‹ DieuChapitre 5 sur 14 · CO DIEU · texte numérisé non relu

CO DIEU

Une sorte de front vaste et mystérieux Se meuve vaguement au plus obscur des cieux; Et Dieu — s'il est un Dieu — fit à sa ressemblanco L*universelle nuit et l'éternel silence.

Moi, j'attends. Qui va naître? Est-ce l'aube, ou le soir?

Un de mes yeux est foi ; mais l'autre est désespoir. J'examine et je plane. 0 brumes éternelles! La nuit rit du regard, l'infini rit des ailes. Tout devant moi se perd, se mêle et se confond. Je tâche de saisir, là-bas, dans le profond. Un moment de clarté, d*oubli, de transparence, Ou d'entrevoir du moins le cadavre Espérance, Afin de pouvoir dire au monde épouvanté : — C'est un tombeau I

Le fond, le fait, la vérité, Le réel quel qu'il soit, vide ou source féconde, Voilà ce qu'il me faut, voilà ce que je sonde. Je suis le regardeur formidable du puits; Je suis celui qui veut savoir pourquoi; je suis L'œil que le torturé dans la torture entr'ouvre; Je suis, si par hasard dans le deuil qui le couvre Ce monde est le jouet de quelque infâme esprit, La curiosité de ceux dont on se rit; Devant l'âme de tout, hélas ! peut-être absente, Je suis l'anxiété lugubre et grandissante, Et je serais géant si je n'étais hibou.

LE HiDOU. €1

Ce monde c'est Tabîme, et l'abîme est mon trou. Triste, je rêve au creux de Tunivers , et l'ombre Agite sur mon front son grand branchage sombre.

Je regarde le vide et l'éther fixement

Et l'ouragan et l'air et le sourd firmament

Et les contorsions sinistres des nuées.

Mes paupières se sont au gouffre habituées.

Toute l'obscurité du ciel vertigineux

Entre en mon crâne, et tient dans mon œil lumineux.

Je sens frémir sur moi le bord vague du cercle.

L'urne Peut-être ayant l'infini pour couvercle!

J'ai pour spectacle, au fond de ces limbes hagards,

Pour but à mon esprit, pour but à mes regards.

Pour méditation, pour raison, pour démence,

Le cratère inouï de la noirceur immense;

Et je suis devenu, n'ayant ni jour ni bruit,

Une espèce de vase horrible de la nuit

Qu'emplissent lentement la chimère, le rêve,

Les aspects ténébreux, la profondeur sans grève

Et, sur le seuil du vide aux vagues entonnoirs,

L'âpre frémissement des escarpements noirs.

Homme, il se fait parfois dans cette léthargie. Dans cette épaisseur triste à jamais élargie, Gomme une déchirure au vent de l'infini.

Alors, moi, le veilleur solitaire et banni,

Je tressaille ; un rayon sort de la plénitude,

El la création, diflorme multitude,

M*apparaît; et j'entends des bruits, des pas, des voix;

Et, dans une clarté de vision, je vois

Ce liviàe univers, vaste danse macabre.

Où l'astre tourbillonne, où la vague se cabre,

Où tout s'enfuit. Je vois les sépulcres, les nids.

Le hallier, la montagne, et les rudes granits,

Du vieux squelette monde informes ankyloses,

La plaine vague ouvrant ses pâles fleurs écloses,

Les flots démesurés poussant de longs abois.

Et les gestes hideux des arbres dans les bois.

Et d'en bas il m'arrive une musique obscure, L'hymne qu'après Hermès entendit Épicure; Tout vibre et tout devient instrument; le désert Chante, et la forêt donne au farouche concert Son branchage sonore et triste, et le navire Son gréement, dont le vent fait une sombre lyre.

Tout se transforme et court dans le brouillard trompeur, l,es morts et les vivants, qui sont une vapeur. Se mêlent; le volcan, crête et bouche enflammée. Vomit un long siphon de cendre et de fumée; L'air se tord, sans qu'on sache où l'aquilon conduit Les miasmes pervers et traîtres de la nuit ; L^ marée, immuable et hurlante bascule.

Balance l'océan dans Tafifreux crépuscule ; Et la création n'est qu'un noir tremblement. On ne sait quelle vie émeut lugubrement L'homme, l'esquif, le mât. Tonde, l'écueil, le havre; Et la lune répand sa lueur de cadavre.

Je cherche un soupirail.

Quel sens peut donc avoir Ce monde aveugle et sourd, cet édifice noir, Cette création t-^nébreuse et cloîtrée Sans fenêtre, sai s toit, sans porte, sans entrée, Sans issue, ô terrour!

Par moments des blancheurs Passent ; on aperçoit vaguement des chercheurs, Sans savoir si ce sont réellement des êtres. Et si tous ces sondeurs du goufire, mages, prêtres, Eux-mêmes ne sont pas de l'ombre à qui les vents Donnent dans le brouillard des formes de vivants; On voit les grands fronts blancs d'Egypte et de Clialdée; Et, comme les forçats immenses de l'idée, On voit passer au loin les esprits hasardeux Traînant la pesanteur des problèmes hideux, Savants, prophètes, djinns, démons, devins, poètes. Et l'abîme leur dit : Qu'êtes-vous — si vous êtes?

Quel est cet univers? et quel en est l'aïeul?

Ce qu'on prend pour un ciel est peut-être un linceul.

Qui peut dire où l'on vogue et qui sait où l'on erre?

Oh ! Peau terrible ayant des rumeurs de tonnerre! Les sourds chuchotements du vent sous l'horizon! Entre le jour et nous, quelle épaisse cloison! Ténèbres. Pourquoi tout parle-t-il à voix basse? Tout visage qui rit a, dans l'horrible espace, Derrière lui pour ombre une tête de mort. Naître! mourir! — On entre, entrez. — Sortez, on sort.

Et je songe à jamais, à jamais mon œil sombre Voit aller et venir Tonde énorme de l'ombre. A quoi bon? Et vous tous, à quoi bon? Vous vivez; Vivez-vous? Et d'ailleurs, pourquoi? Pensez, rêvez, Mourez ! heurtez vos fronts à la sourde clôture ! Qu'est-ce que le destin ? qu'est-ce que la nature ? N'est-ce qu'un même texte en deux langues traduit? N'est-ce qu'un rameau double ayant le même fruit?

La plaine où le mont pèse ainsi qu'un noir décembre,

La mer par le couchant chaufiée au rouge sombre,

Les nuages ayant les cimes pour récifs.

Les tourmentes volant en groupes convulsifs,

La foudre, les Etnas jetant les pierres ponces,

Les crimes s'envoyant des fléaux pour réponses,

L'antre surnaturel, l'étang plein de typhus,

Les prodiges hurlant sous les chênes touffus,

La matière, chaos, profondeur où s'étale

L'air furieux, le feu féroce, l'eau brutale,

La nuit, cette prison, ce noir cachot mouvant

Où l'on entend la sombre invasion du vent,

Tout est morne I

On a peur quand Taube qui s'éveille Fait une plaie au bas des deux, rouge et vermeille ; On a peur quand la bise épand son long frisson; On a peur quand on voit, vague, à fleur d'horizon, Montrant, dans l'étendue au crépuscule ouverte, Son dos mystérieux d'or et de nacre verte, Ramper le scarabée effroyable du soir ; On a peur quand minuit sur les monts vient s'asseoir!

Pourtant, dans cette masse informe et frémissante,

Il semble par moments qu'on saisisse et qu'on sente

Comme un besoin d'hymen et de paix, émouvant

Toutes ces profondeurs de nuée et de vent;

Tout cherche à se parler et tout cherche à s'entendre;

La terre, à l'océan jetant un regard tendre.

Attire à son flanc vert ce sombre apprivoisé ;

Mais l'eau quitte le bord après l'avoir baisé.

Et retombe, et s'enfonce, et redevient tourmente.

Il n'est rien qui n'hésite et qui ne se démente; Le bien prête son voile au mal qui vient s'offrir ; Hélas! l'autre côté desavoir, c'est souffrir. Aube et soir, vie et deuil ont les mêmes racines; Le sort fait la recherche et l'angoisse voisines; D'où jaillit le regard on voit sortir le pleur; Et, si l'œil dit Lumière, il dit aussi Douleur. Tout est morne I

Il n'est pas d'objet qui ne paraisse

Faire dans Tinfini des signes de détresse. Et, pendant que, lugubre et vague, autour de lui, Dans la blême fumée et dans le vaste ennui, Le tourbillon des faits et des choses s'engouffre, Ce spectre de la vie appelé l'homme, souffre.

Les deux tragiques voix, Nature, Humanité,

Se font écho, chacune en son extrémité;

La tristesse de l'un sur l'autre se replie ;

La pâle angoisse humaine a la mélancolie

Du plaintif univers pour explication;

Et les gémissements de la création

Sont pleins de la misère insondable de l'homme.

Pourtant vous n'êtes rien que des larves, en somme ! Vous marchez l'un sur l'autre, obscurs, troubles, dormantS;

Fuyants, et tous vos pas sont des effacements. ,

Il ne reste de vous, s'il reste quelque chose, •:

Que l'embryon, peut-être effet, peut-être cause, \

Que les rudiments sourds, muets, primordiaux. j

L'être éternel est fait d'atomes idiots. \

Lui-même est-il ? Voilà le sinistre problème.

0 semeur, montre-nous du moins la main qui sème !

Hermès — mais qui peut voir ce qu'a vu l'œil d'Hermès? — M'a dit qu'il avait vu, du haut des grands sommets, Au delà du réel, au delà du possible,

Une clarté, reflet du visage invisible.

Elle éclairait la brume où nous nous abîmons; Tout le bloc frissonnant des êtres, arbres, monts, Ailes, regards, rameaux, était penché sur elle; i;t, jetant des éclairs soudains, surnaturelle, Cette lueur sans fond, qu'on n*osait approcher, Épouvantait parfois le chêne et le rocher Même le plus terrible et le plus intrépide.

Comme c'est immobile, et comme c'est rapide! Comme cela s'échappe à de certains moments! Comme l'abîme fait d'étranges mouvements! Oh! j'ai beau vouloir fuir, et fuir, et fuir encore, Li contemplation du gouflre me dévore.

Oui, je te l'ai dit, oui, sur la sombre hauteur Je vois la vie.

Aimants, fluides, pesanteur, Axes, pôles, chaleur, gaz, rayons, feu sublime. Toutes 'es forces sont les chevaux de l'abîme; Chevaux prodigieux dont le pied toujours fuit Et qui tirent le monde à travers l'âpre nuit. Et jamais de sommeil à leur fauve prunelle! Et jamais d'écurie à leur course éternelle! Ils vont, ils vont, ils vont, fatals alérions, Franchissant les zéniths et les septentrions. Traînant tous les soleils dans toutes les ténèbres.

I/homme sent la terreur lui glacer les vertèbres

Ouand d'en bas il entend leur pas mystérieux.

Il dit : — Comme Torage est profond dans les cieuxl

Comme les vents d'ouest soufflent là-bas au large!

Comme les bâtiments doivent jeter leur charge,

Et comme l'océan doit être affreux à voir!

Comme il pleut cette nuit! comme il tonne ce soir!

0 vivants, fils du temps, de l'espace et du nombre. Ce sont les noirs chevaux du chariot de l'ombre. Écoutez-les passer. L'ouragan tortueux, La foudre, tout ce bruit difforme et monstrueux Des souffles dans les monts, des vagues sur la plage, Sont les hennissements du farouche attelage.

Cette création est toujours en travail ;

L'astre refait son or, et l'aube son émail,

La nuit détruit le jour, l'onde détruit la digue,

Incessamment, sans fin, sans repos, sans fatigue.

Les flux et les reflux, les germes, les clartés,

Les croisements d'éclairs dans les immensités,

Les effluves, les feux, les métaux, les mercures,

Les déluges profonds, ablutions obscures,

Font des enfantements dans la destruction ;

La matière est pensée et l'idée action;

On naît, on se léconde, on vit, on meurt sans trêve;

Kt parfois j'aperçois même, au delà du rêve,

Dans des fonds où mes yeux n'étaient jamais venus,

Des levers effrayants de mondes inconnus.

OJiî pourquoi ces chaos, si tout vient d'un génie?

Oh! si c'est le néant, pourquoi cette harmonie?

Est-il, Lui? L'univers m'apparaît tour à tour

Convulsion, puis ordre; obscurité, puis jour.

11 est, — pourquoi sent-on le froid de la couleuvre? '

Il est, — d'où vient qu'un ver ronge toute son œuvre,

La mère dans l'enfant, la fleur dans son pistil ?

Et pourquoi souflre-t-on? Et pourquoi permet-il

La douleur, cette immense et sombre calomnie?

Qu'est-ce que fait le Mal dans l'univers? il nie.

H dit : — Vous rêvez Dieu, quand c'est moi qui vous suis,

La preuve qu'il n'est pas, vivants, c'est que je suis.

Est-ce mauvais ou bon? Est-ce splendide ou triste? Tout cela suffit-il pour prouver qu'il existe, Et qu'il est quelque part un auteur, un voyant, Cn être épouvantable ou secourable, ayant La distance du mal au bien pour envergure? Esprit fait monde avec l'abîme pour figure l Grand inconnu tenant la pensée en arrêt!

Mais qui nous dit que l'ombre est ce qu'elle paraît? Est-ce une unité sombre? est-ce une foule horrible? L'astre n'est-il qu'un trou mystérieux du crible? Cela roule; sur qui? Cela tourne; sur quoi?

D'où vient-on? où va-t-on?

Je ne sais rien. Et toi? —

Et Toiseau regarda de ses deux yeux mon âme; Et je vis de la nuit tout au fond de leur flamme. Et, comme je restais pensif, il poursuivit :

Ombre sur ce qu! meurt I Ombre sur ce qui vitl

J'ai lu ceci qu'Hermès écrivit sur sa table :

« — Pyrrhon d'Élée était un mage redoutable.

« L'abîme en le voyant se mettait à hennir.

« Il vint un jour au ciel, Dieu le laissa venir;

« Il vit la vérité, Dieu la lui laissa prendre.

« Comme il redescendait, — car il faut redescendre,

« L'idéal met dehors les sages enivrés —

« Comme il redescendait de degrés en degrés,

« De* parvis en parvis, de pilastre en pilastre,

M Portant la vérité, tenant dans sa main l'astre,

« Soudain, sombre, il tourna vers les grands cieux brûlants

« Son poing terrible et plein de rayons aveuglants,

« Et, laissant de ses doigts jaillir l'astre, le sage

« bit: Je te jette, ô Dieu, ton étoile au visage!

a Et la clarté plongea jusqu'au fond de la nuit;

« On vit un instant Dieu, puis tout s'évanouit. »

LE HIBOU. lUl

I^B Hermès contait encore avoir vu dans un songe ]

I^Pcn esprit qui lui dit: — Homme, un doute me ronge. '

Je ne me souviens point d'avoir été créé. \

J'étais, je flottais, seul, pensif, pas effrayé; jj

Forme au vent agrandie, au vent diminuée, 1

J'étais dans la nuée et j'étais la nuée; 1

Je nageais dans le rêve et dans la profondeur. ]

Tout à coup l'univers naquit; cette rondeur 3

Entra dans l'horizon qui devint formidable; '

Je ne supposais pas le vide fécondable, î J'eus un moment d'effroi ; depuis, avec stupeur,

J'examine ce monde inquiétant; j'ai peur. — "

Hermès s'en est allé les deux mains étendues. H cherchait, il sondait les profondeurs perdues; Et, comme lui, je cherche; et dans ce que je fais J'étouffe, comme, avant de chercher, j'étouffais.

Car la nuit me punit de vouloir la connaître. C'est une obscénité de lever, fût-on prêtre, Le grand voile pudique et sacré de l'horreur.

D'ailleurs, que trouve-t-on? faux sens, fumée, erreur. L'illusion, riant de son rirje sinistre. Sort de l'ombre, écrit : Fin, et ferme le registre. On se perd à descendre, on s'égare à monter. Chercher, c'est offenser; tenter, c'est attenter;

Savoir, c'est ignorer. Isis au bandeau triple A la surdité morne et froide pour disciple. Ne pas vouloir est bien, ne pas pouvoir est mieux. Porte envie à l'aveugle, et n'ouvre pas les yeux. Tais-toi I tais-toi ! S'il est quelques bouches frivoles Qui parlent, ô vivant, sache que les paroles Troublent l'énormité menaçante des cieux. Le muet est plus saint que le silencieux.

Oui, se murer l'oreille avec le mur silence ; Ne jeter aucun poids dans aucune balance; Ne pas toucher aux plis lugubres du rideau ; Oui, garder le bâillon; oui, garder le bandeau; Végéter sans vouloir, sans tenter, sans atteindre; Laisser les yeux se clore et les soleils s'éteindre ; Telle est la loi.

Pourtant je veux; mais je ne puis.

— Cherche! m'a dit Hermès. — Je n'ai rien vu depuis.

Nuée en bas, nuée en haut, nuée au centre ; Des gouffres; rien devant, rien derrière, rien entre; Par moments, des essaims d'atomes vains et fous Qui flottent ; ce qu'on voit de plus réel, c'est vous. Mort, tombe, obscurité des blêmes sépultures, Cimetières, de Dieu ténébreuses cultures!

Dieu! mais pourquoi ce mot me revient-il toujours? Est-ce qu'il est l'écho de ces grands porches sourds?

Ohî n'est-il pas plutôt le vide où tout s'achève, L'éclat de rire vague et sinistre du rêve?

— Cependant il faut bien un axe à ce qu'on voit,

Et, quelque chose étant, il faut que quelqu'un soit.

Haine ou sagesse, joie ou deuil, paix ou colère.

Il faut la clef de voûte et la pierre angulaire.

Il faut le point d'appui, le pivot, le milieu.

A la roue univers il faut bien un essieu.

Croyons! croyons! Sans voir la source on peut conclure

De l'œuvre à l'ouvrier, et de la chevelure

A la tête, et du cercle au centre d'où tout part,

Et du parfum partout à la fleur quelque part.

Homme, l'Être doit être. Homme, il n*est pas possible

Que la flèche esprit vole et n'ait pas une cible.

11 ne se peut, si vain et si croulant que soit

Ce monde où l'on voit fuir tout ce qu'on aperçoit.

Il ne se peut, ô tombe! ô nuit! que la nature

Ne soit qu'une inutile et creuse couverture.

Que le fond soit de l'ombre aveugle, que le bout

Soit le vide, et que Rien ait pour écorce Tout.

11 ne se peut qu'avec l'amas crépusculaire

De ses grands bas-reliefs qu'un jour lugubre éclaire,

Avec son bloc de nuit, de brume et de clarté,

La création soit, devant l'immensité.

Un piédestal ayant le néant pour statue.

Croyons. En disant non, l'esprit se prostitue.

L'Être a beau se cacher, tout nous dit : le voilà!

Croyons. —

Je me répète, ô songeur, tout cela; Mais c'est au doute affreux que toujours je retombe; Tant la fleur et la foudre, et l'étoile et la trombe, Et l'homme et le sépulcre, et la terre et le ciel, Font trembler et fléchir le rayon visuel! Tant ce qu'on aperçoit trouble ce qu'on suppose! Tant l'effet noir voit peu directement la cause ! Tant, même aux meilleurs yeux, la brume et le rayon, Les éléments toujours en contradiction, Les souffles déchaînés et les ailes captives, Ouvrent sur l'inconnu de louches perspectives! Tant il est malaisé de crier : Vérité! Et tant la certitude a d'obliquité!

Je regarde et je cherche et j'attends et je songe, Et le silence obscur devant moi se prolonge.

Par moments, dans l'espace où son fantôme a l'air

D'errer avec le vent, la nuée et l'éclair,

Je vois passer Hermès, mon prodigieux maître.

Abordant ou fuyant l'inconnu qu'il pénètre ;

11 rêve, il pense, il tend sfes deux bras pour prier.

J'entends alors sa voix formidable crier :

— Oh! l'être! l'être! l'être invisible! il m'accable

Sous son nom inouï, sombre, incommunicable!

Je ne le dirai pas! Sois tranquille, infini! —

Puis il passe terrible, après m'avoir béni.

LE HIBOU. Kj

Et moi jO reste là, tressaillant sous la nue, Et Toscillaiion des gouflfres continue.

Oh! toujours revenir au point d*où l'on partitl Et derrière le grand toujours voir le petit I J'ai beau creuser la vie et creuser la nature; J'ai des lueurs de tout dans ma science obscure; Mais j'y respire un air de sépulcre, et j'ai froid. Oh! que cet univers, s'il est vide, est étroit! Oh! toujours se heurter aux mêmes apparences! Oh! toujours se briser aux mêmes ignorances!

S'il existe, d'où vient qu'il se cache et qu'il fuit? Est-il dans l'univers comme un grain dans le fruit, Comme le sel dans l'eau, comme le vin dans l'outre?

Oh! percer la matière horrible d'outre en outre 1 Faire, à travers le bien, le mal, l'onde et le feu. L'homme, l'astre et la bête, une trouée à Dieu! Qui le pourra? Personne. Et tout n'est qu'ironie. Sage celui qui doute et fort celui qui nie!

Tu cherches aussi l'Être, ô passant! je te plains.

Les flrmaments d'abîme et d'abîme sont pleins.

La route est longue, va! l'éternel, parallèle

A l'infini, t'aura bien vite brisé l'aile.

Cours, vole, essaie, et cherche, et plane, et sois puni!

Moi, — l'œil fixe suffit tant qu'il n'est pas terni, —

Je reste où je suis. Va, monte! Et prends garde en route

Aux visions qui font qu'on s'égare et qu'on doute.

Tu trouveras peut-être à quelque seuil d'enfers

Des fantômes de feu, de pâles Lucifers,

Punis pour s'être mis au front un peu d'aurore,

Larrons de feu céleste ou d'infernal phosphore,

Noirs dénicheurs de nids d'astres dans les rameaux

D'où tombent les terreurs, les songes et les maux.

Passe, et va devant toi, sois méfiant, et rôde.

Sans croire à la clarté, dans la nuit, cette fraude;

Ne suis pas ce qu'on voit, ne suis pas ce qui luit.

A force de vouloir aveugler tout, la nuit

Finit par faire éclore une lueur athée,

Et les flamboiements sont de l'ombre révoltée.

J'en suis moi-même. —

Alors le hibou frémissant Se tourna vers la nuit, cherchant l'énorme absent. On eût dit que sa tête et ses deux ailes grises Dans un pesant filet invisible étaient prises; Il tremblait, puis restait morne comme un vieillard.

Tout à coup il cria dans l'immense brouillard

LE IIICOU. 107

— Profondeurs! profondeurs! profondeurs formidables!

Embryons éternels, atomes imperdables,

D'où venez-vous? Substance, air, flamme, moule humain,

Terre! avez-vous été pétris par une main?

0 parturition ténébreuse de l'Être!

Je veux trouver, je veux savoir, je veux connaître!

Le vide est impossible, et tout est plein, tout vit.

Qui le sait? Le ciel croule aussitôt qu'on gravit.

Si l'univers nous dit de douter ou nous somme

De croire, je l'ignore. Oh ! que dit l'astre à l'homme?

Que dit le froid mistral et le simoun ardent?

Vision! la mer triste entrechoque en grondant.

Sous les nuages lourds que les souffles assemblent,

Ses monstrueux airains en fusion, qui tremblent;

Les flots font un fracas de boucliers aff'reux

^e heurtant, et l'éclair sépulcral est sur eux.

Quelle est la foi, le dogme, et la philosophie

Que cette impénétrable horreur nous signifie?

L'étendue, où, vaincu, mon vol s'est arrêté,

Est si lugubrement faite d'obscurité.

L'obstacle est si fatal, l'ombre est si dérisoire,

Que j'arrive à ne plus comprendre, à ne rien croire;

Et je dis à la nuit : Pas un être n'est sûr

Même d'un peu de Dieu, nuit, dans un peu d'azur 1

Ohl U création est-elle volontaire?

Un maître y dit-il : Moi?

Ciell ciel! de quel cratère Du vieux volcan chaos, sous l'énigme englouti, Ce monde, éruption sinistre, est-il sorti? Quelqu'un a-t-il soufflé sur ses torrents funèbres Pour en faire la pierre énorme des ténèbres? Quelqu'un l'a-t-il vu lave avant qu'il fût granit? Qui donc sur le versant monstrueux du zénith Figea cette coulée effrayante d'étoiles?

Est-il? S'il est, qu'il parle! Oh! dis-moi qui tu voiles, Ciel morne!

L'être est-il parce que la vue est?

Je sens sous l'infini ce fantôme muet.

Je le sens; mais est-il? Et, j'ai beau le poursuivre. L'ombre incommensurable et fuyante m'enivre. Toute ma découverte est cendre et chute. 0 deuil! Le strabisme effrayant du doute est dans mon œil. Le fil de l'infini devant moi se dévide.

Que la création soit inutile et vide,

Cela ne se peut pas, où serait la raison?

Mais, d'un autre côté, dans le vaste horizon

Tout souffre, et tout répond aux questions : je pleure!

L'esprit comme la chair, le siècle comme l'heure.

Le colosse et l'atome infinité?imaL

0 nuit! pourquoi le vide? Oui, mais pourquoi le mal?

Oh! si je trouvais Dieu! Si je pouvais, à force D'user ma griffe obscure à saisir cette écorce, Décliirer l'ombre, voir ce front, et le voir nu,

LE HIBOU. • IGO

Oter enfin la nuit du visage inconnu?

Mais rien. Le ciel est faux, Tastre ment, l'aube est traître!

Je n'ai qu'un seul effort, je me cramponne à Têtre, î

Je me cramponne à Dieu dans l'ombre sans parois...

Si Dieu n'existait pas? — Ohl par moments j*e crois

Voir pleurer la paupière horrible de l'abîme 1 — \

Si Dieu n'existait pas? Si rien n'avait de cime? j

Si les gouffres n'avaient qu'une ombre au milieu d'eux? [

Oh! serais-je tout seul dans l'infini hideux? \

0 vous, les quatre vents soufflant dans le prodige, \

Est-il? est-il? est-il? est-il? Moi-même suis-je? i

Ne verrai-je jamais blanchir les bleus sommets? . ■]

Oh! devons-nous rester face à face à jamais, ?

Sous l'énigme, idiote et monstrueuse voûte, ! Lui, qui s'appelle Nuit, moi qui m'appelle Doute? —

Et rien ne répondit; et l'oiseau curieux Et funèbre, crispant son ongle furieux.

Frémit ; et, se ruant sur l'espèce de face Qui toujours dans la brume apparaît et s'efface, Poursuivant l'éternel évanouissement, Tâchant de retenir le vide, le moment, L'éclair, le phénomène informe, le problème, Et tout ce rien fuyant qu'il ne voyait pas même.

110 • Dit:u.

Cherchant un pli, cherchant un nœud, faisant crTort Pour prendre Timpalpable et i'obscur par le bord, Et pour saisir, dans l'ombre où tout essor avorte, La nuit par le trou noir de quelque étoile morte. Las, rauque, haletant dans l'insondable exil ; — Mais, spectre, arrache donc ce masque I cria-t-il.

Et je ne le vis plus. L'ombre avait saisi l'être Qui voulait saisir l'ombre. Et tout doit disparaître, Et tout doit s'effacer, et tout, Rhodope, Ossa, Athos, tout doit passer; et cet oiseau passa.

Seulement, comme un souffle à peine saisissable. Comme un bruit de fourmi traînant un grain de sable, Dans le gouflre où venait d'entrer l'oiseau d'Hermès, J'entendis murmurer tout bas le mot : Jamais!

Et je demeurai seul dans l'ombre léthifère, Laissant tomber mon aile et ne sachant qu'en faire. N'osant ni regarder, ni penser, ni vouloir.

Page 1