LE RATIONALISME
Homo.
Et je vis au-dessus de ma tête un point noir.
Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre
La nuit derrière moi, comme un hideux décombre, fîpoulait, et vers le point lointain, vague et vivant. Je volai, m'enfonçant de plus en plus avant Dans le bleu firmament doré d'une aube étrange.
Et cette mouche était un ange.
Et cet archange,
Immense, déployant sur mon front qui rêvait Deux ailes, Tune blanche et l'autre noire, avait L'œil fixe, et sur son front le jour semblait éclore; Et l'aile blanche allait se fondre dans l'aurore, Et l'aile noire allait se perdre dans la nuit.
Dans ce ciel où mon vol profond m'avait conduit.
Mer où notre ciel noir semblait une presqu'île,
L'ange apparaissait fier, heureux, puissant, tranquille;
Si la nuit descendait et si le jour montait,
11 ne le savait pas; on eût dit qu'il était
A jamais immobile, ayant trouvé la sphère
Où l'extase n'a plus de mouvement à faire,
Et qu'il était créé, lui l'être grand et pur,
Pour ne rien regarder qui ne fût pas l'azur.
Il se tenait debout sans baisser la prunelle.
Comme s'il ne voyait qu'une chose éternelle.
Et sentant que vers lui d'en bas quelqu'un venait,
— Qu'es-tu? dit l'ange, beau comme l'astre qui naît
Et sans tourner vers moi ses yeux ni sa figure.
Et je lui dis : — 0 front voisin de l'aube pure,
Je suis l'être à qui plaît la tombe dans l'exil, —
L'ange me regarda. — Demeure, me dit-il.
Puis, — et je vis alors qu'il tenait une palme, — Il se mit à parler au goufifre :
— L'Être est calme.
Dieu vit. Le Oui du jour et le Non de la nuit Sont deux larves qu'un souffle obscur forme et détruit; Le mot noir est un grain de cendre dans la brume, 0 goufifre, et le mot blanc est un flocon d'écume; L'infini ne sait point ce qu'on murmure en bas; Moi, j'écoute et j'entends.
Shiva dit : — Dieu n'est pas. Et du crime de tout personne n'est coupable. — Hermès dit : — L'invisible erre dans l'impalpable.
— Deux dieux, dit Zoroastre; un désordre normal. L'être, c'est le combat du bien contre le mal
Orphée au chant profond dit : — Les dieux semblent être;
Mais quand on les contemple, on les voit disparaître,
Tant la Fatalité, larve sans front, sans yeux,
Sans cœur, étreint la terre et l'enfer et les cieux.
Moïse dit : — Il est. Il est seul. Il se venge.
L'homme est une ombre, et meurt. — Et Jésus au front d'ango
Dit : Dieu pardonne. Il rend Adam au Paradis.
L'âme humaine survit à l'homme. — Et moi je dis
— Car, sur chaque échelon de l'échelle où meurt Tombre
ï.e Verbe lumineux succède au Verbe sombre; On monte à la parole après le bégaiement, — Je dis :
— Dieu, c'est le vrai. Ni vengeur, ni clément; 11 est juste. Venger Taffront, c'est le connaître, Et c'est le mériter. Être clément, c'est être Injuste pour tous ceux qu'on ne pardonne pas.
Quand tu vis Sabaoth, aigle, tu te trompas. Griffon,. qui sur ton aile as porté l'évangile, Écoute. Écoutez tous! — Zoroastre est d'argile; Shiva, qui n'est qu'un mage et que l'Inde croit dieu, Est fange; Hermès est poudre; Orphée au regard bleu A senti son squelette au sépulcre descendre ; Et le voleur du feu, Prométhée, est de cendre; Moïse n'est pas près du Seigneur. Jésus-Christ N'est pas près du Seigneur; nul prophète n'écrit Près de Dieu ; nul archange ailé, nul personnage, Nul saint. L'Éternité n'a pas de voisinage.
Écoutez! Gravissez le réel pas à pas.
Dieu n'est pas le pêcheur qui jette des appâts
Au pauvre être fuyant que l'appétit assiège ;
Et son bonlieur n'est pas de prendre l'homme au piège.
Pas d'enfer éternel.
Quoi, l'être aux instants courts.
Quoi, le vivant rapide enchaîné pour toujours! Quoi, des illusions, des erreurs, des risées, Quoi, des fautes d'un jour et d'une ombre, écrasées Sous ce mot immobile et monstrueux : Jamais! Dieu se faisant bourreau du haut des clairs sommets! Dieu pire que Shylock, le vil rogneur de piastres! L'Incréé, couronné de comètes et d'astres. Tenaillant dans sa cave un moucheron puni! La grandeur s'acharnant aux petits! L'infini Donnant la question à l'insecte qui pleure ! L'éternité tordant les minutes de l'heure! Quoi! ce juge aurait soif, quoi! ce père aurait faim De l'angoisse sans borne et du tourment sans fin ! Il aurait pour travail la souffrance, et pour joie De faire écarteler, dans l'enfer qui flamboie,
L'homme, atome éperdu, sanglant, épouvanté, Aux quatre vents de l'ombre et de l'immensité I Chassez ce songe, vous, fantômes, qui le faites. Quoi! ces mondes créés dans des robes de fêtes, Quoil la vie et le jour, l'éther, le firmament, L'azur, l'océan perle et l'astre diamant, Cette resplendissante et profonde nature, Ne seraient qu'une chambre énorme de torture! Et dans les vastes cieux la constellation, Du gouffre émerveillé sublime vision, Mêlant l'étoile bleue et blanche au soleil rouge. Éclatante, serait la chandelle du bouge !
Que quelqu'un ait rêvé cela, c'est mon ennui.
Et, comme les damnés, hier, demain, aujourd'hui, Toujours, brûlent au feu qui ne doit pas s'éteindre, Et, comme ce serait blâmer Dieu que les plaindre, — Ce serait supposer qu'il peut être meilleur. — En outre, comme, étant larme, angoisse et douleur, La pitié ferait tache au paradis, et, comme Dieu ne doit rien cacher de sa justice à l'homme, A l'âme, à l'ange, aux saints, et que l'éternel feu, L'enfer, est un côté de la vertu de Dieu, Gomme, alors, les élus devant voir la géhenne, Il faut qu'elle les charme, et que pour eux la peine Se résolve en bonheur, et qu'avec son tourment L'enfer soit pour le ciel un assaisonnement, Et que l'ange se plaise au sanglot qui s'élève, — Le paradis n'est plus qu'un balcon de la Grève
Ton vient voir, avec un sourire serein, Irûler la Brinvilliers et rouer vif Mandrin, lu l'on vient contempler l'agonie âpre et lente, ît voir l'efifet que font Thuile et la poix bouillante
Sur Gain, et Judas hurler, et Lucifer
Rugir à chaque coup de la barre de ferl
Il se tut; puis rouvrit ses deux lèvres vermeilles D'où les mots s'envolaient ainsi que des abeilles, Comme s'ouvre la ruche après que l'aube a lui.
Personne n'est puni pour la faute d'autrui.
D'ailleurs, hommes, le fruit est fait pour qu'on le cueille.
Le livre monde est fait pour qu'on tourne la feuille.
Savoir, c'est vivre, et vivre est le droit. Adorer,
C'est connaître, et la porte aime à voir l'âme entrer.
Quelle que soit la lutte ou la peine ou l'épreuve,
Chaque fois que l'homme, humble et que le doute abreuve
Saisit un fait nouveau dans l'ombre, il a goûté
De Dieu, de la lumière et de l'éternité.
C'est bien. Cest Ver^ lejouï* une marché gagnée.
« A grands coups de science, à grands coups de cognée. Les vivants ont raison, dans leur obscurité, D'ébaucher la statue immense Vérité, L'homme est le noir sculpteur, le mystère est le marbre. Faites.
Eve a raison de se dresser vers l'arbre ; Prométhée a raison, Galilée a raison; Colomb, qui cueille un monde au fond de l'horizon, Fait bien; Dante envahit la nuit cercle par cercle; Spinoza du néant lève l'afîreux couvercle; Fulton dompte la mer que Xercès révolta; Galvani forge et mêle, à côté de Volta, Les fluides, force, âme, aimants, métaux, mercures ; Mesmer tressaillant touche aux frontières obscures; C'est ton droit, homme. Eschyle et Shakspeare ont raison, 0 terre, d'étoiler ton plafond de prison. Rœmer arrête au vol la lumière ravie; Gutenberg fait du jour, de l'amour, de la vie Avec le plomb fondu du vieux supplice humain ; Pythagore soumet l'ombre à son examen ; Papin attelle à l'homme, à la terre charmée, A l'âme, au char de feU, le noir cheval fumée ; Halley de la comète est l'éclatant héraut; Leibniz oTre à l'esprit l'invasion d'en haut Et, tressant le calcul, la pensée et l'étude, Jette dans l'infini l'échelle de Latude ; Harvey dit : le sang coule, et l'homme vit ! Kepler Prend dans les cieux l'étoile, et Franklin prend l'éclair; Jackson ôte l'angoisse à la chair qu'il mutile. Ils sont tous dans le vrai, dans le beau, dans l'utile.
Allez! prenez la bêche et bêchez le jardin!
Montgolfîer veut l'azur en attendant Téden;
Bien. Et Luther fait bien d'ouvrir l'âme, et Vésale
Éclairant le dedans de la mort colossale
Fait bien L'audace est sainte et Dieu bénit l'effort.
Tous les glaives de feu derrière Adam ont tort î
Monte, esprit. Dieu t'attend. Dans ses deux mains de flammei^
Équilibre, il tient l'astre, et, justice, il tient l'âme;
Et, l'univers ayant ce but : voir et savoir.
Pour l'astre et pour l'esprit rayonner est devoir. \ '^
Monte, et ne tremble pas. C'est une âpre montée. Par instants l'âme hésite, à mi-côte arrêtée. L'esprit humain qui va voit devant lui recueil, L'escarpement, l'horreur, le chaos, le cercueil Et le sentier toujours plus sinistre et plus roide; Ce marcheur a le front baigné de sueur froide; Va, marcheur! Mal et Bien portent à leurs deux bouts L'eflfroi.
Souvent, féroce au bonheur des hiboux, Le progrès, rudoyant tous les petits bien-êtres, Vomit tous les rayons dans toutes les fenêtres. Le bien est sans pitié. Traverse sans trembler Tout ce que tu verras autour de toi hurler. Le progrès a parfois l'allure vaste et fauve, Et le bien bondissant effare ceux qu'il sauve. Va donc ! Double le pas! L'horizon s'élargit.
Va! monte! à chaque étape une larve surgit :
C'est l'avenir debout dans sa figure étrange;
L'avenir semble spectre avant d'apparaître ange.
Marche! qui veut aller à lui doit être prêt
A tous les grands combats; l'homme se tromperait
S'il croyait qu'on obtient Dieu sans peine, et qu'on pousse
L'enfer dans le tombeau sans lutte et sans secousse,
L'enfantement du mieux a ses convulsions,
Tout dans les cieux se fait par révolutions.
Qu'est-ce que le progrès? un lumineux désastre,
Tombant comme la bombe et restant comme l'astre.
L'avenir vient avec le souffle d'un grand vent ;
Il chasse rudement les peuples en avant;
Il fait sous les gibets des tremblements de terre ;
Il creuse brusquement, sous l'erreur qu'il fait taire,
Sous tout ce qui fut lâche, atroce, vil, petit,
Des ouvertures d'ombre où le mal s'engloutit.
Va, lutte, esprit de l'homme! Il ne faut pas qu'on aille
S'imaginer le bien de facile trouvaille.
Le bien étonne ; et l'âme a peur en le créant ;
Il a la majesté farouche du géant
Quand, écumant, et plein d'une rumeur confuse,
Il sort, lion, de l'antre, ou, vague, de l'écluse.
Oui, le progrès est l'eau qui monte de la nuit ;
Il monte, il est torrent ; du passé qu'il détruit
Il est le châtiment; il vient, pas de refuge;
Il monte, il est marée; il monte, il est déluge!
Sombre inondation de bonheur! — 0 terreur!
Dit l'homme. Et le génie, indomptable éclaireur,
Crie : 0 joie! ~ Allons, marche, esprit de l'homme! avanc(
Accepte des fléaux l'énorme connivence !
Marche! Oui, souvent, douteux pour qui Ta souhaité.
L'ANGE. i70
progrès, effrayant à force de clarté, ^A, quand il vient broyer le faux, l'abject, l'horrible, Des apparitions de crinière terrible.
Sa promesse menace; et, pour tout ce qui doit Tomber, mourir, finir dans le jour qui s'accroît, Faux dieux, faux prêtres, mage impur, juge vendable. Son rire est le rictus de l'aube formidable !
Depuis Adam, depuis Noé, de temps en temp?,
Le progrès, qui poursuit ses vaincus haletants,
Qui veut qu'on soit, qu'on marche et qu'on fouille et qu'on taille,
Pousse ses légions d'azur dans la bataille,
Ses penseurs constellés, éthérés, spacieux,
Tous ses olympiens vêtus d'un pan des cieux,
Euler le sidéral, le splendide Épicure,
Et, comme les chouans dans la Vendée obscure.
Les hommes du passé, lourds, troublés, nébuleux,
Disent en les voyant : Fuyons! voici les bleus l
Et ces hommes divins et ces hommes solaires
Font marcher leurs bienfaits au pas de leurs colères.
Le bien saisit le mal et l'écrase à son tour. Accepte l'incendie invincible du jour.
Homme! Va! jette-toi dans ces gueules ouvertes Qu'on nomme inventions, nouveautés, découvertes! L'esprit humain, chercheur de Dieu, voit par moments Les rayons s'irriter comme des flamboiements Quand, poussant devant lui la foule coutumière, Il va de l'hydre sombre à l'hydre de lumière l N'importe ! ne crains pas le progrès rugissant
Pour le sage, le vrai, le juste et l'innocent! Ne crains pas le progrès dévorant les ténèbres, Trouvant les idéals par l'effort des algèbres Montant, géométrie et poésie, à Dieu I Ne crains pas le progrès, conquérant de ciel bleu^ Sphinx qui fait vivre, archer de l'éternelle cible. Montagnard du sublime et de l'inaccessible !
Suis ce monstre splendide, homme! car il est beau
De toutes ces laideurs qu'on nomme Mirabeau,
Socrate, Camoëns, Gromwell, Tyrtée, Ésope;
Et, faisant le niveau du cèdre et de l'hysope,
11 apparaît, mêlé d'Homère, de Newton
Et de Moïse, avec la face de Danton,
Et monte aux cieux portant la tête échevelée
De la nuit sombre au bout de sa pique étoilée! —
L'ange semblait chanter et prier tour à tour» Tout à son aile blanche, il noyait dans le jour, Ne se sentant plus vivre et palpiter qu'à peine, Ses yeux demi-fermés pleins de fierté sereine.
Mais l'autre aile tremblait sur son dos frémissant Gomrae^pour réveiller le grand esprit absent. Il rouvrit par degrés ses yeux brillants de gloire. Et reprit, regardant malgré lui l'aile noire :
L*ANGE. ISl
Oui, c'est vrai, Tombre. — Hélas I quand donc Téden, l'hymen,
L'aube? 0 noirs cauchemars du lourd sommeil humain.
Le crime originel! l'enfer! Eve et la pomme!
Lugubres visions! Hélas! hélas! pour l'homme,
Dieu ne se fait sentir que par sa pesanteur.
L'homme s'obstine à voir dans Dieu le tourmenteur,
Le victimaire, armant de tenailles-tonnerres
Et de pinces-éclairs ses poings tortionnaires,
Le tortureur sans frein, sans loi, sans cœur, sans butl
Il rêve dans les deux l'effrayant Belzébuthl
Il se fait un azur, un mystère, une bible
Qu'emplit une façon d'Être suprême horrible.
Les hommes font Dieu sombre !
Oui, quand l'immensité Germe en religion dans leur cœur agité. Voilà ce qu'en voyant l'absolu, leurs yeux voient! Oui, Dieu faisant brûler des bûchers qui flamboient. L'homme voudrait au ciel arracher cet aveu !
Nous ne pouvons parler avec l'homme de Dieu Sans mâcher quelque idée affreuse de supplice. Démons dans le brasier, damnés sous le cilice, Dieu borné par l'enfer sans bornes, les pavés De l'ombre à jamais pleins de pâles réprouvés. Les uns dans l'infini, comme tombe une pierre,
S'enfoncent et, tremblants, ayant dans leur paupière Le gouffre, vision et disparition, Dévidant Técheveau de la damnation, Pendent au fil sans fin d'une chute éternelle. D'autres râlent, saignant sous leur forme charnelle Dans on ne sait quel antre idéal et hideux.
Satan fait un coupable, et le ciel en veut deux, Adam et l'homme.
Ainèi, comme il est impossible Que, lorsque l'innocent, dans le monde visible, Pour la faute d'Adam est puni sans pitié, Lui, le vrai criminel, ne soit pas châtié, Adam aurait été conduit devant le juge. Et là, sombre, éperdu, sans espoir, sans refuge, A genoux sur le ciel recouvert d'un drap noir. Lié sur une claie, affreux, terrible à voir, Sous l'éternité morne abaissant son front blême, Adam l'ingrat, Adam le coupable suprême, Ajoutant tous les maux de sa race à ses maux, Souff'rant, tronc monstrueux, dans ses mille rameaux, Ayant pour cri le cri qui sort de tous les langes. Serait exécuté par des bourreaux-archanges! Il serait à jamais suplicié là-haut!
Les hommes, ses enfants, auraient dans leur cachot Pour plafond le dessous de l'échafaud du père ! Ces étoiles qu'on voit parfois, dans leur repaire. Par des fentes du ciel s'échappant et glissant. Tomber sur eux, seraient les gouttes de son sang I
Ah! fais cela, toi riiomme à qui Thorreur agrée,
Esprit de jour taclié de nuit, âme tigrée!
Homme dé Louis onze et de Domitien,
Qui, dans les temps nouveaux comme dans l'âge ancien,
Mets l'àme et le cadavre à jamais en présence ! /
Oui t'appelles Jeffrys et t'es nommé Mézence! \^
0 du bien et du mal amphibie effrayant,
Homme qui ne vois pas les anges s'enfuyant!
Fais ces actions-là dans ta brume de crime,
Mais ne les prèle pas au songeur de l'abîme!
Ne les impute pas au Dieu vivant! —
L'esprit S'arrêta, regarda le gouffre, puis reprit :
— Cependant, dans tes jours de piété, toi l'homme. Tu rends hommage à Dieu; tu dis :
« Je souffre; en somme^
« J'ai l'âme. Ame, ici-bas je ne suis pas fini.
« Tout est bien. Je vivrai par la mort rajeuni.
« Qu'importe que mon corps se blesse et se meurtrisse! \
a Mon âme ira montrer à Dieu la cicatrice;
0 Dieu, le débiteur sûr, s'est toujours acquitté. ^
« Je suis le créancier de la grande équité.
« Souffrir, traîner la vie est Tafiaire d'une heure; « La mort me tire hors de l'ombre inférieure. « Mes maux obligent Dieu; le baume après le fiel; « Tout homme en pleurs a droit au regard éternel. « Tous, l'esclave, le nègre aux reins ceints d'une pagne, « Le casseur de cailloux songeant dans la campagne, « Le vil forçat, roulant quelque horrible rocher, a N'ont qu'à crier pour voir Jéhovah se pencher. « L'oubli que ferait Dieu du dernier et du moindre «Suffirait pour ôter au jour le droit de poindre, « Pour que l'univers ploie et tremble comme un jonc, « Pour que l'étoile ait peur et dise : Qu'est-ce donc? a Et pour qu'au seuil de l'ombre aux profondes marées a Les constellations se dressent effarées I
« Oui, je souffre, mais j'ai, dans mon accablement,
« Hypothèque sur l'aube et sur le firmament,
0 Sur tous les éléments que, vivants, nous subîmes,
« Sur l'équilibre immense et sombre des abîmes!
« Je suis aux fers, j'ai soif, j'ai faim, j'ai froid, j'ai chaud;
a Mais le paradis brille aux fentes du cachot.
« De ce monde si noir l'ombre est à claire-voie.
« Dieu juste ne veut pas que ma larme me noie.
« Jamais le port ne manque au pauvre matelot;
« Ma tempête aboutit à l'azur : mon sanglot
« Sourit subitement et s'achève cantique.
« Mourir, c'est naître à Dieu. Je suis Caton d'Utique, ^ c Je ne veux point du bât que portent les romains,
« Et je tombe indigné, poignardé de mes mains,
« Sanglant; je suis Socrate, et je bois la ciguë;
« Je suis Jean Huss, ma chair meurt dans la flamme aiguë,
« Mais j*ai Téternité. Je suis l'atome humain ;
« Mais l'enfer aujourd'hui promet le ciel demain.
« Nous luttons, nous râlons, nous gémissons, qu'importe l
'X Pas un cri n'est perdu, pas un tourment n'avorte;
« Le paradis se fait de toutes les douleurs
a Qui deviennent baisers sur le front des meilleurs.
« Le deuil conquiert les cieux comme l'aigle sa proie,
« La racine malheur s'épanouit en joie
« Dans cet éden sublime où la terre fleurit;
«< Mes maux seront un jour mes biens ; je suis l'esprit I
« Misère, angoisse, pleurs, tout ce que nous saignâmes
« Se retrouve en rayons dans la main de nos âmes :
« Le tombeau, que la nuit flamboyante bénit,
a Murmure : ciel ! avec ses lèvres de granit ;
« Là-haut toute soufi'rance en bonheur est comptée ;
« Dieu, ce soleil qui fait même une ombre à l'athée,
« Serait injuste et faux si c'était autrement.
« Le sépulcre n'est pas une bouche qui ment,
« J'ai la peine d'un jour, mais j'ai l'âme immortelle! » —
Alors, homme, pourquoi la brute soufl're-t-elle?
Pourquoi bats-tu ton âne à grands coups de bâton ?
Quel est son lendemain? Ton âne est-il Gaton?
Pourquoi le héron gris qui s'enfuit dans les brumes.
Sent-il le noir faucon fouiller du bec ses plumes?
Pourquoi, troussant ta manche et tachant tes habits.
Plonges-tu les couteaux aux gorges des brebis? ;
Pourquoi bois-tu le sang ayant tondu la laine?
Pourquoi vas-tu traînant tes buffles dans la plaine
Par cet anneau de fer qui perce leurs naseaux?
Qu'est-ce que l'hydre doit penser au fond des eaux?
Vois ce saumon d'argent; vers ses pauvres ouïes :
Les flammes du brasier montent épanouies;
Il était fait pour fuir sous l'eau des bleus ruisseaux.
Vois. Juge. Quoi! la carpe est coupée en morceaux,
Elle est jetée à l'huile ardente, toute vive!
Quoi! l'huître vit et souffre aux dents de ton convive!
Et c'est tout! Te voilà satisfait dans ta chair,
Quand, devant un grand tas de fagots, vif et clair.
Ta broche plie, offrant les lièvres et les cailles
A la bûche qui rit, monstre aux rouges écailles,
Et livrant l'humble essaim qui jouait, qui volait, "
Le hallier, et la sauge avec le serpolet,
L'alouette et les prés, l'étang et la macreuse,
Aux mâchoires de feu de l'âtre qui se creuse!
Les charbons dans la cendre ouvrent leurs sombres yeux;
En voyant ce brasier riche, éclatant, joyeux,
Le passant, à travers ta vitre illuminée,
S'empourpre. Et, contemplant ta haute cheminée,
Tu ne te doutes pas que, toi-même, tu ris
A la géhenne horrible, et que, rempli de cris.
D'engrenages hideux et de pinces rougies,
Ce beau foyer de pierre, espoir de tes orgies,
Ce réchaud où la mort frémit à pleine voix,
Où les battements d'aile et les soupirs des bois
S'en vont, chants des vanneaux et baisers des sarcelles.
Dans la fumée affreuse en fauves étincelles,
Cet antre, où l'on entend, quand on vient s'y pencher.
Tous les pétillements du rire et du bûcher.
Où l'oiseau fume, où meurt le nid, où flambe l'orme.
Est un des trous béants de la fournaise énorme I
C'est l'autel vil du ventre et du plaisir charnel;
Et le fond communique au mystère éternel I
Cours au désert, la vie est-elle plus joyeuse? Que d'effrayants combats dans le creux d'une yeuse. Entre la guêpe tigre et l'abeille du miel! Va-t'en aux lieux profonds, aux rocs voisins du ciel. Aux caves des souris, aux ravins à panthères; Regarde ce bloc d'ombre et ce tas de mystères; Fouille l'air, l'onde, Therbe; écoute l'affreux bruit Des broussailles, le cri des Alpes dans la nuit. Le hurlement sans nom des jungles tropicales; Quelle vaste douleur l Les hyènes bancales Rôdent; sur la perdrix le milan tombe à pic; La martre infâme mord le flanc du porc-épic; La chèvre, les deux pieds de devant dans la haie.
Voit la couleuvre et bêle avec terreur; l'orfraie
S'agite dans l'effroi du problème inconnu ;
Sur le crâne pelé du mont sinistre et nu
Le trou de l'aigle est plein de carnage et de fiente;
La chouette, en qui vit la nuit terrifiante,
Tout en broyant du bec l'oiseau qu'elle surprit,
Songe ; le vautour blanc lui prend sa proie, et rit ;
L'éléphant marche avec un fracas d'épouvante ;
L'affreux jararrara, comme une onde vivante,
Autour des hauts bambous et des joncs tortueux
Se roule, et les roseaux deviennent monstrueux;
Le museau de la fouine au poulailler se plonge;
Sur la biche aux yeux bleus le léopard s'allonge ;
Le bison sur son dos emporte le conquard
Qui lui suce le sang pendant qu'il fuit hagard ;
La baudroie erre et semble un monstre chimérique;
Quand le grand-duc cornu dans les bois d'Amérique
Plane, l'essaim fuyard des ramiers prend son vol!
Vois. L'oblique hibou guette le rossignol.
Le loup montre sa gueule et l'homme son visage,
Le désert frémit. Vois les pigeons de passage
Oui vont, pillant le houx et le genévrier,
L'ours qui sort de son antre au mois de février,
Le phoque au poil luisant qui semble frotté d'huile,
Tout le fourmillement des brutes, le reptile,
Le nid, le scorpion tapi dans les lieux frais,
Le renard, le puma, ce grand chat des forêts.
Qui fait en miaulant le bruit d'un bœuf qui gronde/
Le lynx, l'impur condor à la prunelle ronde,
Brigands que la nuit cache dans son vaste recel.
Le jaguar à l'affût près des sources de sel,
Les files de chameaux des horizons arabes,
L'ibis mangeur de vers, le rat mangeur de crabes, Los musquas rongeurs, pris au fond des lacs vitreux Par la glace et Thiver, se dévorant entre eux, Ei les boas nageurs et les boas énygres, Et tous les crânes plats des serpents et des tigres, Le mulot, la bigaille, et, sortant du ruisseau, L'horrible caïman à tête de pourceau, Méduse, cachalot, orphe, requin marbrée, Baleine à la mâchoire infecte et délabrée, Mouches s'engloutissant au gouffre engoulevent, L'unau, le fourmilier traître, lent et bavant. L'once au jurement fauve, aux moustaches roidies, Bêtes de l'ombre errant comme des Canidies. Tout souffre!
Grand, petit, le hardi, le prudent, Tout rencontre un chasseur, une griffe, une denti Une sorte d'horreur implacable enveloppe L'aigle et le colibri, le tigre et Tantilope. L'eau noire fait songer le grave pélican. Partout la gueule s'ouvre à côté du volcan ; Partout les bois ont peur ; partout la bète tremble D'un frisson de colère ou d'épouvante ; il semble A celui qui ne voit l'être que d'un côté Qu'une haine inouïe emplit l'immensité.
Hommes, les animaux, confuses multitudes, Saignent dans vos cités et dans leurs solitudes; La bête pleure, rampe, agonise. Pourquoi? Et si le lion dit : Qu'est-ce que j'ai fait, moi? Que pourras-tu répondre à ce montagnard triste?
OuoI! Timour est, Nemrod suivit, Caïphe existe,
Ils souffrent; mais leur âme est là, blanche et rêvant
Oui, prête pour les cieux, frémit dans l'ombre au vent,
Et l'ours et le chacal râlent sans espérance !
Et Dieu voit tout le reste avec indifférence,
Tandis que, regardant fuir Tibère envolé,
Le grand lion rugit sous le ciel étoile !
Est-ce que cette rosse efflanquée, et qu'on tire Par la bride au charnier, passe sans te rien dire? Pauvre être qui s'en va, ses os trouant sa peau, Boitant, suivi d'un tas d'enfants, riant troupeau. Qui viennent lui jeter des pierres et qui chantent ! Est-ce que Montfaucon, ce lieu-spectre que hantent Les noirs Laubardemonts, les Maillards, les Vauglans, Ce sphinx mystérieux des abattoirs sanglants, Devient soudain pour toi clair comme l'eau de rocho Parce qu'il démolit sa potence, décroche L'aÔreux squelette humain de son fétide étal, Et se fait, d'étrangleur légal, royal, fatal, Équarrisseur tuant la brute à tant par tête Et, de bourreau de l'homme, assassin de la bête I
Parce qu'il a changé le sang du tablier, Tout est dit ! Retournez l'effrayant sablier, Ou changez-en le sable, et faites qu'il y tienne De la cendre animale au lieu de cendre humaine, Plus d'énigme! la bête appartient à la mort; C'est l'ordre, et tout est bien. Ni doute, ni remord.
Quoi! partout, crocs, bouchers, égorgements, tueries!
Quoi! dans les noirs combats du bœuf des Asturics, S"^
Ivresse populaire et passe-temps royaux,
Le cheval éperdu marche sur ses boyaux,
Le taureau lui crevant le ventre à coups de cornes!
Quoi! vous jetez des cœurs sanglants au coin des bornes,
Les pattes des oiseaux et leur pauvre duvet,
Des entrailles, des yeux, et tout cela vivait!
Les chênes qu'adoraient les fauves troglodytes
Sous la hache à grand bruit tombent : c'est, vous le dites.
De la nature morte et Ton peut la tuer.
Le chien aux coups de fouet a dû s'habituer;
La bête doit souffrir sous le dieu qui foudroie;
Tout, l'arbre qu'on abat et le pavé qu'on broie.
Tout souffre, pour souffrir! C'est bien.
Iniquité!
De quel droit, moi l'esprit, suis-je dans la clarté? Pourquoi faut-il que toi, matière, tu pâtisses? Quoi ! l'astre et le caillou seraient des injustices! Une injustice en haut! une injustice en bas! Quoi! le porc dans l'ordure et l'âne sous les bâts A jamais! La souffrance à l'angoisse s'enlace; Puis rien! Quoi, l'homme roi! quoi, l'être populace! Adam seul serait graine et sa seule âme fleur ? Sabaoth vannerait dans un van de douleur Le monde, et l'homme seul passerait par le crible!
S'il en était ainsi, tout deviendrait terrible. L'univers regorgeant de bêtes s'emplirait
D'un long rugissement ainsi qu'une forêt ; Les pierres hurleraient : Injuste! injuste! injuste I L'arbre en convulsion, la broussaille^ Tarbuste, Se tordraient comme ceux qui sont sur un grabat; Et la création ne serait qu'un combat Des monstres révoltés contre Dieu, belluaire. S'il en était ainsi, le monde mortuaire, Chaos infâme en proie au furieux autan. Ne vaudrait même pas le crachat de Satan. S'il en était ainsi, créer serait un crime; j( Une exécration sortirait de l'abîme, Te dis-je! on entendrait les brutes gémissant, Et le loup sans reproche et le tigre innocent, Devant les éléments cités en témoignage, Devant l'infini triste où l'équité surnage, Dénoncer Dieu, bourreau masqué de l'être obscur. Alors, sur la sellette immense de l'azur, L'horreur souffletterait cet accusé sinistre. Quoi! le malheur pour œuvre et le mal pour ministre! Quoi! ployés à jamais sous un arrêt hideux, Tant d'êtres si nombreux qu'Adam n'est rien près d'eux Quoi! pas de lendemain! quoi! pas de récompense! Quoi! l'homme seul dirait : Je vivrai, car je pense! QuVt-il fait pour cela?
L'être, galérien !
Fouettés, brisés, broyés, pétrifiés, puis rien! Se tordre, et n'être plus, pour dernière aventure! L'évanouissement au bout de la torture!
Le supplice, et c'est tout! Quoi! cet être vaincu. Quoi! cette créature innocente a vécu, Souffert, saigné, traîné la tefreur, bu la haine '^ ''
Et traversé d'un bout à l'autre la géhenne, Tandis que je rayonne et luis, moi séraphin, Et quand, lasse, elle tombe, agonisante enfin, Et pose sur la nuit sa tête exténuée.
Dieu ne lui doit rien! Vide, effacement, nuée, Silence; et le néant, oreiller de Tenferl
0 loi dont frémirait même un livre de fer ;
Qui, par Néron dictée en un éclat de rire. Ferait pleurer le bronze où l'on voudrait l'écrire I
Quoi ! je suis une bête et fais ce que je puis : L'abîme! et puis l'abîme, et puis l'abîme, et puis L'abîme!... 0 désespoir! ce serait la sentence I
Mais toi, l'élu risible, homme, à quelle distance
Es-tu de l'animal? le sais-tu? Ta maison
Est celle du castor; l'Egypte avait raison
D'être inquiète au seuil de la grande syringe.
Ks-tu sûr de ne pas jeter l'ombre d'un singe ?
Quoi! l'animal n'est rien! Vaux-tu mieux par hasard?
Le flatteur sait-il mieux ramper que le lézard?
L'envieux a-t-il plus d'esprit que la vipère?
Qui, de l'homme ou du porc, est le fils ou le père?
Vaux-tu le geai voleur que tu prends à l'appeau?
Je voudrais bien sav^*" ce que c'est que ta peau,
Et si les astres, pleins de sombres rêveries,
En la voyant pendue à vos écorcheries,
S'en étonneraient plus, dans le gouffre des cieux,
Que de la peau d'un bœuf aux yeux mj^stérieux,
Ou d'un cerf au poil roux jaspé de taches blanches
Dont l'œil effaré fait des lueurs dans les branches!
Plus d'un secret étrange entre le monstre et toi
Palpitfe ; et parfois l'homme en sent le vague effroi.
Il est des êtres noirs au-dessous de la bête,
Qui, miasme, poison, peste, aquilon, tempête,
Ouvrant en bas la gueule aveugle des fléaux.
Font à tous les vivants la guerre du chaos.
Quoique sa dent te morde et que ton bras l'assomme,
L'animal est ton frère, et la bête avec l'homme
Contre la nature-hydre a souvent combattu ;
Elle te communique une obscure vertu
Et la peau du lion aidait le grand Hercule.
Ah! tu te crois plein jour, et ris du crépuscule! La pensée est ton lot! Dieu n'a rien réussi Hors toi! Tu te crois rare et parmi tous choisi, Parce qu'un vent d'en haut parfois souffle en ta brise, Et que, de temps en temps, criant: Brahma! Moïse! Isis! ou murmurant: Lamma SabacJiani, Relayant d'autres sœurs dont le temps est fini, Une Religion, dans l'ombre ou la lumière, Paraît à ton chevet et, nouvelle infirmière. Vient changer l'oreiller de ton lit d'hôpital! Toi providentiel, et le reste fatal!
L'ANGE. i':t
Mais, voyons, raisonnons un peu ; sois économe D'extase pour toi-même et regarde-toi.
L'homme, Titan du relatif et nain de l'absolu, •^' croit astre et se voit de clarté chevelu;
iime, Torgueil t'enivre, et c'est un vin de l'ombre. lu descends! redescends! Tout à l'heure, âpre et sombre, i; ligle en rudoyant l'homme avait raison souvent.
ce que j'ai dit, moi : c'est bieni en avant l
t'en va pas cogner les soleils, larve noirci
irghe à l'infini l'assaut de l'infusoire !^
V yons, qu*es-tu? peux-tu toi-même t'affirmer? 1»^^
[uoi te résous-tu? douter? haïr? aimer?
> crois-tu? Que sais-tu? Tu n'as dans ta science même un parti-pris d'ombre ou de conliance, IH sais au hasard. Lois que ton œil calcula, ' ils, chiffres, procédés, classements, tout cela
tient-il Dieu? réponds. Ta science est l'ânesse Qui va, portant sa charge au moulin de Gonesse, ^î>ns savoir, en marchant front bas et l'œil troublé,
•est un sac de cendre ou bien un sac de blé.
Que dit l'artiste ému, le prêtre en sa chapelle, Le vacher retournant le fumier sous sa pelle, Le pâtre à l'œil vitreux, l'ermite, l'érudit? Que dit l'anatomiste au trappiste? Que dit Le plongeur du cadavre au mineur du squelette? Que dit le médecin au géologue, athlète
Qui lutte avec la terre et tombe exténué?
Et l'algébriste exact, par l'infini hué,
Que dit-il, ce berger des chiffres indociles?
Que dit le divin roi des stryges et des psylles,
Poussant vers l'inconnu, qu'à ton vol tu soumets,
Quelque système aveugle ou boiteux, qui jamais
N'arrive au bout d'un fait sans trouble et sans encombre
Que dit le philosophe, aventurier de l'ombre?
Et le poète ami des cieux où l'aube point?
Que disent, frémissants, pâles, la pioche au poing,
Tous ces noirs fossoyeurs de la fosse science?
Homtael ils disent tous: Nuit, misère, imprévoyance,
Erreur, néant, fumée, imbécillité, deuil. —
Et c'est avec cela que tu fais ton orgueil I
Jour coudoie ignorance en ton savoir hybride. Tu ne sais pas tenir la fantaisie en bride. Tu vas, tu vas, tu vas! Où vas-tu?
Vanité !
Tu crois qu'en te créant Dieu t'a mis de côté, Que ton berceau contient toutes les origines. Et que tout se condense en toi; tu t'imagines Qu'à mesure que tout naissait et surgissait, L'Éternel t'en donnait quelque chose ; et que c'es* Sous ton crâne que Dieu pensif traça l'épure De ce monde qu'emplit son auréole pure. Tu dis : J'ai la raison, la vertu, la beauté. Tu dis : Dieu fut très las pour m'avoir inventé, Et tu crois régaler chaque fois que tu bouges.
Allons! mire-toi donc un peu dans les peaux-rougcs l Que dis-tu des yolofs, barbouillés de roucou, - Attachant des colliers d'oreilles à leur cou, [Et des hurons ornés de stupides balafres? Mire-toi dans les noirs, mire-toi dans les cafres, Dans les yoways, trouant leur nez, peignant leurs peaux, Empoisonnant leur flèche aux glandes des crapauds! Apprends ceci, rayon, apprends ceci, pensée : L'ange commence à Thomme et l'homme au chimpanzée; L'orang-outang, ton frère, est un homme à tâtons. Tu peux bien l'accepter, puisque nous l'acceptons!
Mire-toi dans tes goûts, dans tes mœurs, dans tes races, n ms tes amours brutaux, dans tes instincts voraces, Dans l'auge où nous voyons boire tes appétits! Ton histoire! tes lois! ton bruit! ton cliquetis!
figures-tu pas que tes gestes, tes guerres, irs cris, troublent l'azur de leurs fracas vulgaires Et que le jour mesure à ton pas son déclin?
is-tu pas que le ciel est guelfe ou gibelin, vciL' l'Être est Armagnac ou Bourguignon, que l'astre Connaît oui, non, Genève et Rome, York et Lancastre, Et que le monde pend à ton sacré cheveu? Tes princes, tes sultans, tes rois? demande un peu Ce que de ta grandeur pensent les astronomes. Parles-en à Newton. Parce que tu te nommes César ou Henri quatre, et qu'un beau jour Lasca Ou Ravaillac te prit en traître, s'embusqua Dans l'ombre et te coupa la veine cardiaque. Crois-tu pas déranger l'énorme Zodiaque?
Et quant à tes cités, Babels de monuments
Où parlent à la fois tous les événements,
Qu'est-ce que cela pèse, arches, tours, pyramides?
Je serais peu surpris qu'en ses rayons humides
L'aube les emportât pêle-mêle un matin
Avec les gouttes d'eau de la sauge et du thym.
Et ton architecture étagée et superbe
Finit par n'être plus qu'un tas de pierre et d'herbe
Où, la tête au soleil, siffle l'aspic subtil.
Ton marbre, dont tu fais des dieux, que devient-il?
Le temps court, et monnoie en courant tes statues.
Ton bronze, qu'à tes rois guerriers tu prostitues,
On en fait des liards qui valent des héros.
Ton marbre, chaux et plâtre, emplit les tombereaux.
Homme, le papillon qui vit une semaine,
Le vibrion qu'un jour crée et qu'un jour remmène,
L'éphémère enviant cette longévité,
Égalent ton granit devant l'immensité.
Ah! tes œuvres, vraiment, parlons-en. Meurtre, envie, ii^ Saug! Tu construis la mort quand Dieu sème la vie! Et, pendant que Dieu fait les chênes sur les monts, Les baobabs pareils à des pieds de mammons. L'arbre à pain, le palmier splendide, les mélèzes D'où sort un chant pareil au flot sous les falaises, L'olivier, le figuier, le cèdre, le nopal, Tu fais l'arbre gibet, l'arbre croix, l'arbre pal, L'affreux arbre supplice, énorme, vaste, infâme, Cyprès dont les rameaux, faisant la nuit sur l'âme,
Sonnent lugubrement comme des enchaînés,
Dont chaque branche, hélas! porte deux condamnés,
Et penche en frissonnant deux spectres sur l'abîme i
Au soleil, du côté de l'homme, la victime,
Et du côté de Dieu, dans Tombre, le bourreau l
Ah! tu te crois divin! tu places ton zéro j
En regard de cet orbe inouï qu'emplit l'onde j
De l'océan sagesse et qu'on nomme le monde! ] Ah! géant! tout savoir, ce n'est pour toi qu'un jca. Pourquoi te contenter d'un à peu près de Dieu?
Pourquoi ne pas tirer l'abîme à clair? Colosse ^
Plus haut qu'Allas et plus que les oiseaux véloce, j
Pourquoi te contenter de tes religions? ']
Lorsque dans l'infini nous nous réfugions, :
Pourquoi ne pas nous suivre, flme au cercueil penchante, •
' t tout prendre? Pourquoi ce que l'abîme chante, ^
Ne pas le déchiffrer! Tu n'as qu'à le vouloir! -1
Si tu ne l'entends pas, tu peux du moins le voir, l
L'hymne éternel,* vibrant sous les éternels voiles. |
Les constellations sont des gammes d'étoiles; i
Et les vents par moments te chantent des lambeaux :
i)u chant prodigieux qui remplit les tombeaux. !
Allons, fais un effort, esprit plus grand que l'aigle I ]
Prends ton* échelle, prends ta plume, prends ta règle l \
Toute cette musique à l'ineffable bruit i Est là sur le registre effrayant de la nuit;
Va, monte; tu n'as plus qu'à tracer des portées j
Sous les septentrions et sous les voies lactées ■
Pour lire à l'instant même, au fond des cieux vermeils, 1
1^ La symphonie écrite eji notes de soleils I ^
Qu'attends-tu, dis? Va donc au fond de Dieu! va viteî
Ah! souffle du fumier que le parfum évite, Homme, ombre! coureur vain de tous les pas perdus! Marchand des Christs trahis et des Josephs vendus! Va! tu sors de la fange, et ta mère malsaine C'est la matière infecte et la matière obscène! Tes sombres légions vermineuses, amas, Troupeau, tas imbécile adorant des lamas, Avec ce qu'elles font et ce qu'elles projettent, Entre la nourriture et l'excrément végètent!
Mais tu te fais petit, tu changes d'argument.
Et c'est là, reprends-tu, ta plainte justement :
— L'homme est un désir vaste en une étreinte étroite;
Un eunuque amoureux, un voyageur qui boite;
L'homme n'est rien; la terre à chaque heure lui ment;
La vie est un à-compte au lieu d'être un paiement! — .
Tes sage^ te l'ont dit, et, dans ton humeur noire.
Toi, l'homme, tu n'es pas éloigné de le croire.
C'est trop peu d'être un homme ; en naissant Dieu devait
Te donner tout l'azur dont la mort te revêt. —
Ahl tu n'es pas déjà content de Dieu toi- même!
lu voudrais sur la terre être un être suprême; Créancier exigeant, tu te plains d'être né A demi, qu'avec toi le maître ait lésiné, Oue Dieu soit en retard, et que, lui qui médite, Lui qui vit, ne t'ait pas, à l'échéance dite, Fait livraison de l'ombre et de l'éternité; i:t tu voudrais encor que tout l'autre côté De la création, misère inaperçue.
Fût à jamais plongé dans la nuit sans issue!
Mais tu dis : — Le caillou brisé, l'arbre abattu, 5 "2'
Ne souffrent point; la bête ignore. — Qu'en sais-tu?
Sais-tu la profondeur du soupir, et l'abîme
Du cri? pour voir le fond du gouffre, es-tu la cime?
Kt s'il était des pleurs qui coulent en dedans?
i;i s'il était un doigt, léché des feux grondants,
Qui sentît tressaillir la montagne plaintive,
Et pour qui le rocher fût une sensitive?
Que sais-tu? Ta morale, ô juif, payen, chrétien,
Est une carte obscure et bizarre du bien
Et du mal, dont tu peins à ton gré les frontières.
Ce livre dont tu fais la table des matières.
L'as-tu lu? Que vois-tu par ton trou de prison?
Portes-tu dans ton œil l'insondable horizon?
Fermes-tu l'univers en fermant ta fenêtre?
De quel droit marques-tu des limites à l'être,
Et dis-tu,- te penchant sur le monde obscurci
Kt sur le flot vivant : On souflre jusqu'ici?
Eh! vois donc les douleurs de ces bêtes hagardes!
Ah! la souffrance étant l'avenir, tu la gardes,
Tu n'en veux que pour toi: tout le reste est trop vil.
Tu vois Tarbre se tordre et tu dis: Souffre-t-il?
Tu dis: — La brute meurt, son souvenir s"envole;
Elle ne s'aperçoit pas même qu'on la vole. —
Quoi! l'homme fils unique, et l'univers bâtard!
Quoi ! tes maux seuls auraient le paradis plus tard
Qui, vrai pour toi, sérail pour tout autre une fable!
La bête trouverait l'Éternel insolvable!
Quoi ! les monstres auraient, songeurs silencieux,
Droit de hocher la tête en présence des cieux!
Dieu baisserait les yeux devant leur sombre lutte!
Ils pourraient lui jeter le mépris de la brute.
Et, devant les soleils, les astres triomphaux
Et rétoileet l'aurore, ils pourraient dire: Or faux!
Douleur, néant, horreur, seraient leur destinée!
Quoi! la création tout entière damnée!
Rêve affreux! pas de but; l'homme seul arrivé;
Souff"rir, et ne rien voir; la douleur, œil crevé;
Tout injuste; une vaste et stupide spirale
D'être perdus, sans jour, sans nœud, sans loi morale.
Allant on ne sait où, venant on ne sait d'où,
Et, tout au fond de l'ombre eff^royable, Dieu foui
Ce Jéhovah Satan! que veut-on que j'en fasse?
Songe exécré! crachat de l'homme sur ta face,
0 mon Dieu! calomnie au père universel!
Bave d'inventions, qui tacheraient le ciel
S: la fange pouvait atteindre, écume vile,
Dieu, l'outragé sublime, éternel et tranquille!