant dans ses pattes le soir^. ; Et, se ruant sur tous, le sagittaire noir, Ce chasseur au carquois rempli de météores, Dont par moments on voit, ainsi que des aurores

Qui passent et s'en vont et qu'un sillon d'or suit, Les flèches d'astres luire et tomber dans la nuitl

Immensité 1 l'esprit frissonne. Quel Vltruve

A bâti ce vertige et creusé cette cuve?

Quel Scopas, quel Sostrate ou quel Étinopus

A construit cet attique avec des monts rompus?

Quel Phidias du ciel a fait à sa stature

L'âpre sérénité de cette architecture?

Qui forgea les crampons? qui broya les ciments?

0 nature, qui donc à ces escarpements

A lié ces torrents, ces chevaux dont les queues

Pendent en crins d'argent dans les cascades bleues?

Du haut de quel zénith tomba le fil à plomb?

Qui mesura, toisa, régla, tailla? le long

De quel mur idéal a-t-on tracé l'épure?

De quelle région de la vision pure

Est sorti le rêveur de ce rêve inouï?

Quel cyclope savant de l'âge évanoui,

Quel être monstrueux, plus grand que les idées,

A pris un compas haut de cent mille coudées

Et, le tournant d'un doigt prodigieux et sûr,

A tracé ce grand cercle au niveau de l'azur,

Rondeur sinistre ayant le goufire pour fenêtre,

Puits qui, lorsque le soir le noircit, pourrait être

L'énorme coupe d'ombre où vient boire la nuit?

Au temps où, rien n'étant complètement construit,

>u chaos encor proche on sentait le mélange, fuand la montagne était encore un las de fange, luelque étrange géant, fils de Cham ou de Bel, L-t-il pris brusquement et retourné Babel, Jt Ta t-il appuyée à ce mont, comme on scelle In cachet sur la cire ardente qui ruisselle; sorte que, léguant, dans le mont affaissé, forme renversée au trou qu'elle a laissé, tour s'est dans le roc imprimée en citerne, Lvec sa rampe où Tombre après le jour alterne, tt ses escaliers noirs et ses étages ronds, \t ses portails s'ouvrant en bouclies de clairons;

bien que maintenant l'œil voit ce moule horrlblo St le creux dont Babel fut le relieî terrible.

li'auteur, je te l'ai dit, c'est l'atome.

L'auteur,

'est ce fil brun rayant l'azur sur la hauteur, 'est un peu de brouillard d'où tombe un peu de pluie,. *est le grain de cristal qu'un souffle tiède essuie. C'est, au jour ou dans l'ombre, au matin comme au soir, La molécule d'eau qui coule du ciel noir, C'est la larme échappée aux cils de la nuée, : est ce qui tremble au bout de l'herbe remuée, Ce qui n'a pas de nom, ce qui ressemble aux pleurs. C'est ce que la lumière, en traversant les fleurs, Prend et roule en son vol sans en être chargée, Ce qu'un petit oiseau boit dans une gorgée !

€i ASCENSION DANS LKS TÉNÈBRES.

Oui, ce cirque et ses tours, édifice sacré Où le drapeau d'azur du gouffre est arboré, Ce tliéàtre où le vent combat la trombe enfuie, Voilà ce qu'a construit un atome de pluie.

Quel besoin as-tu donc d'un Vichnou, d'un Allah,

D'un Bouddha, d'un Ammon cornu pour tout cela?

Pourquoi sortir du cercle où le réel t'enferme?

A quoi bon détrôner l'élément et le germe?

Pourquoi donc à la chose ôter sa mission?

Pourquoi forcer l'atome à l'abdication?

Pourquoi destituer, homme, le grain de sable?

Quelqu'un qui dise Moi t'est-il indispensable?

Tu mets en haut de tout un pronom personnel!

Quelle rage as-tu donc d'un faiseur éternel?

Ne peux-tu faire un pas sans un Très-Haut quelconque ^

L'océan se va-t-il ruer hors de sa conque,

Tout mordre et tout ronger si ton Zeus n'est pas là

Pour le saisir aux crins et mettre le holà?

Tout n'est-il qu'une grotte à loger ce druide?

Crois-tu que le solide éteindra le fluide.

Que la mer manquera d'onde et de gonflement,

Que le soleil fuira, s'éteignant en fumant,

Que le germe oubliera le secret de la vie.

Que la terre prendra la route qui dévie.

Ou que la lune va perdre un de ses quartiers,

Si tu n'as dans un coin, pilant dans tes mortiers,

Forgeant, créant, sculptant les os, broyant les poudres,

Cn fantôme forgé d'étoiles et de foudres?

Dis, sans cet arrang^eur, vivant perpétuel, Soulignant ce qu'il faut changer au rituel,

^Dont tu doutes, songeur, même quand tu l'implores, Les lys pâliront-ils sur les robes des flores? Les violettes, dis, perdront-elles la clé De la boîte aux parfums dans Therbe et dans le blé? Entre l'ombre passée et la flamme future, Dis, l'homme sera-t-il, en sa sombre aventure, Englouti par hier ou détruit par demain. Si tu n'as, pour sauver le triste genre humain. Quelque Janus bifront, faisant face aux deux hydres? La minute va donc figer dans les clepsydres,

)^ Le temps, cet ouvrier mystérieux qui court, Au cabestan du ciel va donc s'arrêter court, La lumière, l'aimant, la sève, l'atmosphère, Vont se déconcerter et ne savoir que faire, Tout le mouvement va s'interrompre transi

''; Si ton Brahma ne vient leur crier : par icil Avril a-t-il besoin d'un mot d'ordre? Un tonnerre Est-il un frissonnant et noir fonctionnaire Attendant que quelqu'un lui fixe son emploi? Faut-il donc un veilleur toujours présent, sans quoi

; Les astres manqueraient les heures des aurores? Ce monde est une tour pleine de bruits sonores; Faut-il un horloger derrière le cadran, Réglant les poids dans l'ombre et, tant de fois par an. Mettant de l'ordre au ciel, versant l'huile aux rouages Des globes, des saisons, des vents et des nuages. Disant : Vesper, Vénus, rentrez 1 sors, Jupiter I Donnant à chaque sphère à son tour dans Téther Ou la note qui chante ou la note qui prie, En remontant la vaste et sombre sonnerie?

ou ASCENSION DANS LKS ïlwNEBRES.

Prends-tu pour des pantins et pour des jacquemarts

Orion, Sirius, Vesta, Saturne et Mars?

Et la création est-elle une fontaine

A mécanique ainsi que la Samaritaine?

As-tu donc peur de voir le monde aller tout seul?

Faut-il que la forêt dise : Père, un tilleul !

Cn chêne ! et maintenant donnez-moi de la mousse

Pour que le bruit du vent dans mes antres s'émousse! ■

Quoi! cet échange vaste et saint d'attraction,

Ce flux et ce reflux de la création

Qui jette dehors l'être et sans fin le résorbe^

L'univers, ne peut-il rouler, cercle, flamme, orbe,

Sans que ta terreur crie : il nous faut des étais!

Sans que l'homme, appelant à l'aide Tentâtes,

Irmensul, Bhagavan, Chronos, Théos, échine

Un travailleur divin à tourner la machine?

Fais ce rêve, homme! et marche où l'erreur te conduit. Quant à moi, qui suis l'ombre et qui vais dans la nuit, Je n'accepterais pas, pour faire des prodiges. Pour creuser un puits sombre et l'emplir de vertiges, Pour soulever un monde, efiroyable fardeau. L'échange de ton Dieu contre ma goutte d'eau.

La voix se tut.

Alors je relevai la tête :

— Mais cette goutte d'eau, criai-je, qui l'a faite?

UNE AUTRE VOIX

Ah! c'est l'énigme Dieu qui l'occupe 1 Tu veuu, 0 songeur dont la nuit hérisse les cheveux, Aller au fond! tu veux voir clair dans la nuée, Vider l'ombre! il te faut, pauvre âme exténuée, Cette science-là...

Voyons, tente, entreprends; Avec les papyrus, les missels, les korans, Les bibles que les sphinx portaient sur leurs poitrines, Rebâtis la charpente informe des doctrines; Des croyances de l'homme écrasé sous le faix Échafaude l'amas redoutable, et refais Un édifice avec ces poutres mal unies Qu'on nomme vérités, dogmes, théogonies; Restaure, démolis, fonde. Fais des essais. Remets le vieux bahut debout sur ses vieux ais; Crois comme Jean Climaque et Jean Catéchumène ; Du taille un meuble neuf dan^ la science humaine Pour y mettre sous clef l'ombre et l'éternité.

Questionne l'autel d'Horus ou d'Astarté, Ou les temples payens peu salués des sages, Ayant des noirs corbeaux nichés dans leurs bossages, Ou le blême Irmensul debout sur le menhir; Creuse dans le passé, creuse dans l'avenir; Regarde fixement le Temps noir qui feuillette L'homme et la vie avec son pouce de squelette; Épelle l'univers que l'inconnu créa, Texte dont chaque monde est un alinéa; Chiffre et déchiffre; éprouve, interprète, proclame; Confronte ce que l'homme a d'ombre dans son âme Avec ce que le ciel a d'âme dans sa nuit ; Relance Olympe ermite au fond de son réduit; Interroge le ver sur la toile qu'il file; Montre et vois; fais la pâque ainsi que Théophile Le quatorzième jour de la lune de Mars; Visite Ammon; tiens tête aux colosses camards; Conteste, affirme, nie, attends ; dis ton rosaire ; Sens la terre trembler sous toi comme Césaire; Prêche avant d'être prêtre ainsi que Bellarmin; Exprime en ton cerveau tout le savoir humain; Fais-toi de tout comprendre une étrange prouesse ; Vois venir au-devant l'un de l'autre Boëce Et saint Denis, chacun sa tête dans sa main; De la même façon fais le même chemin; Hante les profondeurs dont Py thagore est pâle ; Comniente Onuphre, Adon, Glareanus de Bâle, Sois druide, fakir, bonze, magicien; Installe, si tu veux, sur le modèle ancien. Au-dessus des brouillards de Terreur chimérique, Une sagesse avec entablement dorique; Sois le médiateur des aveugles; Volta

LKS VOIX. CO

Dément Clairaut; Cyrille au front de Golgotha Voit dans l'ombre une croix haute de quinze stades; Bossuet de Calvin tance les incartades; L'évêque Archelaûs poursuit l'errant Manès; Hildebrand dit : Moi seul. Luther dit : Herr omnes. Ce qu'adore Pascal, Diderot le diffame; Reuchlin dit : Vos trois rois, conte de bonne femme l — D'où viennent-ils? demande Arouet à Calmet; De l'Inde ou de l'Afrique? Et Paracelse met Trois pégases de flamme aux ordres des trois mages . Salomon sculpte l'arche; Huss brise les images; Pelage veut la lutte; Augustin veut la foi; Interviens; crée un centre, une règle, une loi, Trouve Taxe commun des doctrines contraires, A force de raison rends les raisonneurs frères ; Amalgame Épicure avec Ézéchiel; Pour ceux-ci, l'univers n'a que l'enfer pour ciel, C'est le cachot du mal dont vous êtes les proies; Pour ceux-là, c'est le lieu des fêtes et des joies; Les uns vivent chantant : tout est plaisir et jeu! D'autres lisent le livre à la lueur du feu. Mets d'accord ce zénith et ce nadir des sages, Fais pour ton œil, penché sur les faits, sur les âges. Une lentille avec tout ce que l'homme apprit; Cherche; dis-toi : — Je vais faire dans mon esprit Converger la clarté pour la changer en flamme, Condenser Dieu sur moi pour allumer mon âme. — Fouille Alcuin, saint Thomas, Gorgias Léontin, Le ménologe grec, le rituel latin ; Va de Thèbe Heptapyle àThèbe Hécatompyle; Éblouis-toi d'énigme et d'effroi la pupille; Écris et lis; sois gond du portail; sois flambeau;

Sois cardinal avec Sadolet et Bembo; Va-t'en dans le désert manger des sauterelles Comme Jean qui de Tombre écoutait les querelles; Fais une enquête; prends des informations Près des vents, près des flots où sont les alcyons; Cueille chaque chimère et chaque schisme ; laisse Novatus pour Eustache, Arius pour Mélèce; Va des juifs aux parsis, va des esprits aux corps, De la ronde des dieux à la ronde des morts, De la danse morphasme à la danse macabre. Veille; allume ta lampe au sombre candélabre Que tiennent, près du trône où Septentrion luit, Persée et Sirius, ces nègres de la nuit. Interpelle le germe et la cendre ; rédige Un interrogatoire en forme de prodige ; Écoute pétiller le feu dans Tencensoir; Écoute le cri sourd de la foudre et, le soir, Dans le campo santo le bruit que fait la pioche; Parle à Domnus premier, évêque d'Antioche , Et, sur l'irrémissible et sur le véniel, Consulte Cassien, Scaliger, Torniel ; Sois le voyant ; pareil aux tremblants aruspices. Va regarder, la nuit, l'horreur des précipices; Que tout gouffre pour toi soit un sinistre aimant ; Observe, spectateur des deux gouffres, comment L'homme entre dans la mort et l'astre dans l'éclipsé, Lègue aux vierges ta plume ainsi que Juste Lipse; Attends dans l'infini, leur morne promenoir, Zenon, le sage fou, Gerbert, le pape noir; Prie, évoque, bénis, sacre, exorcise, adjure ; Accoude-toi sur l'être obscur ; fais la gageure De l'énigme, du sphinx, du gouffre, de demain,

LES VOIX. 7t

D'hier, de l'avenir; jauge, la toise en main, Le ciel par kilomètre ou bien par centiare; Drape-toi d'un suaire ou coiffe une tiare; Tàte dans le cercueil l'affreux nœud gordien; Prends-toi pour unité, feis-toi méridien; Ajoute ta raison, ton but, ta conjecture Et ta pensée ainsi qu'un faîte à la nature; fMets sur cette Chéops le pyramidion; Sois un convertisseur comme Spiridion; Sois un avertisseur comme le coq sonore; ^Monte sur le cheval terrible de Lénore, [Ayant pour t'éclairer le feu de ses naseaux, Et la clarté qu'auront les spectres sur leurs os; Superpose et bâtis comme une tour solide Wiclef, Leibniz, le diacre Ambroise, Basilide, Tous les docteurs, vrais, faux, grands, petits, inconnus. Connus, depuis Sophron jusqu'à Théotechnus, Les devins, les savants, Paris, Rome, Épidaure, Les poètes sereins, ces frères de l'aurore Faits de la même pourpre et dorés du même or, La congrégation des pères de saint Maur, La grâce, le péché, l'oraison impétrante, Les vingt-cinq sessions du concile de Trente, Les feuillets sibyllins tombés on ne sait d'où. Le livre turc, le livre hébreu, le livre indou ; Passe les jours, les nuits; deviens blanc dans les rêves; Sois Jérôme, ou sois Jean rôdant le long des grèves ; Sois Dante pour penser et sois Newton pour voir; Sois Origène, Euler, Platon... Veux-tu savoir, En combinant l'Egypte et Delphe et l'Idumée, Ce que tu construiras sur Dieu ? — De la fumée.

Je ne me lassais pas! et je continuai :

— Quoi ! riiomme tomberait, iiagard, exténué, Comme le moucheron qui bat la vitre blême! Quoi ! tout aboutirait à du néant suprême ! Tout l'effort des chercheurs frémissants se perdrait! L'homme habiterait l'ombre et serait au secret! Marcher serait errer! l'aile serait punie ! L'aurore, ô cieux profonds, serait une ironie ! —

Alors, debout, levant la voix, levant les bras, Éperdu, je criai :

— Cela ne se peut pas!

Grand Inconnu, méchant ou bon ! grand Invisible! Je te le dis en face, Être : C'est impossible !

Jne troisième fois, dans Teffrayant ciel noir éclata de rire.

Et morne, dans pouvoir iviner d'où venait cette gaîté terrible, regardai* lutteur palpitant, Tombre horrible.

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