L'AN G C
Non! tous les êtres sont, et furent, et seront. 4'^
Qu'il ait sa cendre au cœur, qu'il ait sa flamme au front,
Tout être est immortel comme essence, et retrouve
Ce qui lui reste dû par la loi qui réprouve.
Ce n'est point un motif, parce qu'on est petit,
Pour ne pas être vu ; nul en vain ne pâtit;
Dieu nest pas le myope immense de l'espace.
L'aboiement de l'ocueil qui jamais ne se lasse,
Le tonnerre, le vol de l'astre échevelé.
Tous les rugissements du vent démuselé,
La trombe, le volcan, font, dans l'éternel gouffre.
Moins de bruit que ce cri d'un moucheron : Je souffre l
Tous les êtres sont Dieu ; tous les flots sont la mer.
Non! non! Técrasement n'est point la loi du ver. Non! non! toute souffrance est un sillon. Prière Et pleurs défont toujours quelque chose ea arrière Et font, ô cicux sereins! quelque chose en avant. Tout être se rachète et tout être se vend. Bien et mal. La loi vient de derrière la vie
Et derrière la mort continue. Homme, envie Ton chien; tu ne sais pas, triste maître hagard, SMl n'a pas plus d'azur que toi dans le regard. Tout vit. Création couvre métempsycose.
0 dédain de la bête et mépris de la chose, »
Double faute de l'homme et son double malheur
Si pour la vie infime il eût été meilleur,
Au lieu d'écraser tout, s'il eût fait le contraire,
Au lieu d'être bourreau, s'il se fût montré frère.
S'il eût compris l'amas vivant qui remuait
Et l'être monstrueux, ce grand souffrant muet,
L'homme, en butte à cette heure aux aboiements de l'ombre,
Eût été l'aîné roi de la famrile sombre.
Cet aveugle serait devenu le voyant.
Il eût vu revenir à lui l'être fuyant.
La vie à son esprit qu'a troublé l'ignorance
Fût apparue avec toute sa transparence,
Et l'homme, sous le marbre ou l'aubier ou la chair,
De l'âme universelle eût vu le pâle éclair.
En s'inclinant, avec la majesté des prêtres.
Sur ces masques hagards qu'on appelle des êtres.
Calme, il eût relevé le morne abattement
Du monde terrassé qui vit lugubrement.
Sa pitié, s'émiettant aux souffrances farouches,
Eût fait tourner vers lui toutes ces âpres bouches.
La bête eût accepté l'homme; le chêne l'eût
Accueilli dans les bois de son grave salut; La pierre en son horreur Teût adoré; la roche Eût tressailli dans l'ombre, émue à son approche, Et dans tous les cailloux il eût eu des autels. Il eût senti sous lui de sombres immortels. Il eût été le mage. Il eût connu les causes. Il aurait sur son front la lumière des choses; Il serait riIomme-E>prit. L'aigle eût fraternisé; Et, lui montrant le ciel, le lion eût posé Sa griffe sur l'épaule auguste du génie. Au lieu de le haïr dans leur morne agonie. Les vivants effrayants d'en bas eussent béni Ce grand communiant de l'amour infini.
En le voyant, la fosse eût resplendi, pareille Aux soirs d'été qu'embrase une clarté vermeille; La tombe aurait chanté, le spectre aurait souri; Il eût des inconnus été le favori, Le bien-aimé de ceux qui sont sous les écorces. Sous les granits, avec les sèves et les force;, Et, dans tous ses labeurs, sans cesse, à tout moment. Toute l'obscurité l'eût baisé doucement.
L'ombre immense serait son fauve auxiliaire. La nature, de l'homme aurait été le lierre Et l'aurait, dans les pleurs, dans les chocs, dans les maux. Dans les deuils, protégé de ses mille rameaux. .11 eût senti, du fond des insondables cuves. Monter vers lui les vents, les parfums, les effluves, Les magnétismes purs, les souffles, les aimants, Et le secours profond des sombres éléments. Les fléaux, qui lui font la guerre du désordre. Fussent venus lécher ses pieds qu'ils viennent mordre ; Quand sa barque, le soir, se risque hors du port.
Le flot eût dit au vent: C'est lui! souffle moins fort,
L'azur eût murmuré: Paix à la voile blonde!
L'écueii eût fait effort pour se courber sous l'onde.
L'être multiple épars dans l'expiation
L'eût partout conseillé de son vague rayon;
Sentant cette belle âme humaine, bonne et tendre,
Se baisser, et toucher leur chaîne, et la détendre,
La création brute au difforme poitrail.
L'instinct, cette lueur de l'âme au soupirail.
Le grand Tout, ce flot sourd qui s'enfle et qui se creuse,
L'énormité, la chose informe et ténébreuse,
L'horreur des bois, l'horreur des mers, l'horreur des cieux.
Tout le mystérieux, tout le prodigieux,
Fût accouru, soumis, à son appel sublime,
A travers l'ombre; et l'homme eût eu pour chien l'abîme.
Il sentirait, rêveur, satisfait, ébloui,
La pénétration des étoiles en lui.
L'ange le montrerait à l'ange qui se penche.
Il serait aujourd'hui la grande tête blanche
Aperçue au-dessus du gouffre et de la nuit.
Mais il n'a rien compris, rien sondé, rien traduit. Rien aimé, que lui-même et lui seul. L'égoïste Vit, dans sa vanité démesurée et triste. Presque en dehors du groupe immense des vivants. Dans ce vaste univers, monceau d'esprits rêvants, Il voit deux êtres : lui qu'il sent, Dieu qu'il suppose.
L'étincelle de Dieu, Tâme est dans toute chose. Le monde est un ensemble où personne n'est seul; Tout corps masque un esprit ; toute chair est linceul ; Et pour voir l'âme on n'a qu'à lever le suaire.
La faute est le squelette et l'être est l'ossuaire.
G'est-à-dire, ô vivant, — car pour la terre il faut Sans cesse commenter les formules d'en haut — Que ce monde, où Dieu met ce que des cieux il ôte, N'est que le cimetière horrible de la faute. Tout fait germe. Et la vie est un flanc qui conçoit, Quoi? La vie à venir. Tout être, quel qu'il soit, De l'astre à l'excrément, de la taupe au prophète, Est un esprit traînant la forme qu'il s'est faite. Autant que dans la grâce et que dans la beauté, L'être persiste et vit dans la difformité. Sous l'engloutissement de la matière infâme,
Autant qu'Eve au doux front, Léviathan, c'est l'âme.
La noirceur d'aujourd'hui fait la nuit de demain.
Oui, bête, arbre, rocher, broussaille du chemin, t
Tout être est un vivant de l'immensité sombre. \
L'homme n'est pas le seul qui soit suivi d'une ombre; ]
Tous, même le caillou misérable et honteux, 1
Ont derrière eux une ombre, une ombre devant eux. j
Tous sont l'âme, qui vit, qui vécut, qui doit vivre, | a^ ]
Qui tombe et s'emprisonne, ou monte et se délivre. ■
Tout ce qui rampe expie une chute du ciel. <
La pierre est une cave où rêve un criminel. \
Prends garde, esprit! recule au seuil du mal, arrête I L'arbre t'attend, le roc te guette, esprit! La bête Est une chausse-trape où l'homme peut tomber. Tremble! Pas d'action qu'on puisse dérober A Dieu, pour qui dans toi veille ta conscience. Tout être est responsable; il croît, décroît, vit, pense, Condamné par lui-même ou par lui-môme absous; Tout ce qu'il fait s'en va dans l'espace; et dessous Est Tinlini, compteur exact, plateau sans bornes, Et la chute possible, et les ténèbres mornes Où serpentent, chassés du vent qui les poursuit, Les essaims tortueux des mondes de la nuit.
Oui, l'âme dans le mal, hélas! naufrage et sombre.
ommes, votre lumière est faite avec de l'ombre; us votre bagne il est d'autres cachots profonds; lis ne vous en doutez pas môme; ô noirs bouffons li riez, qui chantez, qui raillez, c'est le pire,
l.i- monde des sanglots commence à votre rire.
iMi même temps la joie est au-dessus de vous.
Car, devant le regard de l'Être sans courroux,
Tout se tient; et l'extase à la douleur s'enlace.
L'ange me regardait, et, sans que je parlasse. Il voyait ma pensée, et, dans mon âme entrant, S -a œil fixe rendait mon crâne transparent.
il dit, levant un doigt de sa main souveraine:
— Que l'oreille d'en bas qui m'écoute comprenne gue l'ange ne s*est pas contredit en montrant L'homme si vain après l'avoir montré si grand. Tout est haut, tout est bas; tout est lent, tout va vite; Toute chose créée est splendide et petite; Tout être a deux aspects, ténèbres et rayons; IT la justice sort des confrontations Du côté misérable avec la face auguste.
210 DIEO.
L'être est un hideux tronc qui porte un divin buste Mais — à la conscience heureux qui s'est fié! — Tout, même ce tronc vil, sera glorifié !
Dieu, l'avertisseur juste incessamment regarde La vie, et dans les vents murmure : prenez garde! Et suit des yeux le choc des bons et des mauvais.
Tout à l'heure, ô vivant terrestre, tu pouvais
Me répondre : — Oui, le ciel est gibelin ou guelfe;
L'astre connaît Isis et Phœbus, Thèbe et Delphe,
Genève et Rome, Œdipe et Sphinx, énigme et mot;.
Le météore prend fait et cause là-haut
Pour ou contre Pompée ou César, pour ou contre
Le pâle Capulet qu'un Montaigu rencontre;
Car dans toute querelle est un peu d'équité
Et dans toute lueur un peu de vérité ;
Et, si la rose rouge a tort, la rose blanche
A raison; — et cela suffit pour que Dieu penche.
Le nuage, le jour, la rosée en sueur,
La comète traînant sa sinistre lueur,
Tous les êtres profonds qui passent dans l'abîme,
Sont du parti de ceux qu'on foule et qu'on opprime ^
Îj'ANGtt. 211
Et, luttant pour le droit et pour la vérft<i^. Le faible a dans ses reins toute Timmensité. De là l'auguste foi du cœur simple et robuste. Vivants, tous les cheveux de la tête du juste Par des fils que nul bras n'a pu briser encor, Sont liés aux rayons de tous les astres d'or.
Vis, âme. — Ohl que Dieu soit dans ce que tu préfères!
La loi, sous ses deux noms une dans les deux sphères, Vivants, c'est le progrès; morts, c'est l'ascension.
Toute cité, d'en bas ou d'en haut, est Sion; Tout être, par l'eflort du labeur volontaire, Sort de l'épreuve, et rentre au bonheur; toute terre Doit devenir éden et tout ciel paradis.
Les gisants s'écrieront : debout! les engourdis Remueront; l'avenir, parlant d'une voix tendre, Dira : terre, voici le chemin qu'il faut prendre, 0 terre! et l'harmonie en chantant conquerra L'horreur du Groenland, l'horreur du Sahara, Et le sable et la neige, et ces larves barbares, Caraïbes, hurons, bédouins, malabares.
Peuples sourds de l'Ohio, du Thibet, du Darfour, Que l'ombre garde assis dans son noir carrefour. L'aube, cette blancheur juste, sacrée, intègre, Oui se fait dans la nuit, se fera dans le nègre. Une Athène au front pur naîtra de Tombouctou.
Oh I pourvu que ce soit en avant, Dieu sait où,
Va, volel Je l'ai dit et je te le répète :
Là-bas où l'on entend sonner de la tro npette,
Là-bas dans l'inconnu, là-bas dans le réel,
Dans le vrai, dans le beau, dans le grand, dans le ciel,
Genre humain, genre humain, ouvre tes larges ailes!
En même temps la mort aux splendides prunelles
Pousse vers l'éternelle et suprême clarté
Le monstre, et l'homme au vent du sépulcre emporté,
Troupeau fuyant qu'au bord du gouffre elle dénombre.
L'aurore est un baiser qui veut les fronts de l'ombre.
Tout se meut, se soulève, et s'efforce, et gravit,
Et se hausse, et s'envole, et ressuscite, et vit.
Rien n'est fait pour rester dans l'obscurité sourde.
L'âme en exil devient à chaque instant moins lourde
Et s'approche du ciel qui vous réclame tous.
D'heure en heure, pour ceux qui se sont faits plus dou^
La peine s'attendrit; l'ombre en bonheur se change;
La bête est commuée en homme, l'homme en ange;
Par l'expiation, échelle M'équi té,
Dont un bout est nuit froide et l'autre bout clarté,
Sans cesse, sous l'azur que la lumière noie,
L'univers Châtiment monte à l'univers Joie.
L'AiNGE. ':i3
Et Ton y vient d'un bond, et du plus triste lieu. Oui, rhorreur et le mal peuvent aux pieds de Dieu Se verser tout à coup en urnes de lumière. Oui, les plus noirs ont droit à la plus blanche sphère, Les plus vils ont pour loi d'atteindre les plus hauts. Tous les rayonnements percent tous les chaos, Vident la nuit, et font, ravi sèment des anges, Des gerbes d'arcs-en-ciel avec toutes les fanges.
Point de déshérité l Non! puint de pariai
Je levai les deux mains au ciel ; l'ange cria : — 0 profondeurs, voilà que ce passant s'étonne 1
Puis il reprit :
— Rêveur qu'emporte un vent d'automne, Sors de l'infirmité de ta stupeur sans yeux. Apprends l'immensité. Guetteur obscur des cieux, Sache, ô vivant, qui viens regarder Taube naître, Que l'expiation va plus avant peut-être
Que tu ne descendis et que tu ne sondas, Homme, et qu'elle peut faire un élu de Judas; Sache que Dieu, domptant même l'œii qui fascine. Change, quand il lui plaît, le serpent en racine, Si bien qu'avec le temps ses desseins sont remplis, Et que de la vipère il fait sortir un lys.
Qu'ont donc appris à l'homme Inde, Egypte et Chaidce, S'il est pétrifié par cette simple idée Que l'âme se perdra, se perd et se perdit. Mais que Dieu peut toujours la trouver?
Qui te dit Que, le jour où la mort enfin te fera naître, Tu ne verras pas, homme, au seuil des cieux paraître Un archange plus grand et plus éblouissant Et plus beau que celui qui te parle à présent, Ayant des fleurs soleils, des astres étincelles. Et tous les diamants du gouffre sur ses ailes. Qui viendra vers toi, pur, auguste, doux, serein. Calme, et qui te dira : C'est moi qui fus Caïn ?
Homme, sache que Dieu pourrait prendre un cloporte.
Un crapaud, l'acarus que ton ulcère porte,
Et lui donner l'aurore et le septentrion.
Sache que Dieu pourrait choisir un vibrion,
Un ver de terre au fond du sépulcre nocturne,
Et lui dire : — Voilà Sirius et Saturne.
Arcturus, Orion et les pléiades d'or, .
Je te les donne. Prends! Et je te donne encor
Le vaste Jupiter avec ses quatre lunes.
Prends l'ouragan, le bruit, le jour bleu, les nuits brunes
Le tropique et Tété, le pôle avec l'hiver.
Vénus, perle du soir, je te donne à ce ver.
Ver, prends Aldebaran que vit Jean, mon apôtre,
Kt prends ses trois soleils qui roulent l'un sur l'autre;
Prends tous les firmaments et tous les océans,
Kt le haut Zodiaque aux douze astres géants
Tournant comme une roue au fon-l des ombres noires. —
che que Dieu pourrait donner toutes ces gloires 1 ce vil ver de terre immonde et chassieux
Et sache aussi que Dieu donnerait à cet être
Ce que dans tous les lieux l'éternité voit naître,
Tous les astres qu*on voit, tous ceux qu'on ne voit pas,
Tout ce qui tourbillonne au souffle du trépas,
Et les mille flambeaux tremblant sur le grand voile,
Sans que l'infini fût amoindri d'une étoile,
Et qu'ayant tout donné. Dieu n'aurait rien de moins.
Et Tarchange reprit : — Soleils, soyez témoinsi
Soyez témoins, ô cieux, que l'ilote et l'esclave. L'idiot dont l'œil rêve et dont la lèvre bave
Dans ses mornes sommeils, Et sur son lit maudit le lépreux solitaire, 0 cieux, sont vos égaux, et que les vers de terre
Sont vos frères, soleils !
Soyez témoins, éthers où vit l'âme ravie, Épanouissements de splendeur et de vie,
Édens par Dieu dorés, Paradis qui passez avec le son des lyres, Rayons, soyez témoins, soyez témoins, sourires,
Que les pleurs sont sacrés!
Il ne tient qu'à la nuit, et cela r'.épend d'elle. D'être heureuse, innocente et sincère, et fidèle,
De nous éblouir tous, Et de voir tout à coup, clartés dans l'ombre écloses, Des flots de colibris, sortis d'un tas de roses.
Aveugler ses hiboux!
Le méchant est un mort dont l'harmonie est veuve. Il peut, quand il lui plaît, renaître après l'épreuve,
Et revenir, ailé.
Superbe, triomphant, sans pleurs, sans deuils, sans crainte, Joyeux; car tout esprit de la justice sainte
Est l'époux étoile!
Hommes! l'orgueil en vous parfois crie et résiste, Kt vous dites, sentant que votre globe est triste :
« Dieu pour nous est sans nom, » Qu'a trouvé Ptolémée et que sait Épicure? « Double négation : le ciel noir, Tàme obscure.
« L'être est Nuit, l'homme est Non.
« Le mal est notre maître et le doute est notre hôte; « Dieu nous montre la peine et nous cache la faute;
« Que veut ce Dieu lointain?
« Notre vie est si morne et notre âme est si noire, « Hélas! que, par moments, nous hésitons à croire
« L'étoile du matin!
« Il semble que Dieu triste essaie à chaque aurore « De créer un jour pur, divin, charmant, sonore,
« Par la joie expliqué, « D'un éternel midi réchauffant la nature, a Sans tache... — et, chaque soir, la nuit revient, rature
« Du jour toujours manqué.
« Qui nous dit que ce monde inique et léthifère
« Est l'œuvre de quelqu'un qui sait ce qu'il veut faire?
a Tout rampe de terreur ; « Ces monts, ces mers, ces champs'où nos troupeaux vont paître, « Ces globes, ces soleils, ces cieux ne sont peut-être
« Que quelque immense erreur! »
Et vous criez, vivants sinistres de la tombe
« L'anathème nous tient; l'iiorreur sur nous surplombe;
« Ce guichetier nous suit ; « L'obscurité nous couve, et la geôle âpre et lourde « Nous guette, et chaque étoile est la lanterne sourde
« D'un spectre de la nuit I
« Nous sommes prisonniers; les tépèbres nous gardent, « Tous les yeux de l'abîme à la fois nous regardent ;
« Comment fuir? on nous voit!
« Comment nous évader? » — Il suffit pour qu'on sorte Qu'une bonne action pousse l'énorme porte
Du bout du petit doigt!
Le Dieu juste, qui met à toute chose un terme, Ne veut pas que le grand sur le petit se ferme;
Il veut la liberté.
Et c'est avec l'atome, ô pauvre âme inquiète, Que ce Dieu fait la clef de la serrure faite
Avec l'immensité.
Dieu ne permet à rien l'oppression; la brute Et l'ange sont amis; au fond de toute chute Dieu met de sa clarté;
De toute ascension Dieu marque le solstice; Il crie aux quatre vents : Égalité! Justice I Équilibre! Équité!
Et l'un des quatre vents va le dire à Paurore ; L'autre au couchant pourpré qu'un divin nimbe dore
Et qui s'épanouit; Le troisième le dit au midi qui s'enivre De réblouissement de tout ce qu'il fait vivre;
Le dernier à la nuit.
Qu'est-ce que le rayon a de plus que la bête? \ ^ Le tigre a sa fureur, le ciel a sa tempête ;
Tout est égal à tout; L'insecte vaut le globe; et, soleils, sphères, gloires. Tous les géants égaux à tous les infusoires,
Gisent sous Dieu debout.
Tout n'est qu'un tourbillon de poussière qui vole. La mouche et sa lueur, l'astre et son auréole,
Cendre! apparitions!
Vie! être! ô précipice obscur! horreurs sacrées, Où Dieu laisse en rêvant tomber des empyrées
Et des créations!
L'infiniment petit, rinfiniment grand, songes! Ces soleils que tu vois, ces azurs où tu plonges,
Ame errant sans appuis, Les orbites de feu des sphères vagabondes, Les ctliers constellés, les firmaments, les mondes,
Cercles du fond du puits !
0 citerne de l'ombre! 0 profondeurs livides! Les plénitudes sont pareilles à des vides.
Où donc est le soutien?
L'être est prodigieux à ce point — j'en frissonne! — Qu'il ressemble au néant ; et Tout par moments donne
Le vertige de Rien!
On revient au néant par l'énormité même. Oui, s'il n'était pas là, lui, le témoin suprême,
Oh! comme on frémirait!
Mais ce grand front serein dans l'immensité rentre, Et, comme un feu suffit pour éclairer un antre,
L'univers reparaît.
0 création, choc de souffles, bruit d'atomes, Terre, trône de l'homme, univers, cieux, royaumes,
Rayons, sceptres, pavois.
Monde noir qui te tais et qui dors! Dieu se lève. Ombre, il est le regard ; ^ ommeil, il est le rêve ;
Silence, il est la voix !
Dieu vit. Quiconque mange est assis à sa table. Il est l'inaccessible, il est l'inévitable.
L'athée au sombre vœu, Kn se précipitant, avec son hideux schisme, La tête la première, au fond de l'athéisme.
Brise son âme à Dieu !
Il est le fond de l'être; oui, terrible ou propice, Tout vertige le trouve au bas du précipice.
Satan, Tange échappé.
Se cramponne lui-même au père, et Ton devine Dans le pli d*un'des pans de la robe divine
Ce noir poignet crispé.
Dieu! Dieu! Dieu! l'àme unique est dans tout, et traverse L'âme individuelle, en chaque être diverse;
Tout char l'a pour essieu; La tète de mort blême, au fond de l'ombre immonde. Par un de ses deux trous, sinistre, voit le monde,
Et par l'autre voit Dieu.
Cet ensemble où l'on voit toujours plus d'aube naître, Et qu'on nomme le ciel et l'enfer, se pénètre; Rayon et flamboiement ;
L'un descend, l'autre monte; et Dieu dans l'ombre passe; Et chacun d'eux éclaire un côté de sa face Au fond du firmament.
Par moments, dans l'azur où l'archange a son aire, Il se fait des hymens que chante le tonnerre ;
L'âme épouse le ver :
Et le ciel et l'enfer, et la lumière et l'ombre. Et le rayon splendide et le flamboiement sombre
Se baisent dans l'éclair.
Rien n'est désespéré, car rien n'est hors de l'être. Vivez! Le disparu peut toujours reparaître.
Le mal par vous construit Se place, dans la vaste et morne apocalypse, Entre votre âme et Dieu ; l'enfer est une éclipse;
Le mal passe, Dieu luit !
Transfigurations splendides et subites! *
Les châtiments sont pleins de sombres cénobites,
De bras au ciel tendus.
Parfois les lieiix profonds ont des sanglots sublimes Qui jettent tout à coup près de Dieu sur les cimes
Des monstres éperdus!
Chaque globe est un œuf hideux, sur qui se pose f.a nuit triste, où l'on sent remuer quelque chose,
Couvert d'êtres maudits, I.ugubre, affreux, rongé de moisissure verte, Qu'un jour un bec de feu brise, et d'où, l'aile ouverte»
Sort l'aigle Paradis.
Ce n*est pas le pardon, c'est la justice auguste ; C*est, après le rachat, la délivrance juste;
L'équitable retour Des hydres vers l'azur où l'on voit l'astre éclore, Des muets vers la voix, des larmes vers l'aurore,
Des spectres vers le jour!
Dieu n'est pas moins en bas qu'en haut; oui, la nature Sacre l'égalité de toute créature
Devant le créateur; Et c'est le cœur de Dieu que sent l'être unanime Dans les deux battements énormes de l'abîme,
Profondeur et Hauteur.
Ces deux pulsations de la vie éternelle Jettent l'àme innocente et l'âme criminelle,
L'une aux cieux, l'autre aux nuits; Chacun va dans la sphère où sa pesanteur tombe. Dieu, pour noircir l'orfraie et blanchir la colombe,
N'a qu'à dire : Je suis.
La conscience est là, lueur crépusculaire. Vous êtes avertis, vivants; le crime éclaire.
Tu tombes, tu sais où!
La drachme de Judas, par la nuit ramassée, Rayonne et luit au fond de l'ombre hérissée;
C'est l'œil rond du hibou.
Dieu laisse à tous le poids qu'ils ont. Coupable ou sainte, L'action est un pied qui marque son empreinte.
Dieu laisse au mal le mal.
Dieu, choisir! l'absolu n'a pas de préférence; Le cercle ne peut rien sur la circonférence;
Le parfait est fatal.
Oui, Dieu, c'est l'équilibre. Êtres, Dieu pèse et crée A droite l'étendue, à gauche la durée;
L'évident, l'incompris; Les éblouissements, contre-poids des désastres; L'abîme balançant l'âme ; ici tous les astres.
Et là tous les esprits.
En lui sont la raison et le centre imperdable ; Tous les balancements de l'ordre formidable S'y règlent à la fois ;
L'AiNGE. 225
Toutes les équités forment cette âme immense; Elle est le grand niveau de l'être; et la clémence Y serait un faux poids.
L'absolu! Tabsolu! Ni fureurs, ni faiblesses. Impassible, étoilée, âpre, tu ne te laisses,
Au fond du ciel béni, Violer, dans ta paix qu'aucun flot ne déborde, Pas même par l'amour et la miséricorde,
Sombre vierge Infini 1
Rien ne fait vaciller Taxe, que la justice. Chacun pèse sa vie, orgueil, sagesse ou vice.
Vivez! cherchez le mieux!
L'action pend à l'âme. Avec tout ce qu'il sème, Chaque être à son niveau se compose à lui-même
Son poids mystérieux.
La balance n'a pas le droit de faire grâce. Elle oscille en dehors du temps et de l'espace;
Elle est la vérité; Sous la seule équité son tremblement s'apaise. Demande aux deux plateaux si l'immensité pèse ^ Plus que l'éternité I
•j26 . DIEU.
L'archange disparut, comme, au front du Vésuve, S'efface une fumée, ou comme, dans la cuve, S'évanouit l'écume en tombant du pressoir.